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À terre & en l'air... / Mémoires du Géant

Chapter 22: XV
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About This Book

The author recounts aeronautical experiments and balloon ascents, describing practical plans to achieve controlled, heavier-than-air flight using propellers and steam engines. He combines technical reasoning about lift, propulsion, and engine endurance with reports of organized trials and the formation of a society to promote aerial locomotion. The text advocates gradual, measured experimentation, surveys competing proposals and skepticism, and considers possible applications and social consequences of human flight, including exploration and rescue as well as military uses, while emphasizing perseverance, careful measurement, and the need to convert ideas into workable machines.

«Marly-le-Roi, jeudi 17.

«Mon cher ami,

«Enlevé, le ballon!... J'ai vu hier au soir le maréchal, qui te donne tout le champ de Mars. C'est solennellement promis, mais il désire te voir pour te remettre la permission écrite en mains propres. Va donc le voir aujourd'hui à la Place, de midi à deux heures: il t'attend. Je ne saurais d'ailleurs assez te répéter que tu n'as rien à demander, que la chose est accordée...........


«Et là-dessus, bonne poignée de main, courage, en avant!

«Ton dévoué de cœur,
«Vict. Sardou.»

«P. S. Si tu as encore besoin de moi?...»

Je me présentai donc chez le maréchal Magnan, et en complétant les détails que Sardou lui avait indiqués sur le but de mon entreprise, je le remerciai d'aider au grand œuvre de la future Navigation Aérienne.

Mais je tiens à dire—et je tiens à dire tout de suite—que j'eus bientôt à remercier le maréchal pour quelque chose de plus.

S'il avait paru s'intéresser d'abord à ma théorie du Plus lourd que l'air, s'il aida puissamment l'entreprise de mes ascensions, il ne me fut pas possible plus tard de ne pas voir qu'il portait un intérêt autre et au moins aussi réel à ma situation personnelle, si périculeusement engagée d'abord, si gravement compromise ensuite.

Quelque peu surpris, me parut-il un instant, que notre religion ne fût point précisément la même,—ce qu'honorablement je n'aurais pu ne pas lui témoigner,—il n'en fut ni moins bienveillant ni moins cordial, et j'eus surtout lieu d'être plus d'une fois touché de la préoccupation de père avec laquelle il s'inquiétait toujours du sort des chers miens... Il est des paroles qu'on n'oublie pas, et d'autant qu'on les attendait moins.

Pour moi plus qu'un autre, je regarde comme un devoir de dire que j'ai trouvé le maréchal Magnan essentiellement bon et humain.

Je crois pouvoir ajouter que, si j'ai un vice, ce ne sera jamais le plus abominable de tous:

—L'ingratitude.

Contre le soupçon de flatterie, je ne pense même pas à me défendre.

Tout fut bientôt réglé avec le ministère de la guerre, où je trouvai aussi bon accueil de MM. le général De Jean et du colonel de La Pisse, que je l'avais reçu des généraux Soumain et de Villiers, et du colonel Sautereau.

On eût dit qu'il y avait un mot d'ordre de bienveillance, d'encouragement et d'affabilité.—Plus lourd que l'air ne comptait plus ses conquêtes!

Je n'avais plus qu'à m'occuper des préparatifs matériels de ma première ascension. Je dis première, car, bien que je n'eusse d'abord songé qu'à obtenir une fois le Champ de Mars,—ce qui eût été une ruine plus que complète,—le maréchal, qui y voyait d'un peu plus loin que moi, me l'avait libéralement et spontanément donné pour quatre.

Il fallait d'abord s'occuper du gaz.—De par le privilége de l'indiscipline qui dut me faire essayer jadis de trois collèges, qui furent pour moi moins qu'électoraux,—Versailles, Lyon et Bourbon, à Paris,—il n'est pas un coin de rue où je ne me cogne du nez contre un ancien condisciple.—J'allai donc trouver le soir même mon vieux camarade Forqueray, ingénieur de la Compagnie Parisienne du gaz.

Je fus étourdi, renversé de ce qu'il m'apprit:

—La grosse prise se trouvait derrière l'École Militaire.

—Pour amener le gaz au centre du Champ de Mars avec des tuyaux de cinquante centimètres,—(en avait-on suffisamment dans les magasins?)—il s'agissait de creuser une tranchée de douze cents mètres, à un mètre cinquante de profondeur.

—Pour préparer et exécuter cette besogne, il fallait un travail de je ne sais combien d'hommes pendant je ne sais combien de jours et de nuits.

—La Compagnie Parisienne, appréciant les pertes et autres dérangements réels que lui causait tout gonflement de ballon, ne donnait dans ces cas le gaz qu'à 40 centimes le mètre cube, 10 centimes de plus qu'au prix ordinaire:

Donc, 6,000 mètres,—total: 2,400 fr.

Mais ce chiffre n'était rien vis-à-vis de l'effroyable dépense des tranchées.

Et il y avait encore une autre question vers laquelle je n'osais même pas me retourner:—l'argent pour tout cela!...

Ces détails me furent confirmés par M. Lepeudry, ingénieur en chef du service extérieur.

C'était grave;—mais j'avais une telle foi dans mon talisman,—le Plus lourd que l'air!—Au bout du compte, tout cela n'était guère qu'impossible!

Il fallait d'abord m'adresser au Conseil d'administration même de la Compagnie du Gaz.

Le lendemain matin,—Plus lourd que l'air!—je me présentais au Conseil d'administration même.

