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À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 / Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou. cover

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 / Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Chapter 21: CHAPITRE XVIII
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About This Book

The narrative recounts an extended circumnavigation focused on southern-hemisphere lands and adjacent regions, combining detailed itineraries and practical advice with on-the-ground reporting. It alternates route proposals and ticket-cost comparisons with descriptions of ports, landscapes, local industries, and everyday customs; it discusses economic conditions and migration patterns and offers preparation tips such as learning basic local languages and securing letters of introduction. Descriptive episodes portray markets, craftwork, and social encounters, and the material is arranged into volumes that treat successive geographic sectors.

Chili.—Calle de Las Delicias ou Alameda a Santiago.

Pour bien m'orienter, je commence par grimper sur le cerro de Santa-Lucia. Ce rocher élevé a été converti en lieu de plaisance: des statues, des créneaux, des grottes, des jets d'eau, surprennent à tout instant le visiteur; mais il est encore plus surpris de lire sur un ensemble d'arceaux: Aqueduc romain. Vraiment, si on ne l'avait écrit, il ne serait venu à l'idée de personne qu'il pût y avoir en Amérique un aqueduc romain; c'est porter un peu loin l'amour de l'imitation. Après une longue ascension à travers un labyrinthe d'allées et d'escaliers, j'arrive au sommet, couronné d'un petit kiosque, et je vois à mes pieds toute la ville et la campagne, bornée par la superbe muraille des Andes, toute blanche de neige.

Santiago, capitale du Chili, est située au pied des Andes, au milieu d'un amphithéâtre de montagnes, à 700 mètres d'altitude et par 33° 27 latitude sud. La population est de 220,000 habitants. Les maisons sont basses, ordinairement à un seul rez-de-chaussée. Elles sont construites en adobe, briques de terre et paille, qu'on croit plus élastiques pour résister aux tremblements de terre; les toitures sont en tuiles rondes. Les rues ont environ 10 mètres de large. À l'est, la Calle de las delicias, ou Alameda, divise la ville en deux. Vers l'ouest court une rivière un peu à sec, comme le Paillon de Nice. Les clochers sont nombreux. Quelques édifices publics et privés, assez jolis, s'élèvent au-dessus des maisons. Au loin, des quintas, ou maisons de campagne. Après avoir vu la ville de haut, je descends pour la voir de près. Le premier édifice sur mes pas est le théâtre; j'y entre pour voir la salle. Elle est assez vaste, à trois rangs de loges ou plutôt de galeries, car les séparations ne sont qu'à hauteur d'appui. Le parterre est fortement incliné. Le prix d'entrée est de 10 fr., celui des loges de 100 fr. Une troupe italienne joue Lucrecia Borgia. À l'hôpital Saint-Jean; je trouve 20 Sœurs de Charité, soignant 400 malades hommes, répartis en plusieurs salles au rez-de-chaussée et au premier étage; toujours beaucoup de blessés par suite de l'ivrognerie. Une salle est remplie d'enfants; ils mangent ici trop de fruits verts. Les Sœurs ont, ailleurs, l'hôpital des femmes et l'hôpital Saint-Vincent. Elles ont ici une maison mère, et un noviciat qui leur a déjà formé plus de 100 Sœurs chiliennes. Elles donnent en outre l'instruction à de nombreuses élèves, dans plusieurs écoles. Je suis heureux de retrouver les quatre Sœurs que j'ai eues pour compagnes de voyage dans l'Aconcagua. Une d'elles restera à Santiago, deux iront à l'hôpital de Talca, et la quatrième à l'hôpital de Valparaiso. Comme des soldats, elles n'attendent que la consigne et sont toujours prêtes à partir. Ceci nous dédommage un peu du mal qui se fait ailleurs par plusieurs de nos nationaux. Toujours patriotes, elles voient volontiers un Français. Elles se réunissent et veulent que je leur parle de notre chère France. J'eus de la peine à les quitter. Que leurs prières et leurs mérites accompagnent le voyageur!

Chili.—Santiago.—La Plaça de Arme.—L'Hôtel Ingles. Vue des Andes dans le lointain.

Je descends l'Alameda: on l'appelle ainsi du nom des peupliers d'Italie dont elle est plantée, arbre qui en espagnol s'appelle alamede. Le nom de Calle de las delicias qu'on lui a donné serait bien adapté, si elle était mieux entretenue. Elle se divise en 5 larges allées et a plusieurs: kilomètres de long. Les statues des grands hommes du pays en complètent l'ornement. On ne peut qu'applaudir à l'idée de mettre sous les yeux des générations l'image des hommes qui ont illustré la patrie. Le bon exemple est aussi contagieux; mais il faut éviter que les coteries ou l'esprit de parti ne faufilent des hommes petits parmi les grands hommes.

J'arrive à une des plus belles maisons qui bordent l'Alameda, chez le sénateur Don Francisco de Borja Larrain Gaudarillar, frère de l'administrateur du diocèse. Il est président du Conseil des Conférences de Saint-Vincent de Paul, et me donne des détails sur cette institution charitable au Chili et à Santiago. Dans la capitale, les Conférences sont au nombre de 7; outre la visite des pauvres, elles s'occupent de la visite des écoles, des catéchismes, et ont fondé une maison d'arts et métiers, où l'on apprend le travail à 200 orphelins. M. Larrain m'invite à la visiter le lendemain.

Le soir, à chaque coin de rue se tient un sergent de ville et des inspecteurs à cheval passent fréquemment. Ils sifflent à tout instant pour correspondre entre eux, et continuent ainsi toute la nuit, jusqu'au matin; les voleurs n'ont pas beau jeu. La plaça de arme ou place centrale, dont l'Hôtel anglais occupe une des faces, est fort jolie. D'un côté la cathédrale, de l'autre la mairie et l'intendance. Le passage San-Carlos, sur un des côtés, et un autre passage en forme de croix, derrière l'hôtel, laissent voir les étalages de superbes magasins; la plupart français.

De bon matin, je vois dans les rues des vaches conduites de porte en porte: la fraude est à l'ordre du jour, et le moyen le plus sûr d'avoir le lait pur, c'est de le voir traire. Je monte en tramway; les carritos (nom qu'on leur donne) vont partout; je suis étonné de voir une demoiselle venir me demander les 5 sous réglementaires. Depuis quelques mois, ce sont les jeunes filles qui font ce service dans les tramways; mais évidemment ce n'est pas là leur place. On me dit que c'est pour leur donner du travail, dont elles manquent. Les dames de la haute société sont partout les protectrices de la fille du peuple. Il serait sage qu'elles s'associent pour procurer à ces jeunes filles un travail de couture et de broderie qui leur vient maintenant tout fait d'Europe. Elles ôteraient ainsi le prétexte à un métier peu fait pour favoriser la pudeur, qui est pourtant le plus bel ornement de la femme.

J'arrive enfin au bout de la ville, aux Talleres de San-Vincente, où je trouve M. Larrain et plusieurs de ses confrères. Les Frères de la Doctrine chrétienne, venus de France, dirigent l'établissement. Nous parcourons les ateliers de menuiserie, de tailleur, les dortoirs, le réfectoire, la cuisine, et nous passons au jardin pour voir les agriculteurs. Ce jardin contient 10 hectares: en vignes, prairie, blé et pommes de terre. Durant l'été, la sécheresse est telle, qu'il faut tout arroser, aussi bien le blé que le reste. Ces 200 enfants, en quittant l'établissement, connaissent un métier qui ne les laissera pas manquer de pain:

M. Larrain me donne rendez-vous au Sénat pour l'après-midi, et je m'en vais chez les lazaristes. Le Père supérieur, homme calme, fin observateur, et habitant le pays depuis longues années, me donne des détails nombreux. Le gouvernement l'avait chargé d'ouvrir en Araucanie plusieurs écoles dirigées par des Sœurs de Charité, mais la guerre survenant, il fallut courir au plus pressé; et les bonnes Sœurs, au lieu d'aller instruire les Indiens, durent se dévouer à panser les blessés dans les 7 ambulances qui leur furent confiées. On calcule que les morts de la guerre, pour le Chili, se sont élevés à environ 20,000. M. le supérieur pense, avec raison, qu'un établissement agricole ou ferme modèle, confié aux Trappistes, ferait le plus grand bien en Araucanie. Il importe en effet d'apprendre à ces bons Indiens l'agriculture, qui leur permettra de tirer parti de leur sol productif.

À deux heures et demie, je suis au Sénat. M, Larrain me fait visiter l'établissement, qui est réellement monumental: d'un côté, le Sénat avec de nombreuses salles pour les Commissions; j'en remarque une garnie d'un excellent buffet; de l'autre, la Chambre des députés, et au centre la vaste salle où le Congrès, composé des deux Chambres, se réunit d'office une fois l'an. M. Larrain s'en va prendre part à la séance. J'assiste à la discussion dans la loge des journalistes. Une vingtaine de sénateurs sont présents, quelques-uns fument. Ils parlent de leur place et assis, en s'adressant au Président, selon le système anglais. Il s'agit d'abord d'une loi sur le personnel des chemins de fer, puis on passe à la nomination du Président et des Vice-Présidents du Sénat; et enfin on fait retirer le public pour procéder secrètement à la nomination d'un général. Je fais passer ma carte et une lettre au sénateur Don Benjamin Vicuña Mackenna; il paraît un instant et me dit: «Je suis en ce moment occupé à la discussion; venez dîner chez moi ce soir, à cinq heures; nous pourrons alors causer à notre aise.»

Je quitte le Sénat pour me rendre à la Légation de France. Le secrétaire, M. Bourgarel, m'accueille avec bonté, et m'invite à dîner pour le surlendemain. En revenant sur mes pas, j'entre chez les capucins pour remettre une lettre au Père gardien. Ce vénérable vieillard me met au courant des travaux de sa Congrégation auprès des Indiens d'Araucanie. Ils ont là 20 missions, et vont en créer deux nouvelles. Le gouvernement leur donne 2,000 pesos pour construire maison, église et école dans chaque station. Hier, me dit-il, deux fils du cacique de Roboa sont venus de la part de leur père me demander des missionnaires, et je vais leur en envoyer. Ils ne se sont pas toujours montrés aussi faciles; et pas plus loin que l'année dernière, dans une insurrection où les Indiens de l'autre côté des Andes étaient venus à leur secours, ils ont brûlé tout devant eux. À Impérial, les deux Pères de la mission, ayant perdu jusqu'à leurs chevaux, durent se sauver à pied, et rejoindre par cinq jours de marche la station la plus rapprochée.

Ce couvent, me dit-il, est la maison de retraite des vieux Pères qui ne peuvent plus travailler. Quelques-uns pourtant se consacrent encore aux missions des campagnes. Comme je me montrais pressé par le rendez-vous chez Don Vicuña Mackenna, le bon vieillard me dit: Venez demain à midi déjeuner avec nous, nous pourrons causer. Puis il me fait parcourir le jardin, couvert en partie par de belles treilles de vignes. Nous traversons les cours plantées de grands orangers, et à l'église je remarque de magnifiques tableaux, scènes de l'Évangile copiées par un Italien sur les parchemins d'un ancien bréviaire. À cinq heures et demie j'étais à la quinta de Don Benjamin. C'est ainsi qu'on appelle ici ce sénateur. Il est fort populaire et connu de tout le monde. Il me reçoit avec beaucoup de bonté et me fait parcourir son magnifique jardin. Un pavillon isolé contient sa riche bibliothèque, et lui sert de maison de retraite pour ses nombreuses compositions. Travailleur infatigable, il a déjà publié plus de cent volumes, et à l'heure actuelle il écrit quatre ouvrages en même temps, édités à New-York, et en Europe.

M. Vicuña Mackenna me présente à sa femme, qui avec lui a visité l'Europe, et à ses 4 charmants enfants. L'hospitalité antique est en honneur dans le pays.

Les grands tiennent une vaste table toujours servie. J'y prends place ce soir, et, sur mon désir, on me fait, goûter les plats et la boisson nationale, la casuela, le haricot et la chica. La conversation est pour moi fort instructive. M. Vicuña Mackenna a été candidat à la présidence de la République, en concurrence avec M. Pinto, prédécesseur de Santa-Maria, président actuel. Le Président sortant présente un candidat, et le peuple un autre, et le suffrage décide; mais la sincérité ne préside pas toujours à toutes les opérations, et la liberté n'est guère assurée qu'au plus fort. M. Mackenna a même été blessé par certains émissaires pendant qu'il pérorait à Angol, et a failli être accusé de cacher des munitions, parce qu'on avait vu ses domestiques transportant les livres de sa bibliothèque. Il croit qu'il est très difficile à un candidat indépendant de lutter contre un candidat officiel, armé de toutes les forces du gouvernement. C'est regrettable; car la force provoque la force, et l'on roule ainsi dans le cercle destructeur des révolutions.

Après le dîner, l'aînée des jeunes filles nous distrait par quelques morceaux de piano, et enfin je prends congé de cette bonne famille; mais, en me quittant, M. Mackenna me dit: «Demain, à une heure, j'irai vous prendre à l'hôtel, et nous visiterons ensemble les principaux établissements de notre capitale.»[Table des matières]

CHAPITRE XVII

Le collège des jésuites. — L'épiscopat. — La Saint-Albert. — La Monnaie. — Le ministre des finances. — Le papier-monnaie. — Incendie de l'église de la Compañia. — La bibliothèque. — L'Université. — Lutte à propos des cimetières. — Les Cercles catholiques. — La Quinta normal. — Les Pères de Picpus. — Un dîner diplomatique. — De Santiago à Valparaiso. — La hacienda de Limache. — L'Urmaneta. — Le huasso. — Une vacherie. — Une porcherie. — L'élevage. — Salaires. — Logements. — La ville de Valparaiso. — Le port. — Le gaz. — Don Mariano Sarratea. — Le code civil. — Le gouverneur ecclésiastique. — L'hôpital. — Le logement des pauvres. — Los padres frances. — Les docks. — Les grues Amstrong. — La belle Elène. — Le séminaire. — Les Sœurs de la Providence. — L'enseignement par les yeux. — Le club français. — Guerre barbare.

Au collège des Pères jésuites, l'église, sur le type de Saint-Ignace de Rome, contient de beaux tableaux. Le pensionnat reçoit 300 élèves; les dortoirs sont divisés en petits compartiments; les cabinets d'histoire naturelle et de physique sont bien fournis. La maison est en adobe et en bois. M. le supérieur, homme d'esprit et de tact, me renseigne sur l'organisation ecclésiastique dans le pays. Il est divisé en trois évêchés, dépendant de l'archevêché de Santiago; mais, à l'heure actuelle, l'archevêque de Santiago est mort, et, par suite d'un conflit, entre le Saint-Siège et le gouvernement, il n'a encore pu être remplacé. À la vacance d'un siège, les Chambres désignent trois candidats et le président propose un des trois à la nomination du Pape. L'évêque de Concepcion vient de mourir, celui de Ancud est mort aussi, et il ne reste que celui de la Serena, qui est complètement sourd. Les Congrégations religieuses se recrutent spécialement dans la classe inférieure. Les grandes familles donnent des membres au clergé, mais ils prennent rarement une charge, et gardent la situation de prêtres libres. Dans les campagnes, le clergé est absolument insuffisant. Chemin faisant, je visite encore quelques familles françaises, et à midi, je suis chez les capucins. C'est le jour de sant' Alberto, fête du supérieur. Plusieurs laïques sont invités et placés à côté des moines. Les tables, ordinairement si frugales, sont couvertes aujourd'hui de mets abondants. Il fait beau voir ces vieillards, dont la barbe a blanchi dans les montagnes d'Araucanie! Celui qui est à côté de moi parle l'espagnol avec un accent étranger, et j'apprends qu'il est des Abruzzi, en Italie. Je le plaisante alors de ce qu'il est venu si loin évangéliser des Indiens, pendant qu'il avait tant de brigands à convertir dans son pays. Pressé par le temps, je porte un toast au supérieur et à la Communauté et je me sauve à l'hôtel, où je trouve une invitation pour dîner, le soir même, chez le sénateur Concha. Peu après, survient l'avocat Risopatron, fils du président de la Cour d'appel qui m'avait reçu à Concepcion. Ce jeune avocat fait en ce moment un travail fort utile pour son pays: il rédige le dictionnaire des lois chiliennes, avec commentaire et jurisprudence. M. Mackenna arrive aussi et voudrait m'avoir jeudi au théâtre, mais je pars jeudi matin.

Il me conduit au palais de Moeda, où sont les divers ministères, et me présente à son ami Don Pedro Cuadra, ministre de Hacienda (du commerce). Je trouve en lui l'homme doux, aimable, intelligent. Il se met à ma disposition pour tout renseignement, et fait porter chez moi les dernières statistiques, pour me donner une idée exacte du mouvement industriel, agricole et commercial du pays.

La fabrication de la monnaie: fonte et purification de l'or, de l'argent et du cuivre, laminoir, découpage, coulage, le tout ressemble à ce qu'on voit dans les Monnaies de tous, les pays. L'or vaut actuellement ici 715 pesos le kilog., et l'argent 43 pesos. (Peso, valeur nominale, 5 fr.) Dans le même établissement, on fait le papier-monnaie, sous la direction d'un Français. Pour éviter la dépréciation de ce papier, le gouvernement donne un intérêt aux banquiers qui le déposent dans ses caisses, mais, comme plusieurs banques ont été autorisées à émettre du papier-monnaie, jusqu'à concurrence de 150% de leur capital, elles déposent le papier de l'État, qui leur donne un intérêt, et mettent en cours le leur. Elles arrivent ainsi à donner des dividendes de 20%. On me dit que le papier-monnaie émis par le gouvernement, ne dépasse pas 12 millions de pesos. Sur le monnayage de l'argent, vu le dixième d'alliage, le gouvernement gagne environ 1% et 1 et demi% sur celui de l'or. L'or fait prime, mais il pèse 6% de moins que l'or français, 8% de moins que l'or anglais, et 11% de moins que l'or américain.

En sortant de la Moeda, nous trouvons un membre du gouvernement, qui nous annonce comme bonne nouvelle, la probabilité de voir la paix signée prochainement. Les Chiliens viennent, en effet, de remporter dans le nord, à Huamachuco, une grande victoire sur les Péruviens, qui se sont retirés en perdant un millier d'hommes; et on espère qu'ils accepteront les dures conditions du vainqueur.

Chili.—Santiago.—Monument commémoratif de l'incendie de l'Église de la Compañia.

