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Adrienne Lecouvreur

Chapter 19: SCÈNE IX
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About This Book

A five-act historical stage drama traces the rise and turbulent career of a celebrated theatrical performer whose talent provokes admiration, rivalry, and scandal. The action alternates intimate backstage moments with public scenes in salons and courts, contrasting artistic integrity with social ambition. Themes of reputation, rivalry, romantic entanglement, and the cost of fame are developed through realistic dialogue and staged confrontations. The work builds toward a morally charged climax that emphasizes the fragility of public image and the consequences of passion.

Paraissez Navarrois, Maures et Castillans,
Et tout ce que l’Espagne a produit de vaillants!

Mais aux cris de la foule, le guet arrivait de tous côtés... Nos adversaires, honteux de leur nombre et redoutant les flambeaux, disparaissaient l’un après l’autre du champ de bataille...

Et le combat finit faute de combattants!

MICHONNET, vivement

Et tu l’as revu?

ADRIENNE

Dès le lendemain!... Pouvais-je l’empêcher de se présenter chez moi, de venir s’informer de mes nouvelles, surtout quand il m’eût avoué que lui, étranger, simple officier, n’avait de fortune, de titres, de nom même à attendre que de son courage... Voilà ce qui le rendait si redoutable pour moi!... Riche et puissant, peu m’importait; mais pauvre, mais malheureux, mais ne rêvant, comme moi, que l’amour et la gloire, comment lui résister?

MICHONNET

O ciel!

ADRIENNE

Parti, depuis trois mois, pour chercher fortune avec le jeune comte de Saxe, fils du roi de Pologne, son compatriote, il est revenu ce matin, et sa première visite a été pour moi; mais son général, mais le ministre, qui l’attendaient à Versailles, ont abrégé encore le peu d’instants qu’il me donnait; aussi ce soir, il me l’a promis, il viendra ici au théâtre!...

MICHONNET

Il viendra!

ADRIENNE

Me voir jouer Roxane!

MICHONNET, vivement

Ah! mon Dieu! et dans quel état te voilà! Ce trouble... cette émotion... tu ne pourras rien détailler... rien calculer!

ADRIENNE

Qu’importe!

MICHONNET

Ce qu’il importe?... c’est qu’aujourd’hui, pour la première fois, tu joues ce rôle avec la Duclos!

ADRIENNE, sans l’écouter

Soyez tranquille!...

MICHONNET

Je ne le suis pas! Il faut du calme et du sang-froid, même dans l’inspiration. La Duclos se possédera... elle profitera de ses avantages... tandis que toi... tu ne verras que lui...

ADRIENNE, avec passion

C’est vrai!... et si dans la salle mon œil le découvre...

MICHONNET, avec désespoir

Tu es perdue!... Ne t’occupe que de ton rôle... L’amour passe, mais un beau rôle, une belle création, un triomphe éclatant, cela reste toujours! (D’un air suppliant.) Voyons! est-ce qu’il ne t’est pas possible de ne pas penser à lui?

ADRIENNE

Hélas! non!

MICHONNET

Pour ce soir du moins! Adrienne, mon enfant, sois magnifique! je t’en supplie, sois magnifique; si ce n’est pas pour moi, eh bien! que ce soit dans l’intérêt même de cette folle passion! L’amour des hommes ne vit que d’amour-propre!... et si la Duclos l’emportait sur toi... si tu n’étais pas la plus belle!...

ADRIENNE, poussant un cri

Je le serai!

MICHONNET, avec reconnaissance

Merci!

ADRIENNE, avec émotion et lui tendant la main

C’est plutôt à moi de vous remercier, mon excellent ami!...

MICHONNET, à part

Dis plutôt: imbécile de Michonnet! (Prêt à s’en aller, revenant sur ses pas.) Il y a un endroit que tu négliges toujours:

N’aurais-je tout tenté que pour une rivale!...

Vois-tu, Adrienne... cette pauvre femme! ce qui excite encore plus son dépit, c’est que c’est justement pour une rivale que... tu sais... et alors... elle éprouve... là... elle se dit... Je ne peux pas bien rendre l’expression... mais tu me comprends.

ADRIENNE, déclamant

N’aurais-je tout tenté que pour une rivale!

MICHONNET, avec joie

C’est cela!

ADRIENNE

Ne craignez rien!... Mais vous... ce que vous vouliez me dire... tout à l’heure... de vos idées de mariage?

MICHONNET, vivement

Non, c’est inutile, ce n’est plus le moment... Je te laisse étudier. (A part.) Allons, j’ai beau faire, je ne peux pas sortir de mon emploi de confident... Et l’héritage de mon oncle, et mes projets... (Essuyant une larme.) Ne pensons plus à rien... à rien au monde!... (Il fait quelques pas pour sortir par la porte à gauche et revient près d’Adrienne qui vient de traverser le théâtre et repasse à droite.) Bois une gorgée d’eau en entrant en scène, et surtout n’oublie pas... tu sais... ton... enfin comme tu as dit!...

(Il sort.)

SCÈNE V

Maurice, entrant par la porte à droite et s’avançant au milieu du théâtre; Adrienne, à droite, debout, étudiant et lui tournant le dos

ADRIENNE, à droite, étudiant

Mes brigues, mes complots... ma trahison fatale...
N’aurais-je tout tenté que pour une rivale!...
Que pour une rivale!...

MAURICE, se tournant du côté des bustes et des portraits qu’il regarde

C’est beau, le foyer de la Comédie-Française... beau de gloire et de souvenirs... Rien qu’en traversant ces longs corridors, où semblent errer tant d’ombres illustres... on sent là comme un certain respect, surtout quand on y vient, comme moi, pour la première fois... Aussi, je l’espère, personne ne m’y connaît... pas même Adrienne... le mystère est le dernier égard que je doive à madame de Bouillon.

ADRIENNE, levant les yeux et l’apercevant

Maurice!

MAURICE

Adrienne!

ADRIENNE

Vous! ici!

MAURICE

J’étais arrivé le premier, ou peu s’en faut, pour ne rien perdre de vous!

ADRIENNE

Miséricorde! on vous aura pris pour un clerc de procureur!

MAURICE

Soit! ceux-là s’y connaissent aussi bien que d’autres; car, au nom seul d’Adrienne, ils tressaillent et crient: Bravo! Mais la toile s’était levée, je ne voyais que le grand vizir et son confident.

ADRIENNE

Patience!

MAURICE

Je n’en ai pas quand je suis si près et si loin de vous... J’ai aperçu une petite porte par laquelle venait de passer une façon de gentilhomme... Puisqu’il entrait, j’en pouvais faire autant... «On ne passe pas! Que demandez-vous?—Mademoiselle Lecouvreur... J’ai à lui parler... Elle m’attend...»

ADRIENNE

Imprudent!... me compromettre!

MAURICE

En quoi? Parce qu’on n’est pas gentilhomme de la chambre, on n’a pas le droit de vous admirer de près... Il faut, à l’écart, dans un coin de la salle, frémir ou sangloter, sans vous remercier de ce cœur que vous avez fait battre ou de cette tête que vous avez exaltée... Il aurait fallu attendre jusqu’à ce soir pour vous dire: Adrienne, je t’aime!

ADRIENNE, mettant un doigt sur sa bouche

Silence! (Lui montrant son costume.) Roxane va vous entendre! Mais avant que je vous renvoie, dites-moi bien vite, car à peine ce matin ai-je pu vous entrevoir... Avez-vous fait de bien belles actions?... me rapportez-vous quelque beau trait bien héroïque?

MAURICE

Ah! s’il n’avait tenu qu’à moi!...

ADRIENNE

Vous êtes trop difficile! Votre jeune général, le comte de Saxe, dont on dit tant de bien, et que je voudrais bien voir, est-il satisfait de vous, monsieur?

MAURICE

Oh! le comte de Saxe est plus difficile encore que moi... Mais enfin je ne l’ai pas quitté et j’ai été blessé!

ADRIENNE

Près de lui?

MAURICE

Très-près.

ADRIENNE

C’est bien! l’idée seule de vous savoir blessé me fait frémir, et cependant il me semble qu’en suivant les périls, vous suivez votre route; que les chemins qui s’élèvent sont les vôtres!... Je vous ai déjà vu l’épée à la main, et quand je vous écoute, quand vous me racontez, en riant, quelqu’une de vos actions de guerre... ne vous moquez pas de mes présages... je devine en vous un grand homme, un héros!

MAURICE

Enfant!

ADRIENNE

Oh! je m’y connais! je vis au milieu des héros de tous les pays, moi! Eh bien! vous avez dans l’accent, dans le coup d’œil, je ne sais quoi qui sent son Rodrigue et son Nicomède... aussi, vous arriverez!

MAURICE

Vous croyez?

ADRIENNE

Vous arriverez!... je saurai bien t’y forcer.

MAURICE

Comment?

ADRIENNE

Je vous vanterai tant le comte de Saxe, votre jeune compatriote, dont toutes ces dames raffolent, qu’il faudra que vous l’égaliez, ne fût-ce que par jalousie!

MAURICE, souriant

Je n’ai pas idée que je sois jamais jaloux de lui!

ADRIENNE

Présomptueux!... Mais avez-vous vu le ministre?

MAURICE

Pas encore, mais je vais lui écrire.

ADRIENNE

Oh! non, n’écrivez pas!

MAURICE

Pourquoi?

ADRIENNE

Parce que, vous savez... l’orthographe...

MAURICE

Eh bien?

ADRIENNE

Eh bien! la première lettre de vous que j’ai reçue était bien chaleureuse, bien tendre, et elle m’a touchée profondément, mais en même temps elle m’a fait rire aux larmes... une orthographe d’une invention!

MAURICE

Qu’importe? je ne veux pas être de l’Académie.

ADRIENNE

Ce n’est pas cela qui vous en empêcherait. Mais vous savez bien que je me suis chargée de faire votre éducation, mon Sarmate, de vous polir l’esprit...

MAURICE

Et moi, je n’ai point oublié mes promesses! que de fois, là-bas, j’ai appris des scènes de Corneille!

ADRIENNE, avec admiration

Vous pensiez à Corneille?

MAURICE

Non pas à lui, mais à vous, qui l’interprétez si bien!

ADRIENNE

Et ce petit exemplaire de La Fontaine, que je vous avais donné en partant?

MAURICE

Il ne m’a jamais quitté... il était là, toujours là... à telles enseignes qu’il m’a sauvé d’une balle dont il a gardé l’empreinte... voyez plutôt!

ADRIENNE

Et vous l’avez lu?

MAURICE

Ma foi, non!

ADRIENNE

Pas même la fable des Deux pigeons, que je vous avais recommandée?

MAURICE

C’est vrai... mais, pardonnez-moi, ce n’est qu’une fable.

ADRIENNE, d’un air de reproche

Une fable! vous ne voyez là qu’une fable!

(Récitant.)

Deux pigeons s’aimaient... (Avec expression.) d’amour tendre...

MAURICE

Comme nous!

ADRIENNE

L’un d’eux, s’ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays!

MAURICE

Comme moi!

ADRIENNE

L’autre lui dit: Qu’allez-vous faire?
Voulez-vous quitter votre frère?
L’absence est le plus grand des maux!

Non pas pour vous, cruel!...

MAURICE

Est-ce qu’il y a cela?

ADRIENNE, continuant

... Hélas! dirai-je, il pleut!
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon souper, bon gîte, et le reste?

MAURICE, vivement

Le reste! ah! après? après?

ADRIENNE, souriant

Après? (Avec finesse.) Ah! cela vous intéresse donc, monsieur? et si je vous disais les malheurs de celui qui s’éloigne... et plus encore, ingrat, les tourments de celui qui reste...

(Vivement.)

Non, non!

Voilà nos gens rejoints; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines!
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau,
Tenez-vous lieu de tout... comptez pour rien le reste!

MAURICE

Ah! quand c’est vous qui lisez, quelle différence! c’est bien mieux que La Fontaine!

ADRIENNE

Impie!

MAURICE

A votre voix, mon cœur s’ouvre, mon intelligence s’élève, tout me devient facile!

ADRIENNE, souriant

Tout!... même l’orthographe!

MAURICE

A quand ma première leçon?

ADRIENNE

Ce soir, après le spectacle, venez me chercher... Voici mon entrée.

MAURICE

Adieu!

ADRIENNE

Vous allez dans la salle?... (Vivement.) Vous m’écouterez... (Avec tendresse.) Tu me regarderas?

MAURICE

Aux premières, à droite.

ADRIENNE

Que je vous voie bien! que je vous adresse tous mes vers! je tâcherai d’être belle! oh! oui, je serai belle!

(Elle sort par la première porte à gauche.)

MAURICE, sortant par la droite

A ce soir!

SCÈNE VI

Mlle Jouvenot, le Prince sortant par la seconde porte à gauche

LE PRINCE, avec agitation

Merci, mademoiselle, merci, je n’oublierai jamais le service que vous m’avez rendu!...

MLLE JOUVENOT

C’était donc vrai?

LE PRINCE, avec humeur

Que trop!...

MLLE JOUVENOT, riant

Voyez le hasard! enchantée de vous avoir été agréable!

LE PRINCE

Ah! vous appelez cela agréable!... (Avec colère.) Eh bien! oui!... car je ne désirais qu’une occasion de rompre avec elle.

MLLE JOUVENOT

Il fallait donc le dire!... si j’avais su plus tôt que cela vous fît plaisir!...

LE PRINCE, avec impatience

Eh! mademoiselle!

SCÈNE VII

Mlle Jouvenot va s’asseoir devant la cheminée du fond et se chauffe les pieds; le Prince, l’Abbé, entrant vivement par la seconde porte à droite et se retournant avec agitation

LE PRINCE, courant à lui

Ah! c’est toi, l’abbé!... (S’efforçant de rire.) Viens donc recevoir mes consolations... ou plutôt me prodiguer les tiennes.

L’ABBÉ

Comment cela?

LE PRINCE

L’aventure la plus piquante pour nous deux...

L’ABBÉ, à part

Est-ce qu’il s’agit de sa femme?

LE PRINCE

Pour toi, d’abord... tu sais notre pari de tantôt, ces deux cents louis... au sujet du comte de Saxe.

L’ABBÉ, vivement

Le comte de Saxe... je viens de me rencontrer nez à nez avec lui... comme il sortait de ce foyer... il y vient donc?

LE PRINCE, vivement

Preuve de plus!... et j’aurais, parbleu, bien voulu le voir.

L’ABBÉ

Nous le trouverons au numéro trois des premières loges.

LE PRINCE

A merveille! il s’agissait de découvrir sa passion régnante...

L’ABBÉ

Oui, vraiment...

LE PRINCE

Je n’ai pas été loin pour cela... (Montrant Mlle Jouvenot.) Tout m’a si bien secondé qu’il ne te reste plus, mon cher, qu’à t’exécuter.

L’ABBÉ

Sur le vu des preuves...

LE PRINCE

C’est bien ainsi que je l’entends... lis d’abord et dis-moi ton avis sur ce billet d’invitation... tiens... (Le lui donnant.) Il n’est pas long, mais clair et précis!...

L’ABBÉ, lisant

«Pour des motifs politiques que vous connaissez mieux que personne, on désire vous entretenir ce soir à dix heures, dans le plus rigoureux tête-à-tête, en ma petite maison de la Grange-Batelière, que j’ai fait dernièrement meubler. Amour et discrétion!»—Signé: «Constance»!

LE PRINCE, avec colère

La signature de la perfide Duclos.

L’ABBÉ, avec étonnement

Constance!

LE PRINCE, avec impatience

Eh oui: vraiment! le nom ne fait rien à la chose!... Je tiens ce billet de Pénélope, sa femme de chambre.

L’ABBÉ

Qui vous l’a remis?

LE PRINCE

Ou plutôt vendu à un taux d’autant plus exorbitant...

L’ABBÉ

Qu’ici ces valeurs-là ne sont pas rares!

LE PRINCE, qui pendant ce temps a remonté le théâtre, parlant à un domestique

Ce billet au numéro trois des premières, sans dire de quelle part. (Revenant près de l’abbé.) Et maintenant, mon cher abbé, j’ose compter sur toi!...

L’ABBÉ

Et pourquoi?

LE PRINCE

Pour te rendre témoin d’un éclat que je me dois à moi-même; je veux d’abord ce soir tout briser chez elle.

L’ABBÉ

C’est du plus mauvais goût pour un abbé et un savant!

LE PRINCE

Quand la science est trahie!...

L’ABBÉ

La science doit savoir se taire!... Le bruit est permis au comte de Saxe... à un soldat, mais à vous, presque parent de la reine... à vous, un homme marié, ce serait un scandale...

LE PRINCE

On saura toujours l’anecdote... parce qu’ici, au Théâtre-Français... Tiens, (Montrant Mlle Jouvenot qui est à la cheminée.) voilà déjà mademoiselle Jouvenot qui n’a encore vu personne, et qui peut-être a déjà trouvé le moyen de la dire.

L’ABBÉ

Prévenez-la... Racontez l’histoire à tout le monde!... Faites mieux encore!... une vengeance digne de vous... Les deux amants n’avaient-ils pas résolu de passer cette soirée dans le plus rigoureux tête-à-tête, dans cette petite maison qui vous appartient?

LE PRINCE

Je le crois bien! louée et meublée à mes frais.

L’ABBÉ

Raison de plus!... je ferais comme chez moi... un souper galant, délicieux, où j’inviterais ce soir toute la Comédie-Française, toutes ces dames.

LE PRINCE, secouant la tête

Un souper galant... délicieux...

L’ABBÉ

C’est moi qui paye, j’ai perdu le pari.

LE PRINCE, vivement

C’est juste!

L’ABBÉ

Au lieu du tête-à-tête, une surprise... un coup de théâtre, tableau mythologique.

LE PRINCE

Mars et Vénus.

L’ABBÉ

Surpris par... (S’interrompant.) Ballet-comédie, vengeance en un acte! Vous, de votre côté, allez faire vos invitations.

LE PRINCE

Toi, du tien, le plus grand secret avec la Duclos... et nous aurons ce soir un succès d’enthousiasme. (On entend un grand bruit de bravos.) Tiens, nous y sommes déjà.

MICHONNET, entrant

Eh! oui, c’est Adrienne! Entendez-vous? toute la salle applaudit; mademoiselle Duclos ne sait déjà plus où elle en est.

LE PRINCE, applaudissant

Bravo! cela commence.

MICHONNET

Que dit-il?

LE PRINCE, avec colère

Bravo!... bravo... bravo, Adrienne!

(Ils sortent ainsi que Mlle Jouvenot, par la porte à gauche.)

MICHONNET, montrant le prince

Jusqu’à celui-ci qu’elle a gagné et subjugué... Une preuve pareille de tact et de goût. (A part.) Je ne l’en aurais pas cru capable.

SCÈNE VIII

MICHONNET, seul, écoutant vers la gauche

Ah! nous voilà au monologue, et maintenant quel silence! comme elle les tient tous enchaînés à sa parole! (Comme s’il l’entendait.) Bien! bien! pas si vite, mon Adrienne! c’est cela! Ah! quel accent, comme c’est vrai! Applaudissez donc, imbéciles!... (On applaudit.) C’est bien heureux!... divine!... divine!... (Avec jalousie.) Ah! elle l’a aperçu, c’est évident, il est dans la salle! et penser que c’est pour un autre qu’elle joue ainsi! qu’elle le regarde en ce moment! qu’elle puise dans ses yeux tout ce génie!... c’est horrible! (Entendant un vers.) Comme c’est dit... c’est délicieux... je deviens fou, je ris, je pleure... Je meurs de douleur et de joie! O Adrienne! en t’écoutant, j’oublie tout, même ma jalousie, même... (Cherchant autour de lui.) même les accessoires... où donc est la lettre de Zatime? je la tenais tout à l’heure!... est-ce que je l’aurais perdue? Pour la première fois depuis vingt ans, il y aurait erreur ou omission par ma faute... c’est qu’une lettre turque n’est pas comme une autre, cela ne se remet point par la petite poste.

(Il cherche dans la table à droite.)

SCÈNE IX

MAURICE, entrant par la porte de droite et se dirigeant vers la gauche, MICHONNET, à la table à droite

MAURICE, au fond

Par saint Arminius, mon patron, maudit soit le duché de Courlande!

MICHONNET, cherchant toujours

Ah! dans ce tiroir...

MAURICE, toujours au fond

Manquer à mon rendez-vous avec Adrienne... jamais!... et d’un autre côté, ce billet que la Duclos vient de m’envoyer au nom de la princesse... comment m’a-t-elle découvert au fond de cette loge?... et comment la faire attendre toute la nuit hors de son hôtel, dans cette petite maison où elle ne vient que pour moi, pour mes intérêts, pour cette réponse du cardinal de Fleury? et puis impossible de prévenir madame de Bouillon, tandis qu’Adrienne, cette pauvre Adrienne, si je pouvais lui parler et lui dire... non pas tout... mais l’essentiel.

(Il dirige ses pas vers la gauche.)

MICHONNET, toujours à la table, à droite

Où allez-vous, monsieur?

MAURICE

Je voudrais parler à mademoiselle Lecouvreur.

MICHONNET, à part

Encore un! et quel air agité! (Haut.) Impossible, monsieur, elle est en scène...

MAURICE

Quand elle en sortira...

MICHONNET

Elle n’en sortira plus.

MAURICE, à part

Nouveau contre-temps!... (A Michonnet.) Et veuillez me dire, monsieur?...

MICHONNET

Pardon, monsieur, d’autres devoirs... (Apercevant Quinault, qui vient de la droite et traverse le théâtre.) Acomat, mon bon, je veux dire monsieur Quinault, voulez-vous remettre à Zatime sa lettre pour Roxane, sa lettre du quatrième acte?

QUINAULT, avec fierté

Moi!... Je vous trouve plaisant!... Pour qui me prenez-vous?

MICHONNET

Pardon!... Veuillez dire seulement à mademoiselle Jouvenot de ne pas entrer en scène sans prendre sa lettre, qui est là sur cette table...

QUINAULT

C’est bon!... c’est bon!... on le lui dira.

(Il entre sur le théâtre, à gauche, pendant que Maurice redescend vers la droite.)

MICHONNET, se levant de la table, en riant

Il n’est pas de bonne humeur, je comprends... Roxanne va trop bien! ah! la Duclos, qui entre en ce moment... (S’approchant de la gauche.) Oui, évertue-toi, pauvre fille... pleure... crie!... tu aimes mieux chanter?... chante!... Tu as beau faire, tu es vaincue!...

MAURICE, qui s’est assis à droite, près de la table, prend le parchemin que Michonnet vient d’y placer et le déroule avec curiosité.

Rien d’écrit! Ah! palsambleu! à mon secours les ruses de guerre!

(Il écrit quelques mots au crayon et roule le parchemin, qu’il remet sur la table.)

MICHONNET, regardant toujours du côté du théâtre, à gauche

Adrienne reprend... elle parle à Bajazet, et sa voix est d’une douceur... Ah! si j’étais sociétaire, je jouerais peut-être les amoureux... On est toujours jeune quand on est sociétaire... Je l’entendrais me dire:

Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!

MLLE JOUVENOT, sortant vivement de la coulisse, à gauche

Eh bien! Michonnet, ma lettre?... ma lettre pour Roxanne, où est-elle?

MICHONNET

Là... sur cette table... Est-ce que Quinault ne vous l’a pas dit?

MLLE JOUVENOT

Eh! non, vraiment!... Il est si bon camarade!

MAURICE, présentant à Mlle Jouvenot le parchemin roulé

Voici, mademoiselle.

MLLE JOUVENOT, lui faisant la révérence

Merci, monsieur. (Le regardant en sortant.) Voilà un officier qui est fort bien, mais très-bien!

MICHONNET

Eh bien! votre entrée?

MLLE JOUVENOT

Ah!

(Elle sort par la coulisse a gauche.)

MAURICE, à part, la suivant des yeux

Elle aura mes deux mots de la main même de Zatime... et saura que je ne peux la venir chercher ce soir... Mais demain!... demain!... O mon grand-duché de Courlande, vous ne valez pas ce que vous me coûtez!... Allons à la Grange-Batelière.

(Il sort par la porte à droite.)

MICHONNET, regardant toujours par la gauche

Zatime entre en scène... Bon! elle n’a pas la lettre... Si! elle l’a... elle la remet à Roxane... Dieu! quel effet!... elle a tressailli... elle se soutient à peine!... et son émotion est telle, qu’en lisant le billet, son rouge lui est tombé du visage... C’est admirable!... (Les applaudissements éclatent avec force.) Oui, oui... frappez des mains... Bravo! bravo! c’est cela!... sublime! admirable!

SCÈNE X

Mlle Dangeville, Poisson, le Prince, l’Abbé, Quinault, Mlle Jouvenot, puis Adrienne entrent vivement par les deux portes de gauche; les autres acteurs et seigneurs vont et viennent au fond, ainsi que Michonnet.

MLLE DANGEVILLE

Je ne sais pas ce qu’ils ont ce soir; ils applaudissent tous comme des fous.

MLLE JOUVENOT

Ils se trompent, ma chère... ils se croient déjà aux Folies amoureuses.

L’ABBÉ, entrant

C’est superbe!

MLLE DANGEVILLE

C’est absurde!...

POISSON

Ça me fait rire!...

QUINAULT

Ça me fait mal!

MLLE JOUVENOT

Pauvre homme!

LE PRINCE

Le fait est que jamais je n’ai rien entendu de plus beau... et je m’y connais!

ADRIENNE, entrant avec agitation par la gauche, à part

Après deux mois d’absence... ah! c’est bien mal!... Allons, du courage!

LE PRINCE

Et du plaisir!... Vous êtes des nôtres.

L’ABBÉ

Je venais l’inviter.

ADRIENNE

Moi!

L’ABBÉ

Au joyeux souper où nous avons toute la Comédie-Française... toutes ces dames.

ADRIENNE

Impossible!

MLLE JOUVENOT, qui est descendue à gauche

Par fierté?

ADRIENNE, avec bonté

Oh! non... mais je n’ai pas le cœur à la joie.

L’ABBÉ

Raison de plus pour vous égayer... Un souper charmant... où nous vous offrirons ce qu’il y a de mieux, (Montrant les acteurs.) dans les arts, (Montrant le prince.) à la cour, (Se montrant lui-même.) dans le clergé... et dans l’épée... Le jeune comte de Saxe est des nôtres! c’est le héros de la fête!

ADRIENNE, vivement

Lui que je désirais tant connaître!

LE PRINCE

En vérité!

ADRIENNE

Une demande que j’avais à lui présenter... un lieutenant dont je voulais faire un capitaine.

L’ABBÉ

Nous vous plaçons à côté de lui... et votre protégé est colonel... au dessert.

ADRIENNE

Ah! ce serait bien tentant... Mais la tragédie finira tard... je serai fatiguée... je n’ai pas de cavalier...

L’ABBÉ et LE PRINCE, présentant la main

En voici!

ADRIENNE

Je n’en veux pas!

LE PRINCE, vivement

Eh bien, vous viendrez seule; vous connaissez la petite maison... de la Duclos...

ADRIENNE

Ma voisine!... ce beau jardin...

LE PRINCE

Dont le mur fait face au vôtre! Voici la clef de la rue... quelques pas seulement...

ADRIENNE

C’est quelque chose...

L’ABBÉ, vivement

Vous acceptez?

ADRIENNE

Je n’ai pas dit cela!

LE PRINCE

Monsieur Michonnet sera aussi des nôtres...

MICHONNET

Comment donc, monsieur le prince, dès que mon spectacle de demain sera fait... (A part, regardant Adrienne.) Passer toute la soirée avec elle...

ADRIENNE, à part

Oui! je m’occuperai encore de lui, l’ingrat!... ce sera là ma vengeance!

L’AVERTISSEUR, en dehors

Le cinquième acte qui commence!

ADRIENNE

Adieu, adieu, messieurs.

(Elle sort par la gauche.)

MICHONNET

Allons, messieurs... allons, mesdames...

MLLE DANGEVILLE, à l’abbé

Un mot seulement, l’abbé. Pourrais-je, pour me donner la main, amener quelqu’un?...

L’ABBÉ, riant

Le prince de Guéménée?

MLLE DANGEVILLE

Du tout.

L’ABBÉ, de même

Un autre?

MLLE DANGEVILLE

Fi donc! un tête-à-tête! Pour qui me prenez-vous?... J’en amènerai deux...

L’ABBÉ, riant

A merveille!...

MLLE JOUVENOT

Et notre toilette pour ce soir... et nos voitures, où seront-elles?

L’ABBÉ

On songera à tout... et de plus on vous promet... ce qu’on ne vous a pas dit... une surprise, un secret...

MLLES JOUVENOT, DANGEVILLE et toutes les autres actrices, accourant et entourant l’abbé

Ah! qu’est-ce donc... qu’est-ce donc?

L’ABBÉ

Je ne puis rien dire... vous verrez... vous saurez...

MICHONNET, criant

Le cinquième acte! voilà l’idée seule d’une fête qui bouleverse tout dans nos coulisses... on ne s’y reconnaît plus... A votre réplique... à vos rôles... (A l’abbé et au prince.) Et vous, messieurs, je suis obligé de vous exiler! (Il se pose entre les seigneurs et les actrices, qu’il sépare, et d’un ton tragique:)