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Chapter 17: XVI ARRIVÉE A MUNICH
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About This Book

Le récit suit deux amis qui entreprennent un long trajet à bicyclette de Paris à Vienne, décrivant préparatifs et étapes du voyage. L'auteur expose démarches auprès d'officiels pour simplifier les formalités frontalières et détaille choix d'itinéraire, haltes urbaines et conditions de circulation. Sont évoqués les aléas matériels et climatiques, chutes possibles et pluies en région montagneuse, ainsi que l'entraide entre cyclistes et les escortes occasionnelles. Le ton oscille entre chronique pratique et épisode d'aventure, mêlant anecdotes logistiques, observations sur l'accueil local et atmosphères de route.

XVI

ARRIVÉE A MUNICH

La vie humaine est ainsi faite. Qu’il s’agisse d’un homme, d’une famille, d’un peuple, l’existence est composée d’une succession d’événements heureux et malheureux. Éternelle loi des contrastes. Après la pluie, le beau temps, dit le vulgaire. L’âme humaine, d’ailleurs, trouve en son essence l’accomplissement de cette loi, et alors même qu’aucun événement heureux ne succéderait pour elle aux malheureux, par une réaction naturelle elle «trouvera du bonheur» dans un fait en lui-même indifférent que la loi des contrastes lui fera paraître heureux.

Ma souffrance morale et physique avait été telle depuis Ulm, et durant toute la matinée depuis Gunzbourg, que bien que mes blessures fussent restées aussi douloureuses malgré la doublure à la selle, je ne les sentais presque plus, tant mon moral était relevé; je ne les sentais plus ou, pour parler exactement, je n’y songeais plus et dès lors la douleur que j’en ressentais s’atténuait parfois complètement; phénomène physiologique bien connu, preuve manifeste de la spiritualité de la douleur, même physique, qui, pour ma part, m’a toujours fait soutenir cette thèse que les animaux n’ayant pas notre somme de «spiritualité» n’éprouvent pas le quart de notre douleur physique pour un même «mal».

Le vent était modéré, mais il soufflait de l’ouest; nous l’avions donc derrière nous, le ciel était beau, la route était médiocre mais très véloçable; réunion de circonstances des plus heureuses pour nous.

Le changement, on le voit, était complet. Nous nous retrouvions après notre station à Augsbourg, non plus deux voyageurs égarés, fatigués, malades, marchant péniblement, tirant la langue et traînant le pied, mais une troupe vaillante composée d’un «recordman» et de ses deux entraîneurs. Nous marchions, en effet, rapidement, à une allure d’environ vingt-quatre kilomètres à l’heure, ce qui était prodigieux, en raison de mon état particulier, car mon entraîneur d’Augsbourg et Chalupa n’avaient pas les mêmes avaries physiques, et de l’état toujours très médiocre, je l’ai dit, de la route.

Dans ces conditions, les campagnes se déroulaient, rapides. On passa successivement les villages de Frendburg, Odelzhausen, Schwabhausen, Dachau. On dévorait les kilomètres. Il pouvait être trois heures et demie de l’après-midi, lorsque se produisit ce fait toujours réjouissant de la rencontre des amis venus au-devant de vous. Des cyclistes apparurent dans le lointain: c’étaient ceux de Munich qui, mis au courant de notre arrivée par Suberbie, accouraient au-devant des voyageurs. Ils étaient nombreux.

Quand on se fut salué, serré les mains joyeusement, ils nous dirent: «Ah! si vous saviez comme nous vous avons attendu hier! Vous trouvez que nous sommes nombreux: hier tout le Munich cycliste était sur pied. Nous formions une armée de près de mille. Mais voilà, nous étions sans nouvelles de vous. Willaume, arrivé seul dans la soirée, n’a pu nous donner le moindre renseignement sur votre compte. Quel malheur!»

Ce disant, nous marchons vers Munich, dont les premières maisons se montrent déjà au loin. Les approches paraissent interminables, comme toujours. Les rapports sociaux sont les mêmes partout. Nul ne saurait l’ignorer, toute nouveauté rencontre des résistances, surtout dans certaines classes de la population, résistances d’où naissent de petites querelles, assez insignifiantes en général, il faut bien le dire. Le cyclisme est une de ces nouveautés, et il n’est guère d’adepte de la bicyclette qui n’ait été parfois en butte au mauvais vouloir de quelque grincheux.

Naturellement, certains cyclistes se révoltent à l’idée de ce mauvais vouloir injustifié et répondent du tac au tac.

A notre entrée dans la ville de Munich, entrée rapide et assez solennelle à cause de notre nombre, je pus voir que les «rapports sociaux» en question étaient en Allemagne, tout comme en France, quelque peu tendus entre cyclistes et piétons.

Un de nos compagnons marchait en tête, donnant aux passants un courtois avertissement. Un ouvrier conduisant une brouette, en entendant l’avertissement de notre «tête de colonne», parut s’émouvoir absolument comme le fameux policeman en baudruche en présence des grimaces du clown Foottit, au Nouveau-Cirque de Paris, ou comme les quarante siècles des pyramides en présence de l’armée de Napoléon. Ce que voyant, notre cycliste, passant prestement auprès de l’homme à la brouette, lui escamota son couvre-chef avec une dextérité que n’eût pas désavouée un jongleur consommé. Inutile d’ajouter que cet escamotage dérida le grincheux; mais on n’eut guère le temps d’entendre ses invectives augmentées par les rires sonores de toute la troupe.

On arrivait au cœur de la ville; ville superbe, aux grandes artères bien pavées et très larges. Munich, je l’ai dit, est un centre cycliste des plus importants. La seule façon dont, en de semblables circonstances, on est regardé par la population suffit à l’indiquer. Les passants regardent, parce qu’on est nombreux, mais leur attitude ne décèle nulle surprise. On voit que la bicyclette a acquis le droit de cité.

On arrive devant les bureaux du Radfahr Humor, journal cycliste de Munich, où plusieurs rédacteurs, ainsi que Suberbie et Blanquies, nous attendaient. Le Radfahr Humor! quelle preuve de l’importance prise par le sport vélocipédique dans la capitale de la Bavière. Oh! combien on étonnerait de personnes, même parmi celles qui se piquent d’être pleinement au courant du mouvement contemporain dans toutes ses branches, en leur montrant un organe aussi spécial représentant une pareille somme de travail, un journal qui au premier aspect, par son papier, sa quantité de composition, ses gravures, laisse bien loin derrière lui une foule de publications beaucoup plus importantes, du moins par leur «genre».

On pénétra dans les bureaux du Radfahr Humor où le plus excellent accueil nous fut fait. Le numéro de la semaine contenait le portrait de l’auteur de ce récit, une gravure des plus fines et vraiment artistique, avec sa biographie. Hommage des plus flatteurs et dont je fus heureux de pouvoir remercier le directeur du journal. Parmi les rédacteurs du Radfahr Humor se trouvait le docteur Rettinger, qui avec une amabilité inexprimable ne devait cesser de se mettre à notre disposition, non seulement durant les courts instants où je restai à Munich, dans cette journée-là, mais aussi pendant les deux jours passés dans cette ville à notre retour de Vienne.

Oh! un vrai et pur Allemand, le docteur Rettinger, mais un bien excellent homme. Gros, barbu, éternellement le cigare à la bouche; presque éternellement aussi installé devant une pile de soucoupes, chacune d’elles représentant une énorme chope de bière. Et les soucoupes s’empilaient toujours, lorsqu’il entrait dans une brasserie; et les chopes se vidaient méthodiquement, mécaniquement. Lui, heureux de vivre, semblait dans une extatique jouissance de cette absorption éternelle et lente.

De la salle de rédaction du Radfahr Humor, on se rendit dans une de ces brasseries où ce nectar vraiment délicieux, la bière de Munich, coule à pleins bords. Quel festin de Lucullus c’était pour moi ce déjeuner fait dans cette ville, entouré de ces nombreux et joyeux amis, arrivé aux trois quarts de notre expédition, et de plus en proie à un appétit féroce, circonstance qui transforme toujours en ambroisie les mets même médiocres! Le docteur Rettinger s’était mis en devoir d’absorber, et il parlait beaucoup, en français, d’ailleurs, mais avec un accent allemand des plus prononcés, ce qui ne tarda pas à exciter la rate du bon Blanquies.

Un détail qui causait la joie du Montmartrois c’était précisément cette quantité invraisemblable de chopes, en France des doubles bocks, que pouvait contenir l’estomac de l’excellent docteur.

—Non! dit-il, en laissant aller son rire, non, mais après tous ces bocks-là vous ne devez pas pouvoir loger le reste dans votre estomac, les dîners et les déjeuners?

—Che ne mange qu’une fois par jour, répondit le docteur Rettinger, le reste du temps che bois.

—Mais enfin, riposta Blanquies, combien buvez-vous de chopes par jour?

—Compien j’en bois? Ho! ho! mais che ne sais pas. Ho! ho! compien chen bois? Mais, tix, fingt, trente, quarante, ché-né-sais pas! Mais la rate de Blanquies n’était pas au bout de ses torsions. Tandis que mon ravitaillement stomacal se continuait, la conversation dont je suivais mal le fil, occupé que j’étais à faire travailler vigoureusement mes mandibules, se continuait entre le jeune échappé du faubourg parisien et le docteur; soudain, j’entendis le mot Asnières prononcé par le docteur. Il racontait, paraît-il, son dernier voyage à Paris et il parlait d’Asnières où il avait habité quelques jours. A peine eut-il raconté le fait que cette fois tous les muscles du Montmartrois entrèrent dans une danse folle.

Cette idée que le docteur était allé à Asnières; enfin ce simple mot d’Asnières prononcé par ce docteur allemand, en plein cœur de l’Allemagne, parurent à Blanquies une de ces choses désopilantes à vous changer la rate en tourne-broche.

—Ho! ho! ho! mon Dieu, que c’est donc rigolo! Ho! la! la! mince de coquillage, s’écria-t-il, en déployant son rire guttural. Comment, on connaît Asnières ici, hi! hi! hi! mais ce n’est vraiment pas la peine de venir chez les Allemands si on y entend parler d’Asnières. Ho! ho! ho! Mais moi, je suis en Allemagne depuis trois jours, j’ai oublié Asnières, ha! ha! ha! oh! non! mais voyez-vous ce brave monsieur Rettinger qui connaît Asnières. Qui est-ce qui va me parler du Moulin-Rouge ici maintenant, et du Rat-Mort, et des Décadents? et du Lapin qui fume? Y a personne ici pour le Lapin qui fume? Eh bien! et le Cabaret de la mort? Ousqu’on devient un macchabée, à volonté?»

La surprise du Montmartrois n’était pas à son terme. Tandis que les mets nombreux continuaient à défiler, arrosés de l’excellente bière du pays, un groupe d’officiers bavarois entra dans la brasserie. Leur présence fit changer la conversation et on parla quelque peu politique, des rapports de la Bavière et de la Prusse. Le docteur Rettinger, en bon Bavarois, ayant manifesté une sympathie des plus modérées pour la Prusse et les Prussiens, la rate de Blanquies entra dans une danse nouvelle. Cette fois il la trouva trop forte. Comment, on avait crié, en sa présence et en pleine Allemagne: vive la France! et voilà que maintenant chez les «Prussiens» eux-mêmes, car pour tout bon Parisien de Paris, un Allemand est un Prussien, chez les Prussiens, dis-je, on criait presque: à bas la Prusse!

—Non, mais où suis-je? continua Blanquies, en s’administrant sur le genou un coup formidable. Avouez donc que c’est rigolo. Je vais chez les Prussiens, sous prétexte de record, on crie vive la France! et par-dessus le marché: à bas la Prusse! Je comprendrais ça, à l’Élysée-Montmartre, ou au Divan Japonais, mais ici, ici! Garçon, un bock! Ah! non, c’est vrai, ils n’y comprennent rien ici, à ce langage-là. C’est étonnant, quand on crie: à bas la Prusse, on devrait bien comprendre ce que signifie: un bock. C’est égal, cette satanée bière est rudement bonne pour vous rafraîchir les amygdales. Mince de capucine! Attends un peu, ce que je m’en vais leur en raconter à mes copains!

Mon déjeuner se terminait. Le docteur Rettinger se leva, et toujours avec son accent allemand qui donnait à sa parole une note si originale, prononça une chaude allocution en l’honneur des cyclistes français et de la France!

Excellent homme! La bonté même, type achevé d’une race que des événements funestes ont faite notre adversaire, mais nullement notre ennemie dans le sens le plus rigoureux de ce mot.

Il pouvait être cinq heures environ quand on donna le signal du départ. Avant de se remettre en route, direction de Muhldorf, on changea ma selle qui, on s’en souvient sans doute, avait été brisée dans le trajet de Gunzbourg à Augsbourg. Le docteur Rettinger ne voulut pas nous laisser partir sans nous faire promettre de nous arrêter quelque peu à Munich au retour, ce qui fut fait.

Moment vraiment délicieux dans de pareilles expéditions, et qui seul les justifie. Un homme lancé dans une marche aussi longue et aussi rapide est comme un soldat durant une campagne. Il éprouve des émotions de tout genre, émotions pénibles et émotions joyeuses. Les unes comme les autres justifient l’aventure, car ce sont elles que l’on recherche.

En ce moment, dis-je, j’éprouvais un bien-être physique et moral immense, puisque tout allait maintenant à souhait: mes compagnons étaient retrouvés, mon état était parfait, nous n’étions plus qu’à une distance relativement restreinte de la ville de Vienne, but de notre voyage. Et pourtant nous marchions, comme il arrive souvent dans une campagne militaire, vers un désastre, la noyade de Lintz, qui devait être comme le dénouement de notre romanesque aventure. Désastre! dis-je, oui; mais si je me sers du mot c’est pour continuer ma comparaison avec la marche forcée d’une armée en campagne. En la situation actuelle, en effet, qu’on ne conclue pas bien vite à un remords ou à un simple regret de ma part, car ce qui serait désastre pour une armée, était plutôt une victoire, du moins pour moi, qui, dans de semblables voyages, recherche les émotions. La noyade de Lintz, «désastre» final d’une espèce de campagne où la guigne nous avait poursuivis, devait être une source d’émotions qui, pénible sur le moment, laisse des souvenirs toujours précieux et que l’on éprouve ensuite du plaisir à raconter, comme d’ailleurs tout ce qui arrive de fâcheux dans les aventures.

XVII

STEEPLE-CHASE ACROBATIQUE

Quand, la veille de notre arrivée à Munich, Willaume était passé dans cette ville, deux aimables cyclistes s’étaient mis en route avec lui: MM. Tochterman, un jeune amateur de Munich passionné de vélocipédie, fils d’un gros négociant, et Sachman, également de Munich. M. Tochterman, nous devions le voir à notre retour; quant au second, nous allions le trouver avec Willaume qui, on le sait, nous attendait à la frontière autrichienne.

Au moment où, serrant la main à nos hôtes sympathiques, à tous ces bons compagnons qui nous avaient réservé à Munich un si cordial accueil, Chalupa et moi nous nous saisîmes de nos machines, une célébrité de la pédale en Allemagne, M. Fischer, le gagnant d’une des plus grandes courses sur route qui aient été données, la course Vienne-Berlin, s’offrit à nous servir d’entraîneur avec quelques-uns de ses amis, ce qui était pour nous une très heureuse fortune.

Suberbie allait continuer sa pérégrination par le train, emmenant avec lui Blanquies. Ce dernier avait décidément divorcé avec la bicyclette. Il en avait assez, nom d’un rat en capilotade! C’était une plaisanterie de mauvais goût de forcer les gens à voyager de cette façon-là. Il fallait avoir le diable au corps, déclarait-il. Blanquies continua donc à prendre la voie ferrée. Il fut décidé que tout le monde se concentrerait à Sembach, dernière ville d’Allemagne, pour passer ensemble à la douane et pénétrer en corps sur le territoire de l’empire austro-hongrois.

J’ai déjà fait part au lecteur de l’état des routes en Bavière, état horrible s’il en fut. On m’a raconté que dans l’Allemagne du Nord les voies sont moins atroces; je veux bien le croire, mais dans l’Allemagne du Sud! Bonté du ciel! La saison y est-elle pour une part? C’est possible, car un ami, connu sans aucun doute de la plupart de mes lecteurs, qui tient une place importante dans le cyclisme français, M. Pierre Giffard, mon éminent collaborateur du Petit Journal, a, lui aussi, accompli quelque temps après moi un voyage à bicyclette en Allemagne. Il a trouvé les chemins mauvais en Bavière, mais moins mauvais toutefois que ce que je lui en avais dit moi-même.

Quoi qu’il en soit, la route, affreuse sur presque tout le territoire bavarois parcouru jusqu’à présent, allait devenir tellement épouvantable qu’elle en était parfois invéloçable. Et pourtant, le ciel était clément encore. En présence d’un pareil chemin, je ne pus m’empêcher de frémir à l’idée de voir la pluie entrer dans la danse. Oh! alors!

Qu’on se représente une route recouverte de cailloux comme en France! mais, à la différence de ce que fait chez nous l’administration des travaux publics, qui passe le rouleau sur ces cailloux pour les aplanir, considérez cette route laissée ainsi avec ses cailloux dont les voitures et les charrois sont seuls chargés d’assurer «l’écrasement». Le résultat est clair. Ce sont dans toute la largeur de la route des ornières énormes, trop étroites pour pouvoir y rouler à l’aise, et, entre les fondrières, des amas de cailloux pointus sur lesquels il est naturellement impossible de rouler. A notre passage, des pluies récentes et très fortes avaient encore augmenté l’inégalité du terrain et la profondeur des ornières, à tel point que, dès notre départ de Munich, ce furent des sauts de carpe à vous rompre les os.

Ce que nous avions éprouvé n’était rien. On fut soumis à un de ces exercices forcés qui vous transforment en façons de polichinelles secoués comme des balles, ou comme de la pâte dans le pétrin.

Si on voulait se maintenir dans les ornières pour rouler sur un sol uniforme et sans cailloux, le pneumatique de temps en temps dérapait, on perdait l’équilibre, on oscillait et il fallait des prodiges d’adresse pour se retrouver sur ses deux roues.

Si on voulait se maintenir hors de l’ornière, alors renvoyé de cailloux en fondrière, de fondrière en cailloux, de saut en saut, de choc en choc, on s’en allait jusque sur l’accotement où de profondes saignées vous forçaient à un steeple-chasse clownesque qui eût été désopilant s’il n’eût été, vu mes blessures, parfois très douloureux. Fischer, le vaillant coureur allemand habitué à ces chemins diaboliques, filait comme un zèbre sans paraître en rien incommodé. Obligés à le suivre, notre vitesse augmentait encore l’amplitude de nos oscillations acrobatiques, en même temps que la brusquerie de leur succession brutalement ininterrompue. Jamais coquille de noix sur une mer furieuse n’avait été livrée à une aussi infernale sarabande. Aussi on sautait, s’enfonçait, tournait, oscillait, pirouettait, grimpait, s’effondrait; à chaque instant, on interrogeait nos camarades de Munich pour savoir quand la route allait s’améliorer. Ils répondaient invariablement: «Bientôt»; mais malgré notre rapide allure, la route restait affreuse. Elle avait, d’ailleurs, un si défavorable aspect qu’à la fin, ahuri par cette bacchanale échevelée, et vraiment saisi par un violent accès de mauvaise humeur, je m’arrêtai net, et jetant ma machine, je déclarai: «Eh! dites donc, les amis! J’en ai assez, moi! J’avais décidé de me rendre de Paris à Vienne, par la route, par une route quoi! Or, où est-elle la route, oui, la route de Paris à Vienne, où est-elle? Nous n’y sommes pas assurément, ce n’est pas elle, cette voie ignoble; d’ailleurs ce n’est pas une route, ce n’est même pas un chemin, c’est un champ labouré? Qu’on me montre la route!»

Mais mes imprécations ne servaient de rien. Il fallait marcher. Le bon Chalupa me dit qu’il fallait continuer, on finirait bien par trouver une route meilleure. Fisher disait la même chose. On continua; la danse satanique de sauvages en délire recommença. Chalupa en poussait des cris rauques. Ma frêle Gladiator lançait de petits cris plaintifs, mais elle ne bronchait pas, la vaillante machine. Elle semblait un svelte hippogriffe voltigeant sur la crête des vagues, vagues de cailloux pointus ou de boue desséchée.

Enfin, à un moment donné, l’état des chemins devint tel qu’un des jeunes cyclistes de Munich, dans un de ses mouvements convulsifs, vint s’écrouler sur moi, et je fus précipité sur le sol. Il y eut un instant de panique. Fischer, Chalupa, tous s’élancèrent sur moi. Rien de cassé, absolument rien, ni l’homme, ni la machine. Le pauvre garçon, auteur de l’accident, était dans un état de confusion que je m’efforçai de dissiper, sans trop y réussir. Je lui déclarai que ce n’était pas lui l’auteur de l’accident, mais ce chemin abominable dont je me promettais bien à ce moment de donner une idée à mes futurs lecteurs.

Au moment où nous sommes arrivés, nous avions fait déjà d’assez nombreux kilomètres, une trentaine peut-être, dans la direction de Muhldorf, ville où nous devions finir notre journée, et située à environ deux heures de la frontière autrichienne. Nous avions à passer maintenant un village célèbre dans l’histoire de notre pays et je m’étais bien promis de contempler le paysage environnant, au moment où nous passerions près du village en question: c’était celui de Hohenlinden, où l’illustre général Moreau remporta sa fameuse victoire.

Brusquement, tandis que nous approchions de Hohenlinden, la route s’améliora. D’ailleurs le pays redevenait très boisé, circonstance qui sans doute est favorable au bon état des routes, car durant la traversée de la Forêt-Noire, elles étaient superbes, on s’en souvient. Très boisé, dis-je, et mes lecteurs n’auront pas oublié qu’en effet, la célèbre bataille de Hohenlinden fut livrée en plein bois, mais en même temps tout au long de la route de Munich à Muhldorf, celle que nous suivions.

Poussés par le vent d’ouest qui commençait à souffler en tempête, d’autre part excités par cette radicale et subite transformation du sol, on marcha à une allure folle; nous allions maintenant à une allure de plus de trente kilomètres à l’heure; nous semblions emportés par une rage de locomotion. C’est ainsi que je traversai le pays où se trouve Hohenlinden.

Je contemplai ce champ de bataille où se joua une de ces parties desquelles parfois dépend le sort du monde. C’est ici, me dis-je, en contemplant la forêt fameuse, où les cinquante mille hommes du général Moreau rencontrèrent les soixante-dix mille Autrichiens, le 3 décembre 1800; où Richepanse, alors que la bataille semblait des plus douteuses, arrivant tout à coup, surprit en flanc les ennemis et contribua à changer en triomphe ce qui n’eût été qu’un succès sans importance et peut-être une défaite; c’est ici, ici, sur cette route, que défilèrent presque tout entières les deux armées.

Quelle jouissance pour celui que les grands événements historiques ont toujours impressionné vivement, de contempler dans un pareil moment, dans de telles circonstances, un si illustre champ de bataille!

Toujours glissant sur ce sol merveilleux, on arriva au village de Haag où on fit une halte de quelques secondes, puis à Muhldorf. Il faisait nuit. Il était neuf heures du soir environ. Quelques gouttes d’eau tombèrent, sinistre présage. Notre première idée, vu la vitesse de notre marche, avait été de pousser jusqu’à Sembach, frontière autrichienne, située à quarante kilomètres, et où les amis nous attendaient, les amis parmi lesquels enfin Willaume, le brave compagnon Willaume; mais voyant la nuit noire, puis craignant la pluie, on resta; on se lèverait aux aurores, voilà tout.

Ici encore, on put, avant de se coucher, goûter ce plaisir délicieux d’un dîner absorbé avec un appétit de chien de chasse, dîner copieux à souhait, en compagnie d’aimables et joyeux compagnons, servi à souhait, dis-je, par des jeunes filles dont la franche gaieté en présence de notre bande de gaillards folichons, était bien faite pour donner à la scène de cette fin de journée un aspect de confort paradisiaque des plus réjouissants.

Mais, hélas! quel lendemain!

XVIII

A LA FRONTIÈRE AUTRICHIENNE

A quatre heures du matin nous étions debout. Un seul de nos compagnons de la veille devait faire route durant quelque temps avec nous, pour nous bien indiquer le chemin, à cause d’un trompeur croisement de voie.

Constatation désagréable: il avait plu durant la nuit. La pluie toutefois avait cessé, mais le ciel était menaçant. La route détrempée laissait encore quelques étroits passages véloçables. Une fois les parages dangereux franchis, notre compagnon de Munich prit congé de nous, en nous souhaitant bonne chance. Nous en avions besoin. Nous étions de nouveau réduits à deux: Chalupa et votre serviteur. Mais la situation était moins «douloureuse» qu’entre Gunzbourg et Augsbourg. Bien que le sol fût mouillé et le ciel menaçant, le moral était à son niveau normal, et le physique s’était beaucoup amélioré à Muhldorf. D’autre part, nous marchions à fortes enjambées vers la frontière autrichienne, Sembach, située à quarante kilomètres seulement, où nous allions retrouver nos amis et parmi eux enfin le cher compagnon Willaume, le compagnon «officiel», comme je l’ai déjà exposé. Cette rencontre n’allait se faire, circonstance bizarre, que pour partager ensemble le désastre final. Il était environ quatre heures et demie à notre départ de Muhldorf; à sept heures un quart nous entrions dans Sembach, et nous nous dirigions aussitôt vers l’hôtel que Suberbie, cette fois, nous avait indiqué, au départ de Munich.

Une des premières personnes que j’aperçus, ce fut Blanquies. Il m’apparut dans l’encadrement d’une des fenêtres de l’hôtel et sa physionomie joviale exprima aussitôt le ravissement.

«Ah! vous voilà, nom d’une carabine! On vous a attendus hier soir. Nous étions convaincus que vous alliez arriver à cause du vent arrière. Sapristi! le temps paraît rudement mauvais, les enfants. Vous allez avoir du fil à retordre. Je ne vous dis que ça.»

J’attendis la fin de l’explosion, puis je demandai:

—Et Willaume?

—Il est là, dans sa chambre, ou dans la mienne, comme vous voudrez: c’est une chambre à deux lits. Je vais le prévenir que vous êtes là.

Mais pendant cette rapide conversation, j’ai déposé ma machine sur le devant de l’hôtel et je suis entré. J’escalade les escaliers et j’arrive dans la chambre en question qui offrait l’aspect le plus charentonnesque qu’il soit possible d’imaginer. C’était un salmigondis d’oreillers, de draps de lit, de couvertures en capilotade, des valises dégorgées, avec aux alentours un fouillis inextricable de bas, de chaussures, de vêtements, de maillots bariolés, et sortant de cet amas, comme une tortue engourdie sort d’un tas de feuilles séchées, l’ami Willaume, dont le calme britannique se dérida complètement à ma vue.

Ma foi, il était éreinté, et ce n’était pas étonnant. Il n’avait pas du reste à en raconter long. Lui, dès notre séparation, avait été désespéré; ce brave garçon avait vécu sous la terreur de m’avoir froissé, craignant que je fisse retomber sur lui la cause de notre séparation; ce qui était un excès de scrupule, car j’en étais encore plus directement responsable. Et dès lors, voyant que nous ne pouvions nous rejoindre, il avait accompli son devoir de recordman, en marchant, marchant toujours, à en perdre bras et jambes, sans penser à rien, qu’à aller toujours de l’avant, le plus rapidement possible, jusqu’au moment où il avait reçu notre dépêche lui prescrivant d’attendre à Sembach mon arrivée. Alors il s’était couché et s’était reposé. Et voilà. Ce qu’il n’ajoutait pas, le pauvre garçon, c’est que par suite d’une malechance enragée, il avait fait trois chutes dont une lui avait occasionné une forte blessure à la main gauche. Je remarquai, en effet, qu’il avait cette main entourée d’un bandage. Mais, bah! c’était là pour lui un détail insignifiant. Il en avait bien vu d’autres, notamment cette ruade de cheval qui l’avait presque défiguré, dans une course de Paris à Trouville, accident que j’ai rappelé au début de ce récit.

Blanquies, en présence de cette chambre en état de révolution, ne put s’empêcher d’ouvrir encore une fois les écluses qui retenaient son rire guttural de gavroche en délire.

—Hi! hi! hi! quelle nuit, si vous saviez! Ah! nous en avons fait un chambard. Moi, d’abord, j’étais sûr que vous alliez arriver cette nuit et je n’ai pas dormi. Il fallait bien se distraire. J’ai envoyé traversins et oreillers visiter l’ami Willaume. Voilà qui lui était égal, par exemple. Il ne bougeait pas plus qu’une momie.

—Mais, fis-je observer, pourquoi ce monceau de falbalas? Ah çà! vous avez donc tout un magasin pour vous deux?

—Non, dit Blanquies; Suberbie et Sachman ont mis ici toutes leurs affaires. Je veux bien être pendu s’ils s’y retrouvent.

Au nom de Suberbie, je m’enquis aussitôt de sa personne. Inutile de chercher longuement. Il était prêt, ainsi que Sachman, le cycliste de Munich, qui avait entraîné Willaume et devait nous accompagner jusqu’au terme de notre marche.

—Et Châtel? demandai-je à Suberbie.

—Châtel, répondit-il, le malheureux est très malade. Il n’a pu quitter Munich. Je crains une pneumonie. C’est cette soirée fatale d’avant Ulm qui en est la cause. Enfin, je l’ai bien recommandé aux amis de Munich. J’espère que nous le retrouverons entièrement rétabli à notre retour.

C’est, en effet, ce qui devait arriver. Nous devions le retrouver, rétabli, mais complètement changé. D’ailleurs Suberbie reçut de lui à Vienne des nouvelles quotidiennes, et d’ailleurs rassurantes.

Nous n’avions pas de temps à perdre; il fallait penser à reprendre la route, le plus vite possible. On descendit dans la salle à manger, où tasses de café et de chocolat disparurent dans nos estomacs respectifs. Il y avait là un piano. Blanquies en profita pour égayer l’assemblée d’un charivari bien conditionné.

Nous nous trouvions là, on le sait, à Sembach. Cette ville est la dernière du territoire allemand. Elle n’est séparée de Braunau, la première ville autrichienne, que par un pont sur la large et belle rivière de l’Inn, un des grands affluents du Danube. Sembach-Braunau, c’est le Hendaye-Irun austro-allemand.

Suberbie et Blanquies nous accompagnèrent dans la traversée de la rivière, pour présider avec nous aux formalités de la douane. On alla à pied. A peine de l’autre côté de l’Inn, on se trouva en présence des douaniers autrichiens.

Le lecteur n’a pas oublié les démarches faites par moi auprès des deux ambassades allemande et autrichienne, à Paris. L’accueil avait été aussi aimable et empressé que possible. L’ambassadeur d’Allemagne, le comte de Munster, m’avait adressé une lettre, signée de sa main, lettre que je portais sur moi, mais qui ne m’avait jamais servi, aucune difficulté ne nous ayant été opposée durant notre marche à travers les duchés de Bade et de Wurtemberg, et la Bavière. Le comte Zichy, conseiller de l’ambassade austro-hongroise, avait été plus aimable encore, mais moins pratique. Il m’avait dit, on s’en souvient, qu’il allait prévenir le ministre des affaires étrangères à Vienne, lequel avertirait à son tour la douane à Braunau. Un simple papier eût peut-être mieux valu.

J’arrivai à la douane, persuadé que nous allions passer sans encombre. Hélas!

Il fallut accomplir une foule de formalités et... payer soixante francs par machine.

Circonstance qui m’exaspérait: je ne pouvais me faire comprendre. Chalupa traduisait mes observations avec une lenteur désespérante, et les douaniers, qui semblaient la quintessence de l’abrutissement administratif, ne comprenaient rien, ou voulaient ne rien comprendre.

—Mais dites-leur donc, m’écriai-je enfin, qu’ils ont dû recevoir un mot du ministère, que nous sommes les bicyclistes dont on a dû leur parler.

Non! rien! toujours face à face avec ces ronds-de-cuir dont l’air béat et brutal indiquait une atrophie totale de cette précieuse faculté de l’âme nommée l’entendement.

—Enfin, dis-je à Chalupa, qu’ils s’expliquent, quoi; ils n’ont rien reçu, que faut-il faire?

—Eh bien, ils disent, déclara timidement Chalupa, que nous passons la frontière et qu’il faut payer, après avoir signé les papiers.

Enfin, on «finit par en finir», comme dit l’autre. On paya. Mais, j’étais dans une fureur noire.

«Quelles brutes! pensai-je; vraiment, c’était bien la peine de faire des démarches auprès de l’ambassadeur. Et je suis sûr, absolument sûr, qu’on s’est occupé de nous, à Vienne; mais allez donc ouvrir l’intelligence de cette troupe d’ahuris.»

Notez que ces douaniers, malgré tout, eussent été dans leur rôle, si effectivement ils n’avaient reçu aucune instruction. Mais, voyez un peu si ma colère était justifiée, et voyez jusqu’où peut réellement aller la sottise administrative de simples employés de douane.

Contrairement à ce qu’on eût pu penser, en voyant leur entêtement, ils avaient parfaitement reçu des instructions, et je l’appris à Vienne, dès le lendemain de notre arrivée. Mais, sans doute, ils n’y avaient rien compris. La lueur dut ensuite se faire dans leurs cerveaux, et ces employés, qui ne voulaient rien entendre, nous adressèrent des excuses lorsqu’une semaine plus tard, nous repassâmes à Braunau avec l’Orient-express. Ils ne purent nous rendre notre argent, à cause de la rapidité du passage du train et des nouvelles fôôôrmalités à remplir, mais ils nous déclarèrent qu’il allait nous être adressé à Paris; ce qui fut fait, trois semaines après notre retour.

Il était neuf heures environ quand on se sépara d’avec Suberbie et Blanquies. Nous allions donc maintenant rouler sur la terre autrichienne! Nous étions quatre: Willaume, Chalupa, Sachman et moi.

Nous allions marcher sur la ville de Lintz, la plus importante avant Vienne. Elle est située à cent dix kilomètres de Braunau. «Nous y arriverons vers deux heures et demie, dis-je à Suberbie. Allez nous attendre là.» Par suite d’un oubli absolument invraisemblable après tout ce qui était arrivé, on omit de se rappeler le nom de l’hôtel où l’on descendrait pour déjeuner. On va voir toutefois que cet oubli n’eut pas de suite fâcheuse, ce qui eût mis le comble au désastre qui était sur le point de nous assaillir.

XIX

LES MENACES DE L’ATMOSPHÈRE

C’est le samedi 28 avril, sixième jour de marche, que nous quittions Braunau, au nombre de quatre, nous dirigeant sur la ville de Lintz.

Ainsi qu’on l’a pu voir durant le cours de ce récit, nous avions eu, tout compte fait, un temps favorable jusqu’à ce jour.

Au départ, un fort vent d’est nous avait gênés; mais le ciel était tellement resplendissant que nous ne pouvions trouver mauvais cet inconvénient, généralement précurseur d’un temps très sec. Dès le lendemain, le vent avait brusquement tourné à l’ouest, signe fâcheux, ce vent étant, au contraire de l’autre, presque toujours avant-coureur de la pluie.

Cette fois, il souffla un certain temps sans troubler l’atmosphère. Grand avantage pour nous, car nous l’avions dans le dos sans être incommodés par sa détestable compagne la pluie. Ce vent d’ouest avait seulement provoqué un temps orageux que j’avais assez désagréablement ressenti, on s’en souvient, durant mes pérégrinations à travers la Montagne-Noire.

Le lendemain, ce même vent d’ouest avait amené la bourrasque qui m’avait assailli au moment de mon arrivée à Geisslingen et qui avait été la cause indirecte de mon invraisemblable rencontre avec Blanquies et Chalupa.

C’était peu de chose, on le voit. Le lendemain, 27 avril, jour de notre passage à Munich, ce vent, dont la persistance n’indiquait que trop un tempétueux dénouement, commença à rouler d’énormes nuées grisâtres et notre arrivée à Muhldorf avait été saluée par une légère ondée. A notre réveil, nous avions constaté un sol déjà assez fortement détrempé; la partie mouillée était toutefois sans profondeur, ce qui pouvait nous laisser encore quelque espoir sur l’avenir.

Au départ de Braunau, les nuées avaient continué à s’accumuler. La pluie ne tombait pas cependant. On pouvait espérer encore.

On marcha le plus vite possible, pour tenter de se dérober à ces nimbus-stratus énormes et menaçants. Mais la route ne s’améliorait guère. On passa le village d’Altheim, à douze kilomètres de Braunau. Ici, l’allure augmenta fortement. Par un malheur que nous eussions pu rendre sans effet, la route était de plus en plus formée d’une chaîne ininterrompue de petits raidillons, naturellement suivis de descentes assez longues mais également très rapides, ce qui nous obligea plusieurs fois, par prudence, à mettre pied à terre. C’est cette fâcheuse obligation que nous eussions pu éviter si, par une incroyable manie d’hommes de sport, nous n’eussions dédaigné de munir de frein chacune de nos bicyclettes.

Nonobstant, nous trouvant tous les quatre dans un état parfait, sauf ma douleur qui persistait, fort atténuée, il est vrai, et sauf une blessure encore très légère également causée par la selle à notre interprète Chalupa, nous allions à vingt-cinq kilomètres à l’heure environ. La plupart du temps nous franchissions «en emballage» les raidillons pour nous «effondrer» ensuite dans les descentes, à une allure de trente-cinq à l’heure. Mais ce train d’enfer ne pouvait durer.

Après la ville de Ried, la route, encore une fois, devenait atroce. Il était plus de onze heures quand on arriva dans la petite ville de Haag-die-Ried, où un incident presque ridicule allait se produire.

En approchant de Haag, notre entraîneur Sachman prend les devants pour commander un déjeuner. C’était comme un pendant de l’affaire d’Oppenau, mais là, il n’y avait heureusement qu’une seule route à suivre à la sortie.

Nous arrivons dans Haag. Impossible de retrouver le brave Munichois. Où diable ce malheureux garçon avait-il été commander notre déjeuner? Nous opérons la traversée de la ville. Il ne pouvait être ailleurs que dans la grande artère médiane. Nous ne voyons personne. Personne n’a rien vu. Ma foi! nous rentrons dans la ville et nous déjeunons dans le restaurant dont l’aspect nous paraît le plus correct. Crac! nous tombons au siège du Vélo-Club de l’endroit. Pendant le déjeuner, deux cyclistes se présentent. Ils ont été avertis de notre passage par un journal de sport, qui se trouvait du reste sur une des tables du restaurant et qu’ils nous montrent.

Notre repos ne dure pas moins de trois quarts d’heure. Il faut partir.

A peine sur nos machines, voici Sachman qui accourt. Le malheureux! il nous a attendus, mais où, où?

Il déclare avoir laissé sa machine devant un restaurant comme signe de ralliement. Nous n’avons rien vu. Enfin! après tout, rien de cassé! Nous voici réunis, tout est réparé.

Le vent a pris de la force. Le ciel est surchargé. La base des nuées devient d’un gris de plomb et nous sommes à soixante kilomètres de Lintz! En considérant l’aspect du ciel, impossible de s’y méprendre. Pour ma part, je ne me fais plus la moindre illusion et je fais cette déclaration parfaitement nette: «Inutile de compter arriver avant la pluie; pour moi tout espoir est perdu.»

XX

LA DÉROUTE DE LINTZ

On passa le village d’Altheim, à sept kilomètres de Haag. La route continuait à être très accidentée et atrocement surchargée de cailloux pointus. Nous étions en pays montagneux; à droite et à gauche des chaînons s’échelonnaient. Le vent d’ouest de plus en plus fort nous donnait une vigoureuse poussée. Une lueur d’espoir nous revint. La ville de Wels est située à vingt-cinq kilomètres d’Altheim, et à vingt-neuf de Lintz.

Nous avions parcouru dix-huit kilomètres; sept seulement nous séparaient de Wels. Les nuées toutes en limaille se grimpaient les unes sur les autres.

La pluie commença, une pluie extrêmement fine, ténue, une sorte de bruine. J’avertis la troupe de presser l’allure, mais c’était une peine perdue. Je ne me trompais pas à l’aspect du ciel, aussi mauvais que possible. Au début, le mal était léger, tant que la route n’était pas mouillée, on pouvait rouler; quant à nos vêtements, qu’importe! On les sécherait, ou on en changerait à notre arrivée à Lintz.

La pluie augmenta rapidement. Mais, aidés par le vent qui commençait à souffler en tempête, on dévorait le terrain.

On arriva très vite en vue de la petite ville de Wels, où allait se produire un rapide incident, l’un des plus doucement émotionnants dont il m’ait été donné d’être l’objet au cours de mes longues pérégrinations.

Nous arrivons donc en vue de la ville, dont nous ne sommes plus séparés que de quelques centaines de mètres. La pluie est déjà telle que l’on se demande s’il ne vaut pas mieux s’arrêter à Wels. Mais, si on décide de continuer, mieux vaut alors marcher à toute allure, et sans perdre une minute, traverser Wels pour s’élancer vers Lintz.

J’appuie pour ma part cette dernière opinion, en disant: «Plutôt que de nous morfondre, déjà inondés, dans une ville sans ressources, il vaut mieux arriver sans désemparer dans la grande ville de Lintz où nous aborderons encore bien plus inondés, mais où nous trouverons tous nos bagages et des vêtements de rechange.»

L’opinion est adoptée. Nous débouchons dans la place centrale de Wels, et nous nous disposons à en opérer la traversée rapide, dans la position suivante: Willaume et Sachman en tête, puis à deux mètres derrière Chalupa et moi-même à droite de Chalupa.

La pluie tombe serrée, et la place semble au premier abord absolument déserte au moment de notre apparition. Pourtant, ayant relevé la tête et fixé mon regard fort en avant, j’aperçois deux personnes, deux messieurs, qui se tiennent côte à côte au centre de la place. L’un d’eux tient un journal à la main. Au moment où je les aperçois, je ne puis m’empêcher de trouver singuliers ces deux personnages immobiles sous la pluie, dont l’un surtout tient un journal. Mais on suppose bien que ma réflexion n’est pas de longue durée, car toute cette scène se déroule, comme bien on pense, avec la plus grande rapidité. A peine donc mon idée s’est-elle fait jour dans mon cerveau, que voici ce qui se passe: nous arrivons devant le groupe et aussitôt, l’homme au journal se précipite directement vers moi, et, tandis que sa physionomie s’illumine d’un rayon de béatitude, jette son regard tantôt sur ma physionomie, tantôt sur la gravure dessinée sur le journal qu’il tient et qu’il agite avec un emportement de joie fébrile. Il semble dire: «C’est lui, le voilà, enfin.» Alors il faut descendre, absolument vite; cet homme qui baragouine son allemand nous fait comprendre qu’il y a là, dans un café, des vivres pour nous. Allons, faut s’arrêter. Une seconde seulement, dis-je à Willaume, et nous partons.

Je m’approche de l’homme au journal, et je m’informe enfin.

Oh! le brave Autrichien. C’était un fanatique du cycle. A la nouvelle de notre voyage il s’était bien promis d’être là, à notre passage. Un journal ayant publié mon portrait, cet excellent homme s’était dit: «Je le reconnaîtrai bien!» Et alors sans nouvelles, il était resté là, à poste fixe, conservant mon portrait. La pluie était venue, tant pis. «Je veux le voir, s’était-il dit, je veux le reconnaître.» Et rien ne l’avait lassé.

Et enfin, nous étions arrivés, et d’un coup d’œil il m’avait reconnu.

Il eût fallu voir ce brave, dévisageant ma «tête» et celle du portrait, et ayant l’air de dire: «Oui, oui, c’est bien lui, voilà le binocle, voilà bien la moustache, voilà tel trait, voilà tel autre.»

Enfin il était heureux, ce noble Autrichien, de n’avoir pas perdu sa peine.

Très doucement émotionné par ce touchant incident, on quitta Wels, qui est une résidence impériale et où, circonstance tout à fait particulière que nous n’apprîmes qu’à Vienne, l’empereur d’Autriche se trouvait ce jour-là.

La tempête augmentait d’intensité. On s’élança sans perdre courage vers Lintz, à vingt-neuf kilomètres.

Devant nous, maintenant, les crêtes des chaînons se perdaient dans la brume. Elle enveloppait l’horizon tout entier, comme un brouillard de décembre. Les gouttes d’eau s’étaient élargies, mais tombaient serrées, et chassées par le vent, nous fouettaient le visage. Le rideau s’épaississait autour de nous; la nature se noyait dans une de ces pluies d’hiver, subtile, pénétrante et tenace.

On avançait, muets; un seul but, maintenant: Lintz, à tout prix, coûte que coûte. S’arrêter dans une maison isolée? D’abord, il n’y en avait pas. C’était le désert. Puis, quelle situation, déjà trempés et dans l’impossibilité de changer de vêtements! Non, s’arrêter, on n’y songeait même pas.

Le vent d’ouest, courant à travers la montagne, faisait entendre comme un immense et lointain bruit de houle.

Tout ce que nous pouvions redouter au sujet de la route se produisait en ce moment. Nous roulions dans un immonde marécage, mais, secondés par le souffle impétueux de la tempête, nous fendions les lacs de boue.

Par malheur, les cailloux énormes disparaissaient sous les flaques d’eau ou dans les amas de boue et c’étaient des heurts terribles qui parfois arrachaient à Chalupa des gémissements, la blessure causée par la selle étant alors des plus vives.

Les éclats marécageux nous arrivaient de plus en plus. On était pris entre la boue que les roues de nos machines nous envoyaient par jets multipliés, et les torrents d’eau que la tempête précipitait en tourbillons sur nos épaules.

On avançait toujours, muets, résignés comme des hommes qui s’attendaient à cet assaut furieux. La route avait des bornes kilométriques; les kilomètres paraissaient interminables.

La tempête suivait une progression nettement ascendante. C’était, devant nous, une muraille liquide. Tout suintait de l’eau. Elle roulait en rigoles sur tous les objets. On eût dit qu’il en sortait des atomes de l’air.

L’un de nous signala: «Lintz à dix-neuf kilomètres.» Quelle distance! C’était l’infini, pour nous, en ce moment. Et les heurts continuaient, horribles. Les machines grinçaient, pénétrées d’eau. Un malheur pour moi s’ajoutait encore à notre position: l’eau, coulant sur les verres de mon binocle, obstruait ma vue, et d’instant en instant c’étaient des chocs affreux contre les roches de cette route transformée en marais. Et nous allions, cette fois, avec la rage au cœur.

La tempête nous poussant, nous nous élancions comme des fous furieux à travers les montagnes de boue et les rocs du chemin. Soudain, dans un effort donné par Sachman, un grincement sinistre de chaîne se fit entendre; la chaîne de sa machine venait de se briser. C’était un entraîneur, il connaissait le pays, on n’attendit pas: non, impossible, c’était notre idée commune. D’ailleurs lui-même nous le dit.

Le malheureux, on le laissait là, dans la boue, sous la tourbillonnante cataracte. Mais il nous fit signe qu’il allait pouvoir réparer l’avarie; on s’élança en avant.

Nous n’étions plus maintenant que des éponges recouvertes d’une carapace de boue emportées dans une danse de sauvages; l’eau avait pénétré jusqu’à l’épiderme, dont heureusement la chaleur était maintenue par notre mouvement rapide et constant.

Une voix, dominant le grincement des machines, le pétillement métallique de la pluie qui nous frappait au flanc, le bruit de houle de la tempête, annonça Lintz à douze kilomètres.

Un nouveau malheur plus grave que le premier allait arriver. Je roulais le long de l’accotement de droite, Willaume collé à ma roue d’arrière. Ma vue était toujours obstruée par l’eau coulant sur les verres de mon binocle, d’une manière continue. Les heurts, plus violents que jamais, nous secouaient comme des coques de noix sur une mer furieuse. Tout à coup, roulant très vite, je sentis un formidable choc m’arrêter, me donnant un ébranlement des talons à la racine des cheveux; ma machine se cabra et, pirouettant sur un roc, j’allai, par miracle, me retrouver en équilibre de l’autre côté. Mais il n’en fut pas de même du malheureux Willaume. Au moment de la collision, il eut une vision rapide du danger et poussa un cri, comme un appel plaintif parti du cœur. En même temps, avec la rapidité de l’éclair, il heurta à son tour le pavé énorme et fut précipité en avant.

Mon compagnon avait, je l’ai dit, une blessure à la main. La blessure mal fermée se rouvrit; quand on releva l’infortuné, le bandage s’était décollé, et la blessure béante présentait un amas de boue et de sang. Willaume ne put retenir un gémissement de douleur. Comment faire? Quel parti prendre?

Je saisis mon mouchoir, mais comment laver la plaie? Oh! ce ne fut pas long. La tempête nous enveloppait d’un torrent continu; je déployai mon mouchoir et je le maintins étendu; en quelques secondes il fut inondé. J’enveloppai solidement la blessure, et Willaume, avec ce courage dont il achève de donner là un incroyable exemple, saisit son guidon et dit: «Nous ne pouvons rester là, n’est-ce pas. Je souffrirai, tant pis; marchons, il le faut.»

On repartit. Notre halte avait donné à Sachman le temps d’arriver. Tant bien que mal, il avait réparé sa chaîne. Sa présence nous rendit du courage.

Alors, à partir de ce moment, oublieux de tout, l’idée fixée sur Lintz, transformés en ballots que nous faisions mouvoir mécaniquement, sans penser, sans se préoccuper des sensations physiques, ne cherchant par instinct qu’à nous maintenir en équilibre dans ce marais glissant crevassé et semé de rocailles, on parcourut les derniers kilomètres. Enfin Lintz nous apparut dans une nuée grisâtre, dans un enveloppement de brouillard sombre, et le hululement prolongé de l’ouragan.

En arrivant à l’entrée du premier faubourg, on tomba dans des travaux de terrassement. Il fallut s’enfoncer dans la terre boueuse jusqu’à mi-jambe, en portant nos machines.

Il était cinq heures. Les passants ne pouvaient que rire en apercevant ces quatre mottes de boue roulantes.

Au cœur de la ville, on remarqua que nous n’avions pas de nom d’hôtel: étourderie folle après tant de mésaventures.

Alors, je dis: «Attention, les amis. Aussitôt en présence du premier hôtel, nous nous y jetons, nous posons nos machines, nous demandons des chambres, nous nous déshabillons, et nous nous précipitons dans des lits. Puis, cet ouvrage terminé, on donnera des ordres pour envoyer chercher Suberbie.»

Willaume déclara:

—Mais on ne nous recevra pas dans un état pareil.

—Nous verrons bien, m’écriai-je.

On nous reçut. Tout fut exécuté à la lettre.

En cinq minutes, de la situation que j’ai décrite, nous nous trouvons, brusquement, Willaume et moi, transportés dans une chambre à deux lits, face à face et répétant: Quel dénouement!

Sachman et Chalupa en avaient fait autant.

Les principaux hôtels étant reliés par des téléphones, il ne fallut pas plus de dix minutes pour trouver Suberbie. Une vingtaine de minutes ne s’étaient pas écoulées que tous les compagnons partis le matin de Sembach étaient de nouveau réunis, se répétant toujours: «Quelle tourmente, que d’aventures, quel dénouement!»

XXI

VIENNE

Quand nous eûmes complètement recouvré nos esprits, après notre mésaventure, il fut question du départ. Toujours repartir, telle est l’obsédante devise des recordmen. Il était, en effet, de très bonne heure encore. Mais, après une longue et sérieuse délibération, on reconnut toute l’impossibilité d’une pareille entreprise.

Les routes devaient être maintenant plus que jamais impraticables. La nuit était d’un noir d’encre. Se lancer à travers la campagne dans de telles conditions, c’était se précipiter tête baissée dans des aventures qui eussent pu devenir dangereuses. Suberbie, dont le rôle était d’exciter toujours nos ardeurs locomotrices, et ce rôle, il l’avait admirablement rempli, entr’ouvrit la fenêtre de notre chambre d’hôtel et constata qu’il fallait renoncer pour toute la soirée à reprendre la route. On verrait à se lever à deux ou trois heures du matin s’il était possible. Pour l’instant, repos absolu.

On a pu voir, au cours de ce récit, les réceptions et l’accueil qui nous avaient été faits partout et nous avaient rendu le voyage, en somme, extrêmement agréable. A Munich notamment, tout ce que la ville compte de cyclistes connus avait été pour nous d’un empressement et d’une amabilité dont je n’ai donné qu’une faible idée. On suppose bien que si l’accueil était tel sur le parcours, il devait être plus empressé encore, s’il est possible, au point d’arrivée, dans la ville qui était le but ardemment désiré de notre aventureuse expédition.

Avant notre départ de Paris, l’une des sociétés cyclistes de Vienne, l’une des plus importantes de beaucoup, et je crois d’ailleurs la plus ancienne, le Wiener Bicycle-Club, m’avait adressé une lettre demandant à nous recevoir, invitation que j’avais été trop heureux d’accepter, avec force remerciements pour ces hôtes aimables.

Par une circonstance fâcheuse, une erreur s’était produite dans l’envoi de nos dépêches aux journaux de Vienne. Suberbie avait, suivant un procédé assez commode, adressé les télégrammes à une agence qui devait faire parvenir à toute la presse les nouvelles concernant notre marche. Malheureusement une erreur grave avait été commise dans le nom de l’agence, et la plupart de nos télégrammes furent perdus. Le Wiener Bicycle-Club reçut bien deux ou trois dépêches envoyées par Suberbie, mais elles étaient insuffisantes pour renseigner d’une manière très précise les membres du Club sur l’heure de notre arrivée. Ils en furent donc réduits aux conjectures.

Leurs calculs furent d’ailleurs très précis. Ils estimèrent que nous devions arriver à Vienne dans la matinée du dimanche, ce qui se fût produit à coup sûr sans la terrible noyade de Lintz.

Le Wiener Bicycle-Club nomma donc une délégation qui se mit en route le samedi. Ne nous rencontrant pas le samedi soir, les membres de la délégation subissant, eux aussi, l’assaut de la tempête, continuèrent leur route une partie de la nuit et restèrent en observation, attendant notre passage.

J’ai déjà comparé notre voyage à une sorte d’expédition militaire. La comparaison peut se continuer. On peut dire que le grand ennemi des cyclistes, la pluie, avait mis «l’armée» en débandade. Tandis que, battant en retraite, nous nous étions réfugiés dans Lintz, les amis venus à notre rencontre s’échelonnaient sur la grande route, également poursuivis par la tempête.

Un hasard providentiel nous fit rencontrer.

À quatre heures du matin, décidés enfin à repartir, on laissa Suberbie, Chalupa et Sachman, ronflant à poings fermés, et on reprit la route, Willaume et moi, accompagnés cette fois de l’ami Blanquies.

Mais le temps était affreusement menaçant et nous avions encore un assez long ruban de route à parcourir. Serions-nous donc obligés d’aller seuls?

Une hésitation qui nous fit aller consulter les heures de départ des trains, nous porta bonheur. Dans la gare, des cyclistes apparurent.

Il n’y eut de doute pour personne; on se «reconnut» sans se connaître. Les membres de la délégation n’hésitèrent pas une seconde, ni nous non plus, sur nos identités respectives.

Ils comprirent que nous étions les Parisiens; nous comprîmes qu’ils étaient les cyclistes viennois venus au-devant de nous.

Dès ce moment, les aventures étaient finies pour nous. On marcha sur Vienne, qui par le train, qui par la route. Il fut décidé que l’on se réunirait avant la ville pour notre entrée tous en masse, ce qui fut exécuté. Hélas! notre entrée fut saluée par un nouveau déluge. Mais la réception qui nous attendait au siège du Club devait d’un seul coup nous faire oublier déjà ce que nous avions souffert pour ne plus nous laisser dans la mémoire que nos émotions agréables.

Dès notre arrivée au Wiener Bicycle-Club, on nous reçut par des cris de: Vive la France! qui étaient une nouvelle et éclatante preuve de la fraternité universelle qui règne dans le monde cycliste international.

Plus que jamais, j’exprime ici le regret de ne pouvoir nommer tous ceux qui, durant notre séjour dans cette belle capitale, n’ont cessé de nous considérer comme leurs hôtes et n’ont pas laissé passer une seule journée sans se mettre à notre disposition.

C’était le triomphe, après la lutte. Plusieurs de nos aimables et élégants clubmen s’exprimaient dans le français le plus pur, ce qui contribua à nous rendre absolument inappréciable leur charmante compagnie.

Eux-mêmes nous indiquèrent leur hôtel préféré, où nous nous empressâmes naturellement d’élire domicile. Pour comble d’amabilité, quand, au moment du départ, je voulus acquitter à l’hôtel mes frais de séjour, on m’avait prévenu et je me heurtai à un refus absolu.

Dès le surlendemain de notre arrivée un banquet nous fut offert, banquet où les toasts de bienvenue ne firent pas défaut, on peut le croire.

Pendant nos huit jours passés à Vienne, le temps, un peu moins mauvais que durant les deux dernières journées de notre voyage, nous permit d’admirer cette belle capitale dont la réputation répond bien à la réalité.

Blanquies put donner carrière à son rire. Notre embarras pour nous faire comprendre était une cause permanente de bruyante gaieté. Ce qui nous embarrassait fort, tout en nous amusant, c’était la valeur des monnaies fort différentes des nôtres. Devant l’avalanche des petites monnaies divisionnaires, les kreutzer, et en présence de la diversité des prix dans les tramways, prix variant suivant les distances, nous avions pris l’habitude de prendre de nos poches une poignée de kreutzer et de les présenter au conducteur en lui faisant comprendre qu’il n’avait qu’à se payer lui-même en puisant dans le tas, petite comédie qui provoquait un véritable fou rire chez Blanquies.

Un des membres du Wiener Bicycle-Club, M. Soukanek, attaché au ministère des Affaires étrangères, et l’un de ceux qui ne cessèrent de nous entourer de mille attentions, fut précisément celui qui me renseigna sur la fameuse question de la douane. «J’ai vu, me dit-il, le mot écrit aux douaniers à Braunau.» Grande fut sa surprise en apprenant nos démêlés.

La presse viennoise ne fut pas moins aimable que les cyclistes pour les voyageurs français. Des articles nombreux et tous conçus dans les termes les plus flatteurs nous furent consacrés. Le cyclisme a conquis droit de cité à Vienne, et ce sport semble y être fort apprécié.

Une tentative sportive fut faite du reste au cours de notre séjour dans la capitale austro-hongroise, par notre ami Willaume, au vélodrome situé près du Prater. Il essaya le record des six heures qui, à ce moment, était, si je ne me trompe, de 204 kilomètres. Il ne réussit qu’à atteindre 190 kilomètres, ce qui était fort joli après le fatigant voyage que nous avions accompli, et en raison du vent qui soufflait en tempête.

Un de mes plus grands regrets fut de quitter Vienne sans pouvoir exécuter le projet que j’avais formé pour le vendredi matin 4 mai et que le temps est venu contrarier: celui de visiter le fameux champ de bataille d’Essling et l’île de Lobau, situés à 20 kilomètres de Vienne seulement, théâtre d’une des plus grandes batailles du premier Empire.

J’ai dû me contenter d’admirer la statue de l’archiduc Charles, près du palais de l’Empereur, à Vienne; l’archiduc Charles, l’un des héros d’Essling, le plus sympathique des rivaux de Napoléon, celui que le grand empereur estimait le plus.

En arrivant à Vienne, j’avais bien la ferme intention d’aller rendre visite à M. Lozé, l’ambassadeur de France dans la capitale autrichienne. Les réceptions du Wiener-Bycicle-Club nous ayant pris tout notre temps les premiers jours, nous avons mis à profit notre dernière après-midi pour aller à l’ambassade.

Une petite scène assez amusante devant la loge du concierge; nous étions quatre: Chalupa, Blanquies, Willaume et moi. Nos costumes étaient, hélas! moitié cyclistes, moitié civils, et ils se ressentaient de l’état de l’atmosphère. Je prends tout de suite la parole et je dis au concierge:

—M. l’ambassadeur de France est-il là?

Le concierge—il n’eût pas été un concierge d’ambassade s’il n’eût agi ainsi—nous dévisagea des pieds à la tête et nous dit: «Les bureaux ferment à trois heures, revenez demain.»

Je reprends sur le ton d’un homme qui s’attendait parfaitement à la réponse du cerbère:

—Je ne vous demande pas les bureaux, je vous demande: M. l’ambassadeur est-il là?

—Je ne sais pas, mais il y aura peut-être son secrétaire.

—Je ne désire pas voir son secrétaire, encore une fois; je vous demande M. Lozé.

Un huissier se trouvant là, je lui tends ma carte et je lui dis simplement: «Voulez-vous aller voir si M. l’ambassadeur peut me recevoir?»

Inutile d’ajouter que l’huissier revint deux minutes après, me disant: «Voulez-vous monter? Monsieur l’ambassadeur vous attend.»

Je fis signe à Willaume de me suivre, et après quelques secondes à peine d’antichambre, M. Lozé nous reçut avec la plus parfaite cordialité.

Il était d’ailleurs très au courant de notre arrivée, dont tous les journaux français et viennois avaient parlé.

Pendant quelques minutes, il s’entretint avec Willaume de Commercy, où M. Lozé a été sous-préfet et qui est le pays natal de mon compagnon de route.

Tous deux se nommèrent plusieurs connaissances communes; puis, le cyclisme eut sa part. On parla de son développement prodigieux à Paris. M. Lozé, rappelant le temps où il était préfet de police, me dit: «C’est moi qui ai assisté au premier essor de la vélocipédie, et vous vous rappelez que, pour donner satisfaction aux vélocipédistes, j’instituai les cartes de circulation. Je n’oublierai jamais notre étonnement quand, au bout de quelques jours, nous eûmes 14,000 demandes.

«A la Préfecture de police, a ajouté M. Lozé, mon propre secrétaire était cycliste et me vantait tous les jours les bienfaits de ce sport.»

Il est difficile d’exprimer combien la conversation de M. Lozé a été simple et combien son accueil aimable pour nous.

Une fois dehors, Blanquies, qui était resté à nous attendre avec Chalupa, nous dit:

—Vous ne savez pas ce que m’a demandé le concierge, dès que l’huissier vous eût dit de monter? «Ce sont peut-être, a-t-il interrogé, les messieurs qui sont venus de Paris?» Et, sur ma réponse affirmative, il a ajouté d’un air très entendu: «Je m’en étais un peu douté!!»

Obligé de rentrer à Paris à cause de l’expiration de son congé, mon brave compagnon de route partit le soir de ce même jour. Nous ne devions partir, Suberbie, Blanquies et moi, que le lendemain. Chalupa, notre vaillant et fidèle interprète, nous quitta pour se rendre dans son pays. Quant à Sachman, il était reparti peu de temps après notre arrivée.

Après les adieux les plus cordiaux à nos amis de Vienne, on reprit le chemin de France, par l’orient-express. Toutefois, ainsi que nous l’avions promis au docteur Rettinger, on s’arrêta une journée, celle du dimanche 6 mai, à Munich, où nous retrouvâmes notre excellent entraîneur Châtel, complètement rétabli, mais pâle et amaigri. Le pauvre garçon, un instant, s’était cru perdu. Avec quel bonheur il nous revit!

Chose inouïe, le temps fut superbe ce jour-là. On en profita pour visiter la ville, puis le magnifique lac du Hornberg où s’accomplit le drame fameux, touchant la mort du roi de Bavière. Nous eûmes là, comme guides précieux, le docteur Rettinger, et M. Tochterman, le jeune cycliste dont j’ai cité le nom, qui avait servi d’entraîneur à Willaume.