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À terre & en l'air... / Mémoires du Géant

Chapter 12: VI
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About This Book

The author recounts aeronautical experiments and balloon ascents, describing practical plans to achieve controlled, heavier-than-air flight using propellers and steam engines. He combines technical reasoning about lift, propulsion, and engine endurance with reports of organized trials and the formation of a society to promote aerial locomotion. The text advocates gradual, measured experimentation, surveys competing proposals and skepticism, and considers possible applications and social consequences of human flight, including exploration and rescue as well as military uses, while emphasizing perseverance, careful measurement, and the need to convert ideas into workable machines.

Qui vous dit qu'on ne va pas vous présenter demain une force de cheval dans un boîtier de montre et dix chevaux dans un carton à chapeau?

Nos mécaniciens ont-ils donc fermé l'atelier depuis le bourgmestre qui inventa les deux hémisphères à Magdebourg?

Mais, d'abord, êtes-vous bien sûrs, ô savants! qu'une si grande force soit indispensable à l'homme pour s'élever et se mouvoir dans cet air si essentiellement élastique?

Êtes-vous bien sûrs que l'oiseau dépense tant de force,—toute sa force pour voler,—quand l'aigle enlève l'agneau,—quand le tiercelet et la pie-grièche, les plus petits des carnassiers, ne se gênent pas, en cas de besoin, pour ajouter à leur poids celui d'une mère perdrix qu'ils viennent d'arracher du sillon?

Les plans inclinés ne vous fournissent-ils pas, comme à plaisir, de véritables temps de repos où se renouvelle la force dépensée et sur lesquels Antée va retrouver la terre?

La sage et molle lenteur avec laquelle descend le parachute ne vous a-t-elle donc rien fait deviner?

Et quand, au-dessus de votre tête, l'oiseau plane, majestueux, donnant à peine un coup d'aile par minute, comme s'il daignait consentir à ne pas oublier tout à fait sa gravité,—dépense-t-il là de la force ou s'enivre-t-il de toute la profonde sécurité de son équilibre, de toute la molle volupté du repos où il se berce?—Non, il ne travaille pas: il jouit!

—Que m'arrivera-t-il donc si je dis cette fois encore ce que je pense—comme je le pense?

Eh bien, il y a des injustices!

Nos Athéniens d'aujourd'hui, vous savez trop s'ils sont impitoyablement persévérants à charbonner d'éternelles plaisanteries les murailles de l'Académie des Lettres.—Celle des Arts encore est si peu ménagée que, l'autre jour, le pouvoir lui-même, gardien intéressé de toute autorité, portait la main sur sa masure et la jetait bas.

Or, je me demande quel singulier privilége semble protéger l'Académie des Sciences?

Devant celle-ci, nous semblons tous frappés d'une sorte de stupeur bestiale, comme sous le tonnerre certains animaux. Toucher à cette momie, c'est cas de sacrilège, et l'idée seule de cette énormité ne viendrait même pas.

Si jamais l'ennemi fut quelque part pourtant, ennemi dérisoire et grotesque, mais dangereux surtout, c'est bien ici, puisqu'ici ne se débat plus la vanité du superflu, mais la nécessité de l'indispensable. Pire cent fois donc que ses sœurs est celle-ci à tous points de vue,—et au-dessous même du dernier étiage, car vingt hommes de génie ont toute leur vie passé, comme Balzac et tant d'autres génies devant la porte de l'Académie des Lettres, sans penser à y sonner,—tandis que l'Académie des Sciences n'a même pas été dédaignée une seule fois par un Déranger de l'A+B.

Tous vont à ce moulin.

Ô Savants! Pharisiens et Princes des Prêtres! Doctrinaires de la science! Académies, Comités scientifiques, Corps savants reconnus,—je vous reconnais seulement comme ennemis nés de tout ce qui est hors de vous, de tout ce qui se cherche et surtout de tout ce qui se trouve sans vous!

C'est vous qui démontriez, il y a quelques années, l'impossibilité pratique de l'éclairage extrait de la houille, alors même que tout le pays d'Angleterre resplendissait de la lumière du gaz hydrogène.

C'est vous qui décrétiez avant-hier que—LES ROUES DES CHEMINS DE FER PATINERAIENT TOUJOURS SANS AVANCER JAMAIS, DE PAR LE POLI DES SURFACES QUI RENDAIT L'ADHÉSION IMPOSSIBLE,—et c'est vous encore qui ajoutiez, en supplément de bagage, qu'—EN SUPPOSANT LA TRACTION POSSIBLE, SA VITESSE ÉTOUFFERAIT INFAILLIBLEMENT LES VOYAGEURS...

C'est vous qui déclariez hier que—LA TÉLÉGRAPHIE ÉLECTRIQUE NE POURRAIT ÊTRE JAMAIS PLUS QU'UN AMUSEMENT INTÉRESSANT POUR LES PERSONNES CURIEUSES DE PHYSIQUE...

Mais ayons la générosité de ne pas tirer sur ceux qui sont trop près:—c'est l'ingénieur de Philadelphie qui nie la locomotion par la vapeur, alors même que roule devant lui la voiture qu'Olivier Evans a construite avec ses pauvres épargnes.

C'est le professeur Hardner qui prêche à Londres, à Bristol, partout, qu'—ESSAYER DE TRAVERSER L'ATLANTIQUE AVEC DES BATEAUX À VAPEUR, C'EST ESSAYER D'ALLER DANS LA LUNE...—et, quelques années après, le Sirius et le Great-Eastern traversent l'Atlantique en quinze jours.

Le pauvre Stephenson allait partout, de l'un à l'autre, jusqu'à la reine. Des Académies, il y en a partout, même en ce pays libre d'Angleterre. Tout le monde tournait le dos quand il prêchait la locomotion ferrée.

Le plus terrible de ces académiciens lui répondit une fois, comme par condescendance:

—J'admets—pour un instant—votre système mis en pratique: la machine est lancée à toute vapeur, les wagons qu'elle entraîne et qui la poussent à leur tour augmentent sa vitesse acquise. Et dans les prairies traversées comme par un éclair, un bœuf, je suppose, a franchi la haie de son pacage, il a pénétré jusque sur la voie, et le tourbillon arrive sur lui... Quel épouvantable malheur!...

—Hélas! oui, monsieur,—pour le bœuf!

Une ville de nos départements—que je ne nommerai pas,—allait célébrer je ne sais quelle fête.

On avait commandé une ascension de ballon.

L'Académie de l'endroit,—une Académie très-importante, s'il vous plaît, mais dont plusieurs membres étaient en même temps Conseillers municipaux,—réfléchissant que ledit Conseil avait alloué pour cette ascension une somme relativement assez forte, eut l'idée louable de tirer, académiquement, tout le parti possible de la dépense municipale.—On verrait donc à utiliser l'ascension au profit de quelques observations barométriques, stratégiques ou autres.—On se décida pour un essai d'application stratégique, plus facile.

Mais avant de rien faire, les plus prudents demandèrent, par déférence, l'opinion d'un des leurs, qui était un véritable savant assurément et en même temps un très-haut personnage:—je persiste à ne nommer personne.

Voici, strictement, la réponse de l'illustre savant,—très-compétent, je le répète, en toutes choses d'X et surtout en l'espèce:

—Votre expérience serait absurde. Les aérostats NE PEUVENT être stratégiquement utilisés aujourd'hui, de par les progrès de la projection des nouveaux engins de guerre,

«CAR—un aérostat de 500 mètres, tenu en captivité par deux câbles de... ne peut s'élever à plus de... mètres, puisqu'il n'emporte que... kilos par... mètres, et que chacun des câbles pèse... par... mètres... kilos.

