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A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique cover

A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique

Chapter 50: V
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About This Book

A collection of short narratives and social sketches gathered from periodical publication that probes the tensions of desire, ambition, and reputation across provincial and foreign settings. Episodes trace courtships, seductions, financial manoeuvres, and unexpected reversals, exposing how affection and self-interest intertwine with class, commerce, and local gossip. The pieces vary in tone from irony to pathos, alternating concise anecdote and longer novella-like sketches, and examine how private impulses produce public consequences, often complicating virtue with vanity, law, and practical prudence.

Ernest, coiffeur, est revenu ce soir tout pensif et a rasé un client. Puis il s'est mis sur le pas de la porte du Boudoir de Vénus, entre les trois fausses nattes et la figure de cire; il a regardé les belles filles s'en aller où il pouvait jadis aller les retrouver. C'est précisément un jour gras, une fête de carnaval. Des bergères fripées, que pavoisent des rubans fanés, descendent le trottoir; des gamins effrontés, dont la blouse et l'habit dissimulent mal les formes équivoques, semblent reconnaître l'artiste capillaire et le hèlent cavalièrement. O souvenirs d'une folle jeunesse!… Mais Ernest est détourné de ses pensées par un éblouissement. Mlle Athalie Gardénia vient de filer en voiture. En passant, elle a regardé Ernest comme si elle ne le connaissait pas; et Ernest a encore les yeux illuminés par cette vision…

Et il restera là, l'air ahuri, le coeur triste comme les trois fausses nattes pendues à un fil, jusqu'à ce que la voix criarde de Mme Ernest vienne lui rappeler qu'il est temps de fermer la boutique. Alors, après avoir aidé son petit apprenti à mettre les volets de clôture, il demandera la permission d'aller au café du coin faire une partie de billard avec son voisin l'herboriste. Mme Ernest grognera, l'appellera ivrogne, et Ernest, coiffeur, se glissera tout doucement dehors. Car c'est cette partie de billard quotidienne qui le soutient, qui le fait vivre. Sans cela, il n'aurait plus de coeur à l'existence et se laisserait mourir.

Une heure après il rentrera tout doucement, la joue encore chaude du jeu et du grog américain qu'il s'administre régulièrement chaque soir.

Sa seule consolation, à ce coiffeur marié, c'est cette partie de billard et ce grog américain.

Couche-toi, maintenant, Ernest, mon ami, et tâche de ne pas éveiller ta vertueuse moitié, dont un léger ronflement fait trembler les narines. Surtout ne rêve pas, comme la nuit dernière, que Mme Ernest a coupé la tête de Mlle Athalie avec un de tes rasoirs, et qu'elle te force, implacable et sanglante, à tresser en savants échafaudages la chevelure de cette tête coupée, de cette tête aussi belle et aussi épouvantable que celle de la princesse de Lamballe, sur la table du marchand de vin où les Septembriseurs la firent coiffer par un perruquier blême.

Le Péché

A Biarritz, par une belle nuit de septembre, sur cette terrasse du vieux Casino d'où l'on domine si bien la vaste et merveilleuse étendue de la mer et de la plage, une élégante société de dames françaises et espagnoles respiraient indolemment la brise tiède encore. Un vieux monsieur, le visage rose avec la barbe et les cheveux blancs, très correct, mais assez libre d'allure sous l'indispensable «smoking», mêlait un peu de gravité mondaine à ce groupe charmant et léger.

On eut vite épuisé les sujets de conversation fournis par l'actualité. Le vieux monsieur blanc et rose fit venir des glaces panachées. Tout en savourant avec délice la fraîcheur fondante du citron ou de la framboise, les dames se lançaient, entre deux petites cuillerées, entre deux mignonnes dégustations, une question ou une réponse en l'air. La femme du préfet se mit à parler politique, comme une vraie perruche. Une personne mûre, épouse d'un membre de l'Institut, hasarda un brin de philosophie.

Les Espagnoles, qu'ennuyaient ces exercices peu récréatifs, et qui, tout d'abord, avaient longuement discuté le chapitre des chiffons et le chapitre des chapeaux, tournèrent insensiblement la causerie vers les choses de la religion, ou plutôt de la religiosité. Elles racontèrent des légendes, des superstitions, des apparitions. La vision de Bernadette fut passionnément commentée; on attaqua et on défendit ces statuettes de la Vierge qui paradent aux piliers des églises d'Espagne, en vêtements de soie et d'or, en parures de perles et de pierreries, telles que de riches et célestes poupées. Puis la confession fut en jeu; on chercha si telle ou telle liberté est un péché ou non, et comment on peut distinguer un péché véniel d'un péché mortel. On demanda l'avis du vieux monsieur rose et blanc, qui renvoya les dévotes filles d'Ève aux Contes drolatiques de Balzac. Et comme ses interlocutrices, un peu lasses, le laissaient discourir à son aise, comme il aimait à parler aux femmes, surtout à leur parler de lui-même, il finit par leur faire sur le Péché une petite conférence intime:

«Le Péché! ce mot, je l'avoue, n'a plus guère de sens pour moi aujourd'hui, il sonne creux à ma pensée, où il n'évoque aucune idée vive, aucun sentiment direct et actuel, vocable nul, inanimé, aboli, ne répondant à rien de présent, à rien de vrai, mais seulement à des conceptions surannées, à des chimères d'antan, à de vains fantômes nocturnes dès longtemps balayés par la lumière du jour. Il me semble tout à la fois enfantin et vieillot, ecclésiastique et féminin, soit dit sans vous offenser! Cette fleur vénéneuse, fleur de rêve et fleur du mal, que j'ai vu fleurir jadis, avec une vague odeur d'encens, à la lueur mystique des cierges pâles, dans la pénombre des confessionnaux, elle ne m'apparaît plus, maintenant, que fanée, flétrie, comme une vieille fleur artificielle de coquetterie et de dévotion. Elle n'a plus ni couleur, ni parfum; elle n'a plus d'âme.

«Peut-on croire au Péché, sans avoir la foi, la foi des enfants, des femmes, des prêtres?

«Or, je n'ai plus la foi. Il m'arrive de la regretter; mais que faire? Ce souffle céleste, cette essence subtile, s'envole pour toujours, lorsque le coeur se brise et que l'esprit s'ouvre. On a beau rappeler à soi le mirage évanoui, il ne revient pas. La vie, hélas! y perd son élément divin, son charme extatique et ingénu. Heureux le monde privilégié, où l'on peut dire avec conviction, quand on trouve tel plaisir un peu fade:—Quel dommage que ce ne soit pas un Péché!

«Fautes, erreurs, sottises, vilenies et crimes, que de tristesses subsistent et subsisteront toujours autour des vivants! Mais de Péchés, en ce qui me concerne du moins, jamais plus!

«Si le spectre du Péché ne me dit rien, absolument rien, pour le temps présent ni pour le temps futur, il réveille en moi, d'ailleurs, avec une précision et une intensité singulières, certains souvenirs de ma première jeunesse, certains rayons des belles aurores évanouies, certaines sensations printanières du familial Éden que j'ai perdu. Oui, dès que ce mot traverse ma pensée, je crois entendre encore la voix de ma petite amie d'enfance, Josette-Marie; et je retrouve alors jusqu'aux moindres intonations qu'elle mettait à son air favori, à cet air si léger, si finement parisien, dont j'aimais la frivolité inoffensive et gracieuse:

  Est-ce un péché d'aimer à rire,
  A folâtrer un petit brin?
  Les gens méchants, laissez-les dire!
  Votre plaisir fait leur chagrin.

