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À se tordre: Histoires chatnoiresques

Chapter 32: SANCTA SIMPLICITAS
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About This Book

A series of short, comic vignettes that deploy absurdity, wordplay and dark farce to lampoon everyday types and situations. Episodes range from affectionate portraits of eccentric local characters—such as a languid customs guard who amuses himself by assigning playful professional nicknames to children—to outlandish fables about animals and grotesque mishaps where cleverness and misfortune collide. Each piece favors tight, episodic construction, relying on ironic reversals, puns and surreal detail to extract humor and occasional melancholy, producing a miscellany that alternates light satire with macabre or whimsical surprises.

—En voilà un autre! reprit Sapeck.

C'était en effet un autre zèbre, attelé à une carriole où s'entassait une petite famille.

Moins élégant de formes que le premier, le second zèbre faisait pourtant honneur à la réputation de rapidité qui honore ses congénères.

Les gens de la carriole eurent vis-à-vis des curieux une tenue presque insolente.

—On voit bien que c'est des Parisiens, s'écria une jeune campagnarde, ça n'a jamais rien vu!

—Encore un! clama Sapeck.

Et les zèbres succédèrent aux zèbres, tous différents d'allure et de forme.

Il y en avait de grands comme de grands chevaux, et d'autres, petits comme de petits ânes.

La caravane comptait même un curé, grimpé dans une petite voiture verte et traîné par un tout joli petit zèbre qui galopait comme un fou.

Notre attitude fit lever les épaules au digne prêtre, onctueusement. Sa gouvernante nous appela tas de voyous.

Et puis, à la fin, la route reprit sa physionomie ordinaire: les zèbres étaient passés.

—Maintenant, dit Sapeck, je vais vous expliquer le phénomène. Les gens que vous venez de voir sont des habitants de Grailly-sur-Toucque, et sont réputés pour leur humeur acariâtre. On cite même, chez eux, des cas de férocité inouïe. Depuis les temps les plus reculés, ils emploient, pour la traction et les travaux des champs, les zèbres dont il vous a été donné de contempler quelques échantillons. Ils se montrent très jaloux de leurs bêtes, et n'ont jamais voulu en vendre une seule aux gens des autres communes. On suppose que Grailly-sur-Toucque est une ancienne colonie africaine, amenée en Normandie par Jules César. Les savants ne sont pas bien d'accord sur ce cas très curieux d'ethnographie.

Le lendemain, j'eus du phénomène une explication moins ethnographique, mais plus plausible.

Je rencontrai la bonne mère Toutain, l'hôtesse de la ferme Siméon, où logeait Sapeck.

La mère Toutain était dans tous ses états

—Ah! il m'en a fait des histoires, votre ami Sapeck! Imaginez-vous qu'il est venu hier des gens de la paroisse de Grailly en pèlerinage à Notre-Dame-de-Grâce. Ces gens ont mis leurs chevaux et leurs ânes à notre écurie. M. Sapeck a envoyé tout mon monde lui faire des commissions en ville. Moi, j'étais à mon marché. Pendant ce temps-là, M. Sapeck a été emprunter des pots de peinture aux peintres qui travaillent à la maison de M. Dufay, et il a fait des raies à tous les chevaux et à tous les bourris des gens de Grailly. Quand on s'en est aperçu, la peinture était sèche. Pas moyen de l'enlever! Ah! ils en ont fait une vie, les gens de Grailly! Ils parlent de me faire un procès. Sacré M. Sapeck, va!

Sapeck répara noblement sa faute, le lendemain même.

Il recruta une dizaine de ces lascars oisifs et mal tenus, qui sont l'ornement des ports de mer.

Il empila ce joli monde dans un immense char à bancs, avec une provision de brosses, d'étrilles et quelques bidons d'essence.

À son de trompe, il pria les habitants de Grailly, détenteurs de zèbres provisoires, d'amener leurs bêtes sur la place de la mairie.

Et les lascars mal tenus se mirent à dézébrer ferme.

Quelques heures plus tard, il n'y avait pas plus de zèbres dans l'ancienne colonie africaine que sur ma main.

J'ai voulu raconter cette innocente, véridique et amusante farce du pauvre Sapeck, parce qu'on lui en a mis une quantité sur le dos, d'idiotes et auxquelles il n'a jamais songé.

Et puis, je ne suis pas fâché de détromper les quelques touristes ingénus qui pourraient croire au fourmillement du zèbre sur certains points de la côte normande.

SIMPLE MALENTENDU

Angéline (vous ai-je dit qu'elle se nommait Angéline?) rappelait d'une façon frappante la Vierge à la chaise de Raphaël, moins la chaise, mais avec quelque chose de plus réservé dans la physionomie.

Grande, blonde, distinguée, Angéline ne descendait pourtant pas d'une famille cataloguée au Gotha, ni même au Bottin.

Son père, un bien brave Badois, ma foi! balayait municipalement les rues de la ville de Paris (Fluctuat nec mergitur). Sa mère, une rougeaude et courtaude Auvergnate, était attachée, en qualité de porteuse de pain, à l'une des plus importantes boulangeries du boulevard de Ménilmontant.

Quant à Angéline, au moment où je la connus, elle utilisait ses talents chez une grande modiste de la rue de Charonne.

Son teint pétri de lis et de roses m'alla droit au cœur.

(Je supplie mes lecteurs de ne pas prendre au pied de la lettre ce pétrissage de fleurs. Un jour de l'été dernier, pour me rendre compte, j'ai pétri dans ma cuvette des lis et des roses. C'est ignoble! et si l'on rencontrait dans la rue une femme lotie de ce teint-là, on n'aurait pas assez de voitures d'ambulance urbaine pour l'envoyer à l'hôpital Saint-Louis.)

Comment ce balayeur et cette panetière s'y prirent-ils pour engendrer un objet aussi joliment délicat qu'Angéline? Mystère de la génération!

Peut-être l'Auvergnate trompa-t-elle un jour le Badois avec un peintre anglais?

(Les peintres anglais, comme chacun sait, sont réputés dans l'univers entier pour leur extrême beauté.)

Il était vraiment temps que je fisse d'Angéline ma maîtresse, car, le lendemain même, elle allait mal tourner.

Son ravissement de n'avoir plus à confectionner les chapeaux des élégantes du XIe arrondissement ne connut pas de bornes, et elle manifesta à mon égard les sentiments les plus flatteurs, sentiments que j'attribuai à mes seuls charmes.

Je n'eus rien de plus pressé (pauvre idiot) que d'exhiber ma nouvelle conquête aux yeux éblouis de mes camarades.

—Charmante! fit le chœur. Heureux coquin!

Un seul de mes amis, fils d'un richissime pharmacien d'Amsterdam, Van Deyck-Lister, crut devoir me blaguer, avec l'accent de son pays, ce qui aggravait l'offense:

—Oui, cette petite, elle n'est pas mal, mais je ne vous conseille pas de vous y habituer.