«OR,—la force balistique des canons rayés de tel modèle étant, à angle de..., de...,

«à la hauteur de... mètres, l'aérostat ou l'aérostier seraient inévitablement atteints par les projectiles ennemis.

«DONC!!!...»

—Ce qui était en effet du plus juste et du plus limpide calcul.

Seulement, ô illustre savant,—si vous aviez fait un plus gros ballon, n'auriez-vous pu soulever un câble plus long—et monter plus haut???

«Il n'avait oublié qu'un point!» dit Florian.

L'inventeur pour ces gens-là, mais c'est l'ennemi!

Avez-vous la naïveté, par hasard, de croire que des personnages de cette importance commettent la folie de se déranger pour si peu? Ils ne croiront d'abord ni à vous ni à votre découverte. Ils vous oublieront aux catacombes de leurs cartons,—ou s'ils examinent, ce sera pis encore.

Si vous aviez raison, par hasard, voyez donc les conséquences!—Des essais à suivre, des formules nouvelles à établir,—sans compter que cette découverte va en forcer plus d'un à se démentir et à revenir sur des théories précédemment affirmées.—Comment, en bonne conscience, attendre qu'un tel bouleversement pourra être pris de bonne grâce par ces braves gens et émérites, doués d'un âge où on aime le repos, et qui, leur siège fait, bien campés sur leurs traitements, accroupis sur leurs positions acquises, doivent raisonnablement être plus difficiles à déranger qu'une dinde sur ses œufs?

Ô les savants d'Académie!

Et comme ils se moquent de ton respect, ô Public naïf qui croiras toujours aux Augures!—Entends-les donc seulement rire les uns des autres! Et, dans leurs querelles, écoute comment ils se traitent, connaissant leur ignorance réciproque pour ce qu'elle vaut!

Un célèbre vétérinaire—mais vétérinaire!—se présentait à l'Académie des Sciences.—Quelques membres s'indignaient de l'audace:

—Je ne trouve pas que ce soit trop d'un vétérinaire pour tant d'académiciens, dit le plus savant de la compagnie.

Et quand il s'en présentait deux de droits égaux à brouter les éternels chardons du jardin d'Académus, ce n'est plus Ex æquo qu'écrivait celui-là, mais Ex asino—poussant jusqu'au calembour en latin le dédain de sa moquerie.

Écrivez Tatar pour Tartare et Timbouctou pour Tombouctou, voilà votre candidature académique posée.—Arrivez à Indoustan par un H: Hindoustan, la voici prise en considération.—Maintenant, au lieu de Constantinople, prononcez Stamboul,—vous êtes élu!

Conséquence remarquable et logique dans l'absurde:

—lorsqu'il s'agit d'abord de cet insoluble problème de la direction des ballons, l'Académie de Paris fût unanime pour adopter le rapport signé, entre autres, par Lavoisier et Condorcet, et proclamant la possibilité de cette archi-impossibilité.

Ce n'était pas assez encore, et les Académies de Lyon et de Dijon,—je n'ai pas compté les autres,—s'empressèrent d'acclamer en chœur cette inanité.

Aujourd'hui que le problème est posé dans ses véritables termes,—logiques, incontestables, absolus,—l'Académie des Sciences n'a pas assez de ricanements quand un chercheur de Navigation Aérienne a la naïveté de s'adresser à elle, et elle éclate de rire,—ô les fines mouches!—en «renvoyant à M. Babinet

Mais ne terminons pas en oubliant une des plus étranges variétés du genre Savant,—la dernière:—le savant pieux, qui gagne sa vie à raccommoder Josué avec Galilée, et Moïse avec le Manuel du baccalauréat.

Pour celui-là, toute idée nouvelle, c'est l'ennemi, comme à la chauve-souris dans son ombre toute lumière fait cligner l'œil. Sans voir, sans regarder même, il crie: Non!—d'avance et d'instinct à toute découverte, tremblant toujours d'être définitivement débusqué ce coup-là de son trou.

Celui-là,—se gardant bien de dire qu'il copie servilement en cette rencontre l'Aéronautica of Sketches—affirme «qu'en fait de locomotion au sein des eaux, la Création a atteint des proportions assez gigantesques en nous donnant la baleine. Mais, en fait de locomotion aérienne, elle s'est arrêtée—et pour cause!—à l'aigle ou au condor; elle a armé l'autruche de pattes très-énergiques, d'ailes très-courtes, et lui a donné le sol pour appui,—etc., etc., etc.»

Vous savez avec quel aplomb ces honnêtes gens-là accaparent le bon Dieu, et il faut vraiment que le bon Dieu soit bien fort pour résister depuis si longtemps à ces Guillot qui le défendent.

Ils n'hésitent jamais, ricanant sous cape et sans trembler du sacrilége, à faire intervenir devant leur parterre «la Bonne Providence» chaque fois qu'ils ont besoin de remplir leur marmite ou leur tabatière.—Et on comprend dès lors que «la Bonne Providence,» absorbée par des soins aussi importants, n'a pas de temps de reste pour assister la Navigation Aérienne.

De par eux donc, défense à Dieu de faire voler l'autruche,—le ptérodactyle et l'épiornis, étant morts et enterrés, ne sont plus là pour répondre;—et, pour défendre à l'homme de dépasser certaines proportions de la nature, affirmons pieusement que le Great Eastern est moins volumineux que la baleine,—ordonnons que le cheval distance comme vitesse et dépasse comme format la locomotive avec ses queues de wagons,—décrétons que le télégraphe électrique porte moins loin que la parole humaine et l'œil du lynx fantastique plus loin que notre télescope,—jetons bas la casquette de notre Corps des Ponts et Chaussées devant l'auréole du castor,—et arrêtons court le tunnel du Mont-Cenis par déférence pour le trou du lapin.

Pour le besoin de la cause présente, ils oublient leur thème ordinaire:—l'Ordre Universel créé tout entier pour les besoins et la satisfaction de l'homme, et aussi Dieu qu'ils ne craignaient pas d'envoyer tout à l'heure clouer les étoiles au firmament «pour le seul plaisir de nos yeux

Impies blasphémateurs de Dieu qu'ils limitent à leur mètre, insolents envers le créateur et la créature, les voilà qui nient à présent cette miraculeuse intelligence qui a été donnée à l'homme et par laquelle il a dépassé en tous ordres les facultés de l'animal, à mesure qu'il a su le vouloir et le mériter.

Eh quoi! l'homme, plus vite que le cerf, plus prompt que le bruit, qui a fait siens le domaine de la taupe comme celui du poisson,—l'homme,—ce favorisé de la Providence, celle image de la Divinité,—ne s'élèverait pas dans l'air comme la misérable chenille d'hier et la mouche immonde née de la pourriture!...

VI

Mon confrère Moreau. — M. Mauguin fils. — Découverte de la lune. — La main qui saisit! — Les ouvriers de la dernière heure. — Qui? comment? — «La liberté dans la lumière!» — Obsession et possession. — Quel Œdipe? — Une Photographie sans retouches. — Les bêtes à X. — La Chimie, c'est ce qui pue! — L'impatience de l'ennui. — Le pape Clément XIV et l'arlequin Carlo Bertinazzi. — PINGEBAT ROMA!!! — Un capitaine mangé. — Le baron Taylor. — J'ai l'horreur du raisonnable! — Le Génie, c'est l'Insolence! — La baguette de Tarquin. — Attention à la cravate! — Le beau jeune homme de Rouen. — Gustave Flaubert. — Les croix d'honneur. — Gare les épaules! — Le monsieur au cochon de lait. — Résumé.

