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À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 / Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. cover

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 / Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Chapter 13: CHAPITRE X
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About This Book

The narrative recounts an extended circumnavigation focused on southern-hemisphere lands and adjacent regions, combining detailed itineraries and practical advice with on-the-ground reporting. It alternates route proposals and ticket-cost comparisons with descriptions of ports, landscapes, local industries, and everyday customs; it discusses economic conditions and migration patterns and offers preparation tips such as learning basic local languages and securing letters of introduction. Descriptive episodes portray markets, craftwork, and social encounters, and the material is arranged into volumes that treat successive geographic sectors.

Buenos-Ayres.—Place Victoria.

Buenos-Ayres est la capitale de la Fédération ou République argentine. Cet État, au sud de l'Amérique du Sud, a une surface de 3,027,088 kilomètres carrés; elle est donc six fois plus grande que la France; et comme ses terrains sont fertiles, le jour où elle sera peuplée comme la France, elle contiendra plus de 200 millions d'habitants. Organisée sur le modèle de la Fédération des États-Unis de l'Amérique du Nord, la République argentine comprend 14 provinces ou États autonomes, portant les noms ci-après: Buenos-Ayres, Entre-Rios, Corrientes, Santa-Fé, Cordoba, Santiago del Estero, Tucuman, Salta, Jujuy, Catamarca, la Rioja, San-Juan, Mendoza et San Luiz; plus 9 territoires destinés plus tard à devenir des provinces; trois sont situés au nord, vers le Brésil et la Bolivie, et sont les territoires del Bermejo, du grand Chaco et des Missiones; six sont au sud et s'appellent territoires de la Pampa, de los Andes, del Rio Negro, de Limaï, de Chubut, de la Patagonie.

La population totale, d'après la dernière statistique, s'élève actuellement à 2,942,000 habitants, mais elle augmente assez rapidement par l'immigration; 363,743 sont étrangers; sur ce nombre, 123,641 sont Italiens, 55,432 Français, 59,022 Espagnols, 8,616 Allemands, 19,950 Anglais et 99,084 de nationalités diverses.

Le président est éligible au suffrage direct tous les six ans; les provinces nomment chacune deux sénateurs, et cette élection est faite par les députés provinciaux; les députés au parlement national sont nommés au scrutin direct et au nombre de un par 20,000 habitants; les conditions d'éligibilité pour les sénateurs sont: 30 ans d'âge, 10,000 fr. de revenu, être citoyen argentin depuis six ans au moins, natif de la province où on est élu, ou l'habiter depuis deux ans au moins. Les sénateurs sont élus pour neuf ans, mais le sénat se renouvelle par tiers tous les trois ans. Les conditions d'éligibilité pour les députés sont: 25 ans d'âge, être natif de la province où on est élu ou l'habiter depuis deux ans, être depuis quatre ans au moins citoyen argentin. Les députés sont élus pour quatre ans, et la Chambre se renouvelle par moitié tous les deux ans. Pour être élu président, il faut avoir 10,000 fr. de rente, être né dans la République argentine ou fils de citoyen, quoique né en pays étranger, et appartenir à la religion catholique.

Le climat est tempéré vers le centre, tropical au nord, froid au sud; le territoire de la République s'étend en effet depuis le 22e degré latitude sud à son confin avec le Brésil jusqu'au 50e au bout de la Patagonie. À Buenos-Ayres, le thermomètre descend quelquefois en hiver (juillet et août) sous le zéro, mais ne s'y maintient pas. On y voit parfois la gelée, jamais la neige. Pour l'agriculture, elle se développe tous les ans et donne des produits divers selon les provinces: ainsi, dans la province de Tucuman, un hectare de terrain donne 35 hectolitres de maïs, ou bien 15 hectolitres de blé, ou 45 de riz, ou 850 kilog. de tabac, ou 33 hectolitres de vin, ou 150,000 kilos de canne à sucre. Dans la province de Santa-Fé, un hectare donne 15 hectolitres de blé; dans celle de Salta, 17 ou bien 30 de maïs; dans la province de Catamarca, un hectare donne 19 hectolitres de blé ou 125 hectolitres de vin; dans celle de San-Luiz, un hectare ne donne que 24 hectolitres de maïs ou 14 de blé.

Les colonies se multiplient aussi; plusieurs sont des entreprises privées, et huit nationales: celles-ci sont au nombre de trois dans le Chaco, de deux à Entre-Rios, de deux en Cordoba, et une en Patagonie, comprenant ensemble 9,360 habitants, dont 7,294 étrangers, et cultivant 93,321 hectares. Il y a aussi un grand nombre de colonies établies par des particuliers ou des compagnies. Elles possèdent ensemble 12,608 maisons, 434,093 têtes de bêtes à cornes, 132,410 chevaux, 1,687 mules, 162,957 brebis, 26,521 porcs, 30,573 instruments aratoires, 7,651 charrettes. Elles occupent 720,638 hectares, le tout s'élevant à une valeur d'environ 150 millions de francs. Le gouvernement fait son possible pour mélanger les diverses nationalités, afin de favoriser la formation d'une population homogène.

Pour l'industrie, une des principales est de préparer et saler la chair des animaux, opération qui se fait dans les saladeros. En 1882, les sept saladeros de la province de Buenos-Ayres ont tué 187,600 bœufs ou vaches, qui ont produit 275,300 quintaux de viande; et les onze saladeros de la province d'Entre-Rios ont tué 247,100 bœufs ou vaches, qui ont produit 314,90.0 quintaux de viande expédiés à peu près en parties égales au Brésil et à Cuba.

L'industrie sucrière prend aussi un grand développement, et nous aurons occasion d'en parler. Les mines enfin commencent à prendre de l'importance dans les Andes, où l'on trouve le cuivre, l'or et l'argent, surtout dans la province de la Rioja.

Pour le commerce, l'importation en 1882 a atteint le chiffre d'environ 280,000,000 de francs, et l'exportation celui de 275,000,000 de francs.

Les chemins de fer sont en progrès; 2,633 kilomètres sont en exploitation, et 2,777 en construction ou concédés; ils donnent un revenu qui varie de 2 à 10%. Leur marche est lente et peu régulière; la plupart ne marchent que le jour. Presque tous ces chemins de fer appartiennent à des compagnies anglaises.

La presse est grandement répandue: la seule ville de Buenos-Ayres possède 98 journaux, dont trois en langue allemande, cinq en italien, trois en français, trois en anglais, le reste en castillan.

Pour la navigation extérieure, en 1882 sont entrés dans les ports de la République 6,071 navires, portant 1,528,054 tonnes, et en sont sortis 4,765, portant 1,448,189 tonnes. Dans ces chiffres la marine française concourt pour le 16%, l'anglaise pour le 31%. Pour la navigation intérieure, sont entrés 21,727 navires, portant 1,829,933 tonnes, et sortis 22,207 navires, portant 1,798,871 tonnes. Le gouvernement projette une ligne subventionnée, desservant la côte sud jusqu'à la Terre de feu, pour aider au développement des ressources de la Patagonie.

Les postes ont porté, en 1882, 17,757,610 lettres ou plis, et les télégraphes ont expédié 438,090 dépêches.

Le budget de 1882 a donné à l'entrée 40,609,148 piastres fortes de 5 fr. pour la nation, et 4,517,988 piastres fortes pour les municipalités. La sortie a été de 42,544,970 piastres fortes pour la nation, et 4,106,531 piastres pour les municipalités.

