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À se tordre: Histoires chatnoiresques

Chapter 12: II
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About This Book

A series of short, comic vignettes that deploy absurdity, wordplay and dark farce to lampoon everyday types and situations. Episodes range from affectionate portraits of eccentric local characters—such as a languid customs guard who amuses himself by assigning playful professional nicknames to children—to outlandish fables about animals and grotesque mishaps where cleverness and misfortune collide. Each piece favors tight, episodic construction, relying on ironic reversals, puns and surreal detail to extract humor and occasional melancholy, producing a miscellany that alternates light satire with macabre or whimsical surprises.

« En même temps que moi se présentait un pauvre diable aussi piteusement accoutré que j'étais bien vêtu. Au point de vue scientifique, il était à peu près de ma force. Eh bien! lui, il fut reçu! J'attribuai mon échec et son succès à nos tenues différentes. Les examinateurs avaient eu pitié du pauvre jeune homme. Ils avaient pensé, peut-être, aux parents de province, besogneux, se saignant aux quatre veines pour payer les études du garçon à Paris. Un échec, c'est du temps perdu, de gros frais qui se prolongent, de plus en plus coûteux. Évidemment, de bonnes idées pitoyables leur étaient venues, à ces examinateurs, qui sont des hommes, après tout, et voilà pourquoi le pauvre bougre était reçu, tandis que moi, le fils de famille, j'étais invité à me représenter à la prochaine session.

« Cette leçon, comme tu penses bien, ne fut pas perdue. Je me composai, avec un soin, un tact, une habileté dont tu n'as pas idée, une garde-robe plus que modeste que je ne revêtais qu'aux jours d'examen: ce costume, tu l'as vu précisément le dernier jour où je l'ai porté, le jour de ma thèse. Tu me croiras si tu veux, j'ai vu un vieux dur à cuire de professeur essuyer une larme à la vue de mon minable complet. Il m'aurait fait blanchir une boule à son compte, plutôt que de me refuser, cet excellent homme.

—Tout cela est fort joli, objectai-je, mais ce n'est pas en enfilant une vieille redingote, tous les ans, au mois de juillet, qu'on apprend à guérir l'humanité de tous les maux qui l'accablent.

—La médecine, mon cher, n'est pas une affaire de science: c'est une affaire de veine. Ainsi, il m'est arrivé plusieurs fois de commettre des erreurs de diagnostic, mais, tu sais, des erreurs à foudroyer un troupeau de rhinocéros; eh bien! c'est précisément dans ces cas-là que j'ai obtenu des guérisons que mes confrères eux-mêmes n'ont pas hésité à qualifier de miraculeuses.

PAS DE SUITE DANS LES IDEES

I

Il la rencontra un jour dans la rue, et la suivit jusque chez elle. À distance et respectueusement.

Il n'était pourtant pas timide ni maladroit, mais cette jeune femme lui semblait si vertueuse, si paisiblement honnête, qu'il se serait fait un crime de troubler, même superficiellement, cette belle tranquillité!

Et c'était bien malheureux, car il ne se souvenait pas avoir jamais rencontré une plus jolie fille, lui qui en avait tant vu et qui les aimait tant.

Jeune fille ou jeune femme, on n'aurait pas su dire, mais, en tout cas, une adorable créature.

Une robe très simple, de laine, moulait la taille jeune et souple.

Une voilette embrumait la physionomie, qu'on devinait délicate et distinguée.

Entre le col de la robe et le bas de la voilette apparaissait un morceau de cou, un tout petit morceau.

Et cet échantillon de peau blanche, fraîche, donnait au jeune homme une furieuse envie de s'informer si le reste était conforme.

Il n'osa pas.

Lentement, et non sans majesté, elle rentra chez elle.

Lui resta sur le trottoir, plus troublé qu'il ne voulait se l'avouer.

—Nom d'un chien! disait-il, la belle fille!

Il étouffa un soupir:

—Quel dommage que ce soit une honnête femme!

Il mit beaucoup de complaisance personnelle à la revoir, le lendemain et les jours suivants.

Il la suivit longtemps avec une admiration croissante et un respect qui ne se démentit jamais.

Et chaque fois, quand elle rentrait chez elle, lui restait sur le trottoir, tout bête, et murmurait:

—Quel dommage que ce soit une honnête femme!

II

Vers la mi-avril de l'année dernière, il ne la rencontra plus.

—Tiens! se dit-il, elle a déménagé.

—Tant mieux, ajouta-t-il, je commençais à en être sérieusement toqué.

—Tant mieux, fit-il encore, en manière de conclusion.

Et pourtant, l'image de la jolie personne ne disparut jamais complètement de son cœur.

Surtout le petit morceau de cou, près de l'oreille, qu'on apercevait entre le col de la robe et le bas de la voilette, s'obstinait à lui trottiner par le cerveau.

Vingt fois, il forma le projet de s'informer de la nouvelle adresse.

Vingt fois, une pièce de cent sous dans la main, il s'approcha de l'ancienne demeure, afin d'interroger le concierge.

Mais, au dernier moment, il reculait et s'éloignait, remettant dans sa poche l'écu séducteur.

Le hasard, ce grand concierge, se chargea de remettre en présence ces deux êtres, le jeune homme si amoureux et la jeune fille si pure.

Mais, hélas! la jeune fille si pure n'était plus pure du tout.

Elle était devenue cocotte.

Et toujours jolie, avec ça!

Bien plus jolie qu'avant, même!

Et effrontée!

C'était à l'Eden.

Elle marcha toute la soirée, et marcha dédaigneuse du spectacle.

Lui, la suivit comme autrefois, admiratif et respectueux.

À plusieurs reprises, elle but du champagne avec des messieurs.

Lui, attendait à la table voisine.

Mais ce fut du champagne sans conséquence.

Car, un peu avant la fin de la représentation, elle sortit seule et rentra seule chez elle, à pied, lentement, comme autrefois, et non sans majesté.

Quand la porte de la maison se fut refermée, lui resta tout bête, sur le trottoir.

Il étouffa un soupir et murmura:

Quel dommage que ce soit une grue!

LE COMBLE DU DARWINISME

Je n'ai pas toujours été le vieillard quinteux et cacochyme que vous connaissez aujourd'hui, jeunes gens.

Des temps furent où je scintillais de grâce et de beauté.

Les demoiselles s'écriaient toutes, en me voyant passer: « Oh! le charmant garçon! Et comme il doit être comme il faut! » Ce en quoi les demoiselles se trompaient étrangement, car je ne fus jamais comme il faut, même aux temps les plus reculés de ma prime jeunesse.

À cette époque, la muse de la Prose n'avait que légèrement effleuré, du bout de son aile vague, mon front d'ivoire.

D'ailleurs, la nature de mes occupations était peu faite pour m'impulser vers d'aériennes fantaisies.

Je me préparais, par un stage pratique dans les meilleures maisons de Paris, à l'exercice de cette profession tant décriée où s'illustrèrent, au XVIIe siècle, M. Fleurant, et, de nos jours, l'espiègle Fenayrou.

