Fraisier hochait la tête sans répondre, et, le regard oblique, tournait son chapeau de paille entre ses mains.
«Vous m'avez indignement trompé!» s'écria Rouillon.
Il s'était levé, le visage menaçant. Fraisier recula.
André allait s'interposer, quand la porte s'ouvrit; un brigadier de gendarmerie parut.
«Monsieur Rouillon, dit le brigadier, j'ai le regret de vous déclarer que je vous arrête au nom de la loi. Voici le mandat; veuillez me suivre.»
Rouillon semblait ne pas comprendre. Avait-il bien entendu? Arrêté, lui!
Pourquoi?
Le brigadier tendait le papier. Il lut. C'était bien contre lui,
François Rouillon, qu'était décerné le mandat.
«Que signifie cela? demanda-t-il au gendarme.
—Vous êtes prévenu, paraît-il, d'avoir eu des intelligences avec l'ennemi et d'avoir fait fusiller trois personnes.»
Rouillon chancela, hagard, accablé. Il avait revu tout d'un coup, avec une effroyable intensité, la scène de la Villa des Roses. Là, devant lui, sur le guéridon du salon, elle luisait comme du feu, la liste des trois noms, la liste rouge; et il croyait tenir encore ce crayon qui lui brûlait les doigts. Il entendait les voix, les cris, les pas, Mme Dufriche suppliante, Madeleine entraînée brutalement, puis, sur la route, Victor Moussemond répétant aux soldats: «Je n'ai pas touché un fusil! J'aime les Allemands, c'est injuste!…»
Ainsi, cette abominable dénonciation, ce triple meurtre, aboutissait à quoi? Au mariage de Lucile avec André Jorre qu'elle aimait, avec André enrichi par son crime, à lui Rouillon, par ce crime qui maintenant, comme un monstre mal dompté, se retournait contre le criminel pour le mordre au coeur!
Il se sentait défaillir. Par un violent effort, il reprit possession de ses facultés. Était-il donc perdu sans rémission? Avait-on des preuves? C'était invraisemblable. Pourquoi les Prussiens auraient-ils témoigné contre lui? Ces réflexions rapides lui rendirent un peu de calme.
«Dès que je serai libre, dit-il à Fraisier, nous reparlerons de votre affaire. Excusez-moi; il faut que j'aille voir ce qu'on me veut. Je n'y comprends rien.»
Puis, s'adressant au brigadier:
«Je vous suis, mon brave. Il doit y avoir méprise; tout sera vite éclairci.»
XXIII
Les preuves que Rouillon croyait impossibles à produire, étaient acquises contre lui.
Tant que l'ennemi avait occupé Verval, tant que la tranquillité n'avait pas été complètement rétablie, Madeleine Cibre avait gardé son secret. Elle ne se décida pas sans trouble et sans déchirement à perdre le misérable qu'un moment elle avait aimé! Mais chaque jour, à toute heure, elle voyait la navrante douleur des braves gens qui l'avaient recueillie, sauvée, et dont le fils unique avait été victime d'une si odieuse lâcheté. Un jour elle ne put se contenir, et dit tout à M. Dufriche. Elle lui remit la pièce décisive. La justice fut saisie.
Devant le Conseil de guerre, François Rouillon eut d'abord une attitude hautaine. Il comptait sur les nombreuses personnes à qui, pendant l'invasion, il avait procuré des affaires si lucratives. Est-ce que tout le monde, sauf les enragés, ne professait pas la plus grande estime pour lui à Verval? Certes, les témoins à décharge ne lui manqueraient point.
Néant que tout cela! De la fosse où il la croyait à jamais ensevelie, la vérité se dressa, irrésistible! Madeleine, lorsqu'il lui eut reproché de le calomnier par vengeance personnelle, l'accabla sans pitié. M. et Mme Dufriche firent sur les juges une impression profonde. Maintes circonstances vinrent corroborer l'accusation. Enfin, un incident décisif dissipa les derniers doutes. Une enfant de dix ans, la fille du jardinier de la Villa des Roses, surprise par l'arrivée des Allemands, s'était réfugiée dans le salon, où, blottie derrière un rideau, elle avait assisté à toute la scène de dénonciation, qu'elle évoqua avec une ingénuité terrible.
Quand elle eut terminé, Rouillon se leva de son banc. La rumeur qui remplissait la salle, s'apaisa. Il se fit un silence solennel.
«C'est vrai, dit-il, je suis un misérable. Condamnez-moi, et qu'on en finisse au plus tôt! J'aimais une femme qui ne m'aimait pas. J'étais jaloux; je n'ai pu résister à la tentation de perdre ceux que ma jalousie soupçonnait. Crime absurde et inutile! Mon rival heureux a survécu; bientôt il épousera celle pour qui je vais mourir. Voilà mon châtiment, le vrai, le seul! Il est juste. Mais je ne suis pas un traître. Je n'ai rien tramé contre la patrie. Je voudrais n'avoir jamais vécu.»
XXIV
Condamné à mort, il refusa de se pourvoir en grâce.
Quand, aux premières pâleurs de l'aube, on lui annonça que l'heure suprême était venue, il prononça ce seul mot: Enfin!
«Je me repens, dit-il à l'aumônier; et mon repentir est profond, absolu, résigné. Je ne saurais offrir autre chose au bon Dieu, s'il y a un bon Dieu, ce qui me paraît invraisemblable. N'insistez pas! Mais vous pouvez me rendre un service. Voudrez-vous remettre, vous-même, ce billet à Mlle Fraisier? Il est ouvert, je vous prie de le lire. Vous verrez que rien n'y est compromettant pour vous ni pour elle.»
La lettre était ainsi conçue:
«J'aurais voulu vous revoir, mademoiselle Lucile, et vous supplier, non de me pardonner, mais d'avoir quelque pitié pour moi.
«Ce qui me désespère, c'est l'exécrable souvenir que je vous laisse.
«Certes, je suis châtié justement. Et pourtant, aimé par vous, j'aurais été un honnête homme. Tout le mal vient de ce que vous n'avez pu m'aimer. Ce n'était pas votre faute, je le sais. Ce n'étais pas non plus la mienne.
«Je vous pardonne ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore à cause de vous. Jamais vous ne serez aussi heureuse que je suis malheureux.
«Je n'ai que des parents éloignés. Entre eux et moi aucun lien, aucune affection. Je vous lègue toute ma fortune. Acceptez-la pour secourir ceux auxquels j'ai nui, pour réparer autant que possible le mal que j'ai fait. C'est un devoir pour vous.
«Tâchez de m'oublier. Adieu.»
XXV
Il faisait déjà grand jour.
Rouillon monta avec l'aumônier dans une voiture du train des équipages militaires.
Il en descendit sans faiblesse; et, d'un pas ferme, il alla se placer devant le poteau, préparé au pied d'une des buttes du polygone.
Il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux. Pendant que l'officier d'administration, greffier du Conseil de guerre, lui lisait son jugement, il ôta tranquillement sa jaquette et son gilet. La lecture finie, il embrassa l'aumônier et resta seul devant le peloton d'exécution.
Alors, par cet instinct, si profondément humain, qui entraîne les moribonds à ressaisir et à résumer leur existence entière dans une manifestation suprême, il chercha une idée, un mot, un cri, où exhaler tout son être. Mille souvenirs s'éveillèrent en lui avec une promptitude et une acuité magiques. Il se rappela, pour les avoir entendu citer, pour les avoir lues çà et là, dans les journaux, dans les romans, ou même dans ses petits livres d'écolier, les dernières paroles des condamnés célèbres. Pouvait-il crier comme eux: «Vive le Roi!» ou: «Vive la France! Vive la République! Vive l'Humanité!» Non. Il voulait pourtant crier quelque chose; il le voulait obstinément, passionnément. Dans son entêtement enfantin et tragique, il mettait à le vouloir tout ce qui lui restait de libre volonté. Il n'avait plus qu'une seconde. Il ne trouvait rien. Il vit l'officier donner le signal; et machinalement alors, avec une précipitation fébrile, il cria d'une voix folle, d'une voix tonnante: «Vive la Mort!»
XXVI
Vive-la-Mort, tel est le sobriquet funèbre sous lequel se perpétue, à
Verval, la mémoire de François Rouillon.
Le petit voiturier, qui récemment me contait cette histoire, m'avait dit en guise de préambule:
«Voulez-vous que je vous fasse connaître l'aventure de Vive-la-Mort?»
En guise de conclusion, il ajouta:
«Mieux vaut crier: Vive la Vie! n'est-ce pas, monsieur?»
Ce brave garçon n'avait pas subi la pire des invasions rudesques, celle de Schopenhauer, de Nietzsche et de Hartmann.
La Revue du Nord. 1891-1892.
Le Mariage d'Octave
I
Ma cousine Édith me dédaignait profondément et j'admirais profondément ma cousine Édith. Et, certes, nous méritions bien, elle, cette profonde admiration, moi, ce profond dédain.
Portrait de ma cousine: mignonne à ressusciter Ronsard; pas plus grande que Cendrillon, mais princesse jusqu'au bout des doigts; avec des yeux d'un brun doré et un tout petit front de déesse, autour duquel ondulaient, flottaient, volaient de légers cheveux blonds, plus aériens que les spirales de fumée d'une cigarette orientale.
Ma cousine savait merveilleusement s'habiller. Sa mise lui était aussi personnelle que l'éclat de son regard et le rayonnement de son sourire. Et sous ses toilettes, les plus simples ou les plus splendides, elle s'épanouissait aussi naturellement qu'une noble fleur parmi sa frondaison capricieuse.
II
Telle était ma belle cousine, qui me dédaignait, non sans raison. Moi? figurez-vous un grand diable très ébouriffé, ni laid ni joli, habillé par le tailleur paternel, à peine sorti de l'âge bête, moitié étudiant, moitié homme, Parisien de la rive gauche, avide de toute science, de tout plaisir, dévergondé au cabaret, et n'osant pas parler à une jeune fille dans un salon. J'idolâtrais follement, frénétiquement, sottement, les femmes en général et en particulier ma cousine Édith; et comme tous ceux qui idolâtrent follement, frénétiquement, sottement, les femmes en général et leur cousine en particulier, j'étais aussi malheureux que maladroit en amour.
Les femmes n'aiment guère que les hommes qui commencent par s'aimer eux-mêmes. Il faut leur donner l'exemple. Pour ma part, je manquais totalement de cette confiance imperturbable qui fascine les faibles et les ignorants. Puis je ne savais ni bostonner, ni chanter au piano, ni inventer une charade, ni organiser de petits jeux innocents. Une fois, dans un bal, en voulant prendre avec les dents, à cloche-pied (une figure de cotillon me l'imposait, hélas!) un sac de bonbons posé sur un tabouret, il m'était arrivé de glisser et de tomber lourdement, de tout mon long, aux pieds de ma cousine.
Jadis mon oncle avait vaguement parlé d'un mariage possible entre elle et moi; ma tante avait souri, mais Édith avait fait la moue.
III
Je ne lui inspirais décidément que de la pitié. Je ne l'ignorais pas. J'en vins à me dire: «Mon bon ami, ta belle cousine n'est point faite pour toi.» Et je me mis à travailler, à m'amuser, comme travaillent et s'amusent les écoliers parisiens. Je n'étais malheureux que de loin en loin, et j'avais pour me consoler d'assez nombreux camarades des deux sexes. Je finis réellement, j'en demande pardon aux personnes sentimentales, par ne plus trop penser à ma cousine. «Ça n'est ni coeur, ni chair, ces petites créatures-là, m'écriais-je; c'est tout taffetas!»
Les jours, les mois passèrent. J'obtins mon dernier diplôme. Je pris des vacances, je voyageai. Je revins me faire inscrire comme avocat stagiaire au Palais de Justice. Ma cousine Édith devenait de plus en plus adorable et de plus en plus hautaine. Mais je ne pensais plus, oh! plus au tout à elle. Cela ne m'empêchait pas d'aller régulièrement, en bon neveu, voir mon oncle et dîner chez ma tante. Mon oncle me battait au billard, ma tante m'humiliait au whist; et j'étais bien vu dans la maison, sauf par la princesse Tout-Taffetas, par cette inaccessible Édith.
IV
En voyage, à Genève, dans une pension bourgeoise du quai des Eaux-Vives, fréquentée par les touristes de toutes les nations, j'avais fait la connaissance d'un jeune Athénien, répondant au nom sonore de Philippe Sébastopoulos et passant pour archimillionnaire. Ce grand gaillard brun, à la barbe touffue, à la taille athlétique, à la physionomie calme et forte, aux yeux très noirs, très doux et paresseusement passionnés, à la voix singulièrement pénétrante, m'avait pris en affection à table d'hôte, après plusieurs conversations où nous nous étions trouvés du même sentiment et du même avis. Pendant trois semaines, il m'avait entraîné à travers les monts et les lacs, citant des vers d'Homère, et célébrant la beauté des jeunes Anglaises voyageuses. Nous nous étions quittés excellents amis, et nous étions retournés, lui à Londres, chez un grand négociant de la Cité, son compatriote, et moi à Paris, après avoir échangé nos photographies et juré par le Styx de nous écrire toutes les semaines. Je n'avais jamais reçu depuis lors une ligne de lui, il n'avait jamais reçu un mot de moi.
Mais un matin, comme j'ouvrais ma porte pour aller déjeuner, je tombai soudain dans les bras de Sébastopoulos. Nous criâmes sept fois: Hourra! Et je lui dis gravement:
«Salut, Philippe aux pieds légers. Par Hercule, sois le bienvenu sous mon toit. Quelles nouvelles m'apportes-tu des charmeresses britanniques?
—Octave, elles ne me charment plus, ces grandes filles d'Albion à la poitrine plate et aux pieds kilométriques. Elles sont belles et bêtes comme des dahlias. Vive la France! j'aime à Paris.
—A Paris!
—Oui, je suis ici depuis quinze jours, et depuis quatorze j'idolâtre une créature aussi adorable que peu farouche.
—Qui s'appelle?
—Noëmi de Riol.
—Oh! la fine fleur du panier parisien; une reine du monde où l'on aime vite!
—Il y a treize jours au moins que j'aurais dû me présenter ici. Mais elle m'a fait perdre la tête. Il a fallu pour me rendre la mémoire, que sa petite amie, Céline Orange, vînt tout à l'heure s'inviter à passer la journée avec nous, ayant à se distraire de je ne sais quel chagrin d'amour. «Va chercher un ami, m'a dit Noëmi aussitôt; je n'aime pas avoir un cavalier pour deux.» Alors j'ai songé à toi, et me voilà. Viens-tu déjeuner sans façons?»
V
Ce jour-là, justement, j'avais toutes sortes d'affaires très sérieuses; je n'en trouvai que plus de charme à accepter cette invitation dépouillée d'artifice.
On déjeuna chez Noëmi. On se grisa légèrement. Au dessert, Céline s'épancha dans mon sein. Noëmi me reprocha de ne pas être assez consolant. Je devins affectueux. «Trop affectueux!» objecta alors Noëmi. Elle fit atteler; et fouette, cocher! Oh! le beau cocher à fourrures! A la place de Sébastopoulos, j'aurais été jaloux.
Les roues tournaient, ma tête aussi; l'église de la Madeleine vint majestueusement à notre rencontre; de chaque côté les maisons défilaient, les passants fourmillaient. Puis les arbres des Champs-Elysées s'ébranlèrent; puis l'Arc-de-Triomphe, tel qu'un gigantesque éléphant de pierre, se dressa sur ses hautes jambes massives; puis les buissons du Bois s'agitèrent devant nos chevaux. Les deux dames bavardaient comme des perruches; et de temps en temps, à propos de rien, tous les quatre à la fois, nous éclations de rire. Je fumai un londrès exquis. Mais tout à coup j'eus un soubresaut, et la jeune Céline s'écria: «Qu'a-t-il donc? Est-il malade? Le voilà pâle comme la vertu.»
J'alléguai un éblouissement. J'avais été brusquement dégrisé. Notre voiture venait de croiser celle de mon oncle! Ma tante, en chapeau de velours grenat, m'avait jeté un coup d'oeil terrible; et ma cousine, en rubans bleus, avait promené sur nous un regard de stupéfaction. J'en restai longtemps rêveur.
A dîner, cette vision rapide s'effaça peu à peu de mon esprit. Céline était irrésistible, la petite sainte nitouche, avec ses airs de perversité ingénue. Je me sentis de nouveau grisé. Tout ce que j'avais de drôleries dans la cervelle partit comme un feu d'artifice. On me permit un baiser sur une joue, un baiser sur l'autre joue, un troisième baiser sur les lèvres. Je redevenais tendre. Noëmi proposa d'aller au théâtre. Personne ne voulait. Elle tint bon. Était-elle éprise d'un ténor? On jouait Faust à l'Opéra. Il fallut y aller. La voiture roula dans la nuit sur le pavé des rues; puis, subitement, nous nous trouvâmes en pleine lumière, dans une loge de face, au milieu d'une assistance silencieuse, qui écoutait avec recueillement le premier duo de Faust et de Méphisto.
VI
«Ayons de la tenue!» me souffla ce bon Sébastopoulos. Nous nous efforçâmes d'être calmes. Mais en vain. On nous chuta du parterre. Un monsieur faillit me provoquer en duel. L'ouvreuse vint mielleusement nous conseiller d'échanger nos observations un peu moins haut. A l'entr'acte j'allai chercher des bonbons, et nous nous apaisâmes à les croquer. Céline les trouva si doux, qu'elle n'eut pas honte de me donner un baiser sonore au fond de la loge. On se retourna vers nous; je m'avançai pour payer d'aplomb et je me mis par contenance à lorgner vaguement.
Fatalité! Au bout de ma lorgnette, dans une loge peu éloignée de la nôtre, que vois-je? Est-ce une hallucination? Je suis gris, ce n'est pas possible. Mais si! c'est bien eux. Hélas! oui. Eux! vous devinez qui. Mon oncle, ma tante, ma fière cousine Édith! Mon oncle me regarde du coin de l'oeil. Ma tante est rouge comme une botte de pivoines; ma belle cousine semble toute pensive. Vainement j'écarte l'impitoyable lorgnette. Ils sont là, ils y restent.
Décontenancé, je me rejetai vivement dans l'ombre. Céline, curieuse comme la police et maligne comme la fièvre, devina vite. «Octave a des parents dans la salle; on a reconnu Octave, nous compromettons Octave. Jeune homme, où siège ta tribu?»
Et, des yeux, elle fouilla toutes les loges avec la plus scrupuleuse impertinence. Je ne savais comment la modérer. Heureusement la toile se relevait. Siebel chanta ses couplets timides et passionnés:
Dites-lui que je l'aime!…
J'avais envie de pleurer. Cette musique m'énervait. Il me semblait, chose étonnante! que mon coeur chantait avec Siebel, non pour Céline, mais pour Édith. Je n'osai la regarder, mais son image me hantait.
Tout l'acte me parut divin, de fraîcheur, d'harmonie, de passion.
L'entr'acte suivant fut terrible! On me taquina, on me questionna à outrance. Je voulus filer. Impossible! Je dus prendre les dames par la douceur et leur faire de fausses révélations.
Vers la fin, une angoisse me saisit: «Si nous allions nous rencontrer dans l'escalier!»
Je fis tout pour éviter ce qui me semblait le comble de l'opprobre, hâtant d'abord le départ, puis le retardant, et, après la lorgnette, cherchant les gants que préalablement j'avais fait disparaître dans mes poches. Tout fut inutile. Céline prit mon bras, m'entraîna vers le grand escalier, et je me trouvai nez à nez avec ma belle cousine. J'hésitai une seconde. Puis, par une hardiesse qui, à moi-même, me parut étrange, je passai mon chemin, n'ayant de regards que pour ma compagne et affectant des prévenances infinies. Enfin, nous sortîmes du théâtre. Ouf! je respirai.
Sébastopoulos voulut souper. Je me grisai cette fois si effroyablement qu'on fut obligé de me faire reconduire chez moi.
VII
Je ne me décidai que quinze jours plus tard à retourner chez mon oncle.
Ma tante eut une manière de me recevoir qui m'enrhuma du cerveau
instantanément. Mais ma cousine eut l'air de ne pas me garder rancune.
Je restai à dîner. Ma cousine fut avec moi d'une amabilité singulière.
Elle parla joyeusement du bal où elle devait aller le soir même.
Mon oncle était taciturne. Après le repas, il me prit à part et me dit: «Tu mériterais!… Tiens! tu aurais mieux fait de ne pas revenir… On ne se montre pas comme ça en public. Ma femme est furieuse.»
J'allais me retirer, l'oreille basse, quand Édith vint à moi, riante, coquette, pimpante, et roucoula d'un ton infiniment câlin:
«Est-ce que M. Octave daignera danser avec nous ce soir?
—Oh! fit sa mère.
—M. Octave est peut-être engagé ailleurs,» reprit la douce créature.
Ma tante était stupéfaite; mon oncle réfléchit, puis il me dit:
«Viens!»
Et je les suivis, ayant, moi aussi, une invitation pour ce bal.
Ma cousine semblait ne vouloir valser qu'aux bras de son cousin. Ma tante était de plus en plus ahurie.
Huit jours plus tard, après dîner, Édith ouvrit le piano. Nous étions en famille, nous quatre seulement. Je lui demandai si elle ne chanterait pas. Elle fit une moue gracieuse. J'avais beaucoup étudié la musique depuis quelque temps. Je me mis sur le petit tabouret, devant le clavier blanc et noir. Faust me vint par hasard sous les doigts. Édith chanta l'air de Siebel, et je l'accompagnai jusqu'au bout, sans faute, mais non sans émotion:
«Dites-lui que je l'aime!…»
Mon oncle réfléchissait de nouveau, ma tante n'en revenait pas.
A Noël, je conduisis le cotillon avec Édith.
Au jour de l'an, je me réconciliai avec mon oncle; au carnaval, avec ma tante.
A la mi-carême, je demandai à ma cousine si elle me détestait toujours comme autrefois. Elle me répondit: «Oh! bien plus!» et rougit en riant.
A Pâques, mon oncle me dit: «Farceur! tu ne mérites pas ton bonheur!» Et ma tante: «Au moins, vous êtes bien sûr d'aimer Édith? Vous avez fait de telles folies, Octave!» Je jurai que j'étais devenu sage.
Au mois de mai, mois des roses, j'épousai ma belle cousine.
Sébastopoulos est secrétaire d'ambassade à Rome.
Noëmi joue la comédie sur je ne sais plus quelle scène subventionnée.
Céline Orange est duchesse de la main gauche.
Et la musique de Gounod sera toujours pour moi la plus belle musique du monde.
La Renaissance artistique et littéraire. 26 avril 1873.
La Demoiselle du moulin
I
Quand les Allemands investirent Paris, en 1870, ils occupèrent le bourg de Marfleury, sur la petite rivière l'Yvrine, à sept ou huit lieues de la capitale. La garnison s'y renouvela fréquemment pendant les premiers jours du siège. Au bout de quelque temps, on y laissa à demeure un corps d'occupation peu nombreux, sous les ordres d'un résident civil et d'un lieutenant.
Les soldats essayèrent de se familiariser avec les habitants et les habitantes. D'abord, ils apprivoisèrent les petits enfants par leurs caresses et leur apparente bonhomie; mais ils virent bientôt les enfants même s'écarter d'eux, et, sauf quelques rares exceptions, ils ne rencontrèrent partout qu'un accueil parfaitement glacial. On les voyait errer au bord de l'eau ou sous les grands arbres de la promenade, les pieds symétriquement lourds, le corps roide, la tête droite et carrée sous la casquette de petite tenue, une branche cassée à la main, un cigare noir à la bouche, et dans les yeux une sorte de lente et machinale rêverie.
Le lieutenant, jeune homme de famille noble, était sérieux, bien fait, suffisamment instruit, avait des manières distinguées et parlait sans accent notre langue. Il s'ennuyait de cette interminable guerre, écrivait le plus de lettres qu'il pouvait, et trouvait encore de nombreux loisirs. Souvent il prenait un bateau et descendait le cours de l'Yvrine en compagnie d'un sous-officier favori, avec lequel il partageait les cigares qu'il se faisait adresser.
Sur l'Yvrine, il y a un moulin. Le meunier était un gros courtaud, tête dans les épaules, cheveux ras et grisonnants, large face, large bouche, teint sanguin sous le hâle, menton empâté, oeil à fleur de tête. La famille du meunier se composait simplement de sa femme et de sa fille. Madame la meunière, personne d'une quarantaine d'années, longue et maigre, avait le visage mat, l'oeil clair et sec, les lèvres minces, le front étroit, l'air âpre et envieux. Pour la demoiselle du moulin (c'est ainsi qu'on disait dans le pays), elle ne ressemblait guère à ses parents. Amédine était fraîche comme le mois de mai, belle comme la première rose du printemps et douce comme une petite fauvette. Sous ses fins cheveux blonds, elle avait la grâce et le charme. Sa mère, fort ambitieuse, l'avait mise, à douze ans, dans un couvent de premier ordre; elle y était restée trois années sans apprendre ni oublier beaucoup de choses, et était revenue, aussi franche, aussi naïve, aussi simplement belle, mais un peu plus songeuse, régner, comme une petite fée, sur l'écume argentée qui sortait de la roue du moulin.
II
Le lieutenant Karl descendit un jour la rivière jusqu'à la prairie du meunier et vit la jeune fille. Il revint souvent, la revit plusieurs fois et se sentit bientôt tout à fait épris d'elle.
D'abord il ne voulut pas se l'avouer. Quand il ne lui fut plus possible de se cacher son amour, il s'efforça de le vaincre. Tout conquérant qu'il fût, il n'y réussit pas. Les petites boulottes, qui avaient jusque-là brillé dans sa mémoire, pâlirent, s'évanouirent devant les yeux bleus de l'étrangère. C'en était fait: il était amoureux, profondément amoureux.
Il en fut humilié, il en fut irrité. Il songea à enlever Amédine de vive force; cela lui parut vite absurde. Il tâcha d'oublier, puis il voulut demander un changement de résidence. Mais l'image d'Amédine lui restait au coeur, et il entendait en rêve le son de sa voix fraîche et pure.
Quand la passion eut complètement envahi l'envahisseur, quand elle eut exterminé les souvenirs gênants, les scrupules et les hésitations, il ne pensa plus qu'à une chose, il n'eut plus qu'un but: se faire aimer. Pour s'introduire dans la maison, il déploya une diplomatie digne du premier ministre de son roi. Il fit espionner, espionna lui-même, apprit les habitudes de la famille, sut le caractère du père, celui de la mère, leurs côtés faibles, se concilia les deux paysans qui travaillaient au moulin, caressa les animaux, échelonna ses progrès et finalement parvint à entrer dans la place.
Le meunier avait une passion, celle de l'argent. La meunière n'était pas moins intéressée que son mari. Elle caressait un idéal: faire de sa fille une dame, une riche et belle dame, qui pût mépriser père et mère.
Les temps qu'on traversait étaient durs, en vérité.
On était singulièrement gêné au moulin; une mauvaise spéculation avait emporté la plupart des économies de la maison. Les avarices et les ambitions aigries fermentaient au coeur de ces petites gens. Amédine fleurissait sans souci de telles choses, mais parfois, la nuit, elle pleurait, en entendant les coups redoublés des canons du siège.
Karl gagna vite les bonnes grâces du père et de la mère. Il les flatta, leur força la main pour leur faire gagner de l'argent, se montra désolé de la guerre, dit du mal des rois et des empereurs, du bien de la France et de l'Allemagne, et soupira longuement après une paix loyale et prochaine.
Il devint l'hôte coutumier du moulin. Amédine sentit tout de suite qu'elle était aimée de lui, que c'était pour elle seule qu'il venait. Elle perdit sa gaîté, n'eut pas l'air de comprendre, et ne cessa de se montrer froidement réservée, dédaigneusement distraite.
Elle eut beau faire; Karl, oisif et déconcerté, s'enfonçait de plus en plus dans son amour. Il avait d'abord songé à un enlèvement, puis à une séduction; il était absorbé maintenant par une sérieuse et mélancolique rêverie. Amédine restait indifférente.
III
Cependant Paris affamé capitula; la paix fut signée. Les Allemands durent évacuer Marfleury. Avant de partir, car il fallait absolument partir, Karl ne put résister à la tentation d'ouvrir son coeur à la jeune fille. Il s'était toujours montré si respectueux envers elle, qu'on ne faisait plus scrupule de les laisser ensemble.
Ils étaient donc seuls dans le pré, sur le bord de l'eau. Karl dit:
«Mademoiselle, nous allons bientôt vous quitter.
—Ah! fit-elle simplement, avec une intonation qui signifiait: «Plût à
Dieu que vous ne fussiez jamais venus!»
—J'en suis désespéré, reprit-il, après un silence.
—Désespéré d'être victorieux?
—Comme vous dites cela! on croirait que c'est moi qui ai déchaîné cette guerre.»
Elle ne répliqua rien.
«Oh! vous ne nous aimez pas!»
Nouveau silence.
«Si l'un de nous vous aimait cependant… de tout son coeur… de toute son âme!… Est-ce que vous ne voudriez même pas l'écouter?
—Si l'un de vous avait ce mauvais goût, il ferait mieux de se taire.
—Pourtant, il faut que je vous parle. Oh! ne vous éloignez point; que craignez-vous de moi? N'entendez-vous pas que ma voix tremble? C'est que je vous aime; oui, le mot est dit, je vous aime.»
Elle fit un mouvement d'incrédulité.
«Vous ne le croyez pas, vous ne voulez pas le croire. Hélas! je quitte demain votre pays. Quand le temps aura commencé à faire oublier les misères de cette lutte funeste, je reviendrai. Je n'aurai plus cet uniforme, qui maintenant vous irrite encore. Je vous reverrai, si vous le permettez. J'aurai l'assentiment de ma famille, et peut-être obtiendrai-je l'assentiment de la vôtre, pour vous aimer. Adieu; pensez à tout cela. Je ne saurais être heureux que par vous, et pour vous je sacrifierai tout ce qu'un honnête homme peut sacrifier à une femme.»
Amédine le regardait fixement. Elle ne répondit pas un seul mot.
Une rougeur monta au front du jeune homme; il baissa les yeux, avança un instant sa main comme pour prendre celle d'Amédine et la porter à ses lèvres. Mais il n'osa pas, salua gauchement et partit.
IV
Un an après, il revint; il vit le meunier et la meunière, il les invita à visiter sa mère qu'il avait amenée à Paris.
Sa mère, devenue veuve à trente ans, était une bonne petite femme, ronde et sentimentale; elle l'adorait et s'était laissé endoctriner par lui. Karl exposa sa situation de famille et de fortune aux gens du moulin; cela fait, il leur demanda nettement la main de leur fille, ou du moins l'autorisation de la lui demander, à elle-même. Les bonnes gens furent ébahis. Il y avait devant eux un titre et des millions. Un peu revenus de leur ébahissement, ils finassèrent; ils voulurent se consulter, consulter leur fille, et promirent une réponse dans un court délai.
De retour au moulin, grande conférence entre eux, entre eux deux seuls, bien entendu. Ils réussirent à se convaincre mutuellement qu'il n'y avait aucun mal à prendre pour gendre un honnête Prussien, noble, millionnaire, et résolurent de se faire allouer une petite rente pour pouvoir vivre à Paris sans faire honte à leur fille.
Un reste d'inquiétude les agitait. Que penserait-on dans le pays? Ils allèrent voir le notaire, un vieux renard toujours rasé de frais et pantalonné de noir. Le notaire entra en extase et demanda à rédiger le contrat. Ils allèrent ensuite chez le maire, épicier en gros et usurier en détail. Le maire s'écria, l'histoire entendue: «Parbleu, vous avez une sacrée chance; ce n'est pas mon imbécile d'Oscar qui, pendant sa captivité en Silésie, aurait songé à séduire une marquise. En avant les violons!» Le soir, les deux époux bavardèrent fort tard, et la meunière but même un petit coup de cognac dans le verre du meunier.
Le lendemain, elle prit Amédine à part: «Le lieutenant Karl est revenu. Tu ne sais pas, fillette? il est baron et très riche. Sa mère est avec lui à Paris.
—Vous l'avez vu?
—Oui; il nous a parlé.
—Ah!
—Tu ne devines pas ce qu'il nous a dit?
—Peut-être!
—Eh bien, voyons, que devines-tu?
—Il vous a parlé de moi?
—Justement!
—Veut-il toujours m'épouser?
—Plus que jamais. Il demande ta main.
—Je ne l'épouserai pas, ma mère.
—Comment? Que dis-tu là?
—Jamais je n'épouserai un Allemand.
—Et pourquoi donc?
—Parce que je ne puis; cela me semble défendu.»
Insistance de la mère, dénégations absolues de la fille.
Le père s'en mêla et ne fut pas plus heureux. Karl demanda à voir
Amédine.
«Qu'avez-vous contre moi?
—Rien!
—Croyez-vous que je ne vous aime pas?
—Je crois que vous m'aimez.
—Croyez-vous ne pouvoir être heureuse avec moi, qui ne pourrai être heureux sans vous?
—Je ne puis vous épouser.
—A cause de la guerre?
—Oui.»
Et elle le quitta.
Il courut après elle: «Vous ne pourrez donc jamais me pardonner?»
Elle tremblait.
«Il m'a semblé, fit-il, que vous étiez bonne et franche; ayez pitié de moi!»
Il lui prit la main. Elle leva les yeux; des larmes roulaient sous ses paupières.
«Je ne vous ai jamais dit, murmura-t-elle, que je ne vous aimerais jamais; seulement je ne puis être à vous, je me mépriserais moi-même. Adieu!»
V
Ce fut tout. Le jeune homme ne put obtenir la moindre promesse, la plus faible espérance.
Amédine resta songeuse, triste. Ses parents dès lors ne cessèrent de lui reprocher amèrement ce qu'ils appelaient ses sottises. Elle avait, disaient-ils, ruiné la famille. Elle fut plusieurs fois demandée en mariage et repoussa toutes les demandes.
Elle dépérissait chaque jour. Elle s'alita. On désespéra de la sauver.
Elle mourut.
Le meunier et la meunière n'en restèrent pas moins furieux contre elle. Ils répétaient, quand on voulait les consoler: «Comprend-on une enfant comme celle-là! Nous lui avions tout donné, éducation, bien-être, bonnes manières, et elle nous a fait manquer notre fortune. Oh! les enfants sont ingrats. Elle nous a ruinés, ruinés!»
Le lieutenant Karl essaya d'oublier. Il se battit en duel pour une danseuse. Il fut tué net.
Par une Nuit de Neige
I
Ah! c'était fini, c'était fini. Je lui avais écrit que c'était fini. Je l'avais vue là-bas, devant la grille du parc, dans cette rue large, sous ce ciel d'hiver et ces arbres noirs, s'appuyant, avec les câlineries que prennent les femmes pour ceux qu'elles aiment, au bras de ce jeune homme qui se penchait vers elle, lui parlait, lui souriait.
Et je la détestais. J'aurais voulu qu'elle vît combien je la méprisais. Je lui adressai des paroles méchantes, comme si elle eût été devant moi. Puis vinrent les reproches, et après les reproches les souvenirs d'amour. Ma colère tourna peu à peu en douleur, mes reproches en regrets, mes invectives en sanglots. Mes yeux secs et brûlants se remplirent de larmes. J'étais las comme si l'on m'eût battu. J'avais le coeur brisé, la tête vide. Je restai seul, muet, dans le funèbre silence de ma chambre froide, sous une invincible torpeur…
Qu'est-ce que j'entends? On monte, on vient. C'est un frôlement, caressant comme le prélude d'une symphonie; c'est un bruissement, léger comme un frisson avant l'essor. C'est elle, n'est-ce pas? C'est elle. On frappe. Oh! c'est bien elle. Une voix m'appelle doucement. C'est sa voix, sa voix pure et profonde, sa voix divine. Elle entre; tout mon coeur bondit au-devant de sa beauté. C'est elle, c'est elle; c'est toi!
C'est la bien-aimée! Je suis à ses genoux, je couvre ses mains de baisers. Que m'importe le reste du monde? Elle est là, mon adorée, mon ciel, ma lumière, la fleur chantante de ma vie, l'épanouissement parfumé de mon printemps, le rayon qui fait le jour dans mon âme. La voilà, je l'ai dans mes bras. Je l'aime, je l'aime, je l'enveloppe de mon frémissant amour.
«Pardonne-moi!» me dit-elle tout bas; et le murmure de sa voix fraîche tinte entre ses lèvres, comme une source qui chante en glissant sous les églantiers.
«Te pardonner! N'es-tu pas mon amour, ma vie, ma beauté? C'est moi qu'il faut excuser de t'avoir soupçonnée un instant. Tu n'as aimé, tu n'aimes, tu n'aimeras que moi, moi seul. J'ai mal vu; c'était une autre que toi, qui souriait là-bas, je ne sais où, dans un autre monde, à un étranger, à quelqu'un qui n'est pas de notre race, qui habite un pays inconnu, ne parle pas notre langage, et ne saura jamais où ta douceur me transporte, me berce, me console. Viens, nul ne t'idolâtrera comme moi. Tu ne pourras plus vouloir un autre amour. Tu me fuirais en vain. Tu es mon espoir suprême, et vers toi m'entraîne une éternelle adoration. Ah! restons ainsi, les yeux dans les yeux, les coeurs confondus, dans le silence de l'extase infinie.»
Elle s'incline vers moi. Je sens ses cheveux dénoués effleurer mon front de leur caresse. La folie me vient; je veux me lever, l'emporter dans mes bras…
Mais une douleur vague me pénètre. Où suis-je? Où a-t-elle fui? Une clarté pâle me baigne. J'ai la sensation douloureuse d'un noyé, sur la tête duquel roule l'eau glauque et sourde. Non, elle n'est plus ici. Je regarde, je fais un effort, je porte les mains à mon front, à mes yeux. Hélas! j'ai rêvé. Songes que tout cela! chimères! Accablé, je m'étais assoupi; voilà tout. J'avais oublié; puis je m'étais souvenu, j'avais regretté, désiré, songé, et j'avais fini par rouler sur le parquet, en voulant saisir une ombre. Je fondis en larmes.
«Ah! malheureuse, pensais-je alors, non, tu n'es pas ma beauté, mon âme. Tu n'es qu'une femme, faible, fausse, coquette et sensuelle. Je t'avais transformée en déesse, et j'avais fait de mon coeur un temple pour t'adorer. Arrière, idole! Ce que j'aimais en toi, c'est ce que je mettais de mon âme en ta forme vide et menteuse. Tu as voulu descendre de ton piédestal. C'est bien, adieu. D'autres sont belles, d'autres me laisseront les aimer, les diviniser; d'autres seront heureuses de rester pour moi les fées du printemps; et peut-être ne briseront-elles pas si tôt mon rêve et mon bonheur.»
II
Je pleurai, pleurai lâchement. Le jour vint. On frappa à ma porte. Je ne rêvais plus cette fois. La bonne vieille concierge entra, apportant une lettre:
«Mon pauvre ami, ne me reproche rien. Je ne pouvais réellement pas rester avec toi.
«Je me suis privée de tout pendant six mois. Je maigrissais, j'enlaidissais. Je le voyais bien, tu le voyais bien aussi. Nous étions trop pauvres. Tu ne m'aurais plus aimée longtemps.
«Puis, il faut te l'avouer, j'ai un enfant, un petit enfant de deux ans, et je n'avais plus d'argent à donner à ma mère pour l'élever. Ma mère m'a menacée de me le renvoyer à Paris, où il mourrait. Il est si faible, si délicat, le pauvre petit! Tu ne l'as pas vu, tu ne le connais pas. Pardon.
«Oh! je ne t'ai pas fait d'infidélité. C'est mon ancien amant que je reprends. C'est lui le père, comprends-tu?
«Il m'épousera peut-être. Que veux-tu que je fasse? Il est riche; et depuis qu'il m'a quittée, il m'aime davantage.
«Sa famille comptait le marier à une fille laide. C'était arrangé. Il a bien voulu, puis il n'a plus voulu. Il m'a écrit. Je ne lui ai pas répondu d'abord. Il est allé chez Albertine, un jour qu'il savait devoir m'y trouver. Il m'a priée, suppliée; il m'a parlé de l'enfant. J'ai pleuré tout un jour et toute une nuit. Te rappelles-tu? Tu me demandais ce que j'avais!
«Je l'ai revu; il m'a fait parvenir des bijoux, des fleurs, des billets de mille francs; il a envoyé de l'argent à ma mère. Il m'a tout promis. Hélas! c'est plus fort que nous.
«Si je t'écris toutes ces choses, entends-tu? c'est que j'ai confiance en toi, c'est que je sais que tu m'aimes bien. Mais je ne suis plus, je ne puis plus être à toi. N'essaie pas de me revoir. Tu me ferais de la peine; et tu t'en ferais pour rien. Tiens, je t'embrasse encore une fois comme je t'aime toujours. Je serai souvent triste en pensant à toi. Adieu, adieu, adieu.
«Ton amie,
«Hélène.»
III
Au moment où j'achevais de lire, Jeanne et André pénétrèrent dans ma chambre, gais comme le matin, fous comme un premier baiser, amoureux, radieux.
«Je vous supplie de me laisser seul, leur dis-je; je suis souffrant, très souffrant.»
Ils partirent, avec un étonnement mêlé de pitié. Et je m'enfermai, pour être malheureux à mon aise, pour me griser de ma misère, tout seul, le plus longtemps possible.
La douleur, voyez-vous, c'est encore ce qu'il y a de meilleur au monde. C'est vers elle que nous allons tous; et l'on se repose au fond du désespoir, ainsi que dans la nuit, dans la tombe, dans le néant.
N'est-ce pas, ô lune qui luisais, pâle et froide comme le souvenir? N'est-ce pas, ô source de blancheur, dont les calmes rayons mouraient sur cette neige, éphémère comme l'innocence?
La Strettina
I
Ce printemps-là (bien des printemps ont fleuri depuis lors), Luca de Rosis, le plus séduisant cavalier de la très séduisante ville de Naples, venait de renoncer solennellement à l'amour illégitime. Devant le bienheureux saint Janvier, il avait abjuré les superstitions du plus doux des libertinages, du libertinage qui se chauffe, comme le lacryma-christi, au soleil du Vésuve, et se berce, comme les fleurs de citronnier, aux brises du Pausilippe. Il avait reçu, à la vérité, un délicieux dédommagement en la personne de sa jeune épouse, la noble Francesca, adorable créature dont les galants, les abbés, les musiciens et les rimeurs célébraient sur tous les tons les grands yeux bleus et les beaux cheveux noirs.
A la fin, mais non sans peine, son oncle, le marquis Michel, lui avait fait accepter ce mariage. Luca avait répudié difficilement la dernière maîtresse dont il s'était épris, la Strettina, une Vénitienne aux splendides torsades de cheveux dorés, au teint pâle et mat, aux yeux bruns comme un rêve d'été. Il avait fallu qu'on lui représentât, et qu'il se représentât cent fois à lui-même, mille et une considérations capitales: le gaspillage presque complet qu'il avait réussi à faire de la fortune de ses défunts père et mère, les scandaleux tapages qui jadis avaient rendu la Strettina célèbre, enfin la fuite des années et l'âge sérieux de trente ans par lequel il venait d'être atteint.
Pour lui faire entendre raison, le bon marquis avait été obligé de revêtir par deux fois son costume le plus sévère. Encore avait-il par deux fois échoué, car ses jambes courtes, son corps obèse et sa grosse tête, ornée d'une bouche fortement lippue et de deux larges yeux gourmands, n'étaient pas précisément faits pour convertir son neveu. La marquise avait dû s'en mêler.
La marquise demeurait fort belle, et, sous ses cheveux argentés, ses traits, un peu las, étaient encore nobles et gracieux. Elle confessa maternellement Luca, l'enjôla par une exquise indulgence, lui montra la fiancée qu'on lui destinait, et le rendit amoureux de la jeune fille.
La veille du mariage, il voulut pourtant revoir une dernière fois sa maîtresse. La marquise le rencontra, devina où il allait et le dissuada de continuer son chemin. Mais elle dut promettre qu'elle ferait parvenir à cette pauvre Strettina plusieurs milliers d'écus d'or et une lettre d'adieu.
Les noces célébrées et les nouveaux époux partis pour leur villa suburbaine, la marquise, avec sa bonne foi accoutumée, songea à s'acquitter de la mission dont Luca l'avait chargée pour la Vénitienne. Elle ne pouvait évidemment ni aller chez la courtisane, ni faire venir cette fille dans sa maison. D'autre part, elle répugnait à envoyer simplement de l'argent par un valet. Elle songea au marquis, lui expliqua la chose et le pria de faire pour le mieux.
II
Le marquis Michel était un galant homme. Jadis, dans l'effervescence de ses jeunes années, il avait eu, ou avait cru avoir, ou avait fait croire qu'il avait, d'assez fréquentes aventures. Il était resté quelque peu mondain, soignait sa mise, se poudrait minutieusement, portait des nuances presque claires, offrait des bonbons aux dames dans une boîte d'or, et, malgré la gravité officielle que lui conférait son titre de surintendant de l'impôt foncier des Deux-Siciles, ne dédaignait pas de faire, en secouant son jabot et en se dandinant sur la pointe des pieds, des plaisanteries anodines, dans lesquelles il mettait juste autant de sel que les petits enfants sur la queue des oiseaux qu'ils veulent attraper.
Le marquis, ayant charge de consoler la belle fille, se gratta la perruque, et délibéra. Sa première idée, la plus simple et la meilleure, celle à laquelle il ne se tint naturellement point, fut d'envoyer le cadeau d'adieu par Gerolamo, son majordome. Il fit quatre pas, se regarda complaisamment dans un miroir, se trouva bien, introduisit entre les poils noirs qui encombraient ses larges narines quelques grains de tabac parfumé, tapota sur sa tabatière avec ses doigts gras et blancs, et délibéra derechef.
La Strettina était une fille piquante, disait-on. Elle avait fait jaser, elle avait fait sourire, elle avait fait crier. On s'était ruiné, tué pour elle. Elle avait rendu des gens fous. Il devait être intéressant de voir comment cette créature était faite. Eh! eh! il y avait longtemps que le marquis n'avait été chez les filles. Comment vivait ce monde-là à présent? Ce monde-là vit toujours autrement que l'autre; il est toujours drôle à étudier.
Après mûre délibération, le marquis crut ne devoir point perdre une si belle occasion de faire des observations curieuses. N'était-il pas au-dessus de la médisance? Au crépuscule, il se parfuma, s'habilla de frais, s'éplucha longuement devant le miroir, prit sa canne et, suivi du petit page Enrico, se dirigea dans l'ombre vers le logis de la Strettina.
III
Il se fit mystérieusement annoncer. La courtisane était visible. Il traversa plusieurs salles riches et gracieuses, et fut introduit dans un petit salon, discret, coquet, mignon, où tout fleurait la galanterie.
Resté seul, il examina non sans intérêt les tentures et les tableaux. Les tableaux et les tentures représentaient des badinages d'amour. Le marquis Michel se sentit tout ragaillardi dans ce milieu gaillard. Il prit des poses plastiques, se balança le torse, frappa sur sa cuisse du revers de sa main droite, et mit sa main gauche devant ses lèvres pour tousser légèrement.
Une petite porte dissimulée dans la boiserie s'ouvrit, et la Strettina parut. Elle semblait sortir d'une fête de Véronèse. Elle était belle, somptueuse et nonchalamment provocante, comme une sultane d'Orient. Tout respirait en elle l'orgueil de la beauté et l'habitude des plaisirs voluptueux. Le marquis regarda, fut ébloui, baissa les yeux, baissa la tête, salua profondément, resalua plus profondément encore, puis chercha sans succès une formule de compliment.
Elle lui indiqua un siège et s'étendit languissamment sur des coussins de soie rose. Le marquis, un peu encouragé, la contempla, voulut parler, mais resta muet.
«A quelle heureuse fortune dois-je l'honneur d'être visitée ce soir par monsieur le marquis?» soupira-t-elle.
Le bon gentilhomme toussa et s'agita sur son siège; enfin une voix rauque, quasi étranglée, réussit à sortir de son gosier:
«Mon neveu…» bégaya-t-il, et il ne put continuer.
«Ah! j'entends, reprit-elle. Le méchant nous quitte, nous délaisse; il va conquérir la Toison d'Or, comme un autre Jason, et envoie son bon oncle pour consoler l'inconsolable Ariane.»
Un éclair brilla dans les yeux du visiteur, et, sa vieille galanterie lui revenant au coeur et sur les lèvres, il répondit en minaudant de tout son être: «Oh! belle dame, le véritable trésor fabuleux est votre chevelure, et quiconque a un souffle de vie devrait le consacrer à tenter cette conquête. Heureux celui qui vous consolera!»
La Strettina sourit. Le marquis plaisanta plus galamment, plus familièrement, et rapprocha petit à petit son siège et sa personne de l'attrayante créature. L'esprit de ce gros Céladon musqué se mit à voltiger autour d'elle, comme un lourd papillon de nuit autour de la flamme qui le fascine.
Un quart d'heure après, il avait dit à la Strettina que Luca était un débauché, un ingrat, un vaurien, tandis que lui, marquis Michel, était un marquis fou d'amour, un marquis trop gros et trop gras pour être un muguet de ruelle, mais fort bien en point pour être un ami sûr, constant, éternellement dévoué. Il lui offrit des monceaux de perles, des rivières de diamants, des pyramides d'or, un palais d'été, un palais d'hiver, puis se laissa tomber pesamment aux petits pieds de la courtisane, qui ne cessait de rire.
Elle le renvoya sans lui permettre ni lui ôter l'espoir, et alla s'accouder à son balcon, dans la nuit bleue. Là elle s'abandonna aux souvenirs. Elle pensa aux folles parties de plaisir, aux nuits d'ivresse où Luca avait été son joyeux compagnon; elle pensa aux douces rêveries qui succédaient à leurs ardents baisers, comme le clair des étoiles aux incendies du soleil; elle revit ce cavalier fringant, svelte, brave, irascible, insouciant, beau joueur, plein de sève et de jeunesse. Puis l'oncle grotesque lui traversa la mémoire, avec son costume ridicule, ses manières surannées, ses joues tombantes, et ses yeux de crapaud-volant. Une amertume, un dégoût suprême lui vint, à elle qui si rarement était songeuse; sa paupière se mouilla, elle versa presque une larme.
IV
C'est dans ces dispositions que la trouva le page Enrico, qui lui apportait une missive du marquis. Aussitôt rentré chez lui, le vieillard avait voulu, dans sa folie sénile, renouveler par lettre ses offres et ses demandes. Elle lut du bout des cils les lignes tremblées du galant Michel, laissa tomber son front dans ses mains et réfléchit.
«La marquise est une belle et noble dame? dit-elle au page qui attendait.
—Oh! elle est la plus noble et la meilleure des maîtresses, répondit-il, les yeux baissés.
—Et toi, le plus gracieux et le plus fin des pages!» ajouta la courtisane en considérant la jolie figure du jeune garçon.
Puis elle écrivit ces mots:
«Madame la marquise,
«L'oncle de l'ingrat qui m'a quittée, vient de m'offrir son coeur et son coffre. J'en rougis pour lui et pour moi; je voudrais pour vous que cette scène ne se fût jamais jouée. Je suis quelque peu triste et méchante aujourd'hui. Je vous envoie sous ce pli la lettre du marquis, pour que vous puissiez apprécier le style qu'il prend en semblable occasion. Punissez-le comme bon vous semblera; de mon côté, je le châtierai d'importance, si vous pouvez faire en sorte qu'il se trouve dans trois jours à la représentation de San-Carlino.
«Je suis très humblement
«Votre indigne servante.
«STRETTINA.»
Elle donna le pli cacheté à Enrico.
«Page, dit-elle, jure-moi que tu remettras ce pli à la marquise elle-même? Embrasse-moi, et si tu veux revenir, je te prends à mon service. Tu me plais.»
Le page rougit. La Strettina l'embrassa sur les lèvres. Il s'enfuit, et revint bientôt dire qu'il s'était fidèlement acquitté de sa mission.
V
San-Carlino est un petit théâtre de Naples, où jouait alors Pulcinella avec sa troupe. Les comédiens dell'arte brodaient là tous les soirs, pour la joie des spectateurs épris de ces marionnettes vivantes et parlantes, des incidents nouveaux sur les vieux canevas. Les intarissables cascatelles de leur esprit bouffon rafraîchissaient l'antique imbroglio où figurent Diamantine et Cassandre.
La Strettina connaissait fort bien le seigneur Polichinelle, ayant eu pour lui une fantaisie, disait-on. Elle lui livra le marquis Michel. Il le suivit pendant deux jours entiers comme son ombre, et lui déroba complètement sa personnalité.
La marquise prit soin que l'aristocratie napolitaine emplît le théâtre de San-Carlino au jour dit. Elle s'y fit elle-même conduire par son mélancolique époux, qui attendait toujours une réponse de la courtisane.
Le rideau se leva. Pulcinella parut, marcha, gesticula, parla. Un long éclat de rire courut dans l'assemblée. Pulcinella et le marquis Michel semblaient n'être plus qu'un. On eût dit que le premier de ces personnages avait avalé et digéré le second. Ce composé éminemment burlesque faisait pâmer de gaîté les assistants. Le marquis, assis dans le fond de sa loge à côté de la marquise en loup de satin noir, n'y comprenait rien. Hélas! il comprit bientôt, quand il vit se dérouler sur les planches sa petite histoire. Pour comble de douleur, la Strettina avait voulu jouer Colombine sous le masque, ce jour-là. Elle sut dire très délicatement son fait au marquis Polichinelle, lui donna, non pas l'espérance, mais une dégelée de coups de bâton, et finalement partit pour Cythère avec le petit page Enrico, à qui elle avait fait apprendre ad hoc un bout de rôle.
Le marquis fut malade toute une semaine. Il se releva guéri pour toujours des amours séniles. Naples s'amusa un mois à ses dépens. Mais il confessa ses torts de si bonne grâce et s'accusa avec tant de bonhomie, qu'on ne lui en voulut pas longtemps et qu'on oublia bientôt l'aventure.
La marquise fit remettre à la Strettina une merveilleuse parure de diamants, avec ces quelques mots:
«Je suis votre obligée; permettez-moi de vous envoyer ce souvenir. Je vous souhaite d'être toujours belle.»
La Vieille au Chien noir
I
Nous étions venus à vingt ans de Marseille à Paris, Jean, Marius et moi, tous les trois possédés de grands appétits, de grands espoirs et d'immenses résolutions. Nous voulions tout apprendre, jouir de tout et gouverner le monde, d'abord les femmes, ensuite les hommes.
Pendant les premières années de notre puberté, nous avions vécu, dans les livres ou en imagination, une vie plus longue que celle du docteur Faust; et nous nous élancions vers la capitale des plaisirs et des études avec plus de désirs que le héros de Goethe. Car il était las de l'étude quand vint Méphistophélès; et nous, nous étions aussi avides de science que d'amour et de gloire. Nous voulions tout, ne connaissant rien encore.
Nous nous installâmes ensemble dans un coin tranquille du quartier
Saint-Germain. La différence de nos caractères nous sépara bientôt.
Pourtant, nous étions toujours fraternellement unis; et nous demeurions
à cinq minutes l'un de l'autre.
Jean était poète. Marius s'adonnait aux sciences chimiques et chimériques, naturelles et surnaturelles. Pour moi, je m'étais voué éperdument aux mathématiques et à l'astronomie. Oui, à l'astronomie! Ces choses me paraissaient si peu avancées, si enfantines encore, et avaient un horizon si vaste, qu'elles m'attiraient avec une sorte de vertige. Je travaillais ferme; j'étais très timide, surtout à l'égard des femmes, et je vivais comme un reclus, plongé dans la mysticité astrale. Mes deux amis travaillaient beaucoup moins et s'amusaient beaucoup plus. Je finis par les voir seulement de loin en loin. Je savais que Jean, par le charme de la voix, de l'oeil et de la poésie, avait fait la conquête d'une ravissante couturière, et que Marius jouissait d'une véritable célébrité dans les bals publics.
II
Un dimanche que je flânais, pensant à Mars et à la Lune, j'aperçus devant moi, en levant les yeux par une échappée de rêverie, Marius, Jean et la jeune couturière, qui, dans un rayon de soleil, s'en allaient, légers, avec des éclats de rire, je ne sais où.
Je marchais lentement, ils n'allaient pas vite non plus: ils suivaient d'assez près une vieille femme, vêtue d'étranges haillons, qui portait sur le doigt un perroquet de cent ans, et traînait au bout d'une ficelle un horrible petit chien noir.
Je sus bientôt la cause de la grande hilarité de mes amis. Jean donnait le bras à sa Jeanne; et Marius, la canne à la main, voltigeait de l'autre côté de la jolie grisette, car, disons-le, c'était une vraie grisette.
Il y a encore des grisettes; Béranger et Paul de Kock ne les ont pas emportées toutes dans leur tombeau.
Or, voici ce qui provoquait la gaîté de Jeanne. Marius, adroit comme un singe, martyrisait le pauvre chien noir sans que la vieille femme s'en aperçût; toutes les deux minutes, il faisait avec sa canne le geste de lui administrer un lavement. La pauvre bête baissait la queue et s'arrêtait. La vieille tirait la ficelle en maugréant, et Jeanne pouffait de rire, et Jean lui-même avait peine à ne pas éclater. Marius restait grave. La vieille femme se retourna une ou deux fois, elle rencontra les yeux sévères de cette apparente gravité, et, ne sachant pas ce que tout cela voulait dire, continua à traîner sa bête. Marius poursuivit son manège; les rires étouffés recommencèrent de plus belle.
Mais bientôt la sorcière le surprit en flagrant délit, lui jeta un regard courroucé, et s'enfuit de toute la vitesse de ses maigres jambes.
J'étais probablement dans une disposition mélancolique ce jour-là. Ces enfantillages me déplurent, je rebroussai chemin et je rentrai chez moi pour travailler. Je ne travaillais jamais mieux que le dimanche, quand je sentais que tout le monde autour de moi était allé s'amuser.
III
Plusieurs jours s'écoulèrent; et j'avais totalement oublié cette grotesque rencontre, quand un matin je vis arriver chez moi mon ami Jean, très pâle, les yeux battus, la figure à l'envers.
«Qu'y a-t-il? m'écriai-je, en le regardant. Voyons, parle.»
Il eut de la peine à parler. Sa gorge semblait horriblement serrée.
Enfin il me dit d'une voix tremblante:
«Écoute, je viens te demander un grand service. Je me bats avec Marius.
Il m'a pris Jeanne. Je les ai vus, te dis-je.»
Et il mit sa main sur ses yeux, comme pour retenir ses larmes.
Hélas! la trahison de la petite ne me surprit pas. Les femmes se lassent vite de la poésie. Et puis Marius était si drôle, l'autre jour, avec le petit chien noir de la vieille.
Jean me demanda d'être son témoin. J'épuisai tous les moyens de persuasion pour empêcher le duel. Ce fut en vain. Mais je repoussai fermement sa demande, ne voulant pas l'assister contre un autre ami, et espérant que mon abstention empêcherait peut-être la rencontre projetée.
Il me serra la main et me dit:
«Oui, c'est vrai, je comprends; tu es notre ami à tous les deux. Reste donc en dehors de notre querelle.»
Je courus chez Marius.
«Viens! m'écriai-je. Viens au diable avec moi! Je ne veux pas que vous vous battiez.»
Marius fut de glace.
«Elle l'a aimé; maintenant c'est moi qu'elle aime. Pourquoi ne me la laisse-t-il pas? Chacun son tour. C'est lui qui veut se battre. Eh! bien, je ne puis reculer; ce serait une lâcheté.»
Le duel eut lieu. Attaqué avec furie, Marius se défendit sans trop savoir comment, car son adversaire et lui ignoraient l'escrime; et de ces deux maladroits, l'un tomba pour ne plus se relever: Jean.
IV
Je ne revis pas Marius. Je sus qu'il vivait avec Jeanne. Je lui en voulais profondément, quand je pensais au funeste duel.
Environ un an plus tard, un matin, en me promenant, je lisais le journal. Je suis peu curieux des gazettes quotidiennes; mais la crise politique était alors si aiguë, que j'avais voulu en apprendre ou en deviner le dénouement. J'allais replier la feuille, après l'avoir parcourue, quand le nom de Marius frappa mes yeux. Je pressentis un second malheur. Voilà ce que je lus:
«Marius M… étudiant en médecine, vivait avec une jeune femme, Jeanne Vady, depuis plusieurs mois. Dimanche, vers onze heures du soir, ils rentrèrent. Une discussion s'éleva entre eux. Les voisins entendirent des invectives et le piétinement d'une lutte. On était habitué à ces querelles d'amoureux. On n'y prit pas garde. Marius sortit à minuit. Pendant trois jours la chambre resta muette. Une odeur nauséabonde s'en dégageait. Marius ne revenait pas. On força la serrure. La jeune femme gisait à terre, morte. Elle avait reçu deux coups de couteau dans le coeur. On a retrouvé Marius hier matin, pendu à un arbre du bois de Boulogne. Il avait écrit ces mots sur un bout de papier: «Je me tue, je l'ai tuée. Jean, pardon!» On suppose que la dispute, qui a occasionné cette catastrophe, s'est produite au sujet de Jean R…, ancien amant de la jeune femme et ancien ami du jeune homme. Ce dernier l'avait blessé mortellement en duel, après lui avoir enlevé sa maîtresse. Le père de Marius M… est un honorable magistrat du Midi. Marius était son fils unique.»
Je fus stupéfié. Il me semblait avoir devant les yeux la scène fatale. L'évocation du mort, la dispute, le mauvais coup, la fuite du meurtrier, la course dans l'ombre, le suicide, toutes ces visions atroces se succédaient dans mon esprit. Je suivais d'un pas saccadé, comme emporté par un vertige, cette même rue où, naguère, je les avais rencontrés tous les trois, si bouffonnement allègres.
Je heurtai quelqu'un dans cette course aveugle.
Je m'arrêtai, honteux; j'ôtai mon chapeau, je demandai pardon. Mais quoi! c'était la vieille femme au perroquet et au petit chien noir. C'était elle que je venais de heurter. Elle marchait toujours du même pas, portant le même volatile sur le même doigt. Elle était toujours vêtue du même jupon fantastique et du même fichu verdâtre, frangé par le temps et la misère. Elle traînait toujours son pauvre petit quadrupède efflanqué, avec la même ficelle.
Je crus que c'était une hallucination. Je reculai d'un pas. La vieille me regarda fixement dans les yeux, avec je ne sais quelle expression diabolique, puis continua sa promenade, clopin-clopant. Je restai cloué au sol.
«Cette vieille femme est fée, m'écriai-je; elle s'est vengée, elle les a perdus.»
C'était absurde; et pourtant, vous me direz ce que vous voudrez, je suis encore convaincu que cette vieille femme est fée. Quand je l'aperçois de loin, je l'évite.
Dernièrement, son chien noir est mort; du moins, je le suppose, car elle ne le traîne plus. Il lui reste son perroquet. Je crois que cette bête est fée aussi. Mais non, non, c'est moi qui suis fou. Mon pauvre cerveau d'astronome est si facilement détraqué par les choses de la terre!
La Désespérée
I
Jacquelin avait vingt-quatre ans; il voulait être attaché d'ambassade, et il se trouvait à Londres pour apprendre l'anglais.
Sous les pluies interminables qui, là-bas, pendant les jours ternes, tombent lentement, longuement, tristement, du ciel couleur de plomb, il attendait, en lisant Shakespeare ou Dickens, en écoutant le babil des enfants roses, l'épanouissement tardif d'un pâle rayon d'après-midi.
Enthousiasmé par la franchise cordiale des jeunes filles et par les allures viriles des jeunes hommes, la brutalité native du caractère britannique l'épouvantait bien à l'occasion; mais quand, par une éclaircie, il se promenait dans les parcs verts ou sur la Tamise, regardant filtrer à travers les nuées la fraîche et prismatique lumière du soleil, il ne maudissait guère son exil et acceptait en philosophe son isolement passager. Il s'était composé, d'ailleurs, un bouquet de platoniques amours, et ces fleurs idéales le berçaient de leur léger parfum.
Mais cela ne suffit pas longtemps à un jeune homme qui a du sang gaulois dans les veines.
Vers le soir, Jacquelin parfois sortait machinalement, et marchait jusqu'au coeur de la grande ville, poussé par les instincts profonds. Les cabs, avec leur cocher barbu hissé sur le haut siège de derrière, leurs deux grandes roues ferrées et leurs deux petites lucarnes vitrées, filaient rapidement dans la sonorité des chaussées larges. Les omnibus bariolés cahotaient lourdement, tandis que les conducteurs criaient à tue-tête: «Bank! Bank!» Les voyageurs, leur éternel parapluie au poing, montaient et descendaient, comme des seaux le long d'un puits. Les passants, pressés, affairés, allaient, venaient, se croisaient, s'éloignaient à travers les lueurs rougeâtres, par la brume et les ténèbres. Jacquelin vaguait, prêtait l'oeil et l'oreille à tout sans se fixer à rien, fatiguait sa fièvre, et cherchait dans la lassitude un refuge contre les désirs malsains.