—Au secours!... Ho! hé!... Ho!...
quoique sans conviction.—Quel abonné du journal Les Mondes pourrait rôder sous ces ombrages par une température aussi peu engageante?
Mais nous sommes sauvés,—dans un moment, quand nous allons être à terre: au loin, les aboiements d'un chien nous répondent:
—C'est une ferme! dis-je tout satisfait à Jules.
—Il ne s'agit que de s'y rendre.
Nous descendons toujours: des craquements se font entendre sous la nacelle. Nous touchons,—quoi?
Enfonçons encore!... Hardi!... Encore!...—Ça s'arrête!!...
Jules, qui tient l'emploi de Chat céleste, enjambe le bord du panier, une corde en main,—et disparaît dans le noir...
—Prenez bien garde! lui dis-je.
—Nous sommes à terre, me répond-il presque aussitôt. Nous avons de la chance: juste sur un buisson!
À mon tour, je descends.
—Ho! hé!... Ho!...
Réponse du chien.
—Le chien est de ce côté, Jules!
—Eh bien, allons-y!
Et nous voilà partis, le ballon bien amarré.
Au bout de dix pas:
—Et mon paletot que j'oubliais!
—Bah! nous allons revenir le prendre dans un instant.
Et j'allais y croire! Il est dit que toute ma vie je me laisserai prendre à la première parole de mon prochain...
Mais, heureusement, je pense à la casquette de Jules: c'est une vendetta! Et puis,—un peu de bon sens!—comment diable retrouver cette place quand nous aurons fait seulement trois pas de plus?...
Je reprends mon paletot—et cette fois nous voilà partis:
—Ho! hé!... Ho!...
Nous tirons sur le chien.—Quelles fondrières! Je me cramponne à l'épaule de mon compagnon, beaucoup plus malin que moi pour se débrouiller dans ces taillis. Je crois qu'il y voit de nuit, toujours comme les chats, ses frères. Nous glissons à chaque pas dans des trous...
—Ho! hé!... Ho!...
Le chien approche.
—Un peu de patience! dis-je par manière d'encouragement pour nous deux.
—Nous serons bientôt à la ferme! répond Jules.
—On nous donnera à manger!
—Et à boire!
—Et nous ferons faire du feu pour nous sécher.
—Oh! moi, je me sèche toujours tout seul!
—Houp! houp! houp!...—Couchez!...
—Ah! voilà le chien!... Ohé!... Houst!... Arrière!... Couchez!!!
Hélas!
Le chien n'est pas une ferme, c'est un berger—qui parque sous la lisière du bois.
Ledit berger ne paraît, dans l'ombre, rassuré que tout juste: son chien, derrière lui, grommèle... On cause...
—Comment, dà! c'étiez vous qu'étaient dans c'grand machin-là!
D'après l'idiome, nous devons être au moins sur l'extrême Normandie.
Renseignements: nous sommes dans la forêt de Moussy, bois de Beaumarchais; quatre lieues pour gagner la station de Luzarches—par les terres labourées.—Merci!
Nous mourons de soif, il nous offre sa gourde de cidre: du pur vinaigre!
Nous lui rendons de quoi boire une bouteille de cacheté,—et nous revoilà en route.
Vers les minuit, nous prenions le convoi qui nous ramenait sur Paris,—au complet, moins une casquette que je réclamais le lendemain par une lettre insérée dans le Figaro, et qui nous fut honnêtement renvoyée,—et le ballon que Jules allait chercher le surlendemain, et retrouvait intact, sans la moindre déchirure, bien qu'entouré de villageois qui venaient y faire respectueusement pèlerinage.
Notre extrême chance nous avait fait échoir tout justement au beau milieu d'une clairière,—d'une part,—et, d'autre part, ces braves villageois appartenaient à la zone hospitalière qui commence au delà de cinq lieues autour de Paris.
Ne jamais tomber en deçà, et encore moins, dans ce mauvais cas, laisser quoi que ce soit sur place. Car dans cette banlieue de la capitale du monde civilisé, vous trouvez des brutes plus sauvages et plus féroces que les Boschimen et ceux de l'Orégon.
À chaque ascension nouvelle où je m'ajoutais un chevron, plus nettement et absolument se formulait dans mon esprit l'axiome:—«Être plus lourd que l'air pour lutter contre l'air,»—ou, en termes encore plus élémentaires, et comme l'a articulé mon coadjuteur de La Landelle:
—Être le plus fort pour ne pas être battu.
Ce n'est pas avec l'éponge que vous entamez le verre, c'est avec le diamant.
Plus aussi me prenait et m'envahissait la passion des ascensions.
J'aurai l'occasion tout à l'heure de tâcher de décrire le charme infini—et sans similaire d'aucune sorte—qu'on éprouve sous une nacelle d'aérostat.
En attendant, je m'étais trouvé un prétexte sérieux pour monter en ballon à peu près à ma guise, autant du moins que ma bourse me le permettrait.
J'avais eu l'idée d'essayer des relevés photographiques du planisphère, et j'avais aussitôt pris,—n'en déplaise au célèbre opticien-photographe de Londres, M. Negretti,—le premier brevet de Photographie Aérostatique.
Les applications étaient du plus grand intérêt.
Au point de vue stratégique, on n'ignore pas quelle bonne fortune c'est pour un général en campagne de rencontrer un clocher de village d'où quelque officier d'état-major dresse ses observations.
Je portais mon clocher avec moi, et, grâce à mon appareil photographique, je pouvais tirer tous les quarts d'heure un positif sur verre que je faisais parvenir au quartier général, sans perdre de temps ni de gaz à descendre, tout simplement au moyen d'un facteur mécanique,—petite boîte coulant jusqu'à terre le long d'une cordelle qui me remontait des instructions au besoin.
Le positif sur verre, soumis dans une chambre optique aux yeux du général en chef, marquait les points de la bataille en constatant, au fur et à mesure, chaque mouvement des deux corps d'armée.
Il ne m'est réellement pas possible ici de ne pas rappeler, si brièvement que ce soit, l'histoire, si peu connue et qui pourtant ne saurait jamais être assez répétée, de Coutelle et des Aérostiers militaires sous la première République.
Guyton de Morveau eut l'idée première de cette application de l'aérostatique.
Le Comité de Salut Public, Carnot, Berthollet, Fourcroy, Monge, etc., en tête, l'adopta aussitôt et l'exécution immédiate s'ensuivit.—Dans ce temps-là, on allait vite!
Guyton de Morveau s'adjoignit un ancien précepteur du comte d'Artois, Coutelle, qui, bientôt nommé directeur des essais, s'installe au château de Meudon, et appelle immédiatement à lui son ami Conté, peintre, chimiste, mécanicien: «—Toutes les sciences dans la tête, tous les arts dans la main,» disait de Conté, Marey-Monge.
Quatre jours après la première expérience, le Comité de Salut Public décrétait la création d'une compagnie d'Aérostiers militaires sous le commandement du capitaine Coutelle.
Les hommes que Coutelle choisit avec soin avaient tous des notions de charpente, chimie, maçonnerie, peinture d'impression, etc.
Cinq semaines après sa création, la compagnie est à Maubeuge assiégée par les Autrichiens. Coutelle demande et obtient l'honneur de prendre part avec ses hommes à une sortie contre l'ennemi, et il gagne ainsi le sanglant baptême du feu pour sa petite troupe dont la garnison ne comprenait pas encore bien la mission.
Les premiers moments furent rudes: tout avait été si hâté que rien n'était prêt. Il fallut tout improviser, mais Coutelle était admirablement secondé par ses hommes, soldats-ouvriers d'élite, et bientôt le voici en l'air, dans son ballon l'Entreprenant[1], guettant et constatant le moindre mouvement de l'ennemi, rendant impossible toute surprise et produisant de plus un grand effet moral sur les assiégeants.