—Pourquoi cela?

—Parce que j'ai idée qu'elle ne moisira pas dans vos bras.

—Allons donc! je la conserverai aussi longtemps que je voudrai! Fat!

—Je vous parie cinquante louis qu'elle sera ma maîtresse avant la fin de l'année.

(Nous étions alors au commencement de décembre.)

Cinquante louis, c'était une somme pour moi, à cette époque! Mais que risque-t-on quand on est sûr?

Je tins le pari.

Sûr? Oui, je croyais bien être sûr, mais avec les femmes est-on jamais sûr? Donna è mobile.

Je ne manquai pas de rapporter à mon Angéline les propos impertinents de
Van Deyck-Lister.

—Eh bien! il a du toupet, ton ami!

Après un silence:

—Cinquante louis, combien que ça fait?

—Ça fait mille francs.

—Mâtin!

Nous ne reparlâmes plus de cette ridicule gageure, mais moi je ne cessai de penser aux cinquante beaux louis que j'allais palper fin courant.

Un soir je ne trouvai pas Angéline à la maison comme d'habitude. Elle ne rentra que fort tard.

Plus câline que jamais, elle me jeta ses bras autour du cou, m'embrassa à un endroit qu'elle savait bien et de sa voix la plus sirénéenne:

—Mon chéri, dit-elle, jure-moi de ne pas te fâcher de ce que je vais te dire…

—Ça dépend.

—Non, ça ne dépend pas. Il faut jurer.

—Pourtant…

—Non, pas de pourtant! Jure.

—Je jure.

—Eh bien! tu sais que nous ne sommes pas riches, en ce moment…

—Dis plutôt que nous sommes dans une purée visqueuse.

—Justement. Eh bien! j'ai pensé que lorsqu'on peut gagner cinquante louis si facilement, on serait bien bête de se gêner…

—Comprends pas.

—Alors, je suis allée chez ton ami Van Deyck-Lister, et comme ça, il te doit cinquante louis.

La malheureuse! Voilà comment elle comprenait les paris!

Était-ce jalousie! Était-ce la fureur de perdre mille francs aussi bêtement? Je ne me souviens pas, mais toujours est-il qu'à ce moment, je ressemblai beaucoup plus à un obus en fonction qu'à un être doué de raison.

—Tu n'as donc pas compris, espèce de dinde, hurlai-je, que puisque ce sale Hollandais a couché avec toi, c'est moi qui lui dois cinquante louis?

—Mon Dieu, mon Dieu! Faut-il que je sois bête! éclata-t-elle en sanglots.

Et afin qu'elle ne gémît pas pour rien, je lui administrai une paire de calottes ou deux.

Il y a des gens qui rient jaune; Angéline, elle, pleurait bleu, car je vis bientôt luire à travers l'onde mourante de ses larmes l'arc-en-ciel de son sourire.

—Veux-tu que je te parle, mon chéri?

—…

—J'ai une idée. Tu verras, tu ne perdras pas ton argent.

—…

—Demain je retournerai chez Van Deyck-Lister, et je lui dirai de ne rien te dire. Comme ça, c'est lui qui te devra les cinquante louis.

J'acquiesçai de grand cœur à cette ingénieuse proposition.

(Je dois dire, pour mon excuse, que ces faits se passaient dans le courant d'une année où, à la suite d'une chute de cheval, j'avais perdu tout sens moral.)

Très loyalement, Van Deyck-Lister, le 31 décembre, à minuit, me remit la somme convenue.

J'empochai ce numéraire sans qu'un muscle de mon visage tressaillît, et j'offris même un bock au perdant.

Souvent, par la suite, Angéline retourna chez Van Deyck-Lister. Chaque fois, elle en revenait munie de petites sommes qui, sans constituer une fortune importante, mettaient quelque aisance dans notre humble ménage.

LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON

Il y avait une fois une jeune fille d'une grande beauté qui était amoureuse d'un cochon.

Éperdument!

Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.

Non.

Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n'aurait pas donné un sou.

Un sale cochon, quoi!

Et elle l'aimait… fallait voir!

Pour un empire, elle n'aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui préparer sa nourriture.

Et c'était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d'une grande beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain.

Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu'elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.

Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et poussant des grognements de satisfaction.

Il plongeait sa tête dans sa pitance et s'en fourrait jusque dans les oreilles.

Et la jeune fille d'une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à le voir si content.

Et puis, quand il était bien repu, il s'en retournait sur son fumier, sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux.

Sale cochon, va!

Des grosses mouches vertes s'abattaient, bourdonnantes, sur ses oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.

La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu'elle avait fort jolis).

Et le lendemain, toujours la même chose.

Or, un jour arriva que c'était la fête du cochon.

Comment s'appelait le cochon, je ne m'en souviens plus, mais c'était sa fête tout de même.

Toute la semaine, la jeune fille d'une grande beauté s'était creusé la tête (qu'elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon.

Elle n'avait rien trouvé.

Alors, elle se dit simplement: « Je lui donnerai des fleurs. »

Et elle descendit dans le jardin, qu'elle dégarnit de ses plus belles plantes.

Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au vieux cochon.

Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un sourd.

Qu'est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lis et les géraniums!

Les roses, ça le piquait.

Les lis, ça lui mettait du jaune plein le groin.

Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête.

Il y avait aussi des clématites.

Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.

Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à l'alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre à l'homme, elle est néfaste au cochon.

La jeune fille d'une grande beauté l'ignorait.

Et pourtant c'était une jeune fille instruite. Même, elle avait son brevet supérieur.

Et la clématite qu'elle avait offerte à son cochon appartenait précisément à l'espèce terrible clematis cochonicida.

Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible.

On l'enterra dans un champ de colza.

Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.

SANCTA SIMPLICITAS

Il y a, dans le monde, des gens compliqués et des gens simples.

Les gens compliqués sont ceux qui ne sauraient remuer le petit doigt sans avoir l'air de mettre en branle les rouages les plus mystérieux. L'existence de certaines gens compliqués semble un long tissu de ressorts à boudin et de contrepoids.

Voilà ce que c'est que les gens compliqués.

Les gens simples, au contraire, sont des gens qui disent oui quand il faut dire oui, non quand il faut dire non, qui ouvrent leur parapluie quand il pleut (et qu'ils ont un parapluie), et qui le referment dès que la pluie a cessé de choir. Les gens simples vont tout droit leur chemin, à moins qu'il n'y ait une barricade qui les contraigne à faire un détour.

Voilà ce que c'est que les gens simples.

Parmi les gens les plus simples que j'aie connus, il en est trois dont l'un entra en relation avec les deux autres dans des conditions de simplicité telles que je vous demande la permission de vous conter cette histoire, si vous avez une minute.