Je discutais avec tout venant:

La contradiction m'affirmait et m'excitait, encore comme la meule affile la lame, comme la compression exaspère l'explosion.

Mais quelle satisfaction quand je trouvais un partisan du Plus lourd que l'air, comme, il y a quelque dix ans, mon sagace et ingénieux confrère Moreau, de la Société des auteurs dramatiques, qui en sait plus à lui seul sur l'électricité et bien d'autres choses que vingt académies;—et M. Mauguin,—fils du député, mon ancien chef de file au journal le Commerce,—directeur d'une importante usine en Belgique, avec lequel je me rencontrai juste au retour d'un voyage en Hollande, pour tomber ensemble à bras raccourcis sur les «directeurs de ballons» et chanter la gloire de l'hélice et des plans inclinés, etc., etc.

D'ailleurs, je ne savais rien de la question,—rien, j'entends, de ce que m'eussent pu apprendre les autres.

Je n'avais rien lu de tout ce que j'ai lu depuis et qui m'a démontré qu'en effet il n'était rien de nouveau sous le soleil. Je ne connaissais ni la précieuse théorie de Michel Loup, publiée en 1853, ni l'excellente démonstration de Liais,—une de nos gloires scientifiques perdue sur un rocher lointain, ni les très-remarquables articles du capitaine Béléguic, ni seulement l'Aéronef, brochure de La Landelle publiée depuis deux ou trois ans déjà.

Je ressemblais peut-être bien un peu, moi Parisien né, à ces jeunes gens départementaux, pleins de confiance, qui viennent ici pour nous découvrir la lune. Mais cet isolement mien de tout ce qui avait pu se dire et faire m'amenait, par la concentration, comme une sorte d'hypnotisme, jusqu'au paroxysme de la Foi.

Plus convaincu chaque jour, je m'étonnais de l'aveuglement et de l'indifférence des hommes devant cette immense question, la plus grande des questions humaines dans toute la série des siècles,—lorsqu'elle n'attendait même pas un inventeur comme Papin ni un découvreur comme Colomb, lorsque le mot du problème était simplement dans l'application raisonnée des phénomènes connus.

Les temps ne sont-ils pas venus? Je vois l'Angleterre s'émouvoir depuis quelques années surtout autour des questions qui se rattachent à la Navigation Aérienne. Devant la préoccupation générale des esprits dans ce pays, la multiplicité des tentatives vers l'étude des phénomènes naturels dans ces voies nouvelles,—l'émulation de libéralité des sociétés scientifiques, Société de géographie, Société royale de Londres, Association britannique, sans parler de l'Administration de la guerre, à voter des fonds pour la création de coûteux aérostats et la répétition infatigable des expériences,—on comprend que cette nation, essentiellement pratique, a senti que le moment est enfin venu pour l'homme de prendre possession de l'immense domaine vers lequel il lève irrésistiblement les yeux depuis si longtemps.

Il a suffi que son flair subtil devinât la proie glorieuse. Son intérêt la pousse, son orgueil légitime l'excite:—elle avance déjà la main qui saisit.

Si une question peut effacer jusqu'à l'ombre du sentiment mesquin des rivalités ou des jalousies, c'est bien cette noble question de la Navigation Aérienne dont le premier bienfait sera de hâter la grande communion humaine.

Mais, pour arriver à cette éclosion, l'ardeur de tous est nécessaire. Les siècles marchent, les heures avancent: celle-ci va sonner, la plus solennelle dans la série des âges,—et, comptant trop sur ce que nous valons comme ouvriers de la dernière heure, nous attendons, impassibles et comme indifférents.

De temps à autre pourtant, de ce point ou de cet autre, une aspiration isolée s'exhale, une clarté s'éveille et luit un instant pour s'éteindre, un effort se manifeste qui s'affaisse aussitôt découragé.

C'est que la Foi seule ne suffit pas, et comme, d'une part, le capital individuel n'aurait garde de prêter l'oreille à de semblables sornettes, et que, d'autre part, le levier puissant de l'association nous fait défaut pour répondre aux lieu et place du capital particulier qui est sourd,—il en résultera demain que la plus grande des conquêtes humaines affranchira le monde sous un pavillon qui ne sera pas le nôtre.

Et nous ne nous glorifierons plus en répétant notre phrase consacrée: «—L'Aérostation, cette science toute Française!...»

Je me demandais:

—Quels seront les moyens?

Quels agents silencieux encore, quels moteurs mystérieux, quels fluides qui gardent encore leur secret, nous donneront raison de ce grand Inconnu?

Qui attachera son nom à cette révolution gigantesque?

Dans quel coin de hameau, pauvre, ignoré, moqué, attend-il qu'on l'appelle, le porteur prédestiné et béni du Sésame, ouvre-toi! qui nous donnera pleine carrière par les portes libres des immensités?

Ou plutôt cette gloire de demi-dieu ne sera-t-elle pas trop lourde, et la victoire trop opime pour n'appartenir qu'à un seul?

Ne serait-il pas trop haut, en effet, au-dessus des autres hommes, celui qui, leur apportant, selon la belle parole du poète:

«La liberté dans la lumière!...»

—abaissera les frontières, fera les guerres impossibles et déchirera jusqu'au dernier feuillet les codes divers de nos époques barbares, pour en dicter un seul et dernier, Loi suprême de Liberté et d'Amour?

J'ai pensé qu'il n'y avait rien de plus beau, de plus utile, de plus nécessaire que la solution de ce grand problème,—solution aussi urgente, pour tout gouvernement intelligent, que celle du pain à bon marché pour l'ouvrier de la métropole;—plus précieuse, une fois entrevue, pour tout esprit philosophique, pour tout homme de généreux vouloir, à défaut de l'initiative gouvernementale, que repos, santé, fortune, famille, vie même.

L'idée que je couvais depuis tant d'années, à laquelle je revenais toujours à travers les agitations, les nécessités, les soucis ou même les plaisirs d'une existence déjà remplie plus que de besoin, cette idée s'était emparée de moi, de plus en plus maîtresse chaque jour. Elle m'avait pris comme prenait autrefois ses gens le Diable d'Enfer au Moyen Âge:—j'avais passé par l'Obsession, j'arrivais à la Possession.

Elle en était venue peu à peu à faire place nette autour d'elle, trop jalouse pour supporter une rivalité, trop grande pour ne pas envahir le terrain tout entier, si chétif qu'il fût.—Un jour se leva où tout avait disparu autour de moi: travaux caressés à moitié achevés, modestes ambitions maintenant méprisées, devoirs sacrés et de toute nature oubliés désormais.

De tout cela qui avait toujours fait jusqu'à ce jour ma vie remplie, il ne restait rien—qu'une volonté unique, fervente, âcre.

Je ne me suis pas interrogé, je ne me suis rien promis. Je n'ai pas pesé mes forces,—heureusement! Je n'ai pas pensé à regarder la route, dès qu'elle menait vers le but, et, sans me demander par où je passerais, j'ai marché.

Quels conseils d'amis aimés et respectés, quelle influence assez pénétrante, quelles prières, quelles larmes auraient pu me détourner?

Une première et fort simple réflexion m'eût arrêté tout net et d'abord, avant le premier pied levé,—si j'avais été Celui qui réfléchit:

—Devant moi se dressait la plus grande question des siècles, la question devant laquelle s'effacent et s'anéantissent toutes les découvertes dont l'humanité s'enorgueillit,—la Question des questions aux pieds de laquelle pâlissent, dès les temps mythologiques, les plus savants et les plus sages.

