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À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 / Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. cover

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 / Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Chapter 19: CHAPITRE XVI
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About This Book

The narrative recounts an extended circumnavigation focused on southern-hemisphere lands and adjacent regions, combining detailed itineraries and practical advice with on-the-ground reporting. It alternates route proposals and ticket-cost comparisons with descriptions of ports, landscapes, local industries, and everyday customs; it discusses economic conditions and migration patterns and offers preparation tips such as learning basic local languages and securing letters of introduction. Descriptive episodes portray markets, craftwork, and social encounters, and the material is arranged into volumes that treat successive geographic sectors.

Chili.—Types d'Araucaniens en voyage.

L'attitude de tout ce monde est peu rassurante: ils regardent d'un air moitié étonné, moitié fâché. Je remarque que notre cacique, après avoir prononcé le salut habituel: «Mari mari Compagnero», se tenait au dehors. Serait-il considéré par les siens comme un transfuge, et sa présence serait-elle cause que nous sommes moins bien reçus? Toutes ces questions se pressaient dans ma pensée, et je trouvai prudent de ne perdre de l'œil aucun des guerriers. Leur chevelure est d'un noir d'ébène et coupée à la hauteur du cou; les pieds et les bras sont nus. Une étoffe de laine bleue entoure leur corps, de la taille aux jambes. Ils portent sur leurs épaules un puncho rayé de rouge, de bleu et de blanc. Leurs yeux sont noirs, leur regard est fier: ils s'entourent la tête d'un cerceau formé par un mouchoir, à la manière des ouvriers espagnols, et arrachent les poils de leur barbe, n'en laissant qu'une ligne au bord de la lèvre supérieure. Les femmes jeunes sont fraîches et roses: leurs bras sont nus, et jetant en arrière le manteau de laine bleue lié au cou, elles laissent voir une partie des épaules. La même laine bleue entoure leur corps, et pend en jupon serré, jusqu'aux pieds toujours nus. Les oreilles portent de gros pendants en argent, minces et larges de 10 centimètres, longs de 7. Le cou est orné d'un collier dur de 4 centimètres de haut et couvert de perles ou jets d'argent. Sur la poitrine elles portent d'autres ornements d'argent.

Les enfants sont entourés de linge, et emmaillottés dans une litière de bois, qu'on présente souvent devant le feu pour les chauffer. Je cherche les lits: on me montre des peaux de bœuf, de cheval et de mouton, qu'on étend à terre. Je vois aussi dans un coin un petit plancher élevé de 20 centimètres, et qui doit certainement servir de lit à un des nombreux couples.

Les objets de ménage sont variés: des marmites en terre cuite, des plats et des cuillères en bois, des verres en corne, des vases en peau d'animaux. Je prie un des guerriers de me montrer ses armes; il détache du plafond une lance longue de 7 mètres. Le fer, en forme de baïonnette, est attaché au moyen de lanières de cuir ou tendons d'animal, à une longue perche dure et légère de la famille des cannes à sucre. Il me montre aussi un coutelas.

Pour ne pas abuser de ces bonnes gens, sur le point de prendre leur nourriture, nous leur disons: «Mari mari compagnero» et nous allons plus loin à un autre rancho. Il est aussi petit et aussi peuplé; la fumée empêche la vue et fait pleurer les yeux.—«Mari mari compagnero», que Dieu vous garde, compagnons; puis le cacique leur explique que je viens les voir pour parler à mes compatriotes des bons Araucans. Là aussi on prépare la nourriture; mais à côté de la soupe de farine brûlée, je vois une femme qui met dans une marmite des moitiés de pêches séchées au soleil. Près de là, dans une casserole, cuit de la viande; mon compagnon demande au cacique: «Es caballo?» Il lui répond: «No, es vaca.»

À un troisième rancho, un Indien, avec un bout de fer attaché à un bois, prépare des cuillères avec une grande habileté. Une vieille femme, dans un coin, tousse et semble près de sa fin. Dans le quatrième rancho, je remarque un métier vertical et mobile, sur lequel on a étendu les fils de la trame. Je prie l'Indienne de travailler devant moi; elle le fait avec beaucoup de grâce. Ne se servant que des mains, l'opération est longue et difficile. Elle passe une règle de bois entre les fils, et la dresse sur le côté pour former le vide; elle y passe les fils avec la main, et frappe dessus avec une autre règle pour serrer la toile.

Je demande à voir filer la laine: on m'en montre de parfaitement propre et bien cardée. Un long et grand fuseau qu'on tourne à la main reçoit le fil, puis on le double pour la toile; celle-ci est ensuite teinte en bleu foncé dans l'eau bouillante et colorée avec une certaine pierre bleue. Dans un autre rancho, nous voyons une grande caisse, et je demande ce qu'elle contient: «C'est mon père,» dit un guerrier; «il vient de mourir il y a quinze jours; nous ferons les funérailles dans une semaine.» Plus le décédé est placé en dignité, plus on l'honore en retardant la sépulture. S'il s'agit d'un cacique, on l'expose sur les branches d'un arbre, et les caciques voisins viennent lui rendre honneur. Colipi demande à boire, il parle depuis longtemps; on lui présente une corne de bœuf pleine d'eau, dans laquelle on a délayé de la farine; puis je lui dis: «Conduis-moi au cimetière des Indiens.» Dans un coin peu éloigné, au bord de la rivière, on a choisi un petit monticule, sur lequel diverses surélévations indiquent plusieurs enterrements. «C'est ici,» me dit-il, «que mes compatriotes enterrent leurs morts. Dans la caisse, on place des vêtements, de l'argent, des comestibles, de l'eau, du sel pour le grand voyage. Si c'est un cacique, on tue un cheval et on l'enterre avec le mort, afin qu'il puisse arriver dans l'autre monde à cheval.»