Le premier de ces gens simples est un jeune gentilhomme, fort joli garçon et riche, qui s'appelle Louis de Saint-Baptiste.

Les deux autres se composent de M. Balizard, important métallurgiste dans la Haute-Marne, et de Mme Balizard, jeune femme pas jolie, si vous voulez, mais irrésistible pour ceux qui aiment ce genre-là.

Un soir, Mme Balizard demanda simplement à son mari:

—Est-ce que nous n'irons pas bientôt à Paris voir l'Exposition?

—Impossible, répondit simplement le métallurgiste; j'ai de très gros intérêts en jeu, et je serais plus fourneau que tous mes hauts fourneaux réunis, si je quittais mon usine en ce moment.

Bien, répliqua simplement Mme Balizard, nous attendrons. Mais, qui t'empêche d'y aller seule, si tu en as envie?

—Bien, mon ami.

Et le lendemain même de cette conversation (la simplicité n'exclut pas la prestesse) Mme Balizard prenait l'express de Paris, très simplement.

Peu de jours après son arrivée, elle se trouvait au Cabaret roumain, très émue par la musique des Lautars (la simplicité n'exclut pas l'art), quand un grand, très joli garçon vint s'asseoir près d'elle.

C'était Louis de Saint-Baptiste.

Il la regarda avec une simplicité non démunie d'intérêt.

Elle le regarda dans les mêmes conditions.

Et il dit:

—Madame, vous avez exactement la physionomie et l'attitude que j'aime chez la femme. Je serais curieux de savoir si votre voix a le timbre que j'aime aussi. Dites-moi quelques mots, je vous prie.

—Volontiers, monsieur. De mon côté, je vous trouve très séduisant, avec votre air distingué, vos yeux bleus qui ont des regards de grand bébé, et vos cheveux blonds qui bouclent naturellement, et si fins.

—Je suis très content que nous nous plaisions. Dînons ensemble, voulez-vous?

Ils dînèrent ensemble ce soir-là, et, le lendemain, ils déjeunèrent ensemble.

Le surlendemain, ce n'est pas seulement leur repas qu'ils prirent en commun.

Mais tout cela, si simplement! Les meilleures choses prennent fin, ici-bas, et bientôt Mme Balizard dut regagner Saint-Dizier.

Pas seule.

Dieu avait béni son union passagère et coupable (socialement) avec M. de Saint-Baptiste. Ce dernier fut immédiatement informé dès que la chose fut certaine, et il en frémit tout de joie dans son cœur simple. Ce fut une petite fille. Un beau matin du mois suivant, Saint-Baptiste se dit simplement:

—Je vais aller chercher ma petite fille.

Et il prit l'express de Saint-Dizier.

—M. Balizard, s'il vous plaît?

—C'est moi, monsieur.

—Moi, je suis M. Louis de Saint-Baptiste, et je viens prendre ma petite fille.

—Quelle petite fille?

—La petite fille dont Mme Balizard est accouchée la semaine dernière.

—C'est votre fille?

—Parfaitement.

—Tiens! ça m'étonne que ma femme ne m'ait pas parlé de ça.

—Elle n'y aura peut-être pas songé.

—Probablement.

Et, d'une voix forte, M. Balizard cria:

—Marie!

(Marie, c'est le nom de Mme Balizard, un nom simple.) Marie arriva et, très simplement:

—Tiens, fit-elle, Louis! Comment allez-vous?

Mais M. Balizard, qui était un peu pressé, abrégea les effusions.

—Ma chère amie, M. de Saint-Baptiste affirme qu'il est le père de la petite.

—C'est parfaitement exact, mon ami, j'ai des raisons spéciales pour être fixée sur ce point.

—Alors il faut lui remettre l'enfant… Occupe-toi de ça. Je vous demande pardon de vous quitter aussi brusquement, mais une grosse affaire de fourniture de rails… À tout à l'heure, Marie… Serviteur, monsieur.

Bonjour, monsieur.

UNE BIEN BONNE

Notre cousin Rigouillard était ce qu'on appelle un drôle de corps, mais comme il avait une rondelette petite fortune, toute la famille lui faisait bonne mine, malgré sa manière excentrique de vivre.

Où l'avait-il ramassée, cette fortune, voilà ce qu'on aurait été bien embarrassé d'expliquer clairement.

Le cousin Rigouillard était parti du pays, très jeune, et il était revenu, un beau jour, avec des colis innombrables qui recelaient les objets les plus hétéroclites, autruches empaillées, pirogues canaques, porcelaines japonaises, etc.

Il avait acheté une maison avec un petit jardin, non loin de chez nous, et c'est là qu'il vieillissait tout doucement et tout gaiement, s'occupant à ranger ses innombrables collections et à faire mille plaisanteries à ses voisins et aux voisins des autres.

C'est surtout ce que lui reprochaient les gens graves du pays: un homme de cet âge-là s'amuser à d'aussi puériles facéties, est-ce raisonnable?

Moi qui n'étais pas un gens grave à cette époque-là, j'adorais mon vieux cousin qui me semblait résumer toutes les joies modernes.

Le récit des blagues qu'il avait faites en son jeune temps me plongeait dans les délices les plus délirantes et, bien que je les connusse toutes à peu près par cœur, j'éprouvais un plaisir toujours plus vif à me les entendre conter et raconter.

—Et toi, me disait mon cousin, as-tu fait des blagues à tes pions, aujourd'hui?

Hélas, si j'en faisais! C'était une dominante préoccupation (J'en rougis encore), et une journée passée sans que j'eusse berné un pion ou un professeur me paraissait une journée perdue.

Un jour, à la classe d'histoire, le maître me demande le nom d'un fermier général. Je fais semblant de réfléchir profondément et je lui réponds avec une effroyable gravité

—Cincinnatus!

Toute la classe se tord dans des spasmes fous de gaieté sans borne. Seul, le professeur n'a pas compris. La lumière pourtant se fait dans son cerveau, à la longue. Il entre dans un accès d'indignation et me congédie illico, avec un stock de pensums capable d'abrutir le cerveau du gosse le mieux trempé.

Mon cousin Rigouillard, à qui je contai cette aventure le soir même, fut enchanté de ma conduite, et son approbation se manifesta par l'offrande immédiate d'une pièce de cinquante centimes toute neuve.

Rigouillard avait la passion des collections archéologiques, mais il éprouvait une violente aversion pour les archéologues, tout cela parce que sa candidature à la Société d'archéologie avait été repoussée à une énorme majorité.

On ne l'avait pas trouvé assez sérieux.

—L'archéologie est une belle science, me répétait souvent mon cousin, mais les archéologues sont de rudes moules.

Il réfléchissait quelques minutes et ajoutait en se frottant les mains:

—D'ailleurs, je leur en réserve une… une bonne… et bien bonne même!

Et je me demandai quelle bien bonne blague mon cousin pouvait réserver aux archéologues.

Quelques années plus tard, je reçus une lettre de ma famille. Mon cousin
Rigouillard était bien malade et désirait me voir.

J'arrivai en grande hâte.

—Ah! te voilà, petit, je te remercie d'être venu; ferme la porte, car j'ai des choses graves à te dire.

Je poussai le verrou, et m'assis près du lit de mon cousin.

—Il n'y a que toi, continua-t-il, qui me comprenne, dans la famille; aussi c'est toi que je vais charger d'exécuter mes dernières volontés… car je vais bientôt mourir.

—Mais non, mon cousin, mais non…

—Si, je sais ce que je dis, je vais mourir, mais en mourant je veux faire une blague aux archéologues, une bonne blague!

Et mon cousin frottait gaiement ses mains décharnées.

—Quand je serai claqué, tu mettras mon corps dans la grande armure chinoise qui est dans le vestibule en bas, celle qui te faisait si peur quand tu étais petit.

—Oui, mon cousin.

—Tu enfermeras le tout dans le cercueil en pierre qui se trouve dans le jardin, tu sais…, le cercueil gallo-romain!

—Oui, mon cousin.

—Et tu glisseras à mes côtés cette bourse en cuir qui contient ma collection de monnaies grecques: c'est comme ça que je veux être enterré.

—Oui, mon cousin.

—Dans cinq ou six cents ans, quand les archéologues du temps me déterreront, crois-tu qu'ils en feront une gueule, hein! Un guerrier chinois avec des pièces grecques dans un cercueil gallo-romain?

Et mon cousin, malgré la maladie, riait aux larmes, à l'idée de la gueule que feraient les archéologues, dans cinq cents ans.

—Je ne suis pas curieux, ajoutait-il, mais je voudrais bien lire le rapport que ces imbéciles rédigeront sur cette découverte.

Peu de jours après, mon cousin mourut.

Le lendemain de son enterrement, nous apprîmes que toute sa fortune était en viager.

Ce détail contribua à adoucir fortement les remords que j'ai de n'avoir pas glissé dans le cercueil en pierre la collection de monnaies grecques (la plupart en or).

Autant que ça me profite à moi, me suis-je dit, qu'à des archéologues pas encore nés.

TRUC CANAILLE

Durant l'année 187… ou 188… (le temps me manque pour déterminer exactement cette époque pénible) le Pactole inonda désespérément peu le modeste logement que j'occupais dans les parages du Luxembourg (le jardin, pas le grand-duché).

Ma famille (de bien braves gens, pourtant), vexée de ne pas me voir passer plus d'examens brillants (à la rigueur, elle se serait contentée d'examens ternes), m'avait coupé les vivres comme avec un rasoir.

Et je gémissais dans la nécessité, l'indigence et la pénurie.

Mes seules ressources (si l'on peut appeler ça des ressources) consistaient en chroniques complètement loufoques que j'écrivais pour une espèce de grand serin d'étudiant, lequel les signait de son nom dans le Hanneton de la rive gauche (organe disparu depuis).

Le grand serin me rémunérait à l'aide de bien petites sommes, mais je me vengeais délicieusement de son rapiatisme en couchant avec sa maîtresse, une fort jolie fille qu'il épousa par la suite.

C'était le bon temps.

On avait bon appétit, on trouvait tout succulent, et l'on était heureux comme des dieux quand, le soir, on avait réussi à dérober un pot de moutarde à Canivet, marchand de comestibles dont le magasin se trouvait un peu au-dessus du lycée Saint-Louis, près du Sherry-Gobbler.

La seule chose qui m'ennuyait un tantinet, c'était le terme.

Et ce qui m'ennuyait dans le terme, ce n'était pas de le payer (je ne le payais pas), c'était précisément de ne pas le payer. Comprenez-vous?

Tous les soirs, au moment de rentrer, une angoisse me prenait à l'idée d'affronter les observations et surtout le regard de ma concierge.

Oh! ce regard de concierge!

Dieu vous préserve à jamais d'une concierge qui vous regarderait comme la mienne me regardait!

La prunelle de cette chipie semblait un meeting de tous les mauvais regards de la création.

Il y avait, dans ce regard, de l'hyène, du tigre, du cochon, du cobra capello, de la sole frite et de la limace.

Sale bonne femme, va!

Elle était veuve, et rien ne m'ôtera de l'idée que son mari avait péri victime du regard.

Moi qui me trouvais beaucoup trop jeune alors pour trépasser de cette façon, ou plus généralement de toute autre façon, je ruminais mille projets de déménagement.

Quand je dis déménagement, je me flatte, car c'était une simple évasion que je rêvais, comme qui dirait une sortie à la cloche de bois.

À cette époque, j'avais le sens moral extrêmement peu développé.

Ayant appris à lire dans Proudhon, je n'ai jamais douté que la propriété ne fût le vol, et la pensée d'abandonner un immeuble, en négligeant de régler quelques termes échus, n'avait rien qui m'infligeât la torture du remords.

Mon propriétaire, d'ailleurs, excluait toute idée d'intérêt sympathique.

Ancien huissier, il avait édifié une grosse fortune sur les désastres et les ruines de ses contemporains.

Chaque étage de ses maisons représentait pour le moins une faillite, et j'étais bien certain que cet impitoyable individu avait autant de désespoirs d'homme sur la conscience que de livres de rente au grand-livre.

Le terme de juillet et celui d'octobre passèrent sans que j'offrisse la moindre somme à ma concierge.

Oh! ces regards!

Je reçus quelques échantillons du style épistolaire de mon propriétaire, lequel m'indiquait le terme de janvier comme l'extrême limite de ses concessions.

C'est à ce moment que je conçus un projet qu'à l'heure actuelle je considère encore comme génial.

Au 1er janvier, j'envoyai à mon propriétaire une carte de visite ainsi libellée:

Alphonse Allais

FABRICANT D'ÉCRABOUILLITE

Le 8 janvier arriva et se passa, sous le rapport de mon versement, absolument comme s'étaient passés le 8 juillet et le 8 octobre précédents.

Le soir, regard de ma concierge (oh! ce regard!…) et communication suivante:

—Ne sortez pas de trop bonne heure demain matin. Monsieur le propriétaire a quelque chose à vous dire.

Je ne sortis pas de trop bonne heure, et j'eus raison, car si jamais je me suis amusé dans ma vie, c'est bien ce matin-là.

Je tapissai mon logement d'étiquettes énormes:

"Défense expresse de fumer"

J'étalai sur une immense feuille de papier blanc environ une livre d'amidon, et j'attendis les circonstances.

Un gros pas qui monte l'escalier, c'est l'ancien recors.

Un coup de sonnette. J'ouvre.

Justement, il a un cigare à la bouche.

J'arrache le cigare et le jette dans l'escalier, en dissimulant, sous le masque de la terreur, une formidable envie de rire.

—Eh bien! Qu'est-ce que vous faites? s'écrie-t-il, effaré.

—Ce que je fais?… Vous ne savez donc pas lire?

Et je lui montre les "Défense expresse de fumer".

—Pourquoi ça, défense de fumer?

—Parce que, malheureux, si une parcelle de la cendre de votre cigare était tombée sur cette écrabouillite, nous sautions tous, vous, moi, votre maison, tout le quartier!

Mon propriétaire n'était pas, d'ordinaire, très coloré, mais à ce moment sa physionomie revêtit ce ton vert particulier qui tire un peu sur le violet sale.

Il balbutia, bégayant, bavant d'effroi:

—Et… vous… fabriquez… ça… chez… moi

—Dame! répondis-je avec un flegme énorme: si vous voulez me payer une usine au sein d'une lande déserte…

—Voulez-vous vous dépêcher de f… le camp de chez moi!

—Pas avant de vous payer vos trois termes.

—Je vous en fais cadeau, mais, de grâce, f… le camp, vous et votre…

—Écrabouillite!… Auprès de mon écrabouillite, monsieur, la dynamite n'est pas plus dangereuse que la poudre à punaises.

—F… le camp! … F… le camp!

Et je f… le camp.

ANESTHESIE

Nous faisions de la poésie, Anesthésie Anesthésie, etc.

(AIR CONNU.)

Le premier étage de cette somptueuse demeure était occupé par un dentiste originaire de Toulouse qui avait mis sur sa porte une plaque de cuivre avec ces mots: Surgeon dentist.

Dans leur ignorance de la langue anglaise, les bonnes de la maison avaient conclu que le Toulousain s'appelait Surgeon et disaient de lui, sans qu'une protestation discordante s'élevât jamais: « Un beau gars, hein, que M. Surgeon! »

(Au cas où cette feuille tomberait sous les yeux d'une bonne de la maison, qu'elle sache que surgeon signifie chirurgien en anglais.) Les bonnes de la maison étaient, en cette occurrence, de fines connaisseuses, car M. Surgeon (conservons-lui cette appellation) constituait, à lui seul, un des plus jolis hommes de cette fin de siècle.

Imaginez-vous le buste de Lucius Verus, complété par le torse d'Hercule
Farnèse—en plus moderne, bien entendu.

Le deuxième étage de la somptueuse demeure en question était occupé par
M. Lecoq-Hue et sa jeune femme.

Pas très bien, M. Lecoq-Hue. Petiot, maigriot, roussot, le cheveu rare, l'œil chassieux; non, décidément, M. Lecoq-Hue n'était pas très bien! Et jaloux, avec ça, comme une jungle! L'histoire de son mariage était des plus curieuses et l'on a écrit bien des romans pour moins que cela.

Très riche, il fit connaissance d'une jeune fille très belle, institutrice des enfants de sa belle-sœur. Il devint éperdument amoureux de la jolie personne, obtint sa main et en profita pour l'épouser.

L'institutrice ne lui pardonna jamais d'être si laid et si insuffisant. Bien avant l'hymen accompli, elle avait juré de se venger. Après l'hymen, elle renouvela son serment, plus farouche, cette fois, et mieux informé.

Il ne se passait pas de jour où M. Surgeon ne rencontrât dans l'escalier la délicieuse et superbe Mme Lecoq-Hue.

Chaque fois, il se disait:

—Mâtin!… voilà une femme avec laquelle on ne doit pas s'embêter!

Chaque fois, elle se disait:

—Mâtin!… voilà un homme avec lequel on ne doit pas s'embêter!

(Je ne garantis pas la teneur scrupuleuse de ce double propos, mais je puis en certifier l'esprit exact.)

Ils finirent par se saluer, et, peu de temps après, ils en arrivèrent à se demander des nouvelles de leur santé.

Et puis, peu à peu, ils parlèrent de choses et d'autres, mais furtivement, hélas! et toujours dans l'escalier. Un jour, Surgeon, enhardi, osa risquer:

—Quel dommage, madame, que vous soyez pour moi une si mauvaise cliente!

Regret mêlé de madrigal, car, entre autres perfections, Mme Lecoq-Hue était douée d'une dentition à faire pâlir tous les râteliers de la côte d'Afrique.

Ce regret mêlé de madrigal dégagea dans l'esprit de Mme Lecoq-Hue la lueur soudaine de la bonne idée.

Le lendemain, avec cet air naturel qu'ont toutes les femmes qui se préparent à un mauvais coup (ou un bon):

—Mon ami, dit-elle, je descends chez le dentiste.

—Quoi faire, ma chérie?

—Mais… faire ce qu'on fait chez les dentistes, parbleu!

—Tu as donc mal aux dents?

—J'en suis comme une folle.

—Mal d'amour.

—Idiot!

Et, sur ce mot de conciliation, elle descendit l'étage qui la séparait de M. Surgeon.

Mal aux dents…. elle! Allons donc! M. Lecoq-Hue sentit poindre en son cœur l'aiguillon du doute.

Lui aussi connaissait le beau Surgeon, le superbe Lucius Verus, l'inquiétant Hercule Farnèse du premier.

Non, mal aux dents, cela n'était pas naturel. Livide de jalousie, il sonna à son tour à la porte du chirurgien.

Ce fut M. Surgeon lui-même qui vint ouvrir.

—Vous désirez, monsieur?

Trac? honte? crainte de s'être trompé? On ne sait; mais M. Lecoq-Hue balbutia:

—Je viens vous prier de m'arracher une dent.

—Parfaitement, monsieur, asseyez-vous ici, dans ce fauteuil. Ouvrez la bouche. Laquelle?

—Celle-ci—Parfaitement… Sans douleur ou avec douleur?

Et le terrible homme prononça avec, comme si ce simple mot eût comporté un h aspiré et un k, mais un de ces k qui ne pardonnent pas: H A V E C K!

—Sans douleur! blêmit le mari.

Aussitôt les protoxydes d'azote, les chloroformes, les chlorures de méthyle s'abattirent sur l'organisme du malheureux, comme s'il en pleuvait.

Quelques instants plus tard, dans le cabinet voisin, comme la belle Mme
Lecoq-Hue objectait faiblement:

—Voyons, relevez-vous, si mon mari…

—Ah! votre mari! s'écria Surgeon en éclatant de rire. Votre mari… vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce qu'il dort!

Et, comme ils l'avaient bien prévu tous les deux, ils ne s'embêtèrent pas.

IRONIE

C'est dans un estaminet du plus pur style Louis-Philippe.

Il est difficile de rêver un endroit plus démodé et plus lugubre.

Les tables, d'un marbre jauni, s'allongent, désertes de consommateurs.

Dans le fond, un vieux billard à blouses prend des airs de catafalque moisi, et les trois billes (même la rouge), du même jaune que les tables, ont des gaietés d'ossements oubliés.

Dans un coin, un petit groupe de clients, qui semblent de l'époque, font une interminable partie de dominos; leurs dés et leurs doigts ont des cliquetis de squelettes. Par instant, les vieux parlent, et toutes leurs phrases commencent par: De notre temps…

Au comptoir, derrière des vespétros surannées et des parfait-amour hors d'âge, se dresse la patronne, triste et sèche, avec de longs repentirs du même jaune pâle que les tables et les billes de son billard.

Le garçon, un vieux déplumé, qui prend avec la patronne des airs familiers (il doit être depuis longtemps dans la maison), rôde comme une âme en peine autour des tables vides.

Alors entrent trois jeunes gens évidemment égarés.

Ils sont reçus avec des airs hostiles de la part des dominotiers et du garçon. Seule la dame du comptoir arbore un vague sourire, peut-être rétrospectif.

Elle se rappelle que, dans le temps, c'était bon les jeunes gens.

Les nouveaux venus, un peu interloqués d'abord par le froid ambiant, s'installent. Soudain l'un d'eux s'avance vers le comptoir.

Madame, dit-il avec la plus exquise urbanité, il peut se faire que nous mourions de rire dans votre établissement. Si pareille aventure arrivait, vous voudriez bien faire remettre nos cadavres à nos familles respectives. Voici notre adresse.

TICKETS
SOUVENIR DE L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889

—J'achète des tickets!

Il m'advint souvent de m'arrêter longtemps près de celle qui poussait et repoussait à perdre haleine cette clameur désespérée, et jamais je ne vis s'engager la moindre transaction.

—J'achète des tickets!

Il est vrai que l'acheteuse n'offrait pas un aspect extérieur capable de fournir quelque illusion aux détenteurs de tickets. Ses bottines ne s'étaient certainement pas crottées à la boue du Pactole, le bas de son jupon non plus.

Sa voix, surtout, excluait toute idée de capital disponible, une voix enrouée par une affection que je diagnostiquai: crapulite pochardoïde et vadrouilliforme.

Imaginez-vous une de ces grandes filles noiraudes et maigres, modelée comme à coups de sabre, n'ayant pour elle que ses yeux, mais les ayant bien.

—J'achète des tickets

Moi, je l'aimais beaucoup, cette grande bringue, et si j'avais eu des tickets à vendre, je les lui aurais offerts de bon cœur pour rien, pour ses yeux.

Ses yeux! Ses yeux, où tout le reste d'elle semblait s'être effondré

Ses yeux, où des escadres de cœurs auraient évolué à leur aise!

—J'achète des tickets!

Or, vers la fin de l'Exposition, mon oncle Alcide Toutaupoil débarqua chez moi.

—Je me suis décidé au dernier moment, dit-il, je compte sur toi pour me montrer les beautés de l'Exposition sans me faire perdre de temps.

Mon oncle Toutaupoil est un homme grave, notaire d'une petite ville située dans le nord-ouest du centre de la France, et que la discrétion professionnelle m'empêche de désigner plus clairement.

Archéologue de mérite, mon oncle jouit dans toutes les sociétés savantes régionales d'une enviable notoriété, et son mémoire: Le Tesson de bouteille à travers les âges (avec quatorze planches en taille-douce), se trouve dans toutes les bibliothèques dignes de ce nom.

C'est assez indiquer qu'Alcide Toutaupoil ne manifeste aucune vocation sérieuse pour le rôle de gonfalonier de la rigolade moderne.

—La danse du ventre? Tu veux me faire voir la danse du ventre? Tu n'y penses pas, mon pauvre ami! Je ne suis pas venu à Paris pour ça!

—Mais, mon oncle, c'est de l'ethnographie, après tout. Vous ne connaîtrez jamais une civilisation à fond, si vous vous obstinez, sous le prétexte de la pudeur, à repousser certains spectacles qui, certes, froissent nos sentiments les plus intimes, mais qui n'en sont pas moins un enseignement fructueux. La science a de ces exigences, mon oncle!

C'est ainsi que je décidai mon austère parent à m'offrir des consommations variées dans les endroits drôles de l'Exposition. Je connaissais la galerie des Machines, et j'avais assez vu les maîtres-autels rétrospectifs.

—J'achète des tickets!

Un jour, je lui montrai la grande fille aux yeux plus grands encore, qui proposait d'acheter tant de tickets et qui en achetait si peu.

Mon oncle eut presque un accès!

—Comment! s'écria-t-il, c'est toi, toi que j'ai connu dans le temps presque raisonnable, c'est toi qui jettes les yeux sur de telles créatures C'est à croire que tu as une perversion du sens génésiaque.

Génésiaque était dur! Je n'insistai pas.

—J'achète des tickets!

Comme toute chose d'ici-bas, l'Exposition universelle de 1889 eut une fin, et je ne revis plus ma commerçante aux yeux.

—J'achète des tickets!

Quelques jours plus tard, je me promenais dans la fête de Montmartre, quand une baraque attira mes regards. On y montrait, disait l'enseigne:

La belle Zim-laï-lah

La seule véritable Exotique de la Fête.

Dans la foule, une jeune femme du peuple, appuyée sur le bras d'un robuste travailleur, demanda à ce dernier:

—De quel pays que c'est, les Exotiques?

—Les Exotiques?… C'est du côté de l'Algérie, parbleu!… en tirant un peu sur la gauche.

La jeune femme du peuple jeta sur le vigoureux géographe un long regard où se lisait l'admiration.

J'entrai voir la belle Exotique.

Zim-laï-lah, plus jolie que Fatma, ma foi! et l'air aussi intelligent, trônait au milieu d'almées sans importance.

Parmi ces dernières…

—J'achète des tickets!

Parmi ces dernières, la grande noiraude avec des yeux!

Après la représentation, nous causâmes:

—Dites donc, votre ami, le vieux avec qui que vous veniez à l'Exposition…

—Eh bien?

—Eh bien! Il est rien vicieux… Par exemple, il a été rudement chouette! Nous avons passé deux heures ensemble, et il m'a donné plus de deux cents tickets!

—J'achète des tickets!

UN PETIT « FIN DE SIECLE «

—Dis donc, mon oncle?

—Mon ami…

—Tu sais pas?… Si t'étais bien gentil?…

—Si j'étais bien gentil?

—Oui… Eh ben, tu me ferais mettre un article dans Le Chat noir.

—Qu'entends-tu par te faire mettre un article?

—Eh ben, me faire imprimer une histoire que j'ai faite, pardi!

—Comment, tu fais de la littérature, toi?

—Pourquoi pas?… et pas plus bête que la tienne, tu sais.

—Prétentieux!

—Prétentieux?… Prétentieux parce qu'on se croit aussi malin que monsieur!… Oh! la, la, ce que tu te gobes, mon vieux!

—!!!… Et alors, tu veux débuter dans la presse?

—Oui, j'ai écrit une petite histoire, je veux te la donner, tu la feras imprimer. Je ne la signerai pas, parce que maman ferait des histoires à n'en plus finir. Toi, tu la signeras, mais nous partagerons la galette.

—À la bonne heure, tu es pratique!

—Dame, si on n'est pas pratique à sept ans, je me demande un peu à quel âge qu'on le sera.

—Où est-il, ton chef-d'œuvre?

—Tiens, le voilà:

"HISTOIRE D'UN MECHANT PETIT TROQUET ET D'UNE BONNE PETITE LAMPISTE

À Mesdemoiselles Manitou et Tonton.

Il y avait une fois, boulevard de Courcelles, un mauvais petit garnement qui était le fils d'un marchand de vins.

Personne ne l'aimait dans le quartier, parce que c'était un sale gosse qui faisait des blagues à tout le monde.

Il avait de vilains cheveux rouges plantés raides, des grandes oreilles détachées de la tête, et un petit nez retroussé comme le museau de ces chiens qui tuent les rats, et puis des taches de rousseur plein la figure.

Il faisait tant de bruit avec son fouet, qu'on aurait dit que c'était un vrai charretier.

À côté de la boutique de son père, il y avait un marchand de lampes qui vendait aussi des seaux, des arrosoirs et des brocs en zinc.

Alors le petit troquet venait s'amuser à taper sur tous ces ustensiles pour faire du bruit et embêter les voisins.

Le lampiste avait une petite fille qui était aussi gentille que le petit garçon était désagréable.

On ne peut pas s'imaginer quelque chose de plus charmant et de plus doux que cette petite fille.

Elle avait des yeux bleus, un beau petit nez, une jolie petite bouche et des cheveux blonds si fins, si fins, que quand il n'y en avait qu'un, on ne le voyait pas.

Quand il faisait beau, elle s'installait sur le trottoir avec son petit pliant, et elle apprenait ses leçons, et, quand elle savait ses leçons, elle faisait de la tapisserie.

À ce moment-là, le petit troquet arrivait par derrière et lui tirait sa natte en faisant dign, dign, dign, comme si sa natte était la corde d'une cloche de bateau à vapeur.

Ça embêtait joliment la petite lampiste. Mais, un jour, elle a eu une idée. Elle a pris des sous dans le comptoir et elle les a donnés au petit apprenti de son papa, qui était très fort et qui a fichu de bons coups de poing sur le nez du petit troquet et de bons coups de pied dans les jambes.

Le petit troquet a dit à ses parents qu'il s'était fichu par terre, et que c'est pour ça qu'il saignait du nez.

Le lendemain, il revint tirer la natte de la pauvre petite lampiste.

Alors, voilà la petite lampiste qui se met en colère et qui se demande comment elle ferait pour faire une bonne blague au mauvais petit troquet.

Voici ce qu'elle a fait:

Elle l'a invité à faire la dînette avec elle, un jeudi, et d'autres petites filles.

On commence par manger des gâteaux, du raisin, de tout, et puis elle dit:

—Maintenant, nous allons boire du vin blanc.

Et elle remplit les verres avec de l'essence qui sert pour les lampes.

Les petites filles, qui étaient averties, n'ont rien bu, mais le mauvais petit troquet a tout avalé.

Il fut malade comme un cheval, et même sa maman croyait bien qu'il en claquerait, mais il était tellement entêté qu'il n'a jamais voulu dire comment ça lui était venu. Heureusement qu'ils avaient un bon médecin qui l'a guéri.

Quand il a été guéri, il a été embrasser la petite lampiste, et lui a demandé pardon de ses méchancetés, et, depuis, il ne lui a jamais tiré sa natte, ni tapé sur les arrosoirs.

Il est devenu très gentil, ses cheveux ont été moins rouges, ses taches de rousseur se sont en allées, ses oreilles se sont recollées et son nez n'a plus ressemblé à un museau de chien de boucher.

Et puis, quand il a été grand, il s'est marié avec la petite lampiste et ils ont eu beaucoup d'enfants.

On a mis tous les garçons à l'École polytechnique.

Signé: TOTO."

—Hein! mon oncle, qu'est-ce que tu dis de cette histoire-là?

—Très intéressante, mais ta jeune lampiste me fait l'effet d'être une jolie petite rosse.

—Pour sûr!

—Eh bien! alors?

—Alors quoi? T'as donc pas compris que c'est une histoire ironique?…
Eh bien! là, vrai! je ne te croyais pas si daim!

(Le bruit d'un coup de pied dans le derrière retentit.)

ALLUMONS LA BACCHANTE

Le riche amateur contempla longuement le tableau.

C'était un beau tableau fraîchement peint, qui représentait une bacchante nue à demi-renversée.

On reconnaissait que c'était une bacchante à la grappe de raisin qu'elle mordillait à belles dents. Et puis des pampres s'enroulaient dans ses cheveux, comme dans les cheveux de toute bacchante qui se respecte ou même qui ne se respecte pas.

Le riche amateur était content, mais content sans l'être.

Anxieux, le jeune peintre attendait la décision du riche amateur.

—Mon Dieu, oui, disait ce dernier, c'est très bien … C'est même pas mal du tout… La tête est jolie… la poitrine aussi … C'est bien peint… La grappe de raisin me fait venir l'eau à la bouche, mais… votre bacchante n'a pas l'air assez… comment dirais-je donc?… assez bacchante.

—Vous auriez voulu une femme saoule, quoi! repartit timidement l'artiste.

—Saoule, non pas! mais… comment dirais-je donc?… allumée.

Le peintre ne répondit rien, mais il se gratta la tête.

Pour une fois, le riche amateur avait raison. La bacchante était jolie au possible, mais un peu raisonnable, pour une bacchante.

—Allons, mon jeune ami, conclut le capitaliste, passez encore quelques heures là-dessus. Je reviendrai demain matin. D'ici là, tâchez de… comment dirais-je donc?… … d'allumer la bacchante C'est cela même.

Et disparut le capitaliste.

—Allumons la bacchante, se dit courageusement le jeune peintre, allumons la bacchante!

Le modèle qui lui avait posé ce personnage était une splendide gaillarde de dix-huit ans, certainement titulaire de la plus belle poitrine de Paris et de la grande banlieue.

Je crois bien que si vous connaissiez ce modèle-là, vous n'en voudriez plus jamais d'autre.

Et la tête valait la poitrine, et tout le reste du corps valait la poitrine et la tête. Ainsi! …

Mais, malheureusement, un peu froide.

Un jour qu'elle posait chez Gustave Boulanger, ce maître lui dit, avec une nuance d'impatience:

—Mais allume-toi donc, nom d'un chien! … C'est à croire que tu es un modèle de la régie.

(Boutade assez déplacée, entre nous, dans la bouche d'un membre de l'Institut.)

Notre jeune artiste se rendit en toute hâte chez son modèle.

La jeune personne dormait encore.

Il la fit se lever, s'habiller, le tout avec une discrétion professionnelle, et l'emmena chez lui.

Il avait son idée.

Ils déjeunèrent ensemble, chez lui.

Les nourritures les plus pimentées couvraient la table, et le champagne coula avec la même surabondance que si c'eût été l'eau du ciel.

Et, après déjeuner, je vous prie de croire que, pour une bacchante allumée, c'était une bacchante allumée.

Et le jeune peintre aussi était allumé.

Elle reprit la pose.

—Nom d'un chien! cria-t-il, ça y est!

Je te crois que ça y était.

Elle s'était renversée un peu trop. Les joues flambaient d'un joyeux carmin.

Une roseur infiniment délicate nuançait—oh! si doucement—l'ivoire impeccable de sa gorge de reine.

Les yeux s'étaient presque fermés, mais à travers les grands cils on voyait l'éclat rieur de son petit regard gris.

Et dans l'unique pourpre de la bouche entrouverte luisait la nacre humide, attirante, de ses belles quenottes.

Le lendemain, quand le riche amateur revint, il trouva l'atelier fermé.

Il monta à l'appartement et frappa des toc toc innombrables.

—Ma bacchante! clamait-il, ma bacchante!

À la fin, une voix partit du fond de l'alcôve, la propre voix de la bacchante, et la voix répondit:

Pas encore finie.

TENUE DE FANTAISIE

Après une frasque plus exorbitante que les précédentes—et Dieu sait si parmi les précédentes il s'en trouvait d'un joli calibre!—, le jeune vicomte Guy de La Hurlotte fut invité par son père à contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie française.

Guy, dont la devise était qu'on peut s'amuser partout, demanda seulement qu'on ne l'envoyât pas trop loin de Paris.

—Pourquoi pas tout de suite à la caserne de la Pépinière, à deux pas du boulevard? s'écria le terrible comte. Non, mon garçon, tu iras au Sénégal.

La comtesse éclata en sanglots. Le Sénégal! Est-ce qu'on revient du
Sénégal!

—En Algérie, alors.

Finalement, après de nouveaux gémissements maternels, on tomba d'accord sur L…. petite garnison de Normandie, assez maussade et dénuée totalement de restaurants de nuit.

L'entrée de Guy dans l'existence militaire répondit exactement à ses remarquables antécédents civils.

Avec cette désinvolture charmante et cette aisance aristocratique que lui enviaient tous ses camarades, Guy, muni de sa feuille de route, pénétra chez l'officier chargé des écritures du régiment et qu'on appelle le gros major.

—Bonjour, mesdames, bonjour, messieurs… Ah! pardon, il n'y a pas de dames, et je le regrette… Le gros major, s'il vous plaît?

—C'est moi, fit un grand vieux sec, en veston, d'aspect grincheux.

—Comment! c'est vous le gros major? reprit Guy au comble de l'étonnement. Eh bien! il faut que vous me le disiez vous-même pour que je le croie. Vous n'êtes pas gros du tout… et vous avez l'air si peu major! Quand on me parlait du gros major, ce mot évoquait dans mon esprit une manière de futaille galonnée. J'arrive, et qu'est-ce que je trouve?… une espèce d'échalas civil.

L'officier, déjà fort désobligé par ces propos impertinents, bondit de rage et d'indignation lorsqu'il apprit qu'ils étaient tenus par un simple engagé, un bleu! L'attitude du jeune vicomte reçut sa récompense immédiate sous forme de huit jours de consigne.

—Et puis, ajouta l'officier, je me charge de vous recommander à votre capitaine.

—Je m'en rapporte à vous, mon gros major, et vous en remercie à l'avance. On n'est jamais trop recommandé auprès de ses chefs.

De tels débuts promettaient; ils tinrent.

Tout de suite, Guy de La Hurlotte devint la coqueluche du régiment, où il apporta, à remplir ses devoirs militaires, tant de fantaisie et un tel parti pris d'imprévu, que la discipline n'y trouva pas toujours son compte.

Mais pouvait-on lui en vouloir, à cet endiablé vicomte, si charmant, si bon garçon, toujours le cœur et le londrès sur la main?

Avec le peu d'argent qu'il recevait de sa famille et le grand crédit qu'il s'était procuré en ville, Guy menait au régiment une vie fastueuse de grand seigneur pour qui ne comptent édits ni règlements.

Pourtant, dans les premiers jours de son incorporation, le jeune vicomte écopa, comme on dit dans l'armée, deux jours de salle de police.

Passant avec sa compagnie dans la grand-rue de L…, Guy adressa une fougueuse déclaration et des baisers sans nombre à une jeune femme qui, sur son balcon, regardait la troupe.

Indigné de cette mauvaise tenue, le capitaine Lemballeur, aussitôt rentré, lui porta ce motif:

À eu dans les rangs une attitude tumultueuse et gesticulatoire peu conforme au rôle d'un soldat de deuxième classe.

Vous pensez si Guy fit un sort à ce libellé. Les mots tumultueuse et gesticulatoire devinrent populaires au régiment et en ville, et le pauvre capitaine Lemballeur n'osa plus jamais punir Guy.

Le colonel lui-même se sentait désarmé devant cette belle humeur, et, quand une plaisanterie du vicomte lui revenait aux oreilles, il se contentait de hausser les épaules avec indulgence, en murmurant: « Sacré La Hurlotte, va! »

Je n'entreprendrai pas de raconter par le menu les aventures militaires de notre joyeux ami. Les plus gros formats n'y suffiraient pas.

Je me contenterai, si vous voulez bien, de vous narrer l'épisode qui, selon moi, marque le point culminant de sa carrière fantaisiste.

C'était un dimanche. Guy se trouvait de garde.

À dix heures du soir, il prenait la faction au magasin, situé à deux ou trois cents mètres du poste.

Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage aux environs du magasin. Des gens du voisinage donnaient un grand bal costumé où devait se rendre toute la brillante société de L…

Quelques invités (Guy était aussi répandu en ville que populaire au régiment) reconnurent, dans l'humble factionnaire, le brillant vicomte. Ce ne fut qu'un cri.:

—Eh bien! La Hurlotte, vous n'êtes donc pas des nôtres, ce soir?

—J'en suis au désespoir, mais il m'est bien difficile de m'absenter en ce moment. On m'a confié la garde de cet édifice, et si on le dérobait en mon absence, je serais forcé de le rembourser à l'État, ce qui ferait faire une tête énorme à mon pauvre papa, déjà si éprouvé. Vous ne pouvez pas vous faire remplacer?