Or, devant ce Sphynx redoutable, qui en a tant dévorés, et les plus forts,—quel Œdipe aujourd'hui?

Je vais vous le dire moi-même,—après avoir écouté aux plus mauvaises portes.

—Un ancien faiseur de caricatures, dessinateur sans le savoir, assez impertinent, pêcheur à la ligne dans les petits journaux, médiocre auteur de quelques romans dédaignés de lui tout le premier, et réfugié finalement dans le Botany-Bay de la photographie.

Comme unique bagage d'érudit, parrain, de par le catalogue de l'entomologiste Chevrollat, d'un Bupreste et d'une variété Copris (environs de Paris). Intelligence superficielle, ayant effleuré beaucoup trop de choses pour avoir eu le temps d'en approfondir une.—N'ayant commencé l'étude de la médecine que pour lui tourner le dos aussitôt, et n'en sachant pas plus d'ailleurs, en fait de physique et de chimie, que ce qu'il a oublié de ce qu'il n'avait guère appris étant au collége, où il passait son temps, on se le rappelle encore, à crosser du pied les bordures eu buis taillé du Jardin des racines grecques.—Un de ces hommes dénués de respect, qui appellent les savants «des bêtes à X,» comme d'autres disent des vers à soie;—se compromettant, comme à plaisir, à affecter une ignorance plus grande encore que la sienne réelle, et à se faire attribuer la paternité de formules dans le genre de celle-ci:—«La Chimie, c'est ce qui pue!»

Voilà pour l'autorité scientifique.

Comme caractère général ou caractères généraux, la plus solide et la mieux établie des réputations de cerveau brûlé sur le territoire parisien et extra-muros. Un vrai casse-cou, toujours en quête des courants à remonter, bravant l'opinion, inconciliable avec tout esprit d'ordre, se vantant d'avoir ses quarante ans bien sonnés, quand tout le monde sait bien qu'il n'en compte que douze ou treize au plus;—touche à tout, riant à gauche, pinçant à droite, mal élevé jusqu'à appeler les choses par leur nom et les gens aussi, et n'ayant jamais raté l'occasion de parler de cordes dans la maison de gens pendus ou à pendre. Sans mesure ni retenue, exagéré en tout, impatient à la discussion, violent en paroles, obstiné plutôt que persévérant, enthousiaste à propos de rien, sceptique à propos de tout, épouseur en défi de toutes les querelles, ramasseur de gens à terre, bougeant toujours et dès lors marchant sur les pieds de tout le monde, ce que les gens qui ont des cors ne pardonnent pas.—Imprudent jusqu'à la témérité et téméraire jusqu'à la folie, ayant passé sa vie à se jeter par la fenêtre de tous les sixièmes étages pour retomber sur ses pieds, à fournir de légendes la badauderie universelle, et poursuivi comme malgré lui par un acharnement d'heureuse chance à faire grincer des dents aux plus bénins, puisqu'il n'a jamais pu réussir à se noyer tout à fait.—Personnalité bruyante, absorbante, gênante, agaçante, forçant la curiosité, qui s'en irrite,—et dès lors couchée en joue de derrière chaque angle de carrefour; rebelle né vis-à-vis de tout joug, impatient de toutes convenances, alerte comme lièvre devant la porte de toutes les maisons où on ne met pas ses pieds sur la cheminée, n'ayant jamais su répondre à une lettre que deux ans après, et—afin que rien ne lui manque, pas même un dernier défaut physique, pour combler la mesure de toutes ces vertus attractives et lui rassembler quelques bons amis de plus—poussant la myopie jusqu'à la cécité, et conséquemment frappé du plus impertinent manque de mémoire devant tout visage qu'il n'a pas vu plus de vingt-cinq fois à quinze centimètres de son nez.

Mais que dire de plus—car je n'en finirais pas!—d'un garçon tellement dépourvu de cervelle qu'il n'eut jamais le premier bon sens pratique—ô monsieur Prud'homme!—de se prendre un seul instant de sa vie au sérieux et de commencer par se croire quelqu'un pour le persuader aux autres!

Tireur de pétards, casse-carreaux, chien de jeu de quilles, prototype de terreur pour les beaux-pères:—voilà l'homme qui avait l'insolence de se poser face à face avec la question de l'Automotion Aérienne,—à peu près comme ferait un chien devant un Évêque!

Mais, de toutes ces incongruités, qu'il nous soit permis de forcer l'attention du lecteur sur la plus monstrueuse en notre pays de France: l'impatience de l'ennui.

Lâche devant l'Ennemi! Crime irrémissible.—À quelle considération, à quelle respectabilité pourrait-il jamais prétendre, celui-ci qui, une seule fois dans sa vie, n'a pu se résigner à entendre réciter «une pièce» de vers,—assez imprudent encore et même impudent pour s'en vanter!

Latouche fait dire à Clément XIV, dans sa pseudo-correspondance avec l'arlequin Carlo Bertinazzi: «—Ce peuple, qui passe pour le plus gai et le plus impatient, est de tous le plus intrépide à s'ennuyer.»

Voici assurément une parole profonde,—et malheur à l'enfant du père auquel l'expérience des années n'a pas appris la nécessité première d'arborer la cravate blanche à sa progéniture dès le berceau!

Il y avait des peintres qui avaient nom Heim, Picot, Hesse, Couder, que sais-je encore? tous de génie à peu près égal, comme il convenait à gens venus de l'école des David, des Gérard et des Girodet.

Pendant que ces bons peintres se bornaient naïvement à faire leur peinture, l'un d'eux tira ses grègues à l'écart de ces braves gens, et se mit à peindre ses toiles avec un sérieux tout particulier et véritablement supérieur. Rien de plus profondément glacial et antipathique que cette atroce peinture et que cette méthode plus répulsive encore qui calculait machiavéliquement ses lenteurs, patiente jusqu'à l'énervement, sobre jusqu'à l'abstinence, avare jusqu'à la prodigalité. Mais, en revanche,—impérissable secret pour tout homme médiocre qui veut atteindre à toute grande fortune,—l'homme ne riait jamais, et quand il avait terminé un de ses enluminages archaïques, ce «Chinois égaré dans les rues d'Athènes,» comme a dit mon Préault, écrivait magistralement au bas: INGRES PINGEBAT. ROMA, et le millésime en romains.

Et la foule d'accourir pour contempler ce que venait d'accomplir l'homme grave, et comme il demeurait plus sérieux que jamais, cela ôtait l'envie de rire aux autres.

—PINGEBAT!... lisait l'un.

—ROMA!!... relisait l'autre.

—Bigre!!!... disaient les deux en s'en allant,—celui-là est un homme fort!

Et, en effet,—cet homme dont l'œuvre n'est autre chose qu'une glacière dans laquelle un ou deux rayons de chaude lumière semblent perdus à regret, devant chaque tableau duquel il me semble qu'on me coule une clef dans le dos,—cet homme qui a créé la plus détestable école, dont le caractère personnel et impérieux repoussait toute sympathie, mourra comblé d'ans, d'honneurs et de biens, et traînera toute une nation spirituelle derrière lui le jour de ses funérailles.

PINGEBAT!!!

(Combien de nouvelles pierres, ô Nadar! viens-tu d'ajouter ici au tas qui t'est réservé!)

Je reviens à la question:

—Supposez un homme tout à fait nouveau pour le public, et non affligé de toutes les causes de disgrâce qui me sont personnelles:—quel fou celui qui osera sortir du rang, se mettre en vue et en avant, même pour le plus grand bien de tous,—et quel effroyable métier et homicide que celui d'attacheur de grelot!

