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À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 / Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. cover

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 / Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Chapter 18: CHAPITRE XV
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About This Book

The narrative recounts an extended circumnavigation focused on southern-hemisphere lands and adjacent regions, combining detailed itineraries and practical advice with on-the-ground reporting. It alternates route proposals and ticket-cost comparisons with descriptions of ports, landscapes, local industries, and everyday customs; it discusses economic conditions and migration patterns and offers preparation tips such as learning basic local languages and securing letters of introduction. Descriptive episodes portray markets, craftwork, and social encounters, and the material is arranged into volumes that treat successive geographic sectors.

Détroit de Magellan.

24 juillet.—À cinq heures du matin le navire stoppe à l'entrée du détroit de Magellan: il attend le jour pour voir sa route. Au lever du soleil, scène magnifique. Nous avons à droite la côte de la Patagonie, sur laquelle se dessinent quelques montagnes, et à gauche la Terre de feu, plus plate; l'une et l'autre sont couvertes de neige et de glace. Sur le pont le thermomètre est à zéro. Le jeune couple marseillais continue à nous donner son vaudeville. À table, il est fort embarrassé pour demander les plats; il ne connaît pas l'anglais. Souvent, à la suite des méprises, il témoigne son étonnement à la marseillaise par des phrases provençales. Une jeune Chilienne nous fait de la bonne musique et accompagne son frère à voix de ténor.

Vers cinq heures du soir, nous arrivons à Punta-Arena; deux fusées sont lancées pour annoncer l'arrivée, et appeler les agents et les autorités. Plusieurs Patagons montent à bord et étalent leurs peaux de huanacos, de loutre et d'autruche. Les prix qu'ils demandent sont supérieurs à ceux de Buenos-Ayres.

La petite ville de Punta-Arena étale au bord de la mer ses maisonnettes de bois occupées par 3,000 habitants. Les environs sont des forêts blanchies par la neige. Bientôt le phare allume son feu, et à sept heures le navire lève l'ancre, marchant lentement et avec précaution dans le détroit, par une nuit obscure.

25 juillet.—Le jour n'arrive qu'à huit heures et éclaire une magnifique scène d'hiver. Le détroit n'a en cette partie qu'environ 2 kilomètres de large; à droite et à gauche des collines et des montagnes couvertes de neige, les vallées sont occupées par des glaciers. Par-ci par-là, des phoques au teint roux ou noir lèvent leur tête et regardent avec curiosité. La neige tombe, il fait froid: la navigation continue à être calme, même après la sortie du détroit.

26 juillet.—La mer a été en tempête toute la nuit et continue à faire danser le navire: le soleil paraît par intervalles; nous marchons droit au nord, longeant les côtes montagneuses du Chili, que nous apercevons dans la brume. Plus tard nous passons devant 4 rochers noirs qu'on a baptisés les 4 évangélistes.

Vendredi 27.—Vent favorable, nous filons 14 nœuds; le roulis est fort, on a peine à se tenir debout. Une dame anglaise, pour mieux jouir du balancement, se fait hisser au moyen d'une poulie au haut du grand mât; on la regarde avec des jumelles.

28.—Le capitaine tire à balle sur les goélands et les mouettes; elles ont ici un plumage de couleur blanche et noire. Exercice cruel! d'autres s'essayent, mais le commandant seul est assez bon tireur pour les saisir au vol, malgré le roulis. Nous sommes en face de l'île de Mocha, couverte d'un tapis vert et de forêts. Cette nuit, nous arriverons à Coronel, où je descendrai pour visiter Lota et atteindre Santiago par voie de terre.[Table des matières]

CHAPITRE XIII

Le Chili.

Situation. — Configuration. — Surface. — Population. — Revenu. — Dépense. — Importation. — Exportation. — Armée. — Marine. — Instruction publique. — Chemins de fer. — Guano. — Minerai. — Histoire. — Constitution. — La guerre avec le Pérou et la Bolivie. — Débarquement à Coronel. — Les Basques. — De Coronel à Lota. — Les ranchos. — Types. — Lutte à cheval. — Lota. — Les mines de charbon. — La fonderie de cuivre. — La verrerie. — Le parc Cuscino. — La population ouvrière. — Retour à Coronel. — La fonderie Schwaga. — Les mines de charbon au Maule. — Un fou. — Départ pour Concepcion.

Le Chili, situé entre le 25° et le 54° latitude sud, comprend le territoire long et étroit, entre la Cordillera de los Andes et le Pacifique, y compris la plus grande partie du détroit de Magellan, de la Terre de feu et de l'archipel de Chiloë. Sa longueur dépasse donc les 1,500 lieues, mais sa largeur atteint à peine 50 lieues. Sa surface est de 535,000 kilomètres carrés, soit 5,000 kilomètres carrés plus grande que la France; mais sa population n'est que de 2,250,000 habitants.

Des statistiques qu'a eu la bonté de m'envoyer M. Cuadra, ministre des finances, je relève que le budget, en 1882, a eu une entrée de 42,017,033 pesos ou piastres (le peso vaut 5 fr.; mais, par suite du cours forcé du papier monnaie, il ne vaut actuellement que 3 fr. 70), qui se décomposent ainsi:

Douanes 29,080,210
Trésorerie 5,681.749
Poste 378,478
Chemins de fer 5,026,771
Entrées extraordinaires 1,849,825

avec augmentation de 3,672,488 sur 1881.

Les dépenses ordinaires et extraordinaires pour 1882 se sont élevées à 41,620,137 pesos, laissant un excédant de recette de 396,896 pesos. Dans les dépenses, je remarque l'affectation de 1,000,000 de piastres, pour retirer le papier monnaie, et 248,000 pour intérêt de la dette. M. le ministre a aussi eu la bonté de me donner la statistique de la douane, où je relève que le mouvement commercial, en 1882, a atteint le chiffre de 124,873,340 piastres, avec une augmentation de 15,995,177 piastres sur 1881, qui avait déjà dépassé de 21,682,245 le mouvement commercial de 1880, et celui-ci avait dépassé de 21,779,734, celui de 1879. Ces augmentations se sont révélées depuis la guerre avec le Pérou et la Bolivie, puisque l'augmentation de l'année 1879 sur 1880 n'est que de 1,487,109.

Ce mouvement se décompose ainsi:

Importation par mer 51,441,372   53,502,214 p.
par terre 2,060,842  
 
Exportation:  
Produit des mines 56,137,670   71,371,126  
de l'agriculture 11,638,413  
divers 313,083  
Articles nationalisés 997,674  
En transit 1,092,779  
Numéraire 1,191,507  
  ————
Total 124,873,340 p.