L'armée se compose de 57 officiers généraux, 484 officiers, 6,977 soldats.

La marine compte trois cuirassés, un torpilleur, six canonnières, deux transports, six avisos, et plusieurs autres petits navires pour le service des fleuves.

Le prix de la main-d'œuvre varie de 5 à 10 fr. par jour, mais il va en diminuant, à mesure que l'immigration augmente. Celle-ci varie de 30 à 80,000 immigrants par an, mais une vingtaine de mille retournent, pour les récoltes, dans leurs pays, après avoir économisé ici une petite somme; ce sont généralement des Italiens; en venant comme émigrants, ils ont le passage gratuit; ils ne paient que 150 fr. pour le retour.

Buenos-Ayres compte 300,000 habitants et 22,701 maisons, de la valeur ensemble d'environ un milliard de francs. Elle possède 152 kilomètres de tramways, et un appareil de téléphone pour 173 habitants. Paris n'en possède qu'un par 865, Vienne 1 par 1179, Berlin un par 1930 et Londres un par 2,375 habitants.

La monnaie a pour base le peso fuerte, qui vaut un peu plus de 5 fr.; mais le papier-monnaie, qui a cours forcé, abonde et a pour base le peso moneta corriente, qui vaut 20 centimes. Ces petits papiers sont dégoûtants de saleté. Dans les provinces on se sert des pesos boliviens, qui valent 3 fr.

La dette consolidée de la nation atteint environ 100,000,000 de piastres fortes, ou demi-milliard de francs. Le culte est desservi par 4 évêchés, suffragants de l'archevêque de Buenos-Ayres, qui forme le cinquième. Jusqu'à ces dernières années, un grand nombre de prêtres étaient étrangers et surtout italiens: plusieurs visaient à faire fortune pour rentrer chez eux; maintenant les séminaires, sous la direction de diverses communautés, fonctionnent et donnent un clergé indigène. La religion catholique est celle de l'immense majorité, mais les cultes dissidents sont libres. Il y a encore beaucoup de religiosité dans le pays, et les autorités ne rougissent pas d'invoquer le Très-Haut; j'ai sous les yeux le message par lequel le président de la République, à l'ouverture des Chambres, en mai dernier, rend compte au Congrès des opérations de l'année. Il conclut par ces paroles:

«Dando gracias a la divina Providencia per los beneficios che a dispensado a la Republica, declaro abiertas vuestras sessiones.—Rendant grâces à la divine Providence pour les bienfaits qu'elle a accordés à la République, je déclare ouvertes vos sessions.» La religion catholique est encore la religion d'État, l'art. 2 de la Constitution dit: «El gobierno fédéral sostiene el culto catolico, apostolico, romano.—Le gouvernement fédéral professe le culte catholique, apostolique et romain;» et dans la préface de la même Constitution on lit: «Nos los representantes del pueblo ... invocando la protecion de Dios, fuente de toda razon i justicia, ordonamas, etc....—Nous, les représentants du peuple ... invoquant la protection de Dieu, source de toute raison et justice, ordonnons, etc.»

Mais il arrive ici (ce qui est malheureusement trop fréquent dans les nations latines), qu'on réduit beaucoup trop la religion au culte, qui est le moyen, et l'on ne va pas assez au commandement, qui est le but; en sorte que les francs-maçons profitent des abus pour décrier la religion et ne manquent aucune occasion de la battre en brèche.

L'instruction supérieure est donnée à Buenos-Ayres dans une Université qui comprend les trois facultés de droit, de lettres et de sciences; il y a aussi quelques autres facultés dans les villes de province. L'instruction secondaire est donnée dans des collèges nationaux qui sont loin de professer l'athéisme. L'instruction primaire compte dans la capitale 170 écoles publiques subventionnées et fréquentées par 33,196 élèves; mais dans les provinces, et surtout à la campagne, le besoin d'écoles se fait vivement sentir. Dans la seule province de Buenos-Ayres, qui est la plus avancée en fait d'instruction, sur 116,000 enfants de 6 à 14 ans, à peine 33,000 reçoivent l'instruction, les autres 88,000 restent dans l'ignorance forcée, faute d'écoles.

L'enseignement libre à tous les degrés est amplement répandu dans la capitale et les villes principales. L'assistance publique, les asiles, les hôpitaux sont bien tenus et suffisent à tous les besoins. L'administration de la justice comprend des juges de paix, qui sont compétents jusqu'à 2,000 fr. dans les campagnes, puis des tribunaux ordinaires, des tribunaux d'appel et une Cour suprême.

Mais assez de digressions sur l'État et ses différents services. Revenons à l'emploi de mon temps.[Table des matières]

CHAPITRE IX

San Carlo Almagro. — Dom Bosco et ses institutions. — Les Sœurs de Marie-Auxiliatrice. — La Société d'agriculture. — Prix des terrains. — Les œuvres charitables. — Les Lazaristes. — Les Sœurs de Charité. — L'Hospicio de los Mendigos. — La distribution de l'eau. — La fête nationale. — La législation. — Une stancia modèle. — L'autruche et ses mœurs. — Détails sur l'agriculture et l'élevage.

Nous sommes au 5 juillet: après avoir fait de nombreuses visites et reçu partout bon accueil, je prends un tramway et me rends à San-Carlo Almagro, au collège de los artes y officies, confié à la Congrégation de dom Bosco. Je trouve là 200 enfants, dont la moitié appliquée à apprendre les divers métiers d'imprimeur, de menuisier, de serrurier, tailleur, etc.; l'autre moitié suit les classes élémentaires et secondaires. Parmi ces enfants, j'en distingue quelques-uns au teint brun, au visage épaté, à l'œil noir, grand et égaré: ce sont des orphelins patagons; ils parlent l'espagnol et je peux causer avec eux. Ils savent me dire que leur père était cacique de telle et telle tribu; qu'ils ont été pris par les soldats et transportés dans cette maison; mais ils n'en savent pas davantage. Le supérieur m'apprend qu'il y a quatre ans, lorsque le général Rocca, promenant ses 2,000 hommes dans les terres comprises entre le Rio Negro et le Rio Cébut, a chassé devant lui les Patagons qui l'habitaient, a tué ceux qui résistaient et recueilli plusieurs orphelins, les pères de ceux que je vois étaient parmi les morts: il ajoute qu'ils sont intelligents, doux, appliqués, et témoignent d'un grand bon sens.

Près du collège, de l'autre côté de la rue, on a construit un couvent pour les Sœurs de Marie-Auxiliatrice; elles sont 30 dans la Province et 25 novices, parmi lesquelles plusieurs indigènes. La supérieure vient de mourir: celle qui la remplace est fort jeune; elle me fait parcourir la maison et me donne avec timidité les renseignements concernant la Congrégation dans la République. À la paroisse de la Bocca, à Buenos-Ayres, les Sœurs ont un externat avec 200 élèves, et un Oratorio festivo fréquenté par 400 jeunes filles. À Marou, elles ont un collège et externat; à San-Isidro, externat avec 120 élèves et Oratorio festivo; à Carmen, en Patagonie, un externat de 80 externes, et 100 filles à l'Oratorio; toutes leurs maisons ont la Congrégation des Enfants de Marie.

