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À terre & en l'air... / Mémoires du Géant

Chapter 19: XII
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About This Book

The author recounts aeronautical experiments and balloon ascents, describing practical plans to achieve controlled, heavier-than-air flight using propellers and steam engines. He combines technical reasoning about lift, propulsion, and engine endurance with reports of organized trials and the formation of a society to promote aerial locomotion. The text advocates gradual, measured experimentation, surveys competing proposals and skepticism, and considers possible applications and social consequences of human flight, including exploration and rescue as well as military uses, while emphasizing perseverance, careful measurement, and the need to convert ideas into workable machines.

La soupape est commandée.

Le cercle est en main.

Tout va bien!

Le moment est venu, tout juste: je cours au chemin de fer de l'Est, j'écris aux chemins de fer allemands, j'écris au grand-duc de Bade.

Hélas! nous ne partirons pas de Bade!

La très-bienveillante administration du chemin de fer de l'Est a bien vite compris que cette inauguration attirera bon nombre de voyageurs sur la ligne et par l'organe de son secrétaire modèle, mon ancien confrère en journalisme Gireaud, elle m'a accordé le libre transport pour mes produits chimiques,—car il s'agit là de fabriquer notre hydrogène sur place, ce qui n'est pas une petite affaire.

Mais les chemins allemands me refusent la même franchise, et le sourd Zolwerein ne me dispensera même pas des frais de douane.

D'autre part, la maison de produits chimiques Quesneville de Paris et une autre importante maison de Strasbourg reculent devant l'exiguïté du délai.

Disons, en passant et entre mille autres détails oubliés ou négligés, que, sous la savante direction de M. Barral, j'ai été remplir à Grenelle un petit ballon d'expériences, au moyen des appareils Lemaire pour l'improvisation du gaz.—Malheureusement, ces appareils ne peuvent produire l'énorme quantité qui m'est nécessaire.

Me voilà désolé!—Je m'étais si bien promis la chère satisfaction de cette inauguration à Bade!

Mais nous n'avons pas le temps des regrets: les jours se succèdent, les heures nous dévorent, les secondes nous brûlent.

À l'année prochaine, Bade!

Et organisons bien vite notre première ascension à Paris.

Mais je ne veux faire ces ascensions que dans un emplacement libre, presque particulier. Rien d'officiel,—Rien des bureaux! comme dit le Tintamarre.—Il n'y a qu'un endroit: le terrain des courses de Longchamp.

Et le gaz, comment y viendra-t-il?—Nous verrons plus tard!

—Si on se préoccupait de tout!...

Je vole chez un ami que j'ai la chance de compter parmi les membres du Jockey-Club, et il se trouve justement que c'est le garçon le plus sympathique à tous, lettré, spirituel comme s'il n'avait pas cinquante mille livres de rentes, et, quoique jeune, d'une influence très-réelle, très-aimé qu'il est parce que très-aimable.—J'ai nommé le marquis du Lau d'Allemans.

—Ce sera difficile! me dit-il. Le Comité (—toujours les Comités!) tient à son Champ. Nous avons des spécialistes forcenés de jalousie, et il nous faut ici l'unanimité.—Courez d'abord chez Paul Daru: si vous persuadez Daru, vous avez quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent. Voici un mot pour lui.—Voyez ensuite Charles Laffitte, le duc de Galiera, Mackensie, Delamarre.

Parfait accueil, très-bienveillant intérêt de M. Paul Daru. Il a bien vite compris qu'il y a là quelque chose à encourager.

De même chez M. Charles Laffitte, mon ancien et charmant voisin à Maisons.

De même chez M. Mackensie.

De même auprès de M. Delamarre.

Bon espoir chez le duc de Galiera.

Je vois tout le monde, et aussi le digne M. Grandhomme, agent du Cercle. Ne négligeons rien!

Le Comité s'assemble: il en est qui se dérangent et arrivent de la campagne tout exprès...

Patatras!... Tout s'écroule: un bulletin noir—signé, si je ne me trompe, de M. le baron Lupin—déclare l'aérostation indigne d'être admise sur le terrain des chevaux.

Je recours chez mon ami du Lau:

—Alors sauvez-vous bien vite vers nos rivaux des courses de Vincennes, et voyez d'abord un homme très-obligeant et agréable, le baron Finot.

Je repars, l'œil sur ma montre, et je ne trouve point M. le baron Finot,—mais je rencontre là un vieux camarade à moi, Sabine, secrétaire de la Compagnie.

Il soumet ma proposition à M. de Saint-Germain,—que cela regarde surtout, m'a-t-il dit.

Accordé!

À la bonne heure!

Les Messieurs d'ici ne font pas tant de façons au moins.—Mais!...

... Mais seulement ils m'imposent une petite condition:

—c'est qu'ils prendront le quart de ma recette, ou gracieusement, à mon choix, dix mille francs de ma poche,—une bagatelle!—à l'effet de créer un Prix nouveau en mon honneur!

Dix mille francs! Mais, si je ne me trompe, c'est sur le pied de cinquante francs par chaque jour de course que la ville leur loue ce terrain....

Je refuse par acclamation la libéralité de M. de Saint-Germain.—Ces négociants-ci sont trop forts pour moi!