Pour l'importation, l'Angleterre vient en tête avec 17,076,031. Puis l'Allemagne, avec 7,610,556, et en troisième lieu la France, avec 6,911,479 pesos.

Pour l'exportation, l'Angleterre, qui exporte presque tous les métaux, reçoit pour 93,293,718 piastres, puis vient la France avec 3,793,707, puis le Pérou avec 3,702,900, les États-Unis avec 3,182,979, et l'Allemagne avec 2,940,636.

Dans l'exportation, le salpêtre figure pour 489,346,345 kilogrammes, de la valeur de 28,698,364 piastres.

L'iode figure pour 263,981 kilogrammes, de la valeur de 3,963,240; le borax de chaux pour 4,311,893 kilogrammes, de la valeur de 862,379 piastres. Les navires employés à ce commerce comprennent ensemble 89,625 tonnes. Parmi les nombreuses compagnies navales, une seule, la Compagnie maritime du Pacifique, est française. En 1882, sont entrés dans les 14 ports du Chili, 7,762 navires, ayant ensemble 6,415,185 tonnes, avec 45,274 passagers, et en sont sortis 7,894 navires avec 6,335,773 tonnes et 41,052 passagers. La marine de guerre compte 15 navires, soit 2 blindés, 1 monitor, 2 corvettes, 2 canonnières, 2 croiseurs, 2 vapeurs, 1 transport et 3 pontons, jaugeant ensemble 15,581 tonnes et portant 2,065 hommes d'équipage. L'armée, qui en temps de paix ne compte que quelques mille hommes, a été portée à 50,000 à l'occasion de la guerre avec le Pérou. Elle se recrute par engagements volontaires; la conscription n'existe pas.

L'instruction publique comprend, pour l'enseignement primaire gratuit, 671 écoles de garçons, 434 de filles, et 87 mixtes fréquentées par 82,257 élèves. L'instruction secondaire gratuite comprend 5 écoles et 15 lycées, fréquentés par 3,460 élèves.

Les chemins de fer atteignent environ 2,000 kilomètres. Presque tous les ports sont reliés avec l'intérieur par un petit embranchement; et une ligne parallèle aux Andes suit la plaine centrale depuis Santiago jusqu'à Angol, et doit se prolonger jusqu'à Valdivia, vers le sud.

La Société d'agriculture, installée depuis 6 ans à Santiago, a beaucoup contribué à faire sortir le pays de sa routine, à abandonner la charrue de bois, et à répandre partout les machines et les méthodes perfectionnées.

Le gouvernement vient de nommer une commission pour étudier et développer l'industrie minière, et a réuni les documents pour former à Valparaiso une Chambre de commerce.

Les dépôts de guano qui restent à exploiter étant trop pauvres pour donner des bénéfices, on propose de les enrichir avec les préparations de salpêtre, qui abonde dans le désert d'Atacama.

On sait que le Chili a été découvert par l'Espagnol Almagro, vers 1535, et que celui-ci, avec son compagnon Pizarro, étaient venus au Pérou, qu'on leur avait peint comme le pays de l'or. Ils y trouvèrent Atahualpa, roi des Incas, qui les reçut sans défiance, mais Almagro et Pizarro le saisirent dans une embuscade et le firent prisonnier. Celui-ci offrit pour son rachat autant d'or que pourrait en contenir sa prison, jusqu'au point où atteindrait le bout de sa main levée; l'offre fut acceptée, et l'or apporté; mais, néanmoins, le malheureux Atahualpa fut immolé. Inutile d'ajouter que Pizarro, Almagro et plusieurs autres chefs d'aventuriers finirent tragiquement en se tuant entre eux.

Le Chili, comme le Pérou et la plupart des colonies sud-américaines, avait été pris au nom des rois d'Espagne, qui le gardèrent environ 300 ans; mais au commencement de ce siècle, les patriotes se soulevèrent de toutes parts, et en 1824 le Chili cessa d'appartenir à l'Espagne, et s'érigea en république indépendante. D'après la Constitution aujourd'hui en vigueur, le gouvernement se compose d'un Président électif, qui choisit ses ministres, et de deux Chambres élues: le Sénat et la Chambre des députés. Sont électeurs les citoyens de 25 ans, ou de 21 ans s'ils sont mariés, et sachant lire et écrire; mais les domestiques sont exclus de la faculté de voter. La liberté d'enseigner, les droits de réunion, d'association et de pétition, sont assurés. Les députés sont élus pour 3 ans, à raison de un pour 20,000 habitants; ils doivent justifier d'un revenu de 500 piastres. Les sénateurs sont élus pour 6 ans directement par les provinces, à raison d'un sénateur par 3 députés. Chaque province élit en outre un sénateur suppléant. Le Sénat se renouvelle par moitié tous les 3 ans. Les provinces sont au nombre de 17. Pour être nommé sénateur, il faut être citoyen, avoir 30 ans révolus, n'avoir jamais été condamné pour délit, et justifier d'une rente de 10,000 fr. La réunion des deux Chambres forme le Congrès. Celui-ci approuve ou rejette les déclarations de guerre proposées par le Président, et dicte les lois qui, en cas de nécessité, restreignent la liberté de la presse et de réunion: ces lois ne peuvent durer plus d'un an.

Les lois sur les finances et les contributions sont réservées à l'initiative de la Chambre des députés; celles sur la réforme de la Constitution sont réservées à l'initiative du Sénat.

Le Sénat approuve ou rejette les candidats à l'épiscopat présentés par le Président.

Chaque année, avant de se séparer, le Congrès nomme une commission Conservadora qui le représente jusqu'à l'ouverture du Congrès suivant.

Le Président doit être né au Chili, et avoir les qualités requises pour être député. Il est élu pour 5 ans par des électeurs nommés directement par le peuple. Ces électeurs sont en nombre triple des députés. Après 5 ans, le Président ne peut être réélu; mais il le peut après une autre période de 5 ans. En prenant possession de sa charge, il prononce le serment ci-après:

«Yo N. N. juro por Dios nuestro Senôr y estos santos Evanjelios, que desempenare fielmente el cargo de Présidente de la Republica, que observaré i protejéré la religion Católica, Apostolica, Romana, que conservaré la integridad e indipendencia de la Republica; i que guardarè i harè guardar la Constitucion, i las lèjes. Asi Dios me ayude, i sea in mi defensa, è si no, me lo demande.»