On insultait quelqu'un qui avait le malheur d'être un homme d'esprit reconnu,—un homme hors du rang:—il avait été pirate, il avait fait la traite, il avait tué son capitaine:

—Hélas! oui, c'est vrai! confessa bien vite Gozlan, et j'avoue même l'avoir mangé!

Pas d'attentat qui vaille celui-ci:—faire ce que ne font pas ou ce que n'ont pas fait les autres!

Il est de par la ville un excellent homme—le meilleur des hommes—qui se mit un jour en tète de venir en aide à une foule de pauvres gens qu'il ne connaissait pas. Il n'en choisit pas un ou deux, l'égoïste! il les voulait tous.

À tous les affligés, à partir de ce jour-là, et de l'aube à la nuit, sa porte fut ouverte. Aux plus pauvres l'obole, aux malades le remède, aux veuves la protection, aux orphelins l'appui, la consolation à tous, et toutes les consolations; car, en même temps qu'il faisait vivre les corps, cet original avait encore pris charge d'âmes, toujours inépuisable en bons conseils et encouragements.

Donner sa veille et son sommeil et son intelligence et ses poumons au premier venu et au dernier aussi, c'était déjà assez choquant pour l'immense quantité de ceux qui étaient incapables, non pas d'en faire autant, mais seulement d'y rien comprendre.—Se ruiner un peu à ce métier bizarre jusqu'à être forcé, un vilain malin, de se séparer d'une partie de ses livres (—un bibliophile!), les circonstances devenaient aggravantes.—Mais le cas parut tout à fait intolérable, quand on vit, à force de foi, de volonté et de labeur, cette sublime excentricité réussir et le baron Taylor constituer des rentes à une demi-douzaine de Sociétés inventées par lui du néant et de la misère.

Cet homme, si saintement utile, qui ne fut offensif pour personne au monde, et qui, au bout d'une carrière déjà longue tout entière donnée aux autres, ne se repose pas à contempler son œuvre, mais la poursuit toujours, infatigable, opiniâtre et ardent de cette éternelle jeunesse que lui fait l'amour du bien,—combien de fois, plein de tristesse et aussi d'indignation, ai-je eu à défendre cet homme de charité et de désintéressement, contre les soupçons perfides, les explications insidieuses, et enfin contre l'injure des malheureux mêmes secourus par lui!

Tout était admissible, probable, certain,—plutôt que la simple vérité, incompréhensible pour les âmes basses.

En tous ordres de choses, de même. La vérité contestée toujours, le faux toujours d'emblée accepté.

Le faux prend toutes les formes, même et surtout celle du raisonnable. Mais vous le reconnaissez toujours à sa place éternelle: au-dessous ou au rez du niveau des masses. Aussi combien elles l'aiment et comme elles le choient!—J'ai l'horreur de ce qu'on appelle raisonnable.

Dans les arts, quels succès pour la médiocrité—qui n'est autre que le faux, puisque tous la comprennent et qu'elle ne choque personne. Les monstres ont appliqué le Suffrage Universel à la musique et à la peinture!—Quel est cet inconnu qui vient forcer notre admiration? Ça, le Génie? C'est l'Insolence!

Sois banal si tu veux vivre. Je te le redirai cent fois et sous toutes les formes, mais jamais assez!

La baguette de Tarquin n'est autre chose qu'un mythe. Le jardin de Tarquin est partout, et gare aux têtes hautes des pavots!—Courbe-toi, tapis-toi, et vite!

Et considère toujours qu'il n'est rien de petit ni d'indifférent dans l'irrémissible crime de lèse-majorité.—Ne mets jamais seulement ta cravate autrement que ton prochain!

Je me rappelle encore un bon jeune homme et beau monsieur de Rouen, que je félicitais du très-grand, très-mérité et tout nouveau alors succès de son compatriote, auteur de Madame Bovary:

—Vous trouvez ça beau, ici? me répondit le jeune Rouennais de famille, avec un ton de supériorité tout à fait écrasant pour M. Flaubert.—Je ne trouve pas, moi!—L'auteur, d'ailleurs, est une espèce d'original, que nous ne sentions guère à Rouen... Il cherchait à se singulariser: il ne voulait pas faire partie de la garde nationale... et puis, tout à coup,—sans rien dire,—il partait pour l'Afrique...—Nous n'aimons pas ces genres-là, à Rouen! (Textuel.)

Hélas! beau jeune homme de famille, Rouen, c'est Paris,—et Paris, c'est partout!

Si vous voulez éviter les plus grands malheurs, non-seulement montez votre garde, mais criez à l'unisson haro sur qui ne la monte pas.

Je suppose la rue barrée par vous pour un moment. Vous arrêtez l'un après l'autre, jusqu'au vingt et unième, les vingt premiers venus qui passent:

—Excusez-moi, messieurs, je voulais vous demander votre opinion sur monsieur,—ce vingt et unième qui passe là-bas.

«Ce monsieur est un bon homme, honnête, bien vu, obligeant, affable,—mais il a des idées singulières...—Ainsi il respecte parfaitement la croix d'honneur, et notez, spécialement, qu'il est enchanté quand un de ses amis vient à être décoré:—son ami désirait la croix, son ami l'a obtenue et est heureux: partant lui aussi.

«Mais, pour son compte personnel,—je ne sais trop comment vous dire cela,—croiriez-vous qu'il ne voudrait pas, pour tout au monde, de la croix d'honneur ni d'un ruban quelconque! Cela choque certaines idées particulières qu'il a et auxquelles il tient par-dessus tout.—Enfin, et pour bien dire le fond des choses,—de par certaines théories que je ne me charge pas de vous expliquer,—cette distinction honorifique, qui ne le gêne pas du tout, qu'il admet autant qu'on veut à la boutonnière des autres,—il se mépriserait absolument s'il la voyait à la sienne...»

(Ne choisissez pas pour cette consultation le voisinage d'un tas de cailloux, surtout!—Les épaules dudit vingt et unième n'y tiendraient pas...)

—Il ne veut pas la croix! dit le premier.—Il faut qu'il soit bien orgueilleux!

—C'est un insolent!!

—C'est un scélérat!!!

Etc., etc.

Le vingtième—le plus indulgent—s'éloigne en haussant les épaules et se contente de penser:

—Il ne veut pas la croix?—C'est parce qu'il ne peut pas l'avoir!

—Philibert est le dernier des pleutres; c'est un coquin fieffé, un menteur, un voleur, un assassin, un mouchard,—etc., etc., etc.

Traduction:

—Philibert est d'un autre avis que moi.

Vous êtes-vous demandé ce qui pourrait bien arriver à un original qui, n'aimant pas la compagnie du chien, préférerait la société du cochon de lait et s'aviserait de sortir sur rue avec un petit cochon de lait au bout d'une ficelle?

—Il serait arrêté, Monsieur!—et il y a quatre chances sur trois pour qu'il fût condamné en police correctionnelle pour tapage diurne.

Le tort que les hommes vous pardonnent le moins, vous dis-je,—après le mal qu'ils vous ont fait,—est celui que vous vous faites à vous-même.

N'en appelez ni à Galilée, ni à Palissy, ni à Papin, ni à Fulton ni à Dallery.

Vous n'avez pas besoin de tous ces gros personnages. Observez un seul instant ce qui se passe où que vous soyez, et fermez les yeux...

Quand vous aurez réfléchi, vous trouverez que la méchanceté des hommes n'a d'égale que leur bêtise et de supérieure que leur lâcheté!