Et refusant, je ne puis m'empêcher de rire en pensant à la création du Prix Nadar pour l'amélioration de la race chevaline,—une spécialité que je n'avais point encore songé à aborder!

Mais il ne s'agit pas de rire, et pendant que je cours, perdant mon temps, à droite, à gauche, après celui-ci, après celui-là,—car les courses à Paris sont toujours doubles, quand elles ne sont pas triples,—je ne passe pas une journée sans grimper jusqu'à deux et trois fois par chaque vingt-quatre heures à mes ateliers divers dispersés dans les Batignolles,—et le ballon avance—et le ballon est fini—et...

—qu'est-ce que je vais en faire à présent?...

Autre question:

—Transporté dans le rêve par l'inscription de mon souscripteur aux dix mille francs, je me suis arrêté court sur le terrain des souscriptions.

J'ai si bien senti que ce terrain était trop mien, pour ne pas le quitter pour un instant sans hésitation, ni crainte aucune! Si je voulais—fara da se!—me passer de tout le monde et gagner avec mon ballon le premier capital de ma Société, je n'avais plus le temps de suivre cette piste.

Sans cela, même à cette heure et après les dures épreuves par lesquelles il m'a fallu passer, je jure qu'alors lancé, j'eusse fait jaillir des pavés, en les frappant du pied, un million, s'il l'eût fallu, au profit de l'hélice aérienne et des plans inclinés!

Une école physiologiste ne met point la force dans les muscles, mais dans le grand central et le plexus nerveux.—Or je sentais en moi une irrésistible puissance d'influx magnétique et, la certitude infinie, imperturbable du succès me faisant réussir, chaque victoire décuplait ma vaillance irrésistible comme se multiplie par elle-même à l'infini cette incalculable force qui a nom la vitesse acquise.

Le fâcheux fut pour moi de lâcher un instant prise:—le courant électrique fut brisé.

Et ici commence l'interminable et douloureuse série des revers,—car la fortune ne pardonne pas au joueur qui quitte les cartes en pleine veine...

De ces difficultés, de ces chagrins, de ces angoisses, on me permettra de ne dire ici qu'une très-faible partie,—dans l'intérêt de la Cause, comme on dit au Palais,—et aussi pour ne pas abuser de la permission d'ennuyer mon lecteur.

L'épigraphe de ce livre porte:—Rien que la vérité!—Pas moins, mais pas plus.

Je dirai peut-être une autre fois:—Toute la vérité!

Mais ce sera à mon heure,

—après le succès!

XII

Un coin du voile. — Simple bilan. — Quel mois! — Le vrai pacte. — Théorie du prêteur et de l'emprunteur. — A. Dumas fils. — En quête. — Plus royalistes que le roi. — Un épisode — L'abbé B...d. — Je t'attends! — Le calice en vermeil. — Les diamants de ma femme! — Un poulet qui aime un canard. — Théorie élémentaire de la soupape. — Un homme pratique. — Pas le temps! — Ubinàm gentium? — Le droit de tous. — Les termes moyens. — Prêter et donner. — Ce qui me manquera toujours. — À bas les candidats! — Adjoint au maire. — Profession de foi. — Les couteaux à terre. — Escobar. — Bourgogne! Armagnac! — Justice!

Si peu embarrassé que je sois à parler de mes propres affaires, des intérêts qui ne sont pas les miens seuls ne me permettent, ai-je dit, de soulever ici qu'un très-petit coin du voile qui cache tant de tristesses.

Le lecteur, d'après le peu que je lui dirai en courant, devinera ce que j'ai dû lui taire, et il me pardonnera l'aridité de ces rapides détails, indispensables à plusieurs points de vue. Je suis bien loin, malheureusement, d'avoir l'habileté magistrale du grand Balzac, qui se plaisait à faire intervenir au milieu de son drame le Chiffre,—cette puissance terrible, comme la Fatalité antique, dans notre société moderne,—et de ce chiffre même, aride, antipathique, savait tirer la passion palpitante et l'intérêt haletant.

Je dois établir simplement ici le bilan approximatif des ressources et des dépenses de mon entreprise.

Comme ressources, je pouvais donc compter sur un premier souscripteur, M. B...t, pour 10,000 fr.—et sur le second, M. B...o, pour X. (Cet X devait plus tard signifier 500 fr.)

Total: 10,500 fr.

Rien de plus, car mes ressources personnelles étaient nulles: sans patrimoine, d'une part, je n'avais jamais songé, d'autre part, comme je l'ai dit, à mettre de l'argent de côté. Des deux familles auxquelles j'appartiens, l'une est beaucoup trop pauvre, l'autre beaucoup trop riche pour qu'il me vienne jamais à la pensée, fût-ce en danger de mort, de leur emprunter un centime.—Enfin, je ne pouvais, ai-je dit encore, demander aucune aide à mon établissement photographique, propriété commune et encore grevée d'une partie des frais de son installation.

Or, qu'avais-je à payer?

D'abord, pour la soie, 60,000 fr.

Ensuite, à L. Godard, entrepreneur de la confection, et aux termes du devis qu'il m'avait tout d'abord remis, 9,000 fr.

Nous verrons plus tard dans quelles proportions surprenantes devait s'accroître ce devis...

Puis le filet, la nacelle, les agrès, etc., etc.