«Je N. N. jure par Dieu Notre-Seigneur et ses saints évangiles, que je remplirai fidèlement la charge de Président de la République, que j'observerai et protégerai la religion catholique, apostolique et romaine, que je conserverai l'intégrité et l'indépendance de la République, et que je garderai et ferai garder la Constitution et les lois. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et soit ma défense, et sinon, qu'il m'en demande compte.»

Tout citoyen en état de porter les armes est de droit inscrit dans la garde nationale. L'inviolabilité du domicile et de la correspondance épistolaire est garantie, et l'article 132 déclare qu'au Chili il n'y a pas d'esclaves, et que l'esclave qui y arrive devient libre. Il défend aux Chiliens le trafic des esclaves, et rend incapable d'acquérir le droit de citoyen l'étranger qui s'y est livré.

Il est temps maintenant d'ajouter deux mots sur la guerre encore en vigueur entre les États du Pacifique.

En 1878, la Bolivie et le Chili étaient en désaccord, à propos de la propriété d'une partie des terrains du désert d'Atacama. On sait que cet immense, désert s'étend depuis Caldera, sous le 27° latitude sud, jusqu'au 22°. La question prit fin au moyen d'une transaction. Le Chili renonçait à la propriété des terrains contestés, mais comme les minerais nombreux et le guano qui s'y trouvent étaient généralement exploités par des Compagnies chiliennes, la Bolivie s'interdisait la faculté de les imposer à la sortie. En 1879, à la suite d'une importante concession, la Bolivie mit un droit de 50 centimes sur chaque quintal de salpêtre exporté. Le Chili réclama et envoya un navire de guerre sur les lieux. La Bolivie avait, avec le Pérou, un traité d'alliance offensive et défensive, et le Pérou se mit en campagne avec son alliée. La fortune des armes fut favorable aux Chiliens; ils vainquirent par mer et par terre, et réclamèrent, comme rançon de guerre, la propriété de la province de Tarapacà, qui comprend les terrains auparavant contestés, et la plus grande partie du désert d'Atacama. Les alliés refusèrent; mais plusieurs présidents ou prétendants s'élevèrent au Pérou: Calderon, Montero, Caceres, Iglesias, etc., et l'anarchie s'ajoutant à la déroute, ils finirent par mettre le pays dans un triste état. Une dernière bataille sur les hauteurs de Huamachuco, gagnée par les Chiliens sur les troupes de Caceres, a réduit les alliés à discrétion; et on peut croire la paix prochaine. D'après les renseignements donnés par les journaux, à la suite des conventions débattues et acceptées, il semblerait que le Chili deviendrait absolu propriétaire du département de Tarapacà; et, quant au territoire d'Arica et de Tacna, qui sont la porte de la Bolivie, le Chili se réserve le droit de l'administrer pendant dix ans, après quoi aura lieu un plébiscite, et le pays appartiendra définitivement au Chili ou au Pérou, suivant le choix des populations. Celui auquel il appartiendra donnera à l'autre 10,000,000 de piastres. Restent en vigueur plusieurs règlements déjà convenus, pour partager les revenus des dépôts de guano en exploitation. Ainsi, la Bolivie, restant sans issue sur le Pacifique, est forcée de s'ouvrir des voies vers l'Atlantique; et la République argentine, aussi bien que le Brésil, sont heureux de lui tendre les bras. Mais je reviens à mon journal de voyage, et à l'emploi de mon temps.

C'est le dimanche matin, 29 juillet, que l'Aconcagua jette l'ancre dans la baie de Coronel. Immédiatement, je descends à terre, et dépose mes effets à l'hôtel, tenu par un Danois; mais M. Darmandrail, ami de M. Castaing, me retient chez lui à déjeuner. Nous parcourons la petite ville de Coronel; elle contient 6 à 7,000 habitants. Ses rues, larges de 10 mètres, sont bien alignées et coupées à angle droit; les maisons sont en adobe (brique de terre et fumier de cheval), ou en bois, et à un seul rez-de-chaussée. Tout est nouveau pour moi dans ce pays. Les collines qui limitent la ville à l'est, avec leurs ranchos rappellent la Suisse; la végétation est d'un vert tendre, mais presque morte: nous sommes en plein hiver. Nous suivons la musique municipale, qui fait le tour de la ville. Un peu plus loin, quelques centaines d'hommes alignés sont passés en revue: c'est la garde nationale; enfin nous arrivons à l'église. Elle est en bois, à trois nefs. C'est dimanche et dix heures; la messe va commencer et j'en profite. Les femmes du pays arrivent enveloppées dans leurs mantas noires, espèce de châle qui les couvre depuis la tête. Elles ont toutes un petit tapis carré à la main, elles le placent sur le pavé de briques, et s'agenouillent ou s'accroupissent dessus, à la manière japonaise; il n'y a pas d'autres chaises dans l'église, et pour ne point rester debout, je grimpe à la tribune où je partage le banc de l'organiste. Une femme arrive, se met à genoux à la porte; elle allume deux cierges et les porte à l'autel, en marchant à genoux. Les hommes sont peu nombreux, mais les bébés et les chiens ont droit d'entrée et partagent le tapis de la maman ou de la maîtresse; moins patients et moins dévots, ils parcourent souvent l'église, pour revenir à leur place. À l'Évangile, le curé en fait la lecture, la traduction et l'explication; puis il lit une longue suite de publications de mariage. Après la messe, on entonne quelques chants liturgiques, et tout le monde se retire.

Au déjeuner sont réunis plusieurs Basques français; lorsqu'ils parlent leur langue, je ne puis rien y comprendre. Elle n'a aucune analogie avec les langues occidentales, et par sa construction et la signification des mots, empruntés à la nature, semble se rapprocher des langues orientales. À ce propos, j'ai entendu un Basque me raconter que Béelzebub (le diable) envoya un jour de nombreux compagnons au pays basque pour tenter les bons montagnards; après plusieurs mois de séjour, ils retournèrent à leur maître sans avoir pu tromper personne; ils n'avaient jamais pu comprendre leur langue.

Chili.—Type de Femme Indienne.

Après le déjeuner, je monte en selle, et me dirige vers Lota, à trois lieues vers le sud, sans autre guide que mon cheval. Vous suivrez la mer ou le télégraphe, me dit-on, et vous arriverez. Mon cheval court droit à la plage, il sait que le sable mouillé est plus résistant et plus commode que le sable sec. La vue de la baie, que borne au loin l'île Santa-Maria, le bruit des vagues qui viennent mourir aux pieds du cheval, cette nature, nouvelle pour moi, et la solitude, parlent à mon âme et l'invitent à rêver. Va, vague mobile, de couche en couche, jusqu'à la côte de l'ancien monde, et dépose sur la plage qui m'a vu naître, mes souvenirs et mes affections pour les miens que j'y ai laissés! Tout à coup, mon cheval quitte le bord de la mer, et comme j'ai confiance en lui, je le laisse faire: il savait qu'une lagune nous barrait le passage, il se dirigeait vers un pont. Puis nous gravissons des collines, par un chemin impossible; il n'est pas empierré, et les dernières pluies ont laissé 40 centimètres de boue. Par-ci, par-là, quelques pauvres ranchos (nom qu'on donne aux habitations des champs) de boue ou simplement de feuillages, sont habités par de nombreuses familles. Les femmes ont souvent les cheveux noirs et là chair rougeâtre des Indiennes; et, comme elles, portent leur bébé ficelé sur le dos. Je redescends sur une plage rocailleuse, où des paysannes ramassent certains objets, dont elles remplissent des paniers. Je m'approche de deux jeunes filles, pour voir ce qu'elles cueillent; elles s'enfuient, et mettant pied à terre, j'ai de la peine à les rassurer: elles récoltent des moules. Plus loin, nous retrouvons le sable, et là, des jeunes gens à cheval se livrent à un singulier combat: ils lancent leurs bêtes au grand galop, et se rencontrent, cherchant, hommes et chevaux, à se renverser. Ils sautent les fossés, escaladent les talus, et sont à leur aise sur leur bête, comme un bon patineur sur ses patins. Enfin, après avoir gravi une dernière colline, et après deux heures de marche, j'arrive à Lota. C'est le pays du charbon. De nombreuses mines occupent 2,000 ouvriers, qui extraient environ 25,000 tonnes par mois. Ces mines appartiennent à la famille Cuscino, qui a su les utiliser de plusieurs manières: d'abord elle vend sur place de 20 à 25 fr. la tonne, le charbon qui lui revient à moitié de ce prix mis abord; puis elle en fait une grande consommation sur place, pour une verrerie et une fonderie de cuivre. Celle-ci occupe environ 300 ouvriers. M. Dubart m'avait fait accompagner par un de ses jeunes gens, qui me présente à un employé de l'usine. Celui-ci m'explique en anglais la série des opérations. Quatre steamers et quatre voiliers, appartenant à la compagnie, vont sur les côtes du Pérou, de la Bolivie et du Chili, spécialement dans la province de Tarapacà; y portent le charbon nécessaire aux usines de salpêtre, de borax et autres, et en rapportent le minerai de cuivre. Il y en a de plusieurs espèces, donnant de 15 à 35% de minerai, et 50% après une première cuisson. Ce minerai est placé dans des fours, où après cinq à six heures, il est fondu et coulé sur la terre. La scorie est mise de côté et le métal, après avoir été roulé dans d'autres fours, pour séparer le soufre et l'antimoine, est broyé et pulvérisé, puis mélangé à des agents chimiques, et fondu une seconde fois en lingots de trois quintaux espagnols (138 kilos), contenant 90% de métal pur. Dans cet état, ils sont exportés en Angleterre, et une petite partie au Havre. Les côtes du Pacifique de l'Amérique du Sud produisent les trois quarts du cuivre consommé dans le monde entier. On fait aussi ici du cuivre rouge en petits lingots de 10 kilos, et qu'on raffine alors par une troisième fonte. Les directeurs et les contre-maîtres sont Anglais, les autres ouvriers sont Chiliens. Ils gagnent de 3 à 5 fr. par jour, mais la viande, la farine, le vin, ont presque le même prix qu'en Europe, et leur nourriture se réduit aux haricots et à la pomme de terre. Leurs maisons sont en terre, rarement crépies, toujours sans pavés; la propreté y est impossible, la moralité difficile. Ce lamentable état du logement des familles ouvrières est général au Chili et cause la mortalité des deux tiers des enfants.

La ville contient 5 à 6,000 habitants: c'est dimanche, et la foule suit un charlatan à cheval, qui renouvelle les scènes des bouffons du moyen âge. Je monte au parc Cuscino, qui s'étend sur un promontoire, d'où la vue embrasse la baie, la ville et la mer. Là, à grands frais, on a réuni des statues de marbre et de bronze, venues de Paris; on a composé des grottes féeriques, des lacs artificiels, une serre avec toutes les plantes tropicales, des jets d'eau; on a réuni des animaux du pays: llamas, huanacos, vigognes, etc., au milieu des roses, des violettes, des camélias, acacias, et autres plantes recherchées. Le visiteur est étonné, charmé, ravi: il se rappelle les belles descriptions que l'Arioste fait des jardins enchantés.

Chili.—Lota.—Fonderies de Cuivre.—Parc Cuscino.

Mais le temps presse, la route est longue. Le soleil embrase au loin, de sa lumière rougeâtre, l'île de Santa-Maria, lorsque je quitte Lota. Je pique mon cheval, qui escalade les collines et galope dans la boue. Mais lorsque le crépuscule a fait place aux ténèbres, il faut marcher à tâtons, sans autre point de repaire que les faibles lumières de quelques ranchos, espacés sur la route. Dans la plupart, j'entends des chants au son de la guitare, et quelques-uns sont assez harmonieux; mais je me garde bien de m'arrêter ou d'adresser la parole. Que sais-je si ce sont là tous de bonnes gens, et si en s'apercevant à l'accent, qu'un étranger est perdu dans ces solitudes, ils ne voudraient pas en profiter. Enfin, ma vaillante bête sort de la boue et de tous les mauvais pas, et sur le sable elle reprend le galop. À huit heures nous sommes rentrés, et je m'aperçois alors, mais un peu tard, que j'ai été imprudent!

Durant la nuit, des veilleurs sifflent à toutes les heures, et me rappellent les veilleurs de Chine et du Japon, qui battent la crécelle. De grand matin, je demande un bain; il vous faut aller à la mer, me dit-on. Par une température de 6 degrés, c'est peu agréable. Un jeune employé de M. Darmandrail me conduit à la visite d'une fonderie de cuivre de M. Schwaga, à côté de la ville, puis nous passons au Maule pour les mines de charbon. Après une heure et demie de marche, nous arrivons au bord de la mer, au puits d'extraction; il s'avance sous la mer, par un plan incliné d'un demi-kilomètre de long, et de là partent les galeries dans toutes les directions. Cinq wagons viennent de se détacher de la chaîne et sont partis en bas avec une vitesse vertigineuse. Il est impossible de descendre, avant qu'on ait réparé le mal; je me contente donc des renseignements que me donne le contre-maître. La mine emploie 500 ouvriers, produisant 400 tonnes de charbon par jour. Ils sont payés de 3 à 4 fr. par tonne; la couche a actuellement moins d'un mètre d'épaisseur. On creuse deux autres puits, dans l'espoir d'atteindre une autre veine. Non loin de là, se trouvent deux galeries qui s'avançaient au loin dans la mer: il y a deux ans, la mer les a inondées, et il est impossible de les vider. Heureusement, la rupture a eu lieu le jour de la fête nationale; les mille ouvriers et les nombreux chevaux étaient tous dehors.

Dans la chambre du contre-maître, je vois une quantité d'objets pendus à une planche: des boutons, des chiffons, des clous, des figurines, etc., et j'en demande l'explication. Ce sont, dit-il, les contre-marques des ouvriers. Ils ne savent ni lire ni écrire, mais ils ont tous leur marque spéciale, connue d'eux et de moi. Ils la mettent chacun dans leur wagon, et je la prends pour la poser ici à leur place, et marquer ainsi la quantité de charbon fait par chacun. Singulière, mais ingénieuse méthode de suppléer l'écriture!

Je me décide à partir pour Concepcion, mais je n'ai qu'une heure pour atteindre la voiture qui passe à Coronel. M. Ducasseau, qui habite le Maule, a la bonté d'envoyer son homme avec un lazo, et bientôt il ramène un cheval sellé à la mode du pays, avec grands étriers de bois. Je pars au galop sur la chaussée du chemin de fer; mais à un certain point, un homme s'avance, un grand bâton à la main, contrefaisant le galop du cheval. Celui-ci s'effraie, tourne bord, et j'ai peine à le ramener. J'ai encore plus de peine à éloigner le malencontreux. Un peu plus loin, je demande à des passants ce que me voulait l'homme au bâton: es un loco, me dit-on, c'est un fou.

Après avoir de nouveau traversé les lagunes, où l'on prend les sangsues et où l'on pêche les grenouilles, j'arrive à temps pour le déjeuner, et à dix heures et demie je suis en voiture.[Table des matières]

CHAPITRE XIV

De Coronel à Conception. — La diligence. — Le paysage. — Arrêt à la Posada. — Le Bio-Bio. — La ville de Concepcion. — Encore le maté. — Le testament de Mgr Salas. — Le sortéo. — L'organisation judiciaire. — Les œuvres charitables. — Les magasins. — Appellations chiliennes des étrangers. — L'hôpital. — La fille singe. — La supérieure de Talca. — Excursion en Araucanie. — La ville d'Angol. — Les Basques, leur commerce, leur organisation, leur hospitalité. — Croyances religieuses. — Offrande des prémices. — Une invitation. — La Chambre arsenal. — Exploits des Araucans. — Conquête et colonisation.

La diligence qui fait le service entre Lota et Concepcion est une grossière voiture à 6 places entourée de rideaux de cuir, et suspendue sur des lames de bois comme en Sibérie. Aucun ressort ne saurait résister aux chocs d'une route qui n'en est pas une: nous nous en apercevons bientôt aux sauts et soubresauts. Un plaisant remarque qu'il serait prudent de numéroter nos os. Pour voir la campagne, je m'étais placé sur le siège: un bâton qui sert à la mécanique menace à tout instant de me casser la jambe. C'est du nouveau: il en faut aussi en voyage.

Chili.—Types d'Araucaniens.

Nous traversons une plaine sablonneuse, où ne croissent que quelques buissons et le coïbo, espèce de chêne aux feuilles odoriférantes. Nos 7 chevaux galopent dans la boue, dans les cours d'eau, et boivent l'eau froide tout baignés de sueur. Pour éviter les mauvais pas, le cocher les lance hors la route, à travers champs. Par-ci par-là, quelques bœufs, brebis ou cheval sur lequel se tient un penco; espèce de corbeau gris qui se nourrit de vers. Après trois heures de ce galop, nous arrivons au bord d'un lac, à la Posada, hôtel primitif tenu par un Allemand.

C'est là qu'on se restaure, pendant qu'on change de chevaux. L'hôtel est garni de plusieurs tableaux parmi lesquels je remarque le portrait de l'empereur Guillaume et l'Exposition de Paris. Il y a même un vieux piano, le premier peut-être qui ait été fait. Le jardin renferme tous les légumes et toutes les fleurs que nous avons en Europe et le verger, les fruits des zones tempérées. Sur le lac, nous voyons plusieurs canots rustiques, creusés dans un tronc d'arbre, et par-ci par-là, les gens ont un vrai type araucan. Pauvres gens! il faut bien qu'ils se mêlent au monde policé. On vient d'envahir leur territoire, et le gouvernement le vend par parcelles aux enchères. Il n'y a pas longtemps, ces Indiens pouvaient disposer eux-mêmes de leurs terres. Lorsqu'ils prouvaient par témoins qu'ils étaient possesseurs depuis plus de trente ans, ils vendaient, pour quelques milliers de piastres, d'immenses terrains, à des spéculateurs qui les payaient en nature et cotaient à 1,000 piastres un baril d'eau-de-vie.

Aujourd'hui, le gouvernement ne reconnaît plus de semblables contrats, et se déclare lui-même propriétaire. Nous remontons en voiture, et après deux heures encore de cahotement, nous arrivons au bord du Bio-Bio, la plus grande des nombreuses rivières du Chili. Elle a environ 2 kilomètres de large en face Concepcion. Là, on nous offre des tapis en peau de huanacos; mais le prix en est plus élevé que de l'autre côté des Andes. Nous passons la rivière en bac; une autre voiture nous reçoit sur le bord opposé, et peu après nous dépose à Concepcion, à l'Hôtel Coddon.