Dois-je ajouter que le seul fait de mon entrée dans une pharmacie déterminait les plus imminentes catastrophes et les plus irrémédiables?

Mon patron devenait rapidement étonné, puis inquiet, et enfin insane, dément parfois.

Quant à la clientèle, une forte partie était fauchée par un trépas prématuré; l'autre, manifestant de véhémentes méfiances, s'adressait ailleurs.

Bref, je tramais dans les plis de mon veston le spectre de la faillite, la faillite au sourire vert.

Je possédais un scepticisme effroyable à l'égard des matières vénéneuses; j'éprouvais une horreur instinctive pour les centigrammes et les milligrammes, que j'estimais si misérables! Ah, parlez-moi des grammes.

Et il m'advint souvent d'ajouter copieusement les plus redoutables toxiques à des préparations réputées anodines jusqu'alors.

J'aimais surtout faire des veuves: une idée à moi.

Dès qu'une cliente un peu gentille se présentait à l'officine, porteuse d'une ordonnance:

—Qui est-ce que vous avez donc de malade, chez vous, madame?

—C'est mon mari, monsieur… Oh! ce n'est pas grave… Un petit enrouement.

Alors je me disais: « Ah! il est enroué, ton mari? Eh bien! Je me charge de lui rendre la pureté de son organe. » Et il était bien rare, le surlendemain, de ne pas rencontrer un enterrement dans le quartier.

C'était le bon temps!

Dans une pharmacie où je me trouvais vers cette époque ou à peu près, j'étais doué d'un patron qui aurait pu rendre des points à madame Benoîton. Toujours sorti.

J'aimais autant cela, n'ayant jamais été friand de surveillance incessante.

Chaque jour, dans l'après-midi, une espèce de vieux serin, rentier dans le quartier, ennemi du progrès, clérical enragé, venait tailler avec moi d'interminables bavettes, dont Darwin était le sujet principal.

Mon vieux serin considérait Darwin comme un grand coupable et ne parlait rien moins que de le pendre. (Darwin n'était pas encore mort, à ce moment-là.)

Moi, je lui répondais que Bossuet était un drôle et que, si je savais où se trouvait sa tombe, j'irais la souiller d'excréments.

Et des après-midi entiers s'écoulaient à causer adaptation, sélection, transformisme, hérédité.

—Vous avez beau dire, criait le vieux serin, c'est la Providence qui crée tel ou tel organe pour telle ou telle fonction!

—C'est pas vrai, répliquais-je passionnément, votre Providence est une grande dinde. C'est le milieu qui transforme l'organe, et l'adapte à la fonction.

—Votre Darwin est une canaille!

—Votre Fénelon est un singe!

Pendant nos discussions pseudo scientifiques, je vous laisse à penser comme les prescriptions étaient consciencieusement exécutées.

Je me rappelle notamment un pauvre monsieur qui arriva au moment le plus chaud, avec une ordonnance comportant deux médicaments: 1º une eau quelconque pour se frictionner le cuir chevelu; 2º un sirop pour se purifier le sang.

Huit jours après, le pauvre monsieur revenait avec son ordonnance et ses bouteilles vides.

—Ça va beaucoup mieux, fit-il, mais, nom d'un chien! C'est effrayant ce que ça poisse les cheveux, cette cochonnerie-là! Et ce que ça arrange les chapeaux!

Je jetai un coup d'œil sur les bouteilles.

Horreur! Je m'étais trompé d'étiquettes.

Le pauvre homme avait bu la lotion et s'était consciencieusement frictionné la tête avec le sirop.

—Ma foi, me dis-je, puisque ça lui a réussi, continuons.

J'appris depuis que ce pauvre monsieur, qui avait une maladie du cuir chevelu réputée incurable, s'était trouvé radicalement guéri, au bout d'un mois de ce traitement à l'envers.

(Je soumets le cas à l'Académie de médecine.)

Le vieux serin dont j'ai parlé plus haut possédait un chien mouton tout blanc dont il était très fier et qu'il appelait Black, sans doute parce que black signifie noir en anglais.

Un beau jour, Black éprouva des démangeaisons, et le vieux serin me demanda ce qu'on pourrait bien faire contre cet inconvénient.

Je conseillai un bain sulfureux.

Justement, il y avait dans le quartier un vétérinaire qui, un jour par semaine, administrait un bain sulfureux collectif aux chiens de sa clientèle.

Le vieux serin conduisit Black au bain et alla faire un tour pendant l'opération.

Quand il revint, plus de Black.

Mais un chien mouton, d'un noir superbe, de la taille et de la forme de
Black, s'obstinant à lui lécher les mains d'un air inquiet.

Le vieux serin s'écriait: « Veux-tu fiche le camp, sale bête! Black,
Black, psst! »

Et, en effet, c'était bien lui, le Black, mais noirci; comment?

Le vétérinaire n'y comprenait rien.

Ce n'était pas la faute du bain, puisque les autres chiens gardaient leur couleur naturelle. Alors quoi?

Le vieux serin vint me consulter.

Je parus réfléchir, et, subitement, comme inspiré

—Nierez-vous, maintenant, m'écriai-je, la théorie de Darwin? Non seulement les animaux s'adaptent à leur fonction, mais encore au nom qu'ils portent. Vous avez baptisé votre chien Black, et il était inéluctable qu'il devînt noir.

Le vieux serin me demanda si, par hasard, je ne me fichais pas de lui, et il partit sans attendre la réponse.

Je peux bien vous le dire, à vous, comment la chose s'était passée.

Le matin du jour où Black devait prendre son bain, j'avais attiré le fidèle animal dans le laboratoire et, là, je l'avais amplement arrosé d'acétate de plomb.

Or, on sait que le rapprochement d'un sel de plomb avec un sulfure détermine la formation d'un sulfure de plomb, substance plus noire que les houilles à Taupin.

Je ne revis jamais le vieux serin, mais, à ma grande joie, je ne cessai d'apercevoir Black dans le quartier.

Du beau noir dû à ma chimie, sa toison passa à des gris malpropres, puis à des blancs sales, et ce ne fut que longtemps après qu'elle recouvra son albe immaculation.

POUR EN AVOIR LE CŒUR NET

Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opéra.

Lui, un gommeux quelconque, aux souliers plats, relevés et pointus, aux vêtements étriqués, comme s'il avait dû sangloter pour les obtenir; en un mot, un de nos joyeux rétrécis.

Elle, beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des frissons fous plein le front, mais surtout une taille…

Invraisemblable, la taille!

Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gêner beaucoup, employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif.

Et ils remontaient l'avenue de l'Opéra, lui de son pas bête et plat de gommeux idiot, elle, trottinant allègrement, portant haut sa petite tête effrontée.

Derrière eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas.

Complètement médusé par l'exiguïté phénoménale de cette taille de Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa bonne amie, il murmurait, à part lui:

—Ça doit être postiche.

Réflexion ridicule, pour quiconque a fait tant soit peu de l'anatomie.

On peut avoir, en effet, des fausses dents, des nattes artificielles, des hanches et des seins rajoutés, mais on conçoit qu'on ne peut avoir, d'aucune façon, une taille postiche.