Donc, pour le début, le problème était ainsi posé:

Avec 10,500 fr. commencer par payer 69,000 fr. à premier dire.

Je me rappelle avec quel serrement de cœur et quel frisson d'épouvante je vis, le premier soir, donner le premier coup de ciseaux dans ces ballots de taffetas blanc qu'on apportait par petites charretées...

Un peu plus, j'allais crier:—N'allez pas plus loin! Comptez ce qui est taillé et qu'on remporte le reste!

Mais je ne suis pas non plus celui qui s'arrête.—Marchons toujours! me dis-je.

Et, fermant les yeux, j'avançai.....

Par quels procédés arrivai-je à renouveler le miracle de la multiplication des pains et à donner à tous les ayants droit satisfaction telle, qu'au bout d'un mois—je dis un mois!—mon ballon, ensemble et détails, était prêt à s'enlever!

Mais quel mois! et qui saura jamais, qui pourra jamais soupçonner les efforts, la tension d'esprit, les bouillonnements de cerveau, les insomnies brûlantes, la fièvre permanente de ce cruel mois, fouaillé, comme par l'urticaire, de la nécessité de faire jaillir chaque soir de mon imagination l'argent exigé par les payements du lendemain!

Car il fallait être plus qu'exact: devant les nécessités d'urgence suprême de cette besogne in extremis, le moindre arrêt, la moindre indécision dans l'élan des travaux eussent été mortels.

J'avais bien deux ou trois dizaines de mille francs confiés par moi dans des temps meilleurs à des amis dans l'embarras. Mais je m'honore de déclarer qu'il ne me vint même pas une seconde l'invraisemblable pensée de m'adresser à mes débiteurs, et j'ajouterai à cette déclaration que ce n'est pas seulement à mon bon sens que je rends ici cette justice.—C'est à un tout autre sentiment, et tout d'instinct, comme toujours, que j'obéissais.

De par le sans-façon avec lequel j'ai toute ma vie considéré et traité les affaires d'argent, j'ai toujours éprouvé une invincible répugnante à réclamer, fût-ce dans les plus grands accès de gêne, une restitution de prêt;—et je ne crains pas de le dire ici, sachant, bien que je n'ai pas de démenti à attendre.—Il m'a toujours semblé qu'il y a là violation du pacte secret entre le prêteur et l'emprunteur, pacte dont on me semble généralement oublier un peu trop la véritable base.

C'est cette base que j'essayais une fois entre autres de rétablir dans une conversation de chemin de fer avec A. Dumas fils.—Il me paraissait, comme tant d'autres, lui qui doit mieux valoir, confondre les choses,—et il se plaignait.

Et je lui répondais qu'à mon sens, l'ami qui vient vous demander un service se donne par ce fait seul barre sur vous, en vous créant dès l'abord son obligé par la jouissance qu'il vous apporte de lui être utile. Le service rendu n'est que la rémunération légitime de cette jouissance, et ce service rendu trouve dès lors son immédiat payement en lui-même.—S'il vient à se rencontrer ensuite qu'il soit dans les moyens de votre prétendu obligé d'ajouter à cela, comme appoint, quelque reconnaissance, vous voilà payé double.

Mais si vous ne vous contentez pas encore, s'il vous prend, insatiable, la tentation singulière de rentrer dans votre argent par-dessus le marché, je n'hésite pas à vous trouver exorbitant et même un peu usurier.

Il me semble inutile d'ajouter que je ne m'adresse ici qu'aux personnes qui parlent une même et certaine langue.—Les gens d'argent, qui se servent d'un autre dictionnaire, sont libres de sauter cette page ou de hausser les épaules.

En résumé, je trouve qu'il est beaucoup plus naturel comme aussi plus facile d'emprunter que de se faire rendre,—et je cherchai mes prêteurs.

Mais les quelques amis dévoués, non pas à mon entreprise, que tous blâmaient, mais à ma personne, étaient rares ou pauvres eux-mêmes; les quelques généreuses spontanéités qui se révélèrent, même très-inattendues, autour de moi étaient comme noyées et disparaissaient sous l'ivraie. Les autres, sur lesquels j'avais compté,—puisqu'ils avaient toujours eu le droit de compter sur moi,—me refusaient toute aide:—par amour de moi! disaient-ils.

Et vraiment le prétexte était tout trouvé et si facile!—«Ce qu'il est de plus sûr, ô mon ami! c'est que vous allez ruiner votre établissement de photographie et vous casser le cou:—n'imposez pas à ma tendresse la douleur de vous y aider!»

Que répondre à ces bonnes gens qui m'aimaient plus encore que je ne m'aime?...

Non. Nul ne pourra deviner quelles suprêmes et parfois étranges ressources a absorbées, englouties jusqu'à sa dernière heure cet aérostat insatiable!—On pourra peut-être seulement soupçonner le débordement et le désarroi où je me trouvai pour ainsi dire dès le premier jour, par ce simple fait, que,—sur le seul devis de L. Godard, s'élevant primitivement à 9,000 fr., je payai par à-compte successifs, au fur et à mesure des exigences et sans mémoires fournis, jusqu'à 22,000 fr., dont reçus,—pour arriver à un mémoire définitif de 41,000 fr...

Sans compter tant d'autres gouffres ouverts autour de ce principal devis...