Concepcion, troisième ville du Chili, compte 25,000 habitants. Au centre, une place de 140 mètres de côté, plantée d'arbres, a la cathédrale, la banque, la mairie, pour principaux édifices. Plusieurs statues de marbre et de bronze y ont été récemment installées. On me dit qu'elles ont été prises au Pérou, comme trophée de guerre. Les rues sont larges et pavées, les maisons basses, mais bien décorées. Elles ont au centre une cour ou patio orné d'orangers. Fatigué par l'horrible route, je demande à prendre un bain. Le maître d'hôtel me fait accompagner chez un docteur qui me renvoie à un autre, et celui-ci à un troisième. Je demande pourquoi, à propos d'un bain, on me fait ainsi courir les docteurs de la ville. On me répond qu'ici on ne prend des bains que lorsqu'on est malade, et les docteurs seuls ont le nécessaire. Je dus faire mon deuil du bain jusqu'à mon arrivée à Santiago. À l'hôtel, on m'installe dans une bonne chambre, qu'un curé à mine joyeuse allait quitter. Je le trouve suçant le maté, et aussitôt il m'offre la bombilla pour sucer à mon tour; puis il m'explique, qu'ayant été curé pendant 23 ans en divers endroits, il en a assez, que la responsabilité des âmes est dure, et que maintenant il se repose dans le ministère libre.

Monseigneur Salas, l'évêque de Concepcion, venait de mourir. La cathédrale était drapée de noir, la ville en deuil. Tous les partis rendaient hommage aux qualités éminentes du saint et savant prélat. Il recevait environ 80,000 fr. par an, et il n'a rien laissé après sa mort. Il vivait modestement, et distribuait tout aux pauvres; il est mort en offrant sa vie pour l'Église et pour son pays. Lutteur infatigable, il n'a cessé de combattre le mal par l'exemple, par la plume, par la parole. Il connaissait son temps, et dans son testament, que publient les journaux, je lis ces paroles:

«La grande herejia de los tiempos actuales es la negacion del reino social de Jésus, a quien se quiere alejar i desterrar de las instituciones sociales.

«El mundo, o sea las sociedades humanas, marchan por esto a espantoso cataclismo, i para salvarlas es menester que los hombres de buena voluntad trabajen sin descanso en el sostenimiento i en la propagacion del reino social de Jesu Cristo. Para esto he consegrado esta Diócesis a su sacratissimo Corazon, i pido con toda mi alma al clero i fieles de mi Diócesis que cultiven i defiendan esta devocion fecundissima en bienes de todo jénero.»

«La grande hérésie du temps présent est la négation du règne social de Jésus-Christ, qu'on voudrait arracher aux institutions sociales. Le monde, soit les sociétés humaines, marchent ainsi à un cataclysme épouvantable, et pour les sauver, il faut que les hommes de bonne volonté travaillent sans relâche au soutien et à la propagation du règne social de Jésus-Christ. C'est pour cela que j'ai consacré ce diocèse à son sacré Cœur, et je demande avec toute mon âme, aux prêtres et aux fidèles de mon diocèse, de cultiver et de défendre cette dévotion, très féconde en biens de toute sorte.»

Dans la rue, je rencontre des chevaux attendant aux portes des magasins que leur maître ait terminé ses affaires: les uns sont libres, les autres ont des entraves aux pieds. J'en vois même qui ont la tête enveloppée d'un linge, pour les forcer à garder leur poste. De nombreuses voitures conduisent les voyageurs sur tous les points de la ville, moyennant 50 centimes la course. Quelques-unes portent cette inscription: Sorteo; renseignements pris, c'est un maître voiturier qui, pour s'assurer plus de travail et supplanter ses confrères, donne une contre-marque numérotée à tous ceux qui font une course dans ses voitures. À la fin du mois, il tire au sort, et le numéro sorti donne à la pratique la somme de 15 pesos (60 fr. environ). Méthode à signaler!

Je passe la soirée chez M. Risopatron, président de la Cour d'appel. Ce digne magistrat préside aussi une conférence de Saint-Vincent de Paul, qui visite de nombreuses familles pauvres; il y en a une seconde parmi les élèves du Collège. Il me renseigne sur l'organisation judiciaire au Chili. Le tribunal de première instance compte un seul juge, la Cour d'appel cinq. On peut avoir encore recours à la Cour suprême, siégeant à Santiago, qui connaît du droit et du fait.

Je déjeune chez MM. Eschecopar, qui tiennent un des plus beaux magasins d'articles de Paris. Comme dans tous les pays nouveaux, les articles sont nombreux et variés, depuis la malle et le parapluie jusqu'à l'orfèvrerie et la vaisselle. Dans les petites villes et les villages, les magasins tiennent ensemble tous les objets imaginables et inimaginables. Nous causons sur les usages du pays. Les Chiliens regardent parfois l'étranger qui se fixe ici comme un intrus, et appellent en termes de mépris gringo les Anglais et les Allemands, Bacicia les Italiens, godos les Espagnols, gavachos les Français. On peut voir par leur nom que plusieurs des principales familles du pays descendent d'étrangers, et surtout d'Anglais. Ceux-ci arrivent, comme partout, avec un capital et accaparent bientôt les bonnes affaires, puis se marient dans le pays, et leurs enfants sont Chiliens.

Selon mon habitude, je fais une visite à l'hôpital: on apprend toujours beaucoup en voyant et en interrogeant les malades. À Concepcion, 15 Sœurs de Charité soignent là 240 malades, et dans un autre établissement de l'autre côté de la rue, elles ont 124 malheureux de toute sorte: vieillards, imbéciles, idiots et enfants trouvés, et une petite fille de huit ans, grande de 40 à 50 centimètres, ayant la figure humaine, mais, pour le reste, en parfaite ressemblance avec le singe. Elle ne parle pas, et tous ses mouvements sont ceux du singe. Elle a été apportée de la campagne, où elle a un frère présentant le même phénomène. Tous les médecins sont venus la voir et cherchent la cause de ce fait.

Les bonnes Sœurs me parlent de la supérieure de l'hôpital de Talca, qui est revenue de France dans le navire l'Aconcagua. Fille unique d'une riche famille, elle est allée recueillir l'héritage paternel, et après l'avoir distribué aux pauvres, elle retourne soigner les malades aux antipodes de sa patrie. Pour les enfants de Dieu, les sentiments de la nature ne sont pas détruits, mais fortifiés; un horizon plus large les étend à l'humanité et au-delà du temps; la vie pour eux n'est qu'un voyage, les biens un embarras; la famille va avec les pauvres, et avec la patrie, le ciel!

De Concepcion, en remontant le Bio-Bio, on est bientôt en Araucanie. Je ne veux pas manquer une si belle occasion de voir chez eux les Indiens, d'autant plus que le chemin de fer va jusqu'à Angol. Je me rends donc à la gare, où, à une heure après midi, la locomotive siffle et nous emporte. Les wagons sont ceux de l'Amérique du Nord; la gare est luxueuse, la voie a 1 mètre 40; elle remonte le Bio-Bio sur la rive droite. La nature présente le tableau de notre mois de décembre; les arbres sont sans feuilles et le blé commence à peine à sortir de terre; la végétation est pauvre.