Nous visitons un sixième rancho, où je vois deux petits emmaillottés; un de deux mois, un de deux ans. Le premier a tous ses beaux cheveux noirs et touffus comme une grande personne. Les petits qui peuvent réchapper de cette fumée et de ce manque de soins ne peuvent être que solidement constitués. Je vois aussi dans ce rancho de la graine de millet et de lin. Celle-ci, probablement, leur sert pour faire de l'huile. J'ai trouvé le lazo dans tous les ranchos. On y voit aussi une ficelle à nœuds; elle sert à compter les jours. Lorsqu'une réunion de caciques décide un soulèvement ou une expédition, on donne à chacun une ficelle, avec le même nombre de nœuds. Rentrés chez eux, les chefs réunissent les guerriers; et chaque jour ils dénouent un des nœuds. Lorsqu'ils sont au bout, on part pour l'endroit fixé au rendez-vous; et ainsi tous y arrivent ensemble.

Nous disons aux Indiens un dernier mari mari, et revenons chez M. Ducasseau, où nous attendait M. Mackay avec ses chevaux sellés. Nous faisons un rapide déjeuner et l'on prépare la toilette: longues bottes, éperons d'argent massif forme moyen âge, ceinture d'où pend à droite le revolver, à gauche le coutelas; chapeau mou, puncho sur les épaules et lazo suspendu à la selle. Nous avons l'air de trois brigands calabrais. Un domestique nous suit, et nous voilà trottant, galopant dans l'eau, dans la boue comme dans le bon chemin. Mon cheval est solide, son trot est doux, mais il ne veut pas être au-dessous des autres, et saute après eux les fossés, manœuvre un peu nouvelle pour moi.

Le temps est sombre, la température à quelques degrés sur le zéro. La nature est magnifique: c'est bien l'hiver avec les arbres sans feuilles et la terre sans moissons, mais un tapis vert la recouvre, et les collines qui nous entourent portent par-ci par-là des bouquets d'arbres et des forêts. Sur un joli plateau, nous trouvons un fort abandonné. Sa construction est bien simple: un fossé, de quatre mètres de large et autant de profondeur, entoure un terrain d'environ deux mille mètres carrés, sur lequel se trouve un canon et une baraque pour cinquante hommes. Un peu plus loin, deux hommes à cheval s'avancent vers nous, et M. Mackay les arrête et les interpelle: «À qui sont ces chevaux?—Ils sont à moi, répond l'un d'eux.—Qui es-tu et d'où viens-tu?—Je suis un tel et demeure en tel endroit, d'où je suis parti pour aller à Angol.—Bueno, fais ton chemin.»—Un peu surpris de cette manière de haranguer les passants, j'en demande la raison. «Il y a ici bien des voleurs d'animaux, me dit-il, «il est bon de les surveiller; si cet homme m'avait volé ces bêtes, j'aurais pu le reconnaître à l'embarras de ses réponses.»

Nous arrivons à un deuxième fort aussi abandonné, puis la route devient tellement mauvaise, qu'il faut la quitter pour patauger dans les prairies voisines. Enfin, après une heure trois quarts de trot et de galop, les cinq lieues sont franchies: nous sommes au fort de Chiguaïhué. Des chiens de toute race viennent fêter leur maître; puis nous entrons dans la maison, où M. Mackay nous présente à son frère Brownlow, ingénieur. Celui-ci nous a préparé une bonne chambre et un excellent déjeuner. «Comment avez-vous pu savoir que nous venions trois au lieu d'un, lui dis-je?—Le télégraphe m'a tout dit. Mon frère, qui remplit ici les fonctions de subdelegado, ou représentant du gouvernement, l'a à sa disposition.» Durant le déjeuner, on essaie d'établir la conversation en une langue commune, mais c'est difficile, et on parle un mélange de français, d'anglais et d'espagnol, qui excite au plus haut point notre gaieté, déjà stimulée par les meilleurs vins du pays. Après le repas, on monte à cheval et l'on prend le fusil, car le gibier abonde. Pour ma part, j'ai un autre excellent cheval, selle anglaise, étriers de bois enfermant tout le pied, et éperons dont la roue a 6 centimètres de diamètre. Un excellent chien d'arrêt nous précède. Au bord d'une lagune, on tire plusieurs fois les canards. Plus loin, le chien s'arrête; on tire une perdrix, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'après deux heures de trot, nous arrivons au bord d'un ruisseau vers le pied d'une colline, au campement des indiens. Nous visitons d'abord le rancho du cacique. «Mari mari, patron. Que Dieu te garde, patron.—Mari mari, senores. Que Dieu vous garde, Messieurs.—Nous venons voir tes terres et tes Indiens, permets-tu que nous entrions dans les ranchos?—Allez et voyez Caballeros.»—Nous entrons dans plusieurs cabanes: mêmes types, mêmes ustensiles, même manière de vivre et de se tenir, que j'avais vus le matin. Les jeunes gens des deux sexes sont parfaitement constitués. Les jeunes mères soignent leurs bébés avec amour, et tout en fumant la pipe, elles portent sur leur dos leur bébé ficelé à son berceau. Quelques-unes font de fort jolis paniers d'osier. Les hommes, en général, regardent travailler les femmes. Les petits enfants qui commencent à marcher s'enfuient à notre approche; mais, rassurés par les parents, ils reviennent jusqu'à nous prendre des pièces de monnaie. M. Ducasseau s'adresse à une femme:—«Quelle est ta religion?—Celui qui a créé le ciel et la terre est mon Dieu, et je l'appelle mon Père; il y a un autre monde où nous allons tous après la mort.» Comme je montre mon étonnement de la longueur des lances, ce qui doit en rendre le maniement difficile à cheval, M. Mackay donne sa monture à un jeune indien, qui la monte armé de sa lance: sans étriers, il la pousse au grand galop dans la plaine, à la colline, faisant tournoyer le bâton de la lance au-dessus de sa tête, poussant des pointes en avant, de côté, en arrière, parant les coups avec une agilité extrême, toujours en poussant des cris qui effrayent l'adversaire et animent le cheval. C'est ainsi qu'opèrent les guerriers, lorsqu'un membre de la famille est malade. Ils guerroyent autour de leur rancho avec l'esprit mauvais pour l'en chasser. Ces guerriers se sont tous battus avec les soldats du Chili, et plusieurs en portent les traces. M. Mackay m'en montre un qui a eu la mâchoire traversée par une balle.

Nous aurions voulu faire danser ces bons Indiens. Leurs instruments sont la fanfornia, petite aiguille qu'ils agitent entre les dents; une sorte de trompette, et le tambourin. Leur danse est grave, et on la dit gracieuse; mais la pluie arrive, et nous remontons en selle pour galoper vers la maison. Le vent était froid et nous jetait dans la face une eau glacée. Je bénis le puncho qui me garantit comme une cuirasse. À la nuit nous sommes au logis, et M. Mackay veut bien me donner quelques détails sur sa ferme. Il la possède depuis quatre ans, et elle lui coûte environ 60,000 piastres (300,000 fr.). Elle contient 8,000 hectares achetés au gouvernement. On paie à l'État le tiers comptant, et les deux autres tiers en dix annuités sans intérêts. Il sème en blé 550 hectares, et laisse ensuite le terrain reposer plusieurs années. Il met deux hectolitres de semence à l'hectare, et en récolte en moyenne 40. Il emploie 60 charrues américaines. L'Indien les conduit mieux que le Chilien. Il loue 40 Indiens par jour l'hiver, et 140 l'été, pour la récolte. Il emploie toute l'année 60 Chiliens, pour les clôtures en bois, ateliers de réparations, surveillance des animaux et autres travaux. Le salaire est de 1 fr. 25 l'hiver, de 2 fr. 50 l'été; et pour les femmes, de 1 fr. 50, plus la nourriture, consistant en soupe de farine et haricots, dont le coût est de 8 sous par homme et par jour. La main-d'œuvre lui revient à environ 6 fr. par hectolitre de blé, et il le vend à Talcahuano environ 20 fr. Le transport de la ferme au port de Talcahuano lui coûte 1 fr. 50 l'hectolitre. Pour éviter la maladie du charbon, il lave le blé dans de l'eau au sulfate de cuivre. Il laboure trois fois la terre, puis la sème à raison de 28 hectolitres par jour. Pour la récolte, 6 Indiens coupent un hectare de blé dans un jour; mais avec la machine Wood, traînée par des bœufs, un seul homme coupe 6 hectares par jour. Pour le nettoyage, il se sert de la machine américaine, avec un moteur mobile à vapeur, de la force de 8 chevaux. Il peut ainsi séparer de l'épi et de la paille 300 hectolitres par jour. Le district a donné 35,000 hectolitres, il y a deux ans; 80,000 l'an dernier et ce chiffre sera doublé cette année. M. Mackay a essayé aussi avec succès la culture du tabac; il s'occupera plus tard de la vigne et de l'exploitation de ses belles forêts. Pour le moment; il soigne l'élevage du bétail; il a déjà 1,000 bœufs et en aura bientôt 5,000. Il a acheté les vaches maigres à 30 piastres (150 fr.), et les bœufs maigres à 50 piastres (250 fr.); et après les avoir engraissés durant quatre mois dans ses beaux pâturages, il les revend avec 30% de bénéfice. Les bœufs pour la boucherie sont vendus à l'âge de 4 à 5 ans.

Chili.—La Samo-Cueca: Danse nationale.

L'Indien est maintenant soumis, il n'y a plus que cinq soldats au fort. Mais, il y a deux ans, il était encore en lutte. M. Mackay avait vu tuer un soldat dans sa propriété, par un coup de lance; il avait lui-même tué deux Indiens et avait manqué d'en être tué, lorsqu'il en poursuivait une vingtaine qui lui avaient volé du bétail. Maintenant ils travaillent volontiers, et seraient d'excellents ouvriers, s'ils n'avaient l'habitude incorrigible de mettre tout ce qu'ils gagnent en eau-de-vie, et leur plaisir à se soûler.

En fait de chasse, le renard abonde; puis on tue le canard, la perdrix, la grive et la bécasse. On a aussi un petit lion, mais pas de loups, pas de serpents, ni autre fauve ou reptile malfaisant; toutefois, une petite araignée est très dangereuse; elle a le derrière rouge, et c'est là qu'elle tient son venin: elle y passe rapidement ses pattes, les porte à la bouche; s'élance et mord. Si l'on ne cicatrise immédiatement avec l'alcali volatil, la personne mordue se tord dans d'affreuses douleurs, et reste comme folle pendant huit jours; puis elle revient à elle, et quelquefois elle en meurt. Durant la récolte, plusieurs hommes sont piqués tous les jours. Heureusement, cette araignée a trouvé son ennemie dans une petite mouche qui, elle aussi, a le derrière rouge. Elle saute sur l'araignée, la pique et s'envole; elle revient à la charge plusieurs fois, jusqu'à ce que l'ennemie vaincue tombe et meurt.

Pendant que nous causons, l'heure du dîner arrive; puis on organise la danse nationale ou la samo-cueca. Don Manoel, le majordome, est introduit avec sa femme et ses deux demoiselles, gracieuses enfants de 15 à 18 ans. La samo-cueca commence: M. Brownlow, avec la plus jeune des demoiselles, chacun un mouchoir à la main, s'avancent, pirouettent, s'éloignent et reviennent, pendant que la guitare joue un pas de valse, que l'exécutante accentue encore par le chant, et que d'autres battent des mains en cadence. Le symbole de la danse semble être l'attention que le cavalier veut attirer sur lui; la danseuse se défend et finit par laisser tomber le mouchoir au cavalier qui se met à ses genoux. M. Brownlow exécute ses mouvements avec vivacité et brio; la jeune fille, avec grâce et modestie. Puis vient le tour de M. Thomas, qui, plus grave et avec des regards pénétrants, ressemble un peu à un magnétiseur. M. Ducasseau vient s'essayer aussi avec l'imposante matrone, mère des deux jeunes filles, et montre que, dans les montagnes basques, on est aussi gracieux danseur. La danse se retrouve chez tous les peuples; la samo-cueca m'a paru bien plus convenable et moins dangereuse que les genres de danse où la danseuse est dans le bras du danseur.

