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À Angora auprès de Mustafa Kemal

Chapter 15: XI
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About This Book

The author records impressions of Angora and its streets, describes a housing shortage, encounters exiled officials and local life, and offers a sympathetic portrait of the nationalist leader, presented as a disciplined strategist and spiritual rallying point whose movement draws volunteers across Anatolia and the Islamic world. The narrative examines organization of guerrilla bands, the ambiguous tactical relation with Soviet Russia, and the cultural role of Islam in resisting Bolshevism. Interwoven are literary comparisons and appeals for Western powers, especially France, to recognize emerging national aspirations and to engage respectfully to foster future friendship.

«SOLDATS DE FRANCE!

«Combattants de la République et apôtres de la justice, demandez à vos chefs pourquoi vous versez encore votre sang pour la conquête inutile de la Cilicie turque qui ne vous est même pas cédée par le traité de Versailles?

«Poilus de France! Songez que votre patrie vient de gagner une belle victoire en vous rendant l'Alsace et la Lorraine, mais vous tacheriez l'œuvre de vos camarades morts au champ d'honneur, en voulant déchiqueter le peuple turc qui ne demande qu'à vivre libre et en bonne amitié avec vous.

«Soldats de France!

«Si vous poursuivez ces projets, les Turcs sont à la veille de s'allier aux rebelles arabes. Un exemple frappant est sous vos veux. En Mésopotamie, les Anglais ont une armée de 100.000 hommes, qui est harcelée de tous côtés. Leurs troupes ont leurs arrières coupés, sont attaquées chaque jour par les Turco-Arabes et périssent par milliers. En Cilicie, vous êtes en face d'un péril identique et imminent!

«Aujourd'hui, l'époque des conquêtes est passée!...

«Est-ce le moment pour la France républicaine de dévoiler son ambition, ou celui de se mettre au travail et de chercher ses vrais intérêts là où ils sont autrement que par la force?... Cela demandez le à vos chefs, et s'ils ne peuvent vous répondre, consultez votre conscience; elle vous refusera de déshonorer votre histoire en vous ruant sur un peuple qui ne demande qu'à vivre libre et tranquille!...»

«POILUS DE FRANCE!

«Vous avez laissé bien loin derrière vous vos villages, vos foyers chéris...

«La guerre est finie depuis longtemps, l'Alsace et la Lorraine sont redevenues françaises, mais vous, que cherchez-vous encore ici?

«Le moment est venu de prendre la truelle en main et de réparer les sanglantes blessures de la Patrie.

«Le moment est venu pour l'humanité entière de respirer, non de conquérir, de brûler encore et de verser inutilement du sang.

«Poilus de France égarés en Cilicie, qu'avez-vous à attaquer les Turcs qui ne demandent qu'à vivre tranquilles et amis de la France?

«N'oubliez pas vos traditions d honneur et de justice, ne perdez pas ainsi vos vrais intérêts en Orient!

«Vous combattez pour les beaux yeux de l'Angleterre, qui est pour nous tous l'ennemi commun.

«Poilu de France! Rentre chez toi, profite de la victoire et mets toi à l'œuvre avant les Allemands...

«Ne pense pas à vouloir le bien d'autrui!...

«Rentre dans ta douce France, laissons les armes pour reprendre la charrue et nous remettre enfin à travailler en paix!

«Chacun chez soi! Dieu avec tous!...»

Tandis que nous étions en train de lire ces proclamations, le général Fevzi pacha entra dans la pièce.

Il me dit quelques mots sur la Cilicie que je reproduis ici textuellement. Je n'ai pas eu la possibilité de m'entretenir longuement avec lui, car il dût me quitter précipitamment pour îles affaires urgentes.

Mais ces déclarations, si concises quelles soient, confirment les précédentes.

Jusqu'à présent, remarque Fevzi pacha, nous avions négligé ce front, car nos principaux efforts tendaient à résister par tous les moyens à l'invasion hellène. Quelques milices de volontaires réussissent toutefois, non sans éclat, à rendre critique, à certains moments, la situation militaire française. Mais nous avons toujours voulu régler les affaires de Cilicie, sans effusion de sang avec la France, car elle a tout intérêt à le faire.

L'esprit militaire l'a emporté et les Français n'ont pas hésité à armer des bandes arméniennes pour les lancer dans nos paisibles campagnes. Si les Français ne veulent pas conclure avec nous un accord qui leur serait favorable, la guerre de guérillas continuera de plus belle avec l'aide et l'appui que nous apporteront les rebelles arabes!

IX

Ce qui se passe en Mésopotamie.—Le Gouvernement Nationaliste arabe de kerbellah.—Les alliés des Kémalistes.—L'étendard de la révolte en Perse et en Arabie.—L'émir Ali.—L'attaque des convois anglais du Tigre.—Sur les rives de l'Euphrate.—Arabes et Kémalistes.—A la frontière persane.

J'ai pu voir ici un officier kémaliste blessé, de l'entourage immédiat de Nihad pacha, rentré dernièrement du front de Mésopotamie et qui m'a donné de précieuses informations sur ce qui se passe dans ces provinces éloignées de l'Asie.

En Mésopotamie, la paix est bien loin d'être rétablie et la situation ne s'est guère éclaircie non plus, comme on l'annonçait dernièrement en Angleterre.

Les Anglais, il est vrai, ont réussi à s'établir dans le delta et dans les provinces de Bassorah et de Kourna, où leurs troupes ont culbuté les rebelles arabes qui se sont retirés vers l'intérieur. Mais ceux-ci reviennent à l'attaque et à présent, en Mésopotamie, l'armée anglaise combat sur un front de plus de 600 kilomètres, c'est-à-dire de Bagdad à Bassorah. Elle est en outre attaquée de flanc par les révolutionnaires persans descendant de Kermanchah dans le Pouchti Kouh.

Un émir arabe, l'émir Ali, parent de l'émir Hussein, très influent en Mésopotamie, leva le premier l'étendard de la révolte, il y a un an de cela. Ce fut le début de la révolution arabe dans l'Irak contre l'Angleterre.

Ce chef rebelle entra à Kerbellah, d'où la petite garnison anglaise dût se retirer, et y installa un gouvernement provisoire à l'instar de Kémal pacha à Angora.

Quelque temps plus tard, tandis que les Arabes du Monentefîck et du Djebell se soulevaient, l'émir Ali envoya une délégation en Anatolie pour conclure une alliance avec les Kémalistes. Ceux-ci s'empressèrent d'accepter et envoyèrent une mission à Kerbellah, accompagnée d'officiers d'Etat-Major demandés par l'Emir. C'est ainsi qu'à la fin de l'été 1920, les Arabes, suffisamment organisés et très nombreux, entreprenaient la lutte depuis Bagdad jusqu'à la mer. D'autre part, le 13º corps d'armée kémaliste, sous les ordres du général Nihad pacha-alors à Diarbékir -se mit à descendre le Tigre et il investissait Mossoul où la garnison anglaise, coupée de Bagdad, ne put résister.

Nihad pacha continua son avance et installa en octobre dernier son Quartier général à Mossoul, tandis que ses 2º et 5º divisions combattaient avec l'aide des Arabes à Samara.

Les Persans à leur tour, ayant proclamé un gouvernement nationaliste à Tabriz, s'allièrent aux Kémalistes et ne tardèrent pas à faire irruption en Mésopotamie. C'est ainsi que les troupes britanniques virent un troisième front surgir sur le champ de bataille.

Quoique très mal équipées et mal organisées, ces bandes persanes causent de grands dommages aux Anglais, car ils mènent sur la rive gauche du Tigre une guerre de guérillas qui retient de ce côté une quantité de troupes obligées de protéger les convois de ravitaillement remontant le Tigre vers Bagdad.

Ces convois sont souvent attaqués par des insurgés arabes qui, blottis par milliers dans les roseaux et les bambous des rives et des marécages, ne cessent de mitrailler tous les navires qui passent.

Ceux-ci sont naturellement tous armés et les Anglais ont organisé des escadrilles de moteurs blindés accompagnés d'hydro-avions qui parcourent sans cesse tout le cours du fleuve y faisant la police. Dans chaque village riverain sont installés des postes munis de fortes garnisons et entourés de fils de fer barbelés, ce qui n'empêche pas les Arabes de les attaquer sans trêve et tout le voyage des bateaux circulant de Bassorah à Bagdad s'effectue le plus souvent sous une pluie de balles.

A l'organisation impeccable des Anglais le long du Tigre, les Arabes répondent par le nombre de leurs combattants, qui pullulent et sont bien approvisionnés en armes et munitions.

L'émir Ali a réussi à se procurer quelques batteries de canons de campagne et de nombreuses mitrailleuses.

Les insurgés arabes en Mésopotamie emploient audacieusement une singulière tactique pour attaquer et détruire les convois fluviaux britanniques quoique ceux-ci soient armés.

De nuit, des centaines de soldats arabes se munissent de peaux de moutons qu'ils gonflent en guise de bouée et ils entrent sous cet accoutrement dans le fleuve se laissant ainsi entraîner par le courant en masses compactes pour se cramponner à l'étrave des bateaux et se hisser sur le pont à l'aide de bambous recourbés. Ils font alors irruption de tous les côtés à la fois et attaquent au poignard les passagers et les équipages; ceux-ci ne pouvant plus se défendre avec leurs armes sont massacrés de la sorte.

Le bateau, après qu'ils l'ont échoué, est dévalisé par les insurgés.

L'émir Ali a installé son gouvernement à Kerbellah où sont concentrés les principaux ministères. Percevant les impôts sur toute la population de l'Euphrate, ce gouvernement, dont l'existence est inconnue peut-être en Europe, à son budget et fonctionne presque normalement. L'émir lutte pour l'indépendance de la Mésopotamie et l'on m'assure qu'il a plusieurs fois déclaré son attachement à la France et aux Turcs. C'est un homme âgé d'une quarantaine d'années, très énergique et très aimé de tous les Arabes de l'Irak.

L'Angleterre se heurte avec lui à un ennemi puissant, respecté et en parfaite solidarité avec les kémalistes turcs qui luttent à ses côtés.

X

L'exilée d'Angora.—Halidé Edib Hanuum.—Une visite à sa ferme.—La romancière Kémaliste.—L'amazon d'Anatolie.—Les fusils dans la pénombre.—Désenchantée 1920.—La fuite d'Halide de Constantinople.—Ce qu'elle dit du Mouvement national.

A la direction générale de la presse kémaliste, un ami m'avait proposé d'aller voir, avant de quitter Angora, Halidé Edib Hanoum, fougueuse propagandiste de la cause nationaliste et écrivain d'une indéniable valeur. Le soir même une voiture nous menait avec force cahots, à travers les rues mal pavées de l'antique Ancyre. Nous avancions sur une route poudreuse menant à la ferme modèle, dépendance de l'Ecole d'agriculture d'Angora sise à environ une heure de la ville.

De temps en temps, nous croisions sur notre chemin quelques «tchétés» kémalistes armés et montés sur de beaux chevaux. Ils font partie de ces bandes, de formation nouvelle, qui s'exercent à la petite guerre en attendant d'être dirigées vers le front.

Chacune des bandes de «tchétés» est munie d'une mitrailleuse et comprend 50 cavaliers armés jusqu'aux dents. Les grenades à main qu'ils suspendent à leur ceinture et que ces cavaliers trimballent avec eux, sont la terreur constante des habitants d'Angora.

Au café où ils s'attablent, ils conservent toujours ces dangereux joujoux auprès d'eux, parfois ils s'amusent à les démonter et les explosions par accident ne sont pas rares, qui font voler en éclats tout le café, tables chaises et clients!

Aussi le gouvernement a-t-il pris la décision d'interdire le port de ces bombes à l'intérieur de la ville.

Tandis que notre voiture passe, je les vois esquisser une merveilleuse «fantasia» sur leurs fringants chevaux qu'ils montent admirablement bien.

Au bout d'une heure de course nous arrivons à une ferme champêtre et gaie émergeant d'un bouquet de feuillage, le long d'une petite rivière aux eaux claires et très poissonneuses. Devant la ferme est un grand verger, puis une prairie ombragée où paissent tranquillement des vaches. Tout est calme et silencieux. C'est un lieu bien choisi pour servir de refuge à l'àme ténébreuse et mélancolique qui est venue s'y exiler... Tout à coup un galop pressé retentit. Nous voyons arriver de loin une femme montée sur un superbe pur sang. Le vent s'engouffre dans les plis de son «tcharchaf» noir. Elle est chaussée de bottes d'homme. Sa ceinture s'orne d'une cartouchière et d'un revolver à la «cow-boy». C'est Halidé Edib Hanoum.

Quelques minutes plus tard, nous étions dans une petite pièce située au prcmier étage et transformée en salon. Quelques meubles purement turcs d'une simplicité rustique.

