Brésil: Palais Impérial.
Un ingénieur venait après moi pour le renseigner sur un chemin de fer de Pernambuco. Il reçoit avec facilité, écoute avec attention, et se rend compte des affaires. On loue sa simplicité et sa charité. On lui reproche d'un peu trop sacrifier à l'amour de la popularité.
Je prends congé de Sa Majesté pour passer chez l'impératrice. Elle est dans un salon, assistée d'une dame d'honneur. Elle m'accueille avec bienveillance, et, puisqu'elle est de famille italienne, je lui parle des œuvres de dom Bosco, saint prêtre italien qui renouvelle les merveilles de saint Vincent de Paul. Sa Majesté apprend avec plaisir que dom Bosco va fonder sa première maison dans le Brésil. Puisse-t-il, comme partout ailleurs, y développer, chez les enfants abandonnés, le sentiment chrétien et l'amour du travail.[Table des matières]
CHAPITRE IV
Excursion à Pétropolis. — Rencontre du comte d'Eu. — Sa famille. — La colonie allemande. — L'ingénieur Bonjean. — La filature la Pétropolitana. — Les bois de construction. — Pourquoi on délaisse l'industrie française. — Le corps diplomatique. — L'internonce et l'administration religieuse. — Le téléphone. — La Chambre des députés. — Les chemins de fer. — Le baron de Teffé et l'exploration de l'Amazone.
Le 14 juin, à trois heures, j'étais sur le petit steamer qui traverse la baie pour rejoindre le chemin de fer de Pétropolis. Nous longeons à gauche une quantité d'îles verdoyantes et pittoresques. À mesure que nous avançons, les montagnes de Pétropolis et de Teresopolis appelées de los organos, à cause de leur forme en guise de tuyaux d'orgues, nous paraissent plus hautes. Peu de monde dans le navire; j'ai près de moi un voyageur à physionomie française, je lui demande divers renseignements sur le pays que je vais visiter. Il répond à mes questions avec beaucoup de bonté; je lui demande aussi si M. le comte d'Eu est à Pétropolis. «Je ne pense pas,» me dit-il (et en effet, il n'y était pas en ce moment), mais comme je lui montre une lettre pour Ramiz Galvao, instituteur de ses enfants, il me dit: «Vous êtes sans doute M. Ernest Michel?» Sur ma réponse affirmative, il ajoute: «Je suis moi-même le comte d'Eu; M. le vicomte de Buon Ritiro m'a parlé de vous, et M. le comte de Noiac m'a écrit de Paris pour m'annoncer votre visite; je serai heureux de vous recevoir.» J'exprime ma satisfaction et mon étonnement pour la simplicité des chefs de l'Empire. Dans un siècle où on ne cesse de parler d'égalité, le peuple aime et apprécie cette simplicité.
Le long de la route, l'auguste prince n'a cessé de me renseigner sur une quantité de choses concernant le pays, et notre conversation variée m'a laissé de lui le meilleur souvenir. Le navire est à la jetée et nous montons dans de larges wagons pour traverser la forêt qui sépare la baie du pied des montagnes. Partout d'impénétrables fourrés, mais pas d'arbres de haute futaie, la main de l'homme a déjà fait ici ses ravages. Il faudra maintenant dix ans pour que le petit bois soit un taillis ou puera, comme disent les Brésiliens, et quarante ans pour qu'il soit forêt ou pueran.
Au pied de la montagne, on quitte les grands wagons et on prend place dans des petits wagons. La large voie de 1m50 est remplacée par la voie étroite d'un mètre. Une locomotive nous pousse lentement sur une voie à crémaillère à pente de 15%. C'est le système du chemin de fer du Righi, mais adouci, car celui-là a une pente de 25%. À mesure que la locomotive s'élève, la nature alpestre nous apparaît dans toute sa beauté: forêts, ravins, cours d'eau, cascades, etc. Au loin la vue plonge sur la rade, sur Rio et les pics environnants. Derrière ces pics, le soleil se couche enveloppé dans un nuage aux riches couleurs. En une demi-heure, nous atteignons 7 à 800 mètres d'altitude. Sur le plateau, une locomotive nouvelle reprend le train à l'avant et nous traversons une charmante petite vallée parsemée de blancs chalets alpestres. C'est la demeure des bonnes familles allemandes venues ici il y a quarante ans. Les vieillards seuls ont vu la mère patrie, la jeune génération est brésilienne. Le terrain qui entoure les chalets est cultivé en potagers: c'est bien petit pour faire vivre une famille; mais ces bons Allemands ont apporté avec eux leurs industries: ils font le beurre et fabriquent la bière.
À cinq heures et demie, le train nous dépose à Pétropolis. Une pleine voiture d'enfants autour de leur mère envoyent avec leurs mains mignonnes des baisers vers le train: ce sont les enfants du comte d'Eu qui ont aperçu leur père. «Voilà pour vous du nouveau,» me dit le prince en me montrant un bond ou tramway tout neuf; j'y monte, et quelques instants après, je suis à l'Hôtel d'Orléans. Ce vaste établissement à peine achevé ne figurerait pas mal même au milieu des meilleures stations hivernales ou balnéaires d'Europe.
La chaleur et les odeurs de Rio m'avaient fatigué. Après le dîner je gagne mon lit et le lendemain à sept heures j'inspecte la ville.
Pétropolis m'a paru comme Cannes, comme Menton à leur début, une ville à la campagne. Partout chalets, villas entourées de parcs gracieux, aux plantes variées, aux fleurs éblouissantes. En passant devant la villa du comte d'Eu, j'admire encore une fois la simplicité de la famille régnante. Je rends visite à M. l'ingénieur Bonjean. Né au Brésil, mais d'origine savoisienne, il est parent du président Bonjean, fusillé sous la Commune. Lauréat de l'École centrale à Paris, il s'est occupé ici de chemins de fer et dirige actuellement deux usines de filature et tissage de coton. Il me donne des détails très intéressants sur le pays et sur ses immenses ressources. L'esprit de routine laissé par les Portugais fait qu'on n'a pas encore bien compris l'importance de l'immigration. On néglige les moyens de la faire affluer. Les immenses ressources de la contrée sont donc encore perdues pour tout le monde. Les terrains accessibles sont presque tous propriété privée, et les propriétaires incapables d'en tirer parti en demandent des prix qui éloignent tout acheteur. Les terrains plus éloignés appartiennent à l'État, qui les donne au prix minime de 15 à 20 fr. l'hectare, 1 reis par mètre carré, mais le manque de routes les rend peu abordables à l'immigrant. Les compagnies qui se formeraient pour construire des chemins de fer traversant les terrains riches et vierges et recevant comme gratification une large bande sur les deux côtés de la voie, feraient certainement ici comme aux États-Unis, d'excellentes affaires. Le gouvernement, en facilitant l'action de ces compagnies, bénéficierait le premier par l'augmentation de la population, par l'impôt direct qui est minime, et surtout par l'impôt indirect qui, par les droits de douane, est très productif. Ce sera toujours un mérite pour ceux qui ont la direction de la chose publique, de sortir de l'horizon étroit des préoccupations locales ou personnelles et de regarder les choses du point de vue élevé qui embrasse l'humanité. Or, la nature qui a produit les immenses terrains encore vierges de l'Amérique du sud, ne les a pas produits pour les reptiles et les animaux sauvages qui les parcourent, mais pour en faire bénéficier l'homme, auquel Dieu a dit: «allez, croissez et remplissez toute la terre.» Qu'importe la nationalité et la race, si on veut bien utiliser le sol à la sueur de son front? À la longue, tous ces travailleurs venus de tous les points du globe feront une race qui, pour être le résultat du mélange de nombreux éléments actifs, n'en sera pas moins homogène et plus forte.
M. Bonjean veut bien me conduire à la Pétropolitana, fabrique qu'il dirige depuis peu de temps. Après une heure de voiture, le long d'un charmant cours d'eau, nous arrivons à un point où il se précipite d'une vingtaine de mètres en cascade à deux étages le long d'un rocher de granit: c'est la cascatella. On refait le pont de bois qui traverse le torrent. À cette occasion, M. Bonjean me fait remarquer les jolis bois de construction de la contrée. C'est d'abord le vignatico, de la famille des cèdres, dont on fait de beaux meubles, des marches et des parquets; le tapinhoam à bois jaune; le masananduba, à bois rouge; le cèdre à feuilles larges; le paineira au tronc épineux, qui donne la paina, espèce de fruit rempli d'une soie végétale, qui sert pour garnir les oreillers; le pigno ou sapin du pays, dont les feuilles courtes et larges piquent comme des épines.
Il y a actuellement au Brésil 40 filatures de coton, dont 2 à Pétropolis. La plus importante est celle de Macaco, que M. Bonjean dirige depuis huit ans; la seconde est la Pétropolitana, dont il vient de prendre la direction en février dernier. La première donne un dividende de 15%, la seconde cause encore des pertes, preuve de l'importance de la direction pour le résultat d'une affaire.
Le moteur est l'eau du ravin avec une chute de 40 mètres. La toiture, échelonnée en petites bandes en forme de scie, éclaire à grand jour la vaste construction. Au rez-de-chaussée sont les ateliers de réparation: forgeron, rabotage, ferrage, tournage de fer, charpentiers et ajusteurs; puis les ateliers de teinture du fil et les entrepôts divers. Au premier étage sont alignés sur cinq rangs 5,000 broches à filer et 100 métiers à tisser, outre les batteuses et les cardeuses de divers degrés. La toile confectionnée atteint environ 6,000 mètres par jour, emballée mécaniquement en ballots de 340 mètres prêts à être dirigés sur les marchés du pays. La bonne toile blanche de coton de 0m90 de largeur revient à environ 1 fr. le mètre; elle sert au vêtement des esclaves. Celle qui, par les dessins variés et ses teintes brillantes, sert au vêtement du peuple, coûte 1 fr. 50 le mètre. On fabrique aussi de la toile à voiles pour les navires. Le soir, la lumière est fournie par le gaz de ricin: on met dans les cornues les graines et bois de ricin et on opère comme avec le charbon. Déjà, j'avais vu l'hôtel éclairé par un extrait de pétrole appelé la gazotine.
Dans ces pays nouveaux on observe ce qui se produit en Europe en fait d'invention, et on introduit toujours les dernières découvertes. Ainsi, on voit partout fonctionner ici le téléphone, pendant qu'il est à peine en usage dans quelques rares établissements des grandes villes de France. Sur le steamer, j'ai fait route avec un Portugais qui importe ici les tramways mus par l'électricité, pendant qu'on commence à peine à en parler chez nous.
En examinant les nombreuses machines de la Pétropolitana, je remarque qu'elles sont presque toutes de construction anglaise et américaine, et je demande au directeur s'il n'aurait pas intérêt à les commander en France. Les machines françaises sont plus chères, me dit-il, mais la fabrication est meilleure, et à la longue elles procurent encore une économie; mais il est difficile de traiter avec les maisons françaises, car elles sont ou lentes ou chicaneuses, et en tout cas elles manquent d'esprit pratique. Vous voyez ces dessins; ils marquent les machines montées et les machines démontées avec les numéros d'ordre à chaque pièce. Si j'ai besoin d'une pièce de rechange, je n'ai qu'à écrire à Manchester en indiquant simplement le numéro, et la pièce m'arrive par le premier navire; mais s'il s'agit d'une maison française, rien de semblable. Je suis obligé de dessiner la pièce, de bien donner la dimension, et souvent on aura besoin de nouvelles explications qui font perdre des mois, et à la fin la pièce arrive peut-être incomplète ou mal adaptable. J'aurais eu cent fois l'occasion de faire d'importantes commandes en France, soit pour les chemins de fer, soit pour l'industrie; j'ai échoué: quand je télégraphiais, on mettait un mois à me répondre parce que tel inspecteur ou tel autre était en voyage, et en attendant, l'occasion d'une affaire était manquée. Quand je demandais les prix ou les devis, on me répondait qu'on ne pouvait les donner de suite, et on les envoyait six mois après. Si je réclame un nouveau modèle, on me répond qu'on a le leur, et qu'on ne saurait en adopter un autre. Par contre, lorsque je vais chez l'Américain du Nord ou chez l'Anglais, il me montre les modèles et je choisis. Si j'en veux un autre, il me le fait sans retard: il me donne le devis et le prix, et je puis contracter immédiatement en saisissant l'occasion. Les hommes intelligents et sérieux ne manquent pas en France: il est certain que s'ils connaissaient ce qui se passe par le monde, ils organiseraient mieux leurs affaires, s'affranchiraient un peu du fonctionnarisme et de la routine, et se mettraient en mesure de lutter avantageusement sur les divers points du globe avec l'industrie de leurs voisins. Jusqu'à ce jour, le Français reste chez lui, et réduit le monde à l'Europe. Le personnel consulaire qui devrait le renseigner sur ce qui se passe n'a pas été préparé par des études professionnelles, et pourtant le monde marche, et celui qui négligera de se tenir au courant du mouvement de tous les jours sera nécessairement dominé par les plus habiles. Or, il ne faut pas l'oublier, dans les pays nouveaux, si le champ ouvert au commerce et à l'industrie devient tous les jours plus vaste par l'introduction des chemins de fer et des usines, l'Europe entière est là pour offrir ses services: et non seulement l'Europe, mais encore l'Amérique du Nord qui, non contente de s'être en cela émancipée de l'Europe, lui fait maintenant concurrence.
M. Bonjean me fait remarquer les divers avis affichés à la porte de l'usine: ce sont des recommandations ou des prohibitions. Au commencement, me dit-il, j'avais introduit les règlements des usines d'Europe, mais le résultat n'était pas satisfaisant. Alors j'ai jeté les règlements au loin, et me suis borné à recommander, et au besoin ordonner ce qui m'a paru bon, et à défendre ce que je trouvais mauvais. Je laissais ainsi le règlement se former par lui-même à la suite des années par l'action de la coutume. Ce système m'a parfaitement réussi à l'usine de Macaco et je le reproduis ici. J'ai 460 ouvriers à l'autre usine et je cherche à les attacher à l'établissement en leur rendant la vie facile et commode pour eux et pour leur famille. Moyennant une redevance annuelle, au bout de quelques années, ils sont propriétaires de la maison qu'ils habitent, d'un lot de terrain précieux pour les légumes, et menus produits qu'il procure à un ménage. Quand j'ai pris la direction de l'usine, je l'ai trouvée entourée de débits de boissons, source de désordres, et je me suis empressé de les expulser; mais sachant que l'ouvrier a besoin de délassement, j'ai organisé pour eux et par eux une bande musicale, et une salle de gymnastique au moyen d'une association dont le médecin est le président. Ils ont leur société de secours mutuels, et la chapelle occupe le centre de l'usine. Je témoigne à tous une affection paternelle, mais j'évite la familiarité. Tous les mois cinq récompenses en somme d'argent sont données aux cinq ouvriers ou ouvrières qui se sont distingués par la conduite et le travail. La plus grande impartialité préside à ces distributions; précaution d'autant plus nécessaire que je suis en présence de plusieurs nationalités souvent disposées à se jalouser.
Les infractions sont punies au moyen d'amendes rendues publiques par l'affichage. Le résultat de ce système a été la paix et la stabilité dans le personnel des ouvriers, le relèvement du niveau moral, l'aisance dans les familles, l'augmentation des dividendes; en un mot, la prospérité de l'usine. Heureux les hommes qui savent ainsi procéder par l'expérience plutôt que par la théorie, et s'inspirer de l'amour de leurs frères: ils recueillent l'affection en même temps que l'abondance.
La maison du directeur est bien disposée pour le climat, entourée d'un beau jardin dans lequel je trouve, à côté des fleurs et des fruits des tropiques, les poires, les pommes, les figues, les raisins, les asperges, les salades et les choux, et jusqu'à une plante de thé. Le tout est encadré par les bois, dans lesquels on retrouve les espèces les plus odoriférantes, depuis le colosse, qui produit le clou de girofle, jusqu'au canela capitanmor, dont l'odeur rappelle absolument les matières fécales.
Pour rentrer en ville, nous parcourons la route pittoresque du matin: il me semble que je traverse un coin de la Suisse. Nous nous rendons à une autre filature de coton: l'usine de San-Pedro de Alcantara. Là, nous trouvons 180 ouvriers et ouvrières faisant manœuvrer 5,000 broches et 70 métiers. Le directeur, avec beaucoup de complaisance, nous explique comment, par suite d'insuffisance d'eau, il a été obligé d'établir une machine à vapeur à côté de sa roue hydraulique. Je l'engage à remplacer celle-ci par une turbine, qui exige moins d'eau que la roue: il en convient, mais la roue, il l'a, et la turbine devrait être achetée. Ainsi, n'ayant pas le courage de donner peu pour se rattraper grassement, il continue de voir passer en combustible une bonne partie des bénéfices. Combien de calculateurs à courte vue on rencontre dans la vie! M. Bonjean aussi avait trouvé à Macaco des turbines insuffisantes, et n'hésita pas à sacrifier 30,000 fr. en s'imposant un mois de chômage pour les remplacer par des turbines plus puissantes. Le résultat a été une telle augmentation dans la quantité de toile produite qu'immédiatement les frais furent couverts, et tout le surplus est maintenant bénéfice. Je demandais à M. Bonjean ce qu'il avait fait de ses ouvriers durant le mois de chômage. Je les ai employés, dit-il, aux travaux nécessités par le changement des machines et autres travaux supplémentaires. C'est de l'administration paternelle!
Le corps diplomatique du Brésil passe la plus grande partie de l'année à Pétropolis, où il paraît subir les atteintes de l'ennui. J'appris trop tard, pour lui rendre visite, que le chargé d'affaires d'Italie était un Niçois, le comte Deforesta.
Je me rends chez Mgr Felici, l'internonce apostolique. C'est un Romain calme comme les habitants de l'ancienne capitale du monde. Il me fait bon accueil, et me présente son secrétaire, abbé sicilien au regard de poète. Il me renseigne sur les choses religieuses du Brésil, et m'assure que pour lui il ne connaît pas l'ennui, vu qu'on le tient constamment occupé par les formalités de dispenses en matière matrimoniale.
Il y a 12 diocèses au Brésil pour une population d'environ 12 millions d'habitants, et une étendue presque aussi grande que celle de l'Europe. Plusieurs n'ont même pas de séminaire; mais Dieu supplée à ce que les hommes ne peuvent faire. Les Indiens, au nombre d'environ 500,000, sont évangélisés par des Ordres divers, et surtout par les capucins italiens, qui dépendent directement de la Propagande. Les évêques sont présentés par l'empereur et confirmés par le Pape.
Je passe chez M. Ramiz Galvao, ancien directeur de la bibliothèque publique et précepteur des enfants de Son Altesse le comte d'Eu. M. le comte de Noiac m'avait envoyé une lettre pour lui. Nous causons éducation et instruction, et je peux bientôt me convaincre combien mon interlocuteur est digne du poste de confiance qu'il occupe. Il comprend à merveille la haute importance de diriger les premiers pas dans la voie du savoir de celui qui sera appelé plus tard à régler les destinées de l'Empire. Il sait bien que tout en armant l'intelligence, il faut surtout cultiver le cœur.
Je ne pouvais quitter Pétropolis sans présenter mes hommages à Son Altesse le comte d'Eu; il est Français, fils du duc de Nemours, et son oncle le prince de Joinville a épousé une des sœurs de l'empereur. Comme je l'ai déjà dit, la loi salique n'étant pas en vigueur au Brésil, sa femme, fille unique de Pedro II, règnera après lui et aura pour successeur son fils aîné âgé de dix ans actuellement. Le comte d'Eu aura donc à remplir ici le rôle qu'a si bien rempli le prince Albert en Angleterre.
Je me rends au palais impérial: même simplicité qu'à Rio, auprès de la Cour et des grands. La porte est grande ouverte: pas de concierge, je traverse le parc, j'arrive au palais; là aussi la porte est ouverte, et pas de portier. Je parcours les corridors, me dirigeant du côté du bruit de rires enfantins. J'arrive à une chambre où le prince joue avec ses enfants et guide les premiers pas d'un bébé de deux ans. Il interrompt ses amusements pour s'entretenir une demi-heure avec moi. Il me parle d'une exposition pédagogique dont il préside la commission: cela me rappelle que j'avais eu pour compagnon de cabine sur le steamer le Niger un journaliste de Paris, délégué à cette exposition. Est-ce hasard ou coïncidence? Deux jours après l'arrivée du Niger, j'aperçois dans la rue Ouvidor, aux vitrines du libraire qui sert de correspondant au journal dirigé par ce délégué, une exposition de Vénus et de Cupidons sous lequel on lisait en grandes lettres: novedades, nouveautés. C'est aussi de l'enseignement, mais du mauvais.
Le discours tombe sur l'esclavage qui va en diminuant. Il n'y a plus actuellement que 1,346,648 esclaves au Brésil: la loi de 1871 rend libre tout enfant né d'une femme esclave. Ces enfants restent jusqu'à dix-huit ans sous la tutelle du maître de la mère. Naturellement ils sont un peu négligés et Son Altesse projette une association pour s'occuper d'eux, les patronner et les instruire. L'association est le levier des sociétés modernes. Elle sera toujours le plus grand instrument du bien et du mal. Tous les jours je lis dans les journaux l'annonce d'esclaves rendus à la liberté par leur maître, ou rachetés par des associations. On en affranchit aussi un grand nombre par testament; et Son Altesse me cite une dame qui vient de léguer sa vaste propriété à ses 400 esclaves, voulant qu'elle soit partagée par familles. Belle et grande pensée de cette propriétaire qui fait de ses esclaves ses héritiers! Une commission a été nommée pour exécuter la pensée de la noble dame. Tout le monde s'accorde à croire que dans vingt ans il n'y aura plus d'esclaves au Brésil et que le travail libre les remplacera avec avantage. Nous causons enfin de dom Bosco, dont Son Altesse a visité l'établissement à Turin; je lui raconte ses succès à Lyon, à Paris, à Amiens, à Lille, et le prince m'apprend la mort de M. de Laboulaye, chez lequel j'avais conduit le saint prêtre quelques semaines avant. Un grand nombre d'enfants court dans les rues de ce pays. Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul ont de nombreux établissements dans lesquels elles prennent soin des orphelins; mais les garçons sont livrés à l'abandon, et Mgr Lacerda, qui sent la nécessité de s'occuper aussi du sexe masculin, a appelé les missionnaires de dom Bosco.
Il est bien tard quand je quitte le prince pour rentrer à l'hôtel prendre un repos nécessaire.
J'aurais voulu passer la soirée avec un avocat auquel on m'avait adressé. Nous aurions causé sur les lois et la magistrature. Déjà je savais qu'imitant un peu notre code, les lois brésiliennes, en fait de succession, avaient réduit au tiers la portion disponible, et j'avais entendu des plaintes à ce sujet. On y voyait un obstacle à la stabilité des familles. J'aurais voulu connaître l'appréciation d'un homme compétent à ce sujet, mais les forces étaient à bout, et je dus renoncer à cette visite. Le lendemain matin à six heures je suis sous la douche froide qui ranime les nerfs; j'admire le beau lever du soleil, je revois encore une fois les têtes blondes et les yeux bleus des enfants des colons, et à sept heures je suis à la gare. Mme la comtesse de Barral, qui avait été l'institutrice de la princesse, y accompagnait son fils récemment marié à Mlle de Paranagua, fille de l'ex-premier ministre. Elle me parle de la famille Bernis, ses parents qui habitent Nice. Peu après, la locomotive nous entraîne sur la pente de la montagne d'où nous dominons la plaine et la baie couvertes d'épais nuages que nous atteignons bientôt. À neuf heures et demie le bateau me dépose à Rio. Je me rends au bureau télégraphique pour voir si par hasard quelque dépêche d'Europe m'y attendait. L'agence Havas a ici son bureau; elle perçoit 17,000 reis pour le premier mot et 5,000 reis pour chaque mot suivant. Le bureau anglais perçoit 7,000 reis indistinctement pour chaque mot. Cette Compagnie, au capital de un million et demi de livres sterlings, a une recette d'environ 4,000,000 de francs par an. C'est bien faire ses affaires.
À la Chambre des députés pas de séance, mais plusieurs députés semblent occupés à des travaux et discussions. Grande simplicité dans le monument et le mobilier. Ces députés de l'Empire sont moins exigeants sous ce rapport que ceux de certaines républiques. Ils ne laissent pas quelquefois d'être irascibles. Je lis en effet qu'il y a peu de jours un d'entre eux, qui s'est cru insulté dans les colonnes d'un journal, a voulu se faire justice à coups de canne sur le nez du journaliste. Il est vrai d'ajouter que la presse ne comprend pas toujours sa mission et qu'elle confond trop souvent la licence avec la liberté.
Au bureau de la colonisation, le directeur me remet une carte de la province de San-Paulo et une de la province de Santa-Cattarina, avec un règlement en 5 langues relatif à l'hôtel des immigrants à Rio-Janeiro. J'y lis que les immigrants y sont logés et nourris pendant 8 jours, mais je n'y trouve aucun renseignement sur les conditions auxquelles ils reçoivent les terres et en quelle quantité. Les Yankees sont plus habiles: ils multiplient les prospectus et les programmes avec gravures et toute sorte de détails. On les trouve à tous les hôtels, dans les gares, et on les reçoit dans les trains. Ici je n'ai même pu trouver à la gare un indicateur de chemin de fer. Le chef de gare s'est contenté de me dire que l'horaire et les prix sont collés aux murs de là station; en sorte que je dois aller les consulter toutes les fois que je projette une excursion. C'est peu pratique et surtout peu commode. On pourrait croire que cela tient au peu d'importance des lignes dans un pays nouveau.. Erreur! il y a environ 5,000 kilomètres de chemins de fer en exploitation au Brésil, dont le coût moyen a été d'environ 100,000 fr. le kilomètre; 15,000 autres kilomètres sont en construction ou concédés.
Mais revenons à mes visites. Je traverse la ville vieille et me rends aux quartiers nouveaux, chez le baron de Teffé, chef de division à l'arsenal de marine. M. de Teffé est un officier distingué qui revient de l'expédition organisée pour observer le passage de Vénus. Il me donne sur son travail des détails intéressants: il en envoie les résultats à l'Académie des sciences à Paris, où se réuniront les savants en congrès pour se mettre d'accord sur les conclusions définitives.
M. le baron de Teffé me parle longuement de ses explorations dans l'Amazone, où il a passé deux ans et neuf mois. Il dirigeait la Commission qui devait, avec celle du Pérou, tracer les frontières des deux pays, pendant que deux autres Commissions traçaient celles de la Bolivie. Une première Commission péruvienne avait été anéantie par les Indiens. Son chef, amputé d'une jambe par le fait de cinq flèches empoisonnées, avait survécu et avait eu le courage de se mettre à la tête de la seconde expédition; mais, durant les opérations, il fut enlevé par la fièvre paludéenne. Les rivières débordent et se retirent laissant d'immenses marais mortels.
Les Brésiliens aussi furent très éprouvés. Sur 80 personnes, M. de Teffé en perdit 27 de la fièvre, parmi lesquelles son propre frère. Les Indiens leur causèrent bien des difficultés, mais il avait trouvé moyen d'échapper à leurs flèches en couvrant complètement les canots d'une toile métallique derrière laquelle se tenaient les rameurs.
La Commission rencontra un jour un superbe emplacement qu'avait visité Humbold en 1808. L'illustre explorateur y avait laissé une inscription enthousiaste pour déclarer que c'était là un endroit admirable pour une grande ville, et que dans cinquante ans il serait couvert de maisons et de monuments. Or, M. de Teffé, plus de cinquante ans après, n'y avait encore vu que de l'herbe. La prophétie pourra se réaliser; mais Humbold s'était trompé de date.
De Paris, sur la demande d'un ami, M. de Thurino, illustre Brésilien que j'avais connu à Nice, m'avait envoyé des lettres nombreuses pour ses amis du Brésil, et entre autres une pour son fils. Je me rends donc chez lui, mais, à mon grand étonnement, je trouve le père en personne. Il était arrivé de la veille, et nous pouvons ainsi causer, des choses de l'Europe.
Brésil: Chef indien.
Continuant ma course, j'arrive chez le comte d'Ignassu, chambellan de l'empereur. Il était de service au Palais. Il est frère du comte de Barbacena dont j'ai déjà parlé. Ils appartiennent à la famille des Brants, contraction de Brabant, originaires de la Belgique. Après s'être perpétués sans interruption de mâle en mâle depuis cinq siècles, les deux frères n'ont maintenant chacun qu'une fille. Après ce pèlerinage, lorsque nous nous trouverons réunis dans le sein de Dieu, nous verrons qu'il n'y a qu'une grande famille humaine, dont Adam est l'arrière-grand-père.
Je clos ma série de visites par celle de M. le comte de Paranagua, jusqu'au mois dernier président du Conseil des ministres. Sa maison est celle d'un bourgeois. Heureux pays, où les grands savent donner un si bon exemple! M. de Paranagua comprend le français et parle le portugais, mais si clairement que je ne perds rien de la conversation. Elle roule sur des sujets multiples, et j'admire dans mon interlocuteur l'homme calme, au jugement clairvoyant, aux appréciations bienveillantes: c'est l'homme habitué à la conduite des hommes. Il se rend à San-Paulo pour voir son fils au petit séminaire, et si je puis trouver le temps de faire cette intéressante excursion, il me dirigera dans la visite des choses intéressantes de cette province, la plus avancée de l'Empire, pour l'industrie comme pour l'agriculture.[Table des matières]
CHAPITRE V
Excursion à Copa-Cabana. — Sauvés par un bambin. — Le jardin botanique. — L'Hospicio Don Pedro II. — L'orphelinat de Sainte-Thérèse. — Le Casino Fluminense. — Encore le bureau de colonisation. — Le téléphone. — Le marché. — Les aumônes impériales. — L'Hospicio de la Misericordia.
Le 17 juin, à six heures du matin, le soleil darde ses rayons derrière les montagnes, de l'autre côté de la baie et sur les cimes opposées. La ville au pied de la colline se réveille, et les gens endimanchés se meuvent, dans toutes les directions; je descends à Praja do Framengo, chez M. Duvivier. Sans perdre du temps, nous montons à cheval et nous voilà en route pour Copa-Cabana, où l'aimable banquier veut me montrer le nouveau quartier qu'il va faire surgir en cet endroit. Il est concessionnaire d'un tramway qui aboutit à une plage superbe. Il se propose d'élever dans la mer, sur des poteaux de fer, un magnifique établissement de bains. Je l'informe de la destruction par le feu de la Jetée-promenade de Nice et l'engage à prendre ses précautions. Après une heure de marche au pas et au trot, nous laissons à gauche le cimetière, garni de monuments de marbre, et gravissons une charmante colline que le tramway traversera en tunnel. Au sommet, un docteur, fusil au bras, fait mine de nous barrer le passage; il entend nous conduire chez lui et nous offrir café et vin de Porto. Comme il apprend que nous pressons le retour pour assister à la messe, il nous dit: «Voilà, sur ce rocher là-bas, la chapelle; la messe s'y dit à dix heures, il est neuf heures; vous n'avez que le temps d'arriver.»
Nous descendons donc l'autre pente de la colline et arrivons à la plage, couverte d'un sable fin et blanc qui éblouit nos yeux. Le soleil est brûlant, il faut attirer un peu d'air par la vélocité du galop, et nous voilà galopant, galopant. À dix heures moins cinq minutes nous sommes au pied du rocher, sur lequel les pêcheurs étendent leurs filets. La montée est rude, au point que mon compagnon voit sa selle retomber en arrière. À dix heures nous étions à la chapelle, mais la messe avait été dite à neuf heures. Le docteur, sans doute, n'y était jamais venu. Déjà, en approchant de Rio, j'avais admiré cette gracieuse coupole couronnant le rocher en dehors de la baie; jamais je n'aurais pensé qu'un jour je me trouverais sur la terrasse de ce petit monument. La vue en est excessivement gracieuse; les lames de l'Océan se brisent à ses pieds et on a en face un îlot sur lequel un ingénieur français élève un phare électrique. Mais l'heure avancée nous laisse peu de temps pour la contemplation. Nous saluons deux amazones et leur cavalier qui nous avaient rejoints, et, pour éviter le sable brûlant, nous nous engageons à gauche dans une petite forêt, avec l'espoir aussi d'abréger la route par une diagonale. Mal nous en prit, car, une demi-heure après, ayant perdu le sentier, nous nous trouvons engagés dans les broussailles, sans issue. Les branches menacent nos corps et nos têtes; les chevaux eux-mêmes ne peuvent avancer qu'avec peine. Forcés de descendre et de les conduire à la main, nous errons par des tours et détours, revenant sur nos pas, et nous engageant dans toutes les directions, lorsque enfin, en percevant au loin le toit d'une maison, M. Duvivier pousse à pleins poumons ce cri: O di casa. Une voix répond, mais on ne voit personne. À la fin, un enfant de sept ans paraît, et nous reconduit jusqu'au chemin. Sauvés par un bambin!
Rio-de-Janeiro. Avenue des Palmiers au Jardin botanique.
Nous aurions eu envie de fouetter le docteur, mais le temps pressait et un galop effréné nous conduit bientôt à Praja de Buttafogo. M. Duvivier trouve prudent de ne plus affronter le soleil et laisse les chevaux, dans une écurie pour prendre le tramway. À midi nous rentrions chez lui; un bain froid restaure les membres et un bon déjeuner redonne des forces. Mme Duvivier fait les honneurs de la maison avec grâce et simplicité. On fait un peu de récréation avec ses quatre charmants bébés, puis M. Duvivier prend le chemin de la ville pendant que, dans la direction opposée, je me rends à l'Orto botanico.
Après une heure de bond sur une route pittoresque j'arrive à ce superbe jardin. Une allée de palmea gigantea s'étend jusqu'au pied de la montagne. Ces véritables géants portent leur plumet à 30 mètres dans les airs; ils n'ont que le défaut d'être trop hauts. Le vert gazon qu'on appelle ici grama forme partout une gracieuse pelouse sur laquelle s'élèvent par-ci par-là des bouquets de bambou, des espèces de joucas dont les feuilles tournent autour du tronc en forme de spirales; des bouquets de palmiers variés, parmi lesquels je remarque le palmier bambou et une espèce de palmier qui laisse tomber du tronc des racines qui, venant se souder au sol tout autour forment comme une rangée de pieux qui l'étayent. Parmi les géants, je compte le jacquier, le manguier, l'araucaria et bien d'autres dont j'ignore les noms. Je vois par-ci par-là de gracieuses pièces d'eau, et j'arrive à une charmante petite cascade à plusieurs étages, ombragée par des géants séculaires. Là-dessous sont disposés des bancs et des tables de pierre sur lesquelles diverses familles étendent des journaux en guise de nappe et distribuent la nourriture à de joyeux enfants. Excellent usage que celui des piques-niques à la campagne, mais je doute que le jardin botanique, si admirablement disposé pour cela, soit accessible au grand nombre. Il faut environ deux heures pour l'atteindre en tramway, et le prix est de 400 reis (1 fr.) pour l'aller et autant pour le retour. Une famille de 10 personnes aura donc à dépenser 20 fr. seulement pour le transport. Il est bien vrai que l'ouvrier est, ici, dans l'aisance, puisqu'il gagne de 7 à 8 fr. par jour, mais les nombreuses familles absorbent facilement ce gain dans la nourriture, le logement et le vêtement. C'est pourtant la famille ouvrière qui a le plus besoin de respirer, le dimanche, l'air des champs; de ranimer ses forces à l'atmosphère pure, de relever son esprit et son cœur aux beautés de la nature.
En face du jardin, une grande affiche, avec le mot Restaurant, me fait croire que j'y trouverai patron ou domestique français; pas un ne parle cette langue, et j'ai recours à mon mauvais portugais. À l'ombre des manguiers, sur une grande table, des mets variés sont étalés: un mécanisme en forme d'horloge fait tourner deux grandes ailes qui, se promenant au-dessus des plats, en chassent les mouches. Je goûte la bière du pays; elle ressemble bien plutôt au cidre de Normandie. Enfin le bond arrive et me ramène à Buttafogo, d'où je gagne l'hospice don Pedro II.
Cette immense construction a été commencée en 1841, et forme un véritable palais, plus somptueux que celui de l'empereur. C'est la royauté du pauvre, du malheureux, qui se trouve ainsi honorée, c'est de l'ordre chrétien. L'établissement est en effet destiné à la plus grande des misères qui affligent l'humanité: c'est l'hôpital des fous. Il a la forme d'un immense carré coupé en deux par la chapelle; à gauche sont les hommes, à droite les femmes. Les malades tranquilles occupent le premier étage; les furieux, le rez-de-chaussée. Dans le grand salon, je vois la statue de l'empereur Pedro II, protecteur de l'établissement: il a à sa droite le buste de José Clément Pereira, et à sa gauche celui de Ivan de Boles Pinto, les deux promoteurs de l'institution. Il y a aussi celui du commendator Thomé Rivero de Farias, qui a donné le terrain. On ne saurait jamais assez honorer la mémoire de ces hommes qui mettent leur fortune et leur activité au service de leurs frères malheureux; ils sont les instruments fidèles de la bonté du Père céleste, qui a créé le riche pour qu'il soit le serviteur du pauvre. Vingt-deux Sœurs de Charité prennent soin de l'établissement, et la cornette se tire d'affaire, même avec les fous. Le Père Henh, lazariste, survient avec le supérieur du petit séminaire de la ville de San-Paulo, et nous formons ainsi: une petite caravane pour parcourir les différentes salles.
Partout grande élévation des plafonds, aération parfaite; aussi, malgré la haute température, on ne sent ici aucune de ces odeurs fétides habituelles aux établissements de cette nature. La maison abrite environ 400 malades; les hommes sont un peu plus nombreux que les femmes; mais, par contre, celles-ci, de l'aveu des Sœurs, donnent plus de fil à retordre. Il y a 15 pensionnaires de première classe, logés en chambre; ils payent 5,000 reis par jour (10 à 12 fr.); 24 sont dans la deuxième catégorie, et payent une pension de 3,000 reis par jour; 40 de la troisième catégorie donnent une pension de 2,500 reis; le reste est gratuit. Dans la première et la deuxième classe on compte des personnes distinguées. Dans ce siècle de la vapeur et de l'électricité, bien des cervelles sont emportées par le mouvement trop rapide de la vie.
Les bonnes Sœurs se livrent à des études comparatives entre les folies des diverses nationalités, car il y a ici des gens de tous les pays. Pour confirmer leur dire, elles nous appellent tantôt un Allemand, tantôt un Français, tantôt un Portugais ou un Brésilien, et toujours l'examen de l'individu donne raison à leurs observations. Le Brésilien a la folie douce; le Français, furieux ou gai, fait volontiers de l'esprit; celui que nous interrogeons se dit Jonathas: Vous aimez donc le miel? lui dis-je; et il répond: J'aime l'abeille, elle est discrète et gracieuse ... et ainsi de suite. L'Anglais est morne; l'Allemand, têtu, et l'Italien déclame: celui qu'on me présente est Génois, il préfère me demander des sous pour acheter des cigares. L'Espagnol est méchant, et le nègre insolent.
À la chapelle, de beaux chandeliers et candélabres exécutés par les fous ornent l'autel; dans le compartiment des femmes une salle d'exposition contient des fleurs artificielles et des broderies exécutées par les folles et vendues au profit de l'œuvre. La maison vit de dons et de legs, et quatre loteries annuelles complètent les sommes nécessaires à son entretien.
Les Sœurs élèvent là 40 orphelines qui sont employées comme domestiques dans la maison. Nous passons à la cuisine. Au réfectoire nous trouvons les bols prêts à recevoir le thé. L'ordinaire est ainsi composé: à sept heures, café; à midi et demi, dîner avec mets variés et viande fraîche cinq fois par semaine; à cinq heures et demie, le thé. La pharmacie, les douches, les bains sont des modèles d'ordre. Chez les femmes, une vieille Espagnole, couronne en tête, se croit l'impératrice et nous aborde avec une grande dignité; mais, au rez-de-chaussée, les pauvres furieux inspirent des sentiments de profonde pitié. Le P. Henh réunit les Sœurs, heureuses de voir un compatriote porter intérêt à leurs œuvres. Je quitte ce séjour de la douleur pour me rendre, un peu plus loin, au Recoglimento das orphas de la Santa Casa, connu aussi sous le nom d'orphelinat de Sainte-Thérèse. Cet établissement, confié aux Sœurs de Saint-Vincent de Paul, est sous la direction de l'administration de l'hôpital de la Miséricorde. Il est richement doté et contient 200 orphelines de toute nationalité. Ne sont admises que les orphelines de père, et nées d'unions légitimes. Lorsqu'elles sont majeures, on les marie avec une dot de 2,500 fr. et un trousseau confectionné par elles. La maison n'a qu'un rez-de-chaussée; elle est vaste et bien aérée. J'y vois une grotte de Lourdes, une belle chapelle et un petit théâtre: la récréation est, aussi bien que la prière, un besoin de la nature humaine. Là encore les bonnes Sœurs se livrent à des études sur les caractères des diverses nationalités: les Brésiliennes et Portugaises aiment la danse; les Espagnoles excellent dans les castagnettes; les Anglaises sont masculines; les Italiennes aiment la poésie; les Françaises, la coquetterie; les Allemandes sont entêtées; les négresses orgueilleuses. Nous parcourons les classes, et les élèves, croyant me saluer en français, me disent: Bonjour, Señor; d'autres, plus habiles, disent: Bonjour, Seigneur. Sur toutes ces jeunes figures de toutes les nuances, on lit la joie, la paix, le contentement. Déjà, j'avais visité les établissements des Sœurs sous tous les climats. En Orient, les Arabes les appellent les filles du ciel; et la joie, la paix et le contentement sont en effet des fruits du ciel.
Qui est l'étranger qui nous fait l'honneur de nous visiter? demande la supérieure. C'est Michel, répondis-je. Pressé par le temps, je les laisse à deviner qui peut bien être cet étrange Michel et me sauve à l'hôtel Vista Allegre, où j'arrive après deux heures, bien avant dans la nuit.
Le lendemain fatigué de l'excursion et du soleil de la veille, je reste à l'hôtel pour écrire aux amis et rédiger mon journal de voyage. Le 19 juin, je rends visite à M. Galvao, directeur de l'École polytechnique. Cette école réunit environ 300 élèves, mais l'École de droit en a 700 et celle de médecine 1,000. Clients, sur vos gardes! Il y a une seconde école de droit à San-Paulo. Les pays gouvernés par les avocats en général ont peu prospéré.
Je vais prendre congé de M. Netto, directeur du musée; il veut bien accepter d'envoyer quelques objets à la fête projetée par la Société de géographie de Lyon. Avec beaucoup d'amabilité, il m'offre de m'envoyer quelques-uns de ses écrits que j'échangerai avec mes récits de voyage.
Enfin, je remplis un devoir en allant remercier le vicomte de Buon Ritiro pour toutes les bontés dont il m'a comblé. Il demeure à la campagne, à 2 lieues de la ville; la route est pittoresque, et son gentil pavillon est caché dans un bouquet d'arbres et de bambous, sur un des monticules du quartier Ingenio nuovo. Il est à dîner, mais l'étranger ne fera pas antichambre. À peine annoncé, il est introduit et admis à la table de famille, où il reste le temps nécessaire pour exprimer ses remerciements. Pour ne pas abuser, je me retire, encore une fois charmé de la bonté et de la simplicité des grands de ce pays.
Le soir, à sept heures, je redescends la colline de Santa-Theresa pour assister à une réunion de charité. J'y trouve des professeurs, des conseillers de la Couronne, des avocats, des hommes du monde. On m'apprend l'existence d'une association de dames de charité pour la visite des pauvres. Je leur indique le précieux concours que ces associations, en France, trouvent dans les Sœurs de Charité; j'engage ces messieurs à organiser un cercle de jeunes gens; ils portent au bien l'ardeur de leur âge, et si on néglige de les diriger vers le bon côté, ils plieront vers le mal. Leur activité ne pourrait rester sans emploi. M. Galvao me présente à M. Lopo Denis et Cardeiro: ce monsieur est un des administrateurs du Casino Fluminense, et veut me faire visiter ce magnifique établissement. Il me montre avec enthousiasme les lambris dorés de la grande salle de bal, les nombreuses glaces, les appartements pour la toilette de l'impératrice et de ses dames, et celui destiné à l'empereur. Il me fait remarquer quatre grandes amphores, pour les rafraîchissements, qui ont coûté 15,000 fr. Ce cercle, le plus important de Rio, appartient à une Société d'actionnaires; les actions sont d'un conto de reis ou million de reis, soit 2,500 fr. On est reçu sur présentation et moyennant 120 fr. l'an. L'administration organise quatre bals dans l'année; toute la société distinguée du Brésil y assiste, et la famille impériale ne manque jamais d'y venir. Le 29 nous avons le bal d'hiver, me dit M. Lopo, je serai heureux de vous donner une carte d'invitation; vous pourrez ainsi voir réunie toute notre noblesse. Je remercie M. Lopo, mais obligé de continuer ma route, je ne pourrai profiter de son invitation. L'administration du casino met son superbe local à la disposition des œuvres charitables. Tous les ans, environ douze concerts de charité ont lieu dans ses vastes salons. M. Lopo est président du Jockey-Club et voudrait me voir assister aux prochaines courses; mais j'ai moi-même une course bien longue qui m'empêche de trop m'arrêter dans chaque ville.
Me disposant au départ, je prends des renseignements auprès des diverses compagnies de bateaux à vapeur qui vont à Montevideo. Les Messageries maritimes et le Pacific Steam Co refusent de prendre des passagers pour cette destination: elles pensent ainsi éviter la quarantaine. La Compagnie brésilienne n'a que de petits navires, qui font escale à tous les ports du littoral, et mettent dix jours dans le trajet; mais la Royal-Mail de Southampton a un navire qui doit toucher à Santos le 27, et je me dispose à gagner ce port qui, cette année, a été exempt de la fièvre jaune. Cette combinaison me permettra de visiter en route une fazzenda de sucre et une de café, de parcourir 700 kilomètres dans l'intérieur et de voir la ville de San-Paulo. Je ne veux pas quitter Rio sans voir le marché et l'Hospicio de la Misericordia, et sans essayer d'avoir encore des renseignements plus précis sur la colonisation. J'étais déjà allé au bureau de renseignements das terras sans y avoir appris grand'chose. M. Duvivier me fait observer que je me suis présenté sans lettre de recommandation; il m'en procure une par un de ses amis et me fait espérer meilleure réussite: or, il advint que la lettre était pour un employé et non pour l'inspecteur. Celui-ci déclare que, ne lui étant pas adressée, il ne peut l'ouvrir, se montre un peu étonné de ma nouvelle démarche, et dit qu'il n'a pas d'autre renseignement à me donner. Sur mon insistance et mes interrogations, il m'apprend qu'on vend aux immigrants de 30 à 60 hectares de terre au prix de 2 reis la brasse carrée (un peu plus de 4 mètres carrés) et qu'ils le paient par cinq acomptes égaux dans les cinq ans qui suivent les deux premières années, pendant lesquelles ils ne paient rien. Ils peuvent se libérer avant ce temps, et aussitôt le prix payé, ils sont propriétaires définitifs. Ils peuvent demander la naturalisation. Dans ce cas, ils acquièrent les droits politiques et sont éligibles et électeurs lorsqu'ils possèdent une rente de 200 fr. et qu'ils savent lire et écrire. Ils peuvent aussi garder leur nationalité, et leurs enfants nés ici sont traités sur le pied de la réciprocité de leur nation.
Comme j'insiste pour avoir un manuel ou traité indiquant ces choses, il me fait remettre un opuscule imprimé en 1865, ayant soin d'ajouter que son contenu a subi de nombreuses modifications. Ce bureau serait mieux nommé le bureau de non-renseignement. Aux États-Unis l'immigrant trouve à ce bureau, non seulement les brochures, mais toutes les explications verbales qu'il désire, avec les échantillons des blés, maïs, soie, vins, grains, etc. Lorsqu'il désire aller visiter les terres, les compagnies de chemins de fer lui donnent un billet gratuit pour l'aller et il n'aura que le retour à payer. Rien donc d'étonnant que l'immigration, qui, aux États-Unis, s'élève déjà à 7 ou 800,000 immigrants par an, se chiffre à peine ici par une moyenne annuelle de 27,000 colons, desquels il faut défalquer les départs. Mais aux États-Unis, le plus souvent l'immigration est provoquée par des compagnies qui ont des terres à la suite de concessions de chemins de fer. Pour vendre ces terres et rendre le chemin de fer productif, elles ont intérêt à faire connaître les richesses à exploiter, pendant qu'ici le soin de l'immigration est confié au gouvernement. Celui-ci n'aura jamais l'énergie et l'activité de l'intérêt privé.
M. Duvivier me conduit encore au bureau central d'une seconde compagnie de téléphones dont il est membre. Elle ne fonctionne que depuis trois mois, et déjà elle a plus de 300 abonnés. Quatre employés sont occupés à joindre les fils selon les demandes: ils parlent à voix presque basse, car, obligés de parler du matin au soir, ils ont besoin de ménager leurs poumons.
Au marché je remarque presque tous les fruits et légumes de l'Europe, à côté des fruits et légumes de la zone tropicale. Les légumes sont un peu plus chers que chez nous; la viande fraîche coûte 1 fr. le kilo, la viande salée des pampas 1 fr. 25, mais elle est sans os; en cuisant elle augmente en volume. Un poulet se vend 1 fr. 50, une poule 3 à 4 fr., les œufs 2 fr. la douzaine.
En passant devant le palais de l'empereur, je vois un attroupement de pauvres; on me dit que c'est le jour de la distribution des aumônes. L'empereur, non seulement fait une large distribution chaque mois, mais il fait étudier à ses frais des garçons intelligents appartenant aux familles nombreuses: une personne bien renseignée m'assure qu'il dépense ainsi en bienfaits 500,000 fr. par an: le quart de sa dotation. Puisse l'exemple être suivi par tous les souverains! Il y aurait moins de nihilistes!
Désireux d'emporter une collection de photographies de ce pays, je parcours un grand nombre de magasins, mais elles sont rares, chères et d'une exécution qui laisse à désirer. Les Japonais ont fait plus de chemin dans cet art.
Enfin j'arrive à l'Hospicio de la Misericordia. C'est un riche et vaste palais, à côté duquel ceux de l'empereur disparaissent. Il a 500 pieds de long et quatre ailes parallèles de même longueur, séparées par jardins et cours Il n'a qu'un étage sur rez-de-chaussée, mais la hauteur des plafonds est au moins de 7 mètres: aussi l'aération est parfaite et on ne sent pas l'odeur d'hôpital.
Soixante Sœurs françaises de Saint-Vincent de Paul servent les 1,200 malades de l'établissement et distribuent en outre journellement, sur recette du médecin, des médicaments à environ 600 personnes qui viennent du dehors.
Sous le vaste porche, je remarque la statue des deux Pères jésuites fondateurs de l'œuvre. Je parcours les vastes salles, les cuisines, la pharmacie, les lingeries. Partout propreté et ordre parfait. J'aurais voulu voir les malades de la fièvre jaune, mais ils ne sont pas là. Pour éviter la contagion, on envoie les fiévreux dans un établissement spécial au-delà de la baie. Cette année, les cas ont été nombreux au fort de l'été (décembre et janvier); ils dépassaient cent par jour et presque tous étaient mortels. Les étrangers y sont plus sujets que les autres, spécialement les natures fortes des Portugais et des Italiens. Cette horrible maladie, importée de l'Amérique centrale, est connue ici sous le nom de febbre amarilla, ou vomito negro. Elle consiste en un empoisonnement du sang qui se traduit souvent par des vomissements et des selles noirâtres: on en meurt au bout de quelques jours. Si on traverse le septième jour, on peut en guérir; on la soigne ou par la glace, qui arrête le vomissement, ou par les sudorifiques et les purgatifs.
Je crois que le jour viendra où chez toutes les nations on comprendra la nécessité de ne plus parquer les malades dans les vastes salles d'immenses établissements où ils s'empoisonnent mutuellement.
Le système allemand de les placer à la campagne au milieu des arbres, de séparer les maladies par maisons isolées, et les degrés de la même maladie par des chambres contenant au plus quatre malades, a donné d'excellents résultats: le nombre des guérisons est bien plus considérable que dans les anciens hôpitaux, et déjà il est imité avec succès au Japon et aux Indes orientales.[Table des matières]
CHAPITRE VI
Départ pour l'intérieur. — L'esclavage. — La filature de Macaco. — La plantation de D. Pedro Paes-Leme. — Son usine à sucre. — Une famille heureuse. — J'arrive à Barra do Pirahy. — La fazenda de café du baron de Rio Bonito. — La forêt vierge. — La plantation des caféiers. — Cueillette du café. — Préparation. — Coût de production et prix de vente. — Les 800 esclaves. — Les fauves et le gibier.
Je devais dans l'intérieur visiter les fazendas de M. Pedro Paes-Leme à Bélem et du baron de Rio Bonito à Barra do Pirahy. Après le dîner, je boucle mes malles et recommande au garçon de ne pas manquer de m'éveiller le matin pour que j'arrive à la station pour le train de 7 heures. Au milieu de la nuit, il frappe à ma porte en me disant: «Le coq a chanté et il fait clair.» C'était le clair de lune, et je l'envoie dormir. Je dors moi-même encore quelques heures, et à 7 heures je suis à la gare du chemin de fer D. Pedro II. Le matériel a été construit par les Américains du Nord, et il me semble voyager sur une ligne de New-York.
Je suis heureux de retrouver ici M. Bonjean, qui se rend à son usine de Macaco: il me présente M. Oliveira, un des trois propriétaires de l'usine. Chemin faisant, la conversation tombe sur la question de l'esclavage. La loi de 1871, qui a déclaré libre tout enfant né d'un esclave, en a diminué le nombre de 300,000 jusqu'à ce jour, soit par les décès, soit par l'affranchissement volontaire ou le rachat au moyen des fonds établis par la susdite loi. L'empereur et les communautés ont affranchi 9,000 esclaves; les particuliers, 70,000. Il en reste encore environ 1,300,000, et on voudrait voir la besogne marcher un peu plus vite. Le parti libéral verrait volontiers la mise en liberté immédiate de tous les esclaves avec ou sans indemnité pour les propriétaires. Le parti conservateur désire voir cesser au plus tôt l'esclavage, mais il croit atteindre le but en améliorant simplement la loi de 1871. De par cette loi, tout esclave qui n'a pas été déclaré devient libre. On recherche les omissions de déclaration et on espère arriver ainsi à en délivrer une centaine de mille. Peut-être augmentera-t-on la capitation ou impôt sur chaque tête d'esclave; cela déprécierait la marchandise et faciliterait le rachat. Entre les impatients et les attardés, les sages trouveront le juste milieu pour faire cesser cette plaie hideuse sans causer trop de perturbation et en ménageant une heureuse transition au travail libre.
M. Oliveira me parle aussi d'un essai de colonisation qu'il fait dans la province de Santa-Catharina, sur les terres du comte d'Eu. Les colons, en arrivant, y trouvent leur petite maison et reçoivent assez de terres pour faire de brillantes affaires: ils appellent alors leurs parents et leurs amis, et la propagande se fait d'elle-même. Pour que l'émigrant quitte volontiers son pays natal, il faut: qu'il puisse se dire: un tel que je connais a fait dans tel pays sa fortune, j'y ferai aussi la mienne.
Tout en causant, nous arrivons vers neuf heures et demie à Bélem. Là, un nègre se présente au nom de M. Paes-Leme, pour m'annoncer que la voiture qui doit me conduire chez lui est à la gare; mais MM. Bonjean et Oliveira désirent me faire visiter leur belle usine de Macaco. Je renvoie donc la voiture, déclarant que dans deux heures j'arriverai dans la fazenda, à cheval, à travers champs. À Macaco, M. Bonjean me présente à un ingénieur français qui dirige, dans les environs, une fabrique de dynamite; Cette dangereuse matière est employée, ici pour faire sauter la roche dans la construction des voies ferrées. Deux charmants enfants, arrivés depuis quatre mois de Paris, semblent regretter les boulevards. Des vendeurs nous offrent de beaux poissons; ils sont ici si nombreux, qu'au dire d'un mécanicien, on les tue parfois à coups de bâton, et on en détruit un grand nombre par la dynamite. L'homme abuse des biens qu'il a en abondance. Le chemin de fer de Bélem à Macaco a été construit par les propriétaires de l'usine, et ils l'ont donné ensuite au gouvernement, qui l'exploite. Nous montons sur la locomotive pour franchir le petit trajet entre la gare et l'usine, et bientôt nous sommes en face d'une immense construction en briques, à rez-de-chaussée et 3 étages, ayant une longueur de 130 mètres sur 15 mètres de large. Deux tours coupent gracieusement la façade. Au rez-de-chaussée sont les magasins, les ateliers, les batteuses et les cardeuses; au premier, les fileuses à machine automatique, dernier modèle; aux deuxième et troisième fonctionnent 450 métiers à tisser, dont les plus rapides battent jusqu'à 120 coups à la minute. Les métiers seront bientôt portés au nombre de 600. Le Brésil consomme annuellement pour 125 millions de francs de tissus de coton, et les 40 fabriques du pays en produisent à peine pour 15 millions de francs; il y aura encore, pour de longues années, beaucoup d'argent à gagner sur ce produit protégé par les droits de douane.
L'usine de Macaco, qui est la plus importante du Brésil, produit en ce moment 15,000 mètres de toile par jour, d'une valeur d'environ 8,000 fr. Les 450 ouvriers sont payés partie à la journée, partie à la tâche, et gagnent de 3 à 8 fr. par jour. Les femmes s'acquittent plus délicatement du tissage et filage; aussi tendent-elles peu à peu à remplacer les hommes. Le mouvement est donné à cet ensemble de machines par une chute d'eau de 78 mètres sur des turbines. Deux machines à vapeur fonctionnent comme supplément. Les propriétaires de l'établissement, comprenant leur devoir de paternité sociale, prennent soin de leurs ouvriers et ouvrières. Les sexes, autant que possible, sont séparés, et on donne à l'ouvrier, non loin de l'usine, un petit lot de terrain sur lequel il construit sa case, et où la famille cultive les fruits, les fleurs, les légumes. M. Bonjean veut bien s'inscrire à l'Union de la paix sociale et enverra à la Revue la monographie de l'usine de Macaco.
En sortant de l'usine, je trouve un cheval sellé, bridé, et accompagné d'un cavalier mulâtre: je trotte à travers champs et forêts pour arriver chez M. Paes-Leme. Les collines sont pittoresques, la forêt vierge toujours admirable. Après une heure de marche, nous arrivons dans une plaine couverte d'une espèce de roseau sauvage qu'on appelle matto; il est si élevé dans ce terrain marécageux, que le cheval disparaît littéralement, et c'est à peine si nos têtes surnagent. C'est avec difficulté que nous avançons dans ce fourré, et, après une demi-heure de cette épreuve, nous nous trouvons en pleins champs de cannes à sucre. À midi et demi je descends devant la porte de Don Pedro Paes-Leme.
Ce gentilhomme s'occupe depuis longtemps d'agriculture; il a été délégué du gouvernement à l'exposition universelle de Philadelphie. Il a parcouru en observateur les États-Unis et a tiré de ses voyages grand profit pour lui et pour son pays. Il me reçoit avec bonté, et me présente à sa jeune dame et à sa gentille famille, composée d'un garçon de sept ans et de 3 jeunes filles. Après le déjeuner il me conduit à la visite de la fazenda, c'est le nom qu'on donne ici aux propriétés ou fermes. Celle-ci comprend 800 hectares, la plupart plantés de cannes à sucre. C'est par boutures couchées dans la terre qu'on la propage: après 18 mois elle produit un plumet, elle est mûre; alors on la coupe, mais elle repousse et on la coupe une seconde fois après 8 mois; elle repousse encore et on la coupe une dernière fois après 8 autres mois. Après 3 coupes on laboure la terre avec des charrues américaines et on la plante à nouveau. 70 personnes suffisent à D. Paes-Leme pour cultiver sa terre. Sur ce nombre, 20 seulement sont esclaves, les autres sont des familles de cultivateurs lombards ou vénitiens, ou des Chinois qui cultivent librement aux conditions suivantes: le propriétaire fournit la terre nécessaire; une famille peut cultiver de 4 à 5 hectares: ce qu'elle produit de maïs, fruits, grains, légumes, est sa propriété; la canne à sucre est vendue au propriétaire, qui la paie à raison de 5,000 reis (10 à 12 fr.) la tonne. Un hectare de canne à sucre donne environ 100 tonnes par an. Ainsi une famille peut gagner 4 à 5,000 fr. l'an et vivre bien plus à l'aise que sur les terres d'Italie surchargées d'impôts.
Le prix des terres à cannes est d'environ 600 fr. l'hectare. La canne donne de 6 à 7% de sucre; ainsi, il faut 100 tonnes de cannes pour extraire 6 à 7 tonnes de sucre. M. Paes-Leme produit une moyenne de 150 tonnes de sucre raffiné par an, mais il se propose de construire une nouvelle et grande usine et de multiplier ses plantations avec le travail libre. Il compte bientôt donner la liberté à ses derniers esclaves, qui la désirent de grand cœur et qui la recevront avec reconnaissance.
Nous visitons l'usine actuelle; le mouvement est donné par une roue hydraulique: elle fait tourner des cylindres entre lesquels la canne est broyée et laisse tomber son jus. Celui-ci passe dans des chaudières, où il laisse évaporer la partie aqueuse au moyen de l'ébullition; le sirop se cristallise et se blanchit par le soufre et la chaux, et se sèche à la turbine. Tous les jours, des machines perfectionnées arrivent d'Europe et des États-Unis.
Dans le beau verger qui entoure la maison, M. Paes-Leme cueille des oranges de qualités multiples: il y en a de plus grosses que l'espèce de Jaffa. Il me fait remarquer et goûter des fruits nouveaux pour moi: le cambuca et l'abuticaba, deux fruits noirs et parfumés; le caju, espèce de figue portant au bout une sorte de châtaigne; le caranbola, gousse blanchâtre ayant le goût de l'ananas, et l'abiu, sorte de caki du Japon. Il me fait remarquer deux espèces de manioc: le doux, qui est inoffensif, et l'autre espèce qui, mangé frais, est toxique.
Enfin nous retournons à la maison pour la collation. Des fruits de toute sorte couvrent la table, mais le plus bel ornement sont les personnes. Les enfants viennent d'achever leur leçon de chant et de musique; ils entourent avec amour leurs parents, qui les voient grandir avec bonheur. La vie à la campagne, avec identité de goût dans les époux, le temps partagé entre les travaux de l'esprit et celui des champs, les soins de nombreux enfants, et le dévouement au personnel d'exploitation, telle m'a toujours paru la meilleure condition pour obtenir la plus haute dose de bonheur ici-bas. La famille Paes-Leme a réuni ces conditions.
Mais le temps marche et la voiture est à la porte. C'est une espèce de tarantas russe suspendue sur de longues lattes de bois: le pas du train est très long et les roues posées à grande distance; ces précautions sont nécessaires pour éviter de tourner dans ces chemins qui n'en sont pas. Je prends congé de l'aimable dame et des gracieux enfants, et nous voilà en route avec M. Paes-Leme et le professeur de musique. Après une demi-heure, nous arrivons à l'endroit de la propriété cultivée par les Chinois: ils sont six, venus de Cuba; ils n'ont pas ici, comme en Californie, la queue légendaire et le costume national; ils sont habillés en Brésiliens, et on ne les distingue qu'à leur teint jaune et à leurs yeux en amande. Un d'eux est malade dans sa case. M. Paes-Leme ordonne aussitôt les remèdes nécessaires. Nous quittons là ce bon propriétaire, et la voiture, suivant sa route, nous dépose une heure après à la station de Bélem. Chemin faisant, le professeur de musique me fait remarquer des passants au teint rougeâtre. Ce sont des Indiens ou descendants d'Indiens, aborigènes du pays. À mes questions sur sa profession, il répond qu'il donne environ 10 leçons par jour au prix de 3,000 reis la leçon (10 à 12 fr.), et que la leçon chez M. Paes-Leme lui est payée 35,000 reis, environ 80 fr. Il gagne ainsi de 30 à 40,000 fr. l'an, plus que nos bacheliers de France.
Enfin, à six heures le train arrive, et après deux heures et demie d'ascension dans les montagnes de la Serra, il me dépose à la station de Barra do Pirahy. Là, un jeune monsieur, teneur de livres chez le baron de Rio Bonito m'attendait: il fait charger mes bagages, et trois quarts d'heure après, la voiture nous dépose à la fazenda. Le baron ne s'y trouve pas en ce moment, mais il a télégraphié à son fils, et celui-ci me reçoit à la manière des grands seigneurs. Bientôt un copieux souper est servi, puis on cause de chose, et d'autres avec les quelques visiteurs qui sont déjà à la fazenda, et à onze heures on va au repos.
Le lendemain matin, à sept heures, les chevaux sont sellés. M. de Rio Bonito monte une belle mule de 3,000 fr. Avec une pareille bête, me dit-il, on peut facilement voyager plusieurs jours à 60 kilomètres par jour. Je monte un cheval fringant d'égale valeur; un vaillant piqueur, dompteur d'ânes sauvages, ouvre la marche; un Corse employé à la fazenda forme l'arrière-garde. Durant deux heures nous parcourons le flanc des collines plantées de café, parsemées d'orangers, de limiers, de bananiers, d'ananas et de maïs; puis nous arrivons à la forêt vierge, avec ses inextricables lianes. Les ouvriers viennent d'achever l'abattage d'une partie et sont en train de la planter. Voici comment ils procèdent: les arbres de haute futaie sont coupés, équarris et mis à part pour la construction; le reste est coupé et brûlé sur place; ce que le feu ne peut consumer pourrit lentement et engraisse la terre. Sur le terrain ainsi préparé, un esclave intelligent trace au cordeau et marque par des piquets les points où seront posés les plants: ils sont distancés d'environ 16 pieds. Cinq autres esclaves suivent et enfoncent les jeunes plants enlevés au pied des anciens buissons. Trois ans après, le caféier commence à donner sa première récolte; à 7 ou 8 ans, il atteint sa plus grande vigueur, et ne s'épuise qu'au bout de 20 à 25 ans, selon les terres et les soins. Alors il perd sa feuille et meurt; nos vieillards aussi laissent tomber leur chevelure au déclin de la vie. Lorsqu'une terre est épuisée, on laisse de nouveau repousser la forêt durant 25 ans, ensuite on la coupe et on replante.
Le buisson de café est à feuille verte et persistante, de l'épaisseur et grosseur des feuilles moyennes du mûrier; il atteint ici la hauteur de 2 à 3 mètres, mais, dans la province de San-Paulo, il prend les proportions d'un arbre, et produit le double. Le caféier donne tous les ans quantité de petites billes vertes qui, en mûrissant, deviennent rouges et de la grosseur des cerises. Les esclaves les ramassent durant 6 mois, les mettent en paniers, puis sur des chars qui les portent à l'usine. Par-ci par-là nous voyons des hangars où ils préparent les aliments et s'abritent de la pluie, puis des dortoirs où ils couchent pendant la semaine, afin d'éviter l'aller et le venir, parfois fort éloigné de la maison.
La première chose pour défricher la forêt vierge, c'est d'y construire un chemin de 3 mètres de large, afin de pouvoir l'atteindre avec les chars; la construction de ces chemins est donnée à forfait aux Portugais, qui les font au prix de 2,200 reis le mètre ct (environ 5 fr.). Les mesures de surface sont ici la sesmaria (ou demi-lieue carrée). La lieue, au Brésil, est de 6 kilomètres, ce qui forme un carré ayant 1,500 brasses de côté. La brasse carrée équivaut à 4m85 c. et la brasse linéaire à un peu plus de 2 mètres linéaires. La sesmaria se compose de 225 alqueires ou carrés ayant 100 brasses de côté. Dans la province de San-Paulo les mêmes mesures équivalent à la moitié de celles de Rio-de-Janeiro. La forêt vierge vaut environ 225 contos de reis la sesmaria; le conto de reis, soit 1,000,000 de reis, équivaut à 2,500 fr.
Voici le coût du défrichement de la forêt vierge: un planteur peut aligner 50 pieds de café par jour. L'alqueire contient 3,000 pieds; il faut donc 60 journées pour planter un alqueire à 1,500 reis ou 3 fr. par jour, y compris
| la nourriture | 90,000 | reis. |
| Pour marquer le terrain qui doit recevoir les plants | 20,000 | |
| Abattre le bois, brûler le matto (herbe sauvage) | 80,000 | |
| ——— | ||
| 190,000 | reis, |
soit environ 400 fr. l'alqueire de 4 hectares, ou 100 fr. l'hectare. Plus le coût des chemins.
Les 3 fazendas du baron de Rio Bonito, contiguës l'une à l'autre et actuellement gérées par son fils, comprennent environ 6 sesmarias, soit 60,000 hectares. Le fils vient d'en acheter une d'une sesmaria pour son compte, il l'a payée 500 contos de reis, soit 1,250,000 fr.
On calcule que le coût de production du café est, pour la main-d'œuvre (il faut le labourer à la pioche 3 fois l'année) de 3,000 reis, soit 7 fr. pour chaque aroba de 15 kilog.; le transport à Rio est de 400 reis, et le droit dû au commissionnaire, à Rio, de 3%, soit 300 reis. En tout, 3,700 reis l'aroba, soit 8 à 9 fr. les 15 kilos. On le vend, en ce moment, 10,500 reis, soit environ 22 fr. l'aroba de 1re qualité. Les frais de transport sont plus considérables dans l'intérieur: il faut payer un droit de province lorsqu'on passe d'une province à l'autre, et le prix du café était tombé l'an dernier à 4 ou 5,000 reis, en sorte que les planteurs de la province de Minas Geraes ne purent couvrir leurs frais. Ajoutez à cela que, depuis la guerre du Paraguay, le gouvernement perçoit un droit de douane de 10% sur le café exporté.