Je connaissais quelques visages dans le conseil, visages qui dès longtemps s'étaient montrés bienveillants à mon endroit, bienveillance dont j'avais toujours tâché de ne point démériter.

Il y avait, d'abord pour moi, MM. Émile, Isaac et Eugène Pereire,—mes trois premiers actionnaires de la rue Saint-Lazare, auxquels j'avais donné jadis jusqu'à 87 fr. 56 c. pour 100.—Nadar aux Pereire! Quelle gloire!—et auxquels j'ai donné beaucoup moins depuis...

Mais je patiente,—et eux aussi, j'espère!

Il y avait encore mon ancien voisin de Maisons-Laffitte, l'honorable M. Dubochet,—et M. Bixio, un ancien aéronaute!—et M. de Gayffier, directeur de la Compagnie, et M. Rhoné, et qui encore?...

Le conseil était nombreux: une imposante vingtaine de notabilités...

Grâce à la présentation de M. Émile Pereire, je suis introduit aussitôt,—et je commence par établir avec autant d'aplomb que si je n'avais parlé devant des gens qui en savent sur tous points cent fois plus que moi,—ma théorie du Plus lourd que l'air...

Quelques objections,—légères.—Passons! Mais non sans constater, tout en passant, le bon vouloir général que je trouve là encore.

J'arrive au but,—et je demande simplement à la Compagnie de me faire exécuter immédiatement les travaux nécessaires.

Accordé!

Parbleu!—Plus lourd que l'air!

Je remonte au bureau de l'ingénieur, mon ami

—Ton devis de tranchée, location de tuyaux, pose et dépose est formidable, me dit-il. Sais-tu que nous allons dépasser 20,000 francs?...

—Bigre! c'est roide!—Et le gaz à part?

—Et le gaz à part.

—Marchons toujours!—Plus lourd que l'air! vaut bien ça!

—Ensuite, nous ne pouvons rien commencer sans l'autorisation civile pour l'ouverture de la tranchée sur la voie publique, et l'autorisation militaire pour l'ouverture sur le Champ lui-même.

—Je cours les chercher.

—Mais c'est impossible! tu n'as plus qu'un jour, malheureux! et il faudrait ces autorisations non pas aujourd'hui, mais immédiatement, avant-hier,—et encore!

—Nous les aurons!

—Il est fâcheux qu'on ne puisse même pas parler d'un moyen qui économiserait une partie des frais énormes de fouilles: ce serait de déposer nos tuyaux sur le sol, le long de l'École Militaire et de l'avenue Suffren, en les enfouissant seulement sous les voies traversées.—Mais malheureusement cela est absolument contraire à tous les règlements, et tout notre Conseil d'administration réuni, ses président et vice-présidents en tête, n'obtiendrait pas la dépose sur la voie publique d'un bout de cinquante centimètres pendant cinq minutes.

—Moi, je l'obtiendrai!

—Tu es fou.

—Comment, fou? Qui pourrait dire non quand il s'agit d'une chose comme celle que je tente!—Plus lourd que l'air!!—À qui faut-il s'adresser pour ces machines-là?

Je note ma série d'adresses sur mon calepin, je me précipite dans mon fiacre, je cours chez un digne magistrat, très-considérable et très-considéré, un de ces hommes devant lesquels toutes les portes s'ouvrent d'elles-mêmes.

À point nommé je le trouve, et je lui dis, à cet homme dont les précieuses secondes sont comptées:

—Au nom de l'incontestable—Plus lourd que l'air!—que je me trouve, faute d'un autre, avoir l'honneur de représenter,—je vous somme de venir avec moi pendant deux heures!

L'excellent homme met son chapeau.—Plus lourd que l'air!

Dans la journée, j'ai vu M. le secrétaire général de la Seine, et M. Alphand, et M. Hombert, et M. Grégoire, et M. Nouton, etc., etc., etc.

Tous acquiescent,—Plus lourd que l'air!—l'un par l'autre.—J'ai toutes les paroles, pas une signature: il n'y avait littéralement pas le temps de signer...

—Et rendez-vous général est pris pour le lendemain matin,—un dimanche!!!—à huit heures précises, au Champ de Mars,—entre les ingénieurs et les inspecteurs de la Ville,—les ingénieurs et inspecteurs de la Compagnie du Gaz,—et mon brave ingénieur ami,—et ses contre-maîtres,—et ses terrassiers.

Plus lourd que l'air!

Je rentre moulu, et je me couche.

Mais je ne dors pas!

À huit heures, j'arrive au Champ de Mars.—Je suis le dernier! Tout le monde—Plus lourd que l'air!—est à son poste; les ingénieurs et inspecteurs de la Ville prennent mot premier et dernier avec les ingénieurs et inspecteurs de la Compagnie du Gaz,—les toiseurs mesurent,—les contre-maîtres tracent,—et enfin les terrassiers attendent, échelonnés sur lignes, chacun à sa place, la pioche en l'air!...

—Eh! que c'est long! Qu'attendent-ils donc? dis-je à Forqueray.

—Ton signal! me répond-il en souriant.

Plus lourd que l'air!!! Partez! criai-je.

Et toc! toc! toc! toc!—Les voilà tous partis, comme au Pont cassé du sieur Séraphin.

Tout le monde s'est entre-salué. Les ingénieurs remontent dans les quatre ou cinq voitures respectives qui les remportent.

Je les contemple, et j'ai un instant d'ahurissement, de quasi-hébétement comme somnambulesque.