VII

Celui qui réfléchit. — Simple bilan. — Ce qui s'est fait hier. — Le mangeur de miel. — Mon erreur. — Une visite. — De La Landelle. — Les antérieurs. — Les hélicoptères. — Première démonstration pratique. — Une ouverture. — Hors du puits! — Incompatibilités d'attelage. — Le Comité de la Société des Gens de lettres. — La dynastie de M. Francis Wey, auteur du Dictionnaire démocratique (1848). — La Thoré-faction. — Je suis conservateur! — Un souvenir pénible. — Les mais!... — L'alter ego. — Analogie Passionnelle. — Le bœuf La Landelle. — Résolution. — La main dans la main. — L'élan. — Go a head!

Si j'étais celui qui réfléchit,—je me serais dit toutes ces choses et bien d'autres encore.

J'aurais calculé d'un coup d'œil qu'en essayant seulement de porter la main sur la chose qui n'avait pas encore été touchée, j'attirais sur moi tous les désastres prédits:

—que j'allais donner du pied dans la fourmilière de ceux qui, ne faisant pas, nuisent, par naturelle prédestination, à qui veut faire;

—qu'il n'y avait donc, d'un côté, que des coups, uniquement, à recevoir,

—et, d'autre part, aucune espèce de bénéfice à attendre, sous quelque forme que ce fût.

Car, en supposant les choses au mieux, l'œuvre accomplie moi vivant,—je veux dire l'homme naviguant par les nues au moyen d'appareils plus lourds que l'air,—que devait-il arriver?

Inévitablement alors, l'Académie, mise en demeure cette fois par le fait accompli, n'éprouverait aucune espèce d'embarras à s'écrier en chœur, comme les compagnons de Colomb devant l'œuf cassé,—que la chose était tellement simple, élémentaire (et en effet!) et garantie à l'avance de par toutes les lois connues,—mathématiques, mécaniques, physiques, chimiques, etc.,

—qu'il n'y avait eu aucune espèce de mérite à appliquer ces lois connues,

—et qu'en conséquence, il ne restait qu'à passer à l'ordre du jour.

«—Rien de plus facile que ce qui s'est fait hier!» disait Biot.

Et quant à ma chétive personnalité, plus humble alors que jamais,—disparue, oubliée, anéantie dans l'immensité du fait,—effacée jour par jour et dès longtemps de toute mémoire par chacun des inventeurs successifs qui auraient graduellement amené le Grand Œuvre à sa fin,—plus qu'écrasée sous l'inévitable, éternel accaparement de l'exploitation financière,—elle serait, à ce moment solennel,—plus que ridicule, impertinente à ne pas rentrer jusqu'au plus petit bout de son nez.

Étais-je donc en effet mécanicien, mathématicien, physicien ou chimiste?

Et celui qui mange le miel s'est-il jamais inquiété de l'autre qui, au danger de sa peau, a réuni les abeilles?

Mais, malheureusement ou heureusement, je n'ai jamais été et je ne serai jamais—celui qui réfléchit.—Vérité ou erreur, j'avais vu devant moi une Grande Chose. J'avais cru, et comme je sais bien que je suis de ceux qui affirment et payent leur Foi, je m'étais élancé avec l'enthousiasme du devoir accompli.

Et encore, à ce même moment, mais et seulement alors,—il m'était enfin venu à la pensée,—devant cette Évidence rayonnante pour moi seul, de me demander—si je n'aurais peut-être pas eu toute ma vie un peu trop de défiance de moi et un peu trop de confiance dans les autres.

En somme, plus j'avais vieilli, plus j'avais été surpris chaque jour de voir combien peu de gens savent le métier qu'ils font,—depuis les Rois jusqu'aux marmitons.

—Ô mon fils! disait à son héritier le grand chancelier de Suède Oxenstiern qui ne fut pas une oie,—ô mon fils! vous serez surpris quand vous verrez combien peu de sagesse préside aux destinées des peuples!

J'avais vu les plus grands hommes d'État à l'œuvre—hélas!—et je voyais toujours aussi le serrurier auquel on a commandé de clouer dans l'angle un clou pour accrocher les manches de parapluie:

—Mais ce n'est pas les manches de parapluies que vous accrocherez là; ce sont les manches d'habits des passants!—Poussez-moi donc encore ce clou-là dans le coin!

Et le menuisier qui vient de poser son tasseau:

—Votre tasseau penche à gauche.

—Mais, monsieur, mon niveau...

—Mes yeux!!! Vous penchez à gauche.—Vérifiez!

—C'est vrai, monsieur.

Et...

... —et les académiciens, donc!

En somme, il y avait là une question de simple observation, de sens commun, d'évidence. La chose était si simple qu'elle en était bête tout à l'heure. Elle n'était même pas neuve, sinon connue.

Et quels immenses horizons ouvrait cette Vérité nouvelle!

J'avais distinctement entendu sonner l'heure à mon oreille; et puisque les autres semblaient sourds, puisque l'honneur de l'immense révélation m'avait été réservé,—sans mesurer autrement mes forces, j'avais dû me jurer et je m'étais juré, sur ma vie et sur mon honneur, que je répondrais au glorieux appel.

Je me trompais—sur un point, entre autres.

Éloigné par des séries diverses de travaux d'ordres tout différents, je ne savais pas ce qui se passait sur le terrain réservé au savant que je n'étais pas; j'ignorais ce que quelques autres s'entre-disaient, trop bas pour que leur voix eût frappé mon oreille.

Lorsque, toujours poursuivi par l'obstinée vision de mon ballon de la Fête du Roi,—j'arrivais peu à peu par mes expériences aérostatiques, par l'observation et par la réflexion qui mûrit l'observation, à l'absolu théorème du Plus lourd que l'air, d'autres que moi,—de ceux qui savent mieux que regarder, voir,—observaient de leur côté et arrivaient à la même inévitable conclusion.

Je reçus un matin la visite d'un de mes confrères avec lequel je me rencontrais une fois par an, depuis quelques quinze ou seize ans, à notre réunion de la Société des Gens de lettres.

C'était l'ancien enseigne de vaisseau démissionnaire connu depuis par plusieurs succès comme romancier maritime, G. de La Landelle.

La Landelle suivait depuis trois ans la même piste—sur laquelle plusieurs autres, m'apprit-il, s'étaient déjà vainement lancés avant lui et avant moi.

Cette visite de mon confrère,—la première, je crois, en quinze années,—avait-elle été décidée par une connaissance quelconque de ma très-grosse préoccupation? Le point devenait et restait plus qu'indifférent, de par les autres antériorités.

Donc, La Landelle travaillait opiniâtrement depuis trois ans à la grande besogne, négligeant, oubliant pour elle les nécessités de son labeur littéraire et de sa vie quotidienne. Avait-il eu l'initiative ou avait-il reçu l'impulsion de M. de Ponton d'Amécourt, son habile collaborateur? Ce détail personnel m'était aussi indifférent que s'il se fût agi de moi-même, du moment que La Landelle, tout au courant de l'historique de la question, m'apprenait que nous n'étions aucun des trois le premier.

De cette collaboration, et grâce à la fortune considérable de M. d'Amécourt, était résulté un fait, une preuve de notre théorie,—preuve matérielle, évidente, palpable.

S'inspirant très-judicieusement du jouet appelé stropheor, papillon, spiralifère, et plus heureux que nos devanciers ou nos contemporains qui, comme Liais, Michel Loup, Béléguic, Moreau, Pline, etc., avaient seulement posé dans le livre ou par le verbe le problème dans ses véritables termes, un homme riche avait pu prendre sur l'excédant de ses revenus une dizaine de mille francs et réaliser par les mains de deux ouvriers intelligents, MM. Joseph et Richard, la formule de l'idée en une série de modèles de petits hélicoptères s'enlevant à deux ou trois mètres de hauteur avec un mouvement d'horlogerie.—Ces petits hélicoptères constituaient sur le spiralifère connu, qui s'enlève sous une pression extérieure, un progrès d'une importance très-réelle à cette heure, puisqu'ils emportaient avec eux leur moteur, où était préalablement, il est vrai, emmagasinée la force.

Si rudimentaires et embryonnaires que fussent ces hélicoptères de petit format, et bien qu'ils n'apprissent rien aux esprits sérieusement occupés de la question, ils devenaient précieux dès lors qu'ils arrivaient les premiers sur le terrain encore vierge de la démonstration pratique.

Mon confrère de La Landelle, dans sa visite, ne m'apporta pas, mais me raconta lesdits hélicoptères. Il m'exposa ensuite le motif qui l'amenait chez moi.

Non pas découragé,—il est des choses si grandes que devant elles le découragement est impossible,—mais fatigué de trois années de travaux encore inféconds et d'un prêche sans relâche par la parole et par la plume,—lassé, me dit-il, de traîner le boulet d'un travail apparemment abandonné de son collaborateur, il me proposait de joindre ses efforts aux miens, et, puisque nous étions convaincus tous deux de la Vérité, de tirer ensemble sur la corde sans nous arrêter, jusqu'à ce qu'Elle fût enfin irrémissiblement et sans conteste hors du puits.

—J'avoue que je n'accueillis pas très-chaudement cette ouverture.

Si je puis entrer dans quelques détails personnels et assez étrangers à ce qui nous occupe ici, je dirai d'abord que, peut-être, sur aucun chemin, je n'eusse précisément choisi mondit confrère pour compagnon de route. Les allures un peu trop graves de La Landelle n'étaient pas du tout miennes, et je ne voyais guère entre nous de possibilités d'attelage.

Et puis La Landelle faisait partie du Comité de notre Société des Gens de lettres.—Je n'aime pas les Comités, non plus que les Académies, et j'ai toujours eu une dent spéciale contre cet éternel Comité-ci, qui, ne brillant pas par beaucoup d'autres rapports essentiels avec le Phénix, se renouvelle irrémissiblement chaque année de lui-même, par un irritant miracle de transsubstantiation—plus facile à expliquer qu'à déjouer.

Fuyant, pour ma part, les grandeurs avec une persévérance qui ne s'est jamais démentie, j'avais toujours été mécontent et humilié de voir cette Société des Gens de lettres,—qui compte dans son sein des littérateurs pour de vrai, tels que Th. Gautier, Gozlan, Méry, les deux Dumas, etc.,—présidée à perpétuité et dynastiquement tout à l'heure, s'il a fait souche mâle,—par M. Francis Wey, auteur, en 1848, du Dictionnaire démocratique, haut fonctionnaire pour le quart d'heure et enrubanné de plus de décorations que deux arbres de mai.

On m'avait toujours vu, faute d'autre éloquence, l'un des interrupteurs les plus distingués à nos assemblées annuelles de la Société des Gens de lettres, soit lorsque, ne voyant pas tout à fait le fond des choses, je luttais contre l'influence du parti Salvandy, à côté de mon compère Merruau, qui depuis...,—soit lorsque, emporté par l'ardeur du carnage, je m'élançais et dépassais jusqu'aux gardes avancées—ce que j'avais appelé dans ce temps-là—«la Thoré-faction

J'avoue qu'il est et je crains bien qu'il soit toujours un peu de ma nature d'être à jamais de l'opposition, quel que soit le régime qui nous gouverne,—et, plus encore peut-être, hélas! j'en ai grand'peur, le jour où nous gouvernera le régime de mon choix.

C'est en qualité de Conservateur essentiel que je crois parler, entendons-nous bien! m'estimant à tort ou à raison, malgré ces semblants anarchistes, plus conservateur cent fois que quiconque,—puisque, si parva licet...,—je ne m'aviserais jamais de commencer par confier au vinaigre des fruits véreux, des cornichons tombés ou des oignons moisis.—

Mais passons vite sur cette braise!...

Donc le Comité avait fait tort, dans mon esprit, à La Landelle.—J'avais encore, s'il faut tout dire, pris jadis contre lui fait et cause, dans une rencontre douloureuse, pour un ami mien que j'estime autant que je l'aime, et c'est dire on ne peut plus. Ce dissentiment très-profond m'avait laissé un souvenir plus que froid vis-à-vis de mon confrère,—qu'il s'agissait à cette heure d'accepter à la vie à la mort comme collaborateur de tous les instants.

—De plus, il m'apportait avec lui un alter ego, dont, en toute justice, je ne pouvais le séparer,—et.....


Et puis,—raison première qui emporte toutes les autres,—qu'avais-je besoin de qui que ce fût avec moi?

Je savais ce que je pouvais valoir, moi, dans cet assaut, n'ayant de ma vie, en aucune circonstance, eu besoin pour avancer de sentir les coudes de mon voisin.—Sûr de moi-même, incapable de regarder derrière moi pendant le combat, acharné jusqu'à la victoire, pourquoi m'embarrasser de deux alliés pour lesquels je n'avais à ce moment que des sympathies douteuses? Pourquoi ne persistaient-ils pas à marcher de leur côté dans leur voie,—comme moi dans la mienne?

Les joujoux hélicoptères qu'on m'offrait, en manière d'appoint, n'avaient de mystère pour personne, et, avec quelques jours et quelque argent, rien n'était plus facile que de les réaliser, si besoin était. Le brevet qui les décorait ne me paraissait point sérieux, et, le fût-il, il m'était plus qu'indifférent de passer outre.

Je ne voyais donc devant moi qu'un inventeur quelconque en deux volumes, qui se trouvait avoir fait un des mille pas qui nous séparaient du but,—un inventeur comme nous allions en trouver mille autres devant nous.—Il ne s'agissait pas du tout, pour le moment, de questions technologiques, mais de tout autre chose.

Je dus présenter à plusieurs reprises mes objections à mon confrère.—Mais il n'est pas de ceux qui sont embarrassés pour répondre,—et il me laissa réfléchir.

Et voici ce qui m'apparut:

Tel que j'avais pu le supposer déjà par quelques échos et d'après mes rapports personnels avec lui, si vagues et lointains qu'ils fussent, tel surtout que je l'ai apprécié depuis,—homme de sens essentiellement pratique et plein de méthode, doué d'un merveilleux esprit d'ordre et de suite, laborieux, patient, obstiné et toujours ruminant comme le bœuf, son similaire en Analogie Passionnelle, La Landelle avait toutes les qualités qui me manquent,—et que naturellement je me trouve d'autant plus enclin à priser haut. À nous deux,—quoique, ou plutôt parce que, si profondément dissemblables,—nous réalisions absolument, dans toute la plénitude de son action, l'unité virile qu'il fallait constituer.

Je ne parle pas de sa foi fervente dans l'Aviation, dont il n'avait pas craint d'aborder la technologie proprement dite, si ardue pour tout profane.

À la veille d'engager la grande bataille pour gagner une telle victoire, toute préoccupation personnelle eût été haïssable, toute prévention devait être abandonnée.—L'auxiliaire qui s'offrait était trop important pour qu'il me restât le droit d'hésiter davantage.

Je mis ma main dans la main de La Landelle et je lui dis:

—Nous marcherons ensemble!

Mais le fossé que nous devions franchir était trop large et profond pour qu'un certain élan ne fût pas nécessaire. Je pressentais bien qu'une bonne fois la lutte engagée je ne m'appartiendrais plus. Il s'agissait donc de bien méditer et dresser son plan de campagne, et, cela fait, il fallait se débarrasser autant que possible des nécessités personnelles, des liens de toutes sortes qui pouvaient embarrasser la marche.

Je me trouvais, en ce qui me concerne particulièrement, à la tête d'un établissement de photographie très-important et en pleine prospérité, mais dont les premières exigences d'installation n'étaient pas encore, depuis trois ans, complètement apaisées.—Il fallait régulariser cette situation au mieux des intérêts engagés, et je ne me dissimulais pas que l'absence du chef, pendant quelques mois, allait sensiblement déranger la plus-value des recettes sur les dépenses.

J'entrevoyais bien vaguement que le moindre accident d'ailleurs, le moindre temps d'arrêt dans ma marche d'autre part, pouvaient déterminer telles éventualités funestes,—homicides, peut-être...—Mais, comme je l'ai dit, je me rendais à un irrémissible appel...

Je combinai mes dispositions de ce côté du mieux, ou, tout au moins, du moins mal qu'il me fut possible, et en même temps, j'arrêtai définitivement le plan général depuis longtemps préparé.

Le 6 juillet, j'écrivis à La Landelle:

«Je suis prêt!—Go a head!»

VIII

Plan de campagne. — Le capital? — Le lit de Palissy. — Ligne courbe, plus court chemin. — Manifeste de l'Autolocomotion aérienne. — Barbarisme hybride. — J'écris à M. Émile de Girardin. — Ubi? quando? — L'entrevue. — De l'aérostation dans ses rapports avec la maréchaussée. — Possidet aera Minos! — Un nouvel ami. — Le 30 juillet! — Au poisson! — Le Compensateur. — Une absurdité perfectionnée.

Or, voici quel était mon plan de campagne.

Je m'étais dit:

—En renversant absolument le principe d'après lequel l'homme depuis quatre-vingts ans a vainement essayé de se diriger dans l'air, et en formulant nettement la proposition de suppléer à l'aérostatique par la dynamique et la statique,—nous venons de découvrir, je suppose, que le couvercle de la marmite est soulevé par la vapeur d'eau.

Ceci n'est que le point de départ et la théorie.

Il s'agit désormais de la pratique et du point d'arrivée:—soit la création et la mise en œuvre de la locomotive Crampton aérienne.

Or, entre ceci et cela, quel espace!

Tâtonnements, calculs, dépenses formidables, peines, sueurs et sang...

Il fallait d'abord, de par cette appréciation première et nôtre que la grande découverte ne doit vraisemblablement pas jaillir tout armée d'un seul cerveau, mais qu'elle éclora sous les incubations successives de plusieurs,—il fallait faire appel à tous les chercheurs, à tous les croyants;

—puis, lorsque tous seraient venus, les réunir en communion de foi, de volonté et de recherches, et, de par la libre discussion entre ces hommes de bonne volonté, décupler la puissance de lumière créatrice pour chacun par la réflexion du rayonnement de tous;

—puis faire que, sans jalousie ni ombrage, ces hommes se soumissent au grand Conseil élu par eux parmi les plus dignes pour régulariser et ordonner les expériences successives;

—puis enfin constituer le capital nécessaire à ces expériences suivies.

Car il n'était pas possible de toucher aux premières de ces questions sans avoir, du même coup, en main la solution de la dernière, celle du capital.

Donc, quel serait ce capital?

Et où le prendre?

Faire appel à une souscription publique au profit d'une théorie nouvelle, sans formule précise?—À quel titre, avec quelle autorité, et dès lors avec quelles chances de succès?

Jeter dans le gouffre insondé au fond duquel s'entrevoyait à peine le plus formidable des X, ses ressources personnelles et dérisoires,—folie pure!

C'eût été, de parti pris et sans même espoir de réussite, se précipiter soi-même dans le brasier éternel de l'inventeur,—brasier qui ne s'éteint jamais, où le lit de Bernard Palissy brûle toujours...

C'est alors que, convaincu de l'impossibilité d'arriver par la ligne droite, je pensai que la ligne courbe pouvait devenir, dans ce cas donné, le plus court chemin d'un point à l'autre.

Je voulais tuer l'aérostation en la remplaçant par les appareils purement mécaniques:—je résolus de demander à l'aérostation elle-même le moyen de créer les agents nouveaux qui la tueraient.

Et je me dis que je construirais un ballon gigantesque, dépassant par ses dimensions les plus grands cités dans les annales aérostatiques,—pouvant enlever dans sa maison d'osier à deux étages de quarante à quatre-vingts personnes,—et dès lors, entreprendre, grâce à son énorme force ascensionnelle, c'est-à-dire grâce à sa quantité considérable de lest, des trajectoires aériennes de longueurs jusque-là inconnues.

Les recettes produites par les ascensions et exhibitions successives de cet aérostat monstre, dans les deux Mondes, devraient constituer le premier capital d'essais de l'ASSOCIATION LIBRE POUR LA NAVIGATION AÉRIENNE AU MOYEN D'APPAREILS PLUS LOURDS QUE L'AIR.

Mais il fallait d'abord faire savoir ce que je voulais, d'où je partais, où j'allais.

J'écrivis à plume courante mon—Manifeste de l'Autolocomotion Aérienne,—un barbarisme hybride, que j'eusse créé plus barbare et plus hybride encore, pour mieux faire comprendre ma théorie du self aerial government, si absolument opposée à tout système basé sur l'indirigeable aérostation.

Puis j'envoyai un peu à tout le monde quelques centaines d'invitations à venir d'abord entendre le développement de la théorie de l'Autolocomotion aérienne par la suppression préalable et absolue de tout aérostat et l'emploi des plans inclinés et de l'hélice,—puis assister à la démonstration pratique de la théorie par la mise en jeu des petits hélicoptères en question.

Ceci fait, je me demandai à quel journal je confierais la publication de mon manifeste?

En dépit de mon maigre mérite d'écrivain, la vérité me fait dire que jamais article ou livre présenté par moi, et dès mes débuts mêmes, n'eut besoin, si médiocres qu'ils soient restés, de frapper à une seconde porte.

Mais il s'agissait de tout autre chose ici que des nouvelles de Quand j'étais étudiant et de romans comme la Robe de Déjanire et le Miroir aux Alouettes.

Ce Manifeste était un démenti en manière de défi à l'opinion générale. Il dénonçait comme absurde l'idée reçue par tous et émettait une théorie toute nouvelle, en apparence de contradiction flagrante avec tout bon sens. Il touchait, et en cassant les vitres, à toutes les sciences, physiques et mathématiques.

Et au bas de cette énormité quel nom pour l'affirmer?—celui du marchand de portraits de boulevard, que je vous racontais tout à l'heure...

Quel journal aurait l'audace d'accepter la compromission d'une publication semblable? Car toutes les réserves et précautions oratoires du monde, vedette d'en-tête ou note de bas de page, ne pourraient en ce cas empêcher l'accusation de complicité morale.

Et encore, pour que rien ne manquât comme aggravation de délit, ledit factum se trouvait être d'une longueur énorme,—et je n'entendais pas en retrancher une ligne!

Je n'hésitai pas, et prenant une feuille de papier à lettre, j'écrivis à peu près ce qui suit à un homme—que je n'avais jamais seulement vu: