Et tout ce que l’Espagne a produit de vaillants!
Mais aux cris de la foule, le guet arrivait de tous côtés... Nos adversaires, honteux de leur nombre et redoutant les flambeaux, disparaissaient l’un après l’autre du champ de bataille...
Et le combat finit faute de combattants!
MICHONNET, vivement
Et tu l’as revu?
ADRIENNE
Dès le lendemain!... Pouvais-je l’empêcher de se présenter chez moi, de venir s’informer de mes nouvelles, surtout quand il m’eût avoué que lui, étranger, simple officier, n’avait de fortune, de titres, de nom même à attendre que de son courage... Voilà ce qui le rendait si redoutable pour moi!... Riche et puissant, peu m’importait; mais pauvre, mais malheureux, mais ne rêvant, comme moi, que l’amour et la gloire, comment lui résister?
MICHONNET
O ciel!
ADRIENNE
Parti, depuis trois mois, pour chercher fortune avec le jeune comte de Saxe, fils du roi de Pologne, son compatriote, il est revenu ce matin, et sa première visite a été pour moi; mais son général, mais le ministre, qui l’attendaient à Versailles, ont abrégé encore le peu d’instants qu’il me donnait; aussi ce soir, il me l’a promis, il viendra ici au théâtre!...
MICHONNET
Il viendra!
ADRIENNE
Me voir jouer Roxane!
MICHONNET, vivement
Ah! mon Dieu! et dans quel état te voilà! Ce trouble... cette émotion... tu ne pourras rien détailler... rien calculer!
ADRIENNE
Qu’importe!
MICHONNET
Ce qu’il importe?... c’est qu’aujourd’hui, pour la première fois, tu joues ce rôle avec la Duclos!
ADRIENNE, sans l’écouter
Soyez tranquille!...
MICHONNET
Je ne le suis pas! Il faut du calme et du sang-froid, même dans l’inspiration. La Duclos se possédera... elle profitera de ses avantages... tandis que toi... tu ne verras que lui...
ADRIENNE, avec passion
C’est vrai!... et si dans la salle mon œil le découvre...
MICHONNET, avec désespoir
Tu es perdue!... Ne t’occupe que de ton rôle... L’amour passe, mais un beau rôle, une belle création, un triomphe éclatant, cela reste toujours! (D’un air suppliant.) Voyons! est-ce qu’il ne t’est pas possible de ne pas penser à lui?
ADRIENNE
Hélas! non!
MICHONNET
Pour ce soir du moins! Adrienne, mon enfant, sois magnifique! je t’en supplie, sois magnifique; si ce n’est pas pour moi, eh bien! que ce soit dans l’intérêt même de cette folle passion! L’amour des hommes ne vit que d’amour-propre!... et si la Duclos l’emportait sur toi... si tu n’étais pas la plus belle!...
ADRIENNE, poussant un cri
Je le serai!
MICHONNET, avec reconnaissance
Merci!
ADRIENNE, avec émotion et lui tendant la main
C’est plutôt à moi de vous remercier, mon excellent ami!...
MICHONNET, à part
Dis plutôt: imbécile de Michonnet! (Prêt à s’en aller, revenant sur ses pas.) Il y a un endroit que tu négliges toujours:
Vois-tu, Adrienne... cette pauvre femme! ce qui excite encore plus son dépit, c’est que c’est justement pour une rivale que... tu sais... et alors... elle éprouve... là... elle se dit... Je ne peux pas bien rendre l’expression... mais tu me comprends.
ADRIENNE, déclamant
N’aurais-je tout tenté que pour une rivale!
MICHONNET, avec joie
C’est cela!
ADRIENNE
Ne craignez rien!... Mais vous... ce que vous vouliez me dire... tout à l’heure... de vos idées de mariage?
MICHONNET, vivement
Non, c’est inutile, ce n’est plus le moment... Je te laisse étudier. (A part.) Allons, j’ai beau faire, je ne peux pas sortir de mon emploi de confident... Et l’héritage de mon oncle, et mes projets... (Essuyant une larme.) Ne pensons plus à rien... à rien au monde!... (Il fait quelques pas pour sortir par la porte à gauche et revient près d’Adrienne qui vient de traverser le théâtre et repasse à droite.) Bois une gorgée d’eau en entrant en scène, et surtout n’oublie pas... tu sais... ton... enfin comme tu as dit!...
(Il sort.)
SCÈNE V
Maurice, entrant par la porte à droite et s’avançant au milieu du théâtre; Adrienne, à droite, debout, étudiant et lui tournant le dos
ADRIENNE, à droite, étudiant
N’aurais-je tout tenté que pour une rivale!...
Que pour une rivale!...
MAURICE, se tournant du côté des bustes et des portraits qu’il regarde
C’est beau, le foyer de la Comédie-Française... beau de gloire et de souvenirs... Rien qu’en traversant ces longs corridors, où semblent errer tant d’ombres illustres... on sent là comme un certain respect, surtout quand on y vient, comme moi, pour la première fois... Aussi, je l’espère, personne ne m’y connaît... pas même Adrienne... le mystère est le dernier égard que je doive à madame de Bouillon.
ADRIENNE, levant les yeux et l’apercevant
Maurice!
MAURICE
Adrienne!
ADRIENNE
MAURICE
J’étais arrivé le premier, ou peu s’en faut, pour ne rien perdre de vous!
ADRIENNE
Miséricorde! on vous aura pris pour un clerc de procureur!
MAURICE
Soit! ceux-là s’y connaissent aussi bien que d’autres; car, au nom seul d’Adrienne, ils tressaillent et crient: Bravo! Mais la toile s’était levée, je ne voyais que le grand vizir et son confident.
ADRIENNE
Patience!
MAURICE
Je n’en ai pas quand je suis si près et si loin de vous... J’ai aperçu une petite porte par laquelle venait de passer une façon de gentilhomme... Puisqu’il entrait, j’en pouvais faire autant... «On ne passe pas! Que demandez-vous?—Mademoiselle Lecouvreur... J’ai à lui parler... Elle m’attend...»
ADRIENNE
Imprudent!... me compromettre!
MAURICE
En quoi? Parce qu’on n’est pas gentilhomme de la chambre, on n’a pas le droit de vous admirer de près... Il faut, à l’écart, dans un coin de la salle, frémir ou sangloter, sans vous remercier de ce cœur que vous avez fait battre ou de cette tête que vous avez exaltée... Il aurait fallu attendre jusqu’à ce soir pour vous dire: Adrienne, je t’aime!
ADRIENNE, mettant un doigt sur sa bouche
Silence! (Lui montrant son costume.) Roxane va vous entendre! Mais avant que je vous renvoie, dites-moi bien vite, car à peine ce matin ai-je pu vous entrevoir... Avez-vous fait de bien belles actions?... me rapportez-vous quelque beau trait bien héroïque?
MAURICE
Ah! s’il n’avait tenu qu’à moi!...
ADRIENNE
Vous êtes trop difficile! Votre jeune général, le comte de Saxe, dont on dit tant de bien, et que je voudrais bien voir, est-il satisfait de vous, monsieur?
MAURICE
Oh! le comte de Saxe est plus difficile encore que moi... Mais enfin je ne l’ai pas quitté et j’ai été blessé!
ADRIENNE
Près de lui?
MAURICE
Très-près.
ADRIENNE
C’est bien! l’idée seule de vous savoir blessé me fait frémir, et cependant il me semble qu’en suivant les périls, vous suivez votre route; que les chemins qui s’élèvent sont les vôtres!... Je vous ai déjà vu l’épée à la main, et quand je vous écoute, quand vous me racontez, en riant, quelqu’une de vos actions de guerre... ne vous moquez pas de mes présages... je devine en vous un grand homme, un héros!
MAURICE
Enfant!
ADRIENNE
Oh! je m’y connais! je vis au milieu des héros de tous les pays, moi! Eh bien! vous avez dans l’accent, dans le coup d’œil, je ne sais quoi qui sent son Rodrigue et son Nicomède... aussi, vous arriverez!
MAURICE
Vous croyez?
ADRIENNE
Vous arriverez!... je saurai bien t’y forcer.
MAURICE
Comment?
ADRIENNE
Je vous vanterai tant le comte de Saxe, votre jeune compatriote, dont toutes ces dames raffolent, qu’il faudra que vous l’égaliez, ne fût-ce que par jalousie!
MAURICE, souriant
Je n’ai pas idée que je sois jamais jaloux de lui!
ADRIENNE
Présomptueux!... Mais avez-vous vu le ministre?
MAURICE
Pas encore, mais je vais lui écrire.
ADRIENNE
Oh! non, n’écrivez pas!
MAURICE
Pourquoi?
ADRIENNE
Parce que, vous savez... l’orthographe...
MAURICE
Eh bien?
ADRIENNE
Eh bien! la première lettre de vous que j’ai reçue était bien chaleureuse, bien tendre, et elle m’a touchée profondément, mais en même temps elle m’a fait rire aux larmes... une orthographe d’une invention!
MAURICE
Qu’importe? je ne veux pas être de l’Académie.
ADRIENNE
Ce n’est pas cela qui vous en empêcherait. Mais vous savez bien que je me suis chargée de faire votre éducation, mon Sarmate, de vous polir l’esprit...
MAURICE
Et moi, je n’ai point oublié mes promesses! que de fois, là-bas, j’ai appris des scènes de Corneille!
ADRIENNE, avec admiration
MAURICE
Non pas à lui, mais à vous, qui l’interprétez si bien!
ADRIENNE
Et ce petit exemplaire de La Fontaine, que je vous avais donné en partant?
MAURICE
Il ne m’a jamais quitté... il était là, toujours là... à telles enseignes qu’il m’a sauvé d’une balle dont il a gardé l’empreinte... voyez plutôt!
ADRIENNE
Et vous l’avez lu?
MAURICE
Ma foi, non!
ADRIENNE
Pas même la fable des Deux pigeons, que je vous avais recommandée?
MAURICE
C’est vrai... mais, pardonnez-moi, ce n’est qu’une fable.
ADRIENNE, d’un air de reproche
Une fable! vous ne voyez là qu’une fable!
(Récitant.)
Deux pigeons s’aimaient... (Avec expression.) d’amour tendre...
MAURICE
ADRIENNE
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays!
MAURICE
Comme moi!
ADRIENNE
Voulez-vous quitter votre frère?
L’absence est le plus grand des maux!
Non pas pour vous, cruel!...
MAURICE
Est-ce qu’il y a cela?
ADRIENNE, continuant
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon souper, bon gîte, et le reste?
MAURICE, vivement
Le reste! ah! après? après?
ADRIENNE, souriant
Après? (Avec finesse.) Ah! cela vous intéresse donc, monsieur? et si je vous disais les malheurs de celui qui s’éloigne... et plus encore, ingrat, les tourments de celui qui reste...
Non, non!
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines!
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau,
Tenez-vous lieu de tout... comptez pour rien le reste!
MAURICE
Ah! quand c’est vous qui lisez, quelle différence! c’est bien mieux que La Fontaine!
ADRIENNE
Impie!
MAURICE
A votre voix, mon cœur s’ouvre, mon intelligence s’élève, tout me devient facile!
ADRIENNE, souriant
Tout!... même l’orthographe!
MAURICE
A quand ma première leçon?
ADRIENNE
Ce soir, après le spectacle, venez me chercher... Voici mon entrée.
MAURICE
ADRIENNE
Vous allez dans la salle?... (Vivement.) Vous m’écouterez... (Avec tendresse.) Tu me regarderas?
MAURICE
Aux premières, à droite.
ADRIENNE
Que je vous voie bien! que je vous adresse tous mes vers! je tâcherai d’être belle! oh! oui, je serai belle!
(Elle sort par la première porte à gauche.)
MAURICE, sortant par la droite
A ce soir!
SCÈNE VI
Mlle Jouvenot, le Prince sortant par la seconde porte à gauche
LE PRINCE, avec agitation
Merci, mademoiselle, merci, je n’oublierai jamais le service que vous m’avez rendu!...
MLLE JOUVENOT
C’était donc vrai?
LE PRINCE, avec humeur
Que trop!...
MLLE JOUVENOT, riant
Voyez le hasard! enchantée de vous avoir été agréable!
LE PRINCE
Ah! vous appelez cela agréable!... (Avec colère.) Eh bien! oui!... car je ne désirais qu’une occasion de rompre avec elle.
MLLE JOUVENOT
Il fallait donc le dire!... si j’avais su plus tôt que cela vous fît plaisir!...
LE PRINCE, avec impatience
Eh! mademoiselle!
SCÈNE VII
Mlle Jouvenot va s’asseoir devant la cheminée du fond et se chauffe les pieds; le Prince, l’Abbé, entrant vivement par la seconde porte à droite et se retournant avec agitation
LE PRINCE, courant à lui
Ah! c’est toi, l’abbé!... (S’efforçant de rire.) Viens donc recevoir mes consolations... ou plutôt me prodiguer les tiennes.
L’ABBÉ
Comment cela?
LE PRINCE
L’aventure la plus piquante pour nous deux...
L’ABBÉ, à part
Est-ce qu’il s’agit de sa femme?
LE PRINCE
Pour toi, d’abord... tu sais notre pari de tantôt, ces deux cents louis... au sujet du comte de Saxe.
L’ABBÉ, vivement
Le comte de Saxe... je viens de me rencontrer nez à nez avec lui... comme il sortait de ce foyer... il y vient donc?
LE PRINCE, vivement
Preuve de plus!... et j’aurais, parbleu, bien voulu le voir.
L’ABBÉ
Nous le trouverons au numéro trois des premières loges.
LE PRINCE
A merveille! il s’agissait de découvrir sa passion régnante...
L’ABBÉ
Oui, vraiment...
LE PRINCE
Je n’ai pas été loin pour cela... (Montrant Mlle Jouvenot.) Tout m’a si bien secondé qu’il ne te reste plus, mon cher, qu’à t’exécuter.
L’ABBÉ
Sur le vu des preuves...
LE PRINCE
C’est bien ainsi que je l’entends... lis d’abord et dis-moi ton avis sur ce billet d’invitation... tiens... (Le lui donnant.) Il n’est pas long, mais clair et précis!...
L’ABBÉ, lisant
«Pour des motifs politiques que vous connaissez mieux que personne, on désire vous entretenir ce soir à dix heures, dans le plus rigoureux tête-à-tête, en ma petite maison de la Grange-Batelière, que j’ai fait dernièrement meubler. Amour et discrétion!»—Signé: «Constance»!
LE PRINCE, avec colère
La signature de la perfide Duclos.
L’ABBÉ, avec étonnement
Constance!
LE PRINCE, avec impatience
Eh oui: vraiment! le nom ne fait rien à la chose!... Je tiens ce billet de Pénélope, sa femme de chambre.
L’ABBÉ
Qui vous l’a remis?
LE PRINCE
Ou plutôt vendu à un taux d’autant plus exorbitant...
L’ABBÉ
Qu’ici ces valeurs-là ne sont pas rares!
LE PRINCE, qui pendant ce temps a remonté le théâtre, parlant à un domestique
Ce billet au numéro trois des premières, sans dire de quelle part. (Revenant près de l’abbé.) Et maintenant, mon cher abbé, j’ose compter sur toi!...
L’ABBÉ
Et pourquoi?
LE PRINCE
Pour te rendre témoin d’un éclat que je me dois à moi-même; je veux d’abord ce soir tout briser chez elle.
L’ABBÉ
C’est du plus mauvais goût pour un abbé et un savant!
LE PRINCE
Quand la science est trahie!...
L’ABBÉ
La science doit savoir se taire!... Le bruit est permis au comte de Saxe... à un soldat, mais à vous, presque parent de la reine... à vous, un homme marié, ce serait un scandale...
LE PRINCE
On saura toujours l’anecdote... parce qu’ici, au Théâtre-Français... Tiens, (Montrant Mlle Jouvenot qui est à la cheminée.) voilà déjà mademoiselle Jouvenot qui n’a encore vu personne, et qui peut-être a déjà trouvé le moyen de la dire.
L’ABBÉ
Prévenez-la... Racontez l’histoire à tout le monde!... Faites mieux encore!... une vengeance digne de vous... Les deux amants n’avaient-ils pas résolu de passer cette soirée dans le plus rigoureux tête-à-tête, dans cette petite maison qui vous appartient?
LE PRINCE
Je le crois bien! louée et meublée à mes frais.
L’ABBÉ
Raison de plus!... je ferais comme chez moi... un souper galant, délicieux, où j’inviterais ce soir toute la Comédie-Française, toutes ces dames.
LE PRINCE, secouant la tête
Un souper galant... délicieux...
L’ABBÉ
C’est moi qui paye, j’ai perdu le pari.
LE PRINCE, vivement
C’est juste!
L’ABBÉ
Au lieu du tête-à-tête, une surprise... un coup de théâtre, tableau mythologique.
LE PRINCE
Mars et Vénus.
L’ABBÉ
Surpris par... (S’interrompant.) Ballet-comédie, vengeance en un acte! Vous, de votre côté, allez faire vos invitations.
LE PRINCE
Toi, du tien, le plus grand secret avec la Duclos... et nous aurons ce soir un succès d’enthousiasme. (On entend un grand bruit de bravos.) Tiens, nous y sommes déjà.
MICHONNET, entrant
Eh! oui, c’est Adrienne! Entendez-vous? toute la salle applaudit; mademoiselle Duclos ne sait déjà plus où elle en est.
LE PRINCE, applaudissant
Bravo! cela commence.
MICHONNET
Que dit-il?
LE PRINCE, avec colère
Bravo!... bravo... bravo, Adrienne!
(Ils sortent ainsi que Mlle Jouvenot, par la porte à gauche.)
MICHONNET, montrant le prince
Jusqu’à celui-ci qu’elle a gagné et subjugué... Une preuve pareille de tact et de goût. (A part.) Je ne l’en aurais pas cru capable.
SCÈNE VIII
MICHONNET, seul, écoutant vers la gauche
Ah! nous voilà au monologue, et maintenant quel silence! comme elle les tient tous enchaînés à sa parole! (Comme s’il l’entendait.) Bien! bien! pas si vite, mon Adrienne! c’est cela! Ah! quel accent, comme c’est vrai! Applaudissez donc, imbéciles!... (On applaudit.) C’est bien heureux!... divine!... divine!... (Avec jalousie.) Ah! elle l’a aperçu, c’est évident, il est dans la salle! et penser que c’est pour un autre qu’elle joue ainsi! qu’elle le regarde en ce moment! qu’elle puise dans ses yeux tout ce génie!... c’est horrible! (Entendant un vers.) Comme c’est dit... c’est délicieux... je deviens fou, je ris, je pleure... Je meurs de douleur et de joie! O Adrienne! en t’écoutant, j’oublie tout, même ma jalousie, même... (Cherchant autour de lui.) même les accessoires... où donc est la lettre de Zatime? je la tenais tout à l’heure!... est-ce que je l’aurais perdue? Pour la première fois depuis vingt ans, il y aurait erreur ou omission par ma faute... c’est qu’une lettre turque n’est pas comme une autre, cela ne se remet point par la petite poste.
(Il cherche dans la table à droite.)
SCÈNE IX
MAURICE, entrant par la porte de droite et se dirigeant vers la gauche, MICHONNET, à la table à droite
MAURICE, au fond
Par saint Arminius, mon patron, maudit soit le duché de Courlande!
MICHONNET, cherchant toujours
Ah! dans ce tiroir...
MAURICE, toujours au fond
Manquer à mon rendez-vous avec Adrienne... jamais!... et d’un autre côté, ce billet que la Duclos vient de m’envoyer au nom de la princesse... comment m’a-t-elle découvert au fond de cette loge?... et comment la faire attendre toute la nuit hors de son hôtel, dans cette petite maison où elle ne vient que pour moi, pour mes intérêts, pour cette réponse du cardinal de Fleury? et puis impossible de prévenir madame de Bouillon, tandis qu’Adrienne, cette pauvre Adrienne, si je pouvais lui parler et lui dire... non pas tout... mais l’essentiel.
(Il dirige ses pas vers la gauche.)
MICHONNET, toujours à la table, à droite
Où allez-vous, monsieur?
MAURICE
Je voudrais parler à mademoiselle Lecouvreur.
MICHONNET, à part
Encore un! et quel air agité! (Haut.) Impossible, monsieur, elle est en scène...
MAURICE
Quand elle en sortira...
MICHONNET
Elle n’en sortira plus.
MAURICE, à part
Nouveau contre-temps!... (A Michonnet.) Et veuillez me dire, monsieur?...
MICHONNET
Pardon, monsieur, d’autres devoirs... (Apercevant Quinault, qui vient de la droite et traverse le théâtre.) Acomat, mon bon, je veux dire monsieur Quinault, voulez-vous remettre à Zatime sa lettre pour Roxane, sa lettre du quatrième acte?
QUINAULT, avec fierté
Moi!... Je vous trouve plaisant!... Pour qui me prenez-vous?
MICHONNET
Pardon!... Veuillez dire seulement à mademoiselle Jouvenot de ne pas entrer en scène sans prendre sa lettre, qui est là sur cette table...
QUINAULT
C’est bon!... c’est bon!... on le lui dira.
(Il entre sur le théâtre, à gauche, pendant que Maurice redescend vers la droite.)
MICHONNET, se levant de la table, en riant
Il n’est pas de bonne humeur, je comprends... Roxanne va trop bien! ah! la Duclos, qui entre en ce moment... (S’approchant de la gauche.) Oui, évertue-toi, pauvre fille... pleure... crie!... tu aimes mieux chanter?... chante!... Tu as beau faire, tu es vaincue!...
MAURICE, qui s’est assis à droite, près de la table, prend le parchemin que Michonnet vient d’y placer et le déroule avec curiosité.
Rien d’écrit! Ah! palsambleu! à mon secours les ruses de guerre!
(Il écrit quelques mots au crayon et roule le parchemin, qu’il remet sur la table.)
MICHONNET, regardant toujours du côté du théâtre, à gauche
Adrienne reprend... elle parle à Bajazet, et sa voix est d’une douceur... Ah! si j’étais sociétaire, je jouerais peut-être les amoureux... On est toujours jeune quand on est sociétaire... Je l’entendrais me dire:
MLLE JOUVENOT, sortant vivement de la coulisse, à gauche
Eh bien! Michonnet, ma lettre?... ma lettre pour Roxanne, où est-elle?
MICHONNET
Là... sur cette table... Est-ce que Quinault ne vous l’a pas dit?
MLLE JOUVENOT
Eh! non, vraiment!... Il est si bon camarade!
MAURICE, présentant à Mlle Jouvenot le parchemin roulé
Voici, mademoiselle.
MLLE JOUVENOT, lui faisant la révérence
Merci, monsieur. (Le regardant en sortant.) Voilà un officier qui est fort bien, mais très-bien!
MICHONNET
MLLE JOUVENOT
Ah!
(Elle sort par la coulisse a gauche.)
MAURICE, à part, la suivant des yeux
Elle aura mes deux mots de la main même de Zatime... et saura que je ne peux la venir chercher ce soir... Mais demain!... demain!... O mon grand-duché de Courlande, vous ne valez pas ce que vous me coûtez!... Allons à la Grange-Batelière.
(Il sort par la porte à droite.)
MICHONNET, regardant toujours par la gauche
Zatime entre en scène... Bon! elle n’a pas la lettre... Si! elle l’a... elle la remet à Roxane... Dieu! quel effet!... elle a tressailli... elle se soutient à peine!... et son émotion est telle, qu’en lisant le billet, son rouge lui est tombé du visage... C’est admirable!... (Les applaudissements éclatent avec force.) Oui, oui... frappez des mains... Bravo! bravo! c’est cela!... sublime! admirable!
SCÈNE X
Mlle Dangeville, Poisson, le Prince, l’Abbé, Quinault, Mlle Jouvenot, puis Adrienne entrent vivement par les deux portes de gauche; les autres acteurs et seigneurs vont et viennent au fond, ainsi que Michonnet.
MLLE DANGEVILLE
Je ne sais pas ce qu’ils ont ce soir; ils applaudissent tous comme des fous.
MLLE JOUVENOT
Ils se trompent, ma chère... ils se croient déjà aux Folies amoureuses.
L’ABBÉ, entrant
C’est superbe!
MLLE DANGEVILLE
C’est absurde!...
POISSON
Ça me fait rire!...
QUINAULT
Ça me fait mal!
MLLE JOUVENOT
Pauvre homme!
LE PRINCE
Le fait est que jamais je n’ai rien entendu de plus beau... et je m’y connais!
ADRIENNE, entrant avec agitation par la gauche, à part
Après deux mois d’absence... ah! c’est bien mal!... Allons, du courage!
LE PRINCE
Et du plaisir!... Vous êtes des nôtres.
L’ABBÉ
Je venais l’inviter.
ADRIENNE
L’ABBÉ
Au joyeux souper où nous avons toute la Comédie-Française... toutes ces dames.
ADRIENNE
Impossible!
MLLE JOUVENOT, qui est descendue à gauche
Par fierté?
ADRIENNE, avec bonté
Oh! non... mais je n’ai pas le cœur à la joie.
L’ABBÉ
Raison de plus pour vous égayer... Un souper charmant... où nous vous offrirons ce qu’il y a de mieux, (Montrant les acteurs.) dans les arts, (Montrant le prince.) à la cour, (Se montrant lui-même.) dans le clergé... et dans l’épée... Le jeune comte de Saxe est des nôtres! c’est le héros de la fête!
ADRIENNE, vivement
Lui que je désirais tant connaître!
LE PRINCE
En vérité!
ADRIENNE
Une demande que j’avais à lui présenter... un lieutenant dont je voulais faire un capitaine.
L’ABBÉ
Nous vous plaçons à côté de lui... et votre protégé est colonel... au dessert.
ADRIENNE
Ah! ce serait bien tentant... Mais la tragédie finira tard... je serai fatiguée... je n’ai pas de cavalier...
L’ABBÉ et LE PRINCE, présentant la main
En voici!
ADRIENNE
Je n’en veux pas!
LE PRINCE, vivement
Eh bien, vous viendrez seule; vous connaissez la petite maison... de la Duclos...
ADRIENNE
Ma voisine!... ce beau jardin...
LE PRINCE
Dont le mur fait face au vôtre! Voici la clef de la rue... quelques pas seulement...
ADRIENNE
C’est quelque chose...
L’ABBÉ, vivement
Vous acceptez?
ADRIENNE
Je n’ai pas dit cela!
LE PRINCE
Monsieur Michonnet sera aussi des nôtres...
MICHONNET
Comment donc, monsieur le prince, dès que mon spectacle de demain sera fait... (A part, regardant Adrienne.) Passer toute la soirée avec elle...
ADRIENNE, à part
Oui! je m’occuperai encore de lui, l’ingrat!... ce sera là ma vengeance!
L’AVERTISSEUR, en dehors
Le cinquième acte qui commence!
ADRIENNE
Adieu, adieu, messieurs.
(Elle sort par la gauche.)
MICHONNET
Allons, messieurs... allons, mesdames...
MLLE DANGEVILLE, à l’abbé
Un mot seulement, l’abbé. Pourrais-je, pour me donner la main, amener quelqu’un?...
L’ABBÉ, riant
Le prince de Guéménée?
MLLE DANGEVILLE
Du tout.
L’ABBÉ, de même
Un autre?
MLLE DANGEVILLE
Fi donc! un tête-à-tête! Pour qui me prenez-vous?... J’en amènerai deux...
L’ABBÉ, riant
A merveille!...
MLLE JOUVENOT
Et notre toilette pour ce soir... et nos voitures, où seront-elles?
L’ABBÉ
On songera à tout... et de plus on vous promet... ce qu’on ne vous a pas dit... une surprise, un secret...
MLLES JOUVENOT, DANGEVILLE et toutes les autres actrices, accourant et entourant l’abbé
Ah! qu’est-ce donc... qu’est-ce donc?
L’ABBÉ
Je ne puis rien dire... vous verrez... vous saurez...
MICHONNET, criant
Le cinquième acte! voilà l’idée seule d’une fête qui bouleverse tout dans nos coulisses... on ne s’y reconnaît plus... A votre réplique... à vos rôles... (A l’abbé et au prince.) Et vous, messieurs, je suis obligé de vous exiler! (Il se pose entre les seigneurs et les actrices, qu’il sépare, et d’un ton tragique:)