À onze heures, je quitte le bal et me réfugie dans mon lit, où, sous une bonne peau de huanaco, je peux braver le vent qui souffle comme le Pampero, et amène une pluie torrentielle, qui dure jusqu'au matin. Je me lève de bonne heure, pour rédiger à la hâte mon journal de voyage. Vers neuf heures, tout le monde est levé, et après le thé, pendant que M. Ducassau s'en va tuer grives et perdrix, je visite, avec M. Mackay, les bâtiments de la ferme. Le vieux fort ne sert plus qu'à recevoir les animaux; il pouvait contenir 1,000 combattants; et un mamelon, vers le Malieco, rivière qui coule au bas dans la vallée, était réservé à l'artillerie. Maintenant nous y trouvons le bureau du télégraphe, tenu par une gentille Chilienne, qui le fait manœuvrer devant nous. Nous inspectons les charrues, les machines, les ateliers de réparation. M. Mackay va construire lui-même ses chars, avec le bois d'un arbre indigène appelé litre, sorte de bois de fer. Ses feuilles, ou seulement la rosée qui y séjourne, fait pousser des boutons à celui qui les touche, comme l'arbre de croton. Le bois est blanc, très lourd et très dur. En rentrant, nous rencontrons un petit Indien de 12 ans, trottant gaiement sur son cheval. Il a pour étriers de petits anneaux de fer, où il pose deux doigts du pied. Il tient d'une main un paquet de cigarettes, où la feuille de maïs remplace le papier; dans l'autre, il porte une bouteille d'eau-de-vie. Il pense à la noce que va faire son rancho. Un cavalier nous rejoint et nous dit: «J'étais à votre recherche, le cacique est chez vous et désire vous parler.» En effet, à peine rentrés, nous trouvons sous la vérandah le cacique avec toute sa famille, en habits de fête. Le vieillard a la figure respectable, laisse tomber au vent ses longs cheveux blancs; ses habits sont propres et à vives couleurs. Il est accompagné de ses deux fils, grands garçons de vingt ans, pleins de force et de vigueur. Ses deux filles ont mis leurs plus beaux ornements, les longs cheveux noirs tombent par derrière, en deux longues tresses entourées et recouvertes de perles, ne laissant voir que le bout sur une longueur de 0m10. Pour l'une d'elles, ce bout est un mélange de cheveux noirs et de cheveux rouges. Les pendants d'oreille sont en argent et de 0m10 de large; le collier, d'argent et de perles, est aussi large que celui d'un bull-dog. Sur la poitrine brillent, au centre, de larges plaques d'argent, et sur les côtés pendent des ornements du même métal, portant au bout de nombreux petits cônes de 0m04, faisant clochette. Mais le plus bel ornement est, sans contredit, la beauté du type, la fraîcheur de la jeunesse. L'aînée des filles a l'air triste, et semble faire des efforts pour retenir ses larmes. Sur un signe, tout ce monde s'avance, et le vieillard fait le salut d'usage: «Mari mari, señor subdelegado. Que Dieu te garde, Monsieur le subdelegado: tu es ici pour rendre la justice; je viens à toi pour que tu protèges ma fille.» Il parle l'indien; les paroles sont monosyllabiques, la prononciation a des pauses et des gutturales, exactement comme en offre la prononciation des langues japonaise et chinoise. Le type de ces gens ressemble, en effet, beaucoup au type japonais, croisement de la race blanche et de la race jaune. L'interprète traduit les phrases du cacique, et lui transmet en indien les réponses du subdelegado.—«Mari mari cacique, explique-moi ta pensée—Tu vois cette pauvre fille, et il montre son aînée; elle est jolie comme les étoiles et douce comme un agneau; je l'avais mariée à un guerrier de la tribu, mais c'était un méchant homme: il la battait tous les jours avec le bois, avec la pierre, et a failli plusieurs fois la tuer. Sa patience a enduré longtemps les mauvais traitements, mais un jour elle s'est enfuie à la maison paternelle, et depuis je l'ai gardée chez moi. Or, deux enfants sont nés de cette malheureuse union; un garçon et une fille, qui sont chez le père; et je viens te demander que tu fasses rendre la fille à sa mère, parce qu'elle pourra mieux l'élever. Tu laisseras le garçon au père, parce que les hommes sont mieux élevés par les hommes. J'ai confiance que tu rendras justice à ma malheureuse fille.—Bueno, cacique, dis-moi le nom et la demeure du mari de ta fille, et je le ferai assigner pour qu'il ait à comparaître devant moi. Je ne puis juger qu'après avoir entendu les deux parties.»—Le cacique donne le nom et l'adresse, et il s'éloigne; mais je retiens l'interprète, et félicite le subdelegado de ce que, dans ce nouveau genre de jugement de Salomon, sa tâche sera plus facile. Ayant à partager non un seul, mais deux enfants entre père et mère, il pourra les contenter tous les deux. Je pose à l'interprète demi-indien, demi-chilien, diverses questions sur la famille indienne.—«Quelles sont les cérémonies du mariage?—Le mariage se fait de deux manières: lorsque le jeune homme et la jeune fille sympathisent et s'entendent, ils concertent la fuite. Une belle nuit l'époux arrive, enlève l'épouse et l'emporte à cheval dans la forêt, où ils font la noce durant plusieurs jours. Au retour, l'époux prie les parents d'accepter le fait accompli, et leur remet des cadeaux. La seconde manière a lieu, lorsque la jeune fille n'est pas décidée à se laisser enlever. Alors le jeune homme l'achète à ses parents, en leur faisant des cadeaux. Ces cadeaux consistent en vêtements, chevaux, bœufs, moutons et ornements. Chaque membre de la famille doit recevoir quelque chose, et souvent les jeunes gens donnent tout ce qu'ils ont, et s'appauvrissent à l'occasion du mariage. Si celui qui a enlevé l'épouse refusait les cadeaux, on ferait une expédition contre lui.»

Le riche et surtout le cacique prend plusieurs femmes, parce qu'il peut les nourrir avec leurs enfants; mais le pauvre n'en prend qu'une.