Mais le pauvre curé de campagne s'est dit qu'il remplacerait sa misérable chapelle, qui tombe en ruines, par une vraie église, grande et belle comme une Cathédrale.

Il n'a rien, ni fortune, ni crédit, ni assistance,—et le Roi est trop loin et le Conseil municipal trop près.

Mais il a mieux que fortune, crédit, rois, et conseillers municipaux:—il a la Foi, et il Veut.

Alors il commence par appeler le maçon et lui dit:—Voici les trois francs que je possède. Mettez à cette place une pierre de trois francs...

—...et bientôt, en haut de la falaise, le clocher de Notre-Dame de Boulogne perce la nue...

Je voulais passer sous silence jusqu'au dernier tous les détails, toutes les péripéties de ce drame agité.—Il est un épisode pourtant que je n'ai pas le courage de garder pour moi seul, tant il m'est bon au cœur de m'en souvenir.

À l'émotion encore que j'éprouve en me le rappelant se mêle peut-être un peu d'orgueil. «—Les peuples ont les gouvernements qu'ils méritent, disait de Maistre.»—Qu'on me pardonne de dire aussi, comme je le pense, qu'un homme vaut peut-être par les amis qu'il a.

Tous les matins donc, j'armais en course. Un de ces cruels matins,—un des plus cruels, c'était un des derniers,—je saute à bas de mon lit sans sommeil,—et me voilà parti.

Où allais-je? chez qui? je n'en savais rien: j'avais épuisé la liste des dévouements auxquels je pouvais m'adresser.—Or il fallait trouver n'importe quoi, n'importe où:—c'était la paye des couturières! m'avait-on dit la veille.

(—Combien de fois déjà avais-je donné de l'argent pour ces dévorantes couturières!...)

Je pense tout à coup à un jeune abbé de mes amis, vicaire d'une des plus pauvres paroisses de Paris.

Un hasard me l'avait autrefois fait rencontrer, et j'avais été aussitôt vers lui par une irrésistible attraction.

Dès que je le connus, j'eus affection et respect pour ce caractère élevé, humblement soumis, de par un serment aimé, aux sévérités de sa foi. Partant l'un et l'autre des deux pôles les plus lointains, nous nous étions presque tout de suite rencontrés sur le terrain commun où doivent se retrouver les hommes de bonne volonté. Sévère pour lui-même et indulgent aux autres, il ne s'était pas détourné de moi,—et il m'avait donné son amitié, malgré l'éternelle petite guerre de nos dissentiments, qui ne le découragea jamais.—«Je t'attends!» me dit-il toujours et encore, dans sa douce et fraternelle obstination.

Pleine de trésors d'indulgence, pure et calme comme celle d'un nouveau-né, mais regardant face à face les austères devoirs de son ministère, cette âme tendre, d'autant plus sympathique d'ailleurs, semble vouloir se faire pardonner sa vertu, et, comme pour qu'on s'en accommode plus doucement, son esprit enjoué, pittoresque, incisif, qui eût fait la fortune d'un homme du monde, tempère la gravité professionnelle, s'humanise et charme tout chemin par les saillies d'une grâce méridionale.

Je me dirigeais donc vers la maison de celui qui était toujours venu vers la mienne aux heures mauvaises, aux heures du chagrin et de la douleur.

À la porte, je m'arrêtai:—Que vais-je faire, et à quoi bon venir troubler la paix de cette demeure? Ne savais-je pas que celui-ci qui donne ses jours et ses nuits à consoler les malades et les mourants de ce quartier pauvre, ne porte pas seulement aux misérables les consolations de la parole? Ne m'avait-il pas une fois fait la confidence des désespoirs de la lutte inégale de sa pauvreté contre tant de détresses?—Quelle cruauté inutile à lui apporter une douleur de plus!—Et de quel droit, s'il lui reste quelque chose ce matin, venir porter la main sur ce qui appartient plus légitimement à d'autres?

Mais—plus malade peut-être moi-même que tous de l'Idée Fixe, autrement féroce et implacable que la dévorante passion du joueur—il était écrit que je frapperais à cette porte!

Je vois encore s'offrir à moi cette figure ouverte, bienveillante, reposée, que n'a jamais troublée la passion qui veille, tout illuminée encore du plaisir que lui apportait ma visite,—la seconde en tout, un miracle!—puis s'attristant et se désolant à ma parole: «—J'ai mes ouvrières à payer ce matin; je ne sais où trouver l'argent, puisque je viens te le demander!»

Les larmes lui étaient venues aux yeux.

—Je m'étais plusieurs fois reproché la dépense de mon voyage de cet été dans ma famille, déplorait-il, le pauvre!—(il n'avait pas vu les siens depuis je ne sais combien d'années);—maintenant ce sera un remords!—Que faire?—Et combien tu es bon d'avoir pensé à moi!—Et dire que je n'ai rien,—rien!!!...

Tout à coup il se lève, disparaît—et revient, apportant un écrin noir carré, qu'il remet en mes mains.—C'était l'unique bien qu'il possédât au monde:—son calice en vermeil.

—Pardonne-moi du peu, voilà tout! me dit-il

Et ses larmes disparaissant dans son sourire:

—Ce sont les diamants de ma femme!


Pauvre chère âme!

Il venait me consoler à mon lit de douleur au retour de Hanovre,—puisqu'il est dit que je ne suis bon qu'à le troubler,—et il me plaignait, et il me grondait:

—Quelles transes tu me causes! me disait-il.—Je suis comme un poulet qui aime un canard!


Mais le temps nous presse. Détournons nos regards de ces souvenirs de la route et avançons.

Je n'avais pas que des tracas d'argent.

Il existait entre mon entrepreneur, L. Godard, et moi des dissentiments très-sérieux sur certaines parties importantes de notre construction.

Je ne pouvais parvenir à lui faire comprendre la nécessité première de conformer les dimensions de la soupape surtout—à celles générales de l'aérostat.

Que le lecteur ne s'épouvante pas. Il ne saurait, à aucun point de vue, s'agir ici de problèmes scientifiques, et un enfant de dix ans comprendra au premier mot ce que je vais dire.

Donc, pour éviter qu'un ballon, quand il touche terre pour s'arrêter, ne fasse voile sous le vent et ne soit traîné, comme nous l'avons été en Hanovre, par exemple, tout le monde admettra, et le bon sens le plus élémentaire indique la nécessité première de se débarrasser—au plus vite et dans les plus larges proportions—du gaz qui gonfle ledit ballon.

De cette nécessité, j'avais toujours vu se préoccuper vivement Eugène, l'aîné, l'instructeur et le plus intelligent de la tribu des Godard.

En second lieu, pour qu'un ballon se débarrasse au plus vite de son gaz, le même bon sens commande, n'est-ce pas?—que l'issue réservée à ce gaz—soit la soupape—soit diamétralement proportionnée à la capacité du ballon.

Il n'est pas besoin d'avoir fait une seule ascension pour admettre ces deux principes absolus.

Il ne m'avait jamais été possible pourtant de les faire entrer dans la cervelle de L. Godard et de vaincre son obstination sur ce point.

Jamais je n'avais pu lui faire reconnaître que notre ballon de 6,000 mètres—c'est-à-dire douze fois plus grand qu'un ballon ordinaire de 500 mètres—devait comporter une soupape douze fois plus grande.

—Une soupape est toujours trop grande, monsieur Nadar! ne cessait-il de me répéter, confondant toujours le jeu de manœuvre pendant l'ascension et celui d'atterrage proprement dit.—Moi, je suis un homme pratique!

—Eh bien! vous verrez, homme pratique, le terrible gâchis que nous aurons à notre première descente par le plus petit vent!

Tout ce que je pus obtenir, ce fut qu'il me promît une soupape double de l'ordinaire, soit d'un mètre,—pour m'en livrer une de 80 centimètres...

La soupape n'était pas ma seule préoccupation avec cet aéronaute trop uniquement habitué à la routinière manœuvre de ses ballons forains ordinaires.—Mais je reviendrai à son heure sur un autre détail qui me coûta encore bien cher...

—Mais, me dira-t-on, pourquoi, convaincu comme vous l'étiez d'une nécessité aussi flagrante,—pourquoi, prévoyant aussi justement les conséquences désastreuses qui devaient résulter de l'absurde disproportion de votre soupape,—pourquoi, vous qui étiez celui qui commande et qui paye, n'exigiez-vous pas rigoureusement que votre volonté fût faite?...

—Parce que rien ne me déconcerte et ne me fatigue comme une lutte contre la routine entêtée. Quand je me suis heurté dix fois contre une absurdité, à la onzième fois je cède la place.—Et puis, au milieu des préoccupations de toutes sortes, des tribulations et des tracas qui ne me faisaient trêve ni jour ni nuit, il y avait pour moi nécessité première, question de vie presque, à ne rien prendre de haute lutte avec l'homme que j'avais chargé de la conduite de tout le matériel.—Où la chèvre est attachée... dit le proverbe.—Une intervention virtuelle de ma part eût pu déterminer le mauvais vouloir avoué, l'abandon de mon chef d'équipe la veille de ma première ascension une fois annoncée. Je n'avais pas le temps!

Et enfin, au bout du compte, il ne s'agissait que de notre peau!

Après la première descente difficile, si nous en revenions,—on verrait!

Que me demandiez-vous de m'occuper davantage de cette soupape, quand je ne savais pas seulement où j'allais exécuter ma première ascension?

Car, tout en faisant face, Dieu sait avec quelle peine! aux nécessités des payements quotidiens, en surveillant et activant la confection du matériel, j'en étais encore à chercher la place où je m'enlèverais.

Le terrain de Longchamp et celui des courses de Vincennes me faisant défaut, je n'avais plus à Paris qu'une place possible,—le Champ de Mars.

Dans ma pensée, en effet, l'ordre du spectacle que j'avais entrepris ne pouvait admettre le Pré-Catelan, où encore je retrouvais cette nécessité première de fabriquer le gaz sur place,—qui avait déjà fait échouer mon projet de première ascension à Bade,—et encore moins l'Hippodrome, dont j'avais très-nettement et à plusieurs reprises repoussé les propositions.

Restait donc le Champ de Mars.

Mais le Champ de Mars, il faut le demander,—et c'est là que je me heurtais contre une certaine difficulté...

Quelques mots d'explication sur ce point délicat sont nécessaires.