Je trouve dans mon wagon M. Risopatron fils, qui s'en va surveiller ses terres à Robléria, près Angol. Il m'aborde et me dit: «Ma mère m'a annoncé que nous ferions route ensemble.—Je me réjouis, lui dis-je, mais j'aurais dû vous voir hier chez vous.—Il répond: Je passe mes soirées chez ma fiancée, je dois me marier dans un mois.» Je montre à mon interlocuteur le bac qui, avant-hier, m'a ramené de l'autre rive du fleuve, et il me dit: «Vous n'êtes au Chili que depuis trois jours, et vous avez déjà passé le Bio-Bio; moi qui ai vingt ans et qui suis né à Concepcion, je ne l'ai pas encore passé.—Cela m'étonne, peu: l'étranger, sachant qu'il sera peu de temps dans un pays, se hâte de le parcourir et de l'étudier sous toutes ses faces; l'habitant du pays se dit toujours qu'il aura le temps.»

Pont de lianes dans le sud du Chili.

Pendant que nous causons, la locomotive parcourt ses 30 kilomètres à l'heure. Nous passons en face d'une grande carrière où de nombreux ouvriers sont occupés à extraire les pierres qui servent à paver les rues de Concepcion, et bientôt nous arrivons au Lecha, affluent du Bio-Bio, que le train passe sur un pont en poutrelles de fer. Là, on s'arrête dix minutes pour prendre le thé, puis la route entre dans une région plus productive et mieux cultivée. Les ranchos, néanmoins, sont toujours de misérables cabanes de chaume ou de branchages. Nous voyons quelques plantations de vignes, mais maigres et sans force. Les troupeaux se montrent plus nombreux. Nous parlons agriculture, et M. Risopatron m'engage à aller passer, le lendemain, la moitié de la journée avec lui, pour voir son genre d'exploitation. «Il n'y a qu'un train par jour sur la ligne, me dit-il, mais adressez-moi un télégramme, et je vous enverrai un cheval qui, dans deux heures, vous amènera chez moi. Vous y dormirez et prendrez le train du lendemain.—Bueno, j'accepte, mais si vous ne recevez pas de télégramme, ce sera une preuve que ma visite aux Indiens aura pris tout mon temps.»

À quatre heures et demie, le train entre en gare à Angol, et une voiture m'amène à travers la ville chez M. Ducasseau, pour lequel M. Darmendrail m'avait remis une lettre. «Soyez le bienvenu,» me dit-il, «les Français chez nous sont toujours chez eux.» Je lui explique le but de ma visite et lui demande à parcourir la ville avant qu'il fasse nuit.

Angol, sur les bords du Pilcomen, affluent du Bio-Bio, compte 6 à 7,000 habitants. Ses rues sont larges, sa place vaste et plantée d'arbres, avec une fontaine au centre. Les maisons, comme dans tous les pays nouveaux, sont en bois, en briques, en adobe, et couvertes en tuiles rondes. Elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Chemin faisant, nous entendons les sons de la guitare accompagnant des voix féminines. Nous nous arrêtons pour écouter. Devant une fenêtre on tire le rideau, et nous voyons deux fillettes, une de treize ans, l'autre de sept ans, chantant sur la guitare une espèce de cantilène, fort semblable aux chansons genre arabe qu'on entend en Espagne et en Corse. Elles conservent la mesure en se regardant mutuellement de leurs grands yeux noirs. Nous rencontrons des officiers et des soldats costumés à la française. Nous visitons quelques maisons et rentrons pour le souper.

M. Ducasseau est à la tête de la plus importante maison de commerce d'Angol; son magasin contient ce qu'il faut aux populations des campagnes, qui ne cessent d'affluer. Il a quatre jeunes gens pour l'aider, et ils peuvent à peine suffire à la besogne. Il va s'en aller à Temuco, à 45 lieues plus au sud, pour y fonder une maison analogue, qui prendra un grand développement aussitôt que le chemin de fer aura atteint cette région.

Tout en dînant, M. Ducasseau me met au courant des usages commerciaux et sociaux des Basques dans ce pays. Comme dans le reste de l'Amérique du Sud, ils ont ici la majorité dans la colonie française; ils s'aiment et se soutiennent. Ils ont plusieurs Sociétés indépendantes, mais elles s'unissent pour l'achat. Un d'eux est chargé de fournir à toutes, les marchandises, et en achetant ainsi par 100,000 piastres à la fois, ils obtiennent des faveurs qui leur permettent de vendre meilleur marché que les autres. Les jeunes gens qui arrivent des Pyrénées viennent parfois pour éviter le rude métier du soldat. Ils sont reçus ici et installés dans les maisons à titre d'apprenti. Ils n'ont d'autre paye que le logement, le vêtement, la table et un peu d'argent de poche: mais après quelques années, s'ils sont intelligents et appliqués, ils sont associés et reçoivent tant pour cent sur les bénéfices. Ils se marient peu dans le pays; le Français est habitué aux femmes travailleuses et ménagères et va généralement se marier en France.

Après le dîner, nous allons à la recherche d'un cacique indien, salarié par le gouvernement, afin que, le lendemain, il puisse de bonne heure nous conduire chez ses compatriotes. La nuit est profonde: quelques rares lampions au pétrole nous servent de points de repaire. À chaque coin de rue, un soldat équipé monte la garde. Il y a peu de temps, la vie était peu en sûreté, soit à cause des Indiens en révolte, soit à cause de Belamino Mendoza, audacieux et célèbre brigand, qu'on vient de tuer il y a un mois. Enfin, nous arrivons à la maison du cacique. Il n'y est pas; sa femme nous donne un enfant, qui vient nous montrer la maison où nous devons le rencontrer.

Il vient avec nous, et nous l'installons devant une bouteille de cognac, dont la vue le fait sourire de bonheur. Il est vêtu à l'européenne: pantalon et macferlan, chapeau calabrais, grand, fort, figure large, brune et aplatie: on le prendrait pour un brigand des Calabres.

«Je désire visiter les gens de ta nation; demain matin tu vas me conduire chez eux. Je désire les voir dans leurs foyers, pour en parler à mes compatriotes.—Bueno, tes compatriotes les verront, car il vient d'en partir plusieurs, avec leurs costumes et leurs lances, qu'un Français est venu chercher pour les conduire à Paris.—Paris n'est pas leur pays; pour moi, je désire les voir chez eux, avec leurs vieillards, leurs femmes et leurs enfants; connaître leur travail, leur cuisine, leur couche; en un mot, les surprendre dans tout leur naturel.—Bueno, demain matin, nous irons à leurs ranchos, au bord de la rivière.—Comment t'appelles-tu?—Juan Colipi Ancamilla est mon nom: Colipi me vient de mon père et signifie: Aqua colorada; Ancamilla me vient de ma mère. Colipi est un grand nom dans ma nation. Mon père était fort respecté. Nous étions vingt frères et je suis le cadet; un de mes frères était lieutenant, en 1839, dans une insurrection au Pérou.»

«Quelles sont les croyances religieuses de ta nation?—Nous croyons au Dieu créateur de toutes choses, et à la vie future; nous honorons Dieu, non dans les images, mais en esprit, nous le figurant vivant sur une montagne, ou dans certains endroits. Nous l'honorons, et nous lui offrons les prémices de ce qu'il nous envoie.—Peux-tu me montrer comment vous faites pour l'honorer?—Là-dessus, Colipi se lève, prend son verre, et dans une attitude grave et solennelle, prononce ces mots, que j'écris d'après le son qui en vient à mon oreille: «Enema-pu ía peomain enimy vlà vatemu tuvacì—Enema-pou putuamaï guè mi mi vlà ustralè imoguen.» Puis il lève les yeux au ciel, et vide son verre sur le sol.—Peux-tu m'expliquer en espagnol ce que tu viens de dire en indien?—Ce que je viens de dire signifie à peu près ceci: Grand Dieu, père de toutes les créatures, tu es bon en me donnant aujourd'hui cette excellente boisson, et je t'en offre les prémices. Puis il ajoute: Pour ce soir, laissez-moi rentrer chez moi; ma femme doit m'attendre pour le souper. Je viendrai demain vous chercher à sept heures.» Après le départ du cacique, M. Ducasseau et moi faisons une visite à l'hôtel d'Angol, où nous trouvons de nombreux officiers, et M. Thomas Mackay, Anglais né au Chili, qui s'en va au fort de Chiguaïhué, sur ses terres. En apprenant le but de mon excursion, il me dit: «Venez chez moi, à cinq lieues d'ici, j'ai une vaste propriété, où j'emploie environ 200 Indiens; nous irons chez eux et vous pourrez les voir à votre aise.—Bueno, j'accepte, nous partirons demain vers dix heures, au retour de l'excursion avec le cacique.»

À onze heures, M. Ducasseau m'introduit dans la chambre qu'il m'a fait préparer, et se retire. Une rapide inspection à mon nouveau domicile me fait bientôt découvrir des fusils, des revolvers, des poignards, des coutelas; évidemment nous sommes en pays d'Indiens. Déjà M. Ducasseau m'avait dit que deux de ses jeunes gens, à tour de rôle, dormaient dans le magasin, où ils, avaient à leur disposition un petit chien pour aboyer, et un énorme bull-dog, pour tuer sans aboyer, l'audacieux qui voudrait pénétrer dans la maison. On lui a coupé la queue et les oreilles, pour que, dans les luttes avec d'autres chiens, il ne soit pas pris à ces parties sensibles.

Le matin, je témoigne un peu ma surprise de me trouver dans un arsenal, mais on me dit que les Araucans ne sont soumis que depuis un an; que l'an dernier ils avaient encore formé une réunion de mille cavaliers, et qu'ils avaient brûlé trois villages chiliens, volant le bétail et tuant les habitants; qu'à la suite de ces faits, le gouvernement a envoyé des troupes, qui ont envahi le pays jusqu'au fleuve Cautin et établi partout des forts pour tenir en respect les guerriers; que, par suite, on a pu reconstruire dans l'intérieur la ville de Villarica, à trois journées de cheval au pied du volcan de Villarica, ville qui, fondée il y a trois siècles, à l'époque de la conquête, avait été détruite ensuite par les Indiens.

À la suite de cette prise de possession, le gouvernement se propose de coloniser le nouveau territoire, et commence par y appeler 2,000 familles d'Europe. On leur paie le voyage, on leur fournit le bétail, les instruments aratoires, et les vivres pendant un an. Elles remboursent les avances en cinq annuités, et sont propriétaires après dix ans.[Table des matières]

CHAPITRE XV

Les prisonniers. — Les ranchos indiens. — Vêtement. — Mobilier. — Nourriture. — Les femmes. — Les enfants. — Les bijoux. — Les armes. — L'industrie. — Les funérailles. — Le calendrier ficelle. — L'excursion au fort de Chiguaïhué. — Un fort abandonné. — Apostrophe à deux cavaliers. — Les frères Mackay. — La chasse. — Un camp indien. — La chasse au mauvais esprit. — Musique. — Danse indienne. — Détails sur la ferme. — Le blé. — Le bétail. — Le tabac. — Les forêts. — La main-d'œuvre. — Les machines. — Le gibier. — La petite araignée. — Son ennemie, la mouche. — La Samo-cueca. — Les bâtiments. — Les ateliers de réparations. — Le petit Indien. — Le Cacique et sa famille. — Un jugement plus facile que celui de Salomon. — Le mariage chez les Araucans. — La naissance. — La médecine. — La sorcellerie. — Une grande partie de Chuenca. — Retour à Angol. — Les franciscains. — Le pater Araucan.

Vers sept heures et demie, Colipi arrive et nous le suivons. Dans la rue, les prisonniers arrangent la chaussée, et sont gardés par quelques soldats. Angol, chef-lieu du territoire, possède la prison centrale. C'est là que réside le gouverneur avec pouvoir civil et militaire; il a un bataillon de 300 soldats.

Au sortir de la ville, nous marchons vers l'est. Après avoir traversé quelques champs de blé et des terrains incultes, nous arrivons bientôt au pied de gracieux monticules, baignés par la rivière. Là sont plusieurs pauvres ranchos de roseaux et de paille. J'ai de la peine à croire que des gens y demeurent; mais, à ma grande surprise, en entrant dans le premier, j'y vois une vingtaine de personnes, toutes accroupies à terre. Les hommes fument la pipe, les femmes préparent la nourriture. Les unes brûlent le blé ou l'orge dans un chaudron, les autres le broyent sur une pierre, comme nos peintres le font pour les couleurs. Une vieille passe la farine au tamis, et une troisième la délaie dans une grande marmite posée sur le feu.