Puis je prends le bras de mon ami,—et avec un éclat de rire:

—Quand je pense à tout ce gros monde que j'ai remué depuis quinze jours, quand je vois tous ces gens très-sérieux que vous êtes ici, arrivés tous, comme au doigt et à l'œil, pour que ma volonté soit faite,—ma volonté à moi, sans science, sans influence, sans prestige aucun,—il y a des moments où je me demande si je ne suis pas fou,—ou à défaut de moi si ce n'est pas eux?

«Ni eux, ni moi, ô mon ami!—C'est PLUS LOURD QUE L'AIR! qui commence à avoir raison!

XIV

Le Quand même! et le Géant. — Le Titan. — Détails. — Quatre cent mille entrées! — Hélas! — M. Nusse. — Créons l'épave! — M. le préfet Boittelle. — Une faveur personnelle! — Méprise. — Le grand siècle... scientifique. — Circenses! — Simple bilan. — Explication nette. — L'entente. — Une queue de chien! — Au Pré-Catelan. — Robespierre Ouistiti. — Un secrétaire de l'Aéronaute. — Feray ou l'Homme électrique! — Louis Blanc historien. — L'ange de la calvitie. — Léonidas. — C'est Nadar! — Merci!

Les journaux annonçaient déjà à l'envi la première ascension du Quand même!

J'avais d'abord eu l'idée, en effet, de prendre simplement ma devise pour baptiser mon aérostat.

Mais, en approchant du moment décisif, j'avais éprouvé une certaine répugnance—d'abord vague, très-nette ensuite—à soumettre à la publicité et aux aléas divers ma devise, qui me semblait à ce moment être une partie de moi-même.—Conseil fut tenu: Géant fut proposé par mon ami Daniel Kreuscher, mis aux voix et adopté.

Le lendemain, on me proposait le mot Titan, qui m'eût convenu mieux. Mais il était trop tard.—Si j'ai le malheur de faire un autre ballon, il s'appellera le Titan.

Il nous restait quelques jours à peine jusqu'à celui fixé pour la première ascension, le 4 octobre.—Ces derniers jours et les nuits dernières se passèrent dans une exaspération d'activité dont mes agitations précédentes ne m'avaient même pas donné l'idée.

Il s'agissait d'être prêt à l'heure dite et de ne faillir à aucune des promesses faites par moi dans les journaux. Plus encore, et dans certaines limites, j'avais à me préoccuper de celles faites en mon nom.—Je l'ai bien vu!

Tout nouveau au métier de directeur de spectacle, je n'étais pas sans émotion vive en pensant à cette responsabilité,—qu'il m'eût été singulièrement plus commode et plus profitable, à tous les points de vue, de laisser assumer par quelque autre.—Malheureusement, personne autour de moi n'eut cette simple idée, ni moi non plus.

J'eus donc à disposer tout:

Dessin des affiches,—découverte et achat des pierres lithographiques dans les dimensions extravoulues,—compositions et tirages lithographique et typographique,— visa, autorisations,—timbre,—affichage,—envois aux foyers des théâtres.—Composition, correction, tirage, publicité et mise en vente du premier numéro de l'Aéronaute.

Composition, tirage double, découpage, tirage et numération des billets d'entrée, et distribution à l'avance dans les établissements publics.

Après discussion, je m'étais, comme toujours, rangé à mon opinion,—et j'avais fait tirer le modeste chiffre de 400,000 billets,—je dis quatre cent mille.—Et encore n'étais-je pas bien sûr de ne pas manquer!...

Il me paraissait plus qu'impossible que la population tout entière, riches et pauvres,—les trop pauvres pourraient voir encore par-dessus les treillages d'enceinte à hauteur d'appui,—n'accourût pas à ce beau spectacle et ne s'empressât d'apporter cinq ou six cent mille francs, du premier coup, à ma Société du Plus lourd que l'air...

J'apportais tant, à moi tout seul!...

Hélas!...

Pour découper, timbrer et compter ces 400,000 billets, les intimes se présentèrent. Un service de permanence fut installé, qui ne s'arrêta plus ni jour ni nuit.—Et en voyant ces bons amis, les manches retroussées, et ces belles dames qui se disputaient les places et se relayaient autour de la grande table, dans ma salle à manger transformée en atelier,—un vieillard de nos visiteurs se rappelait ses souvenirs de l'émigration...

J'avais encore à me présenter aux administrations de chacun de nos chemins de fer et à organiser à temps utile des trains de plaisir sur toutes les voies jusqu'à dix et vingt lieues de distance.

Puis, à choisir mon personnel administratif, celui des bureaux de perception, etc.

Et encore tracer les cercles des enceintes, combiner les entrées et issues, piétons, cavaliers, voitures;—traiter pour les treillages, les banquettes, les bureaux, etc.

L'administratif aggravait tout cela. L'administratif est terrible chez nous: vous ne faites pas un pas sans vous y heurter. Pour insérer votre chien jusqu'à Asnières dans le tiroir grillé du wagon,—où il est si mal,—il vous faut passer par à peu près autant de formalités que pour acheter une propriété de cent hectares.—J'omets assez d'autres détails plus gros pour passer sur toutes mes courses et démarches administratives.

Il en est cependant une trop importante pour être oubliée, car je pus presque croire un instant qu'elle allait mettre à vau-l'eau tout mon ensemble de combinaisons.

Quatre jours avant l'ascension, je me rendis à la préfecture de police, auprès du chef de la police municipale, M. Nusse.