Mon cicérone me conduit sur le lieu du terrible incendie de l'église de la Compañia, où 2 à 3,000 personnes trouvèrent la mort. Il me trace les détails de l'effroyable drame: l'église était comble, c'était la fête de l'Immaculée-Conception. Le feu se communique aux tentures et la panique fait perdre la tête aux assistants. Ils se précipitent vers les portes, mais les premiers rangs sont culbutés et forment une muraille humaine, impossible à franchir. Les quelques-uns qui se sauvent passent par la porte de derrière. J'interromps M. Mackenna pour lui demander si le détail donné par plusieurs récits que j'ai lus, concernant la fermeture des portes de derrière, pour préserver du vol les objets du culte, était vrai. Il me répond qu'il est absolument faux; qu'il était présent, et que tous ceux qui se sont sauvés sont passés par cette porte. Parmi les sauvés on me cite Mlle Rodriguez, jeune fille appartenant à une des premières familles, fort jolie et très répandue dans le monde. Elle fut retirée nue, mais sans blessures, et le lendemain elle entrait novice au couvent du Sacré-Cœur, où elle fait encore l'édification des pensionnaires. L'emplacement du couvent de la Compañia est maintenant occupé par le Palais du Congrès, et à l'endroit où s'élevait l'église, on a construit un square, au milieu duquel se dresse une statue de l'Immaculée-Conception. Sur le piédestal on lit cette inscription:

A LA MEMORIA
DE LAS VICTIMAS IMMOLADAS POR EL FUEGO
EL VIII DE DICIEMBRE DE MDCCCLXIII
EL AMOR Y EL DUELO INEXTINGUIBLES
DEL PUEBLO DE SANTIAGO
DICIEMBRE VIII DE MDCCCLXXIII

À la mémoire
des victimes immolées par le feu
le 8 décembre 1863
l'amour et le deuil inextinguibles
du peuple de Santiago
8 décembre 1873.

Nous entrons au Sénat, où M. Vicuña dicte à un secrétaire diverses lettres qui doivent me servir au Pérou; puis nous passons à la Bibliothèque, où le bibliothécaire me fait cadeau de quelques livres sur le Chili. Nous allons ensuite à l'Université. Elle réunit les quatre facultés de lettres, sciences, droit et théologie. Pour les cérémonies de la proclamation des grades, on a élevé une grande salle surmontée d'une coupole. À côté, se trouve le Collège national pour l'enseignement secondaire; le latin et le grec ont été supprimés et remplacés par deux langues vivantes. Sur mes questions concernant les divers professeurs, M. Vicuña m'en cite un, M. Barros d'Araña, homme de grand talent, mais qui a passé sa vie à inspirer l'athéisme à la nouvelle génération. Il a fait ainsi plus de tort au pays que s'il lui avait fait perdre plusieurs batailles; car une génération athée aura beaucoup à souffrir et ne sera ramenée à la foi que par la souffrance.

Nous passons à la mairie; dans la grande salle, parmi les médaillons retraçant les portraits des divers maires, je remarque celui de mon guide. En sortant, celui-ci rencontre un ami qui lui annonce un grand malheur: le fils unique de M. Barros d'Araña, dit-il, vient de tomber de l'escalier de sa maison et il est mort, le père est inconsolable. Je vous quitte, me dit M. Vicuña, je vais essayer de soulager ce pauvre père.

Le soir, M. Concha avait réuni à sa table de nombreux amis. On cause sur les questions du jour. La loi sur les cimetières laïques vient d'être approuvée par le président et jette le trouble dans les consciences catholiques. Les protestants peuvent avoir leur cimetière exclusif; les catholiques ne peuvent avoir le leur. Ils sont forcés de porter leurs morts au cimetière civil. Il y a déjà tant de peine à conduire les vivants, pourquoi va-t-on réveiller les morts? La loi sur le mariage civil est à l'ordre du jour; les catholiques se groupent pour résister. Une société civile s'est formée au capital de 300,000 pesos (2,500,000 fr.). La plupart des actions sont souscrites, on va acheter pour un million de francs un terrain central, pour y construire un Cercle destiné à la classe dirigeante. Le reste, du capital sera employé à élever sept Cercles catholiques d'ouvriers, dans les divers quartiers de la ville, et la jeunesse catholique en formera les comités. M. Concha reçoit la Revue, l'Association catholique et toutes les publications du Comité des Cercles catholiques de France. Je signale à ces messieurs la nécessité d'améliorer le logement de l'ouvrier et du paysan dans le Chili, et l'utilité de prendre en main la direction du mouvement irrésistible vers l'instruction populaire et l'assistance mutuelle.

Le lendemain, M. Terrier, maître de l'Hôtel anglais, revenu d'une partie de chasse, veut bien m'accompagner à la Quinta normal, et me présenter au directeur, M. Lefèvre. La Société d'agriculture a fondé cette ferme modèle il y a cinq à six ans, et la subventionne. La vente des plantes et semis fait la plus grande partie des frais. Là se trouve le palais de l'Exposition de 1875, vaste et beau monument. Il est transformé maintenant en musée et école agricole. On y voit une collection de machines et de tous les produits du pays. Les cours ont lieu deux fois par jour: ils sont théoriques et pratiques. À la suite d'un examen et levé d'un plan de ferme, à la fin du cours, les élèves reçoivent le diplôme d'ingénieur agricole. Dans les jardins, nous voyons de belles pépinières et des vergers, où les élèves s'exercent à la taille. M. Lefèvre a organisé des haies vives de vignes, d'acacias et de saules d'un bel effet.

Au compartiment des animaux, nous trouvons les animaux indigènes: llamas, huanacos, vicuñas, diverses sortes de renards, le condor, et un grand oiseau aquatique à longues pattes, à long cou, avec plumes blanches et rouges, et qu'on appelle flamengo. On voit aussi un superbe lion emporté de Lima, comme trophée de guerre. M. Lefèvre me fait remarquer le produit du croisement du bouc et de la brebis. La tête est celle du mouton, le poil celui de la chèvre. Ces animaux se reproduisent pour quelques générations, mais leur fécondité est limitée.

La Quinta normal a encore un enseignement vétérinaire, confié à un professeur français. On voit là un hôpital de vaches et chevaux pour l'enseignement pratique, et, dans un compartiment voisin, de magnifiques taureaux de Durham, de superbes mérinos et autres animaux importés à grands frais pour l'amélioration des races.

Au retour, nous rencontrons dans le tramway notre ministre, M. Pascal Duprat, qui me donne rendez-vous à la Légation, dans l'après-midi; ne l'y ayant point trouvé, je visite la principale des tanneries du pays, appartenant à M. Tiffon. Cette industrie est principalement aux mains des Français. Celle-ci tanne 18,000 cuirs par an, et 6,000 peaux de moutons; prépare les maroquins et toutes sortes de peaux. Elle a utilisé la vapeur pour la plupart de ses opérations; mais cette industrie languit, parce que le débit est restreint au pays, les droits étant presque prohibitifs en France.

Je me rends chez les Pères de Picpus, connus ici sous le nom de Pères français. Leur internat compte 220 élèves, suivant les divers cours jusqu'à la philosophie. Les cabinets de physique et d'histoire naturelle sont bien montés, la chapelle est enrichie de statues venant de Belgique, de vitraux faits en Angleterre.

Le soir, M. Bourgarel, notre secrétaire d'ambassade, me prend à l'hôtel et m'emmène chez lui. Il avait invité à sa table M. Magliano, Turinais, chargé d'affaires d'Italie, et nous donne en miniature un véritable dîner diplomatique. M. Magliano a connu plusieurs de mes amis; M. Bourgarel a occupé plusieurs postes, et habité deux ans la Chine. Nous avons des souvenirs communs; la conversation fut intéressante, et nous nous séparâmes bien avant dans la nuit, en nous donnant rendez-vous en France; car M. Bourgarel attend un congé de six mois.

À huit heures, je suis à la gare pour le train direct de Valparaiso, et m'installe dans un wagon à l'européenne, bien rembourré, mais mal suspendu. Il y a 180 kilomètres de Santiago à Valparaiso; le train direct les franchit en quatre heures et demie. La voie suit d'abord la plaine, d'où l'on continue à voir la blanche et imposante muraille des Andes; puis on atteint bientôt la Cordillère centrale, que la voie traverse par de fortes courbes, des pentes raides et plusieurs tunnels. Sur les monts, où paissent les vaches, on voit d'énormes cactus gigantea à plusieurs branches, et, par-ci par-là, quelques maigres oliviers. Un Chilien me dit que l'olivier était très répandu dans son pays, mais une maladie l'a presque anéanti. Vers neuf heures et demie, à la station de Llaïlaï, nous déjeunons et quittons les montagnes. La voie suit maintenant une riche vallée couverte de prairies et de blé, mais les ranchos y sont toujours misérables. Aux stations on nous présente de magnifiques bouquets de violettes, de roses et d'héliotrope. Les pêchers sont fleuris: évidemment l'hiver s'en va et le printemps approche. Nous avons aussi quitté l'altitude de Santiago où je voyais la glace dans la rue, et nous approchons de la mer. M. le sénateur Vicuña Mackenna m'avait donné une lettre d'introduction auprès des frères Eastman, qui ont à Limache une importante hacienda. Je savais que c'est de là que sort le bon vin d'Urmaneta que je buvais à Santiago. Je tenais à voir de près ce genre de culture, et je m'arrête à la station de Limache.

Non loin de la gare, j'arrive à un superbe château entouré d'un magnifique parc. M. Rodolfo se montre plein d'égards, et, apprenant que je désire aller le soir même à Valparaiso, il prend de suite les dispositions pour me faire visiter sa ferme. Elle comprend deux parties, sur une étendue de 10,000 hectares. Une est plantée de vignes; il vient de l'acheter à sa belle-mère: l'autre sert au bétail, et il vient de la vendre à son frère aîné, ingénieur de chemin de fer, père de huit enfants. Carlos, le plus jeune frère, est gérant des deux propriétés et perçoit un tant pour cent sur le revenu; il est installé avec sa famille dans un joli chalet, sur un terrain que Rodolfo vient de lui donner. C'est bien là faire les affaires en famille.

Les vignes sont tenues par un vigneron français. La plantation occupe environ 80 hectares contenant 260,000 ceps, et produisant tous les ans une moyenne de 6 à 7,000 arobas. Une aroba remplit 40 bouteilles. Le phylloxera n'a pas paru, et l'oïdium est vaincue par le souffre. Les vignes sont bien taillées et alignées sur fil de fer galvanisé. Nous parcourons la vaste cave à deux étages. Le vin reste pendant trois ans en fût, et on le transvase trois à quatre fois l'an en le clarifiant avec la poudre Appert. Au bout de trois ans on le tire, et on le vend après un an de bouteille. J'en goûte de trois qualités: l'Urmaneta ordinaire de 1879, ressemble au Beaujolais; l'Urmaneta blanc, tient du Chablis; l'Urmaneta caverné de 1877, qu'on prendrait pour du Porto. Les deux premières qualités sont vendues 9 pesos la caisse de 12 bouteilles, environ 3 fr. la bouteille; la troisième 15 pesos la caisse.

Les chevaux sont sellés, et nous partons pour l'autre ferme. Un huasso (le même qu'on appelle gaucho dans la République argentine), sur une selle formée de plusieurs peaux de mouton superposées, et, armé de son lazo, nous précède. Nous arrivons au compartiment des vaches; elles sont maintenant au nombre de 200, et de 500 pendant l'été. Les 200 produisent environ 1,000 litres de lait, qu'on vend à Valparaiso, au prix de six sous le litre. Une vingtaine de femmes sont occupées à traire, et on les paie trois pesos par mois. Le matin, après qu'on a pris le lait, on laisse les vaches dans la prairie avec leurs veaux; vers midi on les sépare.

On fait devant nous le rodeo: des hommes à cheval poussent tous ces animaux, mères et enfants, dans une vaste cour, d'où ils doivent passer dans une seconde, mais, à la porte, les veaux sont arrêtés, et enfermés dans un compartiment à part où ils trouvent de la farine et de l'herbe. Ces vaches produisent en outre 50 livres de beurre par jour, vendu 3 fr. la livre.

Nous parcourons les prairies, divisées par des rangées de peupliers d'Italie. M. Eastman y fait planter par intervalle des groupes de chênes pour que les vaches puissent s'abriter à l'ombre durant l'été. Nous arrivons à une porcherie, où 440 porcs sont engraissés par les résidus du lait et la farine de maïs. À l'heure des repas, on sonne le tam-tam, et ils s'empressent de courir des bords de la rivière Limache, qui coule tout près. Nous cherchons un gué pour la traverser, et nous avons de la peine à sortir des buissons odorants qui la bordent; enfin nous arrivons à un endroit où les chevaux n'ont de l'eau que jusqu'au ventre, et ils avancent précédés du chien de chasse, qui nage à ravir.

De l'autre côté de la rivière, M. Eastman me fait remarquer les travaux de canalisation par lesquels son frère se propose d'arroser 200 hectares de plus; puis nous grimpons les collines sur lesquelles paissent 2,500 moutons, que le propriétaire vend au prix de 3 pesos à l'âge de 10 mois. Il reçoit aussi dans la ferme les chevaux des tramways de Valparaiso, ce qui lui donne encore un revenu de quelques milliers de francs par mois. Les ouvriers employés sont au nombre de 40 environ. On sème aussi la pomme de terre, le maïs et le blé, mais seulement pour l'usage de la ferme. Le salaire varie de 1 fr. 25 à 2 fr. 25 par jour, nourriture en plus. Les frères Eastman, quoique protestants, en hommes intelligents et chrétiens, ont établi, pour leur personnel et les paysans des environs, une chapelle catholique et des écoles gratuites. Ils ont aussi commencé à leur construire des maisons décentes, où la propreté sera possible et la moralité sauvegardée. Elles leur coûtent 250 pesos, 1,200 fr. chaque. C'est un bon exemple.

À trois heures dix minutes, je reprends le train, et à cinq heures, je descends à Valparaiso, à l'Hôtel Colon.

Valparaiso est la deuxième ville et le port principal du Chili. Elle est bâtie au bord de la mer, mais limitée de toute part par des cerros ou collines. On a pu construire à peine deux ou trois rues au bord de l'eau, et la population ouvrière se loge dans des maisons de bois sur la pente des cerros. Il serait facile d'utiliser cette situation et de tracer un plan régulier sur les plateaux des collines, avec tramways à corde sans fin, comme on a fait à San-Francisco de Californie. La population compte maintenant 180,000 âmes. On vient de la fournir d'eau au moyen d'une canalisation, mais elle est assez chère. Le gaz coûte aussi O fr. 75 le mètre cube, et les trois compagnies qui le fabriquent donnent des dividendes de 40%. On fait des essais pour l'électricité. Après une visite à la poste, je passe la soirée chez M. Mariano Sarratea, qui, au nom de la République argentine, a négocié avec le Chili le traité de délimitation de la frontière vers la Patagonie. M. Sarratea, Argentin, mais fixé depuis 40 ans au Chili, connaît bien ce pays, et nous pouvons en causer longuement. Il me fait cadeau du Code civil chilien. J'y remarque, qu'en fait de succession, le père dispose toujours de la moitié, et l'époux survivant hérite toujours du quart, ou d'une portion égale à celle d'un des fils; mais, contrairement aux dispositions du Code argentin, le Code chilien a reproduit notre législation en lait de séduction. La recherche de la paternité est interdite; la fille séduite n'a d'autre droit que de déférer serment au séducteur, pour lui faire confesser s'il croit être le père: remède dérisoire! Aussi, ici, comme en France, on recueille des fruits amers du manque absolu de protection pour la femme.

M. Sarratea m'avait donné rendez-vous chez les Pères de Picpus. Ils desservent une vaste église et tiennent un externat qui réunit 200 élèves pour les études secondaires. M. le supérieur me fait visiter l'établissement. Au musée, je remarque des cordes en cheveux tressés, des flèches et des lances en pierre, hameçons en os, et autres objets que les Pères ont apportés de leurs missions dans les diverses îles de l'Océanie. Dans la collection des volatiles du pays, il y a des condors, un bel albatros de Magellan, le flamengo, grand oiseau aquatique au plumage rose; le loïco, espèce de merle à gorge rouge; le tenca, qui chante comme le rossignol; le tordo noir à bec noir; le piccaflor, dont le bec fin a 10 centimètres de long; le loro-bruto, espèce de perroquet du Sud qui dévore le blé et le raisin. Parmi les quadrupèdes, on me montre le chingue, qui, poursuivi par les chiens, les met en fuite en lançant, des glandes qu'il tient derrière, une matière fétide insupportable. Parmi les végétaux, je remarque le cochayuyo et la luce, deux herbes marines qu'on mange ici. Les Pères m'invitent à dîner pour le soir. Je les quitte pour déjeuner chez M. Sarratea. Les grands du pays ont toujours table servie. À l'hôpital, 21 Sœurs de Charité soignent 500 malades, et desservent l'hôpital militaire contigu. Je rencontre là une des 4 Sœurs du navire l'Aconcagua, tout émue de revoir un Français, qui lui rappelle la patrie absente. La Sœur supérieure me fait parcourir les salles. Quelques-unes sont pleines de malheureuses jeunes filles. Il n'y a ici aucune surveillance ou police des mœurs. Devant l'hôpital, on a élevé une statue à M. Antonera, qui a légué 1,500,000 pesos aux pauvres. Bon exemple! Au port, je remarque deux dique ou docks flottants. Un est occupé par un immense steamer en réparation. Je vois aussi de belles dragues à vapeur, et sur le môle récemment construit sur poutrelles de fer, je trouve 13 grues, système Amstrong, mues par l'eau comprimée; 8 sont mobiles et courent sur 4 pieds à roues, laissant libre espace aux wagons de marchandises. La plus grande est fixe et soulève 45,000 kilogrammes à la fois. Un grand steamer allemand est accosté au môle, et les nombreuses grues puisent les marchandises, qu'elles déposent sur des wagonnets, les emmenant aux entrepôts de la douane. On vient de construire encore 8 de ces entrepôts à cinq étages, de 50 mètres de long sur 20 de large. Des ascenseurs hydrauliques montent les colis à tous les étages. Dans aucun de nos ports je n'ai vu un système aussi bien imaginé pour décharger et emmagasiner rapidement la marchandise. L'Aconcagua, steamer de 4,500 tonnes, a été déchargé et rechargé en trois jours et demi, et il contenait 45,000 colis. Parmi les nombreux navires, je remarque une corvette et un aviso de guerre.

Je grimpe le cerro pour dominer la ville et pénètre dans un fort. Il y en a 22 autour de la rade, armés de canons Amstrong et Parrot, avec boulets de 450 kilos. La vue s'étend au loin jusqu'aux Andes, derrière lesquelles le soleil se couche en lançant une lueur rougeâtre sur les hauts pics couverts de neige.

À cinq heures et demie j'étais chez les Pères de Picpus. Ils avaient réuni à leur table le gouverneur ecclésiastique et autres notables du pays. Un des Pères préside une des deux Conférences de Saint-Vincent de Paul, et un des membres s'offre à me faire visiter le lendemain quelques familles pauvres, pendant que Don Mariano Casanova me retient pour la visite du séminaire et autres établissements. La conversation fut animée et intéressante. À huit heures je quitte les convives pour passer la soirée dans la famille Barthels, que j'avais eue pour compagne de voyage dans l'Aconcagua. Elle avait été bonne pour moi, et une des demoiselles, charmante enfant de 19 ans, m'avait donné des leçons d'espagnol. Gracieuse Hélène, que Dieu veille sur ton avenir!

Le lendemain matin, un confrère vient me prendre à l'hôtel, et nous grimpons les cerros pour voir quelques familles pauvres; partout grande misère et maisons délabrées. La première que nous visitons a, comme presque toutes, une seule chambre. Un mauvais tapis est tendu sur la terre nue; des chiffons bouchent les crevasses. Dans un lit, une vieille à bout de forces; dans un autre, une femme qui tousse comme les poitrinaires au dernier degré. Un troisième lit est réservé à une jeune femme qui tombe du mal caduc. Une jeune fille de 20 ans et une de 7 ans couchent à terre; elles prendront certainement la phtisie ou le mal caduc, si elles ne sont paralysées par le rhumatisme. Une petite cabane près de la porte sert de cuisine. Je demande à mon confrère ce qu'on paie d'ordinaire un tel logement. Il vaut 8 pesos (40 fr.) par mois, me dit-il.

Dans la deuxième maison, composée aussi d'une chambre non pavée et délabrée, nous trouvons une pauvre veuve dont les nombreux enfants sont à l'école: l'aîné a 18 ans et fait le menuisier, mais il a déjà donné signe de phtisie. Presque partout dans ces misérables huttes, nous voyons le linge des gens aisés qu'on donne à laver et à repasser. Bien souvent les médecins se creusent la tête pour savoir comment les maladies de poitrine ou autres pénètrent dans des familles qui n'en ont jamais souffert. Ils pourraient faire une visite au logement des lessiveuses et repasseuses. Ainsi, par une juste punition, la classe aisée souffre elle-même d'une triste situation faite à la classe populaire, et qu'il serait de son devoir de changer.

À neuf heures j'arrive au séminaire, où m'attendait le gouverneur ecclésiastique. Cet établissement renferme 70 élèves, et on construit une aile à part pour ceux qui se destinent à la prêtrise. Il y a 6 ans, le directeur était encore laïque, et parmi les plus mondains de la ville. Il y aura toujours des ouvriers de la onzième heure.

Du séminaire, nous passons chez les Sœurs de la Providence. Nous voyons le pensionnat des Sœurs françaises du Sacré-Cœur, et un orphelinat que construit à ses frais la famille Edwards. Cette famille a donné aussi 500,000 pesos pour l'achat du terrain d'un nouvel hôpital. Les Sœurs de la Providence appartiennent à la Congrégation canadienne que j'avais vue à Québec et à Montréal. Elles ont ici un externat avec 600 élèves, et un internat avec 50 pensionnaires à 50 fr. par mois. Elles sont chargées des enfants trouvés et en réunissent une moyenne de 10 par mois, qu'elles placent à la campagne. Elles ont 8 maisons au Chili, et instruisent 1,000 élèves à Santiago. Leur système d'instruction m'a paru remarquable: pour les premières classes, l'enseignement se fait principalement par les yeux, au moyen de nombreux tableaux. C'est ainsi qu'elles apprennent facilement et vite aux petites filles, la religion, l'histoire, l'histoire naturelle et même le calcul, car un ingénieux système de boulettes et de compartiments leur permet de faire faire facilement aux élèves les principales opérations.

J'avais déjà remarqué aux États-Unis de l'Amérique du Nord cet excellent système d'enseigner par les yeux. Il serait important de le généraliser chez nous. On éviterait ainsi bien du mauvais sang aux maîtres et aux maîtresses, et bien des maux de tête aux jeunes intelligences, encore incapables d'idées abstraites.

M. le gouverneur ecclésiastique avait réuni à sa table les supérieurs du séminaire et des Pères français et autres personnes notables. Après le déjeuner, je rends visite à M. Abel Schmid, notre consul, avec lequel nous causons longuement sur le Chili et sur les 700 compatriotes qui forment notre colonie à Valparaiso. M. Devès, un des principaux négociants, m'introduit au Club français et m'inscrit dans ses registres. Divers négociants français et chiliens me donnent des lettres pour le Pérou, et je viens au port. Une quantité de fer encombre une partie des quais. Ce sont des ponts démontés et des rails. Je demande à un Chilien d'où vient cette ferraille. C'est tel chemin de fer, me dit-il, que nous avons démonté au Pérou; nous allons l'établir chez nous, à tel endroit. On m'avait fait une réponse analogue à Concepcion, à Talca, à Santiago, lorsque je demandais la provenance de belles statues de marbre ou de bronze. Même à la Quinta normal, en voyant un beau lion d'Afrique, on m'avait dit qu'il avait été apporté de Lima.

Les Chiliens en cela se montrent arriérés d'un siècle: ils en sont encore à l'époque de Napoléon Ier, qui enlevait les objets d'art. Si les Chiliens qui voyagent en Europe remarquaient un peu l'effet que produit la même cantilène répétée à tous les monuments d'Italie ou d'Espagne, ou d'ailleurs: «Il y avait ici un trésor, mais il fut emporté par Napoléon; telle statue, tel tableau a été envoyé à Paris par le conquérant, mais il a été restitué après la paix,» ils se persuaderaient qu'il est plus sage de ne pas semer derrière soi des souvenirs de haine qui se transmettent aux générations.[Table des matières]

CHAPITRE XVIII

Départ pour le Pérou. — Le steamer La Serena. — Mes compagnons de voyage. — Navigation. — L'arche de Noé. — Coquimbo. — Les fonderies de Guayacano. — Un dîner politique. — La ville la Serena. — L'intendant. — L'évêque. — La garde nationale. — Huasco. — Carrizal-Bajo. — La fonderie Gibbs et Cie. — Main-d'œuvre. — Logements. — Les forces de la nature. — Le maestranza. — Encore la Samo-cueca. — La poésie et la musique. — Caldera. — Le désert d'Atacama. — Le chemin de fer de Copiapò. — Le borax. — Chañaral.

Un petit bateau me porte au navire de guerre Le Blanco, corvette de 2,500 tonnes, portant six gros canons Armstrong. Les officiers chiliens me le font visiter avec bienveillance, et de là je passe à la Serena.

Ce navire de la Pacific steam Company déplace 1,900 tonnes et a une machine de 250 chevaux effectifs. Les cabines sont sur le pont où il y a plus d'air; mais, au dessous on vient d'installer 200 bœufs, des moutons, des poules; c'est l'arche de Noé, par trop parfumée sans doute. Je suis heureux de rencontrer des voyageurs de l'Aconcagua, qui vont au Callao, et j'ai pour compagnons de navigation le bon Don Mariano Casanova, gouverneur ecclésiastique de Valparaiso, et deux de ses amis: M. Jean Walker Martinez, qui s'en va à Antofagasta, pour inspecter certaines mines dont il dirige la Société; et son cousin, M. C. Walker Martinez, avocat, ancien député et ex-ministre du Chili auprès de la République bolivienne. C'est lui qui a négocié et signé avec la Bolivie le traité dont la violation vient de faire naître la terrible guerre qui dure encore entre le Chili d'une part, et le Pérou et la Bolivie de l'autre.

La nuit, le roulis fut très fort; les 200 taureaux, au-dessous des cabines, ne pouvant tenir debout, roulaient et glissaient tantôt sur leurs jambes de devant, tantôt sur leurs jambes de derrière, et faisaient un bruit peu commode. Les agneaux et les brebis bêlaient, et parfois on sentait le besoin de se cramponner à la couchette pour ne pas être renversé. Un bébé, dans la cabine voisine, ajoutait ses pleurs aux gémissements de la maman. C'est toujours la même scène durant les premières quarante-huit heures de l'embarquement; ensuite les estomacs s'habituent, et tout le monde retrouve la gaieté. Le lendemain, à la pointe du jour, je demande mon bain, mais on ne donne ici que des bains froids. Le soleil levant nous laisse voir dans la brume une côte dénudée, puis il se voile toute la journée dans les brouillards. Vers une heure nous passons entre des rochers, et peu après on jette la sonde. Ce n'est pas superflu: à quelques pas de nous, on voit dans la baie la carcasse en fer d'un steamer échoué il y a quelque temps. Enfin, à deux heures, le canon annonce que nous sommes arrivés à Coquimbo, et on jette l'ancre à 200 mètres de terre. Le capitaine nous dit qu'on ne repartira qu'à sept heures du soir; nous avons donc le temps de débarquer.

La baie de Coquimbo, fort gracieuse, est occupée en ce moment par de nombreux navires qui viennent y chercher le minerai de cuivre. J'y vois aussi une frégate espagnole, portant le nom de Navas de Tolosa. Elle vient ici pour saluer les drapeaux du Chili à l'occasion de l'hommage rendu par celui-ci aux soldats espagnols tombés dans la dernière guerre entre les deux pays, et faciliter ainsi la signature d'un traité de paix.

À droite, on voit fumer les hautes cheminées des fonderies de cuivre de Guayacano, qui travaillent avec le charbon de pierre porté des mines de Lebu, entre Lota et Valdivia; à gauche, nous apercevons la fumée des fonderies Lambert, qui a gagné dans ses mines plus de 50 millions de francs et qui a construit un chemin de fer entre ses fonderies et le port de Coquimbo.

M. Casanova et ses deux amis m'invitent à descendre à terre dans le même bateau, et à les suivre. Nous parcourons quelques rues fort propres, et arrivons à un estaminet célèbre pour la préparation de la casuela, sorte de soupe chilienne, dans laquelle on découpe de la viande et une poule. La maîtresse vient au-devant de nous, et nous montre la table mise. Avertie par dépêche, elle avait tout préparé. Elle est grande, forte, active, et cause politique comme un ministre. Elle s'est vaillamment battue à la guerre, me dit M. Martinez, qui lui remet plusieurs prospectus à distribuer. On parle de celui-ci et de celui-là, et je suis tout étonné de me trouver à un dîner politique, dans lequel l'agent principal semble être la matrone. Parmi les bonnes choses qu'on me sert, je remarque plusieurs sortes de fruits spéciaux au pays: la popaja, la lucuma, de la grosseur d'une pomme, écorce verte, intérieur jaune, moelleux et goût de marron. Elle a pour noyau une châtaigne qu'on dit vénéneuse, la palta, qui a la forme d'une poire verte: on la coupe en deux, l'intérieur est à demi-creux. On saupoudre de sel et on mange la chair avec une cuiller à café; elle a le goût de l'olive mûre prise à l'olivier. Après le dîner on monte en voiture et, fouette cocher! car le temps nous presse. Nous voulons en effet visiter Serena, capitale de la province, ville de 20,000 habitants. Elle est située à une lieue et demie au bout du cap qui forme la baie. Les chevaux suivent la plage sur le sable mouillé; il me semble refaire le trajet de Caïffa à Saint-Jean d'Acre. Un autre cocher, parti après nous, nous devance; mais le nôtre, piqué d'orgueil, fouette et dépasse à son tour le rival. Cela dure si bien, que nous courons risque de prendre un bain dans les vagues. Enfin, nous arrivons sains et saufs à la magnifique Alameda de la Serena.

La voiture nous conduit chez l'intendant, M. Domingo de Toro, qui commande la Province. Il a fait la campagne du Pérou comme colonel, et nous accueille avec bonté. Il nous fait passer à la salle à manger, toujours servie chez les grands, et après quelques libations, il me montre une belle collection des minerais que fournit la contrée; il me donne une grande pierre de cuivre du poids de plusieurs kilogrammes. Ayant sa femme malade, il exprime son regret de ne pouvoir m'accompagner, et me signale comme établissements dignes d'être visités, le séminaire, le collège et l'hôpital. Nous passons devant les bâtiments des deux premiers de ces établissements, et rendons visite à Monseigneur l'évêque de la Serena, le seul survivant des quatre évêques du Chili. Il nous fait bon accueil, mais il est complètement sourd, et il faut recourir à l'ardoise pour lui parler. Pour répondre, il relève la voix d'une manière pénible. Il aurait voulu aller consulter quelques spécialistes en Europe, mais le gouvernement l'en a empêché, en lui imposant des conditions humiliantes. Il nous remet le décret qu'il vient de publier pour exécrer les cimetières laïcisés de son diocèse. On ne pourra plus y faire aucune cérémonie religieuse.

Nous prenons congé de Monseigneur, et en traversant la place, nous voyons défiler le bataillon de la garde nationale, musique en tête. C'est dimanche, les magasins sont fermés; le matin, on va à la messe, mais l'après-midi les vêpres sont remplacées par l'exercice militaire. Il n'y a pas de conscription au Chili; les enrôlements sont volontaires. Lorsque le besoin presse, ils se font un peu comme en Angleterre. Les enrôleurs reçoivent tant par homme, et emploient une partie de leur gain à enivrer les candidats pour leur faire signer l'engagement. Ceux-ci, après avoir cuvé leur vin, sont tout étonnés de se réveiller à la caserne; mais, s'il n'y a pas de conscription, par contre, tout homme valide doit porter les armes, et fait partie de la garde nationale.

À l'hôpital, les Sœurs de Charité soignent une centaine de malades et donnent l'instruction à 40 élèves internes qui paient 50 fr. par mois. À six heures, nous sommes à la gare, et montons dans un wagon américain; à six heures trois quarts nous rentrons au port de Coquimbo, et à sept heures à bord. Quelques passagers, pour tuer le temps, avaient abusé du Champagne, et ils abusent de la parole. Un peu de sommeil les guérira.

La nuit a été plus calme; le matin, à sept heures et demie, le canon annonce que nous arrivons à Huasco, et le navire y jette l'ancre. On fait grande profusion du canon: son bruit se fait sentir à chaque port; or, nous touchons à treize dans le trajet de Valparaiso au Callao, et mettons ainsi dix jours à parcourir un espace de 1,500 milles, qu'on franchirait aisément en quatre ou cinq jours, si l'on suivait directement. La côte est toujours aride, mais l'embouchure de la rivière le Huasco laisse voir un tapis de verdure entouré de forêts d'eucalyptus. Cet arbre, importé d'Australie, est devenu ici à la mode. On l'a planté et on le plante partout; son bois sert, dans ces contrées minières, à étayer les galeries. Le Huasco est utilisé pour l'irrigation, et la vallée nourrit de nombreux troupeaux. On y récolte aussi un raisin à gros grains et à peau tendre qu'on fait sécher et qu'on vend dans des petites boîtes sous le nom de pasas; une vingtaine de filles sont venues à bord et nous poursuivent aux cris de pasas caballero!

Le port de Huasco a été construit le deuxième après la conquête. Il n'a pas progressé, on n'y voit que quelques petites maisons de bois ou de boue. La plupart des toitures, ici comme sur le reste de la côte, vers le nord, sont en terre. L'eau les fond difficilement, parce qu'on les enduit d'une couche de mortier, composé de sable et de chaux de coquillages. À côté du village, on voit quatre cheminées qui indiquent la présence d'une usine, fonderie de cuivre, abandonnée depuis longtemps. Le minerai, qu'on extrait de l'autre côté de la montagne, arrive par une autre vallée plus facilement au port de Pegna-Blanca. Ces mines, qu'on me dit appartenir à M. Dickenson Benett Montt, donnent 25,000 quintaux de cuivre net par an.

À dix heures, le navire a déchargé la farine et la bière destinées à Huasco, et nous suivons notre route.

À deux heures, le canon nous annonce un nouvel arrêt; nous sommes à Carrizal-Bajo, et nous n'en repartirons qu'à la nuit.

Nous pouvons donc aller visiter les fonderies de cuivre dont nous voyons fumer les hautes cheminées; une d'elles, en effet, a 134 pieds de haut. M. Aniceto Yzaga est parmi les passagers: il se rend à son établissement des mines de Chañarcitos, à six lieues de la côte; il connaît donc à merveille choses et gens de ces lieux, et s'offre à être mon cicérone. MM. Casanova et Martinez veulent bien être de la partie, et nous montons dans une petite barque. Ce n'est pas sans peine, car les vagues sont hautes, et comme à Jaffa, il faut saisir le moment propice. Nous arrivons à un môle prolongé sur poutrelles en bois; un insecte, qui aime à vivre dans la mer, les a littéralement rongées à fleur d'eau, et on a dû les doubler de fer. À terre, M. Yzaga nous présente aux directeurs de la fonderie Gibbs and Cy, qui travaillent le minerai de cuivre, amené des mines de Cerro-Blanco, à quelques lieues d'ici. Ces messieurs nous font visiter l'usine. Il n'y a que deux fours, mais ils sont hermétiquement fermés, et la même chaleur qui fond le minerai, par une habile combinaison, sert aussi à calciner le minerai plus fin, opération nécessaire avant la fonte. Puis, par divers conduits souterrains, le calorique va opérer la concentration de l'eau de mer pour la transformer en eau douce. L'eau manque en effet ici: il ne pleut presque jamais sur cette partie de la côte, et l'eau qu'on amène par le chemin de fer se vend quatre sous l'aroba. Les deux fours fondent ensemble 40 tonnes de minerai par jour. Le minerai plus gros est calciné à part dans des compartiments spéciaux, où il brûle par lui-même durant 28 à 30 jours. Il contient, en effet, 45% de souffre, de l'antimoine et 10 marcs d'argent par cajones de 64 quintaux métriques. Ce minerai, après la calcination et la fonte, perd le souffre, et donne un minerai nouveau appelé mates, et dans le pays eges de cobre, et contient 50% de cuivre, de l'argent et de l'antimoine. Il est ainsi transporté en Angleterre, où l'usine Charles Lambert, à Swansea, fait les dernières opérations pour séparer les trois métaux. Le charbon est pris en Angleterre, et mélangé avec partie de charbon de Lota. On paie ici ce dernier 10 pesos la tonne, le charbon anglais 33 schellings. Cent ouvriers sont employés' à l'usine; ils reçoivent de 3 à 4 fr. par jour; leur logement, comme presque tous ceux du peuple, au Chili, se compose d'une seule pièce pour toute la famille. C'est trop peu pour l'hygiène et la moralité. Les directeurs se proposent de l'améliorer. La charbonnière m'a paru fort ingénieuse pour éviter la main-d'œuvre. Les grues prennent le charbon au navire et le jettent dans un vaste compartiment de bois dont le pavé est à plan incliné, et surélevé de terre d'environ deux mètres. Au centre un chemin de fer conduit les wagonnets sous la charbonnière, et on n'a qu'à ouvrir des trappes pour qu'ils se remplissent seuls: exactement le même système que celui des elevators de Chicago pour le maniement des blés. Ainsi, la seule force de gravité fait le travail de centaines de bras; il est bon de mettre à profit les forces de la nature. Il restera toujours bien du travail pour les bras; le difficile est de ménager les transitions.