Mais ce cuirassier, qui n'était d'ailleurs que de 2e classe, était aussi peu au courant de l'anatomie que des artifices de toilette, et il continuait à murmurer, très ahuri

—Ça doit être postiche.

Ils étaient arrivés aux boulevards.

Le couple prit à droite, et, bien que ce ne fût pas son chemin, le cuirassier les suivit.

Décidément, non, ce n'était pas possible, cette taille n'était pas une vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se remémorer les plus jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui rappelait, même de loin, l'étroitesse inouïe de cette jolie guêpe.

Très troublé, le cuirassier résolut d'en avoir le cœur net et murmura:

—Nous verrons bien si c'est du faux.

Alors, se portant à deux pas à droite de la jeune femme, il dégaina. Le large bancal, horizontalement, fouetta l'air, et s'abattit, tranchant net la dame, en deux morceaux qui roulèrent sur le trottoir.

Tel un ver de terre tronçonné par la bêche du jardinier cruel.

C'est le gommeux qui faisait une tête!

LE PALMIER

J'ai, en ce moment, pour maîtresse, la femme du boulanger qui fait le coin du faubourg Montmartre et de la rue de Maubeuge.

Un bien brave garçon, ce commerçant! Doux et serviable comme pas un.

Quand il voyage en chemin de fer et qu'on arrive au bas d'une rampe un peu raide, il descend de son wagon et suit le train en courant jusqu'au haut de la pente:

Ça soulage la locomotive, dit-il avec son bon sourire.

Nous avons fait nos vingt-huit jours ensemble, et c'est de cette période d'instruction que datent nos relations.

Il n'eut rien de plus pressé, rentré dans ses foyers, que de me présenter à sa femme.

Ce qui devait arriver arriva: sa femme m'adora et je gobai sa femme.

(Contrairement à l'esthétique des gens délicats, je préfère les femmes d'amis aux autres: comme ça, on sait à qui on a affaire.)

Vous la connaissez tous, ô Parisiens de Montmartre (les autres m'indiffèrent)! Mille fois, en regagnant la Butte, vous l'avez contemplée, trônant à son comptoir, dans l'or incomptable de ses pains, sous l'azur de son plafond, où s'éperdent les hirondelles.

Sa jolie petite tête, coiffée à la vierge, fait un drôle d'effet sur sa poitrine trop forte: mais, moi, j'aime ça.

Au moral, Marie (car elle s'appelle Marie, comme vous et moi) représente un singulier mélange de candeur et de vice, d'ignorance et de machiavélisme.

Ingénue comme un ver et roublarde comme une pelote de ficelle.

Avec ça, très donnante, mais mettant dans ses présents une délicatesse bien à elle.

—Comment! tu n'as pas de montre? me dit-elle un jour, donne-moi trente francs, je vais t'en acheter une à un petit horloger que je connais.

Et, le lendemain, elle m'apportait un superbe chronomètre en un métal qui me parut de l'or, avec une chaîne lourde comme le câble transatlantique.

—Et tu as payé ça…

—Vingt-huit francs, mon chéri.

—Vingt-huit francs!

—Mais oui, mon ami; c'est un petit horloger en chambre… Tu comprends, il n'a pas tant de frais que dans les grands magasins, alors…

—C'est égal, ça n'est vraiment pas cher.

Elle tint à me remettre les deux francs qui me revenaient.

À quelques jours de là, entièrement dénué de ressources, je portai, rue de Buffault (la maison où il y a un drapeau si sale), ma montre, dans l'espoir de toucher dessus quelque chose comme cent sous.

L'homme soupesa l'objet et me demanda timidement si j'aurais assez avec trois cents francs.

Sans qu'un muscle de ma physionomie tressaillît, j'acquiesçai.

Mais, le soir, je ne pus me défendre de gronder doucement Marie de sa folie.

Un autre jour, elle arriva tout essoufflée, me sauta au cou, m'embrassa à tour de bras, en disant:

—Regarde par la fenêtre le beau petit cadeau que j'apporte à mon ami.

Dans la rue, des hommes descendaient d'un camion un palmier qui me parut démesuré.

—Hein! fit-elle, je suis sûre qu'il y a longtemps que tu rêvais d'avoir un palmier chez toi.

Je ne m'étais pas trompé: ce palmier, y compris la caisse, ne mesurait pas moins de 4, 20 m, alors que mon plafond n'était éloigné du plancher que de 3, 15 m.

—Et puis, tu sais, ajouta-t-elle, je considère ce palmier comme le symbole de ton amour. Tant qu'il sera vert, tu m'aimeras. Si les feuilles jaunissent, C'est que tu me tromperas.

—Mais pourtant…

—Il n'y a pas de pourtant!

Rien n'était plus étrange que ce pauvre palmier, forcé, pour tenir dans mon appartement, de garder une attitude oblique. On aurait pu croire à quelque simoun courbant éternellement ce pauvre végétal.

Un jour, rentrant à Paris après une absence de quelques semaines, je passai à la boulangerie avant de monter chez moi. Marie était seule.

—Va chez toi tout de suite… Tu verras la belle petite surprise que je t'ai faite.

Je réintégrai mon domicile, en proie à un vague trac, relativement à la belle petite surprise.

Marie avait loué l'appartement au-dessus, et fait pratiquer dans le plancher un trou circulaire par où pouvait passer à son aise la tête du fameux palmier.

Une petite balustrade fort élégante entourait l'orifice.

Tous ces travaux, bien entendu, avaient été exécutés sans que le concierge ou le propriétaire en eussent eu le moindre vent.

À quelques jours de là, rentrant chez moi tout à fait à l'improviste, je trouvai, relativement peu vêtus, Marie et une manière de grand Égyptien malpropre, que je reconnus pour un ânier de la rue du Caire.

Marie ne se déconcerta pas.

—Monsieur, me dit-elle en montrant le sale Oriental, est jardinier dans son pays. Je l'ai prié de venir voir notre palmier pour qu'il nous donne quelques conseils sur la manière de l'entretenir.

J'invitai poliment le fils des Pyramides à aller soigner des monocotylédones en d'autres parages.

Un regard, muet reproche, foudroya l'inconstante.

—Tu ne me crois pas, chéri?

—…

—C'est pourtant comme ça… Et puis, tu m'embêtes avec tes jalousies continuelles.

Et prenant ses cliques, n'oubliant pas ses claques, Marie sortit.

J'eus un gros chagrin de cette séparation.

Pour tâcher d'oublier l'infidèle, je fis la noce. On ne vit que moi aux Folies Bergère, aux Folies Hippiques, et dans d'autres folies, et dans tous les endroits déments où l'on peut rencontrer les créatures qui font métier de leur corps.

Chaque soir, je rentrais avec une nouvelle créature et j'aimais Marie plus fort que jamais.

Pendant ce temps, le palmier devenait superbe, faisait de nouvelles pousses et verdoyait comme en plein Orient.

Un matin, je rencontrai Marie qui faisait son marché dans le faubourg
Montmartre. Nous fîmes la paix.

Elle s'informa de son palmier.

—Viens plutôt le voir, dis-je.

Elle fut, en effet, émerveillée de sa bonne tenue, mais une pensée amère obscurcit son bonheur.

—Parbleu! dit-elle de sa voix la plus triviale, ça n'est pas étonnant. Tous ces chameaux que tu as amenés ici, pendant que je n'y étais pas, ça lui a rappelé son pays, et il a été content.

Je lui fermai la bouche d'un baiser derrière l'oreille.

Cette histoire se passait au moment de l'Exposition universelle de 1889.

LE CRIMINEL PRÉCAUTIONNEUX

Avec un instrument (de fabrication américaine) assez semblable à celui dont on se sert pour ouvrir les boîtes de conserve, le malfaiteur fit, dans la tôle de la devanture, deux incisions, l'une verticale, l'autre horizontale et partant du même point.

D'une main vigoureuse, il amena à lui le triangle de métal ainsi déterminé, le tordant aussi facilement qu'il eût fait d'une feuille de papier d'étain. (C'était un robuste malfaiteur.)

Il pénétra dans le petit vestibule rectangulaire qui précède la porte d'entrée.

Maintenant la glace avec une ventouse en caoutchouc (de fabrication américaine), il la coupa à l'aide d'un diamant du Cap.

Rien ne s'opposait plus à son entrée dans le magasin. Alors, tranquillement, méthodiquement, il entassa dans un sac ad hoc toutes les pierres précieuses et les parures qui réunissaient au mérite du petit volume l'avantage du grand prix.

Il était presque à la fin de sa besogne, quand, au fond de la boutique, le patron, M. Josse, fit son apparition, une bougie d'une main, un revolver de l'autre.

Très poli, le malfaiteur salua et, avec affabilité:

—Je n'ai pas voulu, dit-il, passer si près de chez vous sans vous dire un petit bonjour.

Et tandis que, sans méfiance, l'orfèvre lui serrait la main, le malfaiteur lui enfonça dans le sein un fer homicide (de fabrication américaine).

Le sac ad hoc fut rapidement rempli.

Le malfaiteur allait rentrer dans la rue, quand une pensée lui vint.

Alors, s'asseyant à la caisse, il traça sur une grande feuille de papier quelques mots en gros caractères.

À l'aide de pains à cacheter, il colla cet écriteau sur la devanture du magasin, et les passants matineux purent lire à l'aube:

Fermé pour cause de décès.

L'EMBRASSEUR

La principale occupation entre les repas consistait, pour mon ami Vincent Desflemmes, en longues flâneries par les rues, par les boulevards, par les quais et plus généralement par toutes les artères de la capitale.

Les bras ballants, à moins qu'il n'eût les mains dans ses poches, Desflemmes s'en allait, toujours seul, sans canne, sans chien, sans femme.

Attentif aux mille petits épisodes de la rue, Vincent se réjouissait de tout: propos discourtois entre cochers mal élevés, esclaves ivres suivis par une nuée de petits polissons hurleurs, pickpockets interrompus, noces bourgeoises avec la jeune épouse rougissante, le mari bien frisé, le papa sanguin, la grosse maman en soie noire, la demoiselle d'honneur héliotrope, le garçon d'honneur mal à l'aise en son inhabituelle redingote, le militaire (jamais de noce à Paris sans un militaire, parfois caporal).

Les chapeaux hauts de forme des noces bourgeoises ne recelaient plus aucun mystère pour Vincent. Petits chapeaux à grands bords, grands chapeaux à petits bords, troncs de cône, cylindres, hyperboloïdes, il les connaissait tous et se trouvait ainsi le seul homme de France qui pût écrire un essai sérieux sur le haut-de-forme à travers les âges.

Desflemmes adorait les noces; il les suivait jusqu'à l'église, entrait dans le saint lieu, pénétrait même jusque dans la sacristie et assistait, à la faveur du brouhaha, aux petites scènes touchanto-comiques qui sont l'apanage des cérémonies nuptiales.

À force d'assister à cette orgie de noces, Vincent avait fini par remarquer un monsieur aussi amateur que lui de fêtes hyménéennes: un monsieur pas beau, ma foi, avec de vilains yeux, une sale bouche, et un nez surabondamment eczémateux.

Ce monsieur devait posséder des relations sans nombre, car Desflemmes le rencontrait à chaque instant, distribuant des poignées de main et n'oubliant jamais d'embrasser la mariée.

—Qui diable est-ce, ce bonhomme-là? monologuait Vincent. Dans tous les cas, il a une sale gueule.

(Mon ami Desflemmes ne prend pas de gants pour se parler à lui-même.)

Un beau jour, le hasard le renseigna sur le monsieur à relations. Le suisse de Saint-Germain-des-Prés causait avec le bedeau. Tu as vu? disait le suisse; il est là…

—Qui ça? demanda le bedeau.

—L'embrasseur.

—Ah!

—Oui… Tiens, tu peux le voir d'ici, dans le chœur, à droite.

Vincent regarda dans la direction indiquée: l'embrasseur, c'était son bonhomme.

Avec beaucoup d'obligeance, et sur le glissement discret d'une pièce de quarante sous, le suisse paracheva ses renseignements.

L'embrasseur était un maniaque, relativement inoffensif, dont le faible consistait à embrasser le plus possible de jeunes mariées en blanc. Muni d'un aplomb imperturbable, l'embrasseur s'introduisait dans la sacristie. Les parents du marié se disaient: « Ce doit être un ami de la famille de la petite. » La famille de la petite se tenait un raisonnement parallèle. L'embrasseur serrait la main du jeune homme, embrassait la petite, et le tour était joué.

Desflemmes se divertit fort de cette étrange manie, mais se jura bien, au cas où il se marierait, de ne pas laisser effleurer les joues virginales de l'adorée par un aussi déplaisant museau.

À quelques jours de là, Vincent tomba éperdument amoureux d'une jeune fille de Fontenay-aux-Roses. Bien que la dot fût dérisoire, il n'hésita pas à obtenir la main de la personne. D'ailleurs, il y avait des espérances, un oncle fort riche, entre autres, ancien avocat, nommé N. Hervé (de Jumièges).

—Tous mes compliments! fis-je à Desflemmes, qui m'annonçait la grave nouvelle. Et la petite… gentille?

—Tu ne peux pas t'en faire une idée, mon vieux! Ah! oui, qu'elle est gentille! Et drôle donc! Imagine-toi un front et des yeux à la façon des vierges de Botticelli, un petit nez spirituel, bon garçon, rigolo. Madone et ouistiti mêlés! Et avec ça, sur la joue, là, près du menton, un grain de beauté d'où émergent quelques poils fins, longs, frisés et qui lui donne une apparence de Simily-Meyer tout à fait amusante. Bref, à sa vue, mon cœur, vieille poudrière éventée, a sauté comme une jeune cartouche de dynamite.

Le grand jour arriva.