Je trouvai un homme plein de politesse et de bon vouloir:

—En mettant à ma disposition le Champ de Mars, Monsieur,—dis-je à M. Nusse,—j'apprécie que l'on m'a donné en main une arme de premier choix: longue portée, précision, rien ne me manque pour atteindre mon but.—Mais ce très-bel et très-bon outil, c'est justement lui qui me fera d'autant mieux sauter la cervelle, à moi-même, si vous ne m'assurez la jouissance certaine de ma possession.—Vous savez ce qu'est la populace parisienne à certains jours, et je n'ai pas besoin de vous rappeler les précédents de l'histoire aérostatique, Miolan et Janinet, Deghen, de Lennox, etc., etc.—Les masses sont hostiles aux nouveautés: les ballons, comme les chemins de fer, sont restés une chose nouvelle et d'une excitation particulière. Il y a toujours des gens pour jeter du haut d'un pont des solives ou des pierres sur les rails avant le passage du train; il y a toujours des gredins dévorant mal leur envie de porter préjudice à tout aérostat; il y a toujours surtout des mains démangées du besoin de créer la première épave...—Si je n'avais pas, dix fois pour une, certitude d'être bien couvert par vous, je...

Le chef de la police municipale me rassura, me promettant de me donner tout le personnel nécessaire: le service des agents se combinerait avec celui de la troupe, très-obligeamment mise à ma disposition par le maréchal Magnan.

Il m'engagea, pour me rassurer mieux encore, à faire une visite au préfet de police lui-même, M. Boittelle.

—Je pense que cette visite est inutile, répondis-je, du moment que j'ai votre promesse, que je prends comme très-bonne.—M. Boittelle a ses petites affaires, j'ai mes grosses. À quoi bon nous déranger tous les deux et nous faire perdre du temps?...

M. Nusse insista: je n'avais plus à refuser et je me rendis auprès du préfet, qui, à ma satisfaction, voulut bien me faire introduire aussitôt que je lui fus annoncé.

M. Boittelle, avec lequel je n'avais pas encore eu l'avantage de me rencontrer, me parut un homme de nette et franche allure, le regard bleu (?) bien clair et toujours de face: je me sens à mon aise à croiser ces regards-là.—Il m'était impossible d'ailleurs de ne pas reconnaître que son administration n'avait jamais fait grand bruit: «—Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire!» a-t-on dit: il faut savoir gré aux polices honnêtes femmes qui ne font pas parler d'elles.—Je savais enfin que M. Boittelle aimait les tableaux, et j'en voyais quelques-uns fort bons autour de nous:—tout s'annonçait bien.

—Ah! monsieur Nadar! je suis bien aise de vous voir! J'avais à vous parler; prenez la peine de vous asseoir.

—Ce n'est pas la peine, monsieur: je ne veux pas abuser de vos instants.

—Veuillez vous asseoir.

Je m'assieds.

—Monsieur Nadar, l'administration supérieure a pour vous une bienveillance tellement inouïe,—inexplicable, que je ne puis que m'incliner et obéir.—Mais ce ne sera certainement pas sans vous avoir dit—ce que j'ai à vous dire!

Ce préambule commandait l'attention: j'attendis.

—Monsieur...

Mais je me trouve ici un peu embarrassé, la matière traitée devenant délicate et les mots propres s'étant trouvés articulés sans aucune recherche de périphrase. Je sens qu'il peut y avoir là une question préliminaire de simples convenances vis-à-vis de mon interlocuteur, dont je reconnais être resté l'administré obligé,—De plus, en répétant dans sa forme remarquablement précise le gros reproche que M. Boittelle avait, me parut-il, singulièrement à cœur de m'adresser, je ne voudrais pas du tout avoir l'air de me livrer à une bravade inutile—ce que je dédaigne le plus—et qui n'aurait même pas l'excuse d'être périlleuse.—D'autre part, cependant, comme on va le voir, il m'était impossible d'omettre cette entrevue dans les Mémoires du Géant...

Qu'il suffise donc d'indiquer que M. le préfet, parfaitement au courant des choses d'après ses fonctions, appréciait que je manquais un peu trop d'enthousiasme pour le gouvernement actuel. Il trouvait encore à redire à mon éloquence trop vive, trop pittoresque et insuffisamment intermittente...

Je dois reconnaître de moi-même qu'en réalité je ne m'étais guère essayé dans le genre Cantate...

—... Vos opinions vous appartiennent, Monsieur, continua M. Boittelle. Mais ce que je ne saurais comprendre ni admettre, c'est qu'un homme dans ces dispositions d'esprit s'adresse au gouvernement pour en obtenir une—FAVEUR PERSONNELLE...

Je me redressai comme un ressort de montre: pour moi c'était l'offense, et la plus grave!

—...et si quelqu'un, dans votre cas, s'adressait à moi pour obtenir une faveur, voilà le cas que je ferais de la demande!

Et le préfet froissait un papier.

Je ne saurais dire de quelle couleur j'étais...

—Vous n'avez sans doute pas cru, Monsieur, répliquai-je, que je me retirerais sans vous avoir répondu à mon tour ce que j'ai à vous répondre! Vous devez connaître l'homme qui est devant vous, vous qui tenez nos cœurs dans votre main,—et vous devez bien savoir dès lors que, s'il s'agissait ici d'une—faveur personnelle,—comme il vous plaît de dire,—vous ne verriez pas cet homme ici, pas plus que personne ne le verrait ailleurs! Vous faites une confusion complète, Monsieur: je ne viens rien chercher chez vous, j'APPORTE,—et si à votre siècle, qui a déjà trouvé la vapeur, l'électricité et la photographie, je suis, —moi, artiste, moi, homme d'imagination, moi, ignorant,—la cause déterminante d'un mouvement, d'une agitation, d'où sortira la Navigation aérienne,—eh bien! Monsieur, on pourra saluer chapeau bas ce grand siècle...—scientifique!