Coutelle est envoyé sur Charleroi: il part avec son ballon gonflé,—opération difficile,—fait en route une reconnaissance aérostatique, et, arrivé à Charleroi, trouve encore le temps de s'élever en l'air avant la nuit.
Le lendemain, c'était la bataille de Fleurus. L'Entreprenant resta huit heures en observation, malgré les projectiles de l'ennemi.
Une fausse manœuvre—un coup de vent plutôt—porte l'aérostat sur un arbre après la bataille et le met hors de service. On envoie de Meudon un autre ballon cylindrique et ne pouvant enlever qu'un seul homme: Coutelle le renvoie.—La compagnie des Aérostiers installe un établissement à Borcette, près d'Aix-la-Chapelle.
Pendant ce temps-là, le Comité de Salut Public n'avait pas cessé un instant de s'occuper du corps créé par lui.
Dès le départ de Coutelle pour Maubeuge, la Convention avait décrété (5 messidor an II) la formation d'une deuxième compagnie, espèce de dépôt placé à Meudon sous le commandement de Conté.
Le 10 brumaire an III le Comité créait l'École Nationale Aérostatique de Meudon destinée à assurer le recrutement spécial et à fournir des officiers. C'est là que Conté, parmi bien d'autres découvertes précieuses, trouva le secret, malheureusement perdu, de parer à l'endosmose et à l'exosmose en parvenant à garder le gaz jusqu'à trois mois dans un aérostat.
Outre l'Entreprenant, qui avait été établi à Meudon, Conté fit construire le Céleste, destiné également à l'armée de Sambre-et-Meuse, l'Hercule et l'Intrépide, envoyés plus tard à l'armée de Rhin et Moselle.
Le 3 germinal an III, le Comité de Salut Public décrétait la création d'une deuxième compagnie active pour l'organisation de laquelle Coutelle fut rappelé de Borcette en qualité de chef de bataillon.
À peine formée, cette compagnie est envoyée à Maubeuge. On retrouve dès lors nos Aérostiers à Frankenthal, où le ballon est criblé de balles, à Manheim, à Ehrenbreistein, où le capitaine Lhomond fit avec succès une reconnaissance au milieu d'une pluie de bombes et de boulets.
À Wurtzburg, malheureusement (17 fructidor an IV), l'aérostat en observation a ses agrès brisés; la compagnie et son matériel tombent au pouvoir de l'ennemi par la capitulation. Lhomond et Plazanet, prisonniers de guerre, sont échangés quelques mois après, à temps pour participer à la campagne d'Orient avec leur compagnie.
Mais à partir de Wurtzburg, hommes et événements jusqu'alors propices, tout change pour les Aérostiers, Hoche d'abord, qui succède à Jourdan, et leur est aussi hostile que celui-ci leur avait été favorable. La première compagnie est prisonnière de guerre, et la seconde reste inactive malgré les instances de Delaunay, son capitaine.
Libre par le traité de Léoben, la première compagnie est dirigée sur Toulon. Elle se trouve, dans le transport, séparée de son matériel qu'Aboukir lui enlève; le bâtiment qui la portait est coulé.
À compter de ce désastre, l'Aérostation militaire est perdue. En débarquant à Marseille, les Aérostiers sont licenciés et versés dans le corps du génie. À grand'peine, et après des réclamations énergiques, les officiers ont obtenu la confirmation de leurs grades conquis. Le matériel de Meudon est versé dans les magasins du génie—et tout est oublié.
On a parlé, à tort ou à raison, de l'hostilité de l'Empereur contre tout ce qui était aérostat, à la suite de la mésaventure du ballon du couronnement qui, lancé par Garnerin, allait, le lendemain matin, s'accrocher au pseudo-tombeau de Néron à Rome, y laissant une partie de la couronne impériale décorative qu'il emportait, pour aller enfin s'abîmer dans le lac Braciano.—Les journaux étrangers ne pouvaient manquer de signaler avec insistance à la malignité de l'Europe coalisée cet incident étrange, tout fortuit qu'il fût.
Depuis nous retrouvons à peine çà et là quelques traces historiques de l'Aérostation militaire. En 1812, les Russes avaient projeté d'écraser l'armée française à l'aide d'une machine infernale transportée par un aérostat.
En 1815, Carnot, commandant la défense d'Anvers, employa un ballon à des reconnaissances militaires.
En 1820, quelques partisans obstinés de l'aéronautique cherchent à remettre la question sur le tapis.
En 1826, les journaux se décident enfin à y donner quelque attention. Le Spectateur militaire publie un excellent article où l'auteur, M. Ferry, prédit l'oubli des traditions et la perte, peut-être irréparable, des découvertes déjà acquises. C'était déjà plus qu'à moitié fait.—L'opinion publique s'émeut: une commission militaire est chargée d'un rapport. Ce rapport est enfin publié et, favorable à la question, il va, comme de juste, et à la tradition fidèle, s'enfouir dans les cartons.
Lors de l'expédition d'Alger, l'aéronaute Margat obtient l'autorisation d'accompagner l'armée.—Le ballon fut emporté, rapporté, payé, sans avoir même été déballé, et tout fut dit.
En 1848-49, les Autrichiens emploient, devant Venise, de petits ballons enlevant des bombes. Mais les courants de vent reportent ces envois sur les assiégeants qui s'empressent de renoncer au procédé.
Enfin, en 1854, on essaya, à Vincennes, je crois, dans les plus mauvaises conditions et partant sans succès, de faire tomber d'un aérostat captif des projectiles détachés par un mécanisme électrique.
Que je remercie maintenant un brave et charmant officier qui fut pour moi un ami de quelques jours, et que je n'ai pas revu depuis des années. C'est à une intéressante brochure de M. de Gaugler que je viens d'emprunter sans façon ces détails pleins d'intérêt.
Inutile de dire que M. de Gaugler concluait à la réorganisation immédiate des Compagnies d'Aérostiers Militaires,—et je ne résiste pas au plaisir de le citer encore:
Abordant les objections:
«La question des armes de précision est moins sérieuse qu'elle ne paraît de prime-abord, dit-il: un ballon distant de mille mètres et élevé de cinq cents, n'est pas un but facile à atteindre, et est, à cette distance, un observatoire commode. Les anciens aérostiers ont eu les leurs percés à Frankenthal et à Francfort,—à Frankenthal de neuf balles, et ils eurent le temps de rester encore trois quarts d'heure en observation avant d'être forcés de descendre. Il n'y aurait de vraiment redoutables que les projectiles porteurs d'une houppe d'éponge de platine...»
Mais rassurez-vous!
«... Au pis aller! poursuit M. de Gaugler, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous les jours.»
Et il termine, plein d'une douce philosophie:
«Ce sont des désagréments dont il est difficile de s'affranchir absolument à la guerre.»
Vous comprenez si, en relisant ce charmant final, j'ai du regret de ne pouvoir en ce moment serrer dans la mienne la main qui l'a tracé.
Pour en finir avec les Aérostiers militaires, et en attendant qu'un pouvoir intelligent apprécie enfin la nécessité de reconstituer ce corps précieux, je ne connais rien de plus émouvant ni de plus chevaleresque que cet épisode de la vie de Coutelle devant je ne sais plus quelle tranchée.
Il faisait un vent formidable et les soixante-quatre hommes qui retenaient son ballon par les deux cordes de l'équateur étaient entraînés à de grandes distances, et enlevés parfois restaient suspendus. L'aérostat était tantôt soulevé, tantôt repoussé avec furie contre terre; les barres de bois qui forment le plancher de la nacelle avaient volé en éclats: Coutelle était à son poste, dans le panier, cramponné aux cordages, guettant le moment du Lâchez tout!
Trois fois l'ouragan avait semblé vouloir écraser l'aérostat et l'aérostier sur le sol.
Tout à coup, des lignes ennemies, on voit accourir des hommes agitant le drapeau parlementaire. On les conduit au commandant français:
—Le général qui nous commande, dit l'un d'eux, vous demande de ne pas permettre que ce brave officier expose ainsi plus longtemps ses jours; il ne doit pas périr par un accident étranger à la guerre. Nous lui apportons l'offre de venir relever en toute liberté l'intérieur de nos fortifications.
Coutelle, à qui on transmet la proposition, la refuse, et, quelques minutes après, s'enlève, superbe, au-dessus de l'ennemi.
Ailleurs et plus tard, en 1793, au siége de Mayence, les Prussiens cessent leur feu pour donner aux Français le temps d'élever dans un des bastions la tombe du général de génie Meusnier,—«le plus remarquable des auteurs aérostatiques,» dit Marey-Monge,—qui vient d'être tué par un boulet.
Il est pour l'écrivain, avant l'heure précise où il va prendre la plume, certaines lectures qui le diatonisent, et semblent, comme le cheval de course, l'entraîner.
J'ai bien des fois pensé que, si j'étais général, la veille d'une bataille, je ferais mettre à l'ordre du jour, dans les chambrées ou sous les tentes, la lecture à haute voix de la plus héroïque et la plus généreuse des épopées: le Gœtz de Berlichingen, de Gœthe—que je n'ai jamais relu sans sentir frémir mon cœur et mes muscles se roidir de vaillance.
Mais j'ordonnerais aussi que chaque bataillon eût au moins deux exemplaires de la noble histoire de nos vaillants Aérostiers de la République.
III
La Cadastre par la Photographie Aérostatique. — Arpentage au daguerréotype en ballon. — Avantages. — Moyens. — Un partage Breton. — L'instantanéité. — Où en est le cadastre en France et en Europe. — Les Pilones! — Brevets partout. — Payons l'amende! — Alphonse Karr. — Thermomètre des civilisés. — Tentatives. — Bataille du gaz et des iodures. — La vallée de la Bièvre. — Le Petit Bicêtre. — Je me déteste! — Victoire! — Un souvenir à feu Legray.
Mais cedant arma—et parlons un peu de ce qui me touchait surtout dans mon idée de Photographie Aérostatique.
J'avais vu là une application première aux opérations cadastrales qui m'avait particulièrement transporté.
Cette œuvre gigantesque du cadastre, me disais-je, avec son armée d'ingénieurs, d'arpenteurs, de chaîneurs, de dessinateurs, de calculateurs, a demandé trente ans de travail et plus,—pour être mal faite.
Cette œuvre aujourd'hui, avec le même personnel, je peux l'achever en trente jours—et l'achever parfaite.
«Un bon aérostat captif et un bon appareil photographique à objectif renversé, voilà mes seules armes.
«Plus de triangulation préalable, péniblement échafaudée sur un amas de formules trigonométriques; plus d'instruments douteux, planchettes, boussoles, alidades et graphomètres; plus de chaînes de galériens à traîner à travers les vallées, les terres labourées, les vignes, les marais!
«Plus de ces travaux incertains, préparés sans unité, poursuivis, achevés sans cohésion, sans contrôle, par un personnel insurveillé auquel le billard du bourg voisin peut faire parfois oublier les heures du travail!
«Miracle! moi, qui ai professé toute ma vie une haine de la géométrie qui n'a d'égale que mon horreur contre l'algèbre, je produis avec la rapidité de la pensée des plans plus fidèles que ceux de Cassini, plus parfaits que ceux du Dépôt de la guerre!
«Et quelle simplicité de moyens! Mon ballon maintenu captif à une hauteur toujours égale de mille mètres, je suppose, sur les points strictement déterminés à l'avance, relève, d'un coup, une surface d'un million de mètres carrés, c'est-à-dire de cent hectares, et, comme dans une journée on peut en moyenne parcourir dix stations, je lève le cadastre de mille hectares en un jour, à peu près la surface d'une commune.
«Voici l'arpentage au daguerréotype, le véritable état de lieux qui fait foi pour la délimitation des héritages.»
Jadis en Bretagne, quand il y avait un partage de biens entre deux familles, les parents amenaient des deux parts tous les petits enfants. On plaçait les bornes indicatives,—et, aussitôt, de se précipiter sur les petits et de les combler d'un grêle de torgnoles: «—Vous vous rappelerez ainsi cette journée et à quelle place respectée désormais les bornes ont été placées!»
Nous avons renoncé depuis assez longtemps à ce procédé mnémotechnique un peu primitif,—mais par quoi l'avions-nous remplacé?
À l'avenir, plus de contestations, plus de procès possibles,—même en Normandie.
Certitude absolue!—car rien ne m'est plus facile que de redresser mathématiquement les aberrations de sphéricité de mes appareils, s'il y en a,—et j'ai trouvé à l'art créé par l'immortel Daguerre, son application la plus extraordinaire et la plus utile!
C'était un beau projet,—je ne consentirai jamais à dire un beau rêve.
Je savais bien la difficulté première contre laquelle j'avais à lutter:—la mobilité de ma nacelle, si captive qu'elle fût, de par les mouvements de haut en bas, de bas en haut, d'arrière en avant, d'avant en arrière, de gauche à droite et réciproquement, sans parler des mouvements rotatoires,—et aussi de tous les combinés de ces mouvements entre eux.
Mais on connaît aussi quels perfectionnements à atteints la photographie quant à l'instantanéité, et le moindre praticien sait que, quelle que soit la rapidité des produits photochimiques qu'il emploie, cette rapidité s'accroît en raison de l'éloignement de son objectivité.—Sans compter qu'à défaut de tout, il me serait resté encore ce bon M. Carmien (né à Luze ou de Luze, comme il l'entendra), qui en a bien vu d'autres, et qui se charge d'arrêter les ballons sur place, avec la garantie du vénérable sieur Moigno!
Comme résultat financier,—au point de vue privé du business,—pas d'opération plus merveilleuse. Je m'étais renseigné et on m'avait répondu:
Qu'à la vérité tous nos départements étaient cadastrés, moins la Corse, mais tellement mal que nombre de localités de la Seine, de l'Eure, etc., venaient de prendre le parti de recommencer les études par trop imparfaites. Ces révisions ne coûtaient pas moins de six cent mille francs au budget pour trois ou quatre départements, sans compter les centimes additionnels que s'imposaient extraordinairement les communes,—en tout près d'un million par an.
(Et plus tard, avec quel chagrin et quel haussement d'épaules je vis s'élever, dans notre Paris même, ces gigantesques, coûteux et dérisoires pilones qui ne servirent absolument à rien.—J'aurais fait leur besogne en une journée!)
J'allais plus loin encore. L'Angleterre n'a point de cadastre; tout au plus une sorte d'état civil de la propriété domaniale.
Rien en Russie.
Presque rien en Allemagne,—où le besoin d'un bon cadastre se fait peut-être sentir plus qu'ailleurs.
En Belgique, l'imperfection.—En Piémont, Espagne, États-Napolitains, États-Romains, etc., etc., rien encore ou presque rien.
En Algérie, rien,—pas même une vraie carte!
Quels horizons pour ma ballonnerie!
J'écrivis aussitôt à mon fidèle mandataire, E. Barrault, de me prendre brevets partout,—ce qui coûte gros.
Et en versant les billets de mille, je me rappelais ce qu'a écrit avec une si vaillante et généreuse insistance mon excellent ami Alphonse Karr, ce profond et spirituel bon sens,—à savoir que, parmi les supplices et tortures en tous genres qu'était bien averti d'encourir tout fou assez oublieux de lui-même pour créer une invention utile à ses semblables, le coût du brevet était le premier et le moindre, suivant la loi des gradations.
Vous vous rappelez à peu près comment Karr formula la chose:
Art. 1er. Tout imbécile de génie qui aura fait une découverte précieuse au bonheur du monde est d'abord condamné à payer l'amende, sans préjudice des autres peines à encourir.
Et je remarquais en effet, et à l'appui de la formule si nette, si profondément juste, de Karr,—que les pays le plus en retard dans la civilisation universelle sont ceux où cette amende atteint le plus haut chiffre.
Nous croyons pouvoir affirmer que c'est en France que l'amende du brevet est la moins chère.
Voilà donc mes brevets pris. Il ne s'agit plus que de voir si j'ai eu raison.
Et je me mets bien vite à faire gonfler des ballons. J'installe sur ma nacelle une tente d'étoffe orange doublée de noir appendue au cercle,—et je monte, et j'opère.
Rien d'abord.
D'autres essais sont également infructueux.
Ces essais coûtaient trop cher, et présentaient trop de difficultés autres pour être renouvelés et suivis comme ils auraient dû l'être.—Et puis j'avais besoin de gagner mon pain de chaque jour; une ascension de cette nature ne s'improvise pas, et quand j'étais en l'air, ma maison de photographie souffrait.
Le très-grand, le seul obstacle réel peut-être à ma réussite, consistait dans le matériel aérostatique même que j'étais bien forcé d'employer.
Les ballons forains qui me servaient, faute de tout autre spécial dont l'établissement coûteux m'était interdit, ces ballons trop courts de base vomissaient, par leur appendice ouvert immédiatement sur mes cuvettes, des flots d'hydrogène sulfuré,—et le dernier élève photographe sautera en l'air en pensant au joli ménage que mes iodures devaient faire avec ce diable de gaz.—Autant eût valu essayer d'allumer de la braise au fond d'un seau d'eau.
J'étais désespéré,—et je ne lâchais prise, pourtant.
Une fois, après un dernier échec, je donnai, comme les fois précédentes, l'ordre de lâcher tout. Comme le pâtissier qui mange son fonds faute de pratiques, je m'offrais, après chaque essai photographique manqué, le plaisir d'une ascension libre.
Nous allâmes tomber, une heure après, dans une vallée charmante et déserte qu'on appelle la vallée de la Bièvre, au Petit-Bicètre, à deux ou trois lieues de Paris.
Il n'y avait pas de vent,—et une voiture, que j'avais frétée exprès, amenait presque en même temps que nous sur le lieu de la descente mon préparateur et mon domestique.
Je pris une résolution:
—Nous allons laisser le ballon sur place, en fermant l'appendice. Il n'y a pas de danger, puisque le gaz n'a pas à se dilater cette nuit, bien au contraire. Je remonterai demain matin à la première heure, avec des bains neufs apportés tout exprès,—et nous verrons bien!
Le ballon est en effet amarré à des pommiers, la nacelle chargée de pierres meulières, et le tout est laissé à la garde de mon brave et noir Siméon,—avec mon manteau et les provisions d'un bon feu pour toute la nuit, bien entendu.
Retour sur les lieux le lendemain matin: le temps est couvert, il tombe une brume grise et glaciale. N'importe!
La nacelle est vidée: j'y remonte. Le ballon s'élève d'un mètre et retombe. Le gaz a perdu sa force pendant la nuit, et en outre le filet et les manœuvres sont alourdis par la rosée et cette petite pluie fine si inopportune.
Je ne veux pas désespérer. Je débarrasse la nacelle de tout ce que j'en puis retirer: je quitte ensuite ma redingote, puis mon gilet, puis mes bottes que je jette à terre; je...—comment dire cela? Débarrassé quant à l'extérieur, je me déleste encore de tout ce qui peut m'alourdir,—et je m'enlève à 80 mètres environ!...
J'avais emporté ma plaque toute préparée.—J'ouvre et referme mon objectif, et je crie impatient:
On me tire à terre, je saute d'un bond dans l'auberge où tout palpitant je développe mon image...
Bonheur!—Il y a quelque chose!
J'insiste et force: l'image se révèle, bien effacée, bien pâle, mais nette et certaine.—Ce ne sera qu'un simple positif sur verre, très-faible, tout taché, mais qu'importe! Je sors triomphalement de mon laboratoire improvisé.
Il n'y a pas à nier! Voici bien les trois uniques maisons dont se compose le tout petit village appelé le Petit-Bicêtre: une ferme, une auberge et la gendarmerie,—ainsi qu'il convient dans tout Petit-Bicêtre civilisé.
On distingue parfaitement les tuiles des toits,—et sur la route une tapissière dont le charretier s'est arrêté court devant le ballon.
J'avais eu raison! la Photographie Aérostatique était possible,—quoi qu'en eussent dit, pour m'en détourner d'abord, les plus sérieux de mes confrères, et entre autres ce pauvre et bon Legray,—si déplorablement perdu pour nous, qui mourait il y a quelques mois en Égypte, loin de ses amis et de ses enfants.
IV
Déception. — M. Andraud. — Que le diable l'emporte, d'abord... et le rapporte bien vite! — Les desiderata d'un homme de génie. — Une idée dans l'air. — Le monsieur assis et le monsieur debout. — L'expédition d'Italie. — Mes conditions. — Tout de suite! — Un autographe de cinquante mille francs. — Nadar au ministère d'État. — M. Fould me bat froid. — Les feuilles sèches. — Un ballon brûlé. — Les Commentaires de Godard. — Un schisme. — Moralité: HISTOIRE DU JEUNE HOMME QUI A RENDU LES QUINZE MILLE FRANCS.
J'étais transporté de joie...—mais quel coup de foudre le soir même de ce beau matin-là!
Un ami m'arrive à l'heure de dîner. Je lui raconte avec tout mon lyrisme habituel quand j'ai enfourché un dada nouveau, et ma théorie, et mes espérances brevetées, et mon expérience du matin, et je cours chercher mon cliché victorieux, si laid qu'il soit...
—Mais, mon pauvre bonhomme, c'est connu, ton affaire! J'ai lu tout cela, il y a un mois à peine, imprimé tout au long.—Et même il y avait à l'Exposition de cette année des photographies faites en ballon...
Je dus passer du jaune au vert.
L'ami terrible continuait:
—Le livre est fort bien fait. Il est d'un monsieur.... monsieur... attends donc!—Un monsieur qui a eu des rapports avec l'air comprimé... monsieur... Andraud!—c'est cela: monsieur Andraud.
Il m'est grimpé une buée de chaleur derrière les oreilles.
Je sonne, j'envoie dans deux directions à la recherche du livre... On me l'apporte enfin:—c'est qu'il a l'air très-honnête, ce scélérat de livre!
EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1855
UNE DERNIÈRE ANNEXE
AU
PALAIS DE L'INDUSTRIE
Sciences industrielles—Beaux-Arts—Philosophie
PAR
M. ANDRAUD
La science du pouvoir est de bien user du
pouvoir de la science.
Napoléon Ier.
PARIS
GUILLAUMIN ET Ce, LIBRAIRES
Éditeurs du Journal des Économistes,
de la Collection des principaux Économistes,
du Dictionnaire de l'Économie politique, etc.
RUE RICHELIEU, 14
Et chez l'auteur, rue Mogador, 4
1855
Je feuillette, fiévreux—et j'arrive à la page 97.
TOPOGRAPHIE
No II. ARPENTAGE AU DAGUERRÉOTYPE
Le livre me tombe des mains!...
Comment n'ai-je pas su cela?... Quelle belle paternité perdue!... sans parler d'une douzaine de mille francs jetés là...
Accablé, j'ai repris le livre et je parcours, distrait...
Tout à coup:
—Mais, animal! m'écriai-je, tu ne sais donc pas lire!!!
L'animal n'avait pas su lire en effet, ou plutôt, comme tant de gens, il n'avait lu qu'avec les yeux.
Le livre du très-sérieux et très-savant M. Andraud était un livre de pure fantaisie: l'Annexe de l'Exposition, c'était M. Andraud, à lui seul, qui l'avait construite, magnifiquement, il faut le dire, sans y ménager davantage les millions, que s'il eût été l'État ou s'il se fût appelé Pereire ou Rothschild,—et il avait entassé là tous les trésors fantastiques, mais non moins précieux, tous les desiderata accumulés dans sa triple et féconde imagination de savant, de poëte et d'homme de bien.
On y trouvait successivement:—un système définitif de pavage,
- les auvents couvre-trottoirs,
- l'escalier automoteur,
- la végétation instantanée,
- le filtre universel,
- les viandes végétales,
- la réforme du vêtement,
- un nouveau combustible,
- les brouettes à charge équilibrée,
- l'horloge à air,
- la force motrice universelle,
- le plan d'une maison d'habitation,
- le théâtre de la science,
- la propagation illimitée du son,
- l'arpentage au daguerréotype (!!!),
- etc., etc., etc.,
—et une foule d'autres ingéniosités, semées à pleines mains, sans précautions ni brevets d'aucune sorte.—Que lui faisait d'être volé, à ce millionnaire de l'idée!
Ce volume était à la science utile, ce qu'est à l'histoire contemporaine, moins nécessaire, le fameux livre de Geoffroy-Château—ce bréviaire du jour, que si peu de gens pourtant connaissent aujourd'hui—le Napoléon Apocryphe!
L'alarme avait été chaude,—si chaude, que je voulus voir le terrible homme qui l'avait causée, ce qui me donna l'occasion de faire connaissance avec un des esprits les plus éminents de Paris, et en même temps avec le plus modeste et le plus sympathique des hommes.—C'est malheureusement sur un tombeau que je dépose cette couronne en affectueux souvenir.
Je n'ai jamais eu la curiosité ni le temps de constater si le livre de M. Andraud avait paru avant ma prise de brevets, ou si j'avais pris mes brevets avant la publication du livre.
Peu m'importait désormais: je savais maintenant que son auteur était trop riche pour avoir eu besoin de me rien prendre, d'une part, et j'étais bien sûr, d'autre part, que, quant à moi, je ne lui avais rien volé.
Il y a à certaines heures des manières d'endémies synchroniques pour la pensée humaine. C'est à ce propos qu'il a fallu inventer la formule, le dicton:—Cette idée était dans l'air.
Je n'ai pas tout à fait fini avec la Photographie Aérostatique.
Je m'étais trouvé à un dîner du Figaro à côté d'un monsieur, homme d'affaires fort intelligent dans sa partie, ma foi! que je connaissais banalement comme je connais cinq ou dix mille personnes à Paris.
Je lui avais parlé de mes espérances de ce côté.—Le monsieur me dit qu'il partait pour rejoindre l'armée d'Italie, et il me demanda s'il me conviendrait d'apporter à l'expédition mon concours, au cas où ce concours me serait demandé.
Je répondis affirmativement, cette expédition étant tout à fait de mon goût,—
—MAIS!!!...
—...mais j'aurais à poser certaine réserve que voici:
—Ayant passé l'âge de la conscription, n'étant réquisitionnable à aucun degré, et déclarant absolument à l'avance que je refusais toute espèce de rémunération quelle qu'elle fût, pécuniaire ou honorifique, je ne consentirais à partir qu'à la condition expresse—sine quâ non—que l'on me laisserait toute ma liberté personnelle, dès que je m'engageais, sur toute réquisition du commandement militaire et dans quelques conditions que ce fût, à faire mes ascensions photographiques.
Il était donc bien entendu que je n'aurais pas d'autres rapports avec ce commandement que celui des ordres à moi transmis. Je ne suis pas un quémandeur d'antichambre: je ne cherche pas du tout les conversations augustes et je suis de glace aux sourires bienveillants. J'apporterais donc très-volontiers mes services complètement désintéressés dans une campagne dont le but m'était sympathique, mais j'en tendais en revanche réserver d'ailleurs de la plus absolue façon la disposition complète de mon individu...
Les personnes civilisées qu'irriterait l'impertinence de cette outrecuidante sauvagerie sont priées d'être indulgentes:—mon défaut est si peu contagieux!
Huit jours après, au moment où je pensais le moins à cette conversation en l'air aussitôt oubliée, je recevais de je ne sais plus quel campement d'Italie une dépêche télégraphique de douze lignes, dans lesquelles se trouvait douze fois au moins le mot: tout de suite!
«On vous attend tout de suite, etc. Préparez immédiatement votre matériel. J'arrive aussitôt à Paris. Nous avons un crédit de 50,000 francs.»
Nous avons! m'inquiéta un peu. Comment diable pouvais-je, moi, être pour quelque chose dans l'obtention d'un crédit de 50,000 fr. auprès du gouvernement?
—Et puis le monsieur en question avait peut-être été un peu trop vite pour que je fusse bien certain de le suivre: mon fameux positif sur verre du Petit-Bicètre ne me garantissait pas rigoureusement une série non interrompue de succès.—Il fallait évidemment faire de nouveaux essais avant le départ. Je n'étais pas du tout d'humeur à aller me casser piteusement le nez là-bas!
Tout cela ne devait pas m'empêcher à toute éventualité de me mettre—tout de suite—à l'œuvre, comme il m'était mandé.
J'allai donc trouver Louis et Jules Godard, enchanté de leur procurer cette affaire, qui devait être d'autant meilleure pour eux que je leur en abandonnais toute espèce de profit, et je leur demandai de mettre tout de suite un ballon en état. On gonflerait aussitôt à l'usine à gaz des Batignolles, et peut-être, tout à fait désensorcelé, réussirais-je dans une tentative dernière que j'espérais définitive cette fois.
Ils m'apprirent que leur frère aîné Eugène venait d'arriver d'Amérique, et ils me demandèrent de l'accepter avec eux.
C'était un concours de plus: j'acceptai le troisième Godard qui me fut alors présenté, et sur la demande de ses frères je lui avançai mille (ou deux mille?) francs, pour qu'il mît à notre disposition son ballon d'Amérique,—qui se trouvait pour le quart d'heure agrafé en Douane.
Arrive sur ces entrefaites, comme il l'avait dit, le monsieur au télégramme.
Il paraît satisfait de l'activité de nos préparatifs et me fait part du firman des 50,000 fr.—C'était un billet autographe sur quart vélin, ainsi conçu:
(je vois encore l'N gaufré, en tête, sous la couronne)
Je prie M. Fould d'ouvrir immédiatement un crédit de cinquante mille francs à MM. Nadar et... pour un nouveau système de ballon utile à l'armée.
Napoléon.
—Voici, me dis-je assez surpris à part moi,—voilà bien de la confiance en ce monsieur qui n'a pu parler que d'après moi—et en moi qui ne suis rien moins que sûr de quoi que ce soit en cette affaire...
—Eh bien? dis-je au monsieur en lui rendant le précieux papier.
—Eh bien, me dit-il, pendant que les Godard préparent votre ascension d'aujourd'hui, nous allons courir au ministère toucher les fonds!
—Et si je ne réussis pas?
—Vous réussirez.—Mais dépêchons, nous n'avons pas de temps à perdre.
—Eh bien! allez au ministère, si c'est votre idée.
—Venez avec moi.
—Pourquoi? Je n'ai rien à faire là, ce me semble.
—Si fait.—D'ailleurs n'avons-nous pas à causer en route?...
—Mais...
—Ne vous faut-il pas de l'argent pour payer le matériel spécial que vous allez emporter, l'essai même que vous allez faire aujourd'hui, votre déplacement, celui de vos aides, le retour—auquel il faut toujours penser!—etc., etc. J'admets que vous ne prétendiez à aucune indemnité d'aucun genre, si c'est votre opinion, mais je pense au moins que vous n'avez pas la prétention, outre le temps que vous allez prendre à vos affaires, de faire des cadeaux d'argent à l'État?
—D'accord.
—Eh bien, si nous n'allons pas tout de suite au ministère, nous voici renvoyés (—c'était quelque chose comme un samedi, je crois),—nous voici renvoyés à après-demain. Après-demain il peut se présenter quelque incident—et vous voyez quelle est l'urgence...
—Soit! Allons...
—De quelle somme supposez-vous que vous aurez besoin pour votre personnel, vos instruments, etc.
—Je ne sais; dix, quinze mille francs au plus...
—Parfaitement!
Nous arrivons au ministère.
—De la part de l'Empereur, une lettre à remettre en mains propres à M. le ministre! dit majestueusement le monsieur.
Les portes s'ouvrent à deux battants... Je suivais, confus de tant d'honneurs.
M. le ministre Fould était dans un beau cabinet, debout près de la fenêtre. Un second monsieur était assis devant un bureau.—J'ai su depuis que ce monsieur, un homme de beaucoup d'esprit, se nomme M. Pelletier.
Le monsieur debout—le mien—remet la lettre au ministre, qui la tourne et retourne un peu.
Je crois remarquer un semblant de froideur de la part du ministre: je ne m'en formalise pas autrement d'ailleurs.—Il nous prie de revenir le lendemain.
Je me suis toujours un peu demandé si M. Fould n'avait réellement pas de monnaie sur lui ce matin-là,—ou plutôt s'il n'avait pas pris en sage économe la précaution d'utiliser ces quarante-huit heures de délai en se faisant confirmer par télégrammes cet ordre un peu bien extraordinaire.
La prudence est mère de tant de choses!
Le lendemain matin, le monsieur est exact à venir me prendre—et nous voilà de nouveau en présence des autorités.
Tout était prêt, les billets de banque sur le bureau du monsieur assis.—M. Fould me semble de nouveau un peu froid avec nous; mais notre liaison est encore bien récente, et puis, dans sa position, on peut être quelquefois préoccupé.
Le monsieur assis me tend une plume—pour signer le reçu, me dit-il.
—Ah! mais non! dis-je, je ne signe rien du tout.
—Y pensez-vous? me dit le monsieur debout, le mien.
—Je ne signe rien du tout!
—À votre gré, Monsieur! interrompt aussitôt M. Fould—qui me paraît à ce moment-là y mettre un peu plus d'onction.—La lettre de crédit est à vos deux noms: je ne fais pas payer sans les deux signatures.
—Mais, Monsieur, lui dis-je, je n'ai jamais su compter, même pour moi, sans me tromper. Je ne possède personnellement aucune fortune et j'ai cependant un caissier pour me la gérer.—Comment voulez-vous, étant à ce point frappé d'incapacité en ces choses, que je pose ma signature au bas du reçu d'une somme que Monsieur va devant vous mettre dans sa poche et dont je suis ravi qu'il veuille bien accepter toute la gestion. Mettez-vous à ma place, s'il vous plaît?
Je dois reconnaître que M. Fould, sans précisément me répondre, me semble pourtant de l'œil accepter au mieux mes excellentes raisons et qu'il n'insiste pas du tout pour modifier mes convictions.—Le monsieur assis n'a pas non plus l'air d'être disposé à se blesser trop vivement si je lui laisse les fonds.
Mais le monsieur debout, le mien, me soumet rapidement et énergiquement une série d'observations qui me paraissent d'autre part tenir aussi étroitement à d'autres principes non moins fermement arrêtés.—J'hésite, chancelle—et cède...
En descendant l'escalier:
—Il m'a semblé, dis-je à mon monsieur, retrouver encore un peu de froideur chez M. Fould quand nous sommes partis.—Et à vous?
Le monsieur me rassure—en m'affirmant que tous les hommes d'État sont—comme ça.
Il est convenu, en nous quittant, qu'il va à l'usine Charonne, demander, en cas, la cession de quelques voitures à gaz pour notre expédition—et que je cours à mon ascension aux Batignolles.
Nous nous quittons en prenant rendez-vous pour le soir, après mon expérience.
Ah! j'oubliais...—Reçu les quinze mille francs.
Hélas! cette fois comme les autres, je ne réussis même pas à obtenir le positif sur verre du Petit-Bicètre!
Je recommence, je m'obstine.
Rien!
Rien!!
Rien!!!...
Il faut décidément renoncer à ma campagne d'Italie.
C'est dommage! c'était bien beau et tentant.
Le soir, arrivée du Monsieur.
Je lui raconte ma misfortune.
—Qu'est-ce que cela fait? me dit-il. Cela ne nous empêche pas du tout de partir.
—Ah! pour cette fois, non, et très-certainement non! On ne me demande pas là-bas pour tenter des essais, mais pour donner des résultats. Je ne veux pas du tout manger l'argent de ces personnes-là sans rien rendre en échange. J'espère encore, j'espère toujours réussir; mais, honnêtement et vu l'impossibilité présente, je refuse de garantir, donc de partir.—Ç'a été un beau rêve, voilà tout pour le moment!...—Donc, si l'heure vous convient, nous irons ensemble demain matin à neuf heures reporter l'argent à M. Fould.
—Je ne rends pas ce que je tiens! me répond le monsieur, solennel comme s'il prononçait un verset du Coran.
—Ah bah!... Et qu'est-ce que vous en ferez?...
—Je retourne là-bas avec—et j'emmène les Godard! Un ballon doit toujours être utile, même sans photographe.—Mais vous avez tort de ne pas venir!...
—À votre aise. Veuillez seulement alors me donner décharge pour ma part des trente-cinq mille francs que vous gardez.
—C'est trop juste.—Mais venez donc!
J'ai sa signature et je souhaite bon voyage à mon monsieur, en lui gardant une toute petite rancune, peut-être, de l'insistance qu'il a mise à m'emmener là-bas peur me faire casser le nez.
Et en me couchant le soir, je dépose précieusement les quinze mille francs, après les avoir comptés une fois de plus, dans le tiroir de ma table de nuit.
Je les avais comptés toute la soirée, tant je tremblais de les perdre. Il me semblait que ce n'était pas de l'argent comme d'autre.
La nuit, je suis agité. Je rêve qu'en me réveillant au matin, je trouve dans mon tiroir de table de nuit, au lieu des billets de banque, un petit paquet de feuilles sèches, comme il arrive dans les contrats diaboliques...
À huit heures, je suis au ministère d'État, ma main dans ma poche, mes billets dans ma main.—Ils me brûlent à travers la lustrine, ces diables de billets!
Je demande M. Fould.—Personne.
Je vais faire un tour sous la rue de Rivoli,—ma main sur l'oiseau, toujours.
Retour à huit heures et demie.—Personne encore.
Autre promenade. Il est neuf heures.
—C'est encore moi!
Le garçon de bureau me dit:
—Veuillez prendre la peine d'entrer!
Ce garçon est bien plus aimable qu'hier. On dirait qu'il sent les quinze mille francs que je rapporte dans sa maison...
J'entre et je vois mon monsieur assis, toujours assis:
—Monsieur, lui dis-je, je ne vais pas là-bas. J'ai manqué mon dernier essai hier: ce sera, j'espère, pour la prochaine fois où nous irons rendre à quelque autre peuple sa nationalité.—En attendant, voici quinze mille francs qui m'avaient été remis sur les cinquante: veuillez les prendre bien vite et m'en donner quittance, s'il vous plaît.—Quant aux trente-cinq mille autres, comme vous avez eu la bonté de faire assez d'honneur à ma signature pour y tenir, je sais que s'il arrivait un accident à mon monsieur,—brûlé,—volé,—tombé dans une fosse,—je serais matériellement responsable de la somme; mais il y a au moins la responsabilité morale que je puis dégager dès à présent. Voici donc la déclaration par laquelle ce Monsieur certifie que, sous sa responsabilité personnelle, il garde les trente-cinq mille francs qu'il veut absolument faire gagner aux frères Godard, ce qui est une idée pleine de grandeur. Il emporte la dynastie Godard, le ballon et l'argent.
Le digne monsieur assis semble m'examiner avec curiosité,—mais sans la moindre malveillance.
Il me donne mon reçu,—et je m'envole plus délesté et alerte que si je sortais de mon premier bain russe.
Le résultat de tout ceci fut:
—que les Godard ensemble brûlèrent leur ballon, devant Magenta, je crois, la veille ou l'avant-veille de la bataille;
—que le cadet Godard fut dépêché bien vite sur Paris pour fabriquer un autre ballon;
—que l'aîné Godard pendant ce temps perfectionna ses études aéro-militaires et réunit les matériaux d'un livre que j'appellerais à sa place: Les Commentaires de Godard;
—que la note de fabrication du nouveau ballon présentée par Godard cadet et Godard jeune fut trouvée un peu vive par le monsieur et Godard aîné;
—qu'il y eut schisme,—et que Godard aîné, Godard cadet, Godard jeune et le monsieur plaidèrent tous ensemble,—ce qui me chagrina très-fort.
Voilà les faits.—Voici la morale:
La paix fut signée avant même que fût fini le ballon commandé pour la guerre—(M. Fould avait joliment raison de ne pas se presser!)—et ce beau ballon neuf qui avait coûté dix-huit mille francs et qui m'aurait été si utile si on me l'eût prêté pour la poursuite de mes essais de photographie aérostatique, fut précieusement enfoui dans les arcanes du Garde-Meuble,—où il a eu, depuis, le temps de pourrir inutilement dix fois;
—Godard aîné eut l'avantage de se faire nommer aéronaute de l'Empereur, ce qui lui permit plus tard de se livrer à sa passion pour ces ballons platoniques qui s'appellent Montgolfières;
—le monsieur, toujours plein d'une sagacité qui ne saurait se laisser entamer par les événements, trouva le moyen de se faire redonner les quinze mille francs qui m'avaient procuré tant d'inquiétudes pendant vingt-quatre heures;
—et il me fut enfin confidentiellement redit, à ma grande surprise, que, dans une maison où je ne connaissais personne, j'étais pourtant connu de tout le monde sous le pseudonyme, purement honorifique, du—«Jeune homme qui a rendu les quinze mille francs.»
V
L'amblyopie, — La sublime et exécrable découverte des Montgolfier. — La liaison conduit à la Foi. — Une fausse piste. — Les petits papiers. — Le cerf-volant. — L'oiseau et le papillon. — La fusée. — L'académicien. — L'oiseau-Montgolfière. — Être plus lourd que l'air pour lutter contre l'air, ou Être le plus fort pour ne pas être battu. — Le vertige de l'oiseau! — L'homme du monde. — Le bourgmestre de Magdebourg. — Les plans inclinés. — Il y a des injustices! — L'ennemi. — Les Dérangers de l'A + B. — Tous vont au moulin! — Le pauvre Stephenson. — Quel malheur pour le bœuf! — Une dinde sur ses œufs. — Un seul vétérinaire pour trente-neuf académiciens. — Ex asino. — Conséquence dans l'absurde. — Les fines mouches! — Le savant pieux. — Moïse raccommodé avec le Manuel du baccalauréat. — Marmite et tabatière. — Défense à Dieu! — Les blasphémateurs.
Mais oublions pour un moment la photographie aérostatique.
Je reprendrai plus tard ces intéressants travaux, après les heures difficiles, avec mon brave Géant, si admirablement préparé à leur offrir l'hospitalité la plus confortable.
Il est une affection morbide des organes de la vision,—l'amblyopie, si j'ai bonne mémoire et si je ne suis pas tenu pour pédant,—dans laquelle,—les paupières ouvertes ou closes,—des manières de filaments arachnéens semblent surgir, graviter, s'arrêter, puis reculer et enfin repartir, pour s'abîmer et revenir encore......
Ainsi se représentait toujours à moi, pendant la veille ou dans le rêve, l'obstinée vision de mon ballon de la Fête du Roi.
Plus aussi je faisais d'ascensions, plus j'appréciais cette force pour ainsi dire incalculable qui s'appelle le vent, et l'absolue et radicale impossibilité de lutter contre le moindre courant avec cette surface énorme d'une part, si légère de l'autre, qui est un ballon.
L'histoire héroï-comique de l'aérostation me témoignait que cette grande science, presque immédiatement abandonnée aux mains grossières des acrobates et bateleurs forains, n'avait littéralement pas fait un pas depuis le premier ballon gonflé au gaz hydrogène par Charles en 1783.
Au lieu de la perfectionner et de l'utiliser, tout en la vulgarisant, au profit de l'étude multiple et infinie de l'atmosphère, l'homme s'était laissé surprendre et détourner par un espoir absurde.
Lorsqu'il s'était vu enlevé dans l'air,—malgré la défense absolue de Hooke et de Borelli, et en dépit de l'interdiction formelle proférée par l'illustre académicien Lalande juste un an avant l'ascension de la première Montgolfière,—l'homme s'était dit:
—Je m'enlève, donc—le plus difficile, puisque hier encore c'était l'impossible, est fait.—Il ne me reste plus qu'à me diriger!
Et depuis la sublime et, j'ose dire ici, exécrable découverte des Montgolfier, depuis quatre-vingts ans et encore à l'heure qu'il est, sans tenir aucun compte des déconvenues de tant de devanciers, l'homme s'obstinait sur cette fausse piste, à la poursuite décevante de cette chimère qui s'appelle la direction des ballons.
Quoi de plus évident pourtant que l'inanité de cette recherche?
Si—tenant compte de la non-résistance de l'aérostat sous l'action du vent, par compensation avec l'ellipse de sa sphéricité,—vous admettez assez raisonnablement que la force de 400 chevaux attribuée au vent sur la voile tendue d'un vaisseau est égale sur un ballon de 500 mètres, lequel, avec le gaz d'éclairage, emporte au plus deux hommes,
—comment pourriez-vous faire supporter à ce ballon le poids de la machine de 400 chevaux et un peu plus, nécessaire pour lutter avec avantage contre cette pression?
Et en admettant même, pour aller au delà de l'absurde, que votre ballon de 800 mètres puisse emporter avec lui cette force de 400 chevaux, comment ne comprenez-vous pas qu'entre une pression de 400 chevaux d'une part et une résistance de 400 chevaux d'autre part, votre ballon,—fût-il non pas en soie, mais en cuivre, en tôle, en acier,—éclaterait comme l'insecte sous l'ongle?
Et dans la nature entière, cet éternel et impeccable modèle, voyez-vous donc un seul être se mouvoir dans l'air en étant plus léger que lui?
J'avais regardé et j'avais vu. Par l'observation, par la réflexion, ce qui m'était resté tout d'abord uniquement de mon souvenir d'enfance comme une vision terrible, cela se mûrissait peu à peu en théorie, se formulait en principes, s'affirmait en conviction.—La Raison me conduisait à la Foi.
Comment n'aurais-je pas cru?
Ne voyais-je donc pas l'oiseau, n'avais-je donc jamais regardé l'insecte, ces deux admirables machines qui s'élèvent, se maintiennent et se dirigent dans l'air en étant spécifiquement plus lourdes que lui? Et jusque dans les autres ordres du règne animal, la chauve-souris et le poisson volant ne sont-ils pas plus denses que l'air?
Pourquoi les morceaux du journal déchiré que je laissais tomber du balcon et que je m'amusais à suivre de l'œil, arrivaient-ils à terre en trajectoires et à temps inégaux?
Le plan incliné du cerf-volant, dont le fils d'Euler disait, dès 1763, à l'académie de Berlin: «Ce jouet d'enfant méprisé des savants, peut cependant donner lieu aux réflexions les plus profondes...»—mon cerf-volant, spécifiquement plus lourd que l'air, ne s'enlevait-il pas à la seule condition de couper cet air en contre-courant,—et n'avais-je pas senti mon bras soulevé par la ficelle dont l'autre bout faisait mon cerf tenir tête à la nue?
La fusée, plus lourde que l'air, ne s'élève-t-elle pas dans l'air, emportant son moteur avec elle?
Petits papiers, cerf-volant, oiseau, papillon, fusée m'enseignaient.
À la vérité, le savant,—vous savez, le savant, qui sait, puisque son nom est censé l'obliger, qui sait tout—excepté ce qu'on ne lui a pas appris,—le savant éternel et obligatoire, sinon gratuit, qui marque les points pendant que les autres jouent la partie, qui se bat contre le mot nouveau jusqu'à ce qu'il le pique en qualité de mot ancien sur le liège de sa collection,—le savant, qui défend à Demain de s'appeler autrement qu'Hier, s'était bien avisé d'établir que l'oiseau n'a le droit de s'enlever qu'en raison de l'air chaud qu'il fabrique en lui-même...
À la vérité, Cuvier après Buffon,—deux beaux noms, par malheur!—Cuvier affirmait doctoralement dans ses cours orthodoxes que l'air renfermé dans toutes les parties du corps et sous les plumes de l'oiseau, en se raréfiant par la chaleur, facilitait le vol,—ce qui, supposé vrai, déterminerait absolument l'effet contraire.
À la vérité encore, Navier établissait l'impossibilité de la Navigation Aérienne au moyen de la force humaine, par de puissants calculs qui avaient malheureusement un tout petit inconvénient:—celui de défendre pareillement à l'oiseau de voler, puisqu'ils exigeaient d'une oie la force de quatre hommes pour le vol le plus lent,—demandant par analogie au saumon lui-même, qu'une ligne des plus minces arrête, une puissance égale à celle d'une vapeur de 50 chevaux!
Mais les petites Montgolfières que je fabriquais en papier en savaient bien plus long que ces savants-là, elles qui, pliées, ne représentaient que quelques centimètres cubiques, et déplaçaient, en se développant pour s'enlever, quatre et cinq mètres d'air atmosphérique.
Et elles se moquaient avec moi du savant qui, à l'instant même où il transformait son oiseau en ballon, négligeait sa primordiale besogne en ne centuplant pas plusieurs fois le diamètre d'enveloppe dudit oiseau.
Ce qui n'empêche pas qu'encore à l'heure qui sonne, des gens graves—et bien destinés dès lors à n'accepter le principe du Plus lourd que l'air qu'au moment juste où quelque déraillement céleste leur fera tomber une de nos aéromotives sur le nez,—nous objectent encore, avec le sérieux qui caractérise cette institution,—les avantages aérostatiques, constitutifs de l'oiseau.
Ce qui prouve une fois de plus qu'une vérité n'est jamais assez de fois redite.
Donc—et irrémissiblement:
ÊTRE PLUS LOURD QUE L'AIR POUR COMMANDER À L'AIR.
—Mais vous négligez un léger détail qui a quelque intérêt,—nous demandait ironiquement le savant,—en omettant de nous dire de combien il faut être plus lourd que l'air?
—Du plus possible!
En vertu du même principe qui fait que, des trois balles de volume égal lancées par vous avec la même force,—la balle de plomb fendra l'air à plusieurs mètres,—la balle de liège arrivera jusqu'à trois ou quatre pas,—la balle de moelle de sureau reviendra sur vos pieds.
Du plus possible!—À quelques cinq ou six cents mètres, le moineau, le pigeon, emportés dans la nacelle de l'aérostat et par vous posés sur le bord, ont le vertige—le vertige de l'oiseau, oui!—et ils se rejettent effarés en arrière vers le fond de la nacelle.—Lancés par vous loin du bord, vous les voyez tomber comme plomb ou tourbillonner, jusqu'à ce qu'ils aient atteint dans leur chute la couche atmosphérique plus dense, où il est seulement permis à leur exiguïté de se soutenir et de se mouvoir.
Cependant, seul et fier, l'aigle habite les cimes qui lui appartiennent—de par son envergure corrélative à son poids,—et c'est bien au-dessus de mille mètres que plane le condor, quand il gagne les crêtes de la Cordillière des Andes.
Pourquoi?—Parce que de tous les volateurs proprement dits, il est le plus grand, le plus gros,—c'est-à-dire le plus lourd!
Sur quoi, l'homme du monde,—un beau monsieur qui ne fait rien, qui n'a jamais rien fait et qui ne saura jamais rien faire, en conséquence ennemi né de celui qui fait quelque chose,—nuisible dès lors, parce que inutile;—l'homme du monde qui ignore l'orthographe comme s'il était vraiment né gentilhomme,—qui n'a pas trouvé d'autre moyen de tuer son ennemi mortel, l'ennui, qu'en essayant des gilets neufs,—qui cause avec son coiffeur, porte à la boutonnière un petit brin de ruban d'une couleur quelconque qui n'est pas même la rouge, tutoie son domestique et dit vous à son ami,—l'homme du monde vous demande avec sa finesse la plus supérieure et ce demi-sourire d'âne que vous savez:
—Sur quoi, ô homme du monde! l'oiseau s'appuie-t-il quand il vole?
—Mais, dit l'académicien qui vient en aide,—en admettant même votre principe, votre oiseau possède physiologiquement une force relative que l'homme n'a pas,—car AB = VS...
—Prenez garde, académicien que vous êtes! et rappelez-vous toujours que votre même formule mathématique défend aussi à l'oiseau de voler. Pourtant,—Pigeon vole!—Qu'en savez-vous d'ailleurs, et comment, pour les soustraire, avez-vous pu réduire ces deux fractions à un même dénominateur?
—Mais où est votre moteur? Vous ne possédez pas le moteur, assez léger d'une part et assez puissant de l'autre, car une force vapeur qui pèse 100, je suppose, ne peut enlever que 10.
—Et, en admettant que nous ne puissions arriver à créer un moteur à vapeur suffisamment léger,—ce dont les nécessités industrielles n'ont pas eu à s'occuper très-précisément jusqu'ici,—n'avons-nous pas cent autres agents? Ces autres forces naturelles qui se nomment l'air comprimé, l'air dilaté, le gaz acide carbonique,—que l'homme ne sait même pas contenir encore, l'éther, l'électricité, etc., etc.,—sans parler des poudres,—ne sont-elles pas autant d'agents pour la Navigation Aérienne?