L'oncle à héritage, M. N. Hervé (de Jumièges) s'excusa par télégramme de ne pouvoir assister au mariage civil. Inutile de l'attendre, il se rendrait directement à l'église.

La bénédiction nuptiale tirait à sa fin. Le digne prêtre prononçait les paroles qui lient les époux devant Dieu, comme le maire (ou son adjoint) a prononcé les paroles qui les lient devant la loi.

À ce moment, mû par un mouvement machinal, Desflemmes se retourna.

Son visage passa rapidement, d'abord au rouge brique de la colère, puis au blanc blafard de la suffocation, et enfin au vert pomme pas mûre des résolutions viriles.

Derrière lui, au dernier rang des assistants, Desflemmes venait de reconnaître qui?

Ne faites pas les étonnés, vous l'avez deviné: l'embrasseur!

On allait passer à la sacristie.

Après avoir prié sa jeune femme de l'excuser un instant, Vincent piqua droit sur le maniaque.

—Vous, fit-il, sans affabilité apparente, si vous ne voulez pas sortir de l'église à coups de pied dans le cul, vous n'avez qu'une ressource: c'est de vous en aller à reculons, et plus vite que ça.

—Mais, monsieur…

—À moins que je vous prenne par la peau du cou…

—Mais, monsieur …

—Vieux cochon!

—Mais, monsieur …

—Comment, espèce de saligaud, Paris ne vous suffit donc plus?

Comme bien vous pensez, cet intermède n'avait pas passé inaperçu des gens de la noce.

—Qu'est-ce qu'il y a donc? soupira très inquiète la petite
Simily-Meyer.

—Je ne sais pas, répondit la maman, mais ton mari à l'air de se disputer fort avec ton oncle Hervé.

Cependant la discussion continuait sur le ton du début.

Tout à coup Vincent empoigna par le bras l'oncle Hervé, car c'était bien lui, et l'entraîna vers la sortie à grand renfort de coups de pied dans le derrière.

—Vincent est devenu fou! s'écria la mariée en s'effondrant dans son fauteuil.

Et toute la noce de répéter: « Vincent est devenu fou! »

Vincent n'était pas devenu fou, mais en apprenant le nom de l'embrasseur, il était devenu très embêté.

Avec une philosophie charmante, il prit son chapeau, son pardessus et le premier train pour Paris.

Peu de jours après cette regrettable scène, il reçut des nouvelles de
Fontenay sous la forme d'une demande de divorce.

Vincent Desflemmes ne constitua même pas d'avoué. L'avocat de la partie adverse eut beau jeu à démontrer sa folie subite, sa démence incoercible, son insanité dégoûtante, son aliénation redoutable. Le divorce fut prononcé.

Vincent en a été quitte pour reprendre ses occupations qui consistent à s'en aller flâner, entre les repas, tout seul, sans canne, sans chien, sans femme.

Il a toujours conservé un vif penchant pour les noces des autres, mais il n'y rencontre plus l'embrasseur.

LE PENDU BIENVEILLANT

Aussi loin derrière lui qu'il reportât ses souvenirs, il ne se rappelait pas une seule minute de veine dans sa pauvre vie. La guigne, toujours la guigne! Et pourtant, chose étrange, jamais de cette série obstinément noire n'était résultée pour lui, l'ombre d'une jalousie ou d'une rancune.

Il aimait son prochain, et de tout son cœur le plaignait de la triste existence à laquelle il était voué.

Un beau jour, ou plutôt un fort vilain jour, il en eut assez de cette vie, par trop bête vraiment.

Tranquillement, sans phrases, sans correspondance posthume, sans attitude de mélodrame, il résolut de mourir. Non pas pour se tuer, mais très simplement pour cesser de vivre, parce que vivre sans jouir lui semblait d'une inutilité flagrante.

Les différents genres de mort défilèrent dans son imagination, lugubres et indifférents.

Noyade, coup de pistolet, pendaison…

Il s'arrêta à ce dernier mode de suicide.

Puis, au moment de mourir, il lui vint une immense pitié pour ceux qui allaient continuer à vivre…

Une immense pitié et un vif désir de les soulager.

Alors, il s'enfonça dans la campagne, arriva dans des champs de colza, bordés de hauts peupliers.

Du plus haut de ces peupliers, il choisit la plus haute branche.

Avec l'agilité du chat sauvage—l'infortune n'avait pas abattu sa vigueur—il y grimpa, attacha une longue corde, combien longue! Et s'y pendit.

Ses pieds touchaient presque le sol.

Et le lendemain, quand, devant le maire du village, on le décrocha, une quantité incroyable de gens purent, selon son désir suprême, se partager l'interminable corde, et ce fut pour eux tous la source infinie de bonheurs durables.

ESTHETIC

If it's not true, it's well found.

SIR CORDON SONNETT

Il y a peu d'années, l'édilité de Pigtown (Ohio, U.S.A.) eut l'idée d'organiser une exposition de peinture, sculpture, gravure, et généralement, tout ce qui s'ensuit.

On lança, par la libre Amérique, des invitations aux artistes de deux sexes, et l'on construisit, en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, un vaste hall, auprès duquel la galerie des Machines semblerait une humble mansarde.

Le nombre des adhésions dépassa les plus flatteuses espérances. Tout ce qui portait un nom dans l'art américain tint à se voir représenté à l'exposition de Pigtown.

Quelques peintres et sculpteurs de l'ancien continent annoncèrent leurs envois par câble; mais l'édilité de Pigtown ayant décidé que l'exposition serait exclusivement nationale (exclusively national), on ne répondit même pas à ces faquins d'Europe.

La Pigtown National Picture and Sculpture Exhibition obtint tout de suite un prodigieux succès.

Le vaste hall ne désemplissait pas, et bientôt les organisateurs ne surent plus où fourrer les dollars de leurs recettes.

D'ailleurs la chose en valait la peine; la sculpture, surtout, intéressait les visiteurs au plus haut point.

Il y a longtemps qu'en matière de statues, les Américains ont déserté les errements surannés de la vieille Europe. Plus de ces groupes inanimés! Assez de ces marbres froids et insensibles! Foin de ces lions de bronze dévorant des autruches de même métal, sans que les autruches y perdent une seule de leurs plumes!

Les statuaires américains ont compris que, dans l'Art, la Vie seule intéresse, et qu'il n'y a pas de Vie sans Mouvement.

Aussi, à l'exposition de Pigtown, les statues, les groupes, même les bustes, tout était-il articulé. Les narines battaient, les seins haletaient, les bouches s'ouvraient, et, quand un groupe représentait un Boa dévorant un bœuf, on n'avait qu'à demeurer cinq minutes devant cette œuvre capitale, le bœuf se trouvait effectivement dévoré par le boa.

Le bœuf était en gutta-percha et le boa en celluloïd, dites-vous; ô poncifs vieux jeu! Qu'importe la substance, l'idée est tout!

Dans cet amoncellement d'art animé, deux œuvres surtout se disputaient l'engouement public.

La première, due au génie si inventif du grand animalier K.W. Merrycalf, représentait un Cochon taquiné par des mouches. Et l'on se demandait ce qu'il fallait admirer le plus, dans ce gracieux ensemble: le cochon? Les mouches?

Le cochon, un cochon en bronze, trente-six fois grandeur naturelle, se vautrait sur un fumier également trente-six fois nature. Une nuée de mouches, dans la même proportion, s'ébattaient, petites folles, autour du monstrueux groin.

Le cochon, comme tout bon cochon qui se respecte, était immobile, mais les mouches, mues par un petit appareil des plus ingénieux (patent), voletaient réellement, tourbillonnaient et ne touchaient la hure du porc que pour se charger d'électricité et repartir de plus belle.

C'était charmant.

Cette jolie pièce eût été certainement le clou de la National Exhibition, sans l'envoi d'un jeune sculpteur ignoré jusqu'à ce jour, et portant le nom de Julius Blagsmith.

Le groupe de Julius Blagsmith portait cette indication au livret: The death of the brave général George-Ern. Baker. L'intrépide officier était représenté au moment où, frappé d'une balle en plein cœur, il s'affaissa sur une mitrailleuse voisine.

À l'intérêt historique de cet épisode émouvant venait s'adjoindre l'attrait d'une ingénieuse application du phonographe.

Dans l'intérieur de George-Ern. Baker était adroitement placé un appareil, et, toutes les cinq minutes, le vaillant général, portant sa main au cœur, s'écriait (en américain, bien entendu): « Je meurs pour le principe! »

La mitrailleuse, surtout, recueillit les suffrages universels des artilleurs et armuriers américains. Pas une vis, pas un boulon, pas un rivet dont on put constater l'absence ou le mal placement. Une merveille.

C'était bien le cas de le dire: il ne lui manquait que la parole.

Dès les premiers jours de l'exposition, ce ne fut qu'un cri par les clans artistiques. Le diplôme d'honneur de la sculpture est pour le Cochon de Merrycalf, à moins qu'il ne soit pour le Baker de Blagsmith.

De leur côté, les deux artistes s'étaient pris, l'un pour l'autre, d'une vive hostilité. Ils se saluaient, se serraient la main, s'informaient de leur santé réciproque, mais on sentait que ces rapports courtois cachaient une glacialité polaire.

Le matin du jour où le jury devait proclamer les récompenses, Blagsmith invita poliment son confrère Merrycalf à lui consacrer quelques instants d'entretien. Il l'amena devant son groupe.

—Franchement, demanda-t-il, comment trouvez-vous cela?

—À la vérité, répondit Merrycalf, je trouve cela parfait. La mitrailleuse est d'une exactitude! …

—Cette mitrailleuse n'a aucun mérite à être exacte, attendu que c'est une vraie mitrailleuse. Voyez plutôt.

Et Blagsmith, grattant légèrement de la pointe de son canif un fragment de plâtre, fit apparaître l'acier luisant, et, vous savez, pas de l'acier pour rire.

—Oui, poursuivit-il, cette mitrailleuse est une réelle mitrailleuse en parfait état, avec cette circonstance aggravante qu'elle est chargée et prête à faire feu.

—Diable! … et dans quel but?

—Dans le but très simple de vous mitrailler tous si je n'obtiens pas le grand diplôme d'honneur.

—Vous n'y allez pas par quatre chemins, vous

—Jamais! Un seul, c'est plus court.

—Laissez-moi au moins le temps de prévenir le jury.

—Comme il vous plaira.

Et, se débarrassant de sa jaquette, Blagsmith arbora la tenue si commode dite en bras de chemise.

Sur une splendide estrade drapée de peluche et ornée de plantes tropicales, le jury se réunissait.

Après un grand morceau exécuté par l'Harmonie des abattoirs de Pigtown, le président du jury se leva et proclama le nom des heureux lauréats.

On commença par la peinture. À part quelques coups de revolver échangés entre une mention honorable et une médaille d'argent, la proclamation des lauréats peintres se passa assez tranquillement. Puis le président annonça: « Sculpture, grand diplôme d'honneur décerné à Mathias Moonman, auteur de… »

Auteur de quoi? je ne saurais vous dire, car, à. ce moment précis, il se produisit un vif désordre parmi les gentlemen qui garnissaient l'estrade et ceux qui l'entouraient.

Cent milliards de démons se seraient acharnés à déchirer cent milliards d'aunes de toile forte, que le tapage n'eût pas été plus infernal, cependant que des projectiles meurtriers semaient la mort et l'effroi parmi le jury et le public.

L'estrade ne fut bientôt qu'un amas confus de draperies rouges, d'arbustes verts et de jurés de toutes couleurs.

Là-bas, dans le fond, Blagsmith tournait sa manivelle avec autant de quiétude que s'il eût joué le Yankie Doodle sur un orgue de Barbarie.

Quand les gargousses étaient brûlées, il en tirait d'autres du socle de son groupe et continuait tranquillement l'œuvre de destruction.

Comme tout prend une fin, même les meilleures plaisanteries, les provisions s'épuisèrent. Dois-je ajouter que le public n'avait pas attendu plus longtemps pour déserter le vaste hall? Sortis de la poussière, les marbres et les plâtres retournaient en poussière. Seuls les bronzes s'en tiraient avec quelques renfoncements négligeables.

C'était fini.

Blagsmith endossait sa jaquette, radieux comme un monsieur qui n'a pas perdu sa journée, quand, à sa grande stupeur, il vit s'avancer vers lui qui? son concurrent Merrycalf.

Merrycalf, souriant, affable, lui tendit la main.

—Hurrah! my dear. Vous êtes un homme de parole… et d'action.

—Vous n'aviez donc pas averti le jury?

—Jamais de la vie, par exemple. Bien plus drôle comme ça.

—Et vous, où étiez-vous, pendant mes salves?

—Dans mon cochon, parbleu! Vous pensez bien que je n'ai pas fait un cochon trente-six fois nature en bronze massif. J'y ai fait ménager une logette très confortable, et je vous prie de croire que je ne m'y embêtais pas, tout à l'heure, pendant votre petite séance d'artillerie.

—Ce qui prouve que, comme disent les Français, dans le cochon tout est bon, même l'intérieur.

—Surtout quand il est creux.

Enchantés de cette excellente plaisanterie, Blagsmith et Merrycalf allèrent déjeuner avec un appétit qui frisait la voracité.

UN DRAME BIEN PARISIEN

CHAPITRE PREMIER

Où l'on fait connaissance avec un monsieur et une dame qui auraient pu être heureux, sans leurs éternels malentendus.

0 qu'il ha bien sceu choisir, le challan!

RABELAIS.

À l'époque où commence cette histoire, Raoul et Marguerite (un joli nom pour les amours) étaient mariés depuis cinq mois environ.

Mariage d'inclination, bien entendu.

Raoul, un beau soir, en entendant Marguerite chanter la jolie romance du colonel Henry d'Erville:

L'averse, chère à la grenouille, Parfume le bois rajeuni. … Le bois, il est comme Nini. Y sent bon quand y s'débarbouille.

Raoul, dis-je, s'était juré que la divine Marguerite (diva Margarita) n'appartiendrait jamais à un autre homme qu'à lui-même.

Le ménage eût été le plus heureux de tous les ménages, sans le fichu caractère des deux conjoints.

Pour un oui, pour un non, crac! une assiette cassée, une gifle, un coup de pied dans le cul.

À ces bruits, Amour fuyait éploré, attendant, au coin du grand parc, l'heure toujours proche de la réconciliation.

Alors, des baisers sans nombre, des caresses sans fin, tendres et bien informées, des ardeurs d'enfer.

C'était à croire que ces deux cochons-là se disputaient pour s'offrir l'occasion de se raccommoder.

CHAPITRE II

Simple épisode qui, sans se rattacher directement à l'action, donnera à la clientèle une idée sur la façon de vivre de nos héros.

Amour en latin faict amor. Or donc provient d'amour la mort Et, par avant, soulcy qui mord, Deuils Plours, Pièges, forfaitz, remord…

(Blason d'amour.)

Un jour, pourtant, ce fut plus grave que d'habitude.

Un soir, plutôt.

Ils étaient allés au Théâtre d'Application, où l'on jouait, entre autres pièces, L'Infidèle, de M. de Porto-Riche.

—Quand tu auras assez vu Grosclaude, grincha Raoul, tu me le diras.

—Et toi, vitupéra Marguerite, quand tu connaîtras Mlle Moreno par cœur, tu me passeras la lorgnette.

Inaugurée sur ce ton, la conversation ne pouvait se terminer que par les plus regrettables violences réciproques.

Dans le coupé qui les ramenait, Marguerite prit plaisir à gratter sur l'amour-propre de Raoul comme sur une vieille mandoline hors d'usage.

Aussi, pas plutôt rentrés chez eux, les belligérants prirent leurs positions respectives.

La main levée, l'œil dur, la moustache telle celle des chats furibonds, Raoul marcha sur Marguerite, qui commença, dès lors, à n'en pas mener large.

La pauvrette s'enfuit, furtive et rapide, comme fait la biche en les grands bois.

Raoul allait la rattraper.

Alors, l'éclair génial de la suprême angoisse fulgura le petit cerveau de Marguerite.

Se retournant brusquement, elle se jeta dans les bras de Raoul en s'écriant:

—Je t'en prie, mon petit Raoul, défends-moi!

CHAPITRE III

Où nos amis se réconcilient comme je vous souhaite de vous réconcilier souvent, vous qui faites vos malins.

"Hold your tongue, please!"

CHAPITRE IV

Comment l'on pourra constater que les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas feraient beaucoup mieux de rester tranquilles.

C'est épatant ce que le monde devient rosse depuis quelque temps!

(Paroles de ma concierge dans la matinée de lundi dernier.)

Un matin, Raoul reçut le mot suivant:

« Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre femme en belle humeur, allez donc, jeudi, au bal des Incohérents, au Moulin-Rouge. Elle y sera, masquée et déguisée en pirogue congolaise. À bon entendeur, salut! »

UN AMI.

Le même matin, Marguerite reçut le mot suivant:

« Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre mari en belle humeur, allez donc, jeudi, au bal des Incohérents, au Moulin-Rouge. Il y sera, masqué et déguisé en templier fin de siècle. À bonne entendeuse, salut! »

UNE AMIE.

Ces billets ne tombèrent pas dans l'oreille de deux sourds.

Dissimulant admirablement leurs desseins, quand arriva le fatal jour:

—Ma chère amie, fit Raoul de son air le plus innocent, je vais être forcé de vous quitter jusqu'à demain. Des intérêts de la plus haute importance m'appellent à Dunkerque.

—Ça tombe bien, répondit Marguerite, délicieusement candide, je viens de recevoir un télégramme de ma tante Aspasie, laquelle, fort souffrante, me mande à son chevet.

CHAPITRE V

Où l'on voit la folle jeunesse d'aujourd'hui tournoyer dans les plus chimériques et passagers plaisirs au lieu de songer à l'éternité.

Mai vouéli vièure pamens: La vida es tant bello!

AUGUSTE MARIN.

Les échos du Diable boiteux ont été unanimes à proclamer que le bal des
Incohérents revêtit cette année un éclat inaccoutumé.

Beaucoup d'épaules et pas mal de jambes, sans compter les accessoires.

Deux assistants semblaient ne pas prendre part à la folie générale: un Templier fin de siècle et une Pirogue congolaise, tous deux hermétiquement masqués.

Sur le coup de trois heures du matin, le Templier s'approcha de la
Pirogue et l'invita à venir souper avec lui.

Pour toute réponse, la Pirogue appuya sa petite main sur le robuste bras du Templier, et le couple s'éloigna.

CHAPITRE VI

Où la situation s'embrouille.

—I say, don't you think the rajah laughs at us? —Perhaps, sir.

HENRY O'MERCIER.

—Laisse-nous un instant, fit le Templier au garçon du restaurant, nous allons faire notre menu et nous vous sonnerons. Le garçon se retira et le Templier verrouilla soigneusement la porte du cabinet.

Puis, d'un mouvement brusque, après s'être débarrassé de son masque, il arracha le loup de la Pirogue.

Tous les deux poussèrent, en même temps, un cri de stupeur, en ne se reconnaissant ni l'un ni l'autre.

Lui, ce n'était pas Raoul.

Elle, ce n'était pas Marguerite.

Ils se présentèrent mutuellement leurs excuses, et ne tardèrent pas à lier connaissance à la faveur d'un petit souper, je ne vous dis que ça.

CHAPITRE VII

Dénouement heureux pour tout le monde, sauf pour les autres.

Buvons le vermouth grenadine, Espoir de nos vieux bataillons.

GEORGE AURIOL.

Cette petite mésaventure servit de leçon à Raoul et à Marguerite.

À partir de ce moment, ils ne se disputèrent plus jamais et furent parfaitement heureux.

Ils n'ont pas encore beaucoup d'enfants, mais ça viendra.

MAM'ZELLE MISS

L'aînée des trois, miss Grace, était une grosse fille commune comme le sont les Anglaises quand elles se mettent à être communes.

La petit Lily, la plus jeune, faisait un effet comique avec ses cheveux flamboyants, mais flamboyants comme le sont les cheveux des Anglaises quand ils se mettent à être flamboyants.

Celle que j'aimais par-dessus tout le reste, c'était la moyenne, miss
Emily, que j'appelais, pour m'amuser, Mam'zelle Miss.

À cette époque-là, miss Emily, pouvait avoir dans les quinze ans, mais elle avait quinze ans comme ont les Anglaises quand elles se mettent à avoir quinze ans.

Elle allait à la même pension que mes cousines, et il arrivait souvent que, le soir, j'accompagnais les fillettes.

Au moment de se séparer, elles s'embrassaient. Moi, de l'air le plus innocent, je faisais semblant d'être de la tournée, et j'embrassais tout ce joli petit monde-là.

Mam'zelle Miss se laissait gentiment faire, bien que je fusse déjà un grand garçon. Et je me souviens que la place de mes baisers apparaissait toute rouge sur ses joues, tant sa peau rose était délicate et fine.

Des fois je la pressais un peu trop fort, alors elle me faisait de gentils reproches, des reproches où son « britishisme » natif mettait comme un gazouillis d'oiseau.

Pour peu qu'elle rît, sa lèvre supérieure se retroussait et laissait apercevoir la nacre humide de ses affriolantes quenottes.

C'étaient surtout ses cheveux que j'aimais, des cheveux fins comme Lin, cheveux d'un or si pâle qu'on croyait rêver.

Leur père, un fort joli homme, joli comme le sont les Anglais quand ils se mettent à être jolis, adorait ces trois petites et remplaçait, à force de tendresse, la mère morte depuis longtemps.

Quand je partis pour Paris, j'eus, à travers la peine de quitter mon pays et mes parents, un grand serrement de cœur en pensant que je n'allais plus voir Mam'zelle Miss, et je ne l'oubliai jamais.

À mes premières vacances, je n'eus rien de plus pressé que de m'informer de ma petite amie.

Hélas! que de changements dans la famille!

Le père mort noyé dans une partie en mer. (On ne put jamais retrouver la moindre trace de sa fortune et ce resta toujours un mystère de savoir comment il avait vécu, jusqu'à présent, dans une aisance relativement considérable.)

Miss Grace partie aux Indes, comme gouvernante dans la famille d'un major écossais; Lily adoptée par un pasteur, qui rougissait d'avoir seulement quatorze filles sur dix-sept enfants.

Quant à Mam'zelle Miss, je ne voulus pas croire à sa nouvelle situation.

Et pourtant, c'était vrai.

Mam'zelle Miss, caissière chez un boucher.

Vingt fois dans la journée, je repassai devant la boutique. C'était
Justement jour de marché.

Le magasin s'encombrait sans relâche de paysans, de cuisinières et de dames de la ville Les garçons, affairés, coupaient, taillaient dans les gros tas de viande, tapaient fort, livraient la marchandise avec des commentaires où ne reluisait pas toujours le bon goût. Et c'étaient des discussions sans fin à propos du choix des morceaux, du poids et des os.

Dans tout ce brouhaha, Mam'zelle Miss, tranquille, exécutait de petites factures vertigineusement rapides et sans nombre. Sévèrement vêtue de noir, un col droit, des manchettes blanches étroites, elle avait, malgré sa figure restée enfantine, un air, amusant comme tout, de petite femme raisonnable.

De temps en temps, elle s'interrompait de son travail pour lisser, d'un geste furtif, des frisons qui s'envolaient sur son front.

À la fin, elle leva la tête et jeta dans la rue un regard distrait. Elle m'aperçut planté là et me fixa pendant quelques secondes avec cette insolence candide, mais gênante, des jeunes filles myopes.

À son pâle sourire, je compris que j'étais reconnu et je fus tout à fait heureux.

Vers la fin des vacances, un jour, je ne l'aperçus plus dans la boutique.

Ni le lendemain.

Je m'informai d'elle, le soir, à un jeune garçon boucher, qui me dit:

—Depuis longtemps le patron se doutait de quelque chose. Avant-hier, la nuit, en revenant du marché de Beaumont, il est monté dans sa chambre, et il l'a trouvée couchée avec le premier garçon, tous les deux saouls comme des grives. Alors, il les a fichus à la porte.

LE BON PEINTRE

Il était à ce point préoccupé de l'harmonie des tons, que certaines couleurs mal arrangées dans des toilettes de provinciales ou sur des toiles de membres de l'Institut le faisaient grincer douloureusement, comme un musicien en proie à de faux accords.

À ce point que pour rien au monde il ne buvait de vin rouge en mangeant des œufs sur le plat, parce que ça lui aurait fait un sale ton dans l'estomac.

Une fois que, marchant vite, il avait poussé un jeune gommeux à pardessus mastic sur une devanture verte fraîchement peinte (Prenez garde à la peinture, S.V.P.) et que le jeune gommeux lui avait dit: « Vous pourriez faire attention… », il avait répondu en clignant, à la façon des peintres qui font de l'œil à la peinture

—De quoi vous plaignez-vous?… C'est bien plus japonais comme ça.

L'autre jour, il a reçu de Java la carte d'un vieux camarade en train de chasser la panthère noire pour la Grande Maison de fauves de Trieste.

Un attendrissement lui vint que quelqu'un pensât à lui, si loin et de si longtemps, et il écrivit à son vieux camarade une bonne et longue lettre, une bonne lettre très lourde dans une grande enveloppe.

Comme Java est loin et que la lettre était lourde, l'affranchissement lui coûta les yeux de la tête.

L'employé des Postes et Télégraphes lui avança, hargneux, cinq ou six timbres dont la couleur variait avec le prix.

Alors, tranquillement, en prenant son temps, il colla les timbres sur la grande enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons s'arrangeassent—pour que ça ne gueule pas trop.

Presque content, il allait enfoncer sa lettre dans la fente béante de l'Étranger, quand un dernier regard cligné le fit rentrer précipitamment.

—Encore un timbre de trois sous.

—Voilà, monsieur.

Et il le colla sur l'enveloppe au bas des autres.

—Mais, monsieur, fit sympathiquement remarquer l'employé, votre correspondance était suffisamment affranchie.

—Ça ne fait rien, dit-il.

Puis, très complaisamment:

—C'est pour faire un rappel de bleu.

LES ZEBRES

—Ça te ferait-il bien plaisir d'assister à un spectacle vraiment curieux et que tu ne peux pas te vanter d'avoir contemplé souvent, toi qui es du pays?

Cette proposition m'était faite par mon ami Sapeck, sur la jetée de
Honfleur, un après-midi d'été d'il y a quatre ou cinq ans.

Bien entendu, j'acceptai tout de suite.

—Où a lieu cette représentation extraordinaire, demandai-je, et quand?

—Vers quatre ou cinq heures, à Villerville, sur la route.

—Diable! nous n'avons que le temps!

—Nous l'avons… ma voiture nous attend devant le Cheval-Blanc.

Et nous voilà partis au galop de deux petits chevaux attelés en tandem.

Une heure après, tout Villerville, artistes, touristes, bourgeois, indigènes, averti qu'il allait se passer des choses peu coutumières, s'échelonnait sur la route qui mène de Honfleur à Trouville.

Les attentions se surexcitaient au plus haut point. Sapeck, vivement sollicité, se renfermait dans un mystérieux mutisme.

—Tenez, s'écria-t-il tout à coup, en voilà un!

Un quoi? Tous les regards se dirigèrent, anxieux, vers le nuage de poussière que désignait le doigt fatidique de Sapeck, et l'on vit apparaître un tilbury monté par un monsieur et une dame, lequel tilbury traîné par un zèbre.

Un beau zèbre bien découplé, de haute taille, se rapprochant, par ses formes, plus du cheval que du mulet.

Le monsieur et la dame du tilbury semblèrent peu flattés de l'attention dont ils étaient l'objet. L'homme murmura des paroles, probablement désobligeantes, à l'égard de la population.