«Quelles sont les cérémonies à la naissance?—On réunit tous les parents pour donner le nom à l'enfant. Ce nom est ordinairement un nom toujours transmis dans la famille. Le parrain et le père se font mutuellement des cadeaux; on finit par un grand repas.—Quels remèdes emploie-t-on pour soigner les malades?—Des herbes diverses; on combat le mauvais esprit avec la lance, et on a recours à la vieille devineresse, qui découvre l'auteur de l'influence malfaisante sur le malade. Alors on le recherche, on le bat pour qu'il enlève cette influence, et s'il ne le fait pas, parfois on le tue. Pour les cérémonies, à la mort, il confirme ce que j'avais appris la veille.—La jeune mère qui est ici venue réclamer justice contre son mari peut-elle se remarier à un autre?—Elle peut se remarier.»

Pendant que nous causons ainsi, M. Brownlow passe à deux Indiens la petite boule de bois et les bâtons de la Chuenca. C'est le grand jeu des Indiens. Ils le jouent à pied et quelquefois à cheval. Nos joueurs s'animent, puis beaucoup d'autres arrivent; et, comme il y a deux chefs, bientôt on se défie entre les deux tribus. Dix guerriers d'une part, dix de l'autre, ils font de leur punchos un monticule que gardent les femmes, puis, à une distance de 100 mètres, ils posent une ligne de piquets à droite, et une à gauche, enserrant une bande large de 20 mètres, longue de 100. La petite boule, de 0m07 de diamètre, est posée au milieu, et on la tape avec des bâtons, sorte de bambous noués et recourbés vers le bout. Chaque parti doit s'efforcer de pousser la boule du côté de l'adversaire, et s'il réussit à lui faire passer la limite du bout, il gagne un point. Si la boule sort des limites latérales, on la replace au centre et on recommence. Il est beau de voir ces vingt jeunes gens, animés par leur chef, s'échelonner, arrêter la boule au passage, la repousser en l'air, la faire sauter avec force, parfois contre les bras et les jambes des adversaires. Dans ce cas, la blessure est soignée sur l'heure, en ouvrant la peau avec un couteau pour faire sortir le mauvais sang. M. Mackay avait promis une somme d'argent aux gagnants: la partie était en quatre points. Au bout d'une heure les vainqueurs arrivent les bâtons en l'air. Ils ont gagné la piastre; quel malheur qu'ils la mettent en eau-de-vie! Les caisses d'épargne sont à créer en Araucanie. Après le déjeuner nous passons encore un peu de temps à voir jouer les Indiens. J'achète la pipe du cacique, entièrement en bois, et un plat de bois que me vend une vieille Indienne. M. Mackay me donne la boule et deux des bâtons qui ont servi à la partie, et un domestique viendra à cheval porter tous ces objets. C'est la vie large, c'est la vie libre, celle de ces montagnes! Et c'est celle que j'aime. Je félicite MM. Mackay d'en jouir, et les remercie pour la bonne et généreuse hospitalité qu'ils ont donnée au voyageur; puis nous montons en selle. Les chemins, inondés par la pluie, sont convertis en lacs, mais M. Ducasseau ne s'effraie pas pour si peu, et y lance son cheval au galop. Le mien suit, et bientôt ils se couvrent de boue et nous en couvrent. M. Ducasseau décharge son fusil sur des perdrix, mais le mouvement du cheval rend difficile une telle chasse. Il tire aussi plusieurs coups de revolver sur une espèce de grive à collier rouge qui ne bouge pas et lui sert de cible. Mais la pluie arrive, et nous poussons nos vaillantes bêtes, qui nous font franchir les cinq lieues en moins de temps que la veille.

À Angol, je change de vêtement et m'en vais chez les Pères franciscains. Je les trouve occupés à faire l'école à une vingtaine d'Indiens. Un vieux Père de Porto-Maurizio (Rivière de Gênes), a perdu l'usage de sa langue natale. Il me parle moitié italien, moitié latin, moitié espagnol, et me confirme, à propos des Indiens, les renseignements que j'ai recueillis. Pour le langage, il me donne une grammaire indienne et castillane, d'où j'extrais la traduction du Pater ci-après:

Inchiñ taiñ chao, huenu meu ta mleymi: uvchigepe tami ghüy; eymi tami reyno inchiñ, meu cüpape. Chumgechi tami piel vemgequey ta huenu mapu meu vemgechi cay vemgepe ta tue mapu meu. Chay elumoiñ taiñ antü covque: perdonanmamoin taiñ huerilcam chumgechi inchiñ perdonaqueviñ taiñ huerilcaeteu, lelmoquiliñ, taiñ huerilcanoam: hueluquemay vill huera dugu, meu montulmoiñ. Amen.

Après le souper, un employé de M. Ducasseau me conduit au Mont-de-piété, où j'espère acheter des ornements indiens. J'en vois en effet plusieurs, mais leur prix est élevé, parce que les détenteurs les revendent à d'autres Indiens.[Table des matières]

CHAPITRE XVI

D'Angol à Santiago. — La grande Cordillera de los Andes. — La cordillera côtière. — La ville de Talca. — L'hôpital. — Les maladies régnantes. — Les Sœurs du Sacré-Cœur. — Le théâtre. — Le clergé. — Le marché. — Les bains de Cauquènes. — Mésaventure à Gultro. — L'hospitalité du chef de gare. — Détails sur la viticulture. — Prix des terrains. — L'ouvrier. — La Chica. — Une scierie de marbre. — Le Maïpu. — Arrivée à Santiago. — Le garçon d'hôtel et le tarif. — La cathédrale. — Le cerro de Santa-Lucia. — La ville. — Le théâtre. L'Alameda. — L'hôpital. — Les quatre Sœurs de l'Aconcagua. — Les statues des grands hommes. — Les sifflets de nuit. — La plaça de arme. — Les jeunes filles et les tramways. — Les œuvres charitables. Les talleres de San-Vincente. — Le Sénat. — La Légation de France. — Les capucins. — Don Benjamin. — L'hospitalité chilienne. — L'élection présidentielle.

Le 3 août, je remercie M. Ducasseau pour sa large et bonne hospitalité, je dis adieu à ses jeunes gens, et à huit heures, je suis à la gare pour le départ. À la station de Robléria, M. Risopatron me surprend en venant me serrer la main dans le train. Il regrette que le défaut de temps ne m'ait pas permis de m'arrêter chez lui. Je descends le Bio-Bio jusqu'à la station de bifurcation, où j'attends une heure, pour prendre le train du nord qui arrive de Concepcion.

Je profite de l'intervalle pour déjeuner avec un Basque, Jean Etchegoyen, qui veut faire tous les frais. Vers le nord, la route suit une magnifique vallée, qui s'élargit et se restreint tour à tour, depuis trois lieues jusqu'à trente. Elle est bordée par deux chaînes de montagnes: une vers l'ouest, se baignant dans la mer, l'autre vers l'est, qui est la grande Cordillera de los Andes, aboutissant sur l'autre versant à la vaste plaine des Pampas. L'une et l'autre sont couvertes de neige. La plaine est tantôt cultivée, tantôt inculte. Par-ci, par-là, de misérables ranchos, en adobe ou en chaume. Quelques orangers sont chargés de fruits; mais les oranges ne sont pas plus douces que celles de Nice. Aux gares, les femmes vendent aux voyageurs la soupe, divers plats de viande, des pâtés et des conserves de fruits.

À Chillan, ville de 25,000 habitants, la gare est envahie par une foule nombreuse, portant des bouquets de camélias. C'est le curé qui conduit son peuple faire ovation aux quatre Sœurs espagnoles de la Merced, qui se trouvent dans le train. Elles occupent aux premières un compartiment réservé, et je suis étonné de reconnaître en elles les quatre Sœurs que j'avais eues pour compagnes de voyage dans l'Aconcagua. À cinq heures, nous arrivons à Talca, où je descends à l'Hôtel anglais. Après le dîner, je parcours la ville. Elle est chef-lieu de province et contient 25,000 habitants. Elle paraît moins riche que Conception. Dans les parties éloignées, les maisons en adobe ne sont ni pavées ni crépies. Au centre, elles sont en meilleur état. À l'hôpital, je trouve les Sœurs de Charité françaises. Elles me font parcourir les salles, où elles soignent 120 malades. À la salle de chirurgie des hommes je vois plusieurs blessés: le Chilien, lorsqu'il est ivre, joue du couteau comme le Piémontais, et se laisse aller souvent à la férocité. À la salle de chirurgie des femmes sont alignés de nombreux lits occupés par les femmes de mauvaise vie. La police des mœurs n'existe pas, et il en résulte de graves inconvénients. Les maladies régnantes sont: les rhumatismes, causés par l'humidité des ranchos et des maisons non pavées; les maladies de foie, causées par les grandes chaleurs de l'été; les maladies de poitrine, produit des courants d'air; et la petite vérole, appelée ici peste, et qui sévit partout, faute de vaccination. Les Sœurs ont en ce moment vingt et un sujets atteints de cette terrible maladie, mais elles les tiennent dans une autre maison, appelée Lazaret. De l'hôpital je passe à la paroisse. Elle est située sur une grande place plantée d'arbres, avec une fontaine au milieu, dans le genre de la place de Concepcion. L'église a trois nefs avec une coupole élevée, et peut contenir 2,000 personnes. On fait l'exercice du premier vendredi du mois. Les femmes, accroupies à terre sur leur petit tapis, répondent au chapelet que récite le prêtre du haut de la chaire. Ce murmure en cadence de centaines de lèvres a son charme, et rappelle le bruit des vagues de l'océan, lorsqu'il est calme. Les hommes se groupent de préférence dans les bas côtés, près des confessionnaux. Après les litanies, le prêtre déroule un long discours, que les bébés ne peuvent supporter. Pour se distraire, quelques-uns prêchent à leur tour et à leur manière. À huit heures, je rentre à l'hôtel. Le 4 août, c'est l'anniversaire de la naissance de M. Santa-Maria, président de la République du Chili. Toutes les écoles chôment en son honneur. De bon matin, je suis chez les Sœurs du Sacré-Cœur, et je demande la Mère supérieure. Quoique Française, à la suite d'un long séjour au Chili, elle a presque oublié sa langue natale. Les Sœurs du Sacré-Cœur ont de nombreux pensionnats au Chili et au Pérou. Le gouvernement leur a même confié, à Santiago, la direction de l'école normale. À Talca, le pensionnat compte 70 élèves payant vine pension de 700 fr. l'an. Les enfants sont douces et bonnes; il faut un peu de temps pour les former à l'esprit d'ordre et de propreté. Elles aiment le théâtre et la danse, mais ces deux sortes de récréation n'ont pas encore dégénéré ici autant que dans d'autres pays. Le théâtre a été inventé pour instruire en amusant, et n'est dangereux que lorsque, déviant de son but, comme il arrive chez nous, il corrompt en amusant. La plupart des élèves viennent des campagnes; les écoles là n'existent pas, et le clergé est insuffisant. Beaucoup de prêtres de bonne famille trouvent plus commode de rester dans ce qu'ils appellent le ministère libre ou sans emploi, ou bien d'occuper des chapelanies, à Santiago. En face du Sacré-Cœur s'élève un vaste marché couvert, rempli de viandes, de poissons, de légumes et de fruits de l'Europe. On y voit aussi des moules d'une grosseur extraordinaire. Je marchande les principaux articles, et suis étonné de voir que les prix sont à peu près ceux de chez nous: la viande 1 fr. 50 le kilo, le pain 50 centimes le kilo, le vin 10 sous le litre, et le reste à l'avenant. À neuf heures, je suis à la gare pour le départ.

Le chemin de fer suit toujours la vallée, qui tantôt s'élargit, tantôt se rétrécit. Les Andes commencent à se relever; leur altitude, qui n'était que de 3,000 mètres environ au volcan Chillan vers le 37°, dépasse maintenant 5,000 mètres au volcan Maïpu. Bientôt, au 33°, elle atteindra son maximum au sommet du volcan l'Aconcagua, près de Santiago, dont l'altitude est de 6,797 mètres, dépassant ainsi d'environ 2,000 mètres l'altitude du Mont-Blanc. L'Aconcagua est le pic le plus élevé des deux Amériques. Vers le sud, après le 42°, la Cordillère des Andes va en baissant jusqu'au 52°, où elle n'atteint que 1,000 mètres; mais, à son extrémité, au 55°, le pic Darwin au cap Horn a encore 2,071 mètres d'altitude.

J'avais pris mon billet pour la station de Cauquènes dans le désir de visiter les bains de ce nom, aussi renommés pour leurs eaux sulfureuses que par le site pittoresque. On m'avait assuré que, si l'établissement des bains sulfureux de Chillan était fermé en hiver parce qu'il était alors enseveli sous la neige, par contre, celui de Cauquènes, moins élevé, était ouvert toute l'année, et des voitures partant à l'arrivée de chaque train franchissaient en 3 heures les sept lieues entre la station et les bains. J'avais prié le conducteur du train de me prévenir à la station de Cauquènes, où nous arrivons vers deux heures de l'après-midi. Mais le bonhomme oublie ma demande, et comme à Cauquènes il n'y a qu'un arrêt, le train ne fait que ralentir; puis il continue et me dépose à la station suivante, à Gultro. Là, le chef de gare, M. Manoel Alexandro Tarraxo, voyant mon embarras, cherche aussitôt un cheval pour moi, et un pour mes bagages, afin que je puisse rejoindre ainsi la station de Cauquènes, où j'espérais trouver une voiture pour les bains. Tout était prêt, lorsque survient le cocher habituel de la voiture des bains, qui assure que l'établissement est fermé, qu'il n'y a point de voiture pour s'y rendre, et que même, voudrait-on y aller à cheval, les chemins sont défoncés et l'on trouverait là-haut porte close. Dans cette situation, je prie le chef de gare de me faire conduire à l'hôtel du village, pour attendre le train qui passe à neuf heures, le lendemain, pour Santiago. Il me répond qu'il n'y a là ni hôtel ni village, et que Gultro est une simple campagne; mais que, si je veux bien accepter, il m'offre chez lui l'hospitalité. Je n'avais pas de choix, et j'accepte avec reconnaissance. Dans peu de temps, Mme Tarraxo a préparé sa meilleure chambre, et je m'y installe pour rédiger mon journal. Tout y est pauvre mais propre; les parois intérieures sont en toile tapissée et la toile du plafond est crevassée, mais que pouvaient-ils donner de plus, ces braves gens, à l'étranger, puisqu'ils donnent tout ce qu'ils ont! À cinq heures, ils m'admettent à leur table servie d'un copieux dîner. Un petit garçon de cinq ans fait la joie des parents, une fillette de douze ans nous sert et la maîtresse de maison a l'œil à tout. On m'avait peint la femme chilienne comme molle, indolente et aimant à se faire servir. Celle que j'ai sous les yeux dément ces renseignements. Après le dîner, nous faisons une longue promenade sur la voie ferrée, jusqu'à une grande ferme, où nous causons avec le seigneur de l'endroit. Un mariage dans les environs attire de nombreux invités. C'est par troupes que les cavaliers galopent à côté des amazones. Si je n'étais pressé, je serais allé moi-même à la noce; on m'assure que j'y aurais été reçu avec l'hospitalité des anciens temps. Je renonce à mon désir, et je rentre à ma chambrette pour continuer mon travail jusque assez avant dans la nuit.

Chili.—Cataracte ou Salto Del Laja.

Un vent de glace soufflait avec violence et amenait une pluie torrentielle; j'eus de la peine à me réchauffer.

Le matin, un soleil resplendissant éclairait une scène grandiose. La pluie de la plaine était de la neige dans les montagnes; elles en étaient couvertes jusqu'au pied, aussi bien la chaîne ouest que la grande chaîne. Elles paraissent plus imposantes dans leur éblouissante toilette. Après le déjeuner, je demande à payer ma note. Ces braves gens refusent tout argent, contents, disent-ils, de m'avoir tiré d'embarras. Exemple de plus à ajouter à l'esprit hospitalier des Chiliens! À neuf heures, le train arrive, et je reprends ma route. Bientôt la vallée se rétrécit pour un instant, jusqu'à ne laisser passage qu'à la petite rivière; ce point est appelé Augustura. Deux Basques français sont dans le train et parlent viticulture; excellente occasion pour me renseigner à bonne source sur ce genre de produits agricoles, qui tend à se multiplier dans le pays. Chacun, en effet, veut maintenant avoir sa vigne, mais comme les indigènes sont encore peu experts dans ce genre de culture, ils recherchent les vignerons français. Si vous pouviez m'en donner une vingtaine, me disait un grand propriétaire, je les placerais à l'instant au prix de 4 à 500 fr. par mois, avec logement et un peu de terre à cultiver pour les besoins de leur famille. Je donne au mien 600 fr. par mois. On me cite un Français qui, de vendeur d'allumettes, avec de la conduite et de l'ordre, par la culture de la vigne, a maintenant une fortune de plus de 600,000 fr. Mon interlocuteur me fait remarquer à droite et à gauche de belles plantations. Elles sont entourées d'un mur de terre, pour les préserver des incursions des animaux. Vous pouvez, me dit-il, distinguer les cultures indigènes des cultures françaises; dans les premières, les vignes poussent à l'avenant sans échalas; dans les autres, elles ont chacune leur piquet ou conduite de fil de fer galvanisé. On ne les plante que dans la plaine ou autre endroit arrosable; car, durant les six mois d'été, il ne pleut jamais, et il faut les arroser souvent. Le propriétaire indigène donne volontiers la terre au viticulteur français, pour neuf ans, à condition que celui-ci la plante en vignes, en retire le revenu; et comme prix de location, après les neuf ans, la terre et la vigne reviennent au propriétaire, qui l'exploite alors pour son propre compte. Dans cette opération, le vigneron, au bout des neuf ans, a gagné environ 2,000 piastres, soit 10,000 fr. par cuadra monnaie nominale. Je dis monnaie nominale, car la piastre ou peso-papier, qui est censé valoir 5 fr., ne vaut actuellement que 3 fr. 70, à cause du change et du cours forcé du papier-monnaie.

Une cuadra est un carré de 150 varras de côté, soit 22,500 varras carrées. La varra équivaut à 0m86, en sorte qu'une cuadra équivaut à 18,769mc, soit environ 2 hectares. Le prix du terrain varie de 200 à 500 pesos la cuadra, selon le plus ou moins de proximité de Santiago; et demande environ 2,000 pesos de frais de plantation, intérêt du capital jusqu'à la récolte, etc. La terre étant très mobile et sablonneuse, il suffit d'un bon labour à la charrue; et on plante dans le sillon, soit à bouture, soit à barbeau. Dans le premier cas, on a à peu près 20% de pieds secs à remplacer; dans le second, à peine 3%. Les indigènes labourent même avec une charrue entièrement de bois, portant parfois un petit morceau de fer au bout.

Les ouvriers sont souvent nomades, et s'attachent peu à la ferme. On les paie de 25 à 30 sous par jour en hiver, et presque le double à la récolte. On leur donne pour nourriture un pain de 3 sous le matin, des haricots à midi, un petit pain de 2 sous le soir. Ces ouvriers nomades font le lundi, et mettent tout leur argent en boissons. Ils ne recommencent à travailler que lorsque la faim se fait sentir; ceci révèle un désordre social auquel les classes dirigeantes devraient se hâter de porter remède. Une cuadra de terre reçoit environ 7,000 pieds de vigne. La vigne produit au bout de trois ans et donne environ 58 arobas de vin par cuadra, mais elle arrive ensuite jusqu'à donner 300 arobas. L'aroba ici n'est plus la même que de l'autre côté des Andes; elle est de 35 litres pour les liquides, pendant qu'elle n'est que d'environ 12 kilogrammes pour les grains. Une aroba de vin, depuis les droits élevés mis à l'importation, vaut 3 pesos (de 12 à 15 fr.), soit de 0 fr. 30 à 0 fr. 40 le litre. Mon interlocuteur a trouvé plus de bénéfice à convertir sa récolte en chica, boisson spéciale au pays; et, pour l'obtenir, voici comment il procède. Il écrase le raisin, chauffe le jus et écume, puis il met dans les cuves deux poignées de cendre, pour clarifier, et cuit ensuite à 12 ou 15 degrés et met en barrique. Après cinq ou six jours vient la fermentation, et il vend ce produit 3 pesos l'aroba, ou de 10 à 20 sous la bouteille, suivant la qualité. J'ai bu souvent la chica; on la trouve dans toutes les maisons, elle tient du vin et de la bière. Elle est jaunâtre et agréable au goût, mais elle est laxative.

L'autre Français, avec lequel je lie conversation, est aussi depuis longtemps au Chili, et s'est occupé d'industries diverses. En dernier lieu il avait traîné de lourdes machines par des chemins de chèvre, dans les Andes, afin d'y monter une scierie de marbre. On l'avait assuré que le chemin voiturable suivrait bientôt, et il avait voulu prendre le devant; mais le chemin ne fut point achevé, et il ne put tirer parti de ses marbres, par l'impossibilité de les transporter. Il abandonna donc l'entreprise et les machines, avec une perte de 9,000 pesos: un indigène aurait attendu que le chemin promis fût exécuté.

Tout en causant, le train marche, et bientôt il passe le Maïpu, sur un pont en poutrelles de fer. Dans les environs est le champ de bataille dans lequel furent défaits les Espagnols. La blanche muraille des Andes s'élève toujours à notre droite avec majesté, et, à notre gauche, la chaîne centrale est blanchie aussi jusqu'au pied. On me montre, à droite, un petit monticule, que couronne une maisonnette à vérandah. C'est de là que la Commission scientifique française a fait ses observations sur le passage de Vénus, pendant que les astronomes chiliens l'observaient de leur observatoire. Nous voici à l'avant-dernière station, à San-Bernardo, qu'aime à fréquenter le peuple, le dimanche; puis nous entrons en gare à Santiago, vers onze heure un quart. Je monte en voiture et dis au cocher: À l'Hôtel Ingles. Il tenait bien dans sa voiture le tarif réglementaire, mais il avait déchiré les chiffres des prix. Je crus donc prudent de me renseigner à l'hôtel, et, en arrivant, je demande au concierge, qui vient au-devant de moi, quel est le prix que je dois à la voiture: un peso, Señor, fut sa réponse, et je donne un peso (5 fr.), mais j'apprends bientôt que le tarif porte 0 fr. 75, et j'en fais la remarque au bureau de l'hôtel. Le secrétaire exprime ses regrets, mais il ajoute que l'hôtel ne peut répondre de ses domestiques: bon à savoir!

Ma première visite est pour la poste, où je parcours les longues listes des lettres en souffrance, toujours affichées à l'entrée; mon nom ne s'y trouve pas. Le voyageur est alors désappointé, car, depuis la dernière station, il pense à la station suivante, où il pourra trouver les nouvelles des parents et des amis.

J'entre à la cathédrale. C'est dimanche et j'en profite. Cette vaste et belle église semble avoir servi de modèle à la plupart de celles du Chili. Elle est romane et a trois nefs. De gros piliers massifs, de calcaire, soutiennent les voûtes en bois; précaution nécessaire ici à cause des fréquents tremblements de terre. Les autels sont ornés de statues et de tableaux, copies des grands peintres italiens. Les ornements du plafond et des autels sont blanc et or; les lustres, les vases d'albâtre, les lampes placés avec goût, donnent au monument un aspect imposant et agréable.

De grandes orgues surmontent la tribune au-dessus de la porte d'entrée; deux orgues plus petites lui répondent à l'autre extrémité de l'église. Il paraît que les paresseux sont nombreux ici; l'église est comble pour la messe de midi. Les femmes, enveloppées dans leur noire mantilla, se tiennent accroupies sur leur petit tapis, et ressemblent à autant de nonnes. On voit pourtant quelques bancs, quelques chaises et prie-Dieu. La tenue de tout ce monde est pieuse, mais, selon l'usage d'ici, on ne se lève pas à la lecture des évangiles.