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A vol de vélo

Chapter 6: V UNE MARCHE TRIOMPHALE
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About This Book

Le récit suit deux amis qui entreprennent un long trajet à bicyclette de Paris à Vienne, décrivant préparatifs et étapes du voyage. L'auteur expose démarches auprès d'officiels pour simplifier les formalités frontalières et détaille choix d'itinéraire, haltes urbaines et conditions de circulation. Sont évoqués les aléas matériels et climatiques, chutes possibles et pluies en région montagneuse, ainsi que l'entraide entre cyclistes et les escortes occasionnelles. Le ton oscille entre chronique pratique et épisode d'aventure, mêlant anecdotes logistiques, observations sur l'accueil local et atmosphères de route.

—Jusqu’à la frontière. Avec mon uniforme, je ne puis aller plus loin.

Pendant cette conversation, voici Blanquies. Il a roulé sur la jante, ce qui a fortement avarié le pneu; mais on le lui répare, tant bien que mal. Les nouveaux entraîneurs, Marcellin en tête, se mettent en selle, et la troupe entièrement reconstituée roule vers Nancy.

Parmi les nombreux entraîneurs, se trouvait le sergent-major Parison, fils du général de ce nom. Lui aussi portait l’uniforme.

La journée est magnifique, les cumulus nagent dans le ciel. Notre groupe se grossit bientôt de cyclistes arrivés de Nancy, MM. Blahay, Pierson, Rousseau. Marcellin marche en tête et mène un train rapide.

Nous avançons par moments à une allure de trente-deux kilomètres à l’heure. C’est beaucoup trop vite pour des hommes qui ont à accomplir chaque jour de formidables étapes. Mais nos aimables compagnons sont tout bouillants et, chaque fois que, sur ma demande, on ralentit l’allure, c’est pour repartir de plus belle quelques instants après. C’est une course échevelée, nous semblons un bataillon de poulains en liberté; nous pédalons débordants de gaieté, à la suite de Marcellin, vers la grande ville de Nancy. Un nouveau cycliste nous rejoint, M. Pierre, de Nancy. Mes prudentes recommandations ne servent de rien; on roule à grande vitesse; Willaume semble enragé. Ah! elle est loin l’indisposition de la veille. Les descentes, les côtes, la plaine, tout disparaît dans une nuée de poussière soulevée par l’escadron roulant.

Mais nous sentons les approches de la grande ville. Le terrain se bouleverse à vue d’œil; les fondrières apparaissent de tous côtés, et les sauts de carpe commencent, à mesure que se présentent les premières maisons d’un des faubourgs de Nancy. Comment retenir une troupe de cyclistes dans les circonstances où nous nous trouvions? Conduits par les «pilotes», nous roulons toujours très vite, tantôt sur l’accotement, tantôt sur la route devenue de plus en plus affreuse. Nous voltigeons par instants sur les cailloux pointus.

Nous entrons dans la ville, comme en pays conquis, et nous arrivons à l’Hôtel de Paris, où cette fois nous nous présentions «à l’heure où l’on mange.» Tout était prêt. Suberbie, le mentor, était à son poste.

Avant de me mettre à table toutefois, je demandai à aller prendre une douche. Willaume me suivit. Comme nous étions encore fort en avance sur notre tableau de marche, j’en profitai pour aller, après la douche, chez un coiffeur, afin de me faire rafraîchir l’épiderme de la face, précaution toujours bonne à prendre à l’occasion, si l’on ne veut, en raison surtout de la fatigue qui amaigrit toujours un peu le visage au cours d’une expédition aussi précipitée, avoir l’air de relever de maladie.

Quant à Blanquies, le malheureux avait eu encore à se débattre avec son pneumatique très mal réparé. Il avait dû ralentir sa marche durant le trajet de Toul à Nancy. Il allait arriver au moment du déjeuner.

A l’instant où je me présentai à nouveau devant l’Hôtel de Paris, voici les membres du Véloce-Club nancéen, conduits par leur président, qui se présentent et nous souhaitent la bienvenue dans leur ville. Ravissant, vraiment; partout un accueil chaleureux.

Le déjeuner se ressent de la gaieté générale. Tout le monde est en proie à un appétit féroce: Blanquies vient d’apparaître au moment psychologique et se dispose à exercer sur la cuisine de l’hôtel la plus éclatante vengeance.

A mesure qu’il plonge dans l’abîme tous les mets qui lui sont présentés, on l’entend articuler entre deux bouchées: «Moi, prendre le train, jamais. Que dirait le Club de Montmartre? Suberbie, il me faudrait une machine.»

Suberbie accepte de donner une machine, mais il faudra aller la chercher à la gare. Le malheureux Blanquies partira encore après nous. Mais il s’en moque; avec un bon pneu, il nous rejoindra.

Le déjeuner se termine dans la joie de la plus brillante journée. Là commençait, on peut le dire, cette marche superbe qui devait à la fin de cette seconde étape se terminer par le triomphe de Strasbourg, triomphe suivi, bientôt après, de tant de mésaventures inattendues.

V

UNE MARCHE TRIOMPHALE

J’ai dit plus haut que nous devions éprouver les inconvénients d’une trop forte avance sur notre tableau de marche, comme on l’a vu à Toul, où nous avions dû faire prévenir Marcellin, qui, nous attendant beaucoup plus tard, était resté naturellement à son quartier, tandis que nous arrivions, poussés par le vent arrière. Cette avance sur le temps prévu avait également été cause que nous étions entrés à Nancy, comme par surprise, je parle au point de vue de la population, généralement si friande des grandes épreuves vélocipédiques.

Nul curieux sur notre passage à notre entrée dans la ville. Personne ne nous attendait à une pareille heure. On nous en fit même des reproches, tant, en réalité, on se préoccupe peu du plus ou moins de vitesse d’un cycliste dans ce genre d’expédition. Ce qu’on veut voir c’est l’homme, dont on connaît le nom déjà, et qui, partant d’un point éloigné, arrive sur tel autre point à l’heure dite.

Mais si nul curieux ne s’était porté sur notre passage à notre arrivée, il ne devait pas en être de même au départ. Le temps de notre déjeuner avait suffi pour que la nouvelle du passage des cyclistes parisiens se répandît, et quand on se mit en selle, au sortir de l’hôtel, une haie s’était déjà formée des deux côtés de la rue. Comme j’en faisais la remarque à l’un de nos compagnons, ce dernier me répondit: «Oui, et nous partons même trop vite. On croit généralement que vous ne vous mettrez en route qu’à une heure et quart ou une heure et demie (or il n’était guère que midi quarante-cinq). Une demi-heure plus tard la foule eût été considérable sur votre passage.»

D’où peut venir cet empressement des populations de presque tous les pays vers les épreuves vélocipédiques, c’est ce que peuvent seuls expliquer, à mon avis, l’attrait de la nouveauté d’abord, et ensuite une très vive curiosité pour une machine qui permet d’accomplir ce que l’on croit être un tour de force et qui n’a que l’apparence du merveilleux. La seule chose merveilleuse en l’affaire, c’est la machine.

Par un bonheur qui ne devait pas, hélas! durer toujours, le ciel continuait à favoriser notre voyage. Le soleil rayonnait sans que la chaleur nous incommodât. Le nombre des cyclistes s’était encore accru. La route était toujours belle.

Quelques instants après avoir quitté la ville, je m’informai de Blanquies. Il n’était pas avec nous; il avait décidément la guigne, le brave. Ainsi qu’il avait été convenu durant le déjeuner, il devait prendre une nouvelle machine afin d’être débarrassé de la question de pneumatique; mais il avait fallu aller la chercher à la gare, ce qui avait pris un temps assez considérable et avait empêché notre compagnon de se trouver présent au départ de la troupe. On s’étonnera peut-être de ce manque de courtoisie à l’égard du plus joyeux et du plus excellent des camarades, mais cet étonnement ne se produira que chez le lecteur peu familiarisé avec le sport vélocipédique. Il avait été parfaitement entendu que Willaume seul était mon compagnon vraiment officiel, celui qui accomplissait avec moi ce que nous appelons dans le langage technique le «record» de Paris-Vienne. Tous les autres compagnons, quels qu’ils fussent, n’étaient que des «suivants» qui marchaient pour leur propre compte et sous leur propre direction. Je ne pus donc que regretter très vivement de voir encore le joyeux Blanquies séparé de nous, mais il fallait avancer d’autant plus vite que nous étions attendus à heure fixe à Strasbourg, où toute une population nous préparait une réception monstre.

Nous marchons vers Lunéville, situé à vingt-sept kilomètres de Nancy. Il est une heure de l’après-midi; des cyclistes nous arrivent de temps à autre isolément. Parmi eux se trouve M. Berntheisel, l’un des fonctionnaires provinciaux de l’Union vélocipédique de France. En cette qualité, M. Berntheisel s’était beaucoup occupé de notre voyage; il m’avait envoyé des renseignements sur l’itinéraire et, toujours en sa qualité de zélé fonctionnaire de l’une de nos deux grandes fédérations françaises, il se trouvait à son poste.

Nous faisons encore quelques kilomètres quand j’aperçois un jeune cycliste qui s’avance vers moi: il est revêtu de l’uniforme de fantassin; c’est le troisième, car Marcellin et le sergent-major Parison sont toujours avec nous. Il s’approche et me salue en me nommant. C’était encore un jeune coureur que j’avais vu maintes fois dans les Vélodromes de Paris et qui, lui aussi, faisait son service militaire; on l’appelait Fred et je ne l’ai jamais connu que sous ce nom.

—Comment! Comment! C’est vous, mon brave. Quelle surprise!

—Mais oui. Oh! j’y pense depuis assez longtemps à votre voyage, allez! On a si peu de distraction ici.

—Avez-vous le temps de monter beaucoup à bicyclette?

—Beaucoup, non, mais suffisamment cependant; les soldats cyclistes sont même très nombreux ici. Ah! on a parlé de votre passage, et beaucoup de vélocipédistes militaires seraient venus à votre rencontre s’ils l’avaient pu.

Notre troupe est maintenant devenue un escadron, magnifique d’allure et d’entrain. Les trois soldats français sont en tête, mais c’est le brillant Marcellin qui nous conduit à un train rapide; nous nous avançons en rangs serrés, comme un seul homme, vers Lunéville, où, cette fois, la population nous attend, car le bruit de notre arrivée s’y est déjà répandu.

Voici les premières maisons de Lunéville. L’allure splendide du bataillon roulant ne se ralentit pas. Nous entrons, comme des triomphateurs, l’acier de nos machines éclatant en millions de petites flammes blanches, et soulevant sur notre passage une épaisse poussière.

Partout la population est aux portes; on dirait un jour de fête; nous arrivons sur la place centrale de la ville; la foule est amassée devant une maison où, au-dessus de la porte d’entrée, flottent des drapeaux. C’est pour nous. Les rangs de la foule s’entrouvrent pour nous laisser passer. Willaume et moi, descendons de machine; on a préparé des rafraîchissements pour nous et nous buvons en portant la santé du cyclisme, de Lunéville, de tous les braves compagnons qui nous entourent, pendant qu’on signe nos livrets.

Nous remontons sur nos «chevaux.» Les rangs des curieux s’entrouvrent à nouveau, tandis que le bataillon se remet en mouvement, et de nouveau nous nous élançons à la suite de Marcellin, saluant cette sympathique population et cette ville souriante que nous venons de traverser comme dans un rayonnement de lumière.

Près de Lunéville, le bataillon s’était encore augmenté de deux nouveaux entraîneurs, dont, avant notre départ de Paris, on nous avait annoncé le précieux concours, MM. Patin et Châtel, deux Alsaciens-Lorrains, l’un de Metz, l’autre de Mulhouse, deux célèbres champions, vainqueurs de nombreuses courses de vitesse et même de fond.

On verra par la suite comme quoi l’un d’eux, Châtel, fut atteint par la mauvaise chance qui nous poursuivit dans la seconde partie de notre voyage avec un acharnement aussi intense que la bonne fortune dans la première partie; mauvaise chance qui faillit même coûter la vie à notre infortuné compagnon.

Parmi ceux qui cultivent la bicyclette, il n’en est pas un seul, j’en suis sûr, qui n’éprouve un sentiment d’émulation immédiat et des plus vifs, à la rencontre d’un autre cycliste pédalant sur une route dans le même sens que lui. Tous l’éprouvent, ce sentiment, et beaucoup y cèdent. L’enivrement produit par l’exercice de cette rapide locomotion illusionne au point que chacun se croit, en augmentant légèrement son effort, capable de donner une vitesse à laquelle le concurrent improvisé ne saurait résister.

Pour ma part, je l’ai ressentie, cette impression, comme bien on pense, mais le raisonnement d’abord, car enfin on ne saurait contester qu’une forte dose d’enfantillage entre dans ce désir de jouer à la course avec un étranger qui passe à bicyclette dans le même sens que vous, l’habitude des routes ensuite, ont peu à peu combattu chez moi ce sentiment d’émulation. En revanche, il est resté des plus violents quand l’adversaire improvisé, au lieu d’être un cycliste, est un cheval. Alors, je ne puis me combattre. Il faut partir. Le trot d’un cheval derrière moi, impression singulière, agit directement sur mes nerfs. La prétention du monsieur qui, avec sa bête, veut me tenir tête, m’exaspère, et je m’élance en avant à toutes pédales.

Le magnifique escadron qui nous escortait au sortir de Lunéville venait à peine de faire un kilomètre. Nous allions toujours comme un rutilant bataillon carré, avançant en une masse compacte et à une allure superbe, Marcellin toujours en tête. Du rang que j’occupais, au centre de l’escorte, j’apercevais d’ailleurs le coup de pédale du jeune Parisien; telle était sa régularité, qu’on eût dit le mouvement automatique de la bielle dans une locomotive.

Soudain, le galop d’un cheval attelé à un cabriolet se fit entendre derrière nous. On n’y prêta pas grande attention tout d’abord, mais bientôt le bruit alla s’accentuant. Il était évident que le conducteur du cabriolet suivait la troupe avec l’intention de se faire ouvrir les rangs et de lui brûler la politesse en passant sous son nez. Du moins c’était l’avis commun d’après l’allure de l’animal.

Je ne sais exactement si telle était bien l’idée de «l’homme à la voiture»; c’est probable; mais quoi qu’il en soit, si ses intentions n’étaient point telles au moment où l’on entendit pour la première fois le galop de son cheval, elles le devinrent bientôt, car plusieurs des cyclistes qui nous accompagnaient ne tardèrent pas à se détacher du groupe pour se rapprocher du voiturier et lui lancer un défi. «Tu peux y aller, crièrent-ils, avec ta rossinante, nous t’attendons.»

Alors, la lutte se déclara. On entendit un clic! clac! énergique et l’animal commença un galop furieux.

Marcellin menait le train, je l’ai dit. Lui aussi, comme les autres, entendait le galop bruyant du cheval derrière nous; mais comme notre allure était rapide et d’une régularité de chronomètre, il dédaigna de forcer le train. «Continuons, dit-il, nous verrons bien.»

La phalange sacrée s’avançait, sans mot dire. J’en occupais toujours le centre, et je sentais mon épiderme me démanger fortement, car le bruit du galop augmentait. Le cabriolet gagnait du terrain. Je n’osais parler toutefois. «Laissons, pensais-je, Marcellin agir à sa guise.»

Nous marchions à vingt-six kilomètres à l’heure, mais le cheval approchait toujours. Le bruit grandissait d’une manière extrêmement sensible. Marcellin, d’une impassibilité de statue, n’avait pas modifié d’une ligne son allure. Il continuait à croire que ce train était suffisant pour «crever» l’adversaire.

Mais ce dernier, encouragé par ses progrès, avançait de plus en plus vite. De temps à autre un clic-clac nouveau donnait à l’animal un nouvel élan. Maintenant, le cabriolet n’était plus qu’à une trentaine de mètres. Il me semblait même entendre le souffle précipité du cheval derrière nous. J’étais énervé au dernier point. Mes jarrets me démangeaient. En somme, encore deux minutes, et le cabriolet était sur nous. Je ne comprenais rien à l’impassibilité de l’entraîneur en chef. Je me l’expliquai en me disant que Marcellin, occupant la tête du peloton, entendait moins bien que moi et que ceux qui étaient à mes côtés, le bruit de la voiture. Le cheval était à dix mètres. On eut dit un soufflet de forge. Le conducteur chantait victoire et commençait à lancer quelques quolibets aux cyclistes, en fouettant la bête pour achever son triomphe.

Alors je n’y tins plus. J’élevai la voix fortement, criant ces simples mots, qui indiquaient une volonté absolue et presque un ordre de ma part: «Marcellin, en avant, forcez le train.»

Comme si un simple déclanchement s’était produit dans l’organisme du brave, sans que rien dans son corps indiquât un effort quelconque, mécaniquement, il activa le mouvement de ses «bielles».

La masse compacte des cyclistes suivit et, brusquement, regagna du terrain.

Ce subit changement de position causa une désagréable surprise à notre concurrent. Il se voyait enlever la victoire au moment même où il croyait la tenir. Il devint enragé. Il frappa son cheval à tour de bras. La malheureuse bête, un instant ralentie, repartit à une allure folle. De nouveau l’attelage se rapprochait de nous.

Je ne me sentais plus. Le désir de la lutte à outrance devenait aigu. Je criai à Marcellin: «Allez, allez, activez le train.» Marcellin obéit.

A ce moment, le théâtre du combat se modifiait. Devant nous une côte apparut. Une fois encore je rompis le silence: «Allez, franchissez la côte sans ralentir, puis à toutes pédales à la descente.»

La tête de colonne obéissait toujours sans mot dire. Marcellin entreprit la côte à une allure de vingt-neuf à trente kilomètres à l’heure. Mais le train devint trop fort pour plusieurs de nos compagnons. Quelques-uns lâchèrent et furent dépassés par le cabriolet. C’était un commencement de défaite pour nous.

Un instant je craignis que l’adversaire ne se déclarât satisfait et ne s’attribuât la victoire; mais non, il voulait le triomphe complet: «Heup! heup! cria-t-il en assommant sa bête à coups de fouet.»

Mais nous gravissions la côte à l’allure, je l’ai dit, de près de trente kilomètres à l’heure.

C’était la fin. Le bruit du galop soudain diminua, puis, s’effaçant peu à peu, devint imperceptible. Je n’avais plus qu’à crier à Marcellin: «Ralentissez!» En un clin d’œil les retardataires nous avaient rejoints et nous rapportaient des nouvelles de notre victoire.

«C’est fini, dirent-ils, le cheval est fourbu. Il s’est arrêté, et refuse d’avancer.»

La victoire nous restait, avec un seul regret, celui d’avoir crevé le malheureux animal, que son maître avait voulu lancer dans une lutte évidemment impossible.

Le bataillon reconstitué avait repris sa marche en avant, quand un nouveau bruit se fit entendre.

—Ah çà! on veut donc notre mort? On est encore à notre poursuite!

Ce n’était plus un cabriolet mais toute une cavalerie qui cette fois arrivait à grande vitesse derrière nous.

Pour ma part, j’étais calmé par notre première victoire, puis je ne voyais nullement la nécessité de continuer ces luttes qui, tout bien considéré, ne nous menaient à rien et pouvaient à la fin nous briser les jambes.

—Ouvrez les rangs, dis-je à mes compagnons, et laissez passer les cavaliers.

Mais on me répondit aussitôt:«—Ce sont des officiers de Lunéville qui nous suivent et n’ont nullement l’intention de nous dépasser. Ils veulent voir marcher les recordmen, voilà tout.»

Dans ces conditions-là, c’est une autre affaire.

Et l’on continua, toujours avec un superbe entrain, la course vers la terre d’Alsace où tant d’émotions, tant d’acclamations, tant de triomphes devaient nous accueillir; mais je dois auparavant rapporter un petit incident que la rapidité de notre marche provoqua durant la traversée du village de Saint-Blaize, l’un des premiers rencontrés après Raon-l’Étape, dans le département des Vosges.

VI.

LA POULE DE SAINT-BLAIZE

Un fait assez curieux à noter, c’est combien se perpétuent dans quelques esprits certaines erreurs, de peu d’importance assurément, mais qu’il serait pourtant si facile de rectifier, et que malgré tout on néglige à cause précisément de leur peu d’importance. C’est ainsi notamment que des textes d’auteurs classiques, appris de mémoire durant l’enfance et plus ou moins estropiés, vous restent dans l’esprit tels que vous les avez toujours sus et récités, sans les comprendre, et ce n’est que plus tard que sous le coup d’une subite réflexion, vous vous apercevez que vous n’avez jamais récité qu’un non-sens.

A un âge un peu plus avancé, surtout chez les esprits quelque peu rêveurs, ce genre d’erreur se reproduit parfois. On se fait tout d’abord une idée sur une chose, puis comme ladite chose tient d’ailleurs peu de place dans vos préoccupations, et que vous avez l’esprit enclin à une distraction perpétuelle, cette idée s’infiltre dans votre cerveau, s’y installe, et devient à la fin une conviction jusqu’au jour où à votre grande stupéfaction, vous constatez toute l’étendue de votre erreur.

C’est ce qui m’arriva, lorsque la troupe joyeuse fit son entrée dans la ville de Raon-l’Étape. Grande fut ma surprise quand une fois dans Raon-l’Étape, on m’apprit que la frontière était à environ 25 ou 30 kilomètres plus loin. J’avais vécu longtemps avec la plus absolue conviction que Raon-l’Étape touchait à la frontière allemande, comme Hendaye touche à la frontière espagnole, ignorance qui doit paraître singulière, et qu’il peut sembler plus singulier encore de signaler ici; mais pourquoi passer sous silence un fait d’une rigoureuse exactitude? Une vérité dans l’ordre psychologique est toujours bonne à constater, d’autant plus que cette vérité n’étant précisément que la constatation d’une erreur, c’est un excellent moyen de rectifier ladite erreur pour l’avenir.

Au cours de la traversée de Raon, on s’arrêta quelques minutes. La poussière de la route, la lutte improvisée survenue après Lunéville, avaient assoiffé les gosiers de toute la troupe. Willaume se déridait. Plusieurs fois il déclara que sa santé n’avait jamais été aussi florissante. On regretta l’absence de Blanquies. Il nous eût, en la circonstance, diverti par son absorption à dose formidable des divers liquides auxquels tout le monde fit honneur. On se remit en route toujours pleins d’entrain, malgré un commencement de fatigue chez plusieurs d’entre nous. Cette partie du chemin fut signalée par un accident heureusement sans gravité, mais non sans une fâcheuse conséquence pour l’entraîneur qui en fut victime. Un chien, un maudit chien, se jeta dans nos rangs et provoqua la chute de Patin. Ce dernier se releva sans blessure, mais bientôt après il devait s’apercevoir de la perte de son chronomètre, un fort beau bijou qu’il ne fallait pas espérer retrouver, la chute s’étant produite au milieu d’un bourg assez populeux; Patin n’y songea même pas.

On arrivait au village de Saint-Blaise, village de deux cents et quelques habitants. Durant la traversée du village, la route est en pente rapide; on marcha donc à grande allure.

Parmi les nombreuses remarques que l’habitude de la route a provoquées dans l’esprit d’un cycliste, il en est une fort curieuse relative à l’impression produite par la bicyclette sur les animaux domestiques, et surtout aux conséquences de cette impression. Les chevaux ont peur, je parle bien entendu des animaux non accoutumés à la vue de notre outil fin-de-siècle, mais cette peur chez la race chevaline est modérée et provoque rarement des facéties désordonnées. Les chiens, eux, deviennent enragés! Ce sont les plus grands ennemis des cyclistes, ainsi du reste qu’on vient de le voir. La plupart d’entre eux s’acharnent au point de devenir absolument dangereux.

A la campagne, les troupeaux de bœufs ou de moutons manifestent en général la plus solennelle indifférence.

Reste une autre catégorie d’animaux dont la manière de manifester sa violente émotion à la vue d’une bicyclette est extraordinairement curieuse, catégorie essentiellement campagnarde: je veux parler des poules. C’est probablement la conséquence de leur optique particulière, résultant de la position de l’œil. Quand on rencontre une poule sur une grande route, au lieu de fuir, l’animal se précipite au-devant du danger. S’il est à droite du cycliste, par exemple, l’animal fuira en avant, mais pour traverser bientôt la route devant la machine et passer ensuite sur la gauche. Une fois dans cette position, si la poule infortunée aperçoit de nouveau la machine, elle exécute le même mouvement, en sens inverse. On juge du nombre des pauvres volailles qui ont dû être les victimes innocentes du cyclisme.

Au moment donc où s’opéra à grande vitesse la traversée du village de Saint-Blaize, soudain, j’entendis des cris aigus, tandis que le désordre se mettait dans les rangs, et que plusieurs de nos compagnons s’arrêtaient et mettaient pied à terre.

J’étais tout à fait au dernier rang et avant même que j’aie eu besoin de m’informer de ce qui se passait, j’étais renseigné sur les causes du tumulte: au milieu du cercle qu’en un clin d’œil tous mes compagnons avaient formé, une poule gisait lamentablement. Pas de doute sur son état, elle était morte, tragiquement morte, écrasée horriblement par l’un de nous.

Mais elle devait avoir, la poule de Saint-Blaize, une bruyante oraison funèbre. A peine le cercle était-il formé qu’un paysan et sa femme y entrèrent. C’étaient les propriétaires de la victime. Le paysan était légèrement courbé et secouait sa tête en proie à la plus violente émotion. Il voulait parler, mais la colère lui était montée à la gorge et il balbutiait, de sorte que la tête du brave homme continuant à suivre le mouvement que ses sentiments provoquaient, il ressemblait à ces poupées mécaniques entrevues aux devantures de certains bazars.

La paysanne, elle, avait la tête toute droite et la face écarlate. De plus elle était dans une position intéressante, ce qui rejetait son buste en arrière, et avait profité de l’ampleur de ses hanches pour y poser ses mains. Elle ressemblait à une des Gorgones en furie.

Ah! elle ne balbutiait pas, la paysanne. Elle n’avait pas la langue dans une boîte, ni la gorge obstruée.

—Vous la payerez ma poule, s’écria-t-elle au milieu des trente gaillards en contemplation devant ce spectacle singulier. Oui, vous la payerez. En voilà des chenapans, des propres à rien; mais oui, vous la payerez, c’est moi qui vous le dis.

Un de nous ayant hasardé une timide observation relativement à la possibilité de mettre le soir même l’animal à la broche, ce qui était pour les paysans lésés une manière de tirer dans une certaine mesure parti de l’accident, la Gorgone redoubla de violence.

—La mettre à la broche, la mettre à la broche! Ah! les insolents! Ah! les bandits, s’écria-t-elle exaspérée. Elle n’est plus bonne à rien, la poule, et moi je dis que vous la payerez. Ça ne sait que faire, ces vauriens-là, et ça rôde sur les routes.

Le paysan continuait à faire trembloter sa tête, mouvement qui, en présence des invectives de la paysanne, semblait un acquiescement pur et simple.

Quand on songeait aux moyens de contrainte dont ces pauvres gens disposaient en présence de trente prétendus chenapans, ces violentes apostrophes de la femme étaient du plus haut comique.

Mais voici, par exemple, qui acheva de me divertir:

Nous étions donc tous en cercle, écoutant l’effroyable torrent de paroles sortant de la bouche de la paysanne. Mais il fallait que cette séance eût une fin, et déjà plusieurs d’entre nous faisaient un mouvement annonçant qu’ils se disposaient à remonter sur leurs machines. La furie, comprenant que tout espoir de recouvrer le prix de sa poule était à jamais perdu, se pencha lentement en continuant à vociférer et se saisit du corps de la pauvre bête.

Or, devinerait-on bien ce qu’en enlevant la poule, la paysanne découvrit? Un jaune d’œuf.

L’infortunée volatile avait pondu, dans l’épouvantable émotion que lui avait causée l’arrivée de la machine sur elle.

On juge si cette singulière apparition, en augmentant la fureur de la femme, redoubla l’hilarité de la troupe. Nous étions dans la frénésie du rire quand, enfourchant les machines, la troupe joyeuse s’éloigna du village de Saint-Blaize.

VII

LE SALUT DE L’ALSACE-LORRAINE

Le chemin parcouru du village de Saint-Blaize à la première rampe des Vosges vit disparaître un à un la plupart de nos compagnons de route. Nous restaient encore ceux qui avaient résolu de pousser jusqu’à Strasbourg, nos deux entraîneurs officiels Châtel et Patin, enfin Marcellin et ses camarades militaires qui eussent bien voulu venir jusqu’à Strasbourg, eux aussi, mais à qui leur uniforme interdisait une pareille expédition.

Maintenant les Vosges commençaient. La chaleur était forte; toutefois on entreprit la côte à bicyclette. Willaume marchait en avant conduit par Marcellin. Il était toujours dans un état de santé parfaite. L’indisposition du début semblait décidément avoir opéré plutôt une révolution bienfaisante en son organisme.

A mesure que nous avancions, la côte s’accentuait, mais le paysage, en se développant de plus en plus, allait en s’embellissant. La végétation s’épaississait autour de nous et au loin les sommets se dégageaient, environnés de massifs d’un vert sombre.

Comme toujours, dans les côtes de plusieurs kilomètres gravissant des montagnes, la pente se déroule en lacets, qui nous paraissaient ici d’autant plus nombreux et interminables, que la fatigue commençait à se faire sérieusement sentir, et que nous savions être attendus au sommet de la montagne où se trouve la ligne frontière séparant l’Allemagne de la France.

A plusieurs reprises j’ai eu l’occasion d’annoncer les réceptions qui nous attendaient à notre arrivée en Alsace-Lorraine. Ces réceptions, nous en étions informés par avance, et il est juste de dire ici pourquoi.

Dès la nouvelle de notre voyage à Vienne, un journal cycliste qui s’est fondé à Mulhouse et dont le succès est allé grandissant depuis sa fondation, le Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine, avait résolu de fêter le passage des deux voyageurs parisiens à Strasbourg et sur la terre d’Alsace, afin d’affirmer hautement l’internationalisme du sport, et aussi pour montrer une fois de plus la solidarité intime qui unit tous les cyclistes, solidarité dont j’ai déjà cité un magnifique exemple dans la réception de Vitry. Naturellement la direction du Vélo-Sport se mit en correspondance avec moi à ce sujet et, dans son journal, organisa une active propagande en vue de donner le plus d’éclat possible à cette manifestation sportive et cycliste. Les adhésions ne tardèrent pas à affluer au journal et on put juger bientôt ce que serait la manifestation de Strasbourg, au passage des Parisiens, si, en outre, on se rend compte des sentiments encore sympathiques à la France qui sont restés vivaces au fond de bien des cœurs alsaciens, et qui devaient profiter de cette occasion pour se manifester.

Voici d’ailleurs le programme fort simple qui avait été tracé par avance: réception des voyageurs par une délégation sur la ligne frontière; nouvelle réception en avant de Strasbourg par les cyclistes alsaciens-lorrains; enfin, à Strasbourg, banquet à l’hôtel de la Couronne.

Inutile de faire observer à propos du banquet que tout en l’acceptant, j’avais sollicité la faveur de n’y faire qu’une courte apparition, en raison de l’état de fatigue où nous serions fatalement, et de l’heure tardive à laquelle nous nous verrions forcés de nous y présenter, notre premier soin en arrivant à notre hôtel devant être de nous reconstituer le moral et le physique par une de ces séances hydrothérapiques inventées par la civilisation pour remettre sur pied les organismes détraqués par le surmenage à outrance.

Voilà donc pourquoi la montée des Vosges nous paraissait longue, d’une longueur démesurée. Nous avions hâte d’arriver au sommet où devaient commencer pour nous tant de scènes émotionnantes.

Châtel et Patin marchaient à mes côtés. De temps à autre ils m’excitaient de la voix, car je manifestais une fatigue de plus en plus grande. Patin avait déjà fait cette route dans la course Lunéville-Strasbourg, course restée célèbre dans la région et qu’il avait, du reste, gagnée. Soit que les souvenirs ne fussent pas bien présents à sa mémoire, soit dans le but de me faire passer le temps en me trompant, il me dit à plusieurs reprises: «Nous arrivons. Encore quelques centaines de mètres et nous y sommes.»

Mais les lacets se déroulaient toujours. D’autres tournants nous apparaissaient sans cesse. Alors je marchai à pied; la côte était très dure par endroits. Oh! nous étions loin encore. D’ailleurs je savais que la côte avait plusieurs kilomètres, une dizaine peut-être.

Voici un tournant. Châtel ne manque pas de donner son avertissement. «Nous y sommes, dit-il, vous allez apercevoir la ligne frontière.» Mais le tournant passé, une nouvelle et longue échappée de route se développe à nos yeux, toujours terminée en spirale.

Décidément, c’est trop long. Il faut remonter sur nos machines, on ira plus vite, malgré la raideur de la pente. On remonte. Châtel et Patin, les deux vigoureux champions, continuent à m’exciter de la voix, mais je commence à faire des efforts mal récompensés, car je n’avance qu’avec une désespérante lenteur. De temps à autre, je demande à m’arrêter pour me reposer d’abord, puis pour pouvoir, un instant, admirer le paysage, dont l’horizon s’éloigne à mesure que notre ascension s’accomplit; maintenant c’est un panorama d’une étendue immense embrassant une partie des départements des Vosges et de Meurthe-et-Moselle, campagne populeuse où il semble que les habitations ont été semées partout au milieu d’un amas de végétation, l’ensemble zébré de routes blanches.

Voici un nouveau tournant. «Cette fois nous arrivons,» déclare Châtel. Erreur complète. Le tournant est passé et la côte continue. Mais la frontière approche, car voici deux douaniers français qui sont au courant de notre passage, mais qui, apercevant les uniformes, nous disent: «Messieurs les militaires peuvent aller encore quelques instants, mais nous leur recommandons de ne pas aller trop avant; vous allez arriver à la frontière.»

C’est entendu. Nous poursuivons notre marche. Après cinq cents mètres, Châtel dit que le moment de s’arrêter est venu pour nos braves camarades.

«Oui, oui, déclarai-je, allons, il faut se séparer; diable, il serait fâcheux que notre voyage de Paris-Vienne fût l’occasion d’un incident de frontière et donnât lieu à des difficultés diplomatiques; tel ne serait pas le but de notre expédition essentiellement internationaliste.»

Je tendis la main à notre cher Marcellin, en le remerciant du précieux concours qu’il nous avait apporté; on dit également un adieu cordial à ses camarades, et ils s’éloignèrent. Un instant je les regardai descendre la côte, retournant vers la France, non sans une violente émotion que seules les circonstances où je me trouvais purent effacer assez vite, car les idées se pressaient tumultueuses dans ma cervelle.

On montait toujours; la végétation s’épaississait à vue d’œil, les lacets devenaient plus courts, on arrivait; mais en raison même de ces virages multipliés, aucun être vivant n’apparaissait à nos regards, tant était peu étendu l’horizon que nous avions devant nous.

Encore un tournant. Cette fois, Châtel est plus catégorique. «C’est le dernier, nous dit-il; une fois ce tournant franchi, nous sommes au sommet.»

Maintenant c’était sûr. En effet, en face de nous, derrière l’épais rideau d’arbres, le ciel montrait des échancrures bleues. Nous arrivions à la crête des Vosges.

L’apparition fut extrêmement brusque, par suite de la brièveté de la courbe: le dernier «virage» venait d’être passé, quand, au sommet du dernier raidillon, à une cinquantaine de mètres à peine, comme si un rideau venait de s’entr’ouvrir, un peloton de cyclistes, formant la haie, en travers de la route, à l’emplacement même où passe la ligne frontière, se dressa devant nos yeux. Ils étaient là, muets et immobiles, l’arme au pied. Ils n’avaient pas à s’avancer vers nous. Ils se trouvaient là sur le sol de l’Alsace, et ne voulaient pas que la semelle de leurs souliers touchât la terre de France. Leur cœur sans doute eût battu à se rompre, et comme le prisonnier au seuil de son cachot, ils regardaient la patrie de leurs rêves, sans oser y pénétrer, se disant que le jour de leur délivrance n’avait pas sonné encore, et que la chaîne paraît moins dure quand on conserve son étreinte, que lorsqu’on la brise pour quelques instants.

Ces réflexions pourront causer quelque étonnement, après ce que j’ai dit sur le caractère exclusivement international de notre manifestation, ce qui pouvait laisser supposer que des cyclistes allemands se trouvaient devant nous au moment de notre arrivée sur le seuil de l’Alsace; mais on pardonnera à un Français l’expression de ces sentiments, quand surtout on saura que par une attention bien naturelle et tout à fait significative, la délégation n’avait été composée que d’Alsaciens, ce dont j’avais été informé.

A peine arrivés en présence des membres de la délégation, la ligne fut rompue, et au milieu des acclamations, le président me remit un bouquet magnifique, attaché de deux rubans blanc et rouge, sur lesquels ces mots étaient écrits: Le Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine à Édouard de Perrodil.

Quelle intensité d’émotion doit-on supposer chez celui que des circonstances singulières ont conduit ainsi à être l’objet d’une manifestation bien peu en rapport avec ses mérites, et combien j’en étonnerai peu en disant que je ne fus capable que de quelques mots de remerciements balbutiés d’une voix troublée! D’ailleurs, devions-nous oublier que nous faisions un voyage à grande vitesse et que nous étions toujours attendus plus loin?

Une sorte de taverne moitié française moitié allemande se trouvait là, sur le point frontière. On y entra bruyamment pour fêter par une large rasade la bienheureuse rencontre et, une fois encore reconstitués en brillant escadron, on partit rapidement, lancés à toute vitesse sur le versant alsacien des Vosges.

La route était encore magnifique. Quant à la douane allemande, ni vue ni connue. Circonstance qui s’explique, je dois le dire, par ce fait que la seule marchandise que nous transportions avec nous, la bicyclette, celle du moins qui est en cours d’usage, ne paye aucun droit d’entrée en Allemagne.

Les ramifications des Vosges nous apparaissaient du côté de l’Allemagne maintenant. Elles se détachaient plus nombreuses de la chaîne principale, et formaient des vallées qu’on devinait plutôt, par suite de la configuration générale du pays. On roulait à toutes pédales, avec d’autant plus d’entrain que l’heure s’avançait et que nos estomacs criaient famine. A mesure que l’on dégringolait dans la vallée, le jour baissait rapidement au point que la nuit était à peu près tombée quand, virant sur la gauche, on longea le pied de la montagne.

On arriva à Schirmeck pour se mettre à table. C’était notre première station hors de France. Il était huit heures du soir environ. Ma fatigue était extrême.

Mais j’étais pressé d’arriver à Strasbourg et je recommandai à la patronne de bien activer le service: «Nous sommes pressés, lui dis-je, allons, faites-nous servir. Vous voyez, nous sommes tous en présence de sérieux apéritifs. Quand nous aurons fini d’envoyer par devers nos estomacs ces liqueurs qui n’ont rien de bienfaisant, nous nous mettrons à table. Pas une minute à perdre. Servez-nous ce qui est prêt, le reste nous est égal.» Pourquoi des apéritifs dans une circonstance où nous n’avions guère besoin d’un pareil élixir pour faire hurler nos muqueuses? Je ne sais, mais comment attendre dans un café, grand ou petit, élégant ou modeste, sans avoir devant soi un garçon qui vous demande: «Que faut-il vous servir? Qu’est-ce que monsieur désire prendre?»

Pendant que nous sommes là attablés, moi plongé dans un fauteuil qu’on m’avait fait l’extrême honneur de «m’avancer», Willaume assis à ma droite, une scène quasi muette se déroule. Nous n’avions point vu encore d’uniforme prussien; soudain, pendant que nous conversons ainsi, en proie à la joie de ce repos momentané, deux gendarmes prussiens entrent dans le café-restaurant et passent près de nous; ils portent naturellement le légendaire casque à pointe.

Pour moi, je ne les ai pas tout d’abord aperçus, car je me trouve placé à l’extrémité d’une table, le dossier de mon fauteuil tourné vers la salle du café, moi regardant le mur. Mais Willaume les a vus, et il me pousse du coude, sans mot dire. J’aperçois les gendarmes et presque aussitôt je reporte mes regards sur la physionomie de mon brave compagnon. Je la vois absolument décomposée.

J’avoue que la vue des gendarmes ne m’avait causé qu’une émotion légère et, au premier abord, je ne saisis pas bien le bouleversement auquel semble en proie mon jeune camarade; mais je me rends compte bien vite de l’impression vive qu’il doit ressentir quand je me souviens quel est son pays de naissance, et que ce pays a vu toutes les horreurs de l’invasion. Alors, je me contente, toujours sans prononcer une parole, de hausser les épaules, en ayant l’air de dire: «Oh! ma foi, nous en verrons bien d’autres.»

Mais un de nos compagnons alsaciens a vu en son entier la scène qui vient de se dérouler, il a vu l’émotion violente peinte subitement sur le visage de Willaume; alors, sur un ton qui m’alla jusqu’au fond de l’âme, ce brave garçon, qui a dû les ressentir, lui aussi, ces émotions-là, mais dont les sensations se sont émoussées par une longue habitude, s’adressant à mon compagnon, lui dit: «N’y faites pas attention, monsieur Willaume, ne les regardez pas.»

Le dîner était servi. Il fut plein d’entrain, comme toujours; car si Willaume et moi ressentions un énervement causé par la fatigue jointe à nos vives émotions, il n’en était pas de même de nos joyeux compagnons. Même l’un d’eux, au dessert, constatant la présence d’un piano, se mit à exécuter de brillantes sérénades, ce qui acheva de porter la réunion à son maximum de gaieté.

Je regrettai une fois de plus l’absence de l’excellent Blanquies, me demandant ce qu’il avait pu devenir.

«Je suis vraiment surpris, déclarai-je, qu’il ne nous ai pas rejoints. Pourtant nous avons fait ici une halte sérieuse. Peut-être se sera-t-il décidé à prendre le train, malgré la déplorable opinion que cette fâcheuse conjoncture aura pu donner de son endurance à ses amis du Club montmartrois. Nous verrons bien. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé de nouvelle anicroche, seul, sur la route, par la nuit épaisse! Il y a des gens qui ont une telle guigne!»

Ces réflexions faites, on se remet en selle. Le centre principal avant d’arriver à Strasbourg était la ville de Mutzig.

La nuit est noire, comme de l’encre, naturellement. Comme au sortir de Vitry-le-François, j’essaye de suivre pas à pas un compagnon muni de lanterne, mais la marche ne m’en est pas moins très pénible, à cause de ma vue déplorable, d’autant plus que la route devient de plus en plus houleuse. Hélas! combien elle était belle encore auprès de celles qui nous attendaient dans la Bavière.

De temps à autre le peloton se disloque, mais on se concentre vite, car on tient à arriver en groupe. Nous approchons de Mutzig.

A ce moment, je ne songeais qu’à Strasbourg. C’était là que tout le monde nous attendait; là, ou du moins à quelques kilomètres en avant de la ville. C’est l’idée que j’avais alors dans l’esprit et quand un de mes compagnons me dit: «Encore quelques instants et nous sommes à Mutzig,» je ne pris cet avis que comme un simple renseignement destiné à me faire savoir d’une manière précise à quelle distance nous étions de Strasbourg.

Aussi on doit juger de ma stupéfaction quand, arrivant au centre de la petite ville, le spectacle que je vais dire frappa mes regards.

Une foule considérable se pressait sur la place, puis au centre, au milieu de la population formant un vaste cercle, un bataillon magnifique de cinquante, soixante, quatre-vingts cyclistes, je ne sais, attendaient, avec, suspendus à leurs guidons, des ballons lumineux, couleur orange. La réunion de ces ballons tremblotants en une masse compacte formait un foyer scintillant qui illuminait l’atmosphère. Je prie de croire que la scène d’arrivée ne fut pas longue. A peine au centre de la place, à peine noyé dans ce flot de cyclistes, je fus pris, enlevé, et porté vers une salle étincelante de lumière et où s’était entassée une foule énorme. Le changement fut tellement rapide, toute cette scène d’arrivée dans Mutzig fut tellement brusque, que mes yeux faits à l’obscurité furent éblouis et que je restai quelques secondes à recouvrer mes sens. Sur une table, des verres à champagne étaient rangés. Après un instant, dès que le silence fut établi, le président du Club de Mutzig, car c’était lui qui avait organisé cette superbe réception, prit la parole et souhaita la bienvenue aux deux voyageurs.

A la table sur laquelle les verres à champagne étaient rangés, un sous-officier prussien était installé. Il regardait, impassible, mais l’air plutôt sympathique, cette scène.

Le président du Club, terminant son allocution, s’écria: «Vive Perrodil! vive Willaume! vivent les cyclistes français!...»

D’après le ton de la voix, il était facile de comprendre qu’un dernier vivat allait venir, et, pour tous ceux qui avaient le regard fixé sur le visage de l’orateur on pouvait se rendre parfaitement compte de ce que ce vivat allait être; mais au moment même où le président achevait les mots «cyclistes français» et commençait un nouveau vive... le mot suivant s’étouffa dans sa gorge, car son regard avait rencontré celui du sous-officier prussien.

D’ailleurs, tout cela s’exécuta avec une très grande promptitude et les applaudissements frénétiques de l’assistance vinrent tirer tout de suite l’orateur de l’embarras qui eût pu naître pour lui de cette scène rapide.

Après quelques mots de remerciements pour mon compagnon et pour moi, le champagne coula à flots, tellement à flots que j’en fis l’observation à une des personnes qui se tenaient à mes côtés. Cette personne me répondit que les dernières bouteilles apportées constituaient la tournée du sous-officier qui, lui aussi, avait voulu souhaiter la bienvenue aux cyclistes français. En signe de remerciement, je lui fis un salut significatif, à lui spécialement adressé. Une politesse en valait bien une autre.

Nous voici de nouveau sur nos machines, mais cette fois ce n’est plus un peloton, ce n’est plus même un escadron, c’est une armée en marche, une armée étincelante de mille feux aux reflets orange, qui roule tantôt silencieuse, tantôt bruyante dans la nuit tranquille, sous le ciel faiblement éclairé de lueurs sidérales.

La route est de plus en plus houleuse, ce sont parfois des sauts inattendus qui me causent les plus grandes craintes à cause de notre nombre. Quelle salade, si des chutes venaient à se produire!

De temps à autre, assez énervé par ces événements aussi émotionnants que précipités, et par la fatigue de cette nouvelle journée de marche, je ne cesse de m’inquiéter, je ne sais vraiment pourquoi, de mon compagnon et, à plusieurs reprises, je crie: «Willaume, vous êtes là?»

Avec la régularité d’un instrument de précision, Willaume me répond du milieu d’un groupe derrière moi: «Oui, je suis là, ne vous inquiétez pas. Tout va bien.»

Nous sommes encore à plus de dix kilomètres de notre but quand une vaste lueur apparaît sur notre gauche à l’horizon. C’est la ville de Strasbourg. La lueur augmente d’intensité rapidement à mesure que nous avançons, mais combien les instants paraissent d’une longueur démesurée dans de pareilles circonstances! La route me semble d’autant plus interminable, que je marche avec difficulté à cause de ma vue, toujours, de l’état de la voie, du nombre des compagnons qui nous entourent, enfin de mon impatience d’arriver. Suivant l’habitude un cycliste annonce les kilomètres, mais comme il le fait par à peu près, le temps ne nous paraît que plus long. Enfin, nous voici aux approches d’un faubourg. Décrire l’aspect des lieux, c’est impossible, car si la route est éclairée par les ballons orange de mes compagnons, les objets échappent complètement à ma vue. Puis je ne me préoccupe de rien, maintenant, je me laisse conduire.

Un de mes voisins vient d’annoncer: «voici Strasbourg». Je regarde fort en avant de notre armée, c’est le coup de théâtre de Mutzig qui recommence, mais cette fois moins inattendu, et moins précipité. Massés à droite de la route, d’autres à gauche, puis disséminés un peu partout, des ballons orange annoncent la présence d’une nouvelle armée. Çà et là, dans la nuit rendue plus épaisse à la vue par le contraste, les curieux se pressent. Il faut marcher avec une très grande lenteur. La rencontre des deux armées cyclistes se produit et c’est alors un énorme remous de machines, de cyclistes, de lanternes tremblotantes. On pousse des acclamations, mais qui donc doit m’apercevoir dans cette masse roulante! Un instant je suis saisi, on arrête ma bicyclette: c’est Châtel et Patin qui sont toujours à mes côtés et qui me font descendre une seconde afin de pouvoir paraître dans le groupe principal où se trouve Suberbie et qui attend d’avoir constaté ma présence et celle de Willaume afin de se remettre en marche.

Là, avec la rapidité de l’éclair, je reconnais une physionomie qui ne m’était pas inconnue. Je fais un geste de reconnaissance et je repars après avoir serré toutes les mains tendues, en me disant: «Il a été fidèle au poste, le petit gaillard!» C’était Chalupa, le brave Chalupa, le jeune Tchèque, dont j’ai parlé au début de ce récit, celui qui était venu au Petit Journal se proposer comme compagnon de route et interprète et à qui j’avais dit: «Allez nous attendre à Strasbourg, vous partirez de là, le trajet complet me paraissant bien long pour vous.»

On repart. Les deux armées n’en formant plus qu’une seule, mais vraiment magnifique, entrent dans Strasbourg. Il est onze heures du soir. Je suis noyé au milieu de cette immense escorte triomphale, et la ville, à cette heure avancée, disparaît à ma vue. Je n’entends que des acclamations, toujours des vivats ou des bruits de machines; à mes regards n’apparaît que la nuée perpétuellement tremblotante des ballons orange qui zigzaguent dans la nuit comme des serpentins. Il en vient de partout. Comme le but vers lequel nous tendons n’est pas bien déterminé, car d’une part on nous attend à l’hôtel de la Couronne où le banquet est préparé, et d’autre part nous voudrions prendre quelques secondes de repos à l’hôtel d’Angleterre où des chambres nous ont été préparées, les cyclistes de tête, ne sachant par quel chemin exact se diriger, se trompent, reviennent sur leurs pas, et de nouveaux remous se produisent. Les ballons lumineux s’entre-croisent dans une sarabande magnifique. C’est une danse échevelée de feux follets que reflètent les aciers des machines, dans un enchevêtrement sans fin.

Enfin, on s’est décidé pour l’hôtel d’Angleterre. Nous y arrivons. A peine descendus de machine, nous sommes, Willaume et moi, enlevés, et, en un clin d’œil, emportés dans une chambre, où entourés seulement de Suberbie, Châtel et Patin, nous pouvons enfin recouvrer nos sens, légèrement troublés par cette entrée digne de Marcellus, l’illustre triomphateur romain.

Notre séjour dans la chambre d’hôtel ne fut pas long. Après quelques minutes on annonça que la salle d’hydrothérapie était préparée. On s’y porta en bloc, Suberbie, Patin, Châtel, Willaume et moi, car nous étions pour l’instant les cinq compères de cette brillante aventure. En quelques secondes mon compagnon et moi avions débarrassé nos personnes de nos vêtements respectifs, et comme les baignoires étaient à l’état d’unité, force nous fut bien de nous caser face à face dans l’unique récipient que nous avions à notre disposition. Châtel et Patin, tous deux fatigués aussi, et désireux de plonger à leur tour leurs membres dans l’onde tiède de la baignoire, s’étaient allégés de leur vêtement, circonstance qui loin de nous surprendre, dans une conjoncture aussi exceptionnelle, jetait une note des plus comiques et faisait penser malgré soi à l’état primitif de l’espèce humaine quand, sortie depuis peu des mains du Créateur, cette espèce faisait bon ménage avec les différentes variétés animales.

Je venais de quitter la baignoire quand je fus saisi par Châtel qui, armé d’un gant de crin et soucieux de remplir d’une façon consciencieuse sa fonction d’entraîneur, me fit subir une de ces frictions tellement énergique que je poussai un hurlement de douleur.

—Ça va bien, ça va bien, s’écria-t-il, c’est ce qu’il faut. Tournez-vous.

—Assez! assez! m’écriai-je, vous voulez me faire passer à l’état d’anguille qu’on écorche. Par tous les diables des régions infernales, vous n’avez pas froid aux yeux, vous. On voit bien que vous ne sentez pas votre satané outil sur votre épiderme.

—Ça va bien, ça va bien, criait l’enragé.

—Comment! ça va bien, mais vous voulez me rendre fou!

J’en étais d’un rouge écrevisse. Willaume s’était déridé; il commençait à faire entendre un rire prolongé, mais que retenait cependant un peu l’idée qu’il allait recevoir la même raclée à travers l’échine.

Pourtant il la supporta gaillardement. Toujours patient, Willaume. C’est à croire qu’on eût pu lui arracher successivement tous les cheveux qui ornaient son crâne, sans lui soutirer une plainte.

Châtel et Patin se rencontrèrent face à face, eux aussi, dans la baignoire, après nous, tant il est dans la vie sportive et aventureuse des circonstances où trop de délicatesse serait mal à sa place.

Cette «réfection» extérieure opérée, on se dirigea vers la salle du banquet, où devait s’opérer pour nous une légère réfection intérieure, car j’avais demandé, on s’en souvient, de ne paraître là que quelques instants.

Au moment de sortir de l’hôtel d’Angleterre, je reçus une nouvelle délégation qui me présenta un bouquet superbe, orné comme la première fois de deux rubans blanc et rouge. Je ne savais plus quels termes employer pour tant de marques de sympathie. Et encore l’on m’avait prévenu qu’une masse de cyclistes venus de tous les points de l’Alsace-Lorraine avaient dû repartir avant notre arrivée à cause de l’heure trop tardive. Citer des noms, hélas, c’est s’exposer à en omettre beaucoup. Que ceux que j’oublierai me le pardonnent. Parmi les aimables cyclistes venus à la frontière, se trouvaient MM. Verly, Gutknecht, Weiss, Bauer, Bietch, Schaumann et, parmi les sociétés qui avaient envoyé des délégations à Strasbourg, la Céléritas de Strasbourg, le Vélo-Club de Mulhouse, le Vélo-Club de Metz, le Vélo-Club de Schiltigheim, le Vélo-Club de Bischwiller.

Enfin, un détail vraiment touchant et que je ne puis passer sous silence: M. Paul Weil, rédacteur du Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine, et l’un des principaux organisateurs de cette fête inoubliable, tombé subitement malade la veille de notre arrivée, s’était, enveloppé de couvertures et grelottant de fièvre, assis à sa fenêtre pour nous voir passer et pouvoir crier: Vivent les cyclistes français!

Dans la salle du banquet, tout le monde était à son poste. La réunion était présidée par M. Riss, directeur du Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine, aux côtés duquel on nous fit prendre place. Tout, banquet et discours, se passa dans les règles. Les applaudissements, on le pense, ne furent ménagés à personne.

Nous étions installés depuis cinq ou six minutes et nous nous disposions d’ailleurs, une fois les discours prononcés, à disparaître au plus tôt quand un petit événement qui, en raison du va-et-vient général, passa inaperçu pour les convives, sauf pour Willaume et moi, se produisit.

Nous étions en devoir de nous ravitailler l’estomac dans la mesure d’un appétit fortement amoindri par notre énervement, quand tout à coup, dans l’encadrement de la porte, apparut, en son costume jaune foncé, couvert de poussière, les traits élargis par un ahurissement pareil sans doute à celui de toute l’armée romaine quand elle se vit en présence des éléphants de Pyrrhus, Blanquies, l’ami Blanquies, le joyeux compagnon, le Montmartrois échappé de ses cafés nocturnes, Blanquies lui-même qui jeta d’abord un regard immense à travers la salle, puis catégoriquement, mais sans se hâter, vint prendre place auprès de nous.

Où avait-il l’estomac, l’infortuné? Pas mangé depuis Nancy! Horrible! Un instant je frémis pour les plats de l’hôtel de la Couronne.

Il ne disait rien, du reste. Blanquies avait la langue raidie par la faim.

A la sortie, lorsque les discours furent terminés et que l’on eut adressé un dernier salut avec de nouveaux et cordiaux remerciements à ceux qui nous avaient ménagé cette splendide réception, notre ami put parler enfin:

—Figurez-vous bien, dit-il, en commençant à agiter ses bras en forme de fléaux à battre le blé, que j’ai cru devenir dément. J’étais sur vos talons depuis Nancy; depuis Nancy, entendez-vous. Ah! les gredins! ces satanés paysans me disaient, les uns: Ils viennent de passer, les autres: Il y a cinq minutes qu’ils sont partis; d’autres encore: Ils sont à deux kilomètres devant vous. Ah! les enfants du diable! et la distance variait toujours, et plus je pédalais, plus parfois la distance augmentait. Non! c’était à perdre la tête. Et les routes sont dans un état, faut voir. Et une fois en Alsace, je demande mon chemin, ces idiots-là me répondent dans un charabia incompréhensible. Ah! c’est du propre! J’étais éreinté. Je me suis arrêté pour boire, je mourais littéralement, je mourais. Juste je me suis arrêté dans le restaurant où vous avez dîné. On m’a dit: Mais ils viennent de partir. Oui, oui, impossible de vous rejoindre, vous étiez toujours à cinq minutes. Oh! pour rigolo, c’est rigolo, les records! Enfin je vous ai rattrapés, sans prendre le train.

Pendant cette avalanche, nous arrivions à notre hôtel, enfin! Il était une heure de la nuit.