Les directeurs me munissent de beaux spécimens de métal, nous réchauffent avec le Xérès et nous rafraîchissent avec de la bière; puis nous visitons le village, qui compte 1,200 habitants. Il a été plus peuplé autrefois, lorsque les mines donnaient plus de produits et plus de travail. Les mines sont et seront toujours une loterie. Les maisons sont en bois; on peut ainsi les démolir et les transporter lorsqu'une plus grande production de nouvelles mines appelle la population ailleurs.

M. Yzaga nous conduit à la Maestranza (ateliers du chemin de fer); les tours, les rabots, les laminoirs travaillent le fer comme s'il était de bois. À côté, un vaste magasin contient tous les approvisionnements nécessaires aux machines; et, un peu plus loin, on voit une usine pour fondre le plomb argentifère. À la plage, nous recueillons diverses herbes marines qu'ici on mange comme au Japon, et nous retournons à bord pour le dîner.

Le soir, M. Robertson, agent de la Compagnie minière, tient la guitare et joue à merveille, en accompagnant de sa voix la plus belle samo-cueca du pays. Le capitaine donne l'exemple, et immédiatement on organise cette danse moresque que j'ai déjà décrite en parlant de mon séjour en Araucanie. Les assistants battent des mains en cadence pour aider à l'animation de la musique; et les gens du pays sont étonnés de voir et d'entendre des gringos exécuter si bien leur musique et leur danse. M. Robertson nous chante aussi avec bonne expression plusieurs des chansons locales. Ce sont des amourettes, des chants de départ, des demandes en mariage; toutes gracieuses et morales. Je regrette de n'avoir pu retenir plusieurs strophes qui m'ont parues remarquables de poésie et de sentiment. Dans une, le jeune homme, avec beaucoup de compliments, s'adresse à une jeune fille, et lui demande sa main. Celle-ci le toise et lui dit: Votre tenue n'est pas complète, vos gains insuffisants. C'est en vain que vous pensez à vous marier: il vous faut avant acquérir plus d'ordre et plus d'amour pour le travail. Vous perdrez donc votre peine en vous adressant à mon père, il sait que le mari doit être un modèle d'application et de vertu. Dans une autre, l'amant part pour la guerre, et les adieux à sa belle sont pleins de nobles aspirations. Voici à peu près le refrain: «La patrie m'appelle, je ne puis être sourd. Ton souvenir me suit, je ne peux vivre sans toi, je reviendrai, je reviendrai plein d'amour et d'honneur, je serai toujours digne de toi.»

Chez tous les peuples, la poésie et la musique ont toujours été un grand moyen pour exprimer les sentiments de l'âme. Un peuple qui sait encore les retracer d'une manière si digne prouve qu'il a en lui des éléments sérieux de solidité. Par contre, les peuples qui abaissent la poésie et la musique pour en faire des instruments de vains plaisirs ou de corruption sont sur la voie de la décadence. À neuf heures, M. Robertson nous quitte, et le navire se met en marche.

14 août.—À sept heures du matin, nous jetons l'ancre dans le port de Caldera. Plusieurs navires viennent y chercher le minerai de Capiapò et des environs, car nous sommes ici dans un des principaux districts miniers du Chili. À terre, nous ne voyons que du sable, et, par-ci par-là, quelques petits buissons. C'est le Sahara ou un des déserts de l'Égypte: c'est ici, en effet, que commence proprement le désert d'Atacama. L'eau féconderait ce sable, mais on peut dire qu'il ne pleut jamais dans ces contrées, et on distille l'eau de la mer pour le service des habitants de la côte. Toutefois, si la nature n'a pas donné la beauté à ces sites, elle leur a prodigué la richesse dans ses minerais d'or, d'argent, de cuivre, de charbon, de borax, de salpêtre et de guano. Comme une bonne mère, la nature ne donne jamais tout à tous, et partage ses dons; le paon a reçu la plus belle toilette et la plus laide voix; le rossignol, le moins bien vêtu des oiseaux, donne les sons les plus harmonieux.

La petite ville de Caldera compte environ 2,000 habitants. Elle est un peu en décadence en ce moment, parce que la plupart des mines ont des filons moins riches et donnent peu de dividendes. La place est identique à celle des autres villes chiliennes, les rues sont larges, les maisons en bois, l'église gracieuse. J'y vois une statue de la madone du Carme, au pied de laquelle s'élève un trophée de drapeaux, armes et tambours; c'est la patronne des armées du pays. Les Chiliens aiment à lui rapporter leurs succès et leurs victoires. Vers la plage s'élève la Maestranza, nom qu'on donne ici aux ateliers de réparation et construction de machines, et du matériel de chemins de fer. Ils sont plus importants que les ateliers de Carrizal-Bajo, que nous avons vus hier. Ce chemin de fer a été le premier construit dans le Chili, et date de 1852. La plupart des actionnaires sont en Angleterre, quelques-uns à Capiapò. Depuis son installation jusqu'à ce jour, il a transporté plus de 2,000,000 de quintaux métriques de charbon, plus de 2,000,000 1/2 de minerai, et autant d'autres marchandises diverses, ce qui, avec le matériel du chemin de fer et autres, forme un total de presque un milliard de quintaux métriques. Il a en outre transporté 650,000 passagers. Son coût a été de 1,600,000 piastres; les frais d'exploitation se sont élevés, durant les trente ans, à 7,400,000 piastres, mais le produit a été de 18,300,000 piastres, laissant ainsi un bénéfice net d'environ 11,000,000 de piastres; soit environ 50,000,000 de francs. Ce chemin de fer conduit en deux heures à Capiapò; et un peu plus haut, à Païpote, il se divise en deux branches: l'une va à Puquios, et reçoit le borax qui vient par charrettes des dépôts de Quebrada, au pied des Andes. Il porte aussi le minerai d'or de Cachiyuyo, de cuivre de Puquios et ciel Chulo, de charbon de Sierra de la Ternera, et le minerai d'argent des mines de Garin. L'autre branche va à Pabellon, prenant les minerais de cuivre de Ojancas et de Lirios, et le minerai d'argent de Pampa-larga, de Cabeza de Vaca et del Romanero. À Potrero Seco, il se divise encore en deux branches; l'une va à San-Antonio et reçoit des minerais d'argent des mines de Lomas Bayas, de los Bardos, et del Sacramento; l'autre va à Godoy, et dessert les mines d'argent de Chañacillo de Pajonales et de plomb de Baudurrias. Son étendue est d'environ 250 kilomètres, et partant de la mer à Caldera, il atteint à Puquios l'altitude de 1,400 mètres.

M. Walker nous conduit chez son frère, qui dirige ici la seule usine de borax existant au Chili. Cette matière s'emploie pour la fabrication du verre et de la porcelaine. On vient de trouver le moyen de s'en servir pour la conservation des viandes, et on l'utilise encore pour la fonte des minerais précieux, d'or et d'argent. Ce minerai est très rare; on ne l'obtient qu'en Toscane, en condensant les vapeurs d'acide borique, et dans la mer de Marmara, où l'on trouve le tinkal ou borax de soude. Les gisements qui fournissent le borax à l'usine Walker sont à plus de 200 kilomètres, à Quebrada, au pied des Andes, et ont une épaisseur qui varie de six pouces à un mètre. Les pierres blanches et légères, portées à l'usine, sont broyées sous la meule et placées dans de grandes cuves, par quantité de 30 à 40 quintaux métriques par cuve; là le borax bout 2 à 3 heures dans un mélange d'eau mère et d'acide sulfurique, puis on laisse reposer une heure pour que les parties impures se déposent au fond. Le borax s'en va alors par des canaux dans 12 grands réservoirs, où il se cristallise, et on le retire pour le sécher au soleil. On le met alors en caisses et on l'expédie à Liverpool, où il se paie de 60 à 65 livres sterling la tonne, selon qu'il contient plus ou moins de 83% d'acide borique. Chaque réservoir donne une moyenne de 2 tonnes. L'usine produit 1,000 tonnes par an. L'acide sulfurique, qu'on emploie jusqu'à concurrence de 1,000 kilogrammes par jour, est aussi produit: dans l'établissement. Dans de grands réservoirs de plomb, on introduit le gaz sulfureux produit dans des fours par la crémation de minerais de cuivre et de fer sulfureux. On mélange avec l'acide nitrique, produit du nitrate de soude, et ces deux gaz, mélangés à la vapeur d'eau, donnent le gaz sulfurique.