«Quant à mon profit particulier, je vais vous le dire, et il est vraiment trop clair:—c'est que, père de famille, j'engage là le pain de mon enfant et ma peau.—Voilà ce que je revendique et ce qui me revient comme—faveur personnelle...

«Reste un côté intéressant et bon encore à examiner, le côté circenses, qui ne saurait être ici indifférent. Je vous donne, Monsieur, le plus beau, le plus grandiose, le plus émouvant spectacle qu'il aura été jamais donné à un homme de contempler.—Or, qui suis-je? Un homme sans fortune aucune.—Combien me coûte à moi ce spectacle? Cent mille francs! (—ce devait être le double!).—Et à vous, gouvernement, si intéressé à cette grande chose, que coûte-t-il?—L'abandon pendant une demi-journée d'une parcelle de la voie publique inoccupée et sur laquelle, de tradition, tout aérostat a son droit.

«Voyez-vous bien maintenant, Monsieur, que, comme j'avais l'honneur de vous le dire, je ne viens rien chercher chez vous, mais que j'y apporte.(—Je me répétais, ne varietur.)—Et trouvez-vous encore, Monsieur, qu'il s'agisse ici de—faveur personnelle?

L'évidence était telle qu'elle ne laissait pas un doute possible.

Mais cette explication était nécessaire pour que la lumière se fît,—et je crois qu'elle se fit complète. On mu connaît vite, parce que, jouant franc jeu, je n'hésite jamais à abattre mes cartes. La netteté de mes paroles ne pouvait qu'être appréciée par un homme qui me semblait aussi net lui-même et qui, pensais-je, avait assez à cœur sa propre conviction pour respecter toute réserve d'une autre conscience.

De ce moment, et le premier nuage franchement dissipé, je trouvai dans M. Boittelle une bienveillance qui ne s'est plus démentie un instant.—Les quelques désordres de la première ascension, explicables par la confusion d'un début, furent sévèrement prévenus pour la seconde, où, de ce côté, tout fut au mieux.

Il y avait nombre de points sur lesquels j'avais besoin de facilités.

Exemple. Il était une fois advenu qu'un équilibriste de l'Hippodrome s'était tué, la corde pourrie s'étant rompue sous lui.

Aussitôt, et en conséquence logique, l'administration avait décrété—qu'à l'avenir les aéronautes et leurs aides seraient seuls admis à monter dans les ballons.

En dépit de mes ascensions antérieures et de mes brevets d'aérostier photographe, j'avais moi-même été victime une fois de ce règlement prohibitif.

M. le préfet comprit bien vite qu'avec les dimensions extraordinaires du Géant et vu le nombre très-limité des aéronautes de profession, il me fallait compléter ailleurs l'équipage indispensable.

Il m'autorisa donc à emporter avec moi autant de personnes que je voudrais,—et même, en considération du but, je pense, à accepter des passagers payants.

Concession qui, par le fait, se trouva d'ailleurs de peu d'importance réelle.—Car, il faut que je le dise, pour répondre à un «savant,» que rien n'empêchait de venir avec nous et qui m'a amèrement reproché sur ce point mon mercantilisme préjudiciable à la science,—sur les vingt-trois passagers de mes deux ascensions, deux seulement passèrent, comme on dit, par la caisse. Il ne m'est plus permis de ne pas les nommer: madame la princesse de la Tour d'Auvergne et M. Lucien Thirion.—Les autres voyageurs, étrangers ou amis, acceptèrent l'hospitalité cordiale.

Il y avait encore une autre préoccupation administrative, très-légitime en ce qu'elle intéressait le repos des familles: l'âge des futurs passagers.—M. Boittelle me demandait la liste à l'avance, chose impossible, vu les éventualités à prévoir: les uns se décideront au dernier moment à partir, d'autres peut-être à rester.—Je priai M. Boittelle de me laisser toute latitude sur ce point, promettant qu'il n'y aurait pas abus.

Il voulut bien accepter ma parole, et il n'a pas dépendu de moi qu'elle ne fût scrupuleusement tenue.

Ainsi de toutes les autres difficultés,—et cette bienveillance du préfet me fut d'autant plus précieuse qu'il savait bien qui elle aidait.

Aussi, à peine de retour de Hanovre, j'écrivis de bon cœur à M. Boittelle que, ne devant plus, selon les probabilités, avoir affaire avec la préfecture pour d'autres ascensions, je ne prendrais certainement pas congé de lui sans lui exprimer l'excellent souvenir que,—notre petit choc de début oublié,—je gardais de mes rapports avec son administration et lui-même.

Il me fit l'honneur et le plaisir de sa visite;—et comme il était assis auprès de mon lit:

—Une chose dont je n'aurais eu garde de vous parler avant, lui dis-je, mais que je savais bien et vous aussi, et dont je puis causer à mon aise avec vous après:—quelle jolie queue de chien d'Alcibiade je vous ai, sans le vouloir autrement, coupée là!—Pendant huit jours, pas même un mot du Mexique!...