Dans un coin, luit dans la pénombre l'acier poli d'une dizaine de fusils, revolvers et poignards rangés avec précaution. Sur une petite table est un «samovar» russe et au milieu de la pièce un grand «mangal»2 de cuivre.

2 Réchaud à charbon turc.

Nous nous asseyons sur des «minders»3 à la turque adossés aux fenêtres donnant sur le balcon d'où la vue s'étend sur de riches plantations. Halidé Edib a pris place en face de nous. Elle a gardé son «tcharchaf», le voile relevé.

3 Divan à la turque.

Tandis qu'elle parle, je l'observe. Notre interlocutrice est une belle femme entre les deux âges, aux yeux noirs et au regard langoureux. Les péripéties de sa fuite en compagnie de son mari, le docteur Adnan bey, méritent d'être narrés.

Déguisés en villageois et ayant chargé leurs effets sur un char à bœufs plein de paille, des «tcharik» aux pieds, un aiguillon en main, c'est en cet agreste équipage que Halidé Edib s'achemina sur la route menant de Scutari à Alemdagh.

Mari et femme errèrent ainsi quinze jours durant, le long de chemins isolés, logeant dans des hans affreux et peuplés de vermine... Ils ne furent reconnus qu'a leur arrivée à Ada-Bazar.

Halidé Edib nous retient à prendre le thé. Une petite paysanne nous sert sur un plateau du beurre frais provenant de la ferme et des confitures préparées par la fermière.

«Nous ne manquons de rien, me dit Halidé Edib Hanoum, la terre de nos aïeux, la belle et riche Anatolie, malgré toutes ses blessures béantes, est encore généreuse. L'Europe a beau ne rien envoyer, nous trouverons longtemps encore sur la terre de l'exil des tchariks pour nous chausser et des vêtements de bure...»

Puis, tandis que je la questionnais sur le mouvement national, l'éminente romancière et poète turque me répondit sans hésitation:

«Vous nous voyez ici, nous avons tout laissé derrière nous, maisons, famille, notre Bosphore chéri aux-riantes rives... Nous avons abandonné tout cela pour prendre les armes et lutter à la défense de nos monts et de nos terres que l'on veut faire envahir par nos plus vils ennemis...

«Au commencement de la guerre générale qui a déchaîné le feu dans le monde entier, je me trouvais à Constantinople. Lu ruée germanique sur la Belgique, fut douloureusement ressentie par la plupart des Turcs, car la Turquie elle aussi sait jusqu'où va la violence de certaines nations européennes que l'ambition rend aveugles...

«Les vrais Turcs sentaient l'approche d'un malheur... ils savaient que l'Allemagne avait entre les mains les rênes de l'Empire, mais ils frémirent tous d'horreur à la destruction de Louvain, aux horreurs germaniques en Belgique. Il serait inutile de rappeler l'indignation que la violation de la Belgique par les armées du Kaiser, souleva dans le monde entier.

«Pourtant, cinq années plus tard, une violation plus monstrueuse encore était accomplie envers la Turquie qui avait déposé les armes en se fiant à l'armistice de Moudros et au 12e principe de Wilson qui lui donnait droit à la souveraineté turque sur les territoires turcs de l'Empire ottoman...

«On jeta sur un peuple désarmé, l'armée grecque qui occupa Smyrne, y commit des massacres sans précédent et mit à sac les plus belles provinces de l'Anatolie... Aujourd'hui, des villes d'Aïdine, de Ménémen, Nazeli, il ne reste qu'un amas de décombres...

«A toutes ces horreurs, personne n'eut de cris d'indignation, pas un sursaut de révolte ne se manifesta et pourtant ces villes, ces populations, ces contrées dévastées, mises à feu et à sang, font partie de l'humanité!

«Et l'on prétend que les nationalistes turcs sont dans leur tort I Mais quel peuple au monde n'en aurait pas fait autant sinon plus?

«Les misères et les horreurs sans précédent dont la population turque de Constantinople est victime depuis que les Anglais y sont les maîtres sont indescriptibles.

«Les étrangers, parmi lesquels de rares officiers français restés à Stamboul, sont témoins des occupations à main armée des maisons turques qui ont plu à MM. les Officiers anglais.

«A tout cela d'autres témoignages viennent s'ajouter: les coups de crosse et de cravache administrés par des soldats australiens, polynésiens -apôtres de la civilisation britannique -aux malheureux voyageurs qui sont obligés d'attendre dix jours sur pied pour obtenir un visa anglais au quai de Galata. Et les familles jetées sans raison dans la rue, et les harems violés, les arrestations brutales pour ceux qui sont connus être francophiles convaincus, et l'horrible censure interalliée, anglaise plutôt, qui étouffe la voix de la presse turque laissant les feuilles grecques et arméniennes déverser des articles mensongers et injurieux envers la Turquie, que de tracasseries, odieuses et pires!

«La Turquie n'est pas entrée de sa propre volonté dans la guerre générale; c'est elle, néanmoins, qui a été le plus injurieusement traitée, plus que l'Allemagne, plus que l'Autriche et même que la Bulgarie.

«Un peuple qui a le moindre sentiment de patriotisme ne devait-il pas prendre les armes pour soutenir une lutte désespérée... et ne sait-on pas que les peuples exaspérés sont souvent redoutables?

«Mustapha Kémal, dans la lutte suprême qu'il a entreprise, a réveillé d'autres peuples? asiatiques opprimés.

«Le bolchevisme se changera fatalement en Asie en un soulèvement général, car les droits de tout peuple de disposer de lui-même que Wilson a proclamés, ainsi que les idées des communistes envers les capitalistes ont réveillé l'Asie.

«Nous sommes aujourd'hui liés étroitement aux Musulmans de la Chine et des Indes et nous savons exactement vers quel dénouement marchent les événements que quelques diplomates inconscients ont provoqués.

«Le grand Congrès asiatique de Bakou est un pas en avant. La révolte des peuples opprimés de l'Asie est proche. Demain, lorsque toutes les colonies britanniques seront mises à feu, M. Lloyd Georges réfléchira sur la fatalité qui pèse sur des oppresseurs nourris d'ambitions...»

Il me souvient d'avoir visité naguère, sur les rives du lac de Genève, à Coppet, le château où s'exila Mme de Staël. La ferme de Halidé Edib m'a rappelé involontairement ce pittoresque refuge de Mme de Staël. A l'instar de l'auteur de Corinne, l'exilée d'Angora entretient une active correspondance. Elle écrit environ trente lettres par jour à différents personnages en vue, d'Angleterre et d'Amérique. Elle compte publier, à ce qu'elle m'a affirmé, un recueil de «Lettres d'Anatolie», qui sera évidemment du plus vif intérêt.

Mais que dirait Pierre Loti de ces «Désenchantées» nouveau style!

Les voilà à l'œuvre et en plein dans la vie active...

XI

En quittant la terre kémaliste

Quelques jours après ce long et si curieux voyage, je m'embarquais de nouveau à Inéboli, sur un paquebot en partance pour Stamboul...

L'impression laissée par ce que j'ai vu en Anatolie, est de celles que de vains commentaires affaibliraient; elle est dans la simplicité et la véracité des faits de nature à jeter sur le kémalisme des lueurs nouvelles qui éclaireront, je l'espère, les esprits impartiaux. Quant aux autres...

Tandis que je prenais place dans un canot qui devait m'amener à bord, je répétai plusieurs fois à un compagnon de voyage qui devait repartir pour Angora: « Dites à Mustapha Kémal pacha, que le respect et l'admiration que j'ai pour lui, après que je l'ai vu à l'œuvre, sont si grands, que je l'appellerais partout avec fierté «l'Apôtre de la Résurrection turque!»

Tandis que le canot s'éloignait du rivage, je distinguais encore sur le quai, quelques soldats anatoliens, leurs cartouchières fièrement rangées sur leur poitrine, qui contemplaient l'horizon azuré de la Mer Noire avec de grands yeux illuminés.

Quelques heures après, notre bateau levait l'ancre. Sur la passerelle, je restais debout à regarder s'éloigner ces rives kémalistes, ces côtes de l'Anatolie indépendante, tout entière absorbée dans une lutte désespérée, mais si sublime, contre tant d'adversaires à la fois...

La nuit couvrait déjà la mer, lorsque là-bas, derrière nous, sur la ligne fuyante du large, je vis disparaître ce coin de terre natale, resté encore si fièrement turc en ce monde !...

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Imp. R. Dousinelle, 3-5-7, rue St-Pierre, St-Germain-en-Laye.