Au collège, une magnifique imprimerie a ses presses mues par la vapeur. Le même moteur donne le mouvement aux scieries mécaniques et autres instruments. Les Pères desservent encore à Buenos-Ayres la chapelle appelée Matris Misericordiæ ou des Italiens; à San-Nicolas, sur le Parana, ils ont un collège avec 70 internes payant 75 fr. par mois. Dans la Patagonie, ils ont à Carmen un collège avec 70 internes et un Oratorio festivo qui réunit 100 enfants. De l'autre côté du Rio Negro, à Biedma, ils desservent une paroisse et dirigent un Oratorio. Ils ont enfin une dizaine de stations dans l'intérieur de la Patagonie, tels que: Conessa, Guardia-Pingle, Choelechoel, Rocca, Nahuel, Huapi, San-Xavier, etc.

Dom Bosco, à Turin, avait été frappé, dès le début de sa carrière sacerdotale, de l'abandon dans lequel étaient laissés un grand nombre de garçons pendant qu'abondaient les asiles pour les filles. Il comprit bientôt combien il importait de s'occuper de l'homme. Depuis deux cents ans, le clergé s'était plus spécialement adonné au ministère plus facile auprès de la femme; mais l'homme n'en demeure pas moins le chef de la famille, et du temps de saint François de Sales les efforts étaient avec raison plus portés de son côté. Je lis en effet dans les écrits de ce docteur (Œuvres complètes de saint François de Sales, tome II. Migne, 1861, p. 427), les conseils que ce saint si doux et si pratique adressait à un de ses confrères: «Comme évêque, vous devez surtout veiller sur deux sortes de personnes, qui sont les chefs des peuples: les curés et les pères de famille, car d'eux procède tout le bien ou tout le mal qui se trouve dans les paroisses ou dans les maisons.»

M. Wagner, notre consul, est parfaitement au courant des choses du pays et adresse au gouvernement des rapports qui seront certainement utiles à la France s'ils ne sont pas enterrés dans les cartons du ministère à Paris; il a habité divers pays à l'étranger, et en observateur attentif il a pu voir le bien à imiter, le mal à éviter.

M. l'avocat Zeballos, président de l'Institut géographique, me donne des lettres pour le Chili, le Pérou et la Bolivie.

À la Société d'agriculture, j'apprends, à propos de prix de terrains, qu'on a vendu dans la quinzaine, à Bahia Blanca, pour 40,000 fr. la lieue carrée (2,600 hectares), des terrains qui avaient été achetés pour 2,000 fr. en 1880; qu'une compagnie anglaise vient d'acheter 70 lieues carrées de terrain au cinquième méridien; qu'une autre compagnie anglaise a acheté 100 lieues carrées à San-Luiz, à raison de 10,000 fr. la lieue, soit 4 fr. l'hectare, et que Richmond et Cie ont proposé au gouvernement de lui acheter 100 lieues de terrain à Santa-Cruz, en Patagonie, au prix de 100 fr. la lieue, à condition de la peupler en cinq ou six ans et d'y établir 200 familles européennes, 50,000 brebis, 5,000 bœufs et vaches. Plusieurs autres particuliers et compagnies font des demandes analogues pour établir des colonies.

M. l'avocat Caranza, qui est à la tête des œuvres charitables, me présente à sa famille et me met au courant de tout ce qui se fait de bien dans la République.

Sa Grandeur Mgr l'archevêque a la bonté de me faire visiter son palais et sa cathédrale. Le palais est seigneurial, et à la cathédrale les autels sont ornés non de tableaux, mais de statues habillées à l'espagnole, avec robes brodées. La nef est vaste, et les salles au service du Chapitre grandes et nombreuses. Sa Grandeur me présente à son vicaire général, dom Spinoza, qui me renseigne sur l'importance du diocèse: il comprend 300,000 âmes, 14 paroisses, 50 églises et chapelles, 9 Ordres religieux d'hommes de toute nationalité et 13 de religieuses, dont 4 cloîtrées. Il veut bien me conduire au bout de la ville, à la Maison mère des Pères lazaristes. Ils sont 6 Pères et 8 novices, dont un Indien; ils font l'école gratuite à 200 externes.

De l'autre côté de la rue, les Sœurs de Charité tiennent le collège de la Providence, où 20 Sœurs instruisent 200 externes et 80 internes payant 100 fr. par mois; elles prennent soin, en outre, de 40 orphelines.

Le dimanche les magasins sont fermés le matin à dix heures, de par la loi. On respecte donc encore officiellement le repos du septième jour. Je prends un tramway et me rends à un des bouts de la ville, au parc de la Recolleta. Il y a là le cimetière del Norte, semé de riches chapelles, tombeaux de familles, remplis d'inscriptions. Sur la plus élevée, je lis Pantheon de l'Association espanola de socorros mutuos. À côté, dans l'ancien couvent des Récollets, on a établi l'hospicio de los mendigos, contenant 220 vieillards et 110 femmes aux soins des Sœurs de la Charité. Elles se louent des bons procédés de l'administration; leurs pauvres sont logés dans de grandes salles à un seul rez-de-chaussée, espacées dans le jardin; ils ont cuisine bourgeoise et le maté deux fois par jour. À côté de l'hospice s'étend un petit parc orné de rocailles, et un peu plus loin je trouve les pompes à vapeur qui pompent l'eau de la rivière dans les réservoirs de distribution pour toute la ville. Les pompes font trente tours à la minute, et chaque coup de piston relève 120 litres d'eau. Elles sont insuffisantes, et on en construit de nouvelles plus puissantes. Je retourne à l'hospicio de los mendigos; l'ancien aumônier de l'hôpital français y prêche en castillan, puis les vieillards chantent des litanies et des cantiques avec l'accompagnement de l'orgue, tenu par un aveugle; les servants ont le vrai type indien.

Le 9 juillet, c'est la fête nationale. En effet, c'est le 25 mai 1810 que les Espagnols furent chassés de ces contrées, et c'est le 9 juillet 1816 que fut déclarée l'indépendance. Ces deux anniversaires sont fêtés tous les ans avec solennité. Les deux généraux qui, par leurs victoires, obtinrent ce résultat, le général Saint-Martin et le général Belgrano, étaient deux chrétiens. Se considérant comme des instruments de la Providence, après leur victoire, ils envoyèrent leurs épées, le premier à Notre-Dame du Carme, à Mendoza, le second à Mercedes.

Le matin, de ma chambre, je vois débarquer quelques compagnies de marins, traînant leurs canons; à midi, des bataillons se rangent sur la place Victoria; mais bientôt une légère pluie les renvoie à la caserne. On fait économie de poudre; pas de coups de canon, pas de cloche: et pourtant ces bruits sont bien faits pour réveiller chez le peuple les fortes émotions. À une heure, les autorités se rangent à la cathédrale sur de superbes fauteuils; un immense et riche tapis en couvre le pavé. L'archevêque entonne le Te Deum, que des artistes chantent en musique; puis on rentre chez soi. Pour moi, je me rends chez l'avocat Lamarca, qui veut bien me donner quelques renseignements sur la législation du pays. Le père peut disposer d'un tiers de ses biens s'il laisse père et mère et pas d'enfants; d'un quart, s'il a des enfants. Il y a dans ce pays des estancieros (propriétaires) qui ont jusqu'à 400 lieues carrées de terre, et des compagnies qui en possèdent jusqu'à 700 lieues; il n'est pas mauvais que d'aussi grandes surfaces se subdivisent. La femme est protégée: elle hérite comme les garçons; la recherche de la paternité n'est pas interdite. L'épouse a droit à la moitié des biens gagnés après le mariage. La famille est assez bien constituée; mais, dans les classes élevées, le père passe trop de temps au club. Les enfants s'aiment entre eux, mais s'émancipent de bonne heure: ils sont aussi plus précoces; les jeunes filles se marient souvent à dix-sept ans, et au même âge les garçons occupent parfois des places importantes, qu'on donne tout au plus chez nous aux jeunes gens de vingt-quatre ans. Les mères n'ont pas toujours une assez forte instruction.