«Pauvre chère petite Josette-Marie! Elle ne supposait pas, elle ne pouvait pas supposer, que ce fut un si grand crime d'ouvrir son coeur innocent à toutes les allégresses, à toutes les espérances! Elle ne pécha pas plus que tant de jolies demoiselles devenues de belles dames, à qui la fortune prodigue infatigablement ses plus brillantes faveurs? Pourquoi donc le destin a-t-il mis un tel acharnement à la persécuter? Pourquoi donc lui vinrent, après sa pâle adolescence de Cendrillon parisienne, toutes ces douloureuses épreuves: l'aimé, le fiancé, reconnu indigne d'elle la veille même du jour fixé pour les noces;—un nouveau mariage accepté par désespérance;—et les lendemains sans amour vrai, sans bonheur sincère, entre un mari indifférent et des enfants terribles;—et le vide de l'existence mal dissimulé par les faux plaisirs de la routine mondaine;—et cette mort prématurée, terminant brutalement les longues heures de maladie implacable et de souffrance sinistre;—et cette funèbre messe noire, pendant laquelle je me rappelle avoir été hanté par la claire chanson de l'âge heureux: Est-ce un péché?…

«Parfois il se trouve une autre série de souvenirs, plus lointains et moins tristes, que l'idée du Péché ranime au fond de ma mémoire: rajeuni soudain de quelque quarante ans comme par une baguette magique, tout d'un coup je redeviens l'enfant qui, par un doux soleil matinal d'avril, rêvait jadis sous les grands arbres de Judée fleuris, dans le vert jardin de la pension, en attendant l'heure sacrée où il allait communier pour la première fois. Quelle douceur et quelle angoisse en cette rêverie merveilleuse! Quelle fièvre d'attente, quel émoi farouche, quel trouble mystique! J'allais recevoir le sacrement suprême; le ciel allait s'ouvrir sur ma tête, Dieu même allait descendre en moi. Et je n'osais penser à rien, je n'osais rien regarder, rien écouter, rien désirer, rien faire, de peur que l'ombre d'un Péché ne vînt, entre l'absolution et l'approche de la sainte table, ternir mon âme tremblante, mon âme purifiée, mon âme toute blanche! C'était délicieux et terrible. Tout mon être se divinisait, mais avec une appréhension lancinante de commettre, par distraction, par oubli, par infirmité humaine, le plus épouvantable des sacrilèges. Je me sentais au seuil du paradis; et une minute, une seconde de vertige pouvait me précipiter dans le gouffre de l'enfer béant à mon côté.

«Telle est la sensation poignante du Péché, qui, à certains moments, renaît encore en mon coeur vieilli; et je ne saurais mieux la comparer qu'à cette friandise chinoise qu'on appelle une «glace frite», et qui, tout ensemble, vous gèle et vous incendie, ainsi que les boissons américaines à la mode.

«Mais il a une souveraine puissance de rêve et de béatitude, cet élan de l'âme enfantine vers l'infini! Que les choses raisonnables paraissent froides ensuite! Avec toutes ses philosophies, tous ses enthousiasmes, toutes ses grandeurs, toutes ses généreuses facultés de progrès, la Révolution n'a pas encore remplacé cela. Et, comme Danton se plaisait à le dire, en fait d'institutions humaines ou divines, on n'abolit sans retour que ce qu'on remplace avantageusement.

«—En fait d'amour aussi!» soupira la plus belle des dames espagnoles, la brune Asuncion; puis elle se leva pour le départ, en modulant à mi-voix l'air de la marchande de fleurs:

Tengo dalia, Clavel y rosa…

Un Fantaisiste

Jacques Fère, dont la verve humoristique fit quelque temps sensation dans le journalisme parisien, et qui, tout jeune, disparut si tragiquement, n'a presque rien laissé d'inédit.

Il improvisait au jour le jour ses fantaisies brèves et outrancières; jamais il n'avait eu le loisir ou la patience d'entreprendre et de poursuivre une oeuvre de longue haleine.

Voici un des rares manuscrits qu'on a trouvés dans ses tiroirs. Les circonstances où il mourut donnent à ces pages aventureuses un intérêt particulier.

FANTAISIE AU FULMINATE

J'étais dans mon cabinet de travail, occupé à terminer le onzième chant du grand poème épique que j'intitulerai probablement: La Madone des Capitulations, quand mon secrétaire me remit une carte:

FÉLIBIEN FÉLINANTIER

Homme du monde

Membre de plusieurs Cercles ignorants.

«Faites entrer!» m'écriai-je aussitôt.

Mon secrétaire se hâta d'introduire la personne, et je m'avançai vers le seuil en répétant:

«Entrez donc, mais entrez donc, monsieur Félibien Félinantier; je n'ai pas l'avantage de vous connaître, et je suis curieux d'apprendre ce qui me procure le plaisir et l'honneur de votre visite.»

Il salua, me regarda rapidement, assura ses lunettes, et s'engloutit dans le fauteuil vert que j'avais roulé jusqu'à lui. Je me rétablis moi-même sur mon siège de cuir, où j'attendis, en agitant modestement mon coupe-papier, avec toutes les marques d'une attention qui se dispose à être la plus soutenue.

M. Félinantier était un homme de quarante-cinq ans, à la figure étroite et longue, une figure qui semblait avoir été malicieusement tirée, comme un bâton de pâte de guimauve, par un bâtonnier fantastique. Son crâne était chauve, avec des paquets de gazon d'un châtain foncé, se desséchant, ici et là, au-dessus d'une immense oreille droite et d'une oreille gauche qui me faisait l'effet d'être encore plus immense que la droite. Il portait une cravate noire très haute et très roide, avec un tout petit noeud par devant. Le plastron de sa chemise de toile était à plis larges et peu empesés, sous un diamant d'une monture bizarre à la boutonnière unique. Son vêtement noir tenait le milieu entre la redingote et la lévite. Gilet noir, pantalon noir également. Des deux manches supérieures sortaient deux mains longues, osseuses, poilues, comme les pattes d'un gorille; des deux manches inférieures sortaient deux pieds, d'une taille exactement proportionnelle à celle de l'oreille gauche, et enchâssés dans des souliers de gros cuir, à double élastique, souliers dont l'un, je ne me rappelle plus lequel, semblait avoir été coupé tout exprès vers le bout, par suite d'une infirmité pédestre de la personne.

J'attendais toujours, en agitant modestement mon coupe-papier, et, pour mieux me recueillir, j'avais baissé les yeux. Je les relevai vivement en entendant le son de la voix de M. Félibien Félinantier, voix sèche, gutturale et sifflante comme celle d'une Anglaise sur le retour.

«Monsieur, me dit-il, vous ne devinez point ce qui m'amène?

—J'aurai le plaisir de l'apprendre de votre bouche.

—Monsieur, je suis membre circulant d'une Société qui a pour but la propagation du suicide, et je viens vous demander si vous voulez bien en faire partie.

—Comment se fait-il, monsieur, que vous ayez pensé à venir me demander cela, à moi indigne?

—Monsieur, vous êtes journaliste et poète. En outre, vous êtes sentimental et nerveux.

—Comment savez-vous cela, monsieur? Êtes-vous sûr de ne point vous tromper?

—Monsieur, nous avons notre police.

—Ah!… Et comment fonctionne votre Société?

—Elle se réunit deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, le jour de Mars et le jour de Vénus. On y étudie les moyens les plus commodes pour passer de vie à trépas; on y fait des expériences sur la pendaison et les phénomènes sensuels qui l'accompagnent; on y commente Werther et les passages intéressants de Jean-Jacques Rousseau; on y récite des vers élégiaques sur le charme du repos éternel, et l'on y fait, en prose académique, l'éloge bien senti du néant. Les partisans de la crémation y apportent quelquefois, en cachette, des sujets sur lesquels on expérimente un nouveau système. On y cherche le moyen de faire descendre le goût du suicide jusque dans l'âme des animaux. Nous avons déjà obtenu plusieurs suicides de singes. Si les boeufs, les veaux, les moutons, les lapins, les chats et les poulets pouvaient se suicider régulièrement, que de crimes épargnés à l'humanité! Nous songeons à envoyer une mission en Prusse, pour y remplacer définitivement l'émigration par le suicide. En Angleterre, pays du spleen, naturellement nous aurons aussi des missionnaires. Les hommes se multiplient et croissent, tandis que la terre semble rapetisser. Que voulez-vous? Le meilleur moyen d'empêcher les gens de se tuer les uns les autres, par persécution, assassinat ou guerre, c'est d'en amener le plus possible à se détruire de leurs propres mains. Mes idées ne sont-elles pas les vôtres, monsieur, et ne trouvez-vous pas que nous sommes dans une voie parfaitement philanthropique?

—J'aurais besoin, monsieur, d'y réfléchir plus mûrement.

—Monsieur, ajouta mon interlocuteur en tirant de sa poche un petit livre à couverture bleue, je suis l'auteur d'un traité sur les perfectionnements apportés aux divers genres de suicides, sur les sensations suprêmes des divers genres de suicidés, sur les progrès de l'humanité par le mépris de l'existence, et sur les vastes horizons que l'avenir ouvre aux morts volontaires.

—Vous êtes un homme précieux.

—Mon Dieu, non! mais j'ai creusé la question. J'aime le suicide, c'est ma partie. Je cours Paris pour assister aux événements; je passe des nuits entières dans une attente fiévreuse, sur les meilleurs ponts; j'applaudis avec frénésie quand un héros se précipite, et si ce n'était l'amour de l'art, j'aurais mille fois déjà succombé à la tentation. Voyez-vous, monsieur, le suicide élève singulièrement l'homme. D'abord, si tout le monde se suicidait, on pourrait croire tout le monde immortel…

—Pardon, je ne comprends pas.

—L'homme aurait l'air de ne pouvoir mourir que par sa volonté personnelle.

—Ce n'est pas la même chose.

—Enfin, le suicide nous dérobe à la honte de la vieillesse, à la douleur de la maladie.

—Mais, monsieur…

—Tenez, je veux vous faire juge d'un nouveau procédé d'une simplicité extrême, que je viens d'imaginer pour en finir avec les ennuis de ce monde. On prend…

—Que faites-vous? m'écriai-je, en le voyant prêt à donner l'exemple.

—Oh! ne craignez rien; j'ai toujours sur moi un papier où j'assume toutes les responsabilités.»

Et avant que j'eusse pu le prévenir, l'arrêter et le mettre à la porte, M. Félibien Félinantier avait avalé un paquet de je ne sais quel fulminate, qui soudain éclata dans sa poitrine, envoya sa tête à travers mes carreaux, son tronc dans une tourte qu'un mitron portait sur le trottoir de la rue, sa jambe gauche dans ma bibliothèque et sa jambe droite dans ma cheminée. Les deux bras retombèrent du plafond sur ma chancelière, et l'oreille gauche me donna un si rude soufflet que j'en perdis connaissance.

Exemple trop frappant d'une monomanie trop frénétique!

Singulier appel à l'esprit d'imitation!

Étrange façon d'endoctriner le monde!

Serait-ce donc là, ô nihilistes, la propagande que nous réserve l'avenir?

* * * * *

Tel est exactement l'article inédit de Jacques Fère.

Pourquoi ne fût-il pas porté, aussitôt fait, à une des feuilles auxquelles collaborait l'auteur?

A cette question répondent probablement les quelques mots ajoutés par lui en travers de la première page:

«Ne plaisantons pas sur ces choses-là! Il ne faut badiner ni avec l'amour ni avec la mort.»

On sait dans quelles circonstances, pour une jeune fille dont il ne put obtenir la main et qui épousa un peintre célèbre, Jacques Fère finit par s'envoyer une balle dans le coeur. Pensa-t-il, en se détruisant, à la fantaisie légère et funèbre qu'il avait écrite, puis écartée naguère?

L'ironie du destin est sévère pour nos badinages.

Soeur Sainte-Ursule

Comment donc, demandai-je, cette charmante jeune femme a-t-elle été amenée à quitter le monde pour se faire soeur de charité?

Voici ce qui me fut répondu:

L'histoire de soeur Sainte-Ursule est aussi simple que triste.

Sa mère, autrefois demoiselle de magasin chez un mercier du faubourg Saint-Germain, avait, pendant dix ans, dix ans de travail et de privations, économisé quelques milliers de francs. Un garçon épicier flaira l'argent et fit la cour à la petite mercière. Il la promena tous les dimanches dans la campagne en fleur, la rendit folle de lui, et, rencontrant en elle une pudeur et une économie attrayantes, l'épousa.

Il prit un fonds de commerce dans une commune de la banlieue, et y mangea en deux ans la dot de sa femme. Ils furent forcés de vendre.

Elle se remit en place; elle venait d'accoucher et il lui restait à peine de quoi payer la nourrice de sa fille. Elle travailla avec acharnement; elle travailla pour deux, car son mari faisait semblant de chercher de l'occupation, mais ne pouvait rester dans aucune maison. Il passait le temps à se plaindre de la mauvaise chance. Ayant été négociant, il eût cru déroger en s'abaissant à reprendre un emploi. Il se laissait donc nourrir par sa femme. Il se mit à boire et devint brutal. La frêle et chère fillette était la seule consolation de la pauvre mère.

Survint un héritage. Que de plans, que de projets!… Ils s'établirent dans une autre commune suburbaine de meilleure exploitation. Le rêve de l'homme avait longtemps été de se revoir patron.

«Quand j'aurai une boutique à moi, disait-il, je ne boirai plus.»

Quand il eut une boutique à lui, il continua de boire. Il rentrait régulièrement gris, passé minuit. Il se levait tard, lisait les journaux, déjeunait, filait avec un client qui lui plaisait, et laissait toute la besogne à un garçon et à un apprenti.

Il s'enfonça de plus en plus dans cette vie de paresse, d'égoïsme, de dépravation et d'abrutissement. Il fut jaloux d'un de ses employés. Il s'imagina que ce jeune homme faisait la cour à sa femme. La patronne n'était, hélas! ni jolie ni coquette. Mais ce fut pour le bourgeois un prétexte à persécutions. Il mit le garçon à la porte, et la pauvre mère eut toutes les peines du monde à faire marcher l'établissement.

Son mari n'avait guère le droit, cependant, d'être rigide. Car, en devenant ivrogne, il était devenu coureur de filles. Et il lui fallait de l'argent, toujours de l'argent!…

Un jour, il faillit tuer sa pâle et courageuse victime. Elle en vint à lui faire une espèce de rente; et, par des prodiges de diplomatie, elle obtint que ce pilier de mauvais lieux restât le moins possible à la maison.

La petite fille grandissait. La mère la croyait belle. Elle voulut lui donner de l'éducation. Elle la mit dans un pensionnat. Elle cachait l'argent pour payer les maîtres. Elle vivait pour et par son enfant; elle rêvait de la marier avec un employé de ministère.

Quand sa chérie eut douze ans, elle trouva moyen de la mettre dans un couvent, à quatre ou cinq lieues de Paris; elle lui fit apprendre le piano et l'anglais. Le père ne demandait jamais de nouvelles de sa fille; il la voyait à peine chez eux, de loin en loin; et elle passait les vacances au couvent. Mais un jour, un client qui avait sa demoiselle au même établissement, s'avisa de le féliciter sur l'éducation que recevait la petite camarade.

«Eh! eh! elle prend des leçons particulières, dit-il; les affaires vont bien, monsieur Vidal. Vous lui donnerez probablement une grosse dot.»

Le père, furieux, fit le soir même une scène épouvantable à sa femme, alla le lendemain arracher lui-même sa fille du couvent, et la ramena avec une ironie hargneuse à la boutique.

Elle avait alors quinze ans; elle était grande, point très belle, mais fraîche, décente et assez gracieuse. Elle avait l'air d'une étrangère; elle était dépaysée, effarouchée. Son père la regardait parfois curieusement. Il fut d'abord un peu gêné par sa présence, mais il se remit bientôt à injurier et même à frapper sa mère devant elle. Elle se jeta tout en pleurs entre eux deux, et fut battue, elle aussi. Les pauvres femmes ne savaient comment faire; il les surveillait avec une tyrannie diabolique et les obsédait de stupides menaces.

La situation devenait chaque jour plus intolérable. Il rouait de coups la mère et la fille; il tenait à celle-ci des propos grossiers, quand il rentrait pris de vin. Un vieux gredin, qui faisait la noce avec lui, lui souffla un jour dans l'oreille cette insinuation:

«Ta femme est embêtante, Vidal, mais ta petite n'est pas mal; elle se fait, elle se forme. Elle est fraîchotte, c'est la beauté du diable. A ta place, je laisserais la vieille se tuer au travail, et je lancerais la petite dans le monde.»

Une mauvaise pensée n'est jamais perdue pour un pareil homme. Un soir, il rentra terriblement ivre et voulut témoigner à sa fille une terrible tendresse. La pauvre enfant, épouvantée, lutta avec l'énergie du désespoir. La mère accourut à ses cris; elles réussirent à se sauver toutes les deux…

Ni l'une ni l'autre ne revinrent à la maison. Mme Vidal mourut de douleur dans l'asile où elle s'était réfugiée; on eut toutes les peines du monde à soustraire Mlle Vidal à la tutelle du père. Enfin, on fit une si belle peur au misérable qu'il ne reparut pas. On l'avait menacé de la justice.

Voilà comment soeur Sainte-Ursule est devenue religieuse. Très bien élevée, très pauvre, ne se sentant pas capable d'être heureuse avec un ouvrier, ni de le rendre heureux, elle s'est retirée au couvent.

Elle avait la vocation!

La Foire de Ménilmontant

I

Avez-vous été à la foire de Ménilmontant? Non, je suppose. Paris est si grand, Ménilmontant est si loin, et tout le monde a tant de choses à faire tous les jours. Eh bien! vraiment, le spectacle vaut le voyage, et si vous n'avez pas été là-bas, ou plutôt là-haut, dépêchez-vous d'y courir.

Jamais je n'ai vu foire aussi vivante, aussi mouvante, aussi grouillante, aussi étourdissante. Qu'on s'imagine les anciens boulevards extérieurs couverts, sur un parcours de plus d'un kilomètre, de baraques, de boutiques et de curieux!

Il tombait une pluie fine, pénétrante et tiède, quand le hasard, sinon la Providence, m'a gracieusement offert la vue de cette kermesse parisienne. Sur les trottoirs, sur la chaussée, on pataugeait dans une boue brune et grasse, particulière aux rues et boulevards de notre chère capitale. Mais le brave peuple de Paris n'avait pas été arrêté par si peu de chose. La foule était compacte, et l'on pouvait à peine avancer. Nous barbotions à qui mieux mieux. Les gens hardis se laissaient mouiller avec vaillance. Les délicats manoeuvraient avec dextérité le pépin bourgeois, et, à perte de vue, c'était une mer houleuse de parapluies de toutes les couleurs. Un rimeur de tragédies eût cru voir une armée antique monter à l'assaut en faisant la tortue.

L'eau tombait donc sans fin. Mais, bah! cela n'empêchait point la parade, et de tous les côtés c'étaient des cris, des fanfares, des roulements de tambours, des carillons de cloches, des sifflements de machines à vapeur. Le public riait de tout; à défaut du soleil, le rire éclairait la fête; et la fête se déroulait gaîment entre les maisons hautes et sombres, sous un ciel gris et bas qui semblait fondre en larmes.

De tous les côtés on se sentait sollicité, attiré, provoqué, accaparé. Par qui, par quoi commencer? Où entrer d'abord? Que de choses pittoresques, que de paillettes dans la boue, que d'oeillades, que de boniments! Des hommes, des bêtes, des femmes, des masques, des enfants, des inventeurs et des automates, des pierrots et des colombines, des forçats et des gendarmes, Marion Delorme et Hernani d'après Hugo et Devéria, des mannequins, des lutteurs, des queues-rouges, des talons-rouges, des peaux-rouges, du blanc, de la poudre et des mouches, des assassinats, des tableaux vivants, des toiles peintes, des charlatans, des marchands de gaufres et de chaussons aux pommes, des Arabes à burnous, des Indiens à plumes, Nana Sahib et Guillaume Tell, Jeanne d'Arc et la Pompadour, des orgues de Barbarie à la vapeur ou à l'électricité, des dompteurs et des flibustiers, les Pirates de la Savane et Rocambole, des chevaux, des chiens, des singes, tous savants! et au milieu de tout cela, sous des banderolles flottantes, entre Hoche et Marceau, non loin du président Lincoln, parmi les enseignes rouges, bleues, vertes, jaunes, violettes, tricolores, multicolores, telle qu'une reine entourée de son cortège, la Fille de Madame Angot, l'éternelle Fille de Madame Angot, avec sa suite de forts de la halle à tresses blanches et de poissardes le poing sur la hanche! Puis, plus loin, ô miracle! une autre Fille de Madame Angot, et une autre encore. Madame Angot fait tous les jours des enfants. Napoléon 1er l'eût décorée. Mais au fait, non; car tous ses enfants sont des filles.

II

Ma foi! je me décide. Me voilà sous une tente où on lutte à main plate. J'entre. A moi les lutteurs! Je fouille dans ma poche. On refuse mon argent. Les spectateurs ne paient qu'en sortant, s'ils sont contents du spectacle. A la bonne heure! Sous la toile basse, à double pente, couvrant un assez vaste parallélogramme, sont assis des curieux, sur les épaules desquels d'autres curieux se penchent. Des blouses bleues partout. Beaucoup de gamins, croquant des choses crues, ricanant, se trémoussant, criant, glapissant. Au milieu, une espèce de rond-point sablé. C'est là qu'a lieu la lutte.

Mais, diable! il pleut encore sous cette tente. Oui, le sol est détrempé; on voit luire vaguement des flaques d'eau boueuse. La toile humide, lourde, saturée d'eau comme une éponge, laisse filtrer sur tous les chapeaux et sur toutes les casquettes de grosses gouttes. A des endroits, on dirait une gouttière. Et pas moyen d'ouvrir le plus petit en-tout-cas! Ce serait d'un mauvais goût suprême. On serait honni, hué, chassé peut-être. Résigne-toi, mon couvre-chef! O mon paletot, résigne-toi! Vous sécherez plus tard.

Un Hercule, en caleçon pailleté et en maillot blanc, interpelle la galerie et crie:

«Qui veut lutter, qui veut lutter contre Marc-Antoine Triceps? La lice est ouverte, engageons les paris.»

Un homme en blouse s'avance et se propose. Affaire entendue. En un clin d'oeil, il ôte blouse et chemise, et le voici qui se produit, nu jusqu'à la ceinture. Un hourra s'élève: «C'est Bibi! Vive Bibi! Bibi vaincra!»

On parie pour ou contre Bibi. Bibi tend la main à Marc-Antoine Triceps. Ils font un tour sans se perdre des yeux. Chacun se campe dans l'attitude du combat. Ils se joignent, ils se tâtent, ils se frottent. Ils se pétrissent les mains et les bras, en guise de prélude. Ils se saisissent, ils s'empoignent à bras-le-corps. Ils se soulèvent l'un l'autre. Ils se prennent à la tête, au cou, à la ceinture. Ils tombent à genoux, ils se relèvent. Ils sautent sur leurs jambes et se remettent en position. L'attaque recommence, plus vive, plus pressante. Les corps en sueur se tordent, se massent sous les étreintes. Ce sont des feintes, des parades, des fausses chutes, des reprises. Bibi tient Marc-Antoine sous lui, par les épaules. Marc-Antoine se retourne et Bibi le repince. La chair glisse, luit, se ramasse, s'étale, se tend.

Bibi recule jusqu'à la galerie. Puis il fait reculer Triceps. Grands cris! Bibi tient Marc-Antoine à la renverse, la tête et les jambes pendantes, la poitrine saillante, sur son genou. Il n'a qu'à retirer le genou, et Triceps est vaincu. Mais il a beau essayer, il ne peut, et Triceps lui glisse entre les bras, comme une couleuvre. Oh! ils y mettent de l'acharnement, à présent. Ils sont plus las, plus lourds, mais plus terribles. Hardi, Triceps! Bravo, Bibi! Hip! hop! Triceps est sur le sable.

Tumulte effroyable, clameurs universelles: «Il a touché! il a touché!»

Bibi se rhabille en deux temps, touche, lui, ses dix francs de mise ou de pari, et file victorieusement. Avale quelque chose de chaud, Bibi! Tu l'as bien mérité.

La lutte est finie; le défilé de la sortie commence; on monte de l'intérieur sur les planches des tréteaux, et on redescend à l'extérieur les marches de bois glissantes.

III

Où aller maintenant? Regardons. Les trois filles Angot se font concurrence. Toute la troupe s'exhibe sur le balcon de chacun des trois théâtres. Ange Pitou, en pèlerine et en bottes à revers, pose pour le torse et le jabot, à côté d'un Jocrisse soufflant dans un petit fifre noir aux sifflements suraigus, qui vous piquent le tympan comme des coups d'aiguille. Les Muscadins en cravate haute, en frac vert-pomme à longues basques tombantes et effilées, s'avancent, la grosse canne torse au poing, le grand chapeau en arcade sur les yeux, et des cheveux plein le visage. Près d'eux caracolent, sans monture, les hussards d'Augereau, coiffés sur l'oreille de leur petit tonneau. Choeur des conspirateurs, valse à l'orchestre. Passons. Entre les trois filles Angot, mon coeur balance. Je ne veux pas faire de jalouses.

Musée d'anatomie!… Passons encore. Je n'aime pas les squelettes; vive la crémation!

Cosmorama historique!… O Joseph II, ô Henri IV, ô tzar Alexandre! Je vous connais trop bien. Pas d'histoire! des histoires, s'il vous plaît.

Ékonoscope moderne! Fi donc, monsieur l'ékonoscope! Pourquoi n'avez-vous qu'un seul K? Faites-vous si peu de cas de vous-même? Vous et vos vues à travers un carreau rond, vous avez l'air trop sages; je cours aux Bayadères d'en face.

Bon! c'est encore une fille Angot. Encore des incroyables et des hussards à tresses et à petit tonneau. Une fille rousse, environnée d'une toison de gazes blanches, chiffonnées, déchirées par-ci par-là, voltige sur la galerie. Elle fait des ronds de jambe, des pointes, tourne, tourbillonne, et se livre à une foule d'exercices gracieux avec une visible satisfaction. En avant, la musique! Le tambour bat, le fifre pique, la trompette sonne; une autre déesse, brune celle-ci, en jupe très courte et très évasée, son maillot rose dessinant une jambe bien cambrée et une cuisse bien arrondie, agite gravement, à toute volée, une cloche aux clairs tintements, et, ce faisant, mord de tout son clavier dentaire dans un large morceau de flan. Je vous envoie un baiser, déesse.

Pénétrons-nous dans la grande ménagerie lozérienne, où règne et gouverne «l'illustre et intrépide dompteur»? Il est un peu tard. Allons plus loin.

Mais qu'est-ce qui siffle comme ça? Sur les planches se lit en grosses lettres cette inscription: «Histoire des bagnes.» Une machine à vapeur est installée sur les tréteaux. Un homme à larges côtelettes noires surveille la vapeur et la foule. La foule regarde et admire. La machine marche, siffle, siffle, siffle, et met en mouvement toute la boutique: l'orgue qui joue la Marche des Contrebandiers de Carmen, les petits forçats vêtus de rouge qui se courbent et se redressent entre les roues gigantesques, tels que des singes travestis, et l'homme à côtelettes noires, sévère comme le gouvernement. La vue du bagne moralise les populations. On l'espère du moins. De grands tableaux représentent des évasions maritimes, des condamnés suspendus à des échelles de corde, ramant dans une barque, nageant au sein des flots, et des soldats les traquant, les tenant en joue, les exterminant. Aimables visions, poétiques idées!

IV

Voilà qui est bien plus joli. Ce n'était que le bagne, c'est l'enfer maintenant. Oh! le beau Diable à sceptre en fourche, à couronne dentée, à large manteau de pourpre brodé de noir! Et comme il porte au front majestueusement, mais avec amabilité, ses petites cornes dorées! La musique des parades fait rage; le tumulte de la cohue augmente. Le Diable ne peut plus se faire entendre. Il se penche, rouge comme une forge, bouche énorme, voix enrouée, sur le public incrédule, étend le bras, ouvre sa main toute grande, replie le pouce dans la paume, et montrant, secouant, promenant en tous sens ses quatre gros doigts velus, avertit les passants que l'entrée en enfer ne coûte que quatre sous, quatre sous, quatre sous, quatre sous!!!!

Après l'enfer, le ciel. Voici la grotte de Lourdes, transformée en tir aux macarons. Quand on tape dans le noir, la boîte du fond s'ouvre, et une petite fille en costume pastoral apparaît. Au fond de la cabane est inscrite cette légende, dont les lettres forment un gracieux arc-en-paradis:

«Ouvrez-moi la porte des macarons, des fleurs et des mirlitons; la bergère vous les apporte.»

Des mirlitons au ciel! je croyais qu'on y était condamné à la harpe à perpétuité.

Mais il pleut de plus en plus fort, comme chez Nicolet! Nous voilà tous trempés. Entrons boire, au premier gîte venu, un bon verre de punch, entre ce Lusignan tout flambant, descendu d'une pendule dorée pour jouer Zaïre, et ce pauvre Pierrot tout blême, qui exprime d'une façon si expressive sa soif immense.

Allons, mes petits enfants, laissez-moi passer. Quittez, jeunes baladins en sevrage, quittez le joli ruisseau où vous vous êtes assis sans façon sur votre derrière pailleté. Voici un sou pour acheter de la consolation. Et dirigeons-nous vers l'odeur du dîner.

Adieu, filles Angot, forçats, héros, femmes rousses qui faites des pointes, femmes brunes qui sonnez la cloche en croquant du flan! Adieu, Hoche; adieu, ékonoscope humanitaire; adieu, ciel et enfer! J'ai hâte de suspendre mon paletot ruisselant à la patère familiale.

Mais vous êtes pittoresques, même et surtout sous la pluie, dans la boue; et je vous aime, ô saltimbanques du boulevard, ô les plus naïfs et les meilleurs des saltimbanques!

La Messe des Anges

I

La Messe des Anges se dit, comme on le sait, devant le cercueil des petits enfants.

Qui de nous n'y a assisté une fois au moins? Quand on est jeune, on y vient d'un coeur distrait; on pense à bien autre chose, en vérité. On s'étonne de ces cérémonies, de ces douleurs, de ces pleurs, de ces sanglots. Tout cela pour un petit être, né d'hier, qui savait à peine parler, et dont le chétif cadavre tient dans une bière à peine plus large qu'une boîte à violon!

Quand on a soi-même un enfant, l'impression est toute différente.

Voici. On rentre chez soi, on trouve une lettre bordée de noir, on lit ces mots si étrangement douloureux: «Vous êtes prié d'assister aux Convoi, Service et Enterrement de mademoiselle Blanche-Marie, décédée dans sa troisième année, chez ses parents. Laudate, pueri, Dominum!» Et ces simples lignes vous émeuvent jusqu'au fond du coeur. Subitement assombri, vous embrassez la chère et tendre fillette qui vous reste, à vous, qui vous sourit, un peu gênée par votre tristesse, et que la mort peut aussi, tout d'un coup, sans motif, irréparablement, arracher de vos bras.

Puis, vous allez à la Messe des Anges.

II

Au milieu du choeur apparaît le cercueil, tout petit sur de larges supports, et drapé de blanc. La flamme pâle des grands cierges tremble aux quatre coins.

A l'autel, le prêtre va et vient, se tourne et se retourne, joint les mains et s'agenouille, psalmodie un latin nasal et se recueille en des silences mesurés.

Sous les cierges, sept ou huit enfants de choeur, la calotte rouge sur le sommet de la tête, les cheveux plaqués au front, chantent, en faisant chacun leur mouvement machinal, autour d'un grand jeune homme barbu qui marque les temps en levant et en abaissant la main, et qui gourmande ses élèves à voix basse. Des diacres et des sous-diacres, enchâssés dans de grands sacs dorés d'étoffe droite et métallique, suivent de l'oeil et copient les mouvements du prêtre.

Un ténor à figure ronde et rasée enfle sa bouche d'harmonie; les deux autres musiciens, près de lui, regardent avec la plus parfaite indifférence, tantôt les notes noires et blanches perchées çà et là dans les cinq fils des cahiers à musique, tantôt les statues de marbre jauni ou les fresques un peu passées, que semble animer un rayon de soleil irisé par les vitraux.

Dans les stalles de bois luisant, qui encadrent le choeur de leurs deux rangées symétriques, s'échelonnent les proches parents de ce petit cercueil. Là, point de dames; deux doubles rangs d'habits noirs. Les dames sont dans la nef, un côté leur en est réservé; elles sont en grand deuil, courbent la tête, et quelques-unes pleurent. De l'autre côté sont les amis.

Par moment, du fond de l'église, une ombre triste et lente vient se joindre à l'assistance. Les nouveaux venus serrent silencieusement la main des premiers arrivés.

On se murmure un mot à l'oreille:

«De quoi est-elle donc morte?

—Oh! ne m'en parles pas. Les médecins n'ont rien pu faire; la maladie a été subite, cruelle. Un coup de vent qui souffle une flamme. Il y a huit jours, j'ai vu la chère petite en parfaite santé. Et comme elle était mignonne dans sa robe blanche brodée, avec ses fins cheveux blonds noués d'un ruban bleu! Sa gaîté rieuse et chantante était pleine d'aurore. Elle disait les mots avec un accent si simple et une si fraîche intensité d'expression, qu'il semblait qu'on les entendît pour la première fois. Les phrases les plus banales, les plus fanées, avaient l'air de refleurir sur ses lèvres; et quand on jasait avec elle, on se sentait au printemps.

—C'était un charme. Quel bon naturel! La dernière fois que je l'ai embrassée, elle m'a dit: Monsieur, vous avez un petit garçon. Amenez-le, je l'aimerai bien et nous jouerons ensemble! Je serai sa maman!

—Regardez le père! Il a l'air brisé!»

III

Le père! il est là, voyez-vous, dans la première stalle du choeur, pâle, les yeux rouges, la figure gonflée. Oui, il a réellement l'air accablé, brisé. Le chapeau à la main, correctement vêtu de noir, se levant et s'asseyant comme les autres au bruit que fait en tombant sur les dalles la hallebarde du suisse, sa douleur est d'autant plus poignante qu'elle est plus correcte et plus éteinte.

Le regard vague, il est tout absorbé par des visions intérieures; il suit un souvenir, un rêve; brusquement éveillé, il tressaille, il se demande si la funèbre réalité qui le ressaisit n'est pas un songe également, s'il est bien là pour son propre compte aujourd'hui, si c'est le deuil de son enfant qu'il mène, et s'il n'est pas venu, comme cela lui est déjà plusieurs fois arrivé, en ami, en étranger, pour un père autre que lui-même, pour un autre enfant que sa petite Marie.

Pendant une semaine, ô la terrible, la longue et lugubre semaine! il a suivi les progrès incessants de l'implacable maladie. Il a vu, jour par jour, l'âme frêle s'enfuir, insaisissable, du pauvre petit corps martyrisé. Il a vu les médecins pencher leurs cheveux blancs sur le berceau, et se retourner silencieusement vers lui en hochant la tête. Il a guetté, des nuits entières, un signe d'espoir et de renouveau, un regard plus clair, un sourire moins souffrant. Rien! L'enfant ne se plaignait seulement pas; elle avait l'expression mystérieusement résignée des innocents qui se sentent emportés du monde et de la vie. En la retrouvant toujours plus faible, toujours plus émaciée, il regardait alors autour de lui, il écoutait, il cherchait qui pouvait maltraiter ainsi sa fille, et ne voyant personne, n'entendant personne, dans le morne apaisement que l'on fait autour des malades, il se sentait frappé de stupeur, il restait là, sur une chaise, au chevet de l'enfant, sans parole, sans mouvement, la tête lourde, les yeux fixes.

Puis, un matin, tandis que le jour blafard, se glissant à travers volets et rideaux, isolait et atténuait la lueur jaune des lampes,—sans un bruit, sans un mouvement, sans un signe, sans un adieu, elle avait expiré.

De tant d'amour et de bonheur, de tant d'espérance, il n'était resté qu'un petit corps froid, inerte, un visage fermé, où le suprême sourire s'était figé, s'était glacé en des pâleurs d'ivoire. Une fleur flétrie, un parfum envolé! Et plus de traces de cette frêle existence, sauf dans la douleur, dans le désespoir, hélas! d'un père et d'une mère.

IV

Toutes ces choses reviennent maintenant, pendant cette Messe des Anges, à l'esprit de cet homme en noir, que vous voyez, le chapeau à la main, debout, dans la première stalle du choeur. Elles reviennent en leurs moindres détails, avec une netteté déchirante, cuisante. Il entend le son d'une voix faible, les sanglots convulsifs des crises, le bruit des pas du médecin qui se rapprochent, le son argentin et mouillé d'une cuiller dans un verre de tisane. Et pourtant, c'est à peine s'il peut admettre que tout cela se soit passé ainsi, que sa fille ait été malade et qu'elle soit morte. Hier, les gens des pompes funèbres sont venus; hier, on a pris mesure du mince cadavre de Marie; hier, on l'a habillée et parée pour la tombe; hier, on l'a déposée dans le cercueil. Mais il doute encore.

Il a dû les commander, les lettres noires! il a dû en donner la rédaction, chercher et compléter la liste de ses parents, de ses amis, des personnes connues par lui; il ne voulait pas faire d'impolitesses. Il a dû conférer avec un homme d'affaires pour le cimetière, avec un prêtre pour le service mortuaire. Mais il doute toujours.

En vain le cercueil est là, devant lui, drapé de blanc, au milieu du choeur; en vain les cierges brûlent, tandis que la musique sourde et pleurante l'enveloppe, le pénètre; vainement l'assistance en deuil, convoquée par lui, le regarde avec une sympathique tristesse, et vainement il se sent lui-même brisé de douleur: il se refuse toujours, toujours, à concevoir que sa fille soit morte, morte pour ne plus revenir.

C'est qu'aussi les bons moments, qui ont précédé cette semaine sinistre, cette semaine fatale, le reprennent tout d'un coup avec tant de caresse! Son mariage, les premières entrevues, la robe blanche de la mariée au jour des noces, les chants et les fleurs de l'église, alors parée et rayonnante, le repas du soir autour de la grande table longue, le rubis des vins vieux qui tremble dans le fin cristal aux doigts mal assurés des vieux parents, et la première valse, et les premiers abandons, tout cela revit, réel, distinct, clair, sur le fond sombre de son désespoir. Puis c'est la jeune femme qui se sent devenir mère; ce sont les soins, les attentions dont chacun l'entoure, l'anxiété et les cris aigus de l'enfantement, le regard apaisé, triomphal, de la faible accouchée sur la chère petite créature qui vient de sortir d'elle, qui, aveugle encore et presque sans organes, déjà pourtant souffre et vagit, et que l'on consolera, et que l'on aura tant de bonheur à consoler, à rendre heureuse et digne d'amour!

Ensuite passent trois années de contentement, de félicité. Elle voit, elle parle, la chère enfant! Elle apprend à jaser, à sourire, à aimer. O les belles toilettes mignonnes, depuis la longue pelisse blanche des premiers jours jusqu'à la fine jupe écossaise, très élégante, qu'elle portait le mois dernier! O les beaux petits souliers bleus, les beaux petits bonnets à ruches! Et les premiers joujoux, le mouton qui bêle, le lapin qui joue du tambour, le chemin de fer minuscule où monte et descend la file des wagons de métal léger, aux étroites fenêtres et aux caisses peintes en vert! Et l'avènement de la poupée, et les joyeux ébats sur le tapis bariolé de la chambre à coucher, et les dînettes sur la chaise haute, à table, entre père et mère! Et les baisers à la ronde, et les recommandations d'être bien sage et de s'endormir bien tranquillement, à neuf heures, avec la poupée rose!

Tout ce bonheur-là n'a-t-il été qu'un rêve, une illusion fugitive?

Le rêve, n'est-ce pas plutôt cet affreux cauchemar de huit jours et cette funèbre cérémonie qui se poursuit, qui s'achève?

V

Elle s'achève, hélas! et le doute n'est pas possible. La réalité, c'est la mort, c'est le désespoir. On conduit le père au catafalque, on lui donne le goupillon, et ses jambes fléchissent quand il jette l'eau bénite sur le coffre étroit où gît inanimé ce qu'il aimait le plus au monde. Le défilé commence; chacun vient serrer la main à l'infortuné qui voudrait être seul. C'est interminable; et les larmes lui montent aux yeux, quand il voit les femmes, l'une après l'autre, le regarder en pleurant.

On emporte la bière. La voilà hissée sur la voiture, il n'a pas fallu grand effort; et voilà cet homme, il y a huit jours le plus heureux des hommes, qui chemine, tête nue sous le ciel gris, le long des rues boueuses, derrière le lent corbillard, dans la pleine conscience de son irrémédiable malheur.

La mère est restée à la maison, affaissée, immobile. Elle pleure, elle prie. On lui parle, mais elle n'écoute pas. Elle a les mains jointes et regarde fixement devant elle. On a peur qu'elle ne meure de cette mort, qu'elle ne suive l'enfant parti. Toutefois, elle se consolera peut-être plus vite et mieux que le père. Elle a la religion. Elle croit à une éternité où l'on retrouve tout ce qu'on a perdu.

Mais lui, lui n'est pas un être de sentiment; il est un être de raison, il sait. Il a compris dès longtemps que toutes nos visions d'immortalité ne sont que de frêles hypothèses, sinon de pures chimères. Il ne croit plus aux mirages. Allez donc lui dire que madame la Vierge attend là-haut, dans une étoile, les petites filles mortes, et les fait jouer avec l'enfant Jésus en blouse d'or! Il sourira tristement. Pour lui, cela n'est pas, cela ne peut pas être.

Sa tête se perd. Le cerveau vide, les yeux vagues, il monte le long chemin pavé qui mène au cimetière. Il se rappelle soudain, dans des lueurs intenses de mémoire, des coïncidences, des réflexions faites jadis; il se rappelle le pressentiment qui lui serra le coeur, un jour, en voyant un pauvre homme, humblement vêtu, suivre tout seul, à pied, un tout petit, tout petit cercueil, que portaient, en se dandinant sous le poids, deux croque-morts à uniforme noir usé et à chapeau luisant, dont le premier mangeait, chemin faisant, une pomme rouge;—un tout petit, tout petit cercueil blanc, sur lequel il y avait deux bouquets de violettes d'un sou. Il s'était demandé, alors, ce qu'éprouvait le pauvre homme qui marchait derrière; et le pauvre homme, aujourd'hui, c'est lui-même. Hélas! le cortège piétine, bourdonne à sa suite, et les passants se découvrent et s'arrêtent pour voir, comme lui jadis, ce deuil et cette douleur.

Et pourtant il n'arrivera que trop tôt au cimetière. Pauvre père! qui donc vous consolera maintenant des amers soucis de la vie ingrate qu'on mène en notre âpre siècle, des luttes acharnées, des fausses amitiés, des calomnies, des vols, des ingratitudes et des banalités écoeurantes? A quoi bon travailler, à quoi bon gagner de l'argent ou de la gloire, maintenant? N'êtes-vous pas ruiné, ruiné dans l'âme?

Il cherche pour quelle fin le destin veut que ces petits enfants, qui nous sont si chers et qui sont si innocents, souffrent et meurent. Et puis, malgré tout, lentement, irrésistiblement, il se prend à penser que pas une parcelle d'amour ne doit se perdre ici-bas,—qu'il vaut mieux avoir aimé et avoir vu fuir ce qu'on aimait, que n'avoir pas aimé du tout,—et que la loi universelle, quelles que soient les apparences contraires, doit être justice, bonté, bonheur.

Autrement, pourquoi l'univers, pourquoi l'existence?

La Renaissance artistique et littéraire. 22 mars 1873.

Les Derniers Jours de Pécuchet

Avril 1883.

I

Vous connaissez tous Pécuchet, l'illustre Pécuchet, l'inséparable ami du non moins illustre Bouvard, le Pécuchet de Gustave Flaubert.

Et vous savez, n'est-il pas vrai, que le grand romancier normand n'a pas fini l'histoire de ces modernes émules d'Oreste et Pylade, par la bonne, ou plutôt par la mauvaise raison, qu'il a rendu le dernier soupir avant d'avoir pu compléter son manuscrit.

Mais ce que vous ne savez peut-être point, c'est que, Flaubert fut-il toujours de ce monde, l'histoire de Pécuchet ne pourrait, aujourd'hui même, être terminée.

Ce que vous ne savez peut-être point, c'est qu'en 1883 Pécuchet vit encore.

«Pécuchet! dites-vous avec une hilarité sceptique. Pécuchet! reprenez-vous en goguenardant. Mais si! nous savons que Pécuchet n'est pas mort. Pécuchet n'est-il pas immortel?»

Immortel, il se peut que notre homme le soit, moralement parlant. Mais il ne s'agit pas de cela. Il ne s'agit ni de vie spirituelle ni d'éternité littéraire. Ce que je veux dire, c'est que vraiment, réellement, authentiquement, Pécuchet n'a pas cessé d'exister; c'est que Pécuchet respire; c'est que Pécuchet va, vient, sent, entend, voit, boit, mange, digère, se mouche, se couche, se lève, et copie, copie toujours, comme toujours il copia, car le bonhomme n'est guère autre chose, vous vous en souvenez assurément, qu'une vivante machine à copier.

Oui, Pécuchet subsiste en chair, en os et en esprit. C'est un fait.
C'est une source non tarie de documents humains.

Ah! vous dressez l'oreille. D'incrédule vous devenez curieux. Ça vous intrigue. Il faut vous raconter ça.

Je ne demande pas mieux.

II

Le hasard me conduisit, il y a quelques jours, vers les déclivités de la Montagne Sainte-Geneviève, en ce point où le Paris provincial d'outre-Seine a été récemment éventré par l'ouverture de larges voies nouvelles.

Tout dépaysé, j'errais à l'aventure; et je constatais, avec un étonnement triste, l'aspect violemment transformé des choses et des lieux. Dans les temps déjà si lointains de notre insoucieuse jeunesse, à la place de ce boulevard vide et béant, il y avait là un fouillis inextricable de ruelles antiques, de maisons noires et ridées, à pignons et à tourelles.

Chaque façade avait alors son individualité, son caractère. La vétusté même de ces murs plusieurs fois centenaires offrait un charme mystérieux; ils semblaient imprégnés d'humanité vive, d'humanité pensive, d'humanité militante et souffrante. Ils avaient été dorés et brunis par tant de soleils disparus, par tant d'ombres envolées! Le flux et le reflux des jours et des ans s'y étaient traînés tant de fois! On y évoquait tant de choses et tant de pensées!

A travers la poussière du plâtre et les éclats de pierre des chantiers, j'avançais à pas lents, peiné de voir la froide et rude banalité remplacer partout les libres manifestations de la vie ondoyante et diverse. O les grandes maisons carrées, massives, anonymes, uniformes, alignées sous le paratonnerre comme des Prussiens sous le casque à pointe, vastes et plates comme la Poméranie, bêtes comme les cadavres échoués des moutons de Panurge, roides comme des abstractions géométriques, sans grâce, sans élan, sans vie, sans âme, avec leurs balcons à écriteaux et leurs carreaux barbouillés par les peintres, avec leurs cafés bleus, leurs traiteurs rouges, leurs musées de monstruosités médicales et leurs femmes géantes à jambes éléphantesques, honorées sur le tableau-affiche de la visite de plusieurs têtes couronnées! O la tristesse accablante des grandes maisons neuves, de ces grandes maisons funèbres comme des caveaux, nues et glacées comme la mort!

Navré, je baissai les yeux pour ne plus rien voir de ce désolant spectacle. Pendant quelques minutes, je suivis machinalement la chaussée, livré tout entier aux réflexions amères et aux turbulents souvenirs, qui se disputaient dans une brume mélancolique les cellules sans phosphorescence de mon cerveau désenchanté! Mais bientôt, cette bataille intime ne me réjouissant guère, je relevai le nez pour chercher au dehors quelque diversion.

III

La rue montante tournait brusquement, formant un coude. Ce coude était accentué, d'un côté, par le mur d'un petit jardin plein d'acacias maigres, puis par une palissade fermant un terrain vague; de l'autre côté, par deux hautes bâtisses à porte cochère. Sur la première porte cochère, on lisait en lettres d'or: Institution Tatin; sur la seconde, en lettres noires: Institution Ransure.

A l'endroit où la palissade joignait le mur du petit jardin, en face des portes cochères, s'élevait, établie et calée je ne sais comment, une mince échoppe en planches de diverses couleurs également décolorées. L'échoppe était percée d'une porte basse et d'une fenêtre étroite. Quand je relevai la tête, je me trouvais juste devant la croisée, si bien que l'inscription, collée en dedans, au carreau supérieur, m'entra tout droit dans les yeux et dans le cerveau.

Cette inscription offrait, en capitales manuscrites, ces deux mots:

ÉCRIVAIN ICI

Une seconde inscription, tout à côté, à l'autre carreau, en capitales identiques, portait:

ÉCRIVAIN PUBLIC

Une autre, en plus petits caractères:

LETTRES A PARTIR DE 0 Fr. 50

Une autre, en caractères plus petits encore:

L'écrivain ne fait pas de lettres anonymes.

Une dernière (c'était la bonne, c'était le bouquet!) présentait ces trois lignes étonnantes, ces trois lignes mémorables, ces trois lignes sans pareilles:

PENSUMS.
GRECS, LATINS ET FRANÇAIS

Les rêves, les pensées, les spéculations, les délires, que ces lignes magiques éveillèrent en moi, vous les devinez.

Je restai cloué sur place, la bouche bée, les yeux ronds.

Pensums grecs, latins et français! Je ne pouvais détacher mes regards de ce nouveau Mane, Thecel, Pharès. J'étais en extase.

Puis la réaction se fit. Ma lèvre inférieure devint dédaigneuse. Pourquoi ce prétentieux écrivain avait-il oublié les pensums hébreux? Pourquoi les pensums anglais, russes, chinois, allemands, italiens, hongrois, espagnols, japonais, arabes, algonquins, nègres, patagons, et tous les autres pensums en langues mortes, vivantes, ou à naître, ne figuraient-ils pas sur l'écriteau?

Écriteau vraiment dérisoire.

Et pourquoi pas, en outre, la langue des oiseaux, la langue des chiens et la langue des grenouilles, dont il est parlé en de vieux livres de légendes?

Trois fois dérisoire écriteau!

Un instant de réflexion me rendit tout entier à mon premier enthousiasme; et je me sentis, pour tout de bon, repincé par le pensum latin, contrepincé par le pensum grec.

Un point d'interrogation, un nouveau point d'interrogation, surgit des profondeurs de ma pensée: «Quel peut être ce triple entrepreneur de classiques pensums, ce bachelier public à trois becs de plume, cette trinité en échoppe? D'où sort ce pauvre et savant serviteur des écoliers paresseux et bavards? Après quel inénarrable naufrage est-il venu s'échouer au bord de ce trottoir? Quel cataclysme a réduit cet être bien élevé à prendre l'état de pensummier?

Mystère! je rêvai, rêvai, rêvai. L'inventeur de l'écriteau n'avait-il pas autant d'imagination que d'instruction, autant d'audace que d'imagination? Afficher une entreprise de pensums français à cinquante pas de la Sorbonne, à la barbe ou au menton rasé de tout un monde de proviseurs, recteurs, inspecteurs, professeurs, répétiteurs et pions, c'était déjà joli. Mais y joindre le pensum latin, n'était-ce pas superbe? Et y ajouter le pensum grec, n'était-ce pas majestueux, sublime, beau comme l'antique?

Ce savant inspiré et hardi, ce génie original et serviable, je brûlai du désir immodéré de le voir, de le connaître, de le pénétrer. Il me le fallait. J'ouvris avidement la porte de l'échoppe; et le coeur battant comme à un premier rendez-vous d'amour, j'entrai.

IV

C'était tout petit, mais fort bien aménagé. Ordre et propreté. Des planches, des casiers, deux chaises, une table. Sur la table, tout ce qu'il faut pour tout écrire et effacer tout. Devant la table, un vieux fauteuil en cuir. Dans les bras du fauteuil, un homme, non! un monsieur, grave, bien assis, jeune encore quoique très vieux, armé de lunettes miroitantes, et coiffé d'une calotte noire qui laissait descendre sur chaque tempe une mèche plate de cheveux poivre et sel.

Je le contemplai. D'un geste affable et digne, il m'offrit une des deux chaises. Je la pris, sans cesser de le contempler. Il se sentit vaguement gêné. Muet, je le contemplai toujours. Il rougit. Je le contemplai impitoyablement. Il toussa. Je maintins ma contemplation. Il ôta sa calotte, il semblait avoir envie de pleurer. Mon regard ne le lâchait pas.

Mais, tandis que mes yeux restaient fixés sur lui, mon imagination allait, trottait, courait, galopait, prenait le mors aux dents, m'emportait en pleine fantaisie.

Cet homme transcendant, cet inventeur à calotte noire et à mèches plates, cet être sublime et timide, me disais-je tout bas, à quelle espèce appartient-il?

O Hommes-Athéniens, ô Peuple et Sénat de Rome, ô Quirites, ô
Pères-Conscrits, révélez-moi son passé, ouvrez-moi son coeur!

Serait-ce le Juif-Errant, après une commutation de peine? Non! non! car il ferait aussi des pensums juifs et chaldéens.

Serait-ce un espion borusse? Ils savent toutes les langues, ces Allemands. Non! il aurait affiché des pensums sanscrits. Son érudition l'aurait trahi.

Qu'est-ce donc enfin que cet homme?

Un fou? Il n'en a pas l'air. Et puis, sa femme, sa fille, son gendre ou sa belle-mère l'aurait déjà fait enfermer dans un asile.

Est-ce un lord anglais qui tient un pari?

Sort-il d'un conte d'Hoffmann ou d'une nouvelle d'Edgar Poe?

Existe-t-il réellement?

Ou n'est-il qu'un fantôme, une erreur des sens, un mirage, un spectre, une hallucination?

J'avais la tête en feu. Je ne pus me contenir plus longtemps. Pour voir si l'homme existait en réalité, je lui pris le bras brusquement.

Il jeta un cri.

Je ne m'étais pas trompé, il vivait.

Je reconquis sur-le-champ toute ma placidité. J'avançai ma chaise. Il s'était reculé; il me considérait avec défiance, et même avec un peu d'effarement. Je lui fis un sourire. Il fallait le calmer.

Or, j'allais, à cet effet, lui adresser onctueusement la parole, quand, tout d'un coup, un éclair me traversa l'esprit.

«Pécuchet!» m'écriai-je.

De stupéfaction, il laissa tomber sur sa cuisse, et de sa cuisse à terre, sa majestueuse plume d'oie.

«D'où… d'où… d'où me connaissez-vous?» s'écria-t-il.

C'était bien la voix forte, caverneuse, dont parle Flaubert. C'était bien notre homme. C'était Pécuchet.

Tel vous l'avez vu dans le roman, tel il se tenait là, devant moi, sous mes yeux, dans l'échoppe, entre la table à tout écrire et la fenêtre portant l'annonce des pensums classiques et l'annonce des lettres non anonymes.

«Non anonymes! pensai-je. Honnête Pécuchet, je te reconnais-là.»

Et réfléchissant, je lui dis:

«Comment faites-vous pour savoir si les lettres sont anonymes ou ne le sont pas? Le premier venu ne peut-il point vous faire mouler un faux nom au bas de la missive. En ce cas, c'est comme s'il n'y avait aucune signature; c'est l'anonymat avec circonstances aggravantes.

—Je fais mon devoir, répondit héroïquement Pécuchet. Que les autres fassent le leur! Advienne que pourra!

—Et rédigez-vous toutes les lettres signées, même celles dont pourraient s'alarmer la pudeur, le bon goût et la morale?

—La morale, le bon goût et la pudeur n'ont jamais eu à se plaindre de moi, monsieur!

—Et comment discernez-vous, par exemple, les lettres écrites pour le bon motif des lettres écrites pour un motif différent?

—On voit cela à la figure des gens. On est un peu philosophe. On laisse le reste aux dieux.»

V

Vive Pécuchet! Décidément c'était lui, corps et âme. Je reconnus sur sa table et sur ses tablettes l'Encyclopédie Roret, le Manuel du Magnétiseur, le Fénelon, les deux noix de coco. Il avait sur le dos sa vieille camisole en indienne. Ses jambes, prises comme autrefois en des tuyaux de lasting noir, manquaient, comme autrefois, de proportion avec le buste. Il semblait toujours porter perruque, tant ses mèches tombaient plates de son crâne élevé! Son nez descendait plus bas que jamais. Il avait conservé, revu et augmenté, cet air sérieux qui, dès le premier abord, frappa, conquit Bouvard.

«Au fait, qu'est-il devenu, Bouvard? Car vous voilà seul.

—Hélas! ne m'en parlez pas. Pauvre ami!

—Eh quoi?

—Je suis veuf de lui!»

Pécuchet eut une larme.

«Cela a dû être bien triste pour vous. Comment a-t-il succombé?»

Pécuchet eut un sanglot.

«Il était de la Commune. Il a été fusillé au Luxembourg.»

A mon tour, je fus suffoqué par l'étonnement. Bouvard fédéré, Bouvard fusillé! Le bon, le gai, le rond Bouvard, Bouvard le rabelaisien!

Ce n'était que trop vrai. L'optimisme de Bouvard avait tourné à l'aigre. Affolé par le siège de Paris, par Ducrot et Trochu, par les trois Jules, par Champigny et Buzenval, par la viande de cheval et le pain de son, par la poudre et la famine, par l'armistice et la capitulation, Bouvard, réfugié avec Pécuchet dans la capitale, Bouvard était devenu enragé.

Il avait été élu à je ne sais quel grade, à je ne sais quelle fonction.

Il était entré, comme les autres, à l'Hôtel-de-Ville.

Il avait, comme les autres, fait des discours, des motions.

Comme les autres, il avait été mis en prison.

Puis, il avait été mis en liberté.

Il avait été fait général.

Il s'était battu.

Il avait désespéré.

Il avait voulu mourir.

Il était tombé, blessé à l'épaule, derrière une barricade.

On l'avait relevé, pour le juger et le fusiller.

On lui avait tiré le coup de grâce dans l'oreille gauche.

Et il avait rendu l'âme, en criant: «C'est la fin de tout!»

Pécuchet me raconta mélancoliquement ces choses mélancoliques.

«Bouvard, vous le voyez, a renié au dernier jour l'idéal de sa vie entière, fit-il en terminant. Bouvard est mort, la Révolution dans le coeur. Il avait brusquement répudié ses idées pour adopter les miennes. N'est-ce pas étrange?

—Étrange!

—Et comment expliquerez-vous qu'en même temps, moi, Pécuchet, j'ai répudié mes idées pour adopter les siennes? J'ai été subitement envahi par ses convictions comme par un déluge. L'homme antérieur est resté noyé sous le flot torrentiel; il en est sorti un Pécuchet tout nouveau, un Pécuchet bouvardé et bouvardant. Je croyais à l'imminente invasion de l'industrialisme américain, au règne prochain du pignouflisme universel. Et maintenant j'ai foi dans le progrès indéfini, dans l'harmonie des mondes. L'âme de Bouvard a émigré en moi, comme en lui émigra mon âme. Bouvard m'apparaît tous les jours après déjeuner. Je rêve de lui trois nuits sur quatre. J'ai des convictions philanthropiques. Je théorise suavement, je suis tendrement illuminé. L'avenir ne se dresse plus devant moi comme une vaste ribote d'ouvriers. Je me sens devenir dieu, le dieu Pécuchet.»