C'est ici que je dois encore mes remercîments aux excellents amis qui m'assistèrent de leur concours si utile dans ces derniers et multiples préparatifs,—Daniel Kreuscher, G. Arosa, Pau, L. Delair, Piallat, St. Godefroy, A. Courbe, Baulant, Engel, etc.

Deux alliés inattendus vinrent se joindre à ces dévoués.

Je regardais, un jour, gonfler au Pré-Catelan un de ces ballons primitifs qu'on appela ballons à feu, puis Montgolfières,—et que l'aîné des Godard avait cru pouvoir surbaptiser en les nommant Montgodarfières.....(!!!)

Rien de plus beau au monde,—y compris même et certainement l'ascension d'un aérostat à gaz,—rien de plus émouvant que le spectacle de cette masse s'enlevant avec majesté et emportant, à côté de ses voyageurs, une fournaise qui vomit la flamme et les étincelles.

(—Quand elle s'enlève!....)

C'était fort terrible à voir gonfler, un peu plus encore, je crois, à monter,—et descendre, donc!—Les bottes de paille disparaissaient, lancées coup sur coup dans un brasier d'où la flamme s'élançait à courte échappée par un tuyau d'un mètre de large, flamboyante avec des milliers de crépitements, sous l'enveloppe de toile...

Un petit monsieur vient à moi, tout petit, méridional en diable, le front le plus renversé que j'aie vu de ma vie, les cheveux retroussés et retombant en arrière comme des baguettes:—un Robespierre Ouistiti.

Il se présente en se nommant. C'était Saint-Félix (Théobald!)—le désespoir de l'excellent Jules de Saint-Félix qu'un journal, abusé cette fois de plus—et ce ne sera pas la dernière!—faisait monter encore l'autre jour en ballon avec nous au lieu de celui-ci:—Saint-Félix, la préoccupation de Périchot, qui, littérateur lui-même, m'a demandé l'autre jour, les yeux dans les yeux,—si Saint-Félix était un bon auteur...

—Vous avez fait plusieurs ascensions, monsieur Nadar: vous êtes mon ancien et je viens vous saluer. Celle-ci va être ma première.

Je regarde mon petit homme. Il parlait de tenir compagnie à cette fournaise, à mille mètres en l'air, comme s'il se fût agi de boire un verre d'eau.

—Vous montez là-dedans, monsieur! lui dis-je.—Et, sans indiscrétion,—y avez-vous affaire?

—Pas le moins du monde!

—Alors vous êtes un imbécile...—Permettez, permettez!!! mais si vous n'y montez pas, je prends la place!

De là, comme dit H. Monnier, data notre liaison, très-passagère.—Saint-Félix venait donc nous offrir son concours—absolument désintéressé! m'assura-t-il.

J'acceptai de bon cœur cet auxiliaire, et pour reconnaître le bon vouloir qu'il témoignait, je lui dédiai, en attendant nos ascensions, les fonctions purement honorifiques de secrétaire de la rédaction de l'Aéronaute,—paraissant au moins douze fois par an! disait le titre,—en attendant qu'il dirigeât la comptabilité de nos futures recettes.

Il confectionna donc avec moi le premier numéro; mais il m'aida surtout, d'une manière générale et comme il put, à me débrouiller, tant bien que mal, des difficultés administratives et de l'innombrable, effroyable correspondance qui nous pleuvait matin et soir de tous les mondes habités.

Il prit sa place dans les deux ascensions du Géant,—la seconde fois, malgré un pressentiment obstiné qui ne l'arrêta point,—et il supporta ses graves blessures avec courage et résignation.

Notre second auxiliaire imprévu s'offrit dans la personne étrange d'un brave garçon que tout Paris connaît.

Feray, barbe blonde en toute venue, chauve comme dix académiciens,—(analogie passionnelle: la Souris, «ce petit animal vorace et inquiet,» a dit Buffon; mais Feray fait défaut comme voracité, manquant même du simple appétit),—Feray fait miroiter dans toutes les rues de la ville, au soleil Parisien et à la pluie, depuis tout à l'heure vingt ans, son crâne toujours nu et blanc comme l'ivoire. Ce crâne provoquant, en mouvement toujours, semble appeler les alouettes. Feray affirme que l'usage du chapeau lui donne mal à la tête.—Des théories! Passons.

Feray est un excellent homme, qui possède une vertu que j'estime fort: l'indignation, cet enthousiasme retourné. Feray a soif de justice: il se met en avant dès qu'il voit ou croit voir une iniquité. Un mauvais plaisant, à la suite d'une querelle de bal masqué, l'avait jadis baptisé: «—L'homme—qui—m'a—arrêté—quand—j'ai—battu—le—Turc.»—C'était un peu long. Feray a protesté, d'autant plus justement que les profanes allaient chercher midi à quatorze heures à propos de cette inoffensive plaisanterie. Feray est d'ailleurs connu de tous les honnêtes gens et il est même passé à l'état de figure historique: en 1848, il fut élu vice-président de la Commission du Travail, installée au Luxembourg,—et Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution de 1848, le remercie de l'avoir débarrassé au 15 mai, non sans danger personnel, des gardes nationaux qui s'apprêtaient à lui faire un mauvais parti.

Ce personnage bizarre, légendaire, éternel, éburnéen, que vous avez rencontré, dans tous les lieux publics, toujours nu-tête, toujours courant et remuant,—section des Agités,—cet «Homme Électrique,» comme l'a si éloquemment dénommé le journal le Hanneton; cet Ange de la calvitie, ce genou exaspéré exerce une profession honorable en même temps qu'inouïe:—de plus en plus invraisemblable, l'honnête et chauve Feray vend de l'eau—pour conserver les cheveux!

