VIII
EN TERRE ALLEMANDE
Willaume et moi, avions pris une chambre à deux lits, système assez commode pour deux hommes en proie aux mêmes fatigues, un peu aux mêmes émotions et tendant ensemble au même but. Notre heure de départ était toujours la même, six heures du matin. A cinq heures le garçon de l’hôtel nous réveillait.
Je restai un instant ahuri par suite de la journée très fatigante de la veille. Après dix minutes au moins de réflexion, je me décidai à me placer sur mon séant en travers du lit, la physionomie toujours dans un même état d’ahurissement complet, sans doute, car Willaume qui était déjà debout me dit en riant: «Quel air vous avez! Allons, il faut se lever, vous ne serez pas prêt pour le départ.»
Je dois faire ici un aveu: je suis souvent d’humeur assez maussade, le matin, à mon lever; affaire d’estomac évidemment, car cette particularité est fréquente chez les personnes qui souffrent de ce viscère rétif. Je répondis donc à l’ami Willaume:
—Ah! ma foi, nous partons à six heures, et il n’est que cinq heures et quart; j’ai le temps, ne vous occupez pas de ma personne, je serai prêt, soyez sans inquiétude.
C’est égal, quel métier de voleur! Plus de deux cents kilomètres chaque jour et à peine cinq heures de sommeil, c’est à vous faire tourner en bourrique. Au fait! c’est bien moi qui l’ai voulu, par tous les saints du Paradis.
Puis je retombai dans mon mutisme. Willaume était froidement inquiet.
—Et les autres, lui dis-je, est-ce qu’ils se lèvent, au moins?
—Mais oui, ils doivent être prêts, c’est sûr.
Il fallut sortir de ma torpeur.
Je sonnai le garçon afin de faire retomber sur sa tête l’agacement dans lequel je me trouvais. On eût dit vraiment que je pressentais les mésaventures auxquelles nous étions destinés dès le commencement de cette troisième et néfaste journée.
—Le chocolat est-il prêt? dis-je au garçon dès son arrivée pendant que je passais mes vêtements peu compliqués.
—Oui, monsieur, c’est tout prêt.
—Oui, c’est tout prêt, je la connais, et quand je descendrai, j’attendrai encore vingt-cinq minutes. Ecoutez, vous allez supposer que je suis habillé, que je suis descendu à la salle à manger et que je suis installé devant une table. On n’a plus qu’à me servir. Allez me faire servir. Et vous entendez ce que je vous dis, n’est-ce pas, vous avez entendu? Eh bien! je suis sûr que je poserai encore un quart d’heure avant d’être servi. C’est ce qui m’est arrivé, malgré de semblables recommandations dans tous les hôtels de France, de Navarre et d’Europe où j’ai eu le malheur de me trouver.
Après cette tempête de paroles, le garçon s’esquiva.
Quelques instants après je descendais en compagnie de Willaume. L’attente ne fut pas longue, je dois le reconnaître. La présence de Blanquies, déjà attablé, commença d’ailleurs à agir favorablement sur mes nerfs tendus ce matin-là outre mesure. Blanquies éclatait de rire parce qu’un des garçons écorchait quelques mots français et qu’un autre ne comprenait absolument rien à ce qu’il lui disait.
Le déjeuner terminé, tout le monde était à son poste.
Suberbie avait fait préparer les machines. On se disposa à partir. Nous étions au nombre de six. Châtel et Patin, nos deux entraîneurs, Blanquies, Willaume et moi et enfin Chalupa, le jeune tchèque, qui, on l’a vu, avait été fidèle au rendez-vous et qui était arrivé au déjeuner, prêt à se mettre en route avec nous.
A six heures précises, le signal du départ était donné. Notre étape devait être de deux cent cinquante-deux kilomètres. Suberbie allait naturellement prendre le train et nous comptions le voir à mi-chemin de notre étape, c’est-à-dire vers Herremberg, ou au plus loin à Stuttgard, que nous espérions traverser vers cinq ou six heures du soir.
Hélas, hélas! nous avions compté sans les défilés de la Forêt-Noire que je m’étais fait une joie de traverser, mais qui allait être la cause de nos principales mésaventures. Ce n’est que le lendemain soir, après une foule d’incidents, que je retrouvai Suberbie à Ulm, ainsi que mes principaux compagnons de route.
Peu de monde dans Strasbourg à six heures du matin. La traversée fut courte.
Nous venions de quitter la ville et déjà on arrivait à la porte des fortifications, quand une sentinelle nous inonda de son baragouin allemand. Je n’y compris rien du tout, comme de juste, mais nous avions d’excellents interprètes. Châtel, l’Alsacien, me dit qu’il fallait descendre de machine durant la traversée de la zone militaire. On s’exécuta. La zone franchie, ce ne fut pas long, on se remit en selle.
Etant arrivés la veille à onze heures du soir à Strasbourg, nous n’avions pas encore vu de troupes allemandes. A peine remontés sur nos machines, j’aperçus, à deux cents mètres devant moi, un escadron prussien. Il fut rejoint en quelques instants.
Il s’avançait dans le même sens que nous, dans la direction du magnifique pont de Kehl, sur le Rhin.
Comme l’escadron allait au grand trot, on le suivit durant quelques minutes; mais bientôt la poussière soulevée par les chevaux nous gêna beaucoup, et bien que l’espace resté libre sur la route fût fort restreint, je priai Châtel, l’homme de tête, de forcer l’allure et de doubler l’escadron, ce qui fut exécuté aussitôt.
On longea donc le flanc de la troupe. En passant ainsi tout près de cette cavalerie allemande, malgré moi je la considérai longuement, en proie à des sentiments que tous mes compatriotes comprendront. Je ne pouvais détacher mes regards de ces soldats que jeune témoin des sanglants désastres de la dernière guerre, j’avais si souvent revus en des songes affreux.
C’étaient de solides gaillards qui nous regardèrent d’ailleurs sans surprise, mais plutôt avec un air de profonde pitié.
Peu à peu les premières pensées qui m’avaient assailli, s’effacèrent, et, en moi, le cycliste reparut.
Je fis un rapprochement entre cette lourde cavalerie et la nôtre, entre ces énormes chevaux et nos rapides et frêles bicyclettes.
«C’est égal, pensai-je, le cyclisme est peut-être la cavalerie de l’avenir, mais nous n’y sommes pas encore. Je vois mal ces gaillards balourds avec leurs armes pesantes sur les fines gazelles d’acier. Non! non, nous n’y sommes pas encore.»
Nous arrivions en tête de l’escadron. Je contemplai un instant, l’officier qui le commandait.
Il était formidable!
En nous apercevant il tourna légèrement la tête de notre côté. Oh! avait-il l’air, celui-là, de nous prendre en pitié!
Je me répétai aussitôt ma réflexion: «En voilà un, par tous les saints du ciel, que je vois mal sur une bicyclette. Ouf! quel homme! mais il l’écrabouillerait.»
Maintenant l’escadron était derrière nous. Le bruit sourd produit par le trot des chevaux s’effaçait peu à peu. Je continuai à ruminer cette même pensée: «Oui, certainement, il l’écrabouillerait...» quand, brusquement, comme je redressais la tête, un spectacle inouï, et à coup sûr inattendu, s’offrit à mes regards stupéfiés:
C’était, à trente mètres devant moi, épanoui en sa large carrure, l’air rayonnant et jovial, un énorme officier prussien à bicyclette.
A cette apparition, la rate de Blanquies se dilata avec la même virulence que celle des Athéniens quand ils virent le chien d’Alcibiade ayant la queue coupée.
—Oh! oh! oh! non, s’écria-t-il, c’est trop fort! Non, mais voyez-vous cet homme-là se promenant sur les boulevards, à Paris! Oh! oh! oh! mes côtes! mes côtes! j’en suis malade. Non! non! arrêtez-vous. Ils en feraient une tête les badauds! Non, mais, a, é, ou, u? comme dirait l’autre.
Et Blanquies se frappait la cuisse droite à coups redoublés, comme si ce geste devait calmer son fou rire impossible à contenir.
Notre désopilant compagnon riait encore, quand nous arrivons au magnifique pont de Kehl. Ici Châtel et Patin nous font une déclaration désagréable.
Patin nous annonce qu’il nous quitte parce qu’il est obligé de retourner à Metz où ses affaires l’appellent. Châtel nous abandonne également, car il ne se sent pas très bien disposé. Il va, lui, rejoindre Suberbie avec qui il voyagera, pour nous retrouver plus loin et nous entraîner, au besoin.
On se serre la main, puis la troupe réduite aux quatre compagnons, on se sent envie d’écrire: aux quatre mousquetaires, traverse le pont de Kehl, sur le Rhin; nous voici sur la véritable et antique terre allemande: nous sommes dans le grand-duché de Bade.
La route est déjà détestable. Ce sont de petits cailloux pointus sur lesquels on trépide d’une manière exaspérante. Déjà je ressens à la jambe droite une douleur qui ne devait plus me quitter et devait arriver à certains moments à un état aigu. A un croisement de routes, grand embarras. Un paysan est là. Chalupa, l’interprète, dont l’utilité se fait déjà sentir, demande notre chemin. Le paysan nous l’indique.
J’ai déjà appris comment on dit en allemand: mauvais chemin et je ne me fais pas faute de servir le mot au brave homme, qui trouve, lui, le chemin très ordinaire. Parbleu! il ne connaissait pas nos routes de France, lui.
Devant nous, à l’horizon, la montagne se déroule.
Nous arrivons sans encombre dans un coquet village; c’est Oberkirch; la machine de Chalupa s’est légèrement détraquée, et, comme la faim nous talonne déjà,—oh! elle talonne vite quand on marche à bicyclette,—nous faisons halte et, pour la première fois, nous pénétrons dans une auberge allemande.
Elle est d’une propreté admirable. L’air solennel et doctoral du patron excite le rire de Blanquies. Comme personne ne comprend le français dans l’établissement, il en profite pour se «payer la tête» des gens qui sont là et qui n’ont, à vrai dire, rien d’extraordinaire. Seul, le patron a une tournure singulière; un véritable docteur en Sorbonne, je l’ai dit.
Après quelques instants, un des clients que notre apparition a semblé intriguer au plus haut degré, après beaucoup d’hésitation a fini par s’approcher de nous. Il ne parle pas un mot de français, aussi il gesticule beaucoup; enfin il nous montre un journal sur lequel je m’empresse de jeter les yeux. Quoique ne comprenant pas moi-même un mot d’allemand, je devine ce dont il est question; le journal annonce tout simplement notre voyage à bicyclette de Paris à Vienne, et cet excellent homme, qui a lu cette nouvelle, se demande si nous sommes les voyageurs.
—Ya, ya, dis-je, en désignant la troupe; ce qui rend le client tout heureux. D’ailleurs Chalupa est là pour achever de satisfaire sa curiosité. Nous sommes prêts. En route.
Au village suivant, nous croisons une procession. Il n’en fallait pas moins pour mettre en joie Blanquies. Voici que son rire guttural se donne à nouveau carrière.
—Oh! oh! oh! Croyez-vous que ces malheureux en ont une couche sur leur cervelle. Mais regardez-les donc, les uns derrière les autres; où vont-ils comme ça, ces pauvres gens? C’est une maladie du cerveau.
Et le gavroche, déchaîné, dévisage chacune des personnes qui passent devant lui, en me faisant remarquer jusqu’à leurs moindres défauts physiques, ce qui a le don d’augmenter l’hilarité gouailleuse du Montmartrois, dont les hanches n’y tiennent plus.
Toutefois, comme ses réflexions sont naturellement faites dans une langue dont les braves campagnards ne sauraient comprendre un mot, ils peuvent croire que leur personne n’est nullement en jeu, et ils ne font pas la moindre attention à ce cycliste, dont le rire désordonné manque à un certain moment de le faire tomber dans le fossé, car nous avons dû naturellement nous ranger sur l’accotement pour laisser passer la procession.
Pour ma part, je dois le dire, je ne goûte que fort peu, en cette circonstance, les réflexions de mon compagnon, et je lui dis:
—Mon brave, ces campagnards sont peut-être d’une intelligence fort ordinaire, mais je ne vois guère que le fait d’aller en procession constitue un acte moquable, et si je fais quelques comparaisons entre les diverses espèces animales et la nôtre, je constate que les premières n’ont jamais l’idée d’aller ainsi, pour se rassembler ensuite dans un temple afin d’y prier un être supérieur. Si la faculté rudimentaire dont jouissent les animaux est de même nature que l’intelligence de l’homme, ce que je conteste absolument, il est une particularité que les animaux ne partagent pas avec l’espèce humaine: c’est celle de «l’idée religieuse». Et si un jour, mon brave ami, il vous était donné de voir des animaux rassemblés dans une enceinte et placés dans une attitude indiquant chez eux qu’ils rendent hommage à la divinité, vous feriez la réflexion diamétralement inverse de celle que vous avez émise tout à l’heure: vous manifesteriez votre stupéfaction de l’intelligence inouïe de ces animaux qui, comme les hommes, ont «l’idée du Créateur».
Cette dissertation n’a pas le don de convaincre le Montmartrois, qui se saisit de l’idée des animaux réunis et chantant les louanges de Dieu pour rire de plus en plus fort. Mais voici où le rire commence à me gagner à mon tour. Au moment où Blanquies, se livrant à une joie folle à l’idée des chiens réunis pour chanter des cantiques, commençait à gesticuler, patatras! il s’étale dans le fossé, les quatre fers en l’air. La procession était passée, heureusement pour lui.
La chute était d’ailleurs sans la moindre gravité. Rien, absolument rien, ni à l’homme, ni à la machine.
Nous continuons notre voyage vers Oppenau. La route est un peu moins mauvaise.
Il est près de neuf heures du matin. Nous sommes à environ cinq cents mètres d’Oppenau, lorsque se produit un incident absolument insignifiant en apparence; et pourtant c’est cet incident qui va être la cause de la plus fâcheuse mésaventure, de ma séparation d’avec mes compagnons de route et de ma perte pendant plus de six heures dans la Montagne-Noire à laquelle nous touchions. Si le lecteur veut savoir par quelle suite de circonstances inouïes j’ai pu me trouver séparé du groupe avec lequel je marchais, et comment j’ai pu le perdre, il l’apprendra au chapitre suivant.
IX
ÉGARÉ DANS LA FORÊT-NOIRE
Le caractère d’une froideur britannique de mon excellent compagnon Willaume ne s’était guère démenti, on l’a vu. Son obéissance était aveugle et muette. Qualité fort heureuse et qui était faite pour épargner bien des ennuis au cours d’un pareil voyage.
Et la meilleure preuve de la vérité de cette observation, c’est que Willaume, le pauvre Willaume, étant pour une fois sorti de son caractère, a été la cause première, mais bien innocente au fond, de l’incident qui allait nous séparer.
Cette séparation a paru si étrange, si singulière, si stupéfiante même à tous ceux qui, par les journaux, se tenaient au courant de notre voyage, elle a donné lieu à tant de commentaires, que je prie mon lecteur d’en suivre les détails, d’ailleurs très brefs, avec une scrupuleuse attention. On verra ainsi avec quelle simplicité peuvent se produire les événements les plus invraisemblables en apparence.
Nous voici donc en marche, Chalupa, Blanquies, Willaume et moi, vers la ville d’Oppenau, située au pied du mont de la Forêt-Noire.
A cinq cents mètres environ avant l’entrée en ville, je dis à mes compagnons: «Nous allons descendre à Oppenau afin de faire signer nos livrets.» Pour la première fois, Willaume, qui craint une trop grande perte de temps, glisse une observation fort naturelle, en somme: «Pourquoi faire signer nos livrets? dit-il; c’est inutile. Nous allons nous trouver en retard. Il vaudrait mieux ne pas s’arrêter.» Observation fort naturelle, dis-je, ou du moins qu’il lui était à coup sûr permis d’émettre; mais elle a cependant le don de me piquer un peu et je réponds vivement à mon compagnon: «Eh bien, puisque vous ne voulez pas perdre de temps, c’est bien; voici mon livret, partez en avant avec Chalupa, faites signer les livrets, et nous nous retrouverons dans Oppenau, que nous traverserons, Blanquies et moi, sans nous arrêter.» Willaume et Chalupa partent donc en avant, pendant que nous continuons tranquillement notre marche. Après quatre cents mètres environ, soudain nous apercevons, appuyées contre une maison isolée, un peu avant l’entrée dans Oppenau, les machines de nos deux amis: «Tiens, s’écrie Blanquies, ils sont allés là faire signer les livrets. Continuez votre chemin, je vais bien vite les prévenir que nous passons.» Et tandis que je pousse vers la ville, Blanquies descend et disparaît à son tour dans la maison isolée.
Ici, pour la clarté du récit, je dois ouvrir une parenthèse.
La ville d’Oppenau est, comme je l’ai dit, située au pied de la montagne. A cet endroit, la route venant de Strasbourg se divise en trois tronçons qui, tous trois, pour notre malheur, conduisent au même point, à Kniébis, en pleine Forêt-Noire. Cette ville de Kniébis est celle que mon itinéraire nous indiquait à la suite de celle d’Oppenau; car j’avais, avant de partir, dressé une liste des localités de quelque importance par où nous devions passer, système fort commode et dont je me suis toujours assez bien trouvé. J’avais déjà, naturellement, renseigné mes compagnons sur la ville où nous devions diriger notre marche, car j’étais le seul au courant de l’itinéraire, en ma qualité de chef de l’expédition.
Tous les quatre nous savions donc que, après Oppenau, nous avions à marcher sur Kniébis. Mais ce que nous ignorions totalement, hélas! c’est précisément que trois routes, au lieu d’une, pouvaient nous y conduire. Or, voici la situation de ces trois routes. La première, à droite, se détache de la route principale, avant l’entrée dans la ville d’Oppenau. C’est la plus longue et la meilleure; c’est, en réalité, celle que nous eussions dû prendre tous les quatre; les deux autres se trouvent à la sortie d’Oppenau, formant une fourche à angle aigu. De ces deux dernières, celle de droite est moins longue que la première, mais elle est plus mauvaise, c’est celle que prirent mes compagnons; enfin, la troisième, celle de gauche, qui est la plus courte, mais qui devient un vrai sentier à travers la forêt, est celle où je m’engageai, et voici comment le fait arriva.
Tandis que Blanquies était descendu pour prévenir Willaume et Chalupa de notre passage, je m’avançais avec une très grande lenteur à travers Oppenau, n’ayant pas aperçu la première route à droite, la vraie, que mes compagnons ne virent pas non plus, du reste. Je continuai ainsi mon chemin jusqu’à la sortie de la ville, où se trouve le croisement des deux nouvelles routes. En présence de ce croisement, je restai une minute hésitant, puis, comme je constatai que le fil du télégraphe suit la route de gauche, je me décidai et m’embarquai sur cette route; décision fâcheuse, car, s’il est imprudent de rester séparé de ses compagnons dans les voyages à bicyclette, l’imprudence devient une faute grave quand elle se produit à une bifurcation.
J’avais à peine fait cent mètres sur ma route qui, déjà, montait en pente raide, quand un scrupule me prit. J’interrogeai un paysan, tant bien que mal, moitié par gestes, moitié baragouinant deux mots d’allemand. Toute ma singerie voulait dire: «Suis-je bien sur la route de Kniébis?» Le paysan répondit nettement: «Ya, mein herr.»
Fatalité! car c’était exactement la même réponse qu’on allait faire à mes compagnons, sur l’autre route, celle de droite, et qui allait les pousser plus avant.
Il est certain qu’ici, ne voyant pas venir la troupe, j’aurais dû retourner en arrière. Mais pour quoi faire? pensai-je, puisque je suis sur la route de Kniébis. Tous les trois savent que nous allons sur cette ville, ils sont forcés d’arriver. Raisonnement tout simple pour moi, dans la conviction où j’étais que ma route était la seule conduisant à Kniébis.
Plusieurs fois, je me retourne. Personne. C’est vraiment un peu fort, je ne puis comprendre ce qui les retient.
Maintenant, c’est fini. La route, montant toujours, je ne veux pas perdre le bénéfice de ma peine, et je poursuis mon chemin.
Le spectacle est d’ailleurs magnifique. La forêt se déroule déjà à mes regards. Pourtant ma vive préoccupation m’empêche encore de jouir de la vue. J’interroge de nouveau un passant, toujours de la même manière. La réponse est affirmative. Je suis sur la bonne route. Je grimpe à coups de pédales lents et mesurés. Et je finis par me dire: Après tout, qu’est-ce que je risque? Du moment que nous nous rendons tous à Kniébis, nous sommes bien obligés de nous y retrouver. Ce sera le rendez-vous général. Il était dix heures trente environ. Temps magnifique toujours, mais orageux. Le ciel était d’un bleu foncé avec quelques gros cumulus cotonneux.
Je vais de l’avant sans me retourner davantage. Mon parti est pris. Je retrouverai mes amis à Kniébis.
De plus en plus je m’absorbe dans la contemplation du spectacle offert par la forêt, qui se développe en un gigantesque amphithéâtre. Bien nommée, cette forêt célèbre. Les hauts sapins, en un massif épais, paraissent d’un noir d’encre. Dans la vallée, au-dessous de moi, on entend, imperceptible, le bruit d’un cours d’eau qui roule dans la rocaille; quelques maisons isolées apparaissent çà et là, au milieu de terrains découverts; mais à mesure que j’avance, en gravissant la montagne, les massifs d’arbres vont s’épaississant. Le sol est superbe, heureusement. Les routes, on m’en avait prévenu, sont, paraît-il, magnifiques durant toute l’étendue de la Forêt-Noire. Suivant l’impression généralement ressentie dans les pays de montagne, plus je vais de l’avant plus les sommets se découvrant dans le lointain semblent s’élever. Maintenant le spectacle de cette forêt grandiose dont j’aperçois, des hauteurs où je me trouve, une formidable étendue, me plonge dans le ravissement.
Etait-ce donc, me dis-je, ce tableau merveilleux qui m’attirait, par un instinct secret, par une suggestion du beau, car si je ne suis pas sur le bon chemin et le rétrécissement de la route commence à me le faire croire, sans doute je n’eusse pas contemplé ce paysage des «Mille et une nuits».
Alors continuant mes réflexions, j’évoquai les souvenirs de mes lectures d’autrefois, lectures de romans dont les héros fabuleux accomplissaient leurs exploits dans ces monts fameux de la Forêt-Noire. C’est ici, me dis-je, en fixant mes regards ardents sur cette forêt titanique, le théâtre de ces héroïques légendes dont la littérature de l’Allemagne est remplie. Je le vois, je le contemple, je le touche. Et en quelles circonstances?
Où sont mes compagnons, pensai-je tout-à-coup, que doivent-ils dire? Quelle doit être leur inquiétude?
Tout est désert. Je continue ma marche en avant. La forêt, ai-je dit, se présentait à ma vue en gigantesque amphithéâtre; je m’avançais en suivant le flanc de l’une des chaînes vers le fond du demi-cercle ainsi formé par ce vaste massif montagneux. La route s’étant fort aplanie, il était évident que j’allais me heurter à ce fond noir qui se dressait d’une vertigineuse hauteur. Comment franchir cette muraille, pensai-je. Quelle côte, juste ciel! doit-il y avoir là. Si c’est ici la route royale de Paris à Vienne, je veux bien que tous les crabes de l’Atlantique me déchirent l’épiderme pendant plusieurs tours de cadran. Je m’enfonce de plus en plus dans cette forêt infernale, et je n’aperçois devant moi que de vertigineux sommets.
Mais je ne désespère pas. J’avance toujours: «Enfin, on m’a dit pourtant que j’étais sur la route de Kniébis. J’y parviendrai bien puisqu’on m’a fait comprendre que je n’avais qu’à continuer.»
Le chemin était vraiment magnifique comme sol; il était de la largeur d’un de nos chemins vicinaux. Je le suivais donc allègrement, me disant: tant que je puis rouler avec facilité, rien de perdu. Et je roulais avec une aisance d’autant plus grande que cette route était devenue à peu près plane et par endroits était en pente descendante. Elle se dirigeait vers la muraille sombre, comme une voie ferrée vers un tunnel.
Soudain, comme j’arrivais au pied de la chaîne en fer à cheval, un spectacle inattendu se présenta. La route s’arrêtait net. Et à sa place s’étalait, bien en rapport avec ce pays de légendes antiques, un chantier de rochers où, vrais fils des vieux Teutons, des ouvriers à taille d’hercule, travaillaient.
Je contemplai, stupéfait, l’aspect de ces lieux. A mon flanc gauche, se dressait la montagne; devant moi, le chantier de rochers et par delà le chantier un torrent qui se canalisait en un ruisseau assez large mais peu profond, qui coulait à ma droite. Au-dessus du torrent, un pont de bois. C’était ce pont misérable qui évidemment formait la suite de la route. Oh! ce pont formant la route de Paris-Vienne! Enfin, tout à fait à main droite, de l’autre côté du ruisseau, mais sans que le moindre pont en permît les approches, un chemin commençait, se dirigeant vers l’autre chaîne de montagnes. Le chemin que j’avais suivi se divisait donc en deux parties: la première devant moi continuait à travers les rochers par le petit pont de bois situé au-dessus du torrent; la seconde se trouvait de l’autre côté du ruisseau, à main droite, et allait se perdre dans la forêt.
En présence d’un pareil tableau: Impossible, me dis-je, oui, impossible que ma route soit celle de droite, puisque j’en suis séparé par un ruisseau torrentueux. Sans doute je pourrais, de rocher en rocher, arriver à franchir cette passe dangereuse, mais je ne suppose pas que le commun des mortels consente en général à se soumettre à cette émouvante acrobatie. Mon chemin véritable est en face, évidemment.
Notez que toutes ces réflexions furent faites en un clin d’œil, et que quelques secondes s’étaient à peine écoulées, lorsque, ces idées ayant roulé dans ma cervelle j’interrogeai l’un des ouvriers qui travaillaient au milieu des rochers. Ce ne fut pas une question, ce fut, comme à l’ordinaire, un glapissement germanico-chinois qui signifiait: Suis-je bien sur le chemin de Kniébis? Les travailleurs de la forêt me regardaient tous d’un air beaucoup plus surpris par mon langage étrange que par ma tenue de cycliste. La bicyclette, ils avaient déjà vu ça, c’était certain, mais à mon langage bizarre, oh! non, ils ne comprenaient rien. Ils continuaient à me considérer comme un enfant contemple un animal sorti brusquement de sa cachette et qu’il ne connaît pas encore. Ils semblaient dire: Enfin, que diable nous baragouinez-vous là?
Tout à coup l’un de ces hommes à l’aspect rude mais bon enfant, entendant le mot Kniébis, Kniébis, répété à plusieurs reprises et accompagné d’un geste significatif, finit par comprendre et répondit: Ya, ya, me désignant d’un geste, lui aussi, le petit pont de bois situé au-dessus du torrent.
Alors, je n’hésitai pas une seconde. Je m’emparai de ma machine et, marchant de rocher en rocher, je franchis le chantier pour aboutir à la passerelle étroite d’où l’on pouvait voir les eaux mousseuses de la cataracte se précipiter par le ruisseau dans la vallée.
Maintenant, le pont franchi, ce n’était plus une route, mais un sentier de chamois, longeant le flanc de la montagne rocheuse. Obligé d’aller à pied, inutile de le dire. Le sentier s’allongeait entre deux chaînons élevés et j’étais comme au fond d’un entonnoir d’où j’apercevais, fort au-dessus de moi, la voûte céleste d’un bleu foncé. Le sentier étroit, allait se rétrécissant toujours. Brusquement, il cessa, et mon chemin, qui déjà avait changé d’aspect, se transforma une seconde fois. Je me trouvai en présence d’un escalier de bois vermoulu.
Retourner en arrière? Non, je me suis trop avancé, il faut poursuivre. Je pris résolument ma légère bicyclette, ma chère petite compagne sur les épaules et je commençai l’ascension.
Je gravis lentement ces escaliers de bois, la machine sur mes épaules, non sans une certaine inquiétude, car j’entendais le torrent gronder au-dessous de moi, et pour avoir voulu me pencher au-dessus de la faible rampe de l’escalier, je fus pris d’un dangereux vertige. Je m’arrêtai une seconde pour reprendre haleine, la main gauche contre le rocher et la main droite soutenant la machine. Je relevai la tête. Une faible étendue de ciel bleu couronnait les arbres de la forêt, et perdu dans l’azur foncé, j’aperçus un aigle planant en spirales au-dessus de la montagne. Une seconde fois j’abaissai le regard vers le torrent: «Grand Dieu! me dis-je, pris d’un frémissement, si j’allais, saisi par le vertige, me fracasser le crâne dans ces rochers, que diraient-ils là-bas, dans mon cher pays de France, tous ceux qui suivent les péripéties de cette étrange expédition? Retrouverait-on jamais mon cadavre roulé par le torrent et que l’oiseau vorace, là-haut, semble épier?»
Je me disposais à continuer l’ascension quand je vis venir un habitant de ces lieux, sans doute. Il avait la physionomie intelligente et le regard vif; une mise de bon petit commerçant. Il ne parut pas très surpris de me rencontrer. Les progrès de la vélocipédie ont amené des cyclistes partout. Interrogé, il répondit, comme les autres, en me désignant d’un geste le sommet de la montagne. Il me fit comprendre que je n’en étais pas très éloigné.
Encore quelques instants et me voici à la dernière marche. Un tableau digne des rêves d’Abou-Hassan se découvrit à mes regards. C’était, encadré par les arbres de la forêt, un jardin d’une délicieuse fraîcheur. Des corbeilles d’où les fleurs débordaient s’étageaient sur la pente de la montagne. Je vis à la distance où j’étais, un entrelacement de géraniums, de pétunias, de jacinthes et de lauriers-roses, avec çà et là des rosiers de Bengale et au centre un bassin semé de nénuphars. Au fond du tableau, un vaste chalet à l’aspect régulier des maisons parisiennes. Je traversai ce féerique Eden, et je me retrouvai cette fois sur une route assez large et très montante. L’ascension continuait. Je dus aller à pied et parvins à un vaste carrefour d’où s’éloignaient six chemins en forme de soleil. J’y rencontrai un bûcheron et sa femme.
—Kniébis? demandai-je.
Le bûcheron fit un geste empreint d’une superbe indifférence et me montra l’un des chemins. Hélas! c’était bien fini. J’étais complètement égaré.
Le bûcheron voulut-il me tromper, ignorait-il lui-même la route véritable? Je ne sais, mais j’étais perdu, et bien perdu.
Le chemin qui m’était indiqué par l’habitant de la forêt descendait le flanc opposé de la montagne. Me voici maintenant sur ma machine qui a retrouvé ses ailes et roulant à une vertigineuse vitesse. Je vais trop vite même; parfois je suis obligé, par une manœuvre difficile, de retenir vigoureusement en faisant frein dans les cailloux pour ne pas emballer. Je fais ainsi plusieurs kilomètres tandis que de nouveaux panoramas de cette forêt immense se déroulent à ma vue. Il est midi; je meurs de soif et de faim. Au fond de la vallée, je rencontre au centre d’une large clairière, illuminée par le soleil à son zénith, une auberge. Un paysan travaille devant la porte.
«Je vais enfin éclaircir la situation, pensai-je; il faut que je sache où j’en suis. Dussé-je employer un quart d’heure à m’expliquer avec cet homme, j’arriverai bien à savoir où j’en suis.»
Alors, m’approchant du brave, je commence mon baragouin, accompagné de gestes désespérés. Une idée me vient, d’ailleurs. Je savais que la ville où nous devions nous rendre après cette damnée Kniébis était Frendenstadt. Alors, pour plus de clarté, je demande où se trouvent Kniébis et Frendenstadt, deux noms qui paraissent tout de suite éclairer le cerveau de mon interlocuteur, car il fait un geste de vif étonnement en me disant ce que je traduis ainsi: «Ah! mon pauvre monsieur, mais vous en êtes loin.» Et il me désigne l’autre flanc de la montagne par où je suis venu. Il faut rebrousser chemin. Et il est midi.
Ce coup violent m’enlève toute envie de manger mais non celle de boire. Je pénètre dans l’auberge où une ravissante jeune fille, fort surprise à l’aspect de l’étranger, me sert une chope de bière qu’en la circonstance présente, je trouve tellement exquise que jamais nectar servi aux dieux de l’Olympe ne pourrait être comparé à ce breuvage. Mais je suis pressé de partir. Je salue la jeune nymphe de ce lieu bienfaisant et reprends la route que je venais de descendre à toute vitesse.
Pendant cette montée faite en proie aux sentiments les plus divers, sentiments d’inquiétude surtout à cause du retard occasionné par cette singulière aventure, dont je n’entrevois pas encore la fin, je rencontre un brave homme, seul dans sa carriole et qui descend vers la vallée. A ma vue, il semble me reconnaître.
«Quoi, me dis-je, qu’est-ce qui se passe? Est-ce qu’au milieu de la Forêt-Noire, je me trouverais en pays de connaissance? Qu’est-ce qu’il a cet inconnu? Par la barbe du grand saint vélo, il me reconnaît, oui, sans aucun doute.»
L’homme à la carriole continuait ses gestes de vive surprise en me dévisageant.
Je m’approchai alors, et, moi aussi je le reconnus. C’était le noble étranger que j’avais croisé sur l’escalier de bois au-dessus du torrent, dans la montagne. Il semblait me dire: «Comment, malheureux, mais vous en êtes encore là? Oh! mais, vous vous êtes donc totalement trompé?»
Alors il s’efforça de me remettre dans la bonne voie en m’indiquant, avec sa montre, que j’en avais pour une heure et demie de chemin.
Une heure et demie de chemin, me dis-je! Délicieux, vraiment! Mes pauvres compagnons, dans quel état de mortelle inquiétude doivent-ils être? Voilà un record, certes, qui n’est pas ordinaire.
Je prends congé de mon hôte sympathique et, poursuivant la montée, je me retrouve au carrefour-soleil où le bûcheron m’avait si gaillardement trompé. Il n’y était plus, le damné compère. A sa place, un vieillard accompagné d’une fillette d’une dizaine d’années conduisait une charrette à bœufs.
Consulté sur le chemin de Kniébis, le nouveau personnage m’indiqua une autre des nombreuses voies qui s’éloignaient du carrefour en ajoutant une foule d’explications auxquelles, hélas! je ne pus absolument rien comprendre.
Le sol était bon, j’enfourchai de nouveau ma machine et je m’élançai en avant.
J’étais irrémédiablement perdu en pleine forêt; plus rien comme point de repère, nul poteau, nulle borne, nul être humain pour me renseigner sur ma route. La voie, toujours très véloçable, n’était plus réellement qu’un sentier, assez large il est vrai, mais pas assez cependant pour pouvoir prendre le nom même de chemin vicinal; c’était une sorte d’allée assez semblable à celles de nos jardins publics, je parle des plus étroites, de celles réservées aux seuls piétons. Un dôme épais d’un vert sombre la recouvrait. Certes, si l’inquiétude, qui allait maintenant jusqu’au tourment moral, si la soif redevenue ardente et la faim ne m’avaient en ce moment bouleversé, j’aurais pu me dire un heureux mortel en présence de spectacles naturels aussi beaux et qui eussent à eux seuls justifié un voyage comme le nôtre.
J’allai longtemps le long de cette allée ombreuse; les minutes semblaient des heures.
Soudain, une nouvelle clairière, avec croisement de sentiers, apparut. Une tente y avait été dressée et sur une sorte de banc de pierre assez mal équilibré deux hommes et une femme, assis, procédaient à un maigre repas. Leur aspect? celui de mendiants, comme nous en voyons dans nos campagnes françaises aux abords des villages.
Pas le moindre mouvement de leur part à la vue de ce cycliste étranger tombé brusquement au milieu de leur domaine. Je les interrogeai. Pas de réponse; un instant, ils me dévisagèrent, et ce fut tout.
J’aurais pu à coup sûr ressentir quelque crainte en présence de ces êtres à l’extérieur peu catholique, au milieu de cette forêt, et il est certain qu’ils eussent pu me faire disparaître de la scène du monde sans que nulle justice humaine songeât à leur demander compte de cette disparition; en effet, je m’assurai bien de la présence de mon revolver dans la poche de mon dolman, et à portée de ma main. Pourtant, je fis le geste sans conviction, car à vrai dire, je n’étais pas réellement inquiet sur les intentions des trois habitants de ces lieux solitaires à mon sujet.
Je me décidai à user, vis-à-vis d’eux, du procédé interrogatoire déjà employé avec les autres indigènes rencontrés depuis notre arrivée sur le sol étranger. Ils commencèrent par me considérer absolument comme une bête curieuse, moins curieuse sans doute par sa forme extérieure que par sa manière d’articuler des sons. Voyant que je n’obtenais pas plus de réponse que si je m’étais adressé à un tronc d’arbre de la forêt, je renouvelai ma pseudo-pantomime en accentuant les gestes et en augmentant l’intensité des sons émis par mon gosier teutonisant. Les trois personnages parurent avoir compris, car ils s’entre-regardèrent comme pour se consulter, mais en conservant toujours leur air de profonde indifférence, presque de mépris.
La consultation ne les avait pas beaucoup éclairés; pendant quelques secondes, et avant de me faire part du résultat de la délibération, ils s’interrogèrent encore du regard. Enfin l’un d’eux finit par m’indiquer l’un des deux sentiers vers lequel je partis aussitôt, en saluant mes hôtes singuliers.
Maintenant, je ne conserve plus aucun espoir de me retrouver à Kniébis, car à mesure que j’avance les chemins, les sentiers, se croisent et s’entre-croisent. Je prends l’énergique résolution de rouler droit devant moi, toujours droit, en me disant: «Quand toutes les divinités de ces bois sauvages me voudraient mal de mort, j’arriverai bien dans un lieu habité. Alors je me ferai définitivement éclairer sur ma route et au besoin je paierai un guide pour me tirer de ce mauvais pas. En avant.»
Et je roulai à toute vitesse. Combien de kilomètres ai-je parcourus, je l’ignore. Mais en proie à la faim la plus ardente,—il était une heure et demie, et j’étais égaré dans cette forêt depuis neuf heures et quart du matin,—aux tourments les plus vifs sur les résultats de mon voyage, je roulais avec la rage du désespoir et sans plus me préoccuper des bifurcations rencontrées tantôt à droite, tantôt à gauche.
Soudain, un vrai coup de théâtre se produisit.
Ayant roulé toujours devant moi, dans la direction que l’on m’avait indiquée comme étant celle de Kniébis, je me demandais à quelle distance je pouvais bien être de mon point de départ, lorsque tout à coup, un spectacle inattendu s’offrit à mes yeux, spectacle qui provoqua chez moi évidemment la même sensation que durent ressentir ceux qui, croyant la terre plate et allant toujours devant eux, se sont brusquement retrouvés à leur point de départ. La route que je suivais brusquement s’arrêta net, coupée par un ruisseau, et de l’autre côté du ruisseau m’apparut le chantier de rochers où les ouvriers à la taille d’hercule continuaient leurs travaux. Ainsi, je revenais par cette route que j’avais aperçue en arrivant d’Oppenau, en même temps que le petit pont de bois bâti sur le torrent, et que je n’avais pas voulu prendre en me disant: «Il est impossible que l’on oblige le commun des mortels à franchir ce cours d’eau pour se retrouver sur la route.»
On juge si, en présence de ce tableau, j’éprouvai, moi, une minute d’hésitation. Je m’emparai de ma machine et m’élançai dans le ruisseau, où de rocher en rocher, jetant devant moi ma pauvre et fidèle Gladiator, afin de ne pas m’inonder, me heurtant, trébuchant, m’écorchant, je pus sortir enfin de cette magnifique mais infernale partie de la forêt. Reprenant alors la route déjà parcourue et que je connaissais maintenant, je roulai à une vitesse folle vers mon point de départ, vers cette ville d’Oppenau où s’était produite la malheureuse séparation d’avec mes braves camarades, et où j’arrivai à deux heures et demie de l’après-midi.
X
KNIÉBIS, LA VILLE MYSTÉRIEUSE
Quand je me retrouvai dans la ville d’Oppenau, j’éprouvai un soulagement facile à comprendre, mais mon énervement n’en resta pas moins très vif à cause du désir ardent que je ressentais de m’élancer bien vite à la suite de mes compagnons et de tâcher de regagner, dans la mesure du possible, le temps perdu.
J’entrai donc dans le premier hôtel venu; mais hélas! comment me faire servir promptement dans un lieu où il m’était impossible de me faire comprendre, et où je ne pouvais saisir un mot de ce que la patronne de l’établissement me disait? Car j’étais absolument seul dans la modeste salle où je m’étais présenté, une salle de café plutôt que d’hôtel, et la patronne était seule aussi, ce qui s’explique parfaitement vu l’heure singulière à laquelle je me faisais servir à déjeuner. J’étais en proie à une agitation fébrile, et c’était chez moi un effroyable salmigondis de gestes, de signes, de mouvements épileptiques et de sons inarticulés.
L’excellente dame que le hasard mit ainsi en rapport avec moi était pleine de bonne volonté et, en réalité, elle ne fut pas longue à comprendre l’objet de mes désirs, car dans tous les pays du monde, il n’est nul besoin de gestes compliqués pour exprimer que l’on aspire à satisfaire son appétit, tant au point de vue de la faim que de la soif. Mais c’est quand je voulais lui expliquer la situation où je me trouvais et combien j’avais peu de temps à consacrer à la réfection de mon estomac, que la difficulté était insurmontable. Mes mouvements épileptiques ne lui disaient rien. Enfin je fus servi.
Pendant mon déjeuner précipité, un client arriva. Il ne comprenait toujours pas le français; pourtant j’arrivai assez vite à le mettre au courant de la situation, et lui-même parvint à me faire comprendre, détail que je ne sus qu’à ce moment, que trois routes conduisaient d’Oppenau à Kniébis, et que si je voulais prendre la plus longue et la meilleure, je devais prendre celle qui se trouve à l’entrée de la ville et dont j’ai parlé au début du chapitre précédent.
Je profitai également de ma présence dans l’hôtel pour donner de mes nouvelles à tous ceux qui n’allaient pas tarder à apprendre ma mésaventure.
Je pensai bien à envoyer un télégramme à Suberbie, car à mes compagnons, il n’y fallait pas songer. Où étaient-ils? à quel hôtel descendraient-ils? Mais, hélas! à Suberbie lui-même je ne pouvais rien dire. Par un oubli incompréhensible nous nous étions séparés à Strasbourg sans nous donner le nom de l’hôtel où il devait descendre à la fin de l’étape.
Alors je me tins le raisonnement suivant que la suite des événements devait pleinement justifier: «Suberbie et mes compagnons continueront, malgré mon absence, à envoyer des télégrammes au journal le Vélo. De mon côté, je vais télégraphier au Vélo où je suis et ainsi ce journal, sachant la position respective de chacun de nous, servira d’intermédiaire et pourra renseigner Suberbie; c’est ce qui arriva.
J’envoyai aussi un télégramme à ma famille qui se trouvait à Marseille, afin que lorsque les journaux raconteraient ma perte dans la Forêt, elle fût déjà au courant de l’heureuse issue de l’aventure. C’est également ce qui arriva, de point en point, sans quoi on juge de l’inquiétude où elle eût pu se trouver, malgré le caractère un peu drôlatique de l’histoire; mais c’est un point sur lequel une mère ne saurait s’arrêter en présence du moindre danger possible pour l’un des siens.
Toutes ces opérations terminées, je pris congé de mon aimable hôtesse et je quittai définitivement cette fois la ville d’Oppenau, non sans avoir pris la précaution de me faire conduire par un jeune garçon du pays sur la route même qui m’était indiquée. Il était trois heures et demie environ. La route était belle et le temps toujours magnifique. Je pus donc calmer mon système nerveux en pédalant à toute vitesse vers Kniébis. J’avais encore une fois à franchir la montagne à travers la forêt, mais je n’avais plus aucun doute sur le chemin à suivre, d’autant que ma route était d’une largeur rappelant les plus superbes de nos routes nationales françaises. Longtemps je pus rouler sur ma machine, car la pente était faible encore; mais elle ne tarda pas à s’accentuer et force me fut d’aller à pied.
Cette fois plus de variations dans l’inclinaison du terrain: c’était une côte de douze kilomètres que je dus faire à pied, sans que le moindre adoucissement de la pente me permît même un repos de quelques instants sur ma bicyclette et par suite une accélération du mouvement.
Jamais, je crois, marche ne me fut plus pénible. Pas de préoccupations de route, heureusement, mais obligé d’aller avec une énervante lenteur pendant deux heures et demie qui me parurent des siècles, quel énervement!
De temps à autre un passant, un bûcheron, un cantonnier rencontréssur mon chemin m’annonçaient les kilomètresqu’il me restait à faire pour parvenir au sommet de la montagne. Hélas! jamais ce sommet n’arrivait. Ma situation était à ce moment douloureusement compliquée d’une souffrance de l’estomac, causée par le retard apporté à mon déjeuner à la suite de mes mésaventures. J’en étais à me dire: «Arriverai-je jamais au sommet de cette montagne que je voue de toute mon âme aux dieux infernaux? Fatale montagne, forêt méphistophélique, cause de tout le mal. Et cette ville maudite, cette ville de Kniébis, je n’y parviendrai donc pas? Je la croyais à vingt kilomètres d’Oppenau, nous devions y arriver à dix heures ce matin; il est quatre heures de l’après-midi et je n’y suis pas encore. J’ai tourné autour d’elle, là-bas, dans ce labyrinthe inextricable; oui, j’ai dû l’approcher, à quelques centaines de mètres peut-être, qui sait? et je n’ai pu l’atteindre. Quel esprit animé de toutes les haines des anges déchus a donc juré de dérober à ma vue cette ville damnée?»
Et je montais toujours, en proie à ces réflexions bizarres, traînant la jambe et poussant ma petite Gladiator. Ainsi que dans les Vosges, la route montait en lacets; il y en avait toujours.
Le murmure d’une source attira mon attention; je m’arrêtai, bus à longs traits, m’inondai le visage et les mains. Ce fut une résurrection, mais il fallait monter sans fin, monter encore, monter toujours. Une charrette passa, descendant la montagne. J’étais en proie à des sentiments si affreusement pénibles, à un malaise physique si insupportable qu’un instant, la pensée me vint de demander au charretier la permission de me jeter dans sa charrette pour retourner encore une fois vers Oppenau. «Mais non, mais non, me dis-je, dans un moment de réaction, cette marche endiablée aura une fin. Du courage! Par la barbe des sapeurs de la Grande Armée, qui jadis franchirent cette forêt obscure, je parviendrai au sommet et à cette ville de Kniébis, où le diable en personne doit habiter, c’est certain.»
Je montais à pas lents. Un cantonnier m’assura que j’en avais encore pour cinq kilomètres. Hélas! la côte se déroulait toujours, tandis que le soleil s’abaissait à l’horizon.
J’étais bien sur la route de Kniébis, nul doute à ce sujet; un dernier cantonnier, rencontré au moment où la voie s’aplanissant m’annonçait enfin que j’arrivais au sommet de la montagne, me le déclara très clairement. Même, ce qui acheva de rendre à mon âme affaissée toute son ardeur, une borne kilométrique m’apparut, sur laquelle, pour la première fois depuis ma séparation d’avec mes compagnons de route, se détacha en lettres magnifiques, oh! combien magnifiques elles me semblèrent, ce mot: Kniébis.
Je m’élançai, ressuscité, en proie à une folle ardeur, sur ma frémissante machine; en quelques coups de pédale, j’arrivai au centre d’une immense clairière en forme d’esplanade où s’élevait un vaste bâtiment de gardes forestiers, sans doute. J’étais bien au sommet. En effet, au delà de l’esplanade, devant moi, j’aperçus la route qui commençait à suivre une pente descendante. Je m’y élançai aussitôt, les mains placées au milieu du guidon, au sommet de la direction, dans une position analogue à celle du jockey au moment où le cheval va prendre son élan.
J’ai dit, je crois, qu’après Kniébis la ville que j’avais à traverser se nommait Frendenstadt. Or voici ce qui arriva, événement fort explicable sans doute, mais qui après tout ce que j’ai rapporté dut, tous le comprendront, me paraître absolument extraordinaire et sembla justifier toutes mes imprécations sur cette ville de Kniébis que j’accusai d’être la ville du diable.
Je m’élançai donc vers la route descendante que j’avais aperçue, la seule existante, du reste, et qui faisait suite à celle par où j’étais arrivé; une nouvelle borne kilométrique m’apparut portant le nom de Kniébis à un kilomètre.
«Cette fois, pensai-je, ce séjour infernal, je le tiens.»
Je continuai ma route à grande vitesse. J’allai quelque temps ainsi, je traversai une nouvelle clairière où se produisit un petit événement que je rapporterai tout à l’heure, puis une nouvelle borne m’apparut. Cette fois, la borne kilométrique portait «Frendenstadt» à dix kilomètres.
«Pour le coup, me dis-je, c’est trop fort. Ainsi Kniébis est passé, et je n’ai rien aperçu. Quand je disais qu’un génie malfaisant voulait dérober cette ville à ma vue!»
Et je poursuivis ma route sans avoir vu cette ville mystérieuse. Mais, comme si le diabolique devait remplir cette partie de mon voyage, en réfléchissant, je calculai, d’après les bornes kilométriques, que la position de Kniébis avait dû être juste à l’endroit de la clairière où s’était déroulé le petit événement auquel j’ai fait allusion, et que le chapitre suivant va faire connaître. Sans doute un chemin de traverse partant de là devait conduire à Kniébis qu’un simple rideau d’arbres cachait, je le suppose, à mes regards.
XI
LE BARBET DU DOCTEUR FAUST OU LA MORT DE MÉPHISTO
Lorsqu’un homme a subi une foule de mécomptes, qu’il s’est vu contrarié par un mauvais sort acharné à le poursuivre, et que soudain il voit arriver la fin de ses ennuis, il se produit en lui une détente immense qui transforme son être, mais il lui reste comme une sorte de rancune contre la destinée, oh! une rancune de peu de durée, il est vrai, mais à laquelle il faut toutefois laisser le temps de se dissiper, sans quoi l’homme la dissipera lui-même en exerçant sa vengeance contre celui, celle ou ceux qu’il croira les auteurs de ses maux.
Dans les mésaventures successives qui avaient traversé mon odyssée depuis mon entrée en Allemagne, ne m’étais-je pas pris à invectiver un prétendu mauvais génie accroché à moi comme à sa proie? Dans les tourments de l’âme, on est si aisément disposé à personnifier le sort adverse, en se le représentant comme un ennemi personnel! Il semble qu’ainsi on puisse se mieux soulager en le prenant directement à partie comme on le ferait avec une créature vivante, ou en tirer, le cas échéant, plus sûrement vengeance.
Tel était donc mon état d’esprit au moment où, arrivant à la crête de la montagne, je compris que mes démêlés avec la Forêt allaient finir; et, quand je commençai à descendre, j’achevais mentalement de lancer à mon ennemi inconnu mes dernières invectives.
Tout à coup, juste au moment où je débouchai dans la clairière où la mystérieuse Kniébis devait se trouver, suivant l’idée que je m’étais faite de sa position, et comme si les pensées dont j’étais plein devaient recevoir leur justification, tout à coup, dis-je, apparut devant moi une créature que ma colère devait naturellement me prédisposer à considérer comme l’incarnation de mon mauvais génie.
Sans doute, dans cette patrie du grand poète Gœthe, l’animal qui, sortant d’un fourré, se dressa devant moi, dut m’apparaître comme le barbet dans le cabinet du docteur Faust, barbet qui n’était autre que Méphistophélès; le diable en personne.
Ce chien malencontreux tombé juste sur ma route dans un pareil moment! Quel sort fâcheux! J’ai dit déjà que la race canine était l’ennemie née des cyclistes. Un représentant de cette race est déjà mal venu quand on voyage à bicyclette. Que dire de celui-ci dans une semblable occurrence?
Dès que je l’aperçus, ce fut une explosion: «Ah! le voilà, m’écriai-je, le génie infernal qui en veut à ma personne; mais c’est lui, c’est le diable en chair et en os! Et voyez c’est un barbet; par tous les chiens de cette forêt ténébreuse, est-ce qu’il va m’apparaître, comme à l’amant de Marguerite, sous les traits de Méphisto? Oui, c’est lui, la cause de tous mes maux. Approche, approche, bête digne de tous les supplices inventés par la fertile imagination du poète florentin, je t’attends.»
Mais le nouveau Méphisto n’avait nul besoin de mon appel pour accourir vers moi. A vrai dire le prétendu «satanisme» de ce malheureux chien ne pouvait naturellement suffire à me le faire considérer comme un ennemi, et bien que son seul caractère de chien aboyant eût été un motif autrement sérieux de m’exciter contre lui, je n’eusse cependant pas encore cédé à l’envie de le traiter en ennemi dangereux, si par son attitude il n’eût justifié ma résolution.
Il s’élança vers moi, dis-je, et s’acharnant après mon innocente personne, il ne voulut pas me lâcher, il semblait furieux.
Je l’ai dit, ce chien tombait tout à fait mal. Vraiment on eût dit qu’il tenait à justifier mes imprécations et que, possédé du diable, il voulait arrêter sa proie prête à lui échapper.
Alors, après avoir essayé vainement de l’éloigner, je signai son arrêt de mort.
«Qui que tu sois, pensai-je, en entendant les aboiements enragés du barbet méphistophélique, un mauvais génie de cette mystérieuse forêt, un bandit dont le dieu de la métempsycose cache sous tes traits l’âme damnée, ou le diable en personne, qui que tu sois, dis-je, chien, femme ou démon, tu vas mourir.»
Et ce disant, je me saisis de mon revolver, arme dont je ne me sépare jamais, surtout dans des expéditions lointaines. Je m’assurai qu’il était chargé.
Pour bien frapper un chien lancé à votre poursuite quand vous êtes à bicyclette, il faut qu’il coure à votre droite, surtout pour ceux qui, comme moi, tiennent plus aisément leur guidon de la main gauche. Ayant le revolver à droite, l’animal courant du même côté se trouve à bout portant. Justement il courait sur ma gauche.
J’attendis un instant pour voir s’il changerait de côté, attente dont j’eusse pu me dispenser, que je donnai à mon ennemi comme dernière minute de grâce, et que je signale enfin aux nombreux amis de ce gardien fidèle de l’homme, pour leur montrer que je ne me laissai pas entraîner par une cruauté irréfléchie.
Mais mon ennemi s’acharnait; il accompagnait ses aboiements d’un grognement de rage en essayant d’approcher de ma jambe sa gueule aux crocs aigus. Maintenant toute espèce d’animosité antidiabolique était tombée; je ne vis plus près de moi qu’un chien stupide qui risquait d’occasionner pour moi une chute dangereuse, ce qui eût été un joli couronnement de mon aventure dans la Montagne Noire, et je n’hésitai pas à me servir de mon arme.
L’infortuné barbet persistait à courir à ma gauche. Je fis donc avec le bras un arc sur le devant de ma poitrine, et j’attendis une seconde afin de viser juste et de ne pas être moi-même victime de ma maladresse. Il y eut aussi dans ce dernier instant d’attente comme un suprême sentiment de pitié pour ce chien qui allait être sacrifié aux mânes de la vengeance. «Peut-être, me dis-je, va-t-il «sentir» l’arme et va-t-il s’enfuir.» Non! il était vissé à ma poursuite comme la queue d’un dromadaire l’est à celle de cet animal.
Je pressai la détente et la forêt silencieuse brusquement retentit du coup de feu.
Le chien avait été touché et bien touché, car un long gémissement suivit la détonation.
Bien qu’à ce moment mon allure, qui n’avait jamais cessé d’être rapide durant cette scène, tant à cause de l’inclinaison du terrain que du désir d’échapper aux crocs de mon ennemi, le fût encore davantage aussitôt après le coup de feu, je me retournai complètement pour voir ce qu’il allait advenir de mon exécution.
L’infortuné barbet s’était, en gémissant, arrêté net, puis, faisant demi-tour sur sa gauche, il s’était dirigé vers la forêt, mais il avait laissé sur la route une traînée de sang. Je commençai à regretter mon action un peu vive, mais il semblait que toutes les circonstances et la fatalité même m’eussent amené à cette regrettable extrémité.
Je suivis encore un instant du regard la trace de ce chien qui s’était présenté à moi comme une évocation de tous les mauvais esprits de la montagne; je le vis, tandis qu’il poussait encore quelques faibles gémissements, s’enfoncer dans le bois en ralentissant son allure chancelante.
Tel est l’événement, tragique, on le voit, qui eut pour principal théâtre la vaste clairière près laquelle Kniébis devait se trouver, et qui contribua sans doute à m’empêcher d’apercevoir les approches de cette ville située, je l’ai dit, au sein de la forêt.