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À se tordre: Histoires chatnoiresques

Chapter 6: COLLAGE
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About This Book

A series of short, comic vignettes that deploy absurdity, wordplay and dark farce to lampoon everyday types and situations. Episodes range from affectionate portraits of eccentric local characters—such as a languid customs guard who amuses himself by assigning playful professional nicknames to children—to outlandish fables about animals and grotesque mishaps where cleverness and misfortune collide. Each piece favors tight, episodic construction, relying on ironic reversals, puns and surreal detail to extract humor and occasional melancholy, producing a miscellany that alternates light satire with macabre or whimsical surprises.

The Project Gutenberg eBook of À se tordre: Histoires chatnoiresques

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Title: À se tordre: Histoires chatnoiresques

Author: Alphonse Allais

Release date: October 22, 2004 [eBook #13834]
Most recently updated: December 18, 2020

Language: French

Credits: Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK À SE TORDRE: HISTOIRES CHATNOIRESQUES ***

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Alphonse Allais

À SE TORDRE Histoires chatnoiresques (1891)

Table des matières

UN PHILOSOPHE FERDINAND MŒURS DE CE TEMPS-CI EN BORDEE UN MOYEN COMME UN AUTRE COLLAGE LES PETITS COCHONS CRUELLE ÉNIGME LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET BOISFLAMBARD PAS DE SUITE DANS LES IDEES I II LE COMBLE DU DARWINISME POUR EN AVOIR LE CŒUR NET LE PALMIER LE CRIMINEL PRÉCAUTIONNEUX L'EMBRASSEUR LE PENDU BIENVEILLANT ESTHETIC UN DRAME BIEN PARISIEN CHAPITRE PREMIER CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII MAM'ZELLE MISS LE BON PEINTRE LES ZEBRES SIMPLE MALENTENDU LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON SANCTA SIMPLICITAS UNE BIEN BONNE TRUC CANAILLE ANESTHESIE IRONIE UN PETIT « FIN DE SIECLE « ALLUMONS LA BACCHANTE TENUE DE FANTAISIE APHASIE UNE MORT BIZARRE LE RAILLEUR PUNI EXCENTRIC'S LE VEAU CONTE DE NOËL POUR SARA SALIS EN VOYAGE SIMPLES NOTES LE CHAMBARDOSCOPE UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET LE TEMPS BIEN EMPLOYE FAMILLE COMFORT ABUS DE POUVOIR

UN PHILOSOPHE

Je m'étais pris d'une profonde sympathie pour ce grand flemmard de gabelou que me semblait l'image même de la douane, non pas de la douane tracassière des frontières terriennes, mais de la bonne douane flâneuse et contemplative des falaises et des grèves.

Son nom était Pascal; or, il aurait dû s'appeler Baptiste, tant il apportait de douce quiétude à accomplir tous les actes de sa vie.

Et c'était plaisir de le voir, les mains derrière le dos, traîner lentement ses trois heures de faction sur les quais, de préférence ceux où ne s'amarraient que des barques hors d'usage et des yachts désarmés.

Aussitôt son service terminé, vite Pascal abandonnait son pantalon bleu et sa tunique verte pour enfiler une cotte de toile et une longue blouse à laquelle des coups de soleil sans nombre et des averses diluviennes (peut-être même antédiluviennes) avaient donné ce ton spécial qu'on ne trouve que sur le dos des pêcheurs à la ligne. Car Pascal pêchait à la ligne, comme feu monseigneur le prince de Ligne lui-même.

Pas un homme comme lui pour connaître les bons coins dans les bassins et appâter judicieusement, avec du ver de terre, de la crevette cuite, de la crevette crue ou toute autre nourriture traîtresse.

Obligeant, avec cela, et ne refusant jamais ses conseils aux débutants.
Aussi avions-nous lié rapidement connaissance tous deux.

Une chose m'intriguait chez lui c'était l'espèce de petite classe qu'il traînait chaque jour à ses côtés trois garçons et deux filles, tous différents de visage et d'âge.

Ses enfants? Non, car le plus petit air de famille ne se remarquait sur leur physionomie. Alors, sans doute, des petits voisins.

Pascal installait les cinq mômes avec une grande sollicitude, le plus jeune tout près de lui, l'aîné à l'autre bout.

Et tout ce petit monde se mettait à pêcher comme des hommes, avec un sérieux si comique que je ne pouvais les regarder sans rire.

Ce qui m'amusait beaucoup aussi, c'est la façon dont Pascal désignait chacun des gosses.

Au lieu de leur donner leur nom de baptême, comme cela se pratique généralement, Eugène, Victor ou Émile, il leur attribuait une profession ou une nationalité.

Il y avait le Sous-inspecteur, la Norvégienne, le Courtier, l'Assureur, et Monsieur l'abbé.

Le Sous-inspecteur était l'aîné, et Monsieur l'abbé le plus petit.

Les enfants, d'ailleurs, semblaient habitués à ces désignations, et quand Pascal disait: « Sous-inspecteur, va me chercher quatre sous de tabac », le Sous-inspecteur se levait gravement et accomplissait sa mission sans le moindre étonnement.

Un jour, me promenant sur la grève, je rencontrai mon ami Pascal en faction, les bras croisés, la carabine en bandoulière, et contemplant mélancoliquement le soleil tout prêt à se coucher, là-bas, dans la mer.

—Un joli spectacle, Pascal!

—Superbe! on ne s'en lasserait jamais.

—Seriez-vous poète?

—Ma foi! non; je ne suis qu'un simple gabelou, mais ça n'empêche pas d'admirer la nature.

Brave Pascal! Nous causâmes longuement et j'appris enfin l'origine des appellations bizarres dont il affublait ses jeunes camarades de pêche.

—Quand j'ai épousé ma femme, elle était bonne chez le sous-inspecteur des douanes. C'est même lui qui m'a engagé à l'épouser. Il savait bien ce qu'il faisait, le bougre, car six mois après elle accouchait de notre aîné, celui que j'appelle le Sous-inspecteur, comme de juste. L'année suivante, ma femme avait une petite fille qui ressemblait tellement à un grand jeune homme norvégien dont elle faisait le ménage, que je n'eus pas une minute de doute. Celle-là, c'est la Norvégienne. Et puis, tous les ans, ça a continué. Non pas que ma femme soit plus dévergondée qu'une autre, mais elle a trop bon cœur. Des natures comme ça, ça ne sait pas refuser. Bref, j'ai sept enfants, et il n'y a que le dernier qui soit de moi.

—Et celui-là, vous l'appelez le Douanier, je suppose?

—Non, je l'appelle le Cocu, c'est plus gentil.

L'hiver arrivait; je dus quitter Houlbec, non sans faire de touchants adieux à mon ami Pascal et à tous ses petits fonctionnaires. Je leur offris même de menus cadeaux qui les comblèrent de joie.

L'année suivante, je revins à Houlbec pour y passer l'été.

Le jour même de mon arrivée, je rencontrais la Norvégienne, en train de faire des commissions.

Ce qu'elle était devenue jolie, cette petite Norvégienne!

Avec ses grands yeux verts de mer et ses cheveux d'or pâle, elle semblait une de ces fées blondes des légendes scandinaves. Elle me reconnut et courut à moi.

Je l'embrassai:

—Bonjour, Norvégienne, comment vas-tu?

—Ça va bien, monsieur, je vous remercie.

—Et ton papa?

—Il va bien, monsieur, je vous remercie.

—Et ta maman, ta petite sœur, tes petits frères?

—Tout le monde va bien, monsieur, je vous remercie. Le Cocu a eu la rougeole cet hiver, mais il est tout à fait guéri maintenant… et puis, la semaine dernière, maman a accouché d'un petit Juge de paix.

FERDINAND

Les bêtes ont-elles une âme? Pourquoi n'en auraient-elles pas? J'ai rencontré, dans la vie, une quantité considérable d'hommes, dont quelques femmes, bêtes comme des oies, et plusieurs animaux pas beaucoup plus idiots que bien des électeurs.

Et même—je ne dis pas que le cas soit très fréquent—j'ai personnellement connu un canard qui avait du génie.

Ce canard, nommé Ferdinand, en l'honneur du grand Français, était né dans la cour de mon parrain, le marquis de Belveau, président du comité d'organisation de la Société générale d'affichage dans les tunnels.

C'est dans la propriété de mon parrain que je passais toutes mes vacances, mes parents exerçant une industrie insalubre dans un milieu confiné.

(Mes parents—j'aime mieux le dire tout de suite, pour qu'on ne les accuse pas d'indifférence à mon égard—avaient établi une raffinerie de phosphore dans un appartement du cinquième étage, rue des Blancs-Manteaux, composé d'une chambre, d'une cuisine et d'un petit cabinet de débarras, servant de salon.)

Un véritable éden, la propriété de mon parrain! Mais c'est surtout la basse-cour où je me plaisais le mieux, probablement parce que c'était l'endroit le plus sale du domaine.

Il y avait là, vivant dans une touchante fraternité, un cochon adulte, des lapins de tout âge, des volailles polychromes et des canards à se mettre à genoux devant, tant leur ramage valait leur plumage.

Là, je connus Ferdinand, qui, à cette époque, était un jeune canard dans les deux ou trois mois. Ferdinand et moi, nous nous plûmes rapidement.

Dès que j'arrivais, c'étaient des coincoins de bon accueil, des frémissements d'ailes, toute une bruyante manifestation d'amitié qui m'allait droit au cœur.

Aussi l'idée de la fin prochaine de Ferdinand me glaçait-elle le cœur de désespoir.

Ferdinand était fixé sur sa destinée, conscius sui fati. Quand on lui apportait dans sa nourriture des épluchures de navets ou des cosses de petits pois, un rictus amer crispait les commissures de son bec, et comme un nuage de mort voilait d'avance ses petits yeux jaunes.

Heureusement que Ferdinand n'était pas un canard à se laisser mettre à la broche comme un simple dindon: « Puisque je ne suis pas le plus fort, se disait-il, je serai le plus malin », et il mit tout en œuvre pour ne connaître jamais les hautes températures de la rôtissoire ou de la casserole.

Il avait remarqué le manège qu'exécutait la cuisinière, chaque fois qu'elle avait besoin d'un sujet de la basse-cour. La cruelle fille saisissait l'animal, le soupesait, le palpait soigneusement, pelotage suprême!

Ferdinand se jura de ne point engraisser et il se tint parole.

Il mangea fort peu, jamais de féculents, évita de boire pendant ses repas, ainsi que le recommandent les meilleurs médecins. Beaucoup d'exercice.

Ce traitement ne suffisant pas, Ferdinand, aidé par son instinct et de rares aptitudes aux sciences naturelles, pénétrait de nuit dans le jardin et absorbait les plantes les plus purgatives, les racines les plus drastiques.

Pendant quelque temps, ses efforts furent couronnés de succès, mais son pauvre corps de canard s'habitua à ces drogues, et mon infortuné Ferdinand regagna vite le poids perdu.

Il essaya des plantes vénéneuses à petites doses, et suça quelques feuilles d'un datura stramonium qui jouait dans les massifs de mon parrain un rôle épineux et décoratif.

Ferdinand fut malade comme un fort cheval et faillit y passer.

L'électricité s'offrit à son âme ingénieuse, et je le surpris souvent, les yeux levés vers les fils télégraphiques qui rayaient l'azur, juste au-dessus de la basse-cour; mais ses pauvres ailes atrophiées refusèrent de le monter si haut.

Un jour, la cuisinière, impatientée de cette étisie incoercible, empoigna Ferdinand, lui lia les pattes en murmurant: « Bah! à la casserole, avec une bonne platée de petits pois! … »

La place me manque pour peindre ma consternation.

Ferdinand n'avait plus qu'une seule aurore à voir luire.

Dans la nuit je me levai pour porter à mon ami le suprême adieu, et voici le spectacle qui s'offrit à mes yeux:

Ferdinand, les pattes encore liées, s'était traîné jusqu'au seuil de la cuisine. D'un mouvement énergique de friction alternative, il aiguisait son bec sur la marche de granit. Puis, d'un coup sec, il coupa la ficelle qui l'entravait et se retrouva debout sur ses pattes un peu engourdies.

Tout à fait rassuré, je regagnai doucement ma chambre et m'endormis profondément.

Au matin, vous ne pouvez pas vous faire une idée des cris remplissant la maison. La cuisinière, dans un langage malveillant, trivial et tumultueux, annonçait à tous, la fuite de Ferdinand.

—Madame! Madame! Ferdinand qui a fichu le camp!

Cinq minutes après, une nouvelle découverte la jeta hors d'elle-même:

—Madame! Madame! Imaginez-vous qu'avant de partir, ce cochon-là a boulotté tous les petits pois qu'on devait lui mettre avec!

Je reconnaissais bien, à ce trait, mon vieux Ferdinand.

Qu'a-t-il pu devenir, par la suite?

Peut-être a-t-il appliqué au mal les merveilleuses facultés dont la nature, alma parens, s'était plu à le gratifier.

Qu'importe? Le souvenir de Ferdinand me restera toujours comme celui d'un rude lapin.

Et à vous aussi, j'espère!

MŒURS DE CE TEMPS-CI

À la fois très travailleur et très bohème, il partage son temps entre l'atelier et la brasserie, entre son vaste atelier du boulevard Clichy et les gais cabarets de Montmartre.

Aussi sa mondanité est-elle restée des plus embryonnaires.

Dernièrement, il a eu un portrait à faire, le portrait d'une dame, d'une bien grande dame, une haute baronne de la finance doublée d'une Parisienne exquise.

Et il s'en est admirablement tiré.

Elle est venue sur la toile comme elle est dans la vie, c'est-à-dire charmante et savoureuse avec ce je ne sais quoi d'éperdu.

Au prochain Salon, après avoir consulté un décevant livret, chacun murmurera, un peu troublé: « Je voudrais bien savoir quelle est cette baronne. »

Et elle a été si contente de son portrait qu'elle a donné en l'honneur de son peintre un dîner, un grand dîner.

Au commencement du repas, il a bien été un peu gêné dans sa redingote inaccoutumée, mais il s'est remis peu à peu.

Au dessert, s'il avait eu sa pipe, sa bonne pipe, il aurait été tout fait heureux.

On a servi le café dans la serre, une merveille de serre où l'industrie le l'Orient semble avoir donné rendez-vous à la nature des Tropiques.

Il est tout à fait à son aise maintenant, et il lâche les brides à ses plus joyeux paradoxes que les convives écoutent gravement, avec un rien d'ahurissement.

Puis tout en causant, pendant que la baronne remplit son verre d'un infiniment vieux cognac, il saisit les soucoupes de ses voisins et les dispose en pile devant lui.

Et comme la baronne contemple ce manège, non sans étonnement, il lui dit, très gracieux:

—Laissez, baronne, c'est ma tournée.

EN BORDEE

Le jeune et brillant maréchal des logis d'artillerie Raoul de Montcocasse est radieux. On vient de le charger d'une mission qui, tout en flattant son amour-propre de sous-officier, lui assure pour le lendemain une de ces bonnes journées qui comptent dans l'existence d'un canonnier.

Il s'agit d'aller à Saint-Cloud avec trois hommes prendre possession d'une pièce d'artillerie et de la ramener au fort de Vincennes.

Rassurez-vous, lecteurs pitoyables, cette histoire se passe en temps de paix et, durant toute cette page, notre ami Raoul ne courra pas de sérieux dangers.

Dès l'aube, tout le monde était prêt, et la petite cavalcade se mettait en route. Un temps superbe!

—Jolie journée! fit Raoul en caressant l'encolure de son cheval.

En disant jolie journée, Raoul ne croyait pas si bien dire, car pour une jolie journée, ce fut une jolie journée.

On arriva à Saint-Cloud sans encombre, mais avec un appétit! Un appétit d'artilleur qui rêve que ses obus sont en mortadelle!

Très en fonds ce jour-là, Raoul offrit à ses hommes un plantureux déjeuner à la Caboche verte. Tout en fumant un bon cigare, on prit un bon café et un bon pousse-café, suivi lui-même de quelques autres bons pousse-café, et on était très rouge quand on songea à se faire livrer la pièce en question.

—Ne nous mettons pas en retard, remarqua Raoul.

Je crois avoir observé plus haut qu'il faisait une jolie journée; or une jolie journée ne va pas sans un peu de chaleur, et la chaleur est bien connue pour donner soif à la troupe en général, et particulièrement à l'artillerie, qui est une arme d'élite.

Heureusement, la Providence, qui veille à tout, a saupoudré les bords de la Seine d'un nombre appréciable de joyeux mastroquets, humecteurs jamais las des gosiers desséchés.

Raoul et ses hommes absorbèrent des flots de ce petit argenteuil qui vous évoque bien mieux l'idée du saphir que du rubis, et qui vous entre dans l'estomac comme un tire-bouchon.

On arrivait aux fortifications.

—Pas de blagues, maintenant! commande Montcocasse plein de dignité, nous voilà en ville.

Et les artilleurs, subitement envahis par le sentiment du devoir, s'appliquèrent à prendre des attitudes décoratives, en rapport avec la mission qu'ils accomplissaient.

Le canon lui-même, une bonne pièce de Bange de 90, sembla redoubler de gravité.

À la hauteur du pont Royal, Raoul se souvint qu'il avait tout près, dans le faubourg Saint-germain, une brave tante qu'il avait désolée par ses jeunes débordements.

—C'est le moment, se dit-il, de lui montrer que je suis arrivé à quelque chose.

Au grand galop, avec l'épouvantable tumulte de bronze sur les pavés de la rue de l'Université, on arriva devant le vieil hôtel de la douairière de Montcocasse.

Tout le monde était aux fenêtres, la douairière comme les autres.

Raoul fit caracoler son cheval, mit le sabre au clair, et, saisissant son képi comme il eût fait de quelque feutre empanaché, il salua sa tante ahurie—tels les preux, sans ancêtres—et disparut, lui, ses hommes et son canon, comme en rêve.

La petite troupe, toujours au galop, enfila la rue de Vaugirard, et l'on se trouva bientôt à l'Odéon.

Justement, il y avait un encombrement. Un omnibus Panthéon—Place
Courcelles jonchait le sol, un essieu brisé.

Toutes les petites femmes de la Brasserie Médicis étaient sur la porte, ravies de l'accident.

Raoul, qui avait été l'un de leurs meilleurs clients, fut reconnu tout de suite:

—Raoul! ohé Raoul! Descends donc de ton cheval, hé feignant!

Sans être pour cela un feignant, Raoul descendit de son cheval, et ne crut pas devoir passer si près du Médicis sans offrir une tournée à ces dames.

Avec la solidarité charmante des dames du Quartier latin, Nana conseilla fortement à Raoul d'aller voir Camille, au Furet. Ça lui ferait bien plaisir.

Effectivement, cela fit grand plaisir à Camille de voir son ami Raoul en si bel attirail.

—Va donc dire bonjour à Palmyre, au Coucou. Ça lui fera bien plaisir.

On alla dire bonjour à Palmyre, laquelle envoya Raoul dire bonjour à
Renée, au Pantagruel.

Docile et tapageur, le bon canon suivait l'orgie, l'air un peu étonné du rôle insolite qu'on le forçait à jouer.

Les petites femmes se faisaient expliquer le mécanisme de l'engin meurtrier, et même Blanche, du D'Harcourt, eut à ce propos une réflexion que devraient bien méditer les monarques belliqueux:

—Faut-il que les hommes soient bêtes de fabriquer des machines comme ça, pour se tuer… comme si on ne claquait pas assez vite tout seul!

De bocks en fines champagnes, de fines champagnes en absinthes anisettes, d'absinthes en bitters, on arriva tout doucement à sept heures du soir.

Il était trop tard pour rentrer. On dîna au Quartier latin, et on y passa la soirée.

Les sergents de ville commençaient à s'inquiéter de ce bruyant canon et de ces chevaux fumants qu'on rencontrait dans toutes les rues à des allures inquiétantes.

Mais que voulez-vous que la police fasse contre l'artillerie?

Au petit jour, Raoul, ses hommes et son canon faisaient une entrée modeste dans le fort de Vincennes.

Au risque d'affliger le lecteur sensible, j'ajouterai que le pauvre
Raoul fut cassé de son grade et condamné à quelques semaines de prison.

À la suite de cette aventure, complètement dégoûté de l'artillerie, il obtint de passer dans un régiment de spahis, dont il devint tout de suite le plus brillant ornement.

UN MOYEN COMME UN AUTRE

—Il y avait une fois un oncle et un neveu.

—Lequel qu'était l'oncle?

—Comment, lequel? C'était le plus gros, parbleu!

—C'est donc gros, les oncles?

—Souvent.

—Pourtant, mon oncle Henri n'est pas gros.

—Ton oncle Henri n'est pas gros parce qu'il est artiste.

—C'est donc pas gros, les artistes?

—Tu m'embêtes… Si tu m'interromps tout le temps, je ne pourrai pas continuer mon histoire.

—Je ne vais plus t'interrompre, va.

—Il y avait une fois un oncle et un neveu. L'oncle était très riche, très riche…

—Combien qu'il avait d'argent?

—Dix-sept cents milliards de rente, et puis des maisons, des voitures, des campagnes…

—Et des chevaux?

—Parbleu! puisqu'il avait des voitures.

—Des bateaux? Est-ce qu'il avait des bateaux?

—Oui, quatorze.

—À vapeur?

—Il y en avait trois à vapeur, les autres étaient à voiles.

—Et son neveu, est-ce qu'il allait sur les bateaux?

—Fiche-moi la paix! Tu m'empêches de te raconter l'histoire.

—Raconte-la, va, je ne vais plus t'empêcher.

—Le neveu, lui, n'avait pas le sou, et ça l'embêtait énormément…

—Pourquoi que son oncle lui en donnait pas?

—Parce que son oncle était un vieil avare qui aimait garder tout son argent pour lui. Seulement, comme le neveu était le seul héritier du bonhomme…

—Qu'est-ce que c'est héritier?

—Ce sont les gens qui vous prennent votre argent, vos meubles, tout ce que vous avez, quand vous êtes mort…

—Alors, pourquoi qu'il ne tuait pas son oncle, le neveu?

—Eh bien! tu es joli, toi! Il ne tuait pas son oncle parce qu'il ne faut pas tuer son oncle, dans aucune circonstance, même pour en hériter.

—Pourquoi qu'il ne faut pas tuer son oncle?

—À cause des gendarmes.

—Mais si les gendarmes le savent pas?

—Les gendarmes le savent toujours, le concierge va les prévenir. Et puis, du reste, tu vas voir que le neveu a été plus malin que ça. Il avait remarqué que son oncle, après chaque repas, était rouge…

—Peut-être qu'il était saoul.

—Non, c'était son tempérament comme ça. Il était apoplectique…

—Qu'est-ce que c'est apoplectique?

—Apoplectique… Ce sont des gens qui ont le sang à la tête et qui peuvent mourir d'une forte émotion…

—Moi, je suis-t-y apoplectique?

—Non, et tu ne le seras jamais. Tu n'as pas une nature à ça. Alors le neveu avait remarqué que surtout les grandes rigolades rendaient son oncle malade, et même une fois il avait failli mourir à la suite d'un éclat de rire trop prolongé.

—Ça fait donc mourir, de rire?

—Oui, quand on est apoplectique… Un beau jour, voilà le neveu qui arrive chez son oncle, juste au moment où il sortait de table. Jamais il n'avait si bien dîné. Il était rouge comme un coq et soufflait comme un phoque…

—Comme les phoques du Jardin d'Acclimatation?

—Ce ne sont pas des phoques, d'abord, ce sont des otaries. Le neveu se dit: « Voilà le bon moment », et il se met à raconter une histoire drôle, drôle…

—Raconte-la-moi, dis?

—Attends un instant, je vais te la dire à la fin… L'oncle écoutait l'histoire, et il riait à se tordre, si bien qu'il était mort de rire avant que l'histoire fût complètement terminée.

—Quelle histoire donc qu'il lui a racontée?

—Attends une minute… Alors, quand l'oncle a été mort, on l'a enterré, et le neveu a hérité.

—Il a pris aussi les bateaux?

—Il a tout pris, puisqu'il était son seul héritier.

—Mais quelle histoire qu'il lui avait racontée, à son oncle?

—Eh bien! celle que je viens de te raconter.

—Laquelle?

—Celle de l'oncle et du neveu.

—Fumiste, va!

—Et toi, donc

COLLAGE

Le Dr Joris Abraham W. Snowdrop, de Pigtown (U.S.A.), était arrivé à l'âge de cinquante-cinq ans, sans que personne de ses parents ou amis eût pu l'amener à prendre femme.

L'année dernière, quelques jours avant Noël, il entra dans le grand magasin du 37th Square (Objets artistiques en Banaloïd), pour y acheter ses cadeaux de Christmas.

La personne qui servait le docteur était une grande jeune fille rousse, si infiniment charmante qu'il en ressentit le premier trouble de toute sa vie. À la caisse, il s'informa du nom de la jeune fille.

—Miss Bertha.

Il demanda à miss Bertha si elle voulait l'épouser. Miss Bertha répondit que, naturellement (of course), elle voulait bien.

Quinze jours après cet entretien, la séduisante miss Bertha devenait la belle mistress Snowdrop.

En dépit de ses cinquante-cinq ans, le docteur était un mari absolument présentable. De beaux cheveux d'argent encadraient sa jolie figure toujours soigneusement rasée. Il était fou de sa jeune femme, aux petits soins pour elle et d'une tendresse touchante.

Pourtant, le soir des noces, il lui avait dit avec une tranquillité terrible:

—Bertha, si jamais vous me trompez, arrangez-vous de façon que je l'ignore.

Et il avait ajouté:

—Dans votre intérêt.

Le Dr Snowdrop, comme beaucoup de médecins américains, avait en pension chez lui un élève qui assistait à ses consultations et l'accompagnait dans ses visites, excellente éducation pratique qu'on devrait appliquer en France. On verrait peut-être baisser la mortalité qui afflige si cruellement la clientèle de nos jeunes docteurs.

L'élève de M. Snowdrop, George Arthurson, joli garçon d'une vingtaine d'années, était le fils d'un des plus vieux amis du docteur, et ce dernier l'aimait comme son propre fils.

Le jeune homme ne fut pas insensible à la beauté de miss Bertha, mais, en honnête garçon qu'il était, il refoula son sentiment au fond de son cœur et se jeta dans l'étude pour occuper ses esprits.

Bertha, de son côté, avait aimé George tout de suite, mais, en épouse fidèle, elle voulut attendre que George lui fasse la cour le premier. Ce manège ne pouvait durer bien longtemps, et un beau jour George et Bertha se trouvèrent dans les bras l'un de l'autre.

Honteux de sa faiblesse, George se jura de ne pas recommencer, mais
Bertha s'était juré le contraire.

Le jeune homme la fuyait; elle lui écrivit des lettres d'une passion débordante: « … Être toujours avec toi; ne jamais nous quitter, de nos deux êtres ne faire qu'un être! … »

La lettre où flamboyait ce passage tomba dans les mains du docteur qui se contenta de murmurer:

—C'est très faisable.

Le soir même, on dîna à White Oak Park, une propriété que le docteur possédait aux environs de Pigtown.

Pendant le repas, une étrange torpeur, invincible, s'empara des deux amants.

Aidé de Joe, un nègre athlétique, qu'il avait à son service depuis la guerre de Sécession, Snowdrop déshabilla les coupables, les coucha sur le même lit et compléta leur anesthésie grâce à un certain carbure d'hydrogène de son invention.

Il prépara ses instruments de chirurgie aussi tranquillement que s'il se fût agi de couper un cor à un Chinois.

Puis avec une dextérité vraiment remarquable, il enleva, en les désarticulant, le bras droit et la jambe droite de sa femme.

À George, par la même opération, il enleva le bras gauche et la jambe gauche.

Sur toute la longueur du flanc droit de Bertha, sur toute la longueur du flanc gauche de George, il préleva une bande de peau large d'environ trois pouces.

Alors, rapprochant les deux corps de façon que les deux plaies vives coïncidassent, il les maintint collés l'un à l'autre, très fort, au moyen d'une longue bande de toile qui faisait cent fois le tour des jeunes gens.

Pendant toute l'opération, Bertha ni George n'avaient fait un mouvement.

Après s'être assuré qu'ils étaient dans de bonnes conditions, le docteur leur introduisit dans l'estomac, grâce à la sonde oesophagienne, du bon bouillon et du bordeaux vieux.

Sous l'action du narcotique habilement administré, ils restèrent ainsi quinze jours sans reprendre connaissance.

Le seizième jour, le docteur constata que tout allait bien.

Les plaies des épaules et des cuisses étaient cicatrisées.

Quant aux deux flancs, ils n'en formaient plus qu'un.

Alors Snowdrop eut un éclair de triomphe dans les yeux et suspendit les narcotiques.

Réveillés en même temps, Georges et Bertha se crurent le jouet de quelque hideux cauchemar.

Mais ce fut bien autrement terrible quand ils virent que ce n'était pas un rêve.

Le docteur ne pouvait s'empêcher de sourire à ce spectacle.

Quant à Joe, il se tenait les côtes.

Bertha surtout poussait des hurlements d'hyène folle.

—De quoi vous plaignez-vous, ma chère amie? interrompit doucement Snowdrop. Je n'ai fait qu'accomplir votre vœu le plus cher: Être toujours avec toi; ne jamais nous quitter; de nos deux êtres ne faire qu'un être…

Et, souriant finement, le docteur ajouta:

—C'est ce que les Français appellent un collage.

LES PETITS COCHONS

Une cruelle désillusion m'attendait à Andouilly.

Cette petite ville si joyeuse, si coquette, si claire, où j'avais passé les six meilleurs mois de mon existence, me fit tout de suite, dès que j'arrivai, l'effet de la triste bourgade dont parle le poète Capus.

On aurait dit qu'un immense linceul d'affliction enveloppait tous les êtres et toutes les choses.

Pourtant il faisait beau et rien, ce jour-là, dans mon humeur, ne me prédisposait à voir le monde si morne.

—Bah! me dis-je, c'est un petit nuage qui flotte au ciel de mon cerveau et qui va passer.

J'entrai au Café du Marché, qui était, dans le temps, mon café de prédilection. Pas un seul des anciens habitués ne s'y trouvait, bien qu'il ne fût pas loin de midi.

Le garçon n'était plus l'ancien garçon. Quant au patron, c'était un nouveau patron, et la patronne aussi, comme de juste.

J'interrogeai:

—Ce n'est donc plus M. Fourquemin qui est ici?

—Oh! non, monsieur, depuis trois mois. M. Fourquemin est à l'asile du
Bon Sauveur, et Mme Fourquemin a pris un petit magasin de mercerie à
Dozulé, qui est le pays de ses parents.

—M. Fourquemin est fou?

—Pas fou furieux, mais tellement maniaque qu'on a été obligé de l'enfermer.

—Quelle manie a-t-il?

—Oh! une bien drôle de manie, monsieur. Imaginez-vous qu'il ne peut pas voir un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner des petits cochons.

—Qu'est-ce que vous me racontez-là?

—La pure vérité, monsieur, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que cette étrange maladie a sévi dans le pays comme une épidémie. Rien qu'à l'asile du Bon Sauveur, il y a une trentaine de gens d'Andouilly qui passent la journée à confectionner des petits cochons avec de la mie de pain, et des petits cochons si petits, monsieur, qu'il faut une loupe pour les apercevoir. Il y a un nom pour désigner cette maladie-là. On l'appelle… on l'appelle… Comment diable le médecin de Paris a-t-il dit, monsieur Romain?

M. Romain, qui dégustait son apéritif à une table voisine de la mienne, répondit avec une obligeance mêlée de pose:

—La delphacomanie, monsieur; du mot grec delphax, delphacos, qui veut dire petit cochon.

—Du reste, reprit le limonadier, si vous voulez avoir des détails, vous n'avez qu'à vous adresser à l'Hôtel de France et de Normandie. C'est là que le mal a commencé.

Précisément l'Hôtel de France et de Normandie est mon hôtel, et je me proposais d'y déjeuner.

Quand j'arrivai à la table d'hôte, tout le monde était installé, et, parmi les convives, pas une tête de connaissance.

L'employé des ponts et chaussées, le postier, le commis de la régie, le représentant de la Nationale, tous ces braves garçons avec qui j'avais si souvent trinqué, tous disparus, dispersés, dans des cabanons peut-être, eux aussi?

Mon cœur se serra comme dans un étau.

Le patron me reconnut et me tendit la main, tristement, sans une parole.

—Eh ben, quoi donc? fis-je.

—Ah! Monsieur Ludovic, quel malheur pour tout le monde, à commencer par moi!

Et comme j'insistais, il me dit tout bas:

—Je vous raconterai ça après déjeuner, car cette histoire-là pourrait influencer les nouveaux pensionnaires.

Après déjeuner, voici ce que j'appris:

La table d'hôte de l'Hôtel de France et de Normandie est fréquentée par des célibataires qui appartiennent, pour la plupart, à des administrations de l'État, à des compagnies d'assurances, par des voyageurs de commerce, etc., etc. En général, ce sont des jeunes gens bien élevés, mais qui s'ennuient un peu à Andouilly, joli pays, mais monotone à la longue.

L'arrivée d'un nouveau pensionnaire, voyageur de commerce, touriste ou autre, est donc considérée comme une bonne fortune: c'est un peu d'air du dehors qui vient doucement moirer le morne et stagnant étang de l'ennui quotidien.

On cause, on s'attarde au dessert, on se montre des tours, des équilibres avec des fourchettes, des assiettes, des bouteilles. On se raconte l'histoire du Marseillais:

« Et celle-là, la connaissez-vous? Il y avait une fois un Marseillais… »

Bref, ces quelques distractions abrègent un peu le temps, et tout étranger tant soit peu aimable se voit sympathiquement accueilli.

Or, un jour, arriva à l'hôtel un jeune homme d'une trentaine d'années dont l'industrie consiste à louer dans les villes un magasin vacant et à y débiter de l'horlogerie à des prix fabuleux de bon marché.

Pour vous donner une idée de ses prix, il donne une montre en argent pour presque rien. Les pendules ne coûtent pas beaucoup plus cher.

Ce jeune homme, de nationalité suisse, s'appelait Henri Jouard. Comme tous les Suisses, Jouard, à la patience de la marmotte, joignait l'adresse du ouistiti.

Ce jeune homme était posé comme un lapin et doux comme une épaule de mouton.

Quoi donc, mon Dieu, aurait pu faire supposer, à cette époque-là, que cet Helvète aurait déchaîné sur Andouilly le torrent impitoyable de la delphacomanie?

Tous les soirs, après dîner, Jouard avait l'habitude, en prenant son café, de modeler des petits cochons avec de la mie de pain.

Ces petits cochons, il faut bien l'avouer, étaient des merveilles de petits cochons; petite queue en trompette, petites pattes et joli petit groin spirituellement troussé.

Les yeux, il les figurait en appliquant à leur place une pointe d'allumette brûlée. Ça leur faisait de jolis petits yeux noirs.

Naturellement, tout le monde se mit à confectionner des cochons. On se piqua au jeu, et quelques pensionnaires arrivèrent à être d'une jolie force en cet art. L'un de ces messieurs, un nommé Vallée, commis aux contributions indirectes, réussissait particulièrement ce genre d'exercice.

Un soir qu'il ne restait presque plus de mie de pain sur la table, Vallée fit un petit cochon dont la longueur totale, du groin au bout de la queue, ne dépassait pas un centimètre.

Tout le monde admira sans réserve. Seul Jouard haussa respectueusement les épaules en disant:

—Avec la même quantité de mie de pain je me charge d'en faire deux, des cochons.

Et, pétrissant le cochon de Vallée, il en fit deux.

Vallée, un peu vexé, prit les deux cochons et en confectionna trois, tout de suite.

Pendant ce temps, les pensionnaires s'appliquaient, imperturbablement graves, à modeler des cochons minuscules.

Il se faisait tard; on se quitta.

Le lendemain, en arrivant au déjeuner, chacun des pensionnaires, sans s'être donné le mot, tira de sa poche une petite boîte contenant des petits cochons infiniment plus minuscules que ceux de la veille.

Ils avaient tous passé leur matinée à cet exercice, dans leurs bureaux respectifs.

Jouard promit d'apporter, le soir même, un cochon qui serait le dernier mot du cochon microscopique.

Il l'apporta, mais Vallée aussi en apporta un, et celui de Vallée était encore plus petit que celui de Jouard, et mieux conformé.

Ce succès encouragea les jeunes gens, dont la seule occupation désormais fut de pétrir des petits cochons, à n'importe quelle heure de la journée, à table, au café, et surtout au bureau. Les services publics en souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au gouvernement où firent passer des notes dans La Lanterne et Le Petit Parisien.

Des changements, des disgrâces, des révocations émaillèrent L'Officiel.

Peine perdue! La delphacomanie ne lâche pas si aisément sa proie.

Le pis de la situation, c'est que le mal s'était répandu en ville. De jeunes commis de boutiques, des négociants, M. Fourquemin lui-même, le patron du Café du Marché, furent atteints par l'épidémie. Tout Andouilly pétrissait des cochons dont le poids moyen était arrivé à ne pas dépasser un milligramme.

Le commerce chôma, périclita l'industrie, stagna l'administration!

Sans l'énergie du préfet, c'en était fait d'Andouilly.

Mais le préfet, qui se trouvait alors être M. Rivaud, actuellement préfet du Rhône, prit des mesures frisant la sauvagerie.

Andouilly est sauvé, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette petite cité, jadis si florissante, retrouve sa situation prospère et sa riante quiétude?

CRUELLE ÉNIGME

Chaque soir, quand j'ai manqué le dernier train pour Maisons-Laffitte (et Dieu sait si cette aventure m'arrive plus souvent qu'à mon tour), je vais dormir en un pied-à-terre que j'ai à Paris.

C'est un logis humble, paisible, honnête, comme le logis du petit garçon auquel Napoléon III, alors simple président de la République, avait logé trois balles dans la tête pour monter sur le trône.

Seulement, il n'y a pas de rameau bénit sur un portrait, et pas de vieille grand-mère qui pleure.

Heureusement!

Mon pied-à-terre, j'aime mieux vous le dire tout de suite, est une simple chambre portant le numéro 80 et sise en l'hôtel des Trois Hémisphères, rue des Victimes.

Très propre et parfaitement tenu, cet établissement se recommande aux personnes seules, aux familles de passage à Paris, ou à celles qui, y résidant, sont dénuées de meubles.

Sous un aspect grognon et rébarbatif, le patron, M. Stéphany, cache un cœur d'or. La patronne est la plus accorte hôtelière du royaume et la plus joyeuse.

Et puis, il y a souvent, dans le bureau, une dame qui s'appelle Marie et qui est très gentille. (Elle a été un peu souffrante ces jours-ci, mais elle va tout à fait mieux maintenant, je vous remercie.)

L'hôtel des Trois Hémisphères a cela de bon qu'il est international, cosmopolite et même polyglotte.

C'est depuis que j'y habite que je commence à croire à la géographie, car jusqu'à présent—dois-je l'avouer?—la géographie m'avait paru de la belle blague.

En cette hostellerie, les nations les plus chimériques semblent prendre à tâche de se donner rendez-vous.

Et c'est, par les corridors, une confusion de jargons dont la tour de l'ingénieur Babel, pourtant si pittoresque, ne donnait qu'une faible idée.

Le mois dernier, un clown né natif des îles Féroé rencontra, dans l'escalier, une jeune Arménienne d'une grande beauté.

Elle mettait tant de grâce à porter ses quatre sous de lait dans la boîte de fer-blanc, que l'insulaire en devint éperdument amoureux.

Pour avoir le consentement, on télégraphia au père de la jeune fille, qui voyageait en Thuringe, et à la mère, qui ne restait pas loin du royaume de Siam.

Heureusement que le fiancé n'avait jamais connu ses parents, car on se demande où l'on aurait été les chercher, ceux-là.

Le mariage s'accomplit dernièrement à la mairie du XVIIIe. M. Bin, qui était à cette époque le maire et le père de son arrondissement, profita de la circonstance pour envoyer une petite allocution sur l'union des peuples, déclarant qu'il était résolument décidé à garder une attitude pacifique aussi bien avec les Batignolles qu'avec la Chapelle et Ménilmontant.

J'ai dit plus haut que ma chambre porte le numéro 80. Elle est donc voisine du 81.

Depuis quelques jours, le 81 était vacant.

Un soir, en rentrant, je constatai que, de nouveau, j'avais un voisin, ou plutôt une voisine.

Ma voisine était-elle jolie? Je l'ignorais, mais ce que je pouvais affirmer, c'est qu'elle chantait adorablement. (Les cloisons de l'hôtel sont composées, je crois, de simple pelure d'oignon.)

Elle devait être jeune, car le timbre de sa voix était d'une fraîcheur délicieuse, avec quelque chose, dans les notes graves, d'étrange et de profondément troublant.

Ce qu'elle chantait, c'était une simple et vieille mélodie américaine, comme il en est de si exquises.

Bientôt la chanson prit fin et une voix d'homme se fit entendre.

—Bravo! Miss Ellen, vous chantez à ravir, et vous m'avez causé le plus vif plaisir… Et vous, maître Sem, n'allez-vous pas nous dire une chanson de votre pays?

Une grosse voix enrouée répondit en patois négro-américain:

—Si ça peut vous faire plaisir, monsieur George.

Et le vieux nègre (car, évidemment, c'était un vieux nègre) entonna une burlesque chanson dont il accompagnait le refrain en dansant la gigue, à la grande joie d'une petite fille qui jetait de perçants éclats de rire.

—À votre tour, Doddy, fit l'homme, dites-nous une de ces belles fables que vous dites si bien.

Et la petite Doddy récita une belle fable sur un rythme si précipité, que je ne pus en saisir que de vagues bribes.

—C'est très joli, reprit l'homme; comme vous avez été bien gentille, je vais vous jouer un petit air de guitare, après quoi nous ferons tous un beau dodo.

L'homme me charma avec sa guitare.

À mon gré, il s'arrêta trop tôt, et la chambre voisine tomba dans le silence le plus absolu.

—Comment, me disais-je, stupéfait, ils vont passer la nuit tous les quatre dans cette petite chambre?

Et je cherchais à me figurer leur installation.

Miss Ellen couche avec George.

On a improvisé un lit à la petite Doddy, et Sem s'est étendu sur le parquet. (Les vieux nègres en ont vu bien d'autres!)

Ellen! quelle jolie voix, tout de même!

Et je m'endormis, la tête pleine d'Ellen.

Le lendemain, je fus réveillé par un bruit endiablé. C'était maître Sem qui se dégourdissait les jambes en exécutant une gigue nationale.

Ce divertissement fut suivi d'une petite chanson de Doddy, d'une adorable romance de miss Ellen, et d'un solo de piston véritablement magistral.

Tout à coup, une voix monta de la cour.

—Eh bien! George; êtes-vous prêt? Je vous attends.

—Voilà, voilà, je brosse mon chapeau et je suis à vous.

Effectivement, la minute d'après, George sortait.

Je l'examinai par l'entrebâillement de ma porte.

C'était un grand garçon, rasé de près, convenablement vêtu, un gentleman tout à fait.

Dans la chambre, tout s'était tu.

J'avais beau prêter l'oreille, je n'entendais rien.

Ils se sont rendormis, pensai-je.

Pourtant, ce diable de Sem semblait bien éveillé.

Quels drôles de gens!

Il était neuf heures, à peu près. J'attendis.

Les minutes passèrent, et les quarts d'heure, et les heures. Toujours pas un mouvement.

Il allait être midi.

Ce silence devenait inquiétant.

Une idée me vint.

Je tirai un coup de revolver dans ma chambre, et j'écoutai. Pas un cri, pas un murmure, pas une réflexion de mes voisins. Alors j'eus sérieusement peur. J'allai frapper à leur porte

Open the door, Sem! … Miss Ellen!… Doddy! Open the door…

Rien ne bougeait! Plus de doute, ils étaient tous morts. Assassinés par George, peut-être, ou asphyxiés! Je voulus regarder par le trou de la serrure. La clef était sur la porte. Je n'osai pas entrer. Comme un fou, je me précipitai au bureau de l'hôtel.

—Madame Stéphany, fis-je d'une voix que j'essayai de rendre indifférente, qui demeure à côté de moi?

—Au 81? C'est un Américain, M. George Huyotson.

—Et que fait-il?

—Il est ventriloque.

LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET

Pour avoir du toupet, je ne connais personne comme les médecins. Un toupet infernal! Et un mépris de la vie humaine, donc!

Vous êtes malade, votre médecin arrive. Il vous palpe, vous ausculte, vous interroge, tout cela en pensant à autre chose. Son ordonnance faite, il vous dit: « Je repasserai », et—vous pouvez être tranquille—il repassera, jusqu'à ce que vous soyez passé, vous, et trépassé.

Quand vous êtes trépassé, immédiatement un croque-mort vient lui apporter une petite prime des pompes funèbres.

Si vous résistez longtemps à la maladie et surtout aux médicaments, le bon docteur se frotte les mains, car ses petites visites et surtout la petite remise que lui fait le pharmacien font boule de neige et finissent par constituer une somme rondelette.

Une seule chose l'embête, le bon docteur: c'est si vous guérissez tout de suite. Alors il trouve encore moyen de faire son malin et de vous dire, avec un aplomb infernal:

—Ah! ah! je vous ai tiré de là!

Mais de tous les médecins celui qui a le plus de toupet, c'est le mien, ou plutôt l'ex-mien, car je l'ai balancé, et je vous prie de croire que ça n'a pas fait un pli.

À la suite d'un chaud et froid, ou d'un froid et chaud—je ne me souviens pas bien—j'étais devenu un peu indisposé. Comme je tiens à ma peau—qu'est-ce que vous voulez, on n'en a qu'une!—, je téléphonai à mon médecin, qui arriva sur l'heure.

Je n'allais déjà pas très bien, mais après la première ordonnance, je me portai tout à fait mal et je dus prendre le lit.

Nouvelle visite, nouvelle ordonnance, nouvelle aggravation.

Bref, au bout de quelques jours, j'avais maigri d'un tas de livres… et même de kilos.

Un matin que je ne me sentais pas du tout bien, mon médecin, après m'avoir ausculté plus soigneusement que de coutume, me demanda:

—Vous êtes content de votre appartement?

—Mais oui, assez.

—Combien payez-vous?

—Trois mille quatre.

—Les concierges sont convenables?

—Je n'ai jamais eu à m'en plaindre.

—Et le propriétaire?

—Le propriétaire est très gentil.

—Les cheminées ne fument pas?

—Pas trop.

Etc., etc.

Et je me demandais: « Où veut-il en venir, cet animal-là? Que mon appartement soit humide ou non, ça peut l'intéresser au point de vue de ma maladie, mais le chiffre de mes contributions, qu'est-ce que ça peut bien lui faire? » Et malgré mon état de faiblesse, je me hasardai à lui demander:

—Mais, docteur, pourquoi toutes ces questions?

—Je vais vous le dire, me répondit-il, je cherche un appartement, et le vôtre ferait bien mon affaire.

—Mais… je n'ai point l'intention de déménager

—Il faudra bien pourtant dans quelques jours.

—Déménager?

—Dame!

Et je compris

Mon médecin jugeait mon état désespéré, et il ne me l'envoyait pas dire.

Ce que cette brusque révélation me produisit, je ne saurais l'exprimer en aucune langue.

Un trac terrible, d'abord, une frayeur épouvantable!

Et puis, ensuite, une colère bleue! On ne se conduit pas comme ça avec un malade, avec un client, un bon client, j'ose le dire.

Ah! tu veux mon appartement, mon vieux? Eh bien, tu peux te fouiller!

Quand vous serez malade, je vous recommande ce procédé-là: mettez-vous en colère. Ça vous fera peut-être du mal, à vous. Moi, ça m'a guéri.

J'ai fichu mon médecin à la porte.

J'ai flanqué mes médicaments par la fenêtre.

Quand je dis que je les ai flanqués par la fenêtre, j'exagère. Je n'aime pas à faire du verre cassé exprès, ça peut blesser les passants, et je n'aime pas à blesser les passants: je ne suis pas médecin, moi!

Je me suis contenté de renvoyer toutes mes fioles au pharmacien avec une lettre à cheval.

Et il y en avait de ces fioles, et de ces paquets et de ces boîtes

Il y en avait tant qu'un jour je m'étais trompé—je m'étais collé du sirop sur l'estomac et j'avais avalé un emplâtre.

C'est même la seule fois où j'ai éprouvé quelque soulagement.

Et puis, j'ai renouvelé mon bail et je n'ai jamais repris de médecin.

BOISFLAMBARD

La dernière fois que j'avais rencontré Boisflambard, c'était un matin, de très bonne heure (je ne me souviens plus quelle mouche m'avait piqué de me lever si tôt), au coin du boulevard Saint-michel et de la rue Racine.

Mon pauvre Boisflambard, quantum mutatus!

À cette époque-là, le jeune Boisflambard résumait toutes les élégances du Quartier latin.

Joli garçon, bien tourné, Maurice Boisflambard s'appliquait à être l'homme le mieux « mis » de toute la rive gauche.

Le vernis de ses bottines ne trouvait de concurrence sérieuse que dans le luisant de ses chapeaux, et si on ne se lassait pas d'admirer ses cravates, on avait, depuis longtemps, renoncé à en savoir le nombre.

De même pour ses gilets.

Que faisait Boisflambard au Quartier latin? Voilà ce que personne n'aurait pu dire exactement. Étudiant? En quoi aurait-il été étudiant et à quel moment de la journée aurait-il étudié? Quels cours, quelles cliniques aurait-il suivis?

Car Boisflambard ne fréquentait, dans la journée, que les brasseries de dames; le soir, que le bal Bullier ou un petit concert énormément tumultueux, disparu depuis, qui s'appelait le Chalet.

Mais que nous importait la fonction sociale de Boisflambard? N'était-il pas le meilleur garçon du monde, charmant, obligeant, sympathique à tous?

Pauvre Boisflambard!

J'hésitai de longues secondes à le reconnaître, tant sa piteuse tenue contrastait avec son dandysme habituel.

De gros souliers bien cirés, mais faisant valoir, par d'innombrables pièces, de sérieux droits à la retraite; de pauvres vieux gants noirs éraillés; une chemise de toile commune irréprochablement propre, mais gauchement taillée et mille fois reprisée; une cravate plus que modeste et semblant provenir d'une lointaine bourgade; le tout complété par un chapeau haut de forme rouge et une redingote verte.

Je dois à la vérité de déclarer que ce chapeau rouge et cette redingote verte avaient été noirs tous les deux dans des temps reculés.

Et à ce propos, qui dira pourquoi le Temps, ce grand teinturier, s'amuse à rougir les chapeaux, alors qu'il verdit les redingotes? La nature est capricieuse: elle a horreur du vide, peut-être éprouve-t-elle un vif penchant pour les couleurs complémentaires!

Je serrai la main de Boisflambard; mais, malgré toute ma bonne volonté, mon regard manifesta une stupeur qui n'échappa pas à mon ami.

Il était devenu rouge comme un coq (un coq rouge, bien entendu).

—Mon ami, balbutia-t-il, tu dois comprendre, à mon aspect, qu'un malheur irréparable a fondu sur moi. Tu ne me verras plus: je quitte prochainement Paris.

Je ne trouvai d'autre réponse qu'un serrement de main où je mis toute ma cordialité.

De plus en plus écarlate, Boisflambard disparut dans la direction de la rue Racine.

Depuis cette entrevue, je m'étais souvent demandé quel pouvait être le sort de l'infortuné Boisflambard, et mes idées, à ce sujet, prenaient deux tours différents.

D'abord une sincère et amicale compassion pour son malheur, et puis un légitime étonnement pour le brusque effet physique de cette catastrophe sur des objets inanimés, tels que des souliers ou une chemise.

Qu'un homme soit foudroyé par une calamité, que ses cheveux blanchissent en une nuit, je l'admets volontiers; mais que cette même calamité transforme, dans la semaine, une paire d'élégantes bottines en souliers de roulier, voilà ce qui passait mon entendement.

Pourtant, à la longue, une réflexion me vint, qui me mit quelque tranquillité dans l'esprit: peut-être Boisflambard avait-il vendu sa somptueuse garde-robe pour la remplacer par des hardes plus modestes?

Quelques années après cette aventure, il m'arriva un malheur dans une petite ville de province.

Grimpé sur l'impériale d'une diligence, je ne voulus pas attendre, pour en descendre, qu'on appliquât l'échelle. Je sautai sur le sol et me foulai le pied.

On me porta dans une chambre de l'hôtel et, en attendant le médecin, on m'entoura le pied d'une quantité prodigieuse de compresses, à croire que tout le linge de maison servait à mon pansement.

—Ah! voilà le docteur! s'écria une bonne.

Je levai les yeux, et ne pus réprimer un cri de joyeuse surprise.

Celui qu'on appelait le docteur, c'était mon ancien camarade
Boisflambard.

Un Boisflambard un peu engraissé, mais élégant tout de même et superbe comme en ses meilleurs temps du Quartier latin.

—Boisflambard!

—Toi!

—Qu'est-ce que tu fais ici?

—Mais, tu vois… Je suis médecin.

—Médecin, toi! Depuis quand?

—Depuis… ma foi, depuis le jour où nous nous sommes vus pour la dernière fois, car c'est ce matin-là que j'ai passé ma thèse… Je t'expliquerai ça, mais voyons d'abord ton pied.

Boisflambard médecin! Je n'en revenais pas, et même—l'avouerai-je?—j'éprouvais une certaine méfiance à lui confier le soin d'un de mes membres, même inférieur.

—M'expliqueras-tu enfin? lui demandai-je, quand nous fûmes seuls.

—Mon Dieu, c'est bien simple: quand tu m'as connu au Quartier, j'étais étudiant en médecine…

—Tu ne nous l'as jamais dit.

—Vous ne me l'avez jamais demandé… Alors j'ai passé mes examens, ma thèse, et je suis venu m'installer ici, où j'ai fait un joli mariage.

—Mais, malheureux! à quel moment de la journée étudiais-tu l'art de guérir tes semblables?

—Quelques jours avant mon examen, je piochais ferme avec un vieux docteur dont c'est la spécialité, et puis… et puis… j'avais découvert un truc pour être reçu.

—Un truc?

—Un truc épatant, mon cher, simple et bien humain. Écoute plutôt…

—Lors du premier examen que je passai à l'École de médecine, j'arrivai bien vêtu, tiré à quatre épingles, reluisant! Inutile de te prévenir que j'ignorais les premiers mots du programme. Le premier bonhomme qui m'interrogea était un professeur d'histoire naturelle. Il me pria de m'expliquer sur… et il prononça un mot qui n'avait jamais résonné dans mes oreilles. Je lui fis répéter son diable de mot, sans plus de succès pour mes souvenirs. Était-ce un animal, un végétal ou un minéral? Ma foi, je pris une moyenne et répondis:

"C'est une plante…

—Vous m'avez mal entendu, mon ami, reprit doucement le professeur, je vous demande de parler de…"

« Et toujours ce diable de mot. Alors j'optai pour un animal, et, sur un signe d'impatience de l'interrogateur, je déclarai vivement que c'était un caillou. Pas de veine, en vérité: le professeur d'histoire naturelle interrogeait également sur la physique, et ce mot terrible que je ne connais pas, c'était les lois d'Ohm. Dois-je ajouter que je fus impitoyablement recalé?…