Bien que respirant assez mal en ces temps-ci pour avoir besoin, par certaines matinées surtout, d'aller chercher plus loin l'air libre qui me manque et que j'aime, je reconnais pourtant au moins que nous vivons à une époque où tout honnête homme a, en somme, le droit de conserver les souvenirs qu'il regrette et la pensée qui lui est chère, et qui, éternelle, ne saurait désespérer jamais.

Mais je considère aussi que ce respect de soi-même ne peut commander le respect aux autres qu'à la condition première d'un désintéressement qui n'admet ni transaction ni compromis.

Celui-là est mal venu auprès de moi, qui trouve le terme moyen entre sa conscience et son intérêt, et j'apprécie qu'il est honteux de tendre la main devant celui qu'on n'aime pas.

De même et pour tout dire, puisque j'y suis,—dussé-je encore ici m'attirer quelques rancunes de mes plus proches,—je ne saurais en aucun cas avoir tant seulement l'air de jurer ce que je ne voudrais point tenir, et il est des formules que je dédaigne fort, étant de ceux qui pourraient tout au plus donner un serment, mais qui n'en prêtent pas.

J'ai la fierté de croire qu'il n'existe pas au monde une puissance qui puisse sur moi quelque chose, parce qu'au monde je ne vois pas un homme plus indépendant, défiant à l'impossible toute persécution, puisque je puis transporter partout ma tente et gagner partout le pain des miens.—Écrasé même, je serais plus fort encore que celui qui m'écraserait, car je le défierais de me mépriser.

Liberté parfaite, je suis tout disposé à accorder à mon voisin d'être lâche et bête autant qu'il veut, à la condition qu'il me laisse libre de penser ce que je veux, selon ma guise. Cette indépendance chère et supérieure à tout, je la dois au désintéressement inné qui ne me laisse pas mémoire d'avoir de ma vie envié ce qui me manquait,—et en première ligne de ce qui me manque et qui me manquera toujours, je vois l'extrême luxe, et, surtout, toutes fonctions publiques et distinctions honorifiques, quelles qu'elles soient. Je n'aurai jamais la prétention de conduire les autres, ayant tout juste celle de me conduire moi-même,—et j'en arrive ici jusqu'à éprouver une défiance et presque une aversion instinctive devant tout candidat. Il m'inquiète, dès lors que je vois celui-ci donner du coude de droite et de gauche dans l'estomac de ses voisins pour passer devant et dire aux imbéciles,—c'est la foule: «—Voyez combien je suis plus habile, plus éloquent, plus fort, plus beau et joli que ceux-là: prenez-moi!»—Je déclare que je ne serai jamais tant seulement adjoint au maire de mon village, si jamais le repos dans un village m'est donné.

Je ne sais pas croire ni aimer à demi, mais on voit de reste que je n'ai jamais été, que je ne serai jamais ce qu'on appelle un homme politique,—trop absolu dans ce que je pense pour conformer jamais ma pensée à un mot d'ordre, d'où qu'il vienne, trop éloigné des majorités pour même faire partie des minorités que chaque lendemain fait majeures, ayant toujours été ma petite église à moi seul,—et fuyant avec grand soin tout troupeau pour ne point attraper de puces et n'être pas mordu par le chien.

—Ah! jeune homme! voulait bien me dire un jour M. Guizot,—vous ne savez pas ce que c'est que la Raison d'État!

—Ah! certes, Monsieur,—et dussé-je vivre cent ans, qu'à cent ans je mourrai dans la peau d'un jeune homme qui ne l'aura jamais su!...

Mais cette aversion même que j'ai pour la technologie politique proprement dite a l'avantage de me laisser entière, absolue et sans distraction, la réserve des appréciations de ma conscience. Je suis sur le grand Rail tout droit d'où l'on ne peut jamais dérailler, et je m'y trouve en vérité trop bien pour ne pas m'y tenir, étant certain, là, de ne me contredire ni me tromper jamais. Je n'ai de ma vie mis les pieds dans un club, je ne sais pas ce que c'est qu'une société secrète; mais plus je vieillis, plus j'aime et admire ce que j'admirais et aimais étant jeune, et, ni pour ma vie ni pour la vie même des miens je ne me laisserais arracher seulement l'ombre d'une concession sur ce qui est à jamais ma foi.—Æternus quia impatiens!

Pour en finir au plus tôt avec cette profession de foi qui me pesait, devant ceux qui ne me connaissent pas,—j'ai, avant tout, l'amour fervent et l'éternel respect du Droit. De même qu'il est à terre des couteaux que l'homme loyal ne ramassera jamais, fût-ce contre son plus mortel ennemi, ainsi je pense, contre mes adversaires et même, s'il est besoin, contre mes amis, que rien ne justifie ni n'excuse ce crime, le plus grand de tous:—l'atteinte portée au Droit.—Une seule chose pourrait aggraver ce crime: son succès.—Dès lors que vous appréciez que la fin justifie les moyens, vous vous appelez Escobar et vous êtes l'ennemi. Je n'admets pas ces distinctions à l'usage de certains raffinés, entre l'honnêteté politique et la probité privée:—coquin de ci, coquin de là,—je ne connais rien autre chose. La morale est une et éternelle, et un croc en jambe ne me convaincra jamais.

Je ris à les voir se chamailler avec des mots et chercher à raccommoder ensemble des vocables: Autorité!—Liberté!

«—Bourgogne!Armagnac!—Dites donc France!» s'écriait une belle parole perdue dans je ne sais quel mélodrame.

—Autorité!—Liberté!—Dites donc le seul mot vrai, ce mot doux aux bons, aux mauvais terrible, le mot divin qui embrasse tout:—Justice!


Donc, appréciant qu'il est déloyal et honteux à qui ne donne rien de demander quelque chose, et vivant à l'écart de tout, je ne me sentais aucune espèce de disposition à m'approcher pour solliciter... même ce qui m'appartenait.

XIII

Un bilan. — Les cuistres et les niais. — Le monsieur de Seine-et-Oise. — Style lapidaire. — Les âmes sœurs. — Le patron! — Mon ami Cham, mon ami Clairville et mon ami Dornay. — Galvanisme. — Question ubi. — Le Champ de Mars. — Temps perdu. — La Bérésina! — Victorien Sardou, propriétaire. — Deux voisins de campagne. — Le maréchal Magnan. — Un billet. — Justice rendue. — L'ingratitude. — Trois collèges peu électoraux. — Au gaz! — Mon condisciple Forqueray. — Le talisman. — Plus lourd que l'air! — Ce n'est qu'impossible! — Devant le conseil. — Un magistrat. — Un dimanche! — Le Pont cassé du sieur Séraphin. — Plus lourd que l'air, plus fort que tout.

On voudra bien reconnaître pourtant que ce que je souhaitais avec tant d'ardeur n'était pas,—pour moi personnellement,—d'un intérêt fort précieux.

Car le bilan,—non pas probable, mais certain,—en ce qui me concernait, n'était que trop facile à établir d'avance.

1o Je proclamais une idée nouvelle pour l'infiniment grand nombre:—logiquement donc et historiquement, je devais m'attendre à tous les désagréments qui assaillent tout homme dans mon cas: attaques, injures de tous cuistres, lâches et gredins ténébreux;—morsures au talon de par tous les niais,—je vous raconterai, à sa place, le joli discours d'un monsieur de Seine-et-Oise,—sans parler de la raillerie supra-française à la portée de tous ceux qui, pour s'excuser de ne rien comprendre à ce que je voulais faire, naturellement devaient en rire supérieurement.

Rien n'y a manqué:—lettres de goujats anonymes, insultes des compères Moigno et Meunier, traduites jusqu'en style lapidaire par une autre digne sœur de ces deux âmes.

Je ne parle pas des inconvénients physiques: ils furent appréciables et durent faire jubiler le cœur de quelques honnêtes gens.

2o S'agissait-il donc d'argent?—Mais, tout convaincu que je fusse sur ce point d'un succès—qui ne devait pas me revenir (—je dirai tout à l'heure de combien je m'étais trompé), je n'étais pas assez aveugle pour ne pas apprécier tout d'abord que je commençais par m'engager, moi, la plus proverbiale incapacité financière, dans une entreprise énorme et pleine d'aléas;—que j'affrontais d'abord, moi-même et seul, un premier déboursé formidable et trop certain d'une part,—et que d'autre part j'allais porter quelque préjudice à mon établissement photographique—Dans les conditions que j'ai dites surtout, cet établissement n'allait pas impunément se passer de la présence de son chef. Le public, même quand il achète des chemises, aime avoir affaire au Maître de la maison.

Sans parler des concurrents, qui ne négligeraient rien pour profiter de l'excellente occasion, ni des ennemis au guet, le plus bienveillant des hommes, mon cher et bon camarade Cham, ne taillait-il pas déjà, sans penser à mal, le digne garçon! le crayon qui allait tracer dans le Charivari,—mon ancienne maison!—ce dessin que j'eusse trouvé plus comique encore s'il s'était agi d'un autre:—

Un monsieur à un photographe:

—Monsieur, je désirerais avoir mon portrait?

—Rien de plus facile, monsieur! Prenez donc la peine de monter!

Et au fond, en l'air, un ballon...

Mon vieil ami Clairville et son collaborateur Dornay sans aucune malveillance, tout au contraire, ne jetaient-ils pas déjà sur le papier le scenario de cette pièce qui montra pendant cent soirées consécutives au public du théâtre Déjazet,—Monsieur Nanar—courant en vareuse blanche après son hélice, et poursuivi par un client obstiné qui s'acharne, mais en vain, à obtenir de lui son portrait?

Dépense certaine d'un côté, perte assurée de l'autre, voilà donc le point de départ; et, s'il y avait succès d'argent, avec les frais écrasants de cette entreprise en dehors des proportions ordinaires, les quelques mille francs que je glanerais après la vraie moisson faite au bénéfice de mes mécaniciens et inventeurs,—dont je ne satisferais peut-être aucun!—ces quelques billets de mille francs arriveraient-ils à compenser le dommage?—Quelle folie donc à moi de quitter mon bon et brave gagne-pain photographique!

Rien encore n'a manqué à cette partie du programme,—si ce n'est les quelques mille francs glanés en question.—Jusqu'ici, découvert énorme, mon établissement tué,—que j'ai galvanisé six mois durant au sortir de mon lit de blessé,—et que je vais tuer de nouveau tout à l'heure en repartant...

3o Enfin s'agissait-il de vanité à satisfaire, d'un besoin de bruit, d'une réputation à faire ou à augmenter?—Mais j'ai travaillé beaucoup déjà, et, bon ou mauvais, j'ai beaucoup produit. Mes journaux, mes livres, mes caricatures, ma photographie, et surtout la cordiale camaraderie de mes confrères en journalisme et la bienveillance du public, m'avaient donné toute la notoriété que j'eusse pu souhaiter jamais.

En vérité, il me semble que je n'avais pas besoin de monter en ballon pour m'appeler Nadar!

Hélas! mes bénéfices personnels n'avaient pas besoin de la triste démonstration des faits pour être évalués à beaucoup moins que 0.

Puisqu'il ne s'agissait donc pas d'un intérêt privé (—c'eût été idiot!)—il y en avait donc là un autre, incontestable,—immense, si j'avais raison,—touchant, même si j'avais tort, et devant lequel toutes considérations privées, tous autres scrupules, toutes répugnances devaient céder.

Que faire, en effet? Fallait-il aller demander à l'Angleterre, toute prête, la place que j'avais, de droit, chez nous?

Si peu Chauvin que je fusse, pouvais-je seulement offrir à des yeux rivaux le premier spectacle de la plus grande tentative aérostatique (pour ne parler en ce moment que d'aérostation) qui eût été faite encore, et ne devais-je pas la réserver à notre pays, qui a vu s'élever le premier ballon des Montgolfier?

Le Champ de Mars ne m'appartenait-il pas de droit, comme le lieu consacré, traditionnel,—le berceau presque de notre «toute française» aérostation?

Ne savais-je donc pas moi-même, pour me rassurer tout à fait,—et qui eût pu mieux le savoir?—quel désintéressement, quelle abnégation j'apportais dans cette grande entreprise?

Je ne trouvais rien à répondre à tout cela, qu'on me répétait constamment autour de moi,—et pourtant, par une distinction puérile que quelques-uns comprendront peut-être, je souhaitais avoir la disposition libre du Champ de Mars,...—mais je ne me serais jamais décidé à le demander...

Et comme il n'était guère probable qu'on vînt me l'offrir sur un plat d'argent, je l'attendrais peut-être encore, sans quelques bons amis qui se mirent en campagne.

Ne demandant rien à personne, n'ayant jamais crainte de sentir le terrain manquer sous mon pied, c'est-à-dire n'ayant jamais convoité, gêné ni envahi la part d'autrui,—étant toujours enfin, j'ose le croire, autant qu'il est en moi à la disposition de mon prochain, je peux dire que j'ai toujours eu le bonheur d'avoir des amis—et de bons amis même—partout.

De bonnes âmes donc, qui ont nom Saint-Albin, Jubinal, Choler, de Pages, de Beaufort, Piétri, s'étaient inquiétées de la détresse d'un citoyen fort empiergé d'un gros ballon dont il ne savait que faire, et une fois fait, chacun d'eux s'était mis à l'œuvre, qui de droite, qui de gauche.—Et pendant que ces braves gens trottaient, je n'aidais rien, restant lâchement dans la coulisse et venant seulement aux nouvelles...

Mais que de temps perdu là encore! Que de pas et démarches inutiles! Que de courses sur fausses pistes!

—M. le préfet Haussmann est fort bien disposé pour cette idée, me disait-on; mais le Champ de Mars ne le concerne point.—Je vais au ministère de l'Intérieur.

—Le ministère de l'Intérieur voit d'un bon œil le projet de ces curieuses ascensions; mais le Champ de Mars dépend uniquement du ministre de la Guerre.

Or il m'apparaissait que généralement on avait quelque peur du ministre de la Guerre...

J'allais de l'un à l'autre, impatient, enfiévré, énervé,—découragé parfois à mettre le feu à mon ballon,—moi dessous!—Je voyais les jours s'écouler, les dernières feuilles des arbres tourbillonner sous le vent d'automne,—et l'hiver accourant!

—L'hiver! Pour moi Moscou et la Bérésina!

Enfin Malherbe vint! dit Boileau.—Ce n'était pas Malherbe, ce fut Victorien Sardou. Il était réservé à Sardou d'enlever la position.

Il faut savoir que Sardou, par une rencontre de fortune, s'était trouvé, un très-beau matin, acquéreur du château des princes de Béthune sur le coteau de Marly, tout justement au-dessous de la propriété du maréchal Magnan.

On avait voisiné, et comme notre Sardou n'est pas charmant seulement au Gymnase, le maréchal, qui chaque soir, au retour de Paris, montait à pied la côte derrière ses chevaux, entrait presque quotidiennement chez son aimable voisin, et se délassait des travaux de la journée en faisant quelques tours de bonne causerie sous les grands arbres du jeune auteur.

Sardou, toujours vaillant, toujours prêt, eût attaqué la place dès le jour même; mais le maréchal n'était ni à Marly ni à Paris. Il accomplissait je ne sais quelle besogne militaire dans quelque place forte,—Strasbourg, je crois,—que je donnai de bon cœur à tous les diables à ce moment-là.

Il fallait attendre.

Je n'attendis pas longtemps.

Deux jours après, je recevais de mon ami le mot que voici.—Je n'ai pas besoin de souligner toute l'indulgence, toute la délicatesse de ce billet: