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A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique

Chapter 43: IX
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About This Book

A collection of short narratives and social sketches gathered from periodical publication that probes the tensions of desire, ambition, and reputation across provincial and foreign settings. Episodes trace courtships, seductions, financial manoeuvres, and unexpected reversals, exposing how affection and self-interest intertwine with class, commerce, and local gossip. The pieces vary in tone from irony to pathos, alternating concise anecdote and longer novella-like sketches, and examine how private impulses produce public consequences, often complicating virtue with vanity, law, and practical prudence.

Une nuit, vers onze heures, il s'était arrêté, très las, dans une des rues qui avoisinent Trafalgar-Square. Appuyé contre une grille, il respirait, sans aucune pensée, l'air humide. Personne ne passait; entre les roulements lointains et les rumeurs confuses, un silence relatif régnait autour de lui. Il eut quelques minutes d'anéantissement. Il se redressait déjà et se préparait à rentrer au logis, quand il vit émerger de l'ombre et venir de son côté une forme féminine.

Il attendit et regarda.

C'était une jeune fille, presque une enfant. En un clin d'oeil, il sut qu'elle était simplement mais bien vêtue, souple, gracieuse et belle. Il tressaillit, son regard prit une chaude acuité. La passante le considéra, lui adressa vaguement une muette interrogation, puis laissa aller à lui un sourire tristement amical.

«Vous êtes belle comme l'Espérance», fit-il.

Elle répliqua: «Dites plutôt comme le Désir.»

En causant, il l'accompagna.

«Je ne veux rien de vous, sachez-le bien, ajouta la jeune femme; votre figure me plaît, le son de votre voix aussi; causons, si vous voulez. Je puis même vous offrir le thé chez moi; vous partirez, après une bonne poignée de main; ce sera tout!»

II

Elle demeurait dans un quartier discret et tranquille. Après avoir gravi les quatre ou cinq marches qui donnent accès aux maisons anglaises, il entra dans le petit parloir du rez-de-chaussée. Un guéridon, des meubles de bon goût, quelques tapisseries, des tableaux religieux. Une vieille servante apporta le thé.

La jeune femme regardait Jacquelin avec une curiosité bienveillante, mais sans provocation aucune. Elle lui faisait très doucement des questions sur son passé, sa famille, lui demandant avec insistance mille détails, mille puérilités même, et l'écoutant, avec une sorte de tendre et sérieux intérêt, raconter des histoires, des folies enfantines, les chansons dont sa mère l'avait bercé, les étranges visions qui avaient hanté ses premiers rêves; comment le soir son père le faisait jadis sauter sur ses genoux, le couchait dans un petit lit de fer à pommes d'or, et l'endormait au sein d'une histoire fantastique; puis comment il avait été une fois très gravement malade, et s'était réveillé entre ses parents, qui, tout en lui souriant, pleuraient d'angoisse, pendant que sa petite soeur courait et chantait dans la chambre voisine, comme si elle avait eu les ailes et l'âme d'un oiseau.

«Ainsi vous avez une famille qui vous adore et que vous aimez!» dit la jeune femme, quand il se tut après les mille bavardages sollicités par elle.

Il y eut un silence; elle semblait rêveuse et inquiète.

Elle se leva.

«Adieu! reprit-elle tranquillement; si vous aviez été malheureux, je vous aurais proposé… Mais je vais vous sembler folle. Eh bien oui! je vous aurais proposé, quelque étrange et invraisemblable que cela puisse vous paraître, d'en finir ensemble, ici, ce soir. Nous nous serions aimés là-bas, autre part, je ne sais où, très loin. Mais vous ne comprenez pas, peut-être parce que vous êtes Français. Adieu!»

Et, comme il allait partir, plein d'une stupeur mal dissimulée:

«Voulez-vous que je vous embrasse?» fit-elle.

Elle l'embrassa sur le front, simplement, avec une sérénité grave.

Puis:

«Au fait, dites-moi où vous demeurez; je vous enverrai une fleur ou un livre, un jour que je penserai à vous.»

III

Il s'en alla, songeur; et, en vrai Parisien, il crut avoir été mystifié. Il eut un doute, puis un éclat de rire, rentra accablé de fatigue, dormit sans rêver, et le lendemain pensa à autre chose.

Un mois plus tard, il reçut une belle pensée de velours sombre dans une lettre où il lut ces mots:

«Vous êtes un de ceux que j'aurais pu aimer et dont j'aurais pu être aimée, n'est-ce pas? Vous m'avez donné une heure de votre vie, et, ma folie, vous l'avez excusée. Je vous envoie cette fleur, car je me décide à m'en aller de ce monde, cette nuit, toute seule. C'est ma faute; j'ai mal choisi, je suis abandonnée. Je ne sais pourquoi je voudrais que vous pleuriez en lisant ceci. Adieu, ami! vivez heureux. Si les morts peuvent quelque chose pour les vivants, je vous promets de ne vous point oublier.»

Un quart d'heure après avoir lu ce billet, Jacquelin entrait dans le petit parloir orné de tableaux religieux. Elle était réellement morte. Il se pencha sur elle, baisa ses lèvres décolorées, et pleura.

Une vraie Française

I

Claire était charmante, mais n'était pas facile à marier. Elle ne représentait pas ce que les gens sérieux appellent «un bon parti».

Certes, on appréciait, dès le premier abord, et toujours davantage, sa grâce naturelle et sa gaîté cordiale, la douceur de ses fins cheveux cendrés, la musique légère de sa voix si fraîche, et l'expression profonde de ses yeux, tantôt gris, tantôt bleus, de ses tendres yeux «couleur du temps», comme l'oiseau des contes de fées. Mais ces choses-là ne sont pas ce qu'à Paris, de nos jours, on prise le plus particulièrement dans une fille à marier; et même elles inquiètent les esprits timorés, surtout quand rien de solide ne les fait valoir.

Claire n'avait, pour ainsi dire, pas de dot. Elle ne devait apporter en ménage qu'une modeste rente, dont le chiffre n'était pas certain; et les espérances pécuniaires brillaient par leur absence. Son père, M. Albe, le plus honnête homme du monde et le plus intelligent, n'offrait malheureusement aucune garantie positive. Il mêlait à toutes ses entreprises une telle dose de passion, de chimère et de désintéressement, que, tous comptes faits, il n'en tirait jamais de gros bénéfices. Architecte de talent, il avait eu assez vite une belle clientèle. Cela n'avait pas suffi à son vaste et ardent cerveau. Sollicité tour à tour par toutes les sciences et tous les arts, il s'était lancé éperdument à la recherche de vérités neuves et de trésors inexplorés. Il n'avait pris la peine de conserver pour clients que ses amis. Pour ceux-là, il travaillait avec acharnement, recommençant parfois tel ouvrage dont il n'était pas satisfait, et y perdant alors plus qu'il n'y gagnait.

«C'est un original, c'est un artiste, un inventeur!» disaient, avec un sourire de supériorité, les gens incapables de rien inventer, mais habiles à exploiter tout.

Être le gendre d'un tel beau-père, il n'y avait pas là de quoi tenter les jeunes messieurs à moustaches retroussées ou à barbe pointue, en quête d'une situation avantageuse.

Et cela désolait Mme Albe, petite femme brune aux traits réguliers, à l'esprit net, une Flamande de race castillane, qui mettait tout l'ordre possible dans l'aventureuse existence de son mari.

L'avenir de sa fille était sa préoccupation continuelle.

Son fils Jules, un gamin de onze ans, lui donnait peu d'inquiétude. Il tenait d'elle, et très certainement il saurait se débrouiller plus tard.

Mais Claire tenait du père; et elle venait d'entrer dans sa vingtième année.

Pour la bien marier, il ne fallait pas perdre de temps.

Ce fut donc une grande joie pour cette mère anxieuse, quand elle sut que
Philippe Saville pensait à Claire.

Mme Albe le guettait depuis longtemps, l'excellent jeune homme; et pour l'amener à se déclarer, elle avait usé d'une admirable diplomatie féminine, sans compromettre aucunement sa fille, avec qui elle avait cru devoir garder une parfaite discrétion.

II

Philippe Saville avait vingt-huit ans. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, le visage allongé entre de courts favoris châtains, il avait l'air grave sans affectation; et s'il ne visait ni à l'éclat ni à l'élégance, il était absolument correct. Depuis deux ans, depuis la mort de son père, Arthur Saville, un Américain de Philadelphie venu tout jeune à Paris et marié à une Française, il se trouvait à la tête d'une importante maison de commission, dont il avait su maintenir et même augmenter le chiffre d'affaires. Sa fortune était donc fort respectable déjà, sans compter ce que lui laisseraient sa mère et son grand-père maternel. Et puis, selon toute probabilité, il multiplierait rapidement ses capitaux, car il ne se plaisait qu'au travail, n'aimait de la vie que le substantiel, dédaignant les hors-d'oeuvre et les friandises du dessert.

L'hiver précédent, il avait rencontré Claire chez des amis communs, à des bals, à des soirées intimes. Elle fit alors sur lui, sans y prendre garde, une impression profonde. Après un voyage commercial au delà de l'Atlantique, il eut plusieurs occasions de la revoir. Se trouvant assez riche pour deux, il n'hésita plus. Sa mère, qui l'adorait, désirait vivement le marier, et il obtint d'elle un consentement rapide. Le grand-papa Rambour se montra moins accommodant. Il rêvait pour son petit-fils une alliance plus fortunée. Il accepta cependant de faire la demande officielle. Mais d'abord, pour ne point l'exposer à un échec, Mme Saville pressentit prudemment Mme Albe. Elle la trouva fort bien disposée; et toutes deux s'entendirent pour donner aux jeunes gens le loisir de se mieux connaître.

Claire, lorsqu'elle apprit les sentiments du jeune homme, en fut sincèrement surprise. Il s'était toujours tenu à l'écart. Assurément, il ne lui déplaisait pas. Mais pourrait-elle l'aimer? Une fille sans dot est toujours flattée d'être recherchée par un jeune homme riche. Elle éprouva donc pour lui une certaine reconnaissance, qui vraisemblablement se transformerait en affection.

III

Septembre finissait. Tout le monde était revenu de la mer, de la source ou de la montagne.

Avec l'automne, recommençait autour de Paris la vie de château. La belle Mme de Raive, que l'on appelait toujours ainsi malgré ses cheveux gris poudrés à blanc, s'était installée, comme d'habitude, dans son domaine des Cloziers, où elle restait chaque année jusqu'au milieu de décembre. Veuve d'un agent de change et remariée avec un ancien préfet visant à la députation, elle recevait beaucoup. Elle connaissait de longue date et voyait intimement Mme Albe, une amie d'enfance, et aussi Mme Saville. Elle se fit un plaisir de favoriser leurs projets. Dans ce but, elle invita les deux familles à passer en même temps quelques jours aux Cloziers.

Le grand-père Rambour fut du voyage. Il avait tenu à en être, ce vieux Normand de Paris, aux pommettes toujours roses sous ses rides en éventail, aux lèvres minces sur une mâchoire énorme, aux yeux d'eau de mer clairs comme les yeux d'un chien danois. Il ne voulait pas avoir pour belle-petite-fille une écervelée, une gâcheuse, une poupée ne sachant ni le prix du temps ni la valure de l'argent (il prononçait valure pour valeur, sa voix étant aussi aiguë que son regard).

Les voyageurs se rencontrèrent à la gare et montèrent dans le même compartiment. En apercevant le jeune homme, Claire avait eu un moment d'émotion. Elle se remit rapidement, devinant en lui une émotion plus vive encore, et la timidité, l'embarras d'un travailleur peu mondain, peu féministe, qui aimait sans être sûr de plaire. A tort ou à raison, elle se sentit tout de suite une vague supériorité sur son adorateur, si correct et si fortuné qu'il fût. Cette sensation la mit à l'aise, la rendit gaie, aimable, avec une nuance de bienveillance protectrice. En arrivant aux Cloziers, Philippe, plus amoureux que jamais, se berçait des plus riantes espérances.

Le lendemain, après déjeuner, par un temps doux, sous un ciel légèrement voilé, on partit pour la chasse, les dames en break, les hommes à pied. Rendez-vous était fixé à une demi-lieue du château, dans un coin montueux et boisé du parc. On traversa les larges pelouses de frais velours vert et la rivière sinueuse aux flots limpides, qui prenait sa source dans le domaine. Les piqueurs et les gardes attendaient avec les furets et les chiens. M. de Raive plaça ses invités sous bois, de telle façon que chacun d'eux commandât une issue des terriers. Puis on lâcha les furets, et ces petites bêtes au pelage fauve, au museau fouilleur et carnassier, aux ongles durs et crochus, pénétrèrent dans les trous, d'où l'on vit bientôt fuir les lapins effarés. M. Albe, chasseur adroit et passionné, s'en donna à coeur joie. Philippe avait accepté un fusil, pour ne pas être autrement que les autres; mais il restait avec les dames, peu soucieux d'exploits cynégétiques, et faisant discrètement sa cour à Claire.

«C'est fort bien à vous de nous tenir compagnie, lui dit-elle. Il ne faudrait pourtant pas nous sacrifier totalement le plaisir de la chasse.

—Oh! ce n'est guère un plaisir pour moi, mademoiselle.

—Est-ce bien vrai?

—Oui. La chasse, comme on l'entend maintenant, me semble une distraction banale, un peu cruelle et un peu lâche.

—Que mon père ne vous entende pas parler ainsi! Et craignez la vengeance du grand saint Hubert, monsieur Saville!

—Pardon! je n'ai pas encore eu le temps de prendre goût à ces choses-là. Depuis deux ans, mes loisirs sont rares; et je commence seulement à respirer. Mais, en vérité, n'y a-t-il pas, dans un tel massacre, un reste de barbarie féodale, s'accordant mal avec nos idées et nos moeurs?

—Bah! interrompit la belle-soeur de Mme de Raive, la petite Mme Larnac, qui venait de s'arrêter près d'eux, le fusil à la main, en costume de moderne chasseresse: chapeau tyrolien, blouse de drap serrée à la taille, jambières montant jusqu'aux genoux.—Bah! ne sommes-nous pas dans un siècle de féodalité bourgeoise? D'ailleurs, ce sont toujours les lapins qui commencent; et aucune constitution n'a encore proclamé le droit de ces animaux nuisibles, qu'il est méritoire d'exterminer. Abattez-en un, monsieur Saville, ou vous me ferez rougir de ma férocité.»

Philippe consulta Claire du regard.

«Obéissez! dit-elle en riant. Ce ne sera plus de la barbarie, ce sera de la galanterie.»

Bon gré, mal gré, il suivit Mme Larnac, se laissa poster par elle, guetta, tira. Oh! pas trop mal pour un amateur. Le coup avait porté; mais, hélas! au lieu d'un lapin, Philippe avait tué le furet. Il ne savait comment s'excuser. Mme de Raive arrangea les choses: le furet, contrairement à tous ses devoirs, avait chassé pour son propre compte, et s'était attardé à boire le sang d'une victime étranglée, si bien qu'on avait dû le faire débusquer par les chiens. Il avait mérité son sort.

  Qu'il soit donc enseveli,
  Le furet du bois joli!

fredonna Mme Larnac, jouant toujours son rôle de chercheuse d'esprit. Elle ajouta:

«Monsieur Saville, vous avez vengé les lapins! Vous pouvez maintenant aspirer à tout: Chambre, Sénat, ministère.»

Philippe prit le parti de rire avec tout le monde, et répondit qu'il ne voulait même pas être conseiller municipal. Mais il resta inquiet; et le souvenir du malheureux furet le hantait sans trêve, tandis qu'il s'appliquait à prendre des airs dégagés. Claire l'avait-elle trouvé ridicule? Elle n'avait rien dit, rien laissé paraître, et gardait une réserve énigmatique.

IV

Pour faire diversion, on alla d'un autre côté chasser le faisan. On traversait à découvert une petite vallée herbeuse, quand on vit venir au grand trot, entre les hauts châtaigniers, deux cavaliers dont l'un portait l'uniforme d'officier d'artillerie.

«Ah! dit Mme de Raive, voici les deux Ramel, l'oncle et le neveu.

—Quels sont ces messieurs?» demanda le papa Rambour, avec l'âpre curiosité toujours en éveil dans ses yeux.

La châtelaine des Cloziers lui fit en quelques mots leur histoire. M. Gilbert Ramel, l'oncle, était l'avocat bien connu, un avocat artiste, plaidant pour les artistes, assidu aux premières représentations, et qui, avec ses longs favoris flottants, avait l'air d'un capitaine de vaisseau en congé. Ayant perdu coup sur coup sa fille unique et sa femme, il ne s'était pas remarié, quoiqu'il n'eût guère plus de quarante ans. Il vivait en garçon, et avait reporté toute son affection sur son neveu Henri, dont le père et la mère étaient morts complètement ruinés par des spéculations hasardeuses.

«Bravo! soyez les bienvenus! leur dit M. de Raive en s'avançant vers eux. Je vous avais demandé si souvent, et avec si peu de succès, de venir un beau jour nous surprendre, que je n'osais plus compter sur cette aimable surprise.

—Nous en sommes doublement charmés, ajouta Mme de Raive avec un empressement sincère.

—Alors, dit M. Gilbert Ramel, nous avons bien fait de nous inviter! Voilà: Henri est maintenant en garnison à Hautefont; ma journée était libre, le temps propice; j'ai quitté Paris dès le matin, j'ai déjeuné là-bas avec le lieutenant, et je vous l'amène. Nous avons fait nos deux lieues tout d'une traite.

—Nous manquons de grosse artillerie, reprit Mme de Raive en souriant; mais si monsieur l'officier veut bien s'accommoder aujourd'hui d'un simple lefaucheux, il nous fera plaisir.»

Les deux cavaliers mirent pied à terre. Henri prit le fusil d'un garde, et les chasseurs se distribuèrent dans les allées du bois. Les piqueurs rabattaient déjà les faisans, en criant: «Poule! poule!» quand c'était une femelle, afin qu'alors on épargnât la bête. L'oeil vif, le profil ferme et fin, l'allure souple, la physionomie pleine d'assurance et d'énergie, Henri Ramel n'était pas moins bon tireur que beau cavalier. En quelques minutes, il eut abattu ses deux faisans.

«Ne prenez-vous pas votre revanche?» dit Claire à Philippe revenu près d'elle.

Philippe comprit qu'il fallait faire oublier le fâcheux incident du furet. Mais il jouait de malheur. Dans sa hâte, il butta contre une racine saillante, et son arme, partant malgré lui, envoya plusieurs grains de plomb dans les mollets d'un garde qui se trouvait à vingt pas.

«Êtes-vous blessé? dit Mlle Albe à Philippe.

—Non! mais je mériterais une blessure grave. Cela me rendrait peut-être intéressant. Je ne suis que maladroit. Saint Hubert se venge; vous aviez raison, mademoiselle.»

Lorsqu'on n'aime pas, on est sans pitié pour qui vous aime. Claire eut subitement une envie folle de chasser, elle aussi.

Elle demanda à Mme Larnac son fusil, un vrai bijou, et la façon de s'en servir. Un faisan s'enleva devant elle. Pan! le coup parût, le coq tomba. Elle eut un cri de joyeux étonnement.

«Si c'est votre coup d'essai, mademoiselle, on ne saurait trop vous en féliciter,» dit Henri Ramel en lui apportant la bête.

Philippe, très pâle, semblait avoir été frappé au coeur par le contre-coup.

«Que, diable! ce militaire vient-il faire ici? grogna entre ses dents le papa Rambour. Cette chasse est absurde. Nous ne sommes pas des massacreurs, nous! On aurait pu se voir à l'Opéra-Comique ou à la Comédie-Française.»

Le soir, au salon, Philippe, appelant à lui tout son courage, s'approcha de Claire.

«Monsieur Saville, quel est votre grade dans la réserve? lui dit-elle à propos de rien, le regard distrait.

—Mademoiselle, je ne suis pas officier; je ne suis pas même soldat.

—Comment cela se fait-il? A quel titre êtes-vous donc dispensé?

—Mon père était citoyen américain. J'ai gardé sa nationalité, ce qui m'exempte du service militaire en France.

—Pourtant, si nous avions la guerre?…

—M'y enverriez-vous?

—Vous pourriez y aller sans cela.

—Même si j'étais marié et père de famille?

—Monsieur Saville, vous êtes très raisonnable.

—Le serais-je trop, mademoiselle?

—Non, c'est moi qui ne le suis pas assez.»

Henri Ramel, en ce moment, traversait le salon, cherchant une danseuse. Ses regards rencontrèrent ceux de Claire. Elle tressaillit. Attiré vers elle dans une inconsciente et délicieuse émotion, il vint, l'emmena. Philippe se sentit abandonné. Le coeur serré, les yeux voilés par une brume de pleurs, il souffrait cruellement.

«Quelle ravissante jeune personne!» disait à mi-voix M. Gilbert Ramel, qui, debout près de lui, suivait du regard Mlle Albe valsant avec le bel officier.

V

Quand Claire se trouva seule avec ses parents dans l'appartement qui leur avait été réservé, elle sentit s'élever en elle une étrange tristesse. Sa mère était soucieuse.

«Qu'as-tu donc eu toute la journée? dit-elle à Claire. M. Philippe doit prendre de toi une singulière idée.»

Claire, sans pouvoir répondre, tomba sur une chaise et fondit en larmes.

«Voyons! ne pleure pas ainsi,» lui dit son père en la baisant au front.

Elle sanglota plus fort. Mme Albe, n'osant la gronder, la regardait d'un air à la fois anxieux et courroucé.

«Il te plaît donc bien peu, ma pauvre Claire! reprit M. Albe. Parle!
As-tu peur? Nous ne voulons que ton bonheur, tu le sais bien.

—Père, père, pardon! je ferai ce que vous me conseillerez de faire.

—Alors, tu ne veux pas de lui? Réponds!»

Elle ne répondit pas.

«Claire, dit alors sa mère avec la plus persuasive onction, M. Saville t'aime de tout son coeur. On ne saurait s'y méprendre. S'il a été un peu gauche aujourd'hui, ne lui en fais pas un crime! Son trouble prouvait son amour. Dieu te garde, ma chère enfant, de ceux qui, en pareil cas, ont toute leur présence d'esprit!»

Claire restait muette. Elle aussi avait été troublée, mais par un autre que Philippe. Elle était de celles qui aiment, non celui qu'elles intimident, mais celui qui réussit à les intimider.

«Demain, tâche d'être plus aimable! continua Mme Albe très doucement.

—Oh! s'écria Claire, que deviendrai-je s'il faut encore passer ici une journée pareille!

—C'est entendu, fit son père. Il n'y a plus qu'à rompre au plus tôt.
Nous partirons demain, dès le matin.

—Mais c'est impossible! dit Mme Albe. Nous avons promis de rester ici plusieurs jours.

—Ma chère amie, ce qui est impossible, c'est de tenir notre promesse.

—Mme de Raive…

—Mme de Raive ne nous en voudra pas. Je vais écrire un mot et bien vite le porter moi-même à la station. Demain, nous recevrons de Paris par dépêche un prétexte pour nous en aller.

—Vous ne ferez pas cela. Claire est une enfant sans expérience. Elle n'a pas eu le temps de se rendre compte…»

M. Albe regarda sa fille. Il vit dans ses yeux une si suppliante reconnaissance, que, sans plus tarder, il écrivit, prit son chapeau et sortit.

VI

Pendant que cette scène avait lieu, Philippe et les siens tenaient conseil de leur côté. Le grand-père n'y alla pas par quatre chemins.

«Philippe, cette demoiselle n'est pas la femme qu'il te faut. Elle ne t'aime pas, elle ne t'aimera jamais. Inutile de rester un jour de plus!

—Mais si Philippe l'aime? objecta Mme Saville.

—Raison de plus pour trancher le mal au plus vite! Il en souffrira moins.

—C'est juste, grand-père! dit Philippe en s'efforçant de dominer sa douleur. Mais il faut être poli.

—Parfaitement. Assieds-toi là. Écris. Demande à Paris un télégramme qui nous permette de partir demain, dès la première heure.»

En allant porter la lettre à la gare, Philippe croisa M. Albe qui en revenait: il n'hésita plus.

Le lendemain, les Albe et les Saville prirent le même train. Ils avaient insisté pour que personne ne les reconduisît. Cette fois, ils ne montèrent pas dans le même wagon.

VII

Quand la rupture fut connue, le monde donna tort à Claire. Philippe était convoité par toutes les familles ayant une fille à marier, et Claire était trop jolie pour ne pas avoir soulevé contre elle de nombreuses jalousies. Une respectable matrone, Mme Cauvard, la femme du riche industriel, avait entendu leur courte conversation, le soir, dans le salon des Cloziers. Cette bonne âme répéta, à qui voulut l'entendre, comment Claire, aussi folle que M. Albe lui-même, avait reproché à Philippe Saville de rester fidèle à la nationalité paternelle, et de ne pas quitter tout pour se faire soldat. Ce fut contre les Albe un déchaînement général.

Dans une maison où on les exécutait avec une exquise perfidie, M. Gilbert Ramel, qui avait gardé de Claire un beau souvenir, essaya de les défendre. Alors, on lui conta par le menu tout ce que les mamans se chuchotaient à l'oreille, avec de petites mines ironiques ou de grands airs indignés:

«Étaient-ils assez ridicules, les reproches de cette petite demoiselle à celui qui lui faisait l'honneur de la rechercher! M. Saville avait cent fois raison de rester citoyen américain. N'était-il pas la seule consolation, la seule espérance de sa pauvre mère? Et puis, quelle précieuse garantie pour la famille où il entrerait! Au moins, il ne serait pas obligé, lui, d'aller se faire casser la tête de but en blanc pour le bon plaisir des empereurs ou des républiques! C'était le prétendu par excellence, le gendre idéal. Il fallait vraiment avoir la cervelle à l'envers, pour le repousser d'aussi sotte façon. La petite Albe ne trouverait plus le moindre épouseur; et ce serait pain bénit.»

M. Ramel haussa les épaules, estimant qu'on était fort injuste pour
Claire. Il le dit comme il le pensait. Et il ajouta:

«Elle n'est pas de celles qui coiffent sainte Catherine.

—Seriez-vous amoureux d'elle par aventure? riposta Mme Cauvard qui venait d'entrer, suivie de ses deux grandes filles.

—Pourquoi pas?

—Alors demandez vite sa main, si vous ne redoutez le sort de M.
Saville; on pourrait vous devancer.»

VIII

Un mot sans importance suffit parfois pour préciser une idée, déterminer un sentiment, transformer une destinée.

Huit jours plus tard, M. Gilbert Ramel demandait Claire en mariage. Il avait vingt ans de plus qu'elle, mais il se croyait capable de rendre heureuse cette belle jeune fille, qui, d'emblée, l'avait charmé par la grâce de son allure et la franchise de son caractère.

Cette fois encore, Claire, au grand désespoir de sa mère, ne voulut pas entendre parler de mariage. M. Ramel implora la faveur de s'expliquer avec elle, directement, à coeur ouvert, affirmant que, même éconduit, il resterait le fidèle ami de la famille; car une réponse négative, tout en le désespérant, lui attesterait de nouveau le désintéressement et la loyauté de la jeune fille. Celle-ci l'écouta avec un intérêt sincère, surtout quand, incidemment, il parla de son neveu; et s'il comprit vite qu'il ne gagnerait pas sa cause, elle mit à le désabuser tant de respectueuse délicatesse, tant de caressante émotion, qu'il la quitta sans amertume, conservant pour elle une pure et profonde sympathie, une gratitude mélancolique et généreuse. Elle lui avait parlé comme elle parlait à son père, avec le même accent de tendresse filiale.

Elle resta triste d'avoir dû désoler un si galant homme, mais à sa tristesse se mêlait une satisfaction singulière. Il lui semblait, malgré l'invraisemblance d'une telle imagination, que la démarche de M. Gilbert Ramel l'avait un peu rapprochée du jeune officier, dont la figure énergique et fine restait toujours présente à sa mémoire. Cette nuit-là, elle rêva qu'elle épousait un beau lieutenant d'artillerie, et que ce beau lieutenant devenait général en chef, gagnait des batailles, faisait des conquêtes, signait des traités, relevait la patrie.

Pour oublier sa déconvenue, M. Gilbert Ramel alla passer une journée à Hautefont, auprès de son neveu. Mais rien ne le déridait, il restait morne.

«Décidément, mon oncle, vous n'avez pas votre air naturel aujourd'hui, lui dit Henri après le déjeuner, en allumant un cigare. Que vous est-il arrivé? Une mésaventure, un malheur?

—J'ai simplement fait une bêtise. J'ai voulu me marier.

—Vous, mon oncle!

—Moi-même, en personne, mon neveu!

—Avec qui?

—Avec Mlle Claire Albe.

—Vous, avec elle!

—Tu en as l'air suffoqué.

—Vous avez demandé sa main?

—Oui.

—Mais vous ne l'avez pas obtenue?

—C'est ce qui me désole.

—Ah! c'était impossible.

—Quel cri du coeur! quel soupir de soulagement! Te voilà enchanté, toi! Et moi qui venais chercher ici des consolations. Mais, parbleu, à quoi pensais-je? Je comprends tout, maintenant. C'est pour toi, bandit, qu'on a refusé Philippe Saville et moi-même, hélas! Comment ne l'ai-je pas deviné plus tôt? On est toujours plus bête qu'on ne croit.

—Je vous jure, mon oncle…

—Et tu ne m'avais rien dit, hypocrite!

—Dame, je ne savais pas…

—Mauvais garnement! Quel regard féroce tu as eu tout à l'heure! Mais tu verras jusqu'où peut aller la magnanimité d'un oncle célibataire. Tâche au moins de mériter ton bonheur! Je ne te pardonne qu'à cette condition-là.»

IX

Claire donna tout droit dans le piège que lui tendit l'oncle Gilbert, dès sa première visite.

«Excepté vous et moi, lui dit-il, tout le monde se marie.»

Et il lui énuméra plusieurs mariages récemment décidés, entre autres celui de Philippe Saville avec l'aînée des demoiselles Cauvard. Claire ne sourcillait pas.

«Mon neveu, reprit-il, mon neveu lui-même renonce à sa liberté.

—Qui donc épouse-t-il? balbutia Claire éperdue.

—Vous, mademoiselle? A moins que vous ne le refusiez comme les autres!» répondit l'excellent homme parfaitement édifié par l'émotion de la jeune fille.

X

Pour sa pénitence, l'oncle dota magnifiquement le neveu.

Le même jour, à la même heure, à Saint-Sulpice et à Saint-Roch, furent célébrés les deux mariages de Claire Albe avec Henri Ramel et d'Adèle Cauvard avec Philippe Saville. Mariage d'amour et mariage de raison.

«Mon ami, avait dit le grand-papa Rambour à son petit-fils, écoute-moi bien! Quand tu auras de beaux enfants, une existence régulière et la sympathie des gens honorables, tu finiras par adorer celle à qui tu devras les plus sûrs éléments du bonheur. Alors, plus de passionnette malsaine! Ce sera l'amour, l'amour vrai, celui qui crée et qui conserve. Écarte les souvenirs irritants et stériles. C'est la sagesse. Mlle Albe voulait du panache. Elle en a. Grand bien lui fasse! Ce n'était pas ton affaire. A quelque chose malheur est bon.»

Philippe se laissa persuader. Il n'en sentait pas moins que, de son séjour aux Cloziers, une ombre lui resterait toujours dans le coeur. Le papa Rambour sentait cela, lui-même. Il en a gardé une forte rancune à Henri Ramel. Et ce vieillard, naguère si pacifique, est devenu subitement belliqueux. Il réclame la guerre, la grande guerre! A-t-il donc perdu tout sentiment humain? Non! Mais si le jeune officier tombait au champ d'honneur, le bon papa pourrait dire béatement à ses amis et connaissances:

«Pauvre petite Mme Ramel! Voilà ce que c'est que d'épouser un artilleur!»

Puisse le destin lui refuser cette satisfaction et réaliser le rêve de
Claire!

M. Albe, de son côté, ne se gêne pas pour rire avec l'oncle Gilbert du premier prétendu de sa fille.

«Les femmes sont étonnantes, disait-il encore l'autre jour. La mienne voulait absolument pour gendre M. Philippe Saville. Conçoit-on un mari qui ne sait pas même tirer son coup de fusil?»

II

CONTES DE FRANCE

Le jeune Alexis

HISTOIRE LUE DANS UN MANUSCRIT DU XVIIIe SIÈCLE

I

Vers la fin du règne de Louis XIV, un incident tragique excita pendant quelques jours la curiosité de la Cour et de la ville. Un magistrat fort connu, âgé d'environ cinquante-cinq ans, M. de Villebéat, fut trouvé mort, un matin, dans sa chambre. Il s'était pendu. Près du cadavre, un billet contenait ces simples mots:

«Je meurs de ma main.»

On se perdit en conjectures sur les causes de ce suicide. Les gens qui avaient connu le défunt, scrutèrent sa vie pour expliquer sa mort. Il courut sur lui mille bruits plus ou moins bizarres. On parla de pertes au jeu, de chagrins de famille, de désespoir d'amour, de maladie incurable, de scrupules judiciaires, de misanthropie, de fièvre chaude. Bref, le public eut mille explications, mais aucune certitude.

M. de Villebéat avait toujours conservé une tenue strictement respectable, toujours montré un esprit lucide dans un caractère froid. Il s'était marié jeune; sa femme était morte sans enfant, deux ans après le mariage. Plus tard, on lui avait attribué vaguement une ou deux maîtresses; il avait laissé dire, ne s'était jamais compromis, et avait profité de ses loisirs pour faire une traduction recommandable de Virgile, d'Horace et de quelques autres poètes de l'Empire romain. Son passé ne donnait aucune prise, la médisance s'y rompait les dents.

Mme de Maintenon, fort intriguée par cette catastrophe mystérieuse, voulut savoir le mot de l'énigme. Elle fit demander des explications au lieutenant-général de la police du roi.

Après le conseil des ministres, tandis que le vieux roi était entre les mains des docteurs, Mme de Maintenon se retira avec son confesseur dans ses petits appartements et l'on introduisit le lieutenant de police.

II

«Avez-vous, monsieur, les renseignements que je vous ai fait demander?

—Que Votre Grâce me pardonne de ne pas avoir prévenu ses désirs! J'aurais été fort malheureux et fort malavisé si, avec les ressources dont nous disposons, je n'avais eu la clé du mystère.

—Ah! très bien; vous pouvez parler, nous ne serons pas interrompus. Je vous écoute.

—Votre Grâce daignera excuser les longueurs du récit, car il faut reprendre les choses d'assez loin. M. de Villebéat avait à son service, il y a dix ans, un laquais fort adroit, nommé Sylvain Vincru. Ce garçon était dévoré de la passion du jeu. Un jour, il emprunta furtivement à son maître une somme ronde qu'il courut hasarder et perdit net. Le larcin fut découvert. Sylvain se jeta aux pieds de M. de Villebéat, qui fut inexorable, le livra à la justice et le laissa aller aux galères. Là, ce malheureux eut une conduite si exemplaire et montra une si rare intelligence, qu'on lui offrit son pardon et un emploi dans la police. Il accepta, rendit des services et devint un de mes auxiliaires les plus précieux.

«Peut-être espérait-il dès lors trouver ou inventer une occasion de vengeance contre son ancien maître. Quoi qu'il en fût, il lui était réservé de satisfaire pleinement ses rancunes.

«Votre Grâce a-t-elle entendu parler, l'an dernier, de l'assassinat du capitaine de Noisly, au cabaret de la Pomme de Pin? Le capitaine avait incorporé dans sa compagnie un tout jeune homme, un enfant perdu de Paris, admirablement beau, qu'on nommait Alexis. Il l'avait pris en grande affection, et tous deux menaient une existence indiscrètement joyeuse, faisaient ensemble des soupers fins, s'ébattaient à la ville et aux champs, buvaient sans maîtresses et semblaient s'aimer comme jadis Alexandre et Héphestion.

«Un soir d'hiver, ils allèrent au cabaret. Ils prirent une chambre séparée, burent tête à tête force bouteilles, firent du tapage; puis le lieu de l'orgie devint absolument silencieux. La nuit s'avançait; ne les voyant pas sortir, le cabaretier fit enfoncer la porte fermée à clé et trouva le capitaine tué d'un coup de poignard. On s'aperçut que son jeune compagnon était monté, sans être vu, au troisième étage et s'était introduit dans la chambre d'une servante, sous les vêtements de laquelle il avait pu s'échapper sans que personne y prît garde.

«Sylvain fut chargé de retrouver le coupable. Je ne saurais vous dire quelles ruses il employa, mais quatre mois plus tard, il avait découvert Alexis. L'aventure est assez singulière. C'est dans un couvent qu'il arrêta ce jeune criminel. Par des manoeuvres d'une audace et d'une adresse incroyables, Alexis, toujours déguisé en fille, avait réussi à se procurer de l'argent, des papiers lui conférant une individualité féminine, et même des protections influentes, dévouées. Au moment où il fut pris par ce sorcier de Sylvain, il passait pour une orpheline d'une fervente dévotion, portait le costume des novices et allait prononcer des voeux. Je fis comparaître devant moi les deux abbés confesseurs de la communauté et leur épargnai d'autant moins les vertes réprimandes, que je les vis plus rouges et plus embarrassés en ma présence.»

III

Mme de Maintenon, à ces mots, fronça le sourcil.

Le Révérend Père, qui se trouvait en tiers dans l'entretien, sourit finement et lui dit:

«De la patience, madame! Quand on soulève le voile qui cache la vérité, on voit souvent plus de choses qu'on ne voudrait. Ce n'est pas la faute de M. le lieutenant de police. Je désirerais seulement savoir le nom de ce couvent.

—Est-ce bien nécessaire? repartit l'adroit courtisan, en souriant aussi. Ma mémoire, je l'avoue, me fait un peu défaut sur ce point. Pour continuer le récit, je renvoyai les abbés sans les plus inquiéter. Alexis était sous les verrous. La justice fut saisie de l'affaire. C'était fort grave. M. de Villebéat fut désigné pour interroger le prisonnier. Il se transporta par deux fois auprès de lui, et eut avec lui deux longues entrevues sans témoins. Le lendemain Alexis s'évada.

«Sylvain, qui avait fait des prodiges pour opérer la capture, fut tout d'abord exaspéré par cette évasion. Il jura qu'il retrouverait son homme. On soupçonnait un geôlier de corruption; on ne put cependant ni enivrer, ni faire jaser le drôle. Sylvain était devenu méditatif et sombre. Mais, toutes informations prises, il parut avoir enfin conçu une grande espérance. Il m'assura qu'il comptait m'apporter prochainement des nouvelles qui feraient du bruit, me demanda ce que je pensais du juge qui avait interrogé Alexis, me regarda étrangement quand je lui eus répondu que le magistrat était au-dessus des soupçons, me réclama quelques avances et se mit en campagne.

«Depuis l'évasion d'Alexis, rien n'était changé, en apparence, dans les habitudes de M. de Viilebéat. Cependant, Sylvain s'aperçut bientôt que presque tous les soirs, par la petite porte d'une masure donnant sur une ruelle déserte et communiquant avec l'hôtel du magistrat, sortait un homme de haute taille, le manteau sur le nez, le chapeau sur les yeux, qui rapidement s'éloignait et disparaissait comme par enchantement. Cet homme mystérieux, il en eut bientôt la certitude, n'était autre que son ancien maître, lequel, dans l'ombre, se rendait par plusieurs détours à un petit logis de la rue des Tourterelles-Sainte-Ursule. Sylvain interrogea les voisins et apprit d'eux qu'en ce logis habitaient un brave vieil homme et une bonne vieille femme avec leur petite-fille, une ravissante demoiselle de vingt ans, qui ne sortait jamais. Un parent venait les voir dans la soirée, disait-on. Ils étaient riches, d'ailleurs, et ne ménageaient pas la dépense.

«Sylvain pénétra un jour dans la maison, habilement grimé en commis marchand d'étoffes. Il réussit à entrevoir la prétendue jeune fille, et, du premier coup d'oeil, reconnut le trop charmant Alexis. Le lendemain, il prit six hommes armés et alla s'embusquer non loin de la discrète habitation. Le visiteur habituel apparut vers neuf heures du soir; il avait la clé de la porte et entra. Au bout d'une heure, Sylvain crut le moment venu d'entrer à son tour. Il escalada, suivi de ses hommes, le mur d'un petit jardin qui se trouvait derrière les bâtiments. La vieille femme était dans la cuisine, occupée à arranger un plat; elle fut saisie et bâillonnée en un clin d'oeil. Le vieillard, son prétendu mari, descendait l'escalier; il fut également surpris et traité de la même façon. Pas un cri n'avait révélé la présence de mes gens. Ils montèrent avec précaution au premier étage, et Sylvain s'avança sans bruit. Une porte était entr'ouverte; il y glissa ses regards, et voici l'étrange spectacle qu'il aperçut.

IV

«La chambre était décorée à l'antique, de manière à simuler une salle de repas dans une maison romaine. Un ciel étoilé était peint au plafond. Sur les quatre murs, des moulures représentaient une suite de colonnes corinthiennes, entre lesquelles apparaissaient, avec une perspective soigneusement ménagée, de beaux paysages méridionaux. Aux encoignures, se dressaient les statues de Virgile, de Lucain, d'Horace et de Martial. Une table, chargée d'amphores et de mets délicats dans une vaisselle de forme ancienne, occupait le milieu de la pièce. Contre cette table étaient deux lits de festin, disposés à la mode latine. Sur l'un s'accoudait nonchalamment le bel Alexis, en tunique de laine blanche à franges d'or; les admirables boucles de ses cheveux blonds étaient couronnées de roses. Tels les jeunes affranchis du temps des premiers empereurs. Sur l'autre lit se trouvait M. de Villebéat, également travesti, en toge à bande pourprée, en sandales, le col et les bras nus; il se prenait probablement lui-même pour un poète antique, favori d'Apollon et des Muses, de Bacchus et de Jupiter. Ce décor, ces costumes avaient incontestablement plus d'exactitude historique que ceux des théâtres où l'on joue le Britannicus de M. Racine.

«Les convives étaient en train de faire une libation au dieu Pan; ils paraissaient s'abandonner à la plus douce volupté. Sylvain, en s'avançant pour mieux voir, trébucha assez lourdement contre un défaut du parquet. Les deux Romains se dressèrent inquiets. Sylvain appela ses hommes; tous se précipitèrent. Alexis et son hôte, stupéfaits, se rendirent sans même essayer de se défendre. On leur fit revêtir des habits plus modernes, plus décents. M. de Villebéat offrit tout bas à Sylvain une fortune considérable s'il voulait lâcher sa proie. Sylvain ne daigna pas répondre. Un carrosse attendait dans une rue voisine; on y mit les prisonniers. Ils me furent amenés. Quand ils parurent, je demandai au jeune homme s'il avouait être le meurtrier du capitaine de Noisly. Il ne répondit pas. Je le confrontai avec plusieurs témoins qui le reconnurent tous.

«Il était impossible de conserver le moindre doute. Je le fis mettre au secret. M. de Villebéat regardait, écoutait, blême, affaissé, anéanti.

V

«—Pourrez-vous maintenant m'expliquer, monsieur, lui demandai-je, le singulier rôle que vous avez joué dans cette affaire?

«Il fit un effort pour répondre:

«—C'est… c'est une folie… bégaya-t-il.

«—Une folie d'antiquaire, une folie latine! ajoutai-je. Vous êtes libre, du reste, monsieur; je vais vous faire reconduire à votre hôtel, où vous voudrez bien toutefois vous tenir à la disposition de la justice.

«Il ne répliqua rien. Je le fis escorter jusque chez lui, et l'on prit des dispositions pour qu'il ne pût disparaître. Le lendemain, comme vous savez, on le trouva mort dans sa chambre.

«Je ne crois pas, madame, devoir ajouter le moindre commentaire à ce simple exposé des faits. Il est évident que M. de Villebéat avait perdu l'esprit. Le clergé ne s'est pas opposé à ce qu'il fût enterré en lieu saint.»

Le narrateur se tut; il y eut un silence.

«Les hommes les plus graves, fit enfin la marquise, ont souvent d'étranges manies. J'ai vu M. de Villebéat plusieurs fois; il paraissait intelligent, méditatif, presque austère. Il est devenu fou, sans doute, absolument fou, monsieur. Ces décors, ces costumes romains, c'est de la folie pure.

—De la folie pure! c'est beaucoup dire; mais certainement sa raison était troublée. Il avait eu le tort de trop s'adonner à la littérature romaine; elle est parfois très capiteuse, très dangereuse, même pour un magistrat.

—Certes, ajouta le Révérend Père avec toute sa gravité ecclésiastique, il eût mieux fait de chanter: Turris eburnea! que: Formose puer!

—Votre Grâce, reprit le lieutenant de police en s'adressant à la marquise, daignera-t-elle m'indiquer ce qu'il convient de faire du prisonnier qui nous reste?

—Cet Alexis?

—Lui-même.

—Il faut le mettre à la Bastille et étouffer l'affaire; nous n'aimons pas les scandales.»

Alexis fut donc enfermé dans la célèbre prison de la porte Saint-Antoine. On l'y oublia vite. Le manuscrit auquel nous avons emprunté les éléments de ce récit, prétend que bientôt, sous la Régence, il parvint à en sortir. Il se serait même, paraît-il, insinué, à force d'intrigues, dans les bonnes grâces du cardinal Dubois; et, doté d'une grasse abbaye, il serait mort vieux, dans les ordres, en parfaite odeur de sainteté.

Nouvelle Manière de Coller les Timbres-Poste

I

Bien des gens vont chercher bien loin des moeurs extraordinaires et d'originales aventures. Ils ont tort. Si l'imprévu habite quelque part, c'est dans nos murs. De tous les points du globe terrestre très certainement, et très probablement de tous les points de tous les autres globes, Paris est l'endroit le plus étrange, non seulement pour les étrangers, mais pour ses habitants eux-mêmes, pour ses propres fils et ses propres filles.

Je le dis; je le prouve.

II

Voici le fait. La semaine dernière, en plein jour, en pleine capitale de la civilisation, en pleine place de la Bourse, il m'a été donné d'assister à un spectacle inouï, à un spectacle insensé, à un spectacle impossible, à un spectacle abracadabrant, à un spectacle aussi modernement bizarre que bizarrement féodal.

Devant le bureau de poste de la dite place de la Bourse, étaient arrêtées deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, l'une grande et l'autre petite, l'une présentant un profil aquilin accentué en casse-noisette et l'autre offrant une bonne grosse figure moutonnière, l'une portant avec une raideur aristocratique sa toilette riche mais de mauvais goût et l'autre gracieusement habillée d'une humble robe laine et coton, toutes deux facilement reconnaissables, à leur type exotique et à leur tournure spéciale, pour relever d'une nationalité autre que la nationalité française, celle-là devant être de toute évidence une noble dame supérieurement titrée ou rentée, et celle-ci sa femme de chambre ou sa fille de compagnie.

III

La grande vieille se tenait en face de la petite jeune, des timbres-poste dans la main droite et des lettres dans la main gauche. La grande vieille prenait délicatement un timbre entre le pouce et l'index, puis l'élevait à la hauteur des lèvres de la petite jeune. La petite jeune tirait respectueusement la langue. La grande vieille humectait le timbre en le passant sur cette langue, et collait ensuite le timbre, ainsi humecté, à l'angle d'une enveloppe cachetée d'un large cachet de cire rouge.

Je m'arrêtai, ébahi, béant, n'en croyant pas mes yeux, qui s'écarquillaient en larges points d'interrogation.

Le même manège recommença, une fois, deux fois, trois fois. La grande vieille levait chaque fois le timbre exactement à la même hauteur, par un geste exactement pareil. La petite jeune tirait régulièrement une semblable longueur de langue. Puis le timbre redescendait, avec un mouvement identique, de la langue à la lettre.

Les deux travailleuses, la travailleuse active et la travailleuse passive, semblaient faire naturellement la chose la plus naturelle du monde, l'une en salivant, l'autre en collant. Elles opéraient comme chez elles, à huis-clos. Les regards ne les gênaient pas, ne les intimidaient nullement, ne les arrêtaient en aucune façon.

IV

Je m'approchai pour mieux voir.

Il me prit une folle et perverse envie de faire tirer la langue à la grande vieille et de faire humecter un timbre par la petite jeune. Mais elles ne m'honorèrent pas de la moindre attention. Je ne semblais point exister; nul ne semblait exister pour elles. L'opération continua devant moi, à mon nez, à ma barbe, sérieusement, très sérieusement, aussi sérieusement que possible.

On eût dit qu'elles accomplissaient un devoir, qu'elles remplissaient une fonction. Elles étaient imperturbables.

J'aurais bien voulu adresser la parole à madame ou à mademoiselle. Ma curiosité aurait bien eu cette impudence. Mais j'avais peur de les déranger.

Je les aurais bien pincées au-dessus du coude, pour voir si elles étaient réellement des femmes vivantes et non des mirages ou des machines. Mais je craignais d'être alors pincé moi-même en retour par quelque ressort imprévu, ou d'être emporté subitement par ces fées au fond de quelque royaume fantastique.

Et puis, faut-il tout dire?

Oui.

Eh bien! quand l'exercice recommençait, j'espérais toujours que la petite jeune avalerait le timbre ou qu'elle mordrait les doigts de la grande vieille. Et cette espérance impie me clouait au sol; et je restais là, attentif, immuable, de plus en plus ébahi, béant, écarquillé.

V

Je fus déçu. C'est singulier. Mais je dois l'avouer, je fus pleinement déçu. Vous ne le croyez pas? C'est pourtant la vérité. Il n'y eut pas le moindre timbre avalé, pas le moindre doigt mordu.

Quand les sept ou huit lettres eurent été affranchies par le procédé décrit, la grande vieille les donna à la petite jeune, qui les jeta dans la boîte.

Puis, la tête haute, le regard souverainement dédaigneux, le cou tendu, les épaules en arrière, le buste en avant, la taille droite et roide, la démarche automatique, avec un bruit de pas sonnant sec sur le trottoir, la grande vieille s'en alla vers la rue Vivienne, escortée à quatre pas par la petite jeune, qui trottait modestement, les yeux baissés, avec toute la componction d'une première communiante.

VI

Je les suivis des yeux, tant que je pus les suivre, et même au delà.

Chose caractéristique: je n'eus pas l'idée de les suivre autrement, de les suivre pour savoir. Elles me semblaient appartenir à une autre humanité.

Je n'avais pas été le seul témoin de cette scène.

«Est-ce que vous connaissez cette paire de femmes? dit un vieux monsieur décoré.

—Pas précisément, répondit un beau brun.

Mais je sais ce que c'est. C'est une Anglaise de passage avec sa petite bonne irlandaise.

—Pas du tout! interrompit un jeune homme orné de favoris roux. C'est une comtesse allemande et la lectrice polonaise qui l'accompagne en tous lieux.»

Et chacun, tirant de son côté, rentra dans le combat pour l'existence.

Angleterre et Irlande, Allemagne et Pologne? Je ne sais vraiment à laquelle des deux hypothèses m'arrêter. L'une n'est pas plus invraisemblable que l'autre, n'est-ce pas?

Si ça vous amuse, devinez.

Le Beaumarchais. 24 avril 1881[1].

[Note 1: Nous prenons soin de dater cette petite étude, faite exactement d'après nature: on l'a imitée et exploitée avec succès.]

La Veillée

L'été aux yeux bleus, l'été aux cheveux blonds et aux lèvres chanteuses, l'été couronné de rouges coquelicots, s'est envolé bien loin, bien loin, par delà les prés, par delà les monts, par delà les mers, sur son char léger comme un nid et qu'emportent deux fines hirondelles.

Les dahlias se sont fanés; on a rentré le regain; on a cueilli et mis au pressoir les grappes de la vendange. Le chaume a crié sous les guêtres du chasseur. La terre a laissé tomber sa joyeuse robe verte et s'est vêtue de brun. Et l'automne s'est endormi au fond des bois, sur un lit de feuilles mortes.

Sous le ciel gris, sous le ciel sombre, le jour a rapetissé, rapetissé de plus en plus, comme un bûcheron qui, à chaque pas, se courbe plus bas, et plus bas encore, sous la pesanteur de son fardeau.

Les granges sont pleines, les champs sont nus. Dans l'étable chaude, les bestiaux ruminent; et dans l'air froid de la forêt dépouillée, sur la cime des arbres maigres, les corbeaux noirs saluent de leurs croassements l'Hiver, le rude vieillard à la chevelure blanche qui, lentement, paraît à l'horizon, et qui descend vers la plaine en soufflant dans ses doigts.

C'est le temps des longues veillées. La vallée est blanche de neige; la vallée est blanche comme une tombe. La nuit, cette immense chauve-souris, s'en va plus tard et revient plus tôt; elle étend ses ailes sur la campagne, et il semble que ses grandes et lourdes ailes d'ombre soient devenues plus larges et plus épaisses.

La flamme voltige, rit et bavarde sur les fagots secs. C'est la saison du foyer, et voici le soir venu. La lampe s'allume, les ombres dansent sur les murailles.

Quoique la saison soit dure, les hommes se sont levés de bonne heure, et toute la journée ils ont travaillé dans la grange, dans le grenier, dans la petite cour du fond. Ils ont soupé, ils se sont couchés las. Dans la chambre de derrière, les femmes se sont assises en rond; des voisines sont arrivées; on cause à la lueur de la lampe rougeâtre et fumeuse. Les grand'mères racontent des histoires. Les quenouilles sont garnies, les rouets tournent, et le vieil Hiver, qui aime les veillées et les contes, s'arrête au dehors, s'accoude à la croisée, dans le noir et le froid des ténèbres, regarde vaguement la flamme monter et descendre dans l'âtre, sous le grand manteau de la cheminée, et écoute les éternelles histoires d'amour, de fées ou de fantômes, que les aïeules ridées répètent aux filles naïves.

Les histoires sont douces parfois et parfois terribles. On rit et l'on a peur. Et l'on est heureuse de rire, et l'on est contente d'avoir peur. Les fillettes expérimentées écoutent avidement comment il faut faire, à la Noël, pour savoir si on sera mariée dans l'année, et comment il faut faire, à Pâques-Fleuries, pour savoir avec qui l'on sera mariée. Il vient un silence. Le Souvenir tisonne le coeur à moitié refroidi des pauvres vieilles, et l'Espérance chatouille et fait rougir les vierges potelées. La Jeannette ou la Gothon ouvre un vieux paroissien et lit un chapitre de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Puis les histoires reprennent. C'est la Belle-aux-Cheveux-d'Or ou le Bonhomme-Misère; c'est le fantôme blanc du château des Aigues ou la fée Coloquinte. Une voix fraîche demande ce que c'est qu'un gnome, et le grillon chante dans un coin, et une voix chevrotante ajoute que le grillon est fée, que le grillon est peut-être un gnome. Lisa prétend qu'elle aime mieux les sylphes; la mère Miche dit qu'elle a vu jadis des farfadets, quand elle était enceinte de son fils Jean, qui a été amputé et a péri pendant la guerre contre les Prussiens.

La guerre! on parle alors de la guerre, et des trahisons des généraux, et des petits mobiles qui sont morts de froid à Paris ou dans les montagnes de l'Est; on parle de la rançon, de la revanche; on cite des noms, on maudit les méchants et l'on bénit les bonnes gens de Suisse qui ont si bien accueilli et si bien soigné nos pauvres soldats en déroute. La mère Miche dit que les malheurs ont été pires qu'en mil huit cent quatorze, et que si l'on avait encore pareille infortune, le pays ne s'en relèverait pas.

Une bête s'éveille et mugit dans l'étable; une fille sort et va voir. On se tait. Denise fredonne. Lisa lui dit de chanter; et elle chante, tout en filant, un beau cantique de première communion. On lui demande alors une chanson gaie. Elle n'en sait pas, dit-elle.

«Et celles que René t'a apprises?» lui insinue tout bas la petite Aline.

Denise rougit, mais reste muette. C'est sa grand'tante Ursule, une grand'tante de quatre-vingt-dix ans, qui lui souffle:

  Il faut de la coquetterie;
  L'amour, oui, l'amour veut cela.
  Par ce moyen femme jolie
  Toujours, oui, toujours règnera.

La chanson en reste là; le vent hurle, la neige tombe; la mère Miche s'endort sur sa quenouille et ronfle. On la réveille, elle se rendort. Les fillettes parlent un instant de l'amoureux infidèle qui trompa sa fiancée pour épouser une veuve et fut transformé en loup blanc la nuit de ses noces. L'une dit que ce n'est pas vrai, et qu'il s'est sauvé en Amérique avec le précieux magot de sa vieille épousée. L'autre soutient la métamorphose. La conversation languit, les yeux s'appesantissent, on ne travaille plus. On se rapproche, on dit du mal de la femme du meunier, qui a jeté un charme à deux garçons du village.

Sur ce, dix heures sonnent.

«Déjà dix heures!—Maman, réveillez-vous et allons nous mettre au lit!»

On se lève, on tourne, on range; les voisines partent. La fermière et ses deux filles restent seules. La cadette ferme soigneusement les rideaux; l'aînée tire les verrous sur la porte de l'allée. La mère va reposer près de l'époux endormi; les deux petites paysannes s'agenouillent sur l'étroit tapis, au pied de leur couchette blanche; elles font tout haut leur prière à l'unisson, s'embrassent et s'endorment.

O sainte simplicité, veillées du soir, refrains naïfs, calme des villages, bonne odeur des fagots, contes toujours les mêmes et toujours amusants, rires francs et honnêtes médisances! Peut-être valez-vous mieux encore que les propos des valseurs bien gantés et que toutes les représentations du grand Opéra.

Ernest, Coiffeur

Cet homme, qui se tient là, sur le pas de sa porte, debout, tête nue, en manches de chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire, c'est Ernest, coiffeur, rue de Corinthe, numéro 13 bis.

La rue de Corinthe est une rue montante, qui grimpe, par une pente assez raide, vers la butte Montmartre, et au bout de laquelle, tout là-haut, apparaissait naguère le tronçon de cette tour Malakoff, décapitée après les jours néfastes de 1870-1871.

La rue de Corinthe est une rue presque aussi galante que montante. Pas beaucoup de bruit, point une grande animation dans cette rue. De rares voitures la gravissent au pas. Les hautes maisons noirâtres, à six étages et à quatre ou cinq croisées de façade, s'alignent régulièrement de chaque côté, le long des deux trottoirs. Aux fenêtres des premiers étages, les rideaux sont doublés de transparents en percaline rose ou jaune, ayant pour embrasses des rubans. Plusieurs hôtels garnis, des crémeries, des étalages de fruitières, un marchand de fleurs naturelles, deux herboristes, une revendeuse, un liquoriste et un coiffeur.

Le coiffeur, c'est Ernest, présentement debout, tête nue, en manches de chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire, sur le pas de la porte de sa boutique. A la lueur du gaz qui brûle, sans verre, au bec d'un simple appareil à deux branches, se détache, formant trois lignes de caractères jaunes, parmi deux fioritures, dont l'une ressemble à une frisure et l'autre à un accroche-coeur, une enseigne mythologique et suave, composée par Ernest lui-même: Au Boudoir de Vénus. Ernest, coiffeur, a longtemps hésité, à l'origine, entre Hébé, Aspasie, Pompadour et Vénus. Tel que le berger Paris, c'est à Vénus qu'il a donné la pomme, une petite pomme de rainette à poudre de riz et à houppette, se dévissant par le milieu.

Les italiques jaunes, nées du pinceau d'un peintre primitif, brillent à la lueur du gaz, au-dessus des cheveux touffus du coiffeur. Les majuscules sont charmantes. L'A est bouffant comme une crinoline; le B, tel qu'un jeune éléphant, projette en avant sa fine et gracieuse petite trompe; le V, aux ailes ouvertes, semble un oiseau dans le ciel.

Le gaz flambe, rouge et bleu, en dégageant une odeur minérale. Les flacons de brillantine et l'Eau des Sylphes miroitent sur leurs planchettes de verre. Une perruque s'étale en longues boucles sous un globe. Les fausses nattes s'ennuient; la figure de cire semble fondre, tant son sourire est doux!

Sous cette enseigne mythologique à lettres jaunes, entre ces flacons qui luisent et cette figure de cire au sourire fade, rue de Corinthe, numéro 13 bis, à la flamme rouge et bleue du gaz, sur les neuf heures et demie du soir, à quoi songe Ernest, coiffeur, debout sur le pas de sa porte, en manches de chemise et en cheveux noirs touffus?

Il a l'air mélancolique; sa figure osseuse est sombre; sa moustache semble aussi triste que les fausses nattes de sa devanture. Il regarde vaguement dans la rue nocturne. A quoi songe-t-il?

—Ernest, coiffeur, réponds-moi, à quoi songes-tu?

Mais non, ne te dérange pas, ami, tu es bien ainsi; ne réponds rien. Je devine ton âme à ton visage, et ta préoccupation à ton attitude. Je démêle toutes tes pensées avec le peigne de l'imagination.

Ernest, coiffeur, tu penses aux têtes que tu as coiffées ce soir; tu y penses, et c'est ce qui fait ta mélancolie…

Le malheureux! Sous ses cheveux ébouriffés de coiffeur, au fond de sa tête sombre, mille pensées bizarrement provocantes dansent et tourbillonnent; telle, par un soir pluvieux de décembre, la cohue des masques se trémousse sous les arcades d'un bal du boulevard.

Depuis trois ans Ernest est établi; depuis trois ans il est marié, et depuis trois ans mélancolique. Il n'a jamais été beau, quoique vigoureux, et toujours il s'est senti aussi dénué de grâce que dévoré d'ardeurs. Mais jadis il était libre au moins: parfois les nuits d'hiver pour lui se déguisaient en Folies et faisaient sonner à son oreille leur bonnet à grelots; parfois pour lui les nuits de printemps se couronnaient d'étoiles au fond des bois. Il se grisait jadis de bon coeur une ou deux fois par mois, et alors quelles parties de plaisir! Quels quadrilles flamboyants sous les ombrages de la Reine Blanche ou du Château Rouge! On allait, on sautait, on tournait, et l'on faisait aller, sauter, tourner des demoiselles légères, sans préjugés et sans corsets. Quelle bonne bière on buvait avec les danseuses essoufflées, assises devant les petites tables vertes! On revenait en barytonnant du mirliton, bras dessus bras dessous, dix ou quinze ensemble, garçons et filles, sur une seule ligne, tenant toute la chaussée; et vers deux heures du matin, dans une étroite mansarde, Ernest, assis sur le coin d'une malle, jurait à sa danseuse un amour éternel. Le lendemain, il dormait tout debout toute la journée; il travaillait en rêve. Si le patron n'était pas content, il cherchait une autre boutique et l'on recommençait à rire.

Mais un jour, jour néfaste, Ernest a fait connaissance avec une femme de chambre de bonne maison. Elle n'était ni toute jeune, ni bien jolie. Comment a-t-elle ensorcelé Ernest? Mystère! Elle était tenace, elle avait probablement de fortes économies. Elle rendit le pauvre diable ambitieux, le traîna au pied des autels, et l'établit à son compte. Depuis ce temps, Ernest, coiffeur, a perdu son éclat et sa gaîté. Ses yeux sont ternes, ses cheveux se fanent et sa moustache est devenue hargneuse.

Ce soir, il a coiffé toute une noce du quartier. La mariée était d'une fraîcheur vraiment appétissante; elle rougissait et riait; ses yeux avaient des lueurs magnétiques; dans toute sa petite personne blanche couraient des frissons de plaisir et d'espoir. Ernest, coiffeur, arrangea les fleurs d'oranger dans les cheveux de la fraîche créature, et songea, l'air calme, mais l'âme navrée, que jamais sa moitié n'avait été pareille. Puis, avec résignation, il prit son peigne, son fer et son chapeau, quitta la noce et s'en fut à la toilette de Mlle Athalie Gardénia.

Chez Mlle Athalie, Ernest est resté trois quarts d'heure. Il n'en finissait plus. Mlle Athalie a tant de cheveux! Mais ce n'est point cela seulement. Elle ne considère pas les coiffeurs comme des hommes, pas même comme des petits chiens, et ne prend garde à rien devant eux. Elle est belle comme un démon et dédaigneuse comme un ange. Si Mme Ernest était seulement un peu jeune, un peu gracieuse, ou du moins un peu aimable, Ernest, coiffeur, ne serait peut-être pas tourmenté par son imagination. Mais Mme Ernest est maigre, pointue, jaune, avare et jalouse. Elle a mis au monde une petite créature jaune, maigre et vieillotte comme elle. Tous les dimanches, il faut aller voir la petite fille en nourrice. Toute la semaine, la mère reproche au père de n'avoir d'affection ni pour elle, ni pour son enfant. La bourgeoise ne cesse d'être acariâtre, ne cessant de songer qu'Ernest, coiffeur, doit tous les jours coiffer de jolies femmes. Elle en veut même à la figure de cire qui est en montre. Elle a tenté maintes démarches pour faire entrer l'époux dans un bureau. Mais il ne sait pas l'orthographe. Elle en deviendra folle, ou le rendra fou.