Le soir, à huit heures, la place Victoria est illuminée à giorno, et on tire un interminable feu d'artifice, miniature de ceux qu'on voit en Europe.

Après avoir parlé avec l'avocat Lamarca de mille et une choses, je lui dis: «La estancia[2] est dans votre pays la chose principale à visiter, et j'espère que vous trouverez l'occasion de m'en montrer une.» Il appelle un de ses amis, cause un instant avec lui; ils parlent de lettres et de télégrammes et il me dit: «Demain, vous pourrez aller visiter, à quelques lieues d'ici, la stancia de San-Juan, la plus importante de la province de Buenos-Ayres. Elle appartient à un de mes amis, M. Léonard Pereira. Vous prendrez à la station centrale le train de huit heures du matin, et vous descendrez deux heures après à la station de Pereyra; mais auparavant, vous viendrez chez moi chercher la lettre d'introduction. Êtes-vous levé à sept heures?—Oui.»—L'imprudent! il ne savait pas que je tiendrais parole malgré le déluge de la nuit. À sept heures, en effet, par une pluie battante, j'étais à sa porte, mais, sans le renfort du marchand de lait, malgré la sonnerie électrique et le marteau, je ne serais pas parvenu à la faire ouvrir. La lettre était prête, mais il fallait prendre le train de dix heures, et on m'avertissait plaisamment d'avoir à porter une ceinture de sauvetage. La recommandation n'était pas de trop, car il pleut depuis trois mois. À peine sorti de la ville, le train traverse, sur des poutrelles de fer, un long espace entièrement inondé. À la station de Baraccas, je vois une ville composée de maisonnettes de bois toutes surélevées de terre d'un mètre et comme sur pilotis. Les rues sont étroites. Quel dommage que sur cet immense terrain vierge on ne laisse pas, comme dans l'Amérique du Nord, des avenues de 40 mètres et des petits jardins. La santé des habitants y gagnerait et les bébés pourraient jouer devant leur maison, sans courir le risque d'être écrasés par les chars. Ces rues étroites sont maintenant couvertes d'une si haute couche de boue, qu'elles sont impraticables aussi bien aux piétons qu'aux voitures; c'est à peine si les cavaliers osent s'y aventurer. Il ne reste aux piétons que les trottoirs.

République Argentine.—Rancho de Pêcheurs.—Arbre appelé Ambico.

La rivière le Riochuelo laisse pénétrer d'assez beaux navires anglais, qui débarquent ici leurs marchandises pour charger les cuirs et la laine. Nous traversons encore une petite ville, puis nous voilà nel campo, soit en pleine campagne.

La prairie s'étend à perte de vue; pas une colline à l'horizon. Les arbres sont rares, c'est à peine si on voit par-ci par-là quelques eucalyptus. La terre est partout si détrempée, que les pauvres animaux font pitié à voir. Aussi, à tout instant, j'en aperçois jonchant le sol, morts ou mourants. Les bœufs sont écorchés sur place, car la peau en vaut la peine; elle se vend environ 40 fr., mais celle de cheval ne vaut que 6 fr., et on l'abandonne; le mouton, avec sa fourrure de laine, semble mieux résister. L'autruche, avec ses longues jambes et ses plumes moelleuses, allonge curieusement son cou de chameau et semble se moquer de l'eau. Les quelques fermes qu'on rencontre ont des maisons en boue couvertes de chaume; c'est le rancho, et à leur approche on voit la vigne, le mûrier, l'oranger, des champs de blé qui sort de terre, des choux énormes, du maïs coupé, de jeunes fèves, et en général tous les fruits et légumes de l'Europe. Les poules, dindons, canards, oies et porcs y sont en abondance. Le bétail paît dans la prairie naturelle, où poussent le chardon et une herbe graminée. On voit aussi de belles prairies artificielles de sainfoin et de luzerne.

À la station de Quilmes, j'aperçois un tramway appelant les voyageurs avec sa trompette. Cet utile moyen de transport se trouve dans toutes les rues des villes des deux Amériques; je ne savais pas que je l'aurais trouvé à la campagne. Cela explique comment on peut, de plusieurs lieues à la ronde, porter les nombreux bidons de lait qu'on voit dans tous les trains. Par-ci par-là je remarque les gardiens de bétail, trottant à la ronde, couverts d'un vêtement jaune ciré comme celui des marins; et presque sur chaque poteau du télégraphe, le ornero, profitant de la pluie, construit son magnifique nid de boue, que des employés démolissent parce qu'il interrompt la transmission des dépêches.

Enfin, à midi, je descends à la station de Pereyra, et je demande au chef de gare s'il n'y a pas là une voiture pour moi; je vois qu'il a de la peine à s'exprimer en castillan et je comprends bien vite que j'ai affaire à un Anglais. Tous les employés de la ligne sont des enfants d'Albion. Il me montre trois chevaux et appelle un grand gaillard botté portant pantalon à la zouave et lui dit: «Voici le monsieur que vous attendez.»

J'enfourche un cheval, et nous voilà galopant et trottant dans la boue, à travers les chemins transformés en rivière, et mieux encore sur les prairies qui les bordent.

Après une demi-heure nous entrons dans un bois d'eucalyptus, nous traversons un superbe parc et arrivons à la maison du propriétaire. Il n'est pas là, mais une lettre, al Señor Ruffino administrador, fait que je suis le bienvenu. Nous ne vous attendions pas par un tel déluge, me dit-il. El tiempo es moeda, répondis-je; si j'attends le beau temps, je pourrais attendre longtemps, car il n'a pas paru depuis trois mois. On me prépare aussitôt un déjeuner confortable, et pendant ce temps j'interroge les deux Ruffino, car ils sont deux frères, depuis quinze ans attachés à la ferme. Leur bisaïeul était Gênois; un des frères a le bras droit coupé. Est-ce le fruit de vos révolutions? lui dis-je.—Non, j'ai reçu un coup de fusil d'un voleur d'animaux.—L'a-t-on attrapé?—Non, il s'est sauvé avec sa bande.

La estancia de San-Juan comprend environ 15,000 hectares, nourrissant 1,000 chevaux, 8,000 bœufs et vaches, 20,000 moutons et 2,000 autruches. Le cheval du pays ne donne aucun profit. Les estancieros le vendent au saladero de 20 à 40 fr., car c'est tout ce qu'on en peut extraire en graisse et en huile. À San-Juan on préfère le laisser mourir surplace; mais on entretient des étalons pour des chevaux de race.