M. Walker nous présente à sa jeune femme, qui arrive entourée de ses nombreux enfants, puis nous fait remarquer dans la cour de son habitation de nombreuses plantes d'agrément, véritable luxe dans ce pays de sable. Dans une seconde cour nous voyons une vigogne, espèce de huanaco, mais plus petit. Elle est apprivoisée et se laisse volontiers caresser. Je remarque deux magnifiques mules. Celle-ci, me dit M. Walker, m'a porté plusieurs fois en 20 jours au-delà du désert, et est restée jusqu'à trois jours sans boire. Or, je pèse 104 kilogrammes. À toute exposition, cette bête mériterait certainement un premier prix. Après la visite de l'établissement, nous aurions voulu visiter à côté une fonderie de plomb argentifère, mais le temps presse. Mme Walker nous invite à prendre place à sa table: elle nous sert gracieusement un copieux déjeuner, puis nous montons sur un wagon primitif qui nous conduit à la plage, et nous revenons à notre bateau. Le soir, à cinq heures et demie, le canon nous dit encore que nous touchons à un autre port. C'est celui de Chañaral, en tout semblable aux précédents. Quelques maisons de bois sur des rochers nus et quelques cheminées fumantes indiquent la présence de fonderies. Le navire charge et décharge et repart à huit heures du soir.[Table des matières]

CHAPITRE XIX

Le 15 août à Tantal. — L'Église et le Pasteur. — La Marseillaise au désert. — Encore l'Aconuagua. — Antofogasta. — Le salpêtre. — L'iode. — La Société Beneficiadora de metales. — Le salaire. — Le guano. — La laguna d'Acostan. — Encore l'incendie de l'église de la Compañia. — Épisodes émouvants. — Capture de Huescar. — Les marsouins. — Iquique. — Les incendies. — Combat naval. — L'eau distillée. — Le vicaire ecclésiastique. — L'école. — La prison. — Prix divers. — Pisagua. — Arica. — Les effets de la guerre. — Un tremblement de mer. — La Bolivie. — Tacna. — La Pax. — La corvette Le Camus. — Mollendo et le chemin de fer do Pisco. — Les îles de Chinca. — Une lettre de Pascal Duprat à propos de Voltaire. — Réponse du député Don Ambrosio Montt.

Le matin du 15 août, à six heures et demie, notre steamer jette l'ancre à Tantal. L'aspect est toujours le même: rochers nus percés de quelques trous de mine, aucune végétation; c'est le vrai désert. Don Mariano Casanova nous rappelle que l'Assomption est fête de précepte, et nous invite à le suivre pour la messe. Nous cherchons l'église, et nous trouvons une pauvre cabane de bois avec un presbytère encore plus pauvre. Le curé nous reçoit dans sa meilleure chambre. Peu de meubles, mais plusieurs livres qui indiquent l'homme d'études: Donoso Cortès, Gaume, La cité de Dieu, etc. L'Église est vraiment une bonne mère. À peine se forme un groupe de population, qu'elle établit auprès d'elle un homme pour en avoir soin et lui enseigner la vérité. Elle lui défend même d'avoir une famille, afin qu'il puisse mieux se consacrer à l'instruction des enfants, aux soins des infirmes, au bien de toutes les familles. C'est le véritable pasteur, et s'il sait être encore le bon pasteur, son troupeau ne manquera pas de bien-être. Pour la commodité de ses paroissiens, le curé de Tantal célèbre deux messes, une à huit heures, l'autre à dix heures. Mais le sexe dévot est sans contredit le plus nombreux. Après la messe nous déjeunons à l'hôtel de la Bolsa, tenu par un Français. Nous passons devant une baraque de planches, et je lis sur l'affiche: Teatro, Jueves 16, la Marsellesa. Théâtre, jeudi 16, la Marseillaise. Nous laissons de côté deux distilleries d'eau de mer, qui alimentent d'eau douce la population, et en retournant au bateau nous passons devant l'Aconcagua, qui est ici en chargement. Ses officiers, sur le pont, reconnaissent le voyageur du détroit de Magellan, et nous nous saluons avec bonheur. Ils avaient été si gais et si bons durant le trajet! Le reste de la journée sera pour la rédaction et pour le repos.

Jeudi 16 août.—À six heures et demie, le navire stoppe à Antofagasta, et bientôt nous allons à terre. Don Mariano continue à souffrir du gosier et décide de s'arrêter ici. MM. Walker Martinez s'y arrêtent aussi pour se rendre dans l'intérieur inspecter des mines dans lesquelles ils ont des intérêts; mais avant de nous quitter ils redoublent d'égards, et veulent me faire connaître les deux établissements importants d'Antofagasta. Ils me présentent à M. Eugène de Rurange, Français qui dirige l'exploitation des Barateras de Ascotan, à 8 lieues vers les Andes, et nous passons à l'établissement de salpêtre, le plus important du monde en son genre. Il occupe 800 ouvriers à l'usine et autant au lieu d'extraction. Nous sommes ici dans l'établissement qui a été cause de la guerre entre le Chili et la Bolivie et son allié le Pérou. M. l'avocat Walker Martinez m'explique que c'est lui-même qui, en 1875, en sa qualité de ministre du Chili, à la Pax, a rédigé et signé avec M. Baptista, représentant de la Bolivie, le traité en vertu duquel le Chili renonçait à ses prétentions sur le territoire d'Antofagasta en faveur de la Bolivie. En retour, celle-ci s'engageait à ne jamais frapper d'aucun droit les produits de salpêtre et autres minéraux exploités sur le territoire contesté. Or, la Bolivie ayant voulu plus tard imposer un droit de dix sous par quintal à l'exportation, il s'en est suivi la guerre.

Le minerai appelé salitre par les indigènes, salpêtre par les Français, et nitrate par les Anglais, est amené par chemin de fer de la Pampa centrale à 150 kilomètres vers les Andes. La Compagnie anonyme des salitres i ferro Carril d'Antofagasta, au capital de 5,000,000 de pesos, possède là une surface de 23 hectares, où le salpêtre se trouve par couches de 1 à 2 pieds d'épaisseur. À l'usine, les pierres passent dans une machine à broyer, et sous des cylindres qui la pulvérisent. Cette poudre est élevée par une courroie à godets à une hauteur de 15 mètres, d'où elle tombe dans des chaudières. Là, par l'eau chaude et par la vapeur d'eau, elle se fond, et après 4 à 6 heures de cuisson, elle s'en va dans 280 réservoirs de fer, où elle se cristallise et est mise à sécher sur des plates-formes. Le directeur, M. Évariste Soublette, qui nous guide, nous montre aussi les produits d'iode qu'on obtient à l'usine. L'iode vient solidifié, en forme d'iodure de cuivre, et on en fait ici 200 quintaux par mois. Il est vendu à Londres au prix de 4 pence l'once, et sert pour la médecine, pour la photographie et comme fondant en diverses industries. Le salpêtre produit à l'usine atteint 3,000 quintaux métriques par jour, et on l'exporte aussi à Londres, où il se paie environ 10 fr. le quintal. Il sert pour engrais, pour la fonte du fer et de la porcelaine, et pour faire la poudre à canon. L'usine donne aux actionnaires un dividende de 10 à 15% l'an. M. Juan Walker m'accompagne à l'usine de la Société anonyme Beneficiadora de metales au capital de 2,000,000 de pesos, dont il est actionnaire. Le gérant, M. Telesforo Mandiola, se fait notre cicérone, et nous montre le minerai d'argent venant d'un peu partout, mais surtout des mines de Caracoles en Bolivie, à 35 lieues de la côte. Ce minerai est amené sous des meules en fer perpendiculaires qui le broyent dans l'eau et l'envoient dans des réservoirs, où il se convertit en pâte terreuse jaune. Cette pâte, étendue au soleil, sèche, puis est passée sous une autre machine, qui la réduit en poussière, et dans cet état on la met dans 24 grands cylindres, par poids de 40 quintaux chaque. On ajoute des agents chimiques, du sel, du cuivre, du fer, du zinc et de l'eau, et de 4 à 8 quintaux de mercure, suivant le métal. Après une cuisson qui varie de 4 à 12 heures, la pulpe qui en résulte est amenée avec de l'eau froide dans des réservoirs cylindriques, où l'argent et le mercure se séparent des matières terreuses, et le minerai est mis à écouler. Le mercure tombe à travers un linge, et l'amalgame qui reste contient un sixième d'argent. On le presse alors dans des moules cylindriques, et on le place pendant 10 heures dans des fours, où le mercure s'évapore et va se condenser ailleurs. Le résidu forme un minerai d'argent appelé pigna dans le pays, et pour dernière opération on le place durant 2 à 3 heures dans un four, où il fond, et on le coule dans des moules, en lingots de 70 kilogrammes chaque. Il est ainsi expédié en Angleterre, où on le vend en ce moment 46 pesos[4] le kilogramme. L'usine emploie environ 200 ouvriers, à raison de 1 1/2, 2 et 3 pesos. La main-d'œuvre est plus chère ici, parce que le désert ne donne rien, et il faut tirer de loin par bateau tout le nécessaire à la vie. Le moteur est de la force de 100 chevaux, système américain exécuté à Glascow. Toute la vapeur employée pour les diverses opérations est concentrée par de nombreux tubes immergés dans un réservoir, et se transforme ainsi en eau douce pour la boisson et autres usages de la vie. On la vend ici 5 sous les 30 litres, et il n'y en a pas d'autre, soit pour les habitants, soit pour les nombreux voiliers qui viennent chercher le minerai. L'usine rétribue le capital par un dividende de 30%. Le mercure est acheté à Valparaiso, en Europe ou en Californie, au prix de 46 pesos le flacon de 34 kilogrammes. On en perd environ un quart du poids d'argent produit dans chaque opération. L'usine, donne de 20 à 30,000 marcs d'argent par mois (le marc équivaut à 230 grammes).