J'ai tiré l'échelle.—Feray, donc, que toute agitation irrésistiblement attire, vint nous offrir ses services,—et c'est lui, ce Crâne des crânes, qu'on vit à la fois en vingt endroits, dans son privilège d'ubiquiste, comme une comète échappée, courant à pied, à cheval et en mylord par les foules: «—C'EST NADAR!» disaient sur ses pas les personnes incompétentes ou ordinairement mal informées;—et Feray ne m'en a pas voulu!—Il fut terrible comme Léonidas au seuil de l'enceinte de manœuvre, et on m'assura même qu'il m'avait un peu brouillé avec quelques journalistes.

Le regret que j'en ai ne m'empêchera pas de remercier ici ce bon et énergique garçon de son excellente volonté et de son assistance très-efficace dans les fonctions générales, délicates et difficiles qu'il avait spontanément assumées.

Quant à son Eau merveilleuse, je jurerais qu'elle est héroïque—même contre les migraines et les névralgies...

—du moment qu'il le dit?...

XV

L'hospitalité de M. Leturc. — La maison Godillot. — Un faux M. de Morny. — Eugène Delessert! — Une photographie qui n'a pas besoin de retouches. — Le Robinson des Airs. — Le Canard à Collier vert. — Des vitriers! — Je restitue le gigot. — L'échelle de cordes! — Règlement de bord. — Ne pas se détester quand même! — Une omission réparée. — Autocrate, quoique... — Motifs à l'appui. — La parole d'honneur!... — Trop d'hospitalité. — Je me corrigerai peut-être... — Avis! — Les enveloppes polyglottes. — L'homme à la feuille de vigne. — L'attente. — Les trois nuits... — Un télégramme à cheval. — L'interprète de Rethem. — Si!... — Le venin ne raisonne pas. — Calomnions! — La leçon Chinoise. — Une porte doit être ouverte! — Les timbres de l'avenir.

Le jour de l'ascension approchait.

De l'immense atelier, alors vide, où M. Leturc lui avait donné la plus large hospitalité et où il avait reçu les derniers sacrements, le Géant avait été transporté à la maison Godillot, de l'avenue Dauphine, et exposé là à la curiosité des visiteurs invités par cartes et même non invités.

Car tout le monde était accueilli, et j'avais voulu, malgré conseils autres, que cette exhibition fût gratuite. Le Géant me semblait un aérostat trop bien né pour agir autrement.—Le résultat des futures ascensions, dix fois certain pour moi, ne me permettait-il pas, au reste, de dédaigner ce misérable appoint?...

Une foule considérable se portait chaque jour à l'avenue Dauphine, où les voitures faisaient queue. Les plus gros personnages venaient examiner l'énorme ballon gonflé à un septième seulement, faute d'élévation sous ces voûtes pourtant si hautes; les dames envahissaient la nacelle, les plus hardies grimpaient par l'échelle intérieure sur la plate-forme.

Je fus assez surpris de voir entrer un jour,—à cheval,—un personnage qu'on m'assura être M. de Morny.

Il est probable qu'on se sera trompé, puisqu'il y avait là des femmes et que ce cavalier, sans mettre pied à terre, garda tout le temps son chapeau sur la tête.

Mon ami Delessert, alors directeur de la maison Godillot, allait, venait, se démenait. Cette ballonnerie l'avait jeté dans une surexcitation extraordinaire. On m'a assuré qu'il n'en dormait plus, et je le croirais volontiers.

Eugène Delessert est de cette brave et loyale famille protestante dont tout Français sait le nom, neveu, si je ne me trompe, de feu Benjamin Delessert, qui fut, par excellence, non pas seulement un honnête homme, mais l'honnête homme. Il a fait souche.

Eugène est le Delessert terrible de la tribu des Delessert. Il a fait dix ou douze fois le tour du monde, a visité cinq fois la Californie seulement et six fois l'Australie.—Il faudra que je lui demande de nous amuser à compter un jour ensemble les tonnes d'or qu'il doit en avoir rapportées...—Il parle toutes les langues connues et peut-être encore le Javanais. Il a chassé le bison des savanes avec les Delawares et les O Jib Be Was, l'ours blanc en Norvège, le renard bleu au Groënland, et il a allumé son cigare à la dernière lave incandescente des cratères éteints de l'Himalaya. Vice-président du Comité de Vigilance à San Francisco, il a fait pendre ou a pendu lui-même dix ou douze coquins, dont il a, je crois bien, gardé la corde, et, mêlant l'utile à l'agréable, il a fondé le premier hôpital Français en Californie. Il fait des armes, monte à cheval, plonge, frète des navires, rédige des actes commerciaux et peint l'aquarelle. Il a tout vu, tout connu, j't'embrouille.—Maigre et sec comme don Quichotte, solennel comme Chinga-Kock, sobre comme Caleb, brave comme Garibaldi, imprudent comme... moi,—infatigable, ingénieux, inépuisable en ressources, cet homme universel qu'on ne saurait rêver sans une gibecière de voyage au côté et un rifle sur l'épaule, eût improvisé un dîner à trois services aux derniers jours du siége de Mayence, comme il vous inventerait une salade de romaine au milieu des sables du Sahara:—un type accompli des Robinson Crusoé passés, présents et futurs.