L'autruche aussi ne rapporte presque rien. On néglige la plume et la chair, et on ne mange que les œufs. On en prend l'estomac, qui se vend 5 fr. pour la pepsine. La race américaine est inférieure, comme volume et comme ornement de plumes, à la race d'Afrique. Les mœurs de cet animal, autant que me l'explique le señor Ruffino, sont au moins curieuses: ils s'organisent par tropillas: deux mâles et six à sept femelles: gare aux autres mâles qui voudraient s'adjoindre; ils seraient poursuivis et tués par les deux pachas. Un des mâles construit le nid dans lequel les femelles pondent tous leurs œufs, de dix à douze chacune; puis l'autre mâle les couve durant quarante jours; mais, comme il ne peut en couvrir qu'une partie, les autres pourrissent. C'est comme si l'homme voulait se mêler de faire la nourrice! je crois que si les mâles étaient moins galants et laissaient faire les femelles, elles se tireraient mieux d'affaire. À chacun son métier.

Lorsque le premier poussin paraît, le mâle pique les œufs et y dépose des mouches pour les nouveau-nés. Si l'on touche au nid, le mâle détruit tout, et s'en va ailleurs former un nid nouveau; en sorte que toucher un seul œuf c'est détruire tout un nid.

C'est au printemps (septembre-octobre dans cette hémisphère) que pondent ordinairement les femelles. L'autruche se nourrit d'herbe et en consomme presque autant que le cheval.

Pour les bœufs, M. Pereyra s'applique à l'amélioration de la race; il ne vend pas ses produits au saladero, mais les porte au marché de Buenos-Ayres. Les bœufs de trois ans sont vendus au prix de 250 fr. environ; il vend les taureaux pour la reproduction à des prix plus forts, et jusqu'à 1,500 fr., selon la race. Il vend de 800 à 1,000 bœufs chaque année pour le marché, de 3 à 4,000 moutons de 18 mois à 2 ans, au prix de 10 à 16 fr., selon la qualité. Les moutons produisent une moyenne annuelle de laine mérinos d'environ 3 à 4,000 arrobas, au prix, de 20 fr. l'arroba; l'arroba équivaut ici à 11 kilogrammes environ.

On calcule qu'une cuadra quadrata, un peu plus d'un hectare et demi, soit 16,900mc, peut nourrir 5 bœufs ou bien 12 moutons; or, comme le bœuf vaut 40 fr. et le mouton 10 fr., l'élevage du bœuf est plus productif; toutefois, on tient ensemble moutons et bœufs. Ce qui rapporte encore plus, c'est l'agriculture. On loue pour cela le terrain à raison de 80 fr. la cuadra, ce qui revient à environ 50 fr. l'hectare.

Le locataire y sème le maïs, qu'il vend à raison de 10 fr. les 100 kilos; il l'avait vendu 16 fr. il y a 2 ans et en avait exporté pour 10,000,000 de fr., mais l'an dernier il en a produit pour un tiers de plus, et comme la demande n'a pas augmenté en Europe, le prix a baissé d'autant.

Le personnel de la estancia San-Juan se compose de 50 ouvriers italiens, français et belges; j'y trouve même un berger de la Briga, dans les Alpes-Maritimes. Le salaire est de 80 fr. par mois, plus la nourriture. Une partie des ouvriers sont mariés. La paroisse est fort éloignée; donc pas d'exercice religieux, et ceux qui ont le dimanche libre le passent au cabaret. Pour les mariages et les baptêmes on va à l'église, mais on ignore ce que c'est que la dernière communion; car, en cas de maladie, le pauvre n'a pas 30 à 60 fr. pour payer la voiture qui devrait aller au loin chercher le prêtre; néanmoins, le señor Ruffino m'affirme que ses ouvriers sont de bonnes gens, et qu'il n'a point de coffre-fort ici; il ajoute même qu'il peut confier à chacun de ses gens une somme quelconque pour la porter n'importe où, et qu'il la remettra fidèlement à destination.

Quant au prix de la terre dans ces parages, elle est fort chère et vaut 200 patacones (1,000 fr.) la cuadra de 16,900 mètres carrés, soit environ 600 fr. l'hectare. Ce prix n'est que pour la terre d'agriculture assez élevée pour ne pas craindre les inondations. Cette même terre qui se vend maintenant si cher a été donnée, ou vendue 0 fr. 75 l'hectare. La estancia contient encore 50 cuadras de prairies artificielles: luzerne et sainfoin, et on va les porter à 100 cuadras. La partie réservée à l'agriculture est d'environ une demi-lieue carrée.

Après le déjeuner nous montons en voiture et parcourons le parc. Il comprend plusieurs hectares; ici des bois, là des jardins, plus loin un lac avec des cygnes d'Australie et plusieurs espèces de canards. Je vois les auraucarias brasilienses, les poivriers, les cèdres du Liban, les magnolias, les mimosas, les palmiers, les ligustrums, les dathuras, les grenadiers, les bambous, les lauriers thyms, le tabac, l'abothylum; et dans deux petites serres, le caféier, les arecas, les bégonias, les azaléas et autres plantes des tropiques; il me semble être dans un de nos jardins à Nice, quoique le climat soit ici un peu plus chaud. Par une longue avenue d'eucalyptus le parc aboutit à une station de chemin de fer, particulière à la propriété; 20 ouvriers sont occupés à l'entretien du parc.

Le Señor Ruffino me conduit aux animaux de reproduction. Parmi les taureaux, il m'en fait remarquer un énorme venu d'Écosse; son museau ressemble à celui d'un mouton et le poil est laineux; de son corps pend jusqu'à terre une longue peau de graisse; il a coûté 5,000 fr. Un autre plus grand, venu de Bute (Écosse), a coûté 7,000 fr.; mais les taureaux de race produits par eux sont vendus par le propriétaire 1,500 fr., en sorte qu'il est bientôt couvert de ses frais. Dans la cour est suspendu un lazo, je demande à le voir manœuvrer; il a environ 25 mètres de long: un grand berger des Alpes lombardes le prend, le fait tournoyer et le lance contre un jeune bœuf qui cherche à fuir: il est pris aux cornes et ramené en un instant. À la guerre contre les Espagnols, et dernièrement à la guerre du Paraguay, on a vu les Gauchos manœuvrer habilement cette arme et désarçonner les cavaliers; mais ceux-ci savaient en dernier lieu couper le lazo avec leur couteau effilé. Les bollas avaient aussi été employées dans cette guerre. Cet instrument dangereux consiste en trois balles de plomb, de la grosseur d'un œuf, attachées à trois lanières de 70 centimètres réunies par le bout: le gaucho prend en main la plus petite boule, et, faisant tournoyer les deux autres, les lance contre les jambes du cheval à une grande distance; les boules tournent autour des jambes, les enlacent avec les lanières et rendent la marche impossible; le cavalier à son tour s'était habitué à se retourner lestement et à couper, de la lame effilée de son sabre, d'un seul coup, les dangereuses lanières. Je demande à ce Lombard s'il est ici depuis longtemps et s'il y a sa famille.—Je suis ici depuis cinq ans, mais ma femme est restée en Italie.—Fais-la donc venir, lui dit Ruffino, elle te gagnera comme nourrice 200 fr. par mois. Ce bonhomme venait de déposer deux gros seaux de lait; je le goûte, il est délicieux; le vendez-vous?—Non, dit Ruffino, nous avons essayé, et voici encore les bidons qui le portaient à la ville et les machines à faire le beurre et le fromage, mais nous avons trouvé que, pour notre but, qui est l'amélioration de la race, il est préférable de laisser le lait aux veaux.

Au compartiment des chevaux, je remarque de superbes étalons anglais, allemands, andalous. Le même hangar abrite les moutons; les plus beaux sont ceux de Rambouillet; je vois aussi de très beaux mérinos d'Angleterre et d'Allemagne; on les nourrit avec du foin, du maïs cuit et du son.

Le jardinier est Français et son aide est Belge; je suis venu ici, dit-il, il y a vingt ans, avec mon père; on nous avait placés dans une colonie à l'intérieur, mais nous y étions tracassés par les Indiens; je vins donc travailler à Buenos-Ayres, d'où je suis passé ici; nous étions douze enfants, je n'ai plus qu'un frère vivant; la mort nous dévore tous.

Mais le jour baisse et je rentre écrire ces lignes. Après un dîner assaisonné de vin de Mendoza et de Xérès, je trouve doux le repos de la nuit. M. Pereyra est président de la Société d'agriculture, il commence par pratiquer ce qu'il veut enseigner à son pays. L'enseignement par l'exemple est de tous le meilleur! Qu'il reçoive ici mes félicitations et ma reconnaissance pour la bonté avec laquelle il a mis à ma disposition ses serviteurs et sa maison.[Table des matières]

CHAPITRE X

Retour à Buenos-Ayres. — La nouvelle capitale de la Plata. — Les banques. — Le Musée. — Départ pour Rosario. — Navigation intérieure. — San-Nicolas. — Le pingoin. — La guerre du Paraguay. — Rosario. — San-Juan. — Mendoza et la viticulture. — Inondation dans l'est, sécheresse dans l'ouest. — Un elevator. — Un Allemand colonisateur.

Le soir j'avais dit au domestique: Tu m'éveilleras demain matin à cinq heures, car j'ai à écrire.—Bueno, Señor. Or, à six heures, le silence n'était encore interrompu que par le chant des coqs et la pluie diluvienne. Après une heure de travail je vois que le moment de s'acheminer à la gare est arrivé, car elle est assez éloignée, et le train part à huit heures; mais, à mon grand étonnement, je constate que la porte est fermée à clef, et que, seul habitant de la maison, j'y suis prisonnier. J'ouvre des fenêtres aux quatre points cardinaux et j'appelle de toute la force de mes poumons: silence complet. Je passe sur une terrasse, mais les briques glissantes me font faire la culbute, et, pour me débourber, je frappe fortement des mains; ce fut mon salut. Deux chiens ont entendu le bruit et aboyent si fort que le domestique paraît. Viens donc m'ouvrir et mets-moi vite en voiture, car j'ai affaire à Buenos-Ayres et je ne puis manquer le train. Ce brave homme, un peu confus, fait des prodiges d'activité, et en quelques minutes il m'a brossé, servi le café et mis en voiture. Une demi-heure après, j'étais à la station, où le chef de gare me sert gentiment une tasse de café qu'apporte sa fillette. Est-ce le changement de pays ou de climat qui donne ici tant d'amabilité à la froide nature anglaise? Il ne s'arrête pas là, mais il répond à mes questions et me fournit des détails sur la nouvelle ville de la Plata qu'on est en train de construire pour servir de capitale à la province de Buenos-Ayres. Jusqu'à ces derniers temps Buenos-Ayres était capitale de la province et de la fédération, et s'en prévalait pour imposer sa volonté aux autres États; mais, en 1880, lors de la dernière élection présidentielle, les autres États conspirèrent, cernèrent la ville et l'assiégèrent durant un mois. Après avoir perdu environ 3,000 hommes de part et d'autre en divers faits d'armes, la ville se rendit, et il fut stipulé qu'elle serait désormais la capitale de la Confédération, qu'à cet effet tout pouvoir de police et autre dans la ville appartiendrait au pouvoir fédéral, et que la Province aurait à se construire une nouvelle ville et à y transporter ses autorités. Tuer 3,000 hommes pour obtenir ce résultat dans un pays qui a tant besoin de bras, c'est peu sage! Mais cette ardeur à guerroyer s'explique par le grand nombre d'individus qui, fuyant le travail, préfèrent vivre de la politique, en attendant la récompense du parti vainqueur. Soumettre ces gens-là au travail serait délivrer le pays de sa plus grande plaie.

La nouvelle ville de la Plata sera assez éloignée de la mer et du fleuve, le terrain étant trop bas à la côte; mais on projette un canal depuis Encenada, située à 12 milles à l'entrée du fleuve. La ville est tracée, les rues sont larges de 20 à 40 mètres, et le terrain s'y vend de 1 à 3 fr. le mètre carré, selon qu'il est plus ou moins central. Beaucoup de spéculateurs l'accaparent et feront probablement de belles fortunes.

Enfin le train arrive avec une demi-heure de retard: c'est assez habituel, ici. Les plaisants traduisent le terme espagnol ferro-carril par le mot ferro-charrette; la vitesse en effet n'est pas grande (20 kilomètres à l'heure). J'ai encore une fois, le long de la route, le triste spectacle d'animaux morts et mourants; on dit que la perte s'élève déjà à plusieurs millions de têtes, et tous les jeunes agneaux sont perdus. Le dernier recensement donnait les chiffres suivants pour le bétail vivant sur les terres de la République: 2,000,000 de chevaux, 6,000,000 de bœufs et 80,000,000 de moutons.

À dix heures je descends à Buenos-Ayres, où ma première visite est à London and River Plate Bank, pour regarnir ma bourse. N'est-il pas regrettable que, dans une ville qui renferme 40,000 Français, faute de banque française, il faille avoir recours à une banque anglaise[3]? Et pourtant il y a au moins 15,000,000 de francs de dépôts d'argent français dans les diverses banques de la ville, et les Italiens, qui ont établi ici une banque avec un capital ne dépassant pas 5,000,000 de francs, font d'excellentes affaires. Quelques établissements financiers français ont bien envoyé des éclaireurs étudier la situation, mais c'étaient des hommes de bourse, et voyant que les transactions de bourse avaient ici peu d'importance, ils ont jugé que la place ne méritait pas une succursale. Or, les opérations de bourse ne sont pas le seul aliment aux banques, ni le meilleur: le commerce et l'industrie devraient mieux attirer leur attention. Les banques nationale et provinciale ici attirent des dépôts considérables, pour lesquels elles donnent un intérêt de 2 à 3%, et elles prêtent ce même argent à 7% l'an, réalisant ainsi des millions de bénéfices. Le terme du prêt est d'un an, amortissable par quart, chaque trois mois. Contrairement aux usages financiers, ces banques ont un privilège sur l'hypothèque, mais elles sont obligées de fournir tout renseignement sur le montant des prêts, aux personnes qui en font la demande.

De la banque je passe au musée; il est fermé les jours de pluie, mais on veut bien faire exception pour l'étranger. Les collections ne sont pas grandes; toutefois les amateurs peuvent voir ici un grand nombre de squelettes fossiles d'animaux antédiluviens et spécialement de cryptodons avec leur énorme carapace. Une d'elles, celle du panocthus, a 2m20 de longueur, avec une queue de 1m20. Les quatre espèces de cet animal, l'asper, l'élongatus, le lœvis, le clavipes, sont représentées encore par les os fossiles de leur bassin. Dans les fossiles on voit aussi un tigre indigène, un scelidotherium leptocephalum à longue tête et herbivore, un mœgatherium, un panochtus tuberculatus et plusieurs tatous. Dans la collection des animaux indigènes, je remarque une espèce d'écureuil volant, la biscacia, espèce de lapin; le petit lièvre de Patagonie, la lionne, les quatre espèces d'onzas ou chats tigres; l'aguarra agnossou du Paraguay, qui tient du loup et du renard; diverses espèces de singes, et le tapir du grand chaco, dit ici la grand bestia, qui tient du sanglier et du cerf. Parmi les oiseaux je distingue diverses espèces de perroquets, le condor et quelques beaux vautours des Cordillières. Les minéraux consistent surtout en spécimens de cuivre de la province de Salta, mais trop pauvres pour mériter l'exploitation. On peut remarquer encore de beaux tableaux en nacre représentant la prise de Mexico par les Espagnols, et la défense héroïque des Indiens ses habitants; et enfin las bollas ou le boleador, qui a tué le général Pax. J'ai déjà dit en quoi consiste cet instrument dangereux.

À trois heures j'étais à la station du chemin de fer, en route pour Rosario. Je trouve M. Wagner, notre consul, qui, ne m'ayant pas rencontré à l'hôtel, était venu me rejoindre au départ pour me remettre quelques notes et adresses.

En attendant le départ, nous causons sur la singulière situation faite aux enfants de Français nés ici. D'une part la loi argentine les déclare enfants du pays, et d'autre part la loi française les considère comme Français et les astreint au service militaire; le résultat est que, pour ne pas servir deux pays, ils restent Argentins. Dans la campagne il arrive même souvent qu'ils aiment à se dire Argentins pour éviter le nom de gringo, épithète de mépris qu'on donne ici à l'étranger. Mais si la loi argentine déclare Argentin tout fils d'étranger né dans le pays, il n'en est pas de même de l'étranger arrivé ici; il conserve sa nationalité, et à 21 ans il devra tout quitter pour retourner en France faire son service militaire; pendant ce temps sa place, parfois péniblement gagnée, sera prise par un autre et le plus souvent par un Anglais ou un Allemand, et à son retour il aura à se refaire une situation. La fondation de maisons solides à l'étranger est impossible dans ces conditions.

On objecte qu'exonérer du service militaire le Français vivant à l'étranger serait une prime à l'émigration: soit, mais où serait le mal? Est-ce que le Français qui s'astreint à vivre loin de son pays ne lui rend pas d'assez grands services par les débouchés qu'il ouvre au travail national?

Les quelques centaines de jeunes gens que, par un amour insensé de l'égalité, vous rappelez tous les ans des quatre coins du globe, ne grossiront pas beaucoup votre armée; mais, par contre, leur travail interrompu, leur situation compromise font perdre d'incalculables richesses au commerce et à l'industrie nationale. Les Allemands mêmes, si intraitables en fait de service militaire, exonèrent de cette charge leurs sujets chefs de maisons établis à l'étranger.

Mais déjà le sifflet a annoncé le départ et nous voici en route.

Le train remonte la rive droite de la Plata, passe devant le parc de la Recolleta, longe la vaste et récente construction des prisons, et, trois heures après, il atteint la station de Campana, au bord du Parana, un des affluents de la Plata. Là, nous montons sur le Parana, navire à hélice de 600 tonneaux; il appartient à la Compagnie des Chargeurs Réunis du Havre, et est destiné aux voyages entre Buenos-Ayres et Bahia Blanca sur la côte du sud. Il sort tout neuf des chantiers de Glascow et vient d'arriver du Havre. N'est-il pas regrettable que nous en soyons encore à faire construire nos navires en Angleterre, même après la prime à l'armement! Nos armateurs ne feraient-ils pas mieux, par un sentiment patriotique, de s'entendre pour créer un chantier modèle, qui aurait assez de travail pour atteindre les prix des constructeurs anglais? D'autres nations demanderaient à leur tour des navires à ces chantiers, et l'on ne serait pas tributaires de l'étranger dans cette importante industrie.

Après la manœuvre du départ, le capitaine laisse la direction du navire à deux pilotes, toujours habiles à éviter les bancs de sable, et durant le dîner il nous raconte son heureux voyage du Havre ici, exécuté directement en vingt-cinq jours.

La Compagnie Navarello, de Gênes, vient d'acquérir le Sterling Castle, qu'elle a baptisé le Sud-America. Ce navire, sorti des chantiers de Glascow, jauge 6,500 tonnes; il a 135 mètres de long et une force de 8,599 chevaux effectifs; il file 18 nœuds et franchit en quinze jours la distance de Buenos-Ayres à Gênes. Les Chargeurs Réunis ont maintenant 5 navires en construction, qui pourront filer 21 nœuds; ils sont destinés à la navigation dans le Parana et l'Uruguay; le fret en vaut encore la peine: il se paye 35 et 40 fr. la tonne entre Corrientes et Buenos-Ayres, et même entre Santa-Fé, Rosario et Buenos-Ayres, pour une distance de 40 à 80 lieues, pendant que pour les voyages d'outre-mer la concurrence a fait baisser le fret à 12 et 15 fr. la tonne pour un parcours de 2,000 lieues. Sur ce prix, il faut souvent encore envoyer les marchandises à Lille ou à Tourcoing, ou ailleurs. M. Matthey, agent de la Compagnie des Transports maritimes, vient de me dire que, pour ne pas avilir davantage le fret, il vient d'envoyer sur lest, à Marseille, le grand navire la France.

Les Chargeurs Réunis ne sont pas les seuls à voir les bénéfices qu'ils peuvent recueillir de la navigation fluviale en ces contrées: on dit que les Allemands construisent à leur tour 3 bateaux dans le même but, et que déjà le planteur et l'éleveur de ces provinces se réjouissent en pensant que bientôt la concurrence leur permettra de faire porter à bas prix leur blé, leur maïs, leur sucre et leurs bestiaux.

Pendant que nous causons navigation, à côté de nous quelques jeunes Argentins font grand vacarme à propos de questions religieuses; il me semble comprendre qu'il s'agit des couvents: ils sont aux prises avec un jeune Génois qui se passionne et sort souvent des limites de la discussion courtoise; à la fin, au désespoir de ne pouvoir convaincre ses adversaires, il se démonte et part en protestant qu'il voudrait étrangler le dernier des papes avec les boyaux du dernier des moines! Pauvre insensé! combien comme lui sont dupes de doctrines habilement présentées pour séduire la jeunesse sans expérience? Je préfère m'entretenir avec un Alsacien, qui s'occupe en ce moment, à Corrientes, de la plantation de la canne à sucre. Il est sans capital, mais associé au gouverneur du pays, qui fournit l'argent nécessaire avec partage des bénéfices. Il emploie environ 200 Indiens, auxquels il donne un salaire de 40 fr. par mois. De plus, le gouverneur y fait quelquefois travailler les 50 soldats à sa disposition 23 hectares sont déjà plantés, et bientôt on en aura 100. L'usine est en construction. Il compte que chaque hectare lui donnera 30 à 40 tonnes de cannes, au rendement de 6%. Sur ce, dix heures sonnent et je grimpe dans ma couchette pour le repos de la nuit.

Le lendemain, à sept heures, le soleil se lève radieux. Avec quel plaisir on le salue lorsqu'on le revoit après une longue absence! À huit heures et demie, nous arrivons à San-Nicolas. Cette jeune ville, perchée sur une petite élévation de la rive droite du Parana, compte environ 10,000 habitants. Plusieurs navires sont en chargement, entre autres le Frigorifique et un navire anglais chargent des viandes pour l'Europe. Le premier la conserve par le froid, produit au moyen de l'évaporation par l'éther; le second, par le froid produit par l'irradiation de l'air comprimé, système australien plus économique.

Pendant que le Parana décharge les marchandises à destination de San-Nicolas, je parcours la ville. Les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée couvert en terrasse; les rues se coupent à angle droit, mais elles sont étroites; la place, plantée d'arbres, a son plus bel ornement dans la vaste église de style roman avec superbe coupole. J'aurais voulu visiter le collège que les Pères de dom Bosco dirigent dans cette ville; mais, d'une part, la boue rend la circulation impossible, et, d'autre part, le sifflet de la machine me rappelle à bord. À dix heures, l'hélice recommence à tourner, et tout en remontant la rivière, je me promène à bord avec un Argentin complaisant qui veut bien me parler de son pays. À propos des qualités de terre, il me développe une longue théorie sur le pasto fuerte, herbe dure qui convient aux chevaux, aux bœufs, et sur les pâturages tendres appropriés aux brebis; il me répète le mot du pays: el pato de la vaca hace el terren: «le pied de la vache forme le terrain.» Il m'apprend que le blé, à Santa-Fé, donne de 12 à 15 pour un, mais il donne le 20 à Rosario, et, à propos de mesure et de prix, il me nomme tant de mesures et de monnaies argentines et boliviennes que c'est à s'y perdre. Comme je déplore devant, lui l'absence d'un système métrique adopté par le monde entier, il me dit que ce système a été introduit par la République, mais qu'il faudra encore longtemps avant qu'on ait quitté la routine des anciennes mesures. Il s'en va à l'Assomption, capitale, du Paraguay, qu'il atteindra d'ici en cinq jours de navigation.

Ce malheureux pays, après avoir essuyé la tyrannie de Francia et de Lopez, fut lancé par ce dernier dans la guerre insensée avec le Brésil. Cette guerre, qui a presque ruiné le vainqueur, a détruit le vaincu: 100,000 Paraguiens ont péri, et, après la conclusion de la paix, le pays ne contenait plus que 10,000 hommes, un homme pour 16 femmes. Il se repeuple maintenant sous l'administration réparatrice du président Cavaliero, qui a un Français pour ministre des affaires étrangères. Le capitaine, qui se repose de nouveau sur ses pilotes, me parle de la chasse du pingouin, qui se fait sur les côtes de la Patagonie. Cet oiseau, assez stupide pour se laisser tuer à coups de bâton, donne beaucoup d'huile, et on le chasse durant six mois; mais il faut attendre sur place les autres six mois pour compléter la cargaison. Quelques-uns de ses amis y ont fait naufrage dernièrement. Jetés sur une île, ils ont réussi à gagner la côte, mais pour y servir de pâture aux indigènes.

À deux heures, le navire stoppe à Rosario. C'est la deuxième ville de la République; elle a 40,000 habitants. Ses rues ont environ 10 mètres de large; les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée couvert en terrasse; les patio ou cours intérieures sont garnies d'arbres et de plantes. Dans celle de l'Hôtel Universel, où je descends, je remarque un superbe araucaria et un beau magnolia. L'église est en reconstruction; on l'agrandit et on lui donne une coupole. Elle est la seule paroisse pour 40,000 âmes. Les protestants ont leur chapelle. Sur la place, on vient de poser un beau monument en marbre blanc de Carrare; sur une colonne corinthienne se tient debout la statue de la République argentine, et aux quatre angles, au bas de la colonne, on voit les deux généraux et les deux juristes fondateurs de l'indépendance.

Le téléphone enlace la ville comme dans une toile d'araignée, pendant que beaucoup de nos cités de France ne le connaissent encore que par les journaux.

Notre consul, dans la capitale, m'avait remis une carte pour M. Bernard, notre vice-consul ici, et M. Benausse, à Montevideo, m'avait donné une lettre pour son correspondant, M. Couziers. Ces messieurs n'étaient pas chez eux, mais le soir, ils ont l'obligeance de venir passer la soirée chez moi, à l'hôtel. J'avais l'intention de poursuivre mon chemin dans l'intérieur et de gagner le Chili à travers la Cordillera de los Andes. Les correspondances de la Plata insérées dans l'Économiste français m'avaient fait croire que le chemin de fer était ouvert jusqu'à Mendoza, au pied des Andes; le renseignement était faux. Le chemin de fer andin s'arrête à San-Luiz, et il faudra encore plusieurs mois pour qu'il soit achevé jusqu'à Mendoza. D'autre part, il y a un horaire différent pour chaque jour de la semaine, et les trains s'arrêtent le soir pour repartir le lendemain. Sur plusieurs lignes, pas de train le mardi.

Les Argentins disent: El martes y el viernes no te casar, no t'embarcar. «Ne te marie pas et ne te mets pas en voyage le vendredi ni le mardi.» Le préjugé contre le mardi est encore plus fort que contre le vendredi! Double preuve de la sottise humaine!

M. Couziers, qui a habité longtemps San-Luiz, m'affirme que le courrier du Chili passe les Andes, même en hiver, et, quoique de temps en temps quelque piéton y reste sous la neige, il croit que je peux m'aventurer. Mais M. Bernard a fait lui-même ce voyage: parti d'ici pour atteindre Lima du Pérou à travers la Bolivie, il est revenu du Chili par la Cordillera dans un voyage qui lui a pris près de deux ans. Or, c'était la fin de l'hiver lorsqu'il repassa la Cordillera, et il dut faire la route à pied, conduisant sa mule par la bride, sur la neige glissante. De plus, comme la neige se ramollissait pendant le jour, menaçant de l'engloutir, il ne pouvait voyager que la nuit. Il m'assure que ces montagnes, dépourvues de toute végétation, sont loin de présenter l'aspect pittoresque de nos Alpes. Je ne suis pas si amateur d'aventures pour risquer ma vie sans nécessité, et des deux interlocuteurs je me rends plus volontiers à celui qui ne rapporte pas des dit-on, mais parle d'expérience. Je renonce donc à passer la Cordillera, et, rebroussant chemin, j'irai prendre à Montevideo le navire de la Pacific Steam Cie, la seule qui a un service périodique pour le Chili à travers le détroit de Magellan.

M. Bernard m'apprend qu'il y a 1,000 Français à Rosario et 3,000 dans la province qui a pour capitale Santa-Fé. Ils sont presque tous Basques ou Béarnais. La ressource principale est toujours l'élevage du bétail, la terre vaut environ 100,000 fr. la lieue carrée, soit les 2,500 hectares, dans les environs de Rosario, ce qui fait 40 fr. l'hectare; plus loin, on l'obtient à 15,000 fr. la lieue carrée. Plusieurs, au lieu de l'acheter, la louent: le prix de location représente le 6 à 7% du capital.

On a installé de nombreuses colonies dans cette province: ce sont ordinairement des Italiens, des Allemands, des Suisses, voir même des Russes. On donne au colon le passage gratuit, une certaine quantité de terre, les animaux et les instruments aratoires; mais il doit construire sa maison de terre, s'il ne veut vivre au bel air, et prendre a crédit chez l'almacen (magasin). Or, il se plaint que l'almacen, par son usure, lui prend tout le bénéfice, et celui-ci, à son tour, dit qu'il se ruine, parce que plusieurs colons ne peuvent le payer. Toutefois, si le colon est énergique et persévérant, après les dures épreuves des premières années, si la terre qu'il a reçue est bonne, elle le dédommage de ses fatigues par d'abondantes récoltes.