D'autre part, chaste et vertueux comme le Canard à Collier vert,—la seule espèce en ornithologie, dit-on, dont le mâle couve.

Une anecdote.—À Londres, un jour de fête, il se promenait, taciturne à son ordinaire, dans les salons publics de Cremorne.—Tout à coup il s'élance à grands coups de canne et les glaces volent en éclats... L'assistance, d'abord stupéfaite, s'indigne; un cercle, de plus en plus menaçant, se resserre autour du Français insolent qui ose attenter aussi brutalement à la propriété Anglaise: des cris sont poussés qui vont être suivis d'effets...

Delessert se croise les bras, défiant la foule, et d'une voix ferme et en excellent anglais:

«—Je suis Français, j'ai vu là des caricatures injurieuses contre mon Souverain, je les ai détruites et je suis prêt à recommencer. Celui de vous qui n'en ferait pas autant s'il voyait sa Reine ainsi insultée dans notre jardin Mabille, celui-là serait le dernier des lâches!

Et les Anglais d'applaudir.—Delessert passe au comptoir, paye la casse et s'en va.

(—Il me vient là tout à point, en racontant cette histoire, un joli souvenir de Chodruc-Duclos, tuant en 1830 deux Suisses uniquement pour donner leçon à un maladroit...

Mais je garde mon souvenir pour moi, ne voulant désobliger personne...)

Delessert est le plus grave des enfants fous que j'aie jamais rencontrés de ma vie, et il me fut permis de le mesurer et apprécier au complet. On dit qu'on ne connaît bien que les gens avec lesquels on a voyagé:—quelle pierre de touche vaut alors une nacelle d'aérostat!

Ce Delessertissime devait donc partir avec nous. Après tous les modes de locomotion humaine, c'était la première fois qu'il allait essayer de celui-là.—Aussi quelles agitations sous ce masque impassible!

Le chargement d'un quinze cents tonneaux en partance pour deux ans ne l'eût pas autrement absorbé. Cette immensité d'ateliers qui s'appelle la maison Godillot ne vivait plus, n'agissait plus, ne respirait plus que pour le Géant, dont Delessert s'était constitué l'armateur. Les forgerons forgeaient, les cordiers tressaient, les tapissiers tapissaient, les peintres peignaient,—et surtout, hélas! les fournisseurs fournissaient!—Chaque matin, en arrivant, je trouvais une nouvelle amélioration qu'Eugène m'exhibait triomphalement; chaque jour, chaque heure amenait sa surprise. On déballait des paniers de vaisselle, ou bien c'était de la verrerie:—verres à bordeaux, verres à champagne, verres à liqueur!—plus, des conserves de légumes, des viandes fumées, des fourneaux à l'alcool,—que sais-je?

J'avais beau tâcher de me mettre en travers,—lui représenter qu'il ne s'agissait pas de passer six mois entre terre et ciel,—que nous débarquerions, selon toute vraisemblance, chez des peuplades assez civilisées pour nous fournir des écuelles et quelque chose dedans. Pour toute réponse, et avec sa gravité de Janséniste, il me tendait une page calligraphiée et tirée par lui-même, comme essai de notre presse Ragueneau,—et, imperturbable, rappelait le garçon pour le tancer d'avoir oublié l'assortiment des sauces anglaises. Il jouait au ballon Géant avec le sérieux de l'enfant qui joue à la petite guerre, sans se dérider une seconde de son flegme américain. Si je m'avisais de lui faire observer que les atterrages d'aérostats ne sont pas respectueux envers les assiettes, je trouvais une heure après le vitrier en train de poser des vitres à nos petites fenêtres (textuel).

—Des vitres à une nacelle de ballon, bon Dieu!

Je vis bien, à ce dernier coup, que je n'avais plus rien à dire, et je me résignai à contempler—et à me taire.

Le moment est enfin venu de déclarer, à la face du ciel et des hommes, que c'est à Delessert que nous fûmes redevable des gigots, homards, poulets et radis triomphalement arborés à nos parois extérieures, lors de la première ascension.—J'ai joui trop longtemps dans l'opinion publique du bénéfice de cette exhibition pour ne pas regarder comme un devoir d'en restituer aujourd'hui à Delessert la gloire, qui revient à lui seul.

Mais, à côté des enfantillages, il faut reconnaître que le voyageur expérimenté se retrouvait pour nous dans de sages et précieuses précautions.

Si, entre autres, l'échelle de cordes que nous apporta Delessert avait été à sa place, c'est-à-dire pendue au cercle, au lieu d'être repliée à fond de cale,—où L. Godard s'obstina, aux deux départs, à la reléguer comme nouveauté inutile,—notre traînage en Hanovre eût été moins long, et ledit Godard n'aurait pas eu besoin d'exposer son jeune frère à se rompre le cou pour aller chercher à la force du poignet, par ces chocs terribles et pressés comme grêle, la corde de soupape échappée qui fouettait l'air...

Je dois encore rapporter que j'obtins une fois toute l'attention de Delessert et qu'il m'honora même d'un demi-sourire de satisfaction:—ce fut quand je lui présentai mon libellé du Règlement de Bord et les enveloppes en plusieurs langues destinées à renfermer les lettres que nous devions expédier de là-haut.

Delessert se préoccupa vivement de ce Règlement.—Je constate fidèlement ici sa collaboration à ce document,—qui fut admirablement tiré par les presses de Claye, et dont je n'ai pu me défendre d'envoyer bien loin des exemplaires à quelques collectionneurs excentriques.

Voici l'œuvre commune: