Et que tout rentre ici dans l’ordre accoutumé!
(Les seigneurs et les actrices se mettent à rire.)
ACTE TROISIÈME
Un salon élégant dans la petite maison de la Grange-Batelière; porte au fond, vers la gauche, et en pan coupé; une porte, vers la droite, également en pan coupé; une croisée vitrée donnant sur un balcon; sur le premier plan, à gauche, un panneau secret; au second plan, une table sur laquelle est un flambeau à deux branches avec des bougies allumées; sur le premier plan, à droite, une porte
SCÈNE PREMIÈRE
LA PRINCESSE, seule
Louis XIV disait: J’ai failli attendre!... et moi, princesse de Bouillon, petite-fille de Jean Sobieski... j’attends! (Souriant.) J’attends réellement... je ne peux pas me le dissimuler!... La Duclos m’a pourtant fait dire que son petit billet avait été remis au comte de Saxe lui-même dans une loge où il était seul... (Réfléchissent.) Seul!... est-ce bien vrai? N’est-ce pas pour une autre qu’il manque à ce rendez-vous, où je suis venue, où me voici?... On peut pardonner une infidélité, cela souvent ne dépend pas de nous; une impolitesse... jamais! Je n’ai pas été en ma vie une seule fois impertinente sans y avoir tâché... et réussi... (Se levant avec impatience.) Onze heures!... Monsieur le comte, vous arriviez le premier l’année dernière; voilà une heure de retard qui prouve que j’ai un an de plus! Malheur à elle, malheur à vous de me l’avoir rappelé! Je venais ici avec empressement, avec impatience, pour vous sauver, et vous me laissez le temps de réfléchir que je puis également vous perdre, que votre fortune politique est entre mes mains... c’est plus qu’ingrat, c’est maladroit... (Se levant et marchant vers le fond.) Allons!
SCÈNE II
La Princesse, Maurice, entrant par le fond
LA PRINCESSE, apercevant Maurice, qui vient d’entrer doucement derrière elle
Ah!... (Lui tendant la main.) Vous faites bien d’arriver!
MAURICE.
Mille excuses, princesse.
LA PRINCESSE, d’un air gracieux
Pas de reproches! D’autres ne songeraient qu’à leur dignité blessée, moi je ne songe (Souriant.) qu’au temps perdu sans vous voir. Il faut qu’à minuit je sois rentrée à l’hôtel.
MAURICE
Imaginez-vous qu’en quittant la Comédie-Française, il me sembla être suivi. Je pris plusieurs détours, plusieurs rues qui m’éloignaient de ce quartier, et je pensais avoir dérouté mes espions, lorsqu’en me retournant, j’aperçus, sur ce boulevard désert, deux hommes enveloppés de manteaux qui me suivaient à distance. Que voulez-vous? leur demandai-je. Ils ne répondirent que par la fuite, et quoiqu’ils courussent bien, je n’eusse pas manqué de les poursuivre et de les assommer, sans la crainte de vous faire attendre, princesse.
LA PRINCESSE, souriant
Je vous en remercie!... Cette aventure se lie peut-être à celle dont je voulais vous entretenir. J’ai été aujourd’hui, comme je vous l’avais promis, à Versailles... Marie Leckzinska, notre nouvelle reine, comme moi Polonaise, n’a rien à refuser à la petite-fille de Sobieski; elle a vu, à ma prière, le cardinal de Fleury, elle lui a parlé de l’affaire de Courlande.
MAURICE
O bonne et généreuse princesse! Eh bien?...
LA PRINCESSE
Eh bien, le cardinal aimerait mieux ne pas accorder les deux régiments qu’on lui demande; il voudrait être agréable à la jeune reine, et en même temps ne mécontenter ni l’Allemagne ni la Russie, que vous menacez, et avec qui nous sommes en paix.
MAURICE, avec impatience
Son avis, alors?
LA PRINCESSE
Il n’en a pas, il n’en émet pas... et pour agir en votre faveur, sans rien faire, il vous permet seulement de lever ces deux régiments... à vos frais!
MAURICE
Cela me rassure.
LA PRINCESSE
Et moi pas!... Avez-vous de l’argent?
MAURICE
Non!
LA PRINCESSE
Comment, alors, paierez-vous vos deux régiments?
MAURICE
Mes régiments français?
LA PRINCESSE
Oui.
MAURICE, gaiement
Je ne les paierai pas! Si ce n’est après la victoire! Et jusque-là, soyez tranquille, je les connais!... ils se feront tuer pour moi... à crédit!
LA PRINCESSE
Très-bien! Une autre chose encore... est-il vrai que vous ayez des dettes? que vous deviez soixante-dix mille livres au comte de Kalkreutz, un Suédois, qui, en vertu d’une lettre de change, peut vous faire appréhender au corps?
MAURICE
Pourquoi cette demande?
LA PRINCESSE
Parce qu’un grand danger vous menace; l’ambassadeur russe a chargé messieurs de la police de ne pas vous perdre de vue.
MAURICE
Voilà donc pourquoi l’on m’a suivi ce soir... je suis fâché alors de n’avoir pas coupé les oreilles!...
LA PRINCESSE
A ces espions?... Mais leurs oreilles, c’est leur place! des pères de famille peut-être! Fi donc!... Mais ce n’est pas tout, l’ambassadeur moscovite veut également découvrir à tout prix ce M. de Kalkreutz qui doit être à Paris.
MAURICE
Et pourquoi?
LA PRINCESSE
Pour lui acheter sa créance, se mettre en son lieu et place, et vous faire jeter en prison.
MAURICE
Une belle vengeance!
LA PRINCESSE
Mieux que cela, un coup de maître; car, vous prisonnier, la Courlande, dont le souverain est en gage, est livrée aux intrigues de la Russie, les conjurés n’ont plus de chef, les troupes se dispersent.
MAURICE
C’est, ma foi, vrai!... que faire?
LA PRINCESSE
J’y ai déjà pensé... J’ai obtenu de M. le lieutenant de police, qui me doit sa place, que s’il découvrait la demeure de M. de Kalkreutz, on m’en donnerait d’abord avis à moi, qui vous en préviendrai... Alors, vous irez trouver M. de Kalkreutz...
MAURICE
Pour me battre avec lui.
LA PRINCESSE
Non, mais pour prendre des arrangements. Le plus simple de tout, serait de le payer.
MAURICE
Et comment? je n’ai pas soixante-dix mille livres disponibles.
LA PRINCESSE, avec affection
Hélas! ni moi non plus!
MAURICE
Et d’ailleurs, je n’accepterais pas. Il n’y a donc qu’un moyen qui me convienne.
LA PRINCESSE
Lequel?
MAURICE
Laissant la Moscovie, la Suède et la police s’enlacer mutuellement dans leurs intrigues auxquelles je n’entends rien, je pars demain.
LA PRINCESSE
MAURICE
Ce n’était pas mon dessein, mais une partie de mes recrues est déjà disséminée sur la frontière, et vos huissiers n’auront pas beau jeu contre mes hulans; c’est là que j’irai me réfugier! le brevet que vous m’avez obtenu double les droits de mes sergents recruteurs, qui enrôlaient déjà sans permission; jugez maintenant, avec autorisation et privilège du roi!... Nous allons lever en masse toute la frontière... Je sais bien qu’à Versailles et ailleurs il y aura du bruit, des réclamations, l’ordre de suspendre... Je vais toujours! des notes diplomatiques?... j’intercepte... des courriers?... je les enrôle dans ma cavalerie, et lorsqu’enfin les chancelleries européennes seront en mesure d’échanger des protocoles, la Courlande sera envahie, et les Tartares de Menzikoff dispersés par les escadrons français, voilà mon plan.
LA PRINCESSE
Il n’a pas le sens commun.
MAURICE
Permettez! s’il s’agissait de l’ordonnance d’une fête ou d’un quadrille de bal, je demanderais vos conseils, mais dès qu’il s’agit de cavalerie et de manœuvres, je prends tout sur moi, cela me regarde.
LA PRINCESSE, s’animant
Non, à peine arrivé, vous ne quitterez pas Paris! C’est bien le moins que vous y restiez quelques jours encore, que votre présence et votre affection me dédommagent enfin de ce que j’ai fait pour vous et des jours que je vous ai consacrés.
MAURICE
Princesse, entendons-nous! Je n’ai jamais été ingrat, et dans ce moment où je vous dois tant, manquer de franchise, serait manquer de reconnaissance; ce matin déjà, car moi je ne sais pas tromper... je voulais tout vous dire et vous avouer...
LA PRINCESSE
Que vous en aimez une autre!
MAURICE, vivement
Qui ne vous vaut pas, peut-être!
LA PRINCESSE, en cherchant à se modérer
Et quelle est-elle?... (Avec explosion.) Quelle est-elle?... Répondez... car vous ne savez pas ce dont je suis capable.
MAURICE
C’est justement pour cela que je ne veux pas vous la nommer. (D’un ton conciliant.) Mais au lieu d’emportement et de menaces, pourquoi ne pas se parler de franche amitié? pourquoi surtout ne pas se dire loyalement la vérité? Jamais je n’ai vu de femme plus aimable que vous, plus séduisante, plus irrésistible, et pourquoi? C’est que vos chaînes ne semblaient tressées que de fleurs, c’est que gracieuses et légères, elles retenaient un heureux et non pas un captif... c’est que toujours prête à les briser, votre main coquette ne craignait pas d’en détacher parfois quelques feuilles.
LA PRINCESSE
Maurice!
MAURICE
J’ai juré de tout dire. C’est sous l’empire d’un pareil traité, que le plaisir un jour nous a souri, car ni vous ni moi n’avions pris au sérieux un semblable sentiment, et nos liens volontaires ont eu d’autant plus de durée que chacun de nous s’était réservé le droit de les rompre; le reproche est donc injuste; où il n’y eut point de serment, il n’y a point de parjure. (Avec chaleur.) Il y en aurait, si je manquais à l’amitié et à la reconnaissance que je vous ai vouées. De ce côté-là, j’en jure par l’honneur, je me crois engagé. Pour le reste, je suis libre.
LA PRINCESSE
Pas de me trahir, perfide!
MAURICE
Ah! prenez garde, princesse, je finis toujours par conquérir les libertés que l’on me conteste.
LA PRINCESSE
C’est ce que nous verrons, et dussé-je vous perdre, vous et celle que vous me préférez; dussé-je, pour la connaître, tout sacrifier...
MAURICE
Écoutez donc!... ce bruit dans la cour...
LA PRINCESSE
Un bruit de voiture!
MAURICE
Est-ce que vous attendez quelqu’un?
LA PRINCESSE
Eh! non, vraiment... Mademoiselle Duclos qui, seule, peut venir ici, ne s’en aviserait pas, sachant que nous devions nous y trouver.
MAURICE, à la princesse, qui s’approche de la croisée, à droite
Voyez donc... par la fenêtre du jardin, vous qui connaissez cette maison...
LA PRINCESSE, redescendant vivement
O ciel! c’est mon mari!
MAURICE
Que dites-vous?
LA PRINCESSE
Le prince de Bouillon, j’en suis sûre... je l’ai vu descendant de voiture!
MAURICE
LA PRINCESSE
Je l’ignore... Mais il n’est pas seul, d’autres personnes, que la nuit ne m’a pas permis de distinguer, l’accompagnent...
MAURICE
Je les entends!... elles montent cet escalier!
LA PRINCESSE
C’est fait de moi!
MAURICE, remontant vers le fond
Non, tant que je serai près de vous.
LA PRINCESSE
Il ne s’agit pas de me défendre, mais d’empêcher que je sois vue dans cette maison!... Si le prince, si quelqu’un au monde se doute que j’y ai mis les pieds... je suis perdue de réputation!
MAURICE
C’est vrai!
LA PRINCESSE
Ils viennent... (Montrant la porte à droite.) Ah! de ce côté...
MAURICE
Où cela conduit-il?
LA PRINCESSE, traversant le théâtre et s’élançant dans le cabinet à droite
SCÈNE III
L’Abbé, le Prince, entrant par le fond; Maurice
LE PRINCE, apercevant la porte à droite qui vient de se fermer
Ah! l’on vous y prend, mon cher...
MAURICE, avec trouble
Vous ici, messieurs?
LE PRINCE, riant
J’ai vu la dame, je l’ai vue!
MAURICE
C’est une plaisanterie, sans doute?
LE PRINCE
Non, parbleu!... la robe blanche flottante... qui disparaissait... Voici donc la Saxe aux prises avec la France...
MAURICE
Qu’est-ce que cela signifie?
L’ABBÉ
Que nous sommes au fait, mon cher comte.
LE PRINCE, gaiement
Et que cela ne se passera pas à huis clos, il nous faut de l’éclat et du scandale. (Frappant sur l’épaule de l’abbé.) Nous ne sommes pas des abbés pour rien... n’est-il pas vrai?
MAURICE, au prince, avec impatience
Eh! monsieur, j’aurais cru, au contraire, que c’était pour vous qu’il fallait éviter le bruit... Mais puisque vous le voulez, puisque vous savez tout...
LE PRINCE, riant
Tout... et de plus nous avons les preuves...
MAURICE, froidement et mettant son chapeau
Monsieur le prince, je suis à vos ordres... M. l’abbé consentira, je l’espère (le costume n’y fait rien), à nous servir de témoin, et comme il y a, je crois, un jardin, nous pouvons y descendre.
LE PRINCE, riant
A cette heure?...
MAURICE
Il est toujours l’heure de se battre... et pourvu que nous en finissions promptement... cela doit vous convenir...
L’ABBÉ, qui a remonté le théâtre, redescend près de Maurice
Voilà où est votre erreur. Nous ne tenons pas à en finir, au contraire, nous voulons que cela dure:
Flamme éternelle!
Comme dit l’air de Rameau! Et par un héroïsme qui surpasse toutes les magnanimités d’opéra, M. le prince vous abandonne votre conquête!
MAURICE
Qu’est-ce à dire?
L’ABBÉ
A la condition que le traité de paix sera signé ici, à souper, à l’éclat des flambeaux!
LE PRINCE
Au bruit des verres et du champagne.
MAURICE
Est-ce de moi, messieurs, que l’on veut rire?
L’ABBÉ
Vous l’avez dit!
LE PRINCE
Mon seul but étant de prouver à la Duclos...
MAURICE
La Duclos...
LE PRINCE, montrant la porte à droite
Que je ne tiens plus à ses charmes.
L’ABBÉ
Et que si la France et la Saxe se battaient pour elle...
LE PRINCE
Et pour sa vertu...
L’ABBÉ
Ce serait là une querelle d’Allemand que M. le prince ne se pardonnerait jamais... Ah! ah! ah!
LE PRINCE, riant aussi
Ah! ha! ah! c’est drôle, n’est-il pas vrai?... Et loin de rire... comme nous... vous avez un air étonné...
MAURICE
Oui, d’abord... Mais, maintenant, cela me paraît en effet si original...
LE PRINCE
N’est-ce pas?... Ah! ah! m’enlever la Duclos... de mon consentement... un service d’ami!...
L’ABBÉ
Et vous ne refuserez pas, en nouveaux alliés, de vous donner la main...
MAURICE
Non, parbleu! voici la mienne...
LE PRINCE, déclamant
Soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en convie.
L’ABBÉ, riant
Et si, pour ratifier le traité, il vous faut un notaire, je vais chercher celui de la Comédie-Française! et d’autres témoins encore!
(Il sort par le fond.)
MAURICE, étonné
Que dit-il?
LE PRINCE, riant
Vous ne vous doutez pas de la brillante compagnie qui vous attend dans ma petite maison... ou plutôt dans la vôtre... car, ce soir, vous êtes le maître, le héros de la fête; à vous les honneurs!
MAURICE, avec embarras
C’en est trop, prince!
LE PRINCE
Sans compter une nouvelle surprise que nous vous préparons, une jeune dame, charmante, qui désirait ardemment vous connaître, et l’abbé, qui est maître des cérémonies, est allé lui donner la main pour vous la présenter avant le souper!
MAURICE, avec embarras
C’est moi qui vous prierai de me conduire vers elle... (A part, regardant à droite.) Pourvu que d’ici là je puisse délivrer ma captive et la soustraire à tous les regards!
(Il s’approche de la croisée à droite, qui est restée ouverte, et regarde dans le jardin.)
SCÈNE IV
L’Abbé, donnant la main à Adrienne, et entrant par le fond; le Prince, allant au-devant d’elle; Maurice, regardant par la croisée, qui est au second plan à droite
LE PRINCE, à Adrienne
Arrivez donc! M. le comte de Saxe est là qui vous attend avec impatience...
L’ABBÉ
Eh! mais, ma toute belle, vous tremblez?
ADRIENNE
Cela est vrai... la présence d’un homme illustre m’émeut toujours malgré moi.
LE PRINCE s’approche de Maurice qui est toujours près du balcon et lui dit:
Mademoiselle Lecouvreur.
MAURICE à ce nom se retourne vivement.
O ciel!
ADRIENNE, levant les yeux et regardant Maurice, pousse un cri.
Ah!
(Le prince a passé près de la fenêtre à droite qui était ouverte et qu’il referme; l’abbé est remonté au fond à gauche, vers la table, sur laquelle il place son chapeau et ses gants.)
MAURICE, à part
C’est elle!
ADRIENNE, le regardant
Le comte de Saxe... ce héros... ce n’est pas possible...
(Elle s’avance vers lui.)
MAURICE, à voix basse et lui saisissant la main
ADRIENNE, poussant un cri de joie et portant la main à son cœur
C’est lui!
LE PRINCE, qui a refermé la fenêtre, vient se placer entre eux.
Eh! mais qu’avez-vous donc?
ADRIENNE
Une surprise... bien naturelle... M. le comte que je croyais n’avoir jamais rencontré m’était connu... mais beaucoup... (Le regardant avec expression.) beaucoup!
L’ABBÉ, gaiement
De vue!...
ADRIENNE, vivement
Non! je lui avais même parlé!
LE PRINCE
Où donc?
MAURICE, vivement
Au bal de l’Opéra!...
LE PRINCE, riant
Un déguisement?
ADRIENNE
M. le comte les aime, les déguisements! je ne le croyais pas!
MAURICE
J’avais peut-être des raisons!... et si je vous en faisais juge, mademoiselle...
L’ABBÉ
Cela se trouve bien, Adrienne a aussi une demande à vous adresser.
MAURICE
A moi?
LE PRINCE
C’est là seulement ce qui l’a décidée à venir avec nous! une pétition à vous présenter en faveur d’un petit lieutenant.
L’ABBÉ
Dont elle veut faire un capitaine!
MAURICE, avec émotion
En vérité!... vous, mademoiselle, vous vouliez...
ADRIENNE
Oui... mais je n’ose plus...
MAURICE
Et pourquoi?...
ADRIENNE
Pauvre officier... je croyais qu’il n’avait que la cape et l’épée, et peut-être n’a-t-il pas besoin de moi pour faire son chemin.
MAURICE
Ah! quel qu’il soit, votre protection doit toujours lui porter bonheur!
ADRIENNE
Je verrai alors... je prendrai des informations, et s’il mérite réellement l’intérêt qu’on lui porte...
LE PRINCE
Vous aurez le temps de parler de lui à table... nous vous mettrons à côté l’un de l’autre... (Remontant le théâtre et revenant se placer entre Adrienne et l’abbé.) L’abbé, toi, le grand ordonnateur, veille au souper.
L’ABBÉ
Les fruits et les bouquets, cela me regarde.
(Il sort par la porte du fond à gauche.)
LE PRINCE
Moi, je me charge d’un soin plus important... je crains que quelque fugitive ne veuille nous échapper... avant le souper.
ADRIENNE, gaiement
Ce n’est pas moi, je vous le jure!
LE PRINCE, souriant
Pour plus de sécurité... je vais moi-même donner la consigne, fermer toutes les portes, et nul ne sortira avant le jour!
(Il sort, comme l’abbé, par la porte du pan coupé à gauche.)
MAURICE, à part, regardant la porte à droite
SCÈNE V
Adrienne, Maurice
ADRIENNE, regardant sortir le prince, puis portant la main à son front
Ah! j’en doute encore!... vous le comte de Saxe! Parlez!... parlez!... que je sois bien sûre que c’est lui qui m’aime et que pourtant c’est toujours toi!
MAURICE
Mon Adrienne!
ADRIENNE, avec explosion
Maurice! mon héros, mon Dieu, vous que j’avais deviné!...
MAURICE, lui faisant signe de se taire
Silence!... (A part, regardant à droite.) Ah! quel dommage que l’autre soit là. (A demi-voix.) Ce mystère qui cachait notre bonheur est plus que jamais nécessaire.
ADRIENNE, vivement
Ne craignez rien! mon amour est si grand, que l’orgueil lui-même n’y peut rien ajouter. Ne parlait-on pas d’une entreprise nouvelle? de Moscovites que vous vouliez battre? d’un duché de Courlande que vous vouliez conquérir à vous tout seul? Bien, Maurice, bien! je comprends qu’au milieu des grands intérêts qui s’agitent, auprès des graves conseillers ou des vieux ministres qu’il vous faut gagner, l’amour d’une pauvre fille comme moi puisse vous faire du tort.
MAURICE, vivement
Non, non, jamais!
ADRIENNE
Je me tairai, je me tairai. (Montrant son cœur.) Je renfermerai là mon ivresse et ma fierté; je ne me vanterai pas de votre amour et de votre gloire; je ne vous admirerai que tout haut, comme tout le monde! Ils célébreront vos exploits, mais vous me les raconterez, à moi! ils diront vos titres, vos grandeurs, et vous me direz vos peines! Ces ennemis que font naître les succès, ces haines jalouses qui s’attaquent aux héros, comme à nous autres artistes, vous me confierez tout; je vous consolerai, je vous dirai: Courage, marchez au but qui vous attend! Donnez à la France une gloire qu’elle vous rendra! donnez-leur à tous vos talents et votre génie; je ne te demande, moi, que ton amour!
MAURICE, la pressant contre son cœur
O ma protectrice! ô mon bon ange! (Regardant autour de lui.) Défends-moi toujours!
ADRIENNE
Oui, toujours!... et aujourd’hui même, désolée de ne pouvoir passer cette soirée avec vous, c’est encore à vous que je pensais. C’est en votre faveur que je voulais solliciter ce comte de Saxe que l’on disait si aimable. Oui, monsieur, coquette par amour, je venais ici avec le dessein de le charmer, de le séduire... c’était là, c’est encore mon projet! y réussirai-je?
MAURICE
Enchanteresse! comment vous résister? mais ce comte de Saxe, que, sans le connaître, vous vouliez séduire...
ADRIENNE, souriant
C’est vrai! Et même dans les plus grands périls, voyez, monsieur, combien vous êtes heureux! vous étiez le seul homme pour qui je vous aurais trahi.
MAURICE
Et vous la seule que je ne trahirai jamais!
ADRIENNE
J’y compte bien. Je crois à la foi des héros! Silence, on vient.
SCÈNE VI
L’Abbé, portant une corbeille de fleurs et sortant avec Michonnet de la porte du pan coupé à gauche, Adrienne, Maurice
L’ABBÉ va placer la corbeille sur la table à gauche et s’adresse à Michonnet tout en faisant des bouquets.
J’en suis fâché pour vous, mon cher Michonnet, mais c’est la consigne, une fois entré, on ne sort plus.
MICHONNET
J’espérais cependant pour un instant, et par votre protection...
L’ABBÉ
Moi, je ne m’occupe que des bouquets pour les dames... c’est M. le prince qui est gouverneur de la place, il a fermé lui-même toutes les portes de la citadelle... et il en garde les clefs!
MICHONNET
C’est pour affaire urgente... pour mon répertoire.
ADRIENNE
Pauvre homme! il ne rêve qu’à cela, même la nuit.
MICHONNET
Une indisposition fait changer mon spectacle de demain, et je voudrais courir chez mademoiselle Duclos avant qu’elle fût couchée.
L’ABBÉ, arrangeant ses bouquets à gauche, près de la table
Ah bah!
MICHONNET
Lui demander si elle pourrait me jouer demain Cléopâtre.
L’ABBÉ, de même
N’est-ce que cela?
MAURICE, à part
O ciel!
L’ABBÉ
Vous n’avez pas besoin de vous déranger, mademoiselle Duclos soupe avec nous.
MICHONNET
Vraiment! je reste, alors.
L’ABBÉ
C’est la reine de la soirée, demandez à M. le comte de Saxe!
MICHONNET, le regardant avec surprise et respect
Il serait possible! quoi! c’est là M. le comte de Saxe... lui-même?
ADRIENNE, présentant Michonnet au comte
Monsieur Michonnet! notre régisseur général et mon meilleur ami.
MICHONNET, passant près de Maurice
C’est monsieur, si je ne me trompe, que j’ai eu le plaisir de voir ce soir au foyer de la Comédie-Française. (A Adrienne.) Je crois même... c’est singulier... qu’il te demandait.
ADRIENNE, vivement
Il ne s’agit pas de moi, mais de Cléopâtre et de mademoiselle Duclos.
MICHONNET
C’est vrai, et dès que vous m’assurez qu’elle est ici...
L’ABBÉ, quittant la table à gauche et venant se placer entre Adrienne et Michonnet, en tournant des rubans autour d’un bouquet
Nous sommes chez elle... dans sa petite maison, où elle avait, pour ce soir, donné rendez-vous à M. le comte.
ADRIENNE
Que dites-vous?
MAURICE, voulant le faire taire
Monsieur l’abbé!
L’ABBÉ, toujours arrangeant des bouquets
En tête à tête... Je le sais, et je commets là une indiscrétion, car nous ne devions rien dire avant souper, mais ici, entre amis, je puis vous raconter l’anecdote.
MAURICE
Et moi, je ne le souffrirai pas!
L’ABBÉ, terminant un bouquet
Vous avez raison, M. le comte la sait mieux que moi, c’est à lui de vous la dire.
MAURICE, furieux
Monsieur!
L’ABBÉ
Je la gâterais, tandis que le héros lui-même de l’aventure... (A Adrienne.) Oserai-je offrir ce bouquet à Melpomène? Ah! mon Dieu! quelle expression dans ses traits! quelle expression tragique! regardez donc vous-même, monsieur le comte!
(L’Abbé retourne vers la table du fond, à gauche.)
MICHONNET, avec effroi
ADRIENNE, s’efforçant de sourire
Moi? rien, vous le voyez... désolée d’avoir interrompu l’aventure que M. le comte nous promettait...
MAURICE, passant près d’Adrienne
Et qui ne mérite point votre attention, mademoiselle; rien n’est plus faux.
L’ABBÉ, redescendant près d’Adrienne
Permettez... je ne dis pas que l’histoire soit neuve, mais elle est vraie.
MAURICE
Et moi je vous atteste...
L’ABBÉ
Vous en êtes convenu tout à l’heure devant moi... (Faisant un pas pour sortir.) et devant M. le prince, qui va nous la redire...
MAURICE
C’est inutile!
L’ABBÉ
C’est juste... ce pauvre prince, c’est assez d’une fois... et si le témoignage de mes yeux vous suffit...
ADRIENNE
Vous avez vu?...
L’ABBÉ, se rapprochant de la table à gauche
Au moment où nous entrions dans cet appartement, mademoiselle Duclos s’enfuir... dans celui-ci... (Montrant la porte à droite.) où elle est encore.
MICHONNET, à part, au fond du théâtre
Celui-ci...
L’ABBÉ, retournant à la table du fond, à gauche
Ce dont vous pouvez vous assurer.
ADRIENNE
Moi!
(L’abbé vient de se rasseoir devant la table du fond, à gauche. Adrienne s’élance vers la porte à droite; Maurice, qui s’est placé devant elle, la prend par la main et la ramène au bord du théâtre.)
MAURICE
Un mot!
MICHONNET, qui est resté à droite, près de la porte du cabinet
Je vais toujours m’assurer de mon répertoire.
(Il entre doucement dans l’appartement à droite pendant que Maurice et Adrienne redescendent le théâtre.)
SCÈNE VII
L’Abbé, près de la table, à ses bouquets; Adrienne, Maurice, sur le devant du théâtre et tournant le dos à l’abbé
MAURICE, rapidement et à voix basse
Une intrigue politique que ni l’abbé ni le prince lui-même ne peuvent connaître m’a amené ici cette nuit... (Geste d’incrédulité d’Adrienne.) mon avenir en dépend!
ADRIENNE, d’un air de mépris
Et mademoiselle Duclos...
MAURICE, de même
Elle n’est pas ici! Et ce n’est pas elle que j’aime... Je le jure sur l’honneur!... me crois-tu?
ADRIENNE lève les yeux, le regarde, et, après un instant, lui dit:
Oui!
MAURICE, lui serrant la main, avec joie
C’est bien. Il faut plus encore... il faut empêcher l’abbé d’entrer dans cette chambre ou d’entrevoir la personne qui s’y trouve, pendant que moi... (l’honneur et la loyauté me le commandent) je vais tenter, sans que nul s’en aperçoive, de protéger sa sortie, dussé-je gagner ou étrangler le concierge et faire sauter ses verrous!
ADRIENNE
Allez! je veillerai.
MAURICE, avec transport
Merci, Adrienne!... merci!
SCÈNE VIII
L’Abbé, toujours à la table à gauche; Adrienne, seule sur le devant du théâtre, à droite; puis Michonnet
ADRIENNE
Sur l’honneur! a-t-il dit... sur l’honneur! Maurice ne pourrait pas manquer à un pareil serment... j’ai dû le croire! sinon... ce ne serait plus lui...
MICHONNET, qui vient de sortir de la porte à droite, s’avance sur la pointe du pied; il dit tout bas:
Adrienne... Adrienne... si tu savais quelle aventure...
ADRIENNE, avec distraction
Qu’est-ce donc?
MICHONNET, à voix basse
Ce n’est pas la Duclos!
ADRIENNE, à part, avec joie
Il me l’avait dit!
MICHONNET, à voix haute et riant
Ce n’est pas la Duclos!
L’ABBÉ, se levant de la table et s’avançant vivement
Comment, ce n’est pas elle?
MICHONNET, allant au-devant de lui
L’ABBÉ
Qu’importe! nous ne sommes que trois... et je ne compte pas! je suis muet.
MICHONNET
C’est ce que chacun dit toujours dans le comité, et cependant tout finit par se savoir.
L’ABBÉ, vivement
Ce n’est pas la Duclos!... et le comte de Saxe qui nous a avoué lui-même que c’était elle... Qui est-ce donc, alors... qui donc?...
MICHONNET
Je n’en sais rien... mais ce n’est pas elle... je le jure.
L’ABBÉ
Vous l’avez vue?
MICHONNET
Du tout!
ADRIENNE, vivement
C’est bien!
MICHONNET
Obscurité complète... comme si la rampe et le lustre eussent été baissés; mais j’avais, en entrant, rencontré une manche et une robe de femme, et persuadé, (A l’abbé.) puisque vous me l’aviez dit, que c’était la Duclos... j’ai abordé sur-le-champ la question, et j’ai demandé, à tâtons, si, pour aider le répertoire, elle consentait à jouer demain Cléopâtre. La main que je tenais a tressailli, et une voix qui m’est inconnue s’est écriée avec fierté: «Pour qui me prenez-vous?»—Pour mademoiselle Duclos, ai-je répondu. A quoi on a répliqué à voix basse: «Je suis chez elle, il est vrai, pour des intérêts que je ne puis dire...»
L’ABBÉ
Est-il possible!
MICHONNET
«Mais, qui que vous soyez,» a continué la personne mystérieuse en baissant toujours la voix, «si vous me donnez les moyens de sortir à l’instant de cette maison sans être vue, vous pouvez compter sur ma protection, et votre fortune est faite.» Je lui ai répondu alors que je n’étais pas ambitieux, et que si je pouvais seulement être nommé sociétaire... Moi, sociétaire!
L’ABBÉ et ADRIENNE, avec impatience
Eh bien?
MICHONNET
Eh bien! me voilà!... que faut-il faire?
L’ABBÉ, passant devant Michonnet et s’avançant vers la porte
Savoir d’abord quelle est cette dame.
ADRIENNE, se plaçant devant la porte
Monsieur l’abbé, y pensez-vous?
L’ABBÉ
Elle était ici avec le comte de Saxe, je vous l’atteste.
ADRIENNE
Raison de plus pour la respecter! une pareille indiscrétion serait manquer à toutes les convenances... et vous, un homme du monde!... un abbé!...
L’ABBÉ
C’est que vous ne savez pas... je ne peux pas vous dire l’intérêt que j’ai à connaître cette personne... c’est pour moi d’une importance!...
ADRIENNE, à part
Maurice disait vrai.
L’ABBÉ, à part
La princesse compte sur moi, je le lui ai promis, et à tout prix...
(Il fait un pas vers la porte.)
ADRIENNE
Non, monsieur l’abbé, vous n’entrerez pas...
L’ABBÉ, d’un air suppliant
Par hasard... et sans le vouloir...
ADRIENNE
Non, monsieur l’abbé, j’en appellerai plutôt à M. le prince lui-même, au maître de la maison, qui ne permettra pas que chez lui...
L’ABBÉ, vivement
Vous avez raison! je vais tout dire au prince qui sera enchanté! quel bonheur! quel hasard pour lui! la Duclos est innocente! complètement innocente... il ne s’y attendait pas... ni nous non plus.
(Il sort par le fond, Adrienne l’accompagne jusqu’à la porte et le suit encore des yeux pendant que Michonnet, qui était resté à gauche, traverse le théâtre en secouant la tête et va se placer à droite.)
SCÈNE IX
Adrienne, Michonnet
ADRIENNE, redescendant le théâtre
Il s’éloigne!
MICHONNET
Que veux-tu faire?
ADRIENNE
Délivrer cette personne quelle qu’elle soit... et la sauver!
MICHONNET
Pour moi!...
ADRIENNE
Non! pour un autre... à qui je l’ai promis!
MICHONNET
Encore lui!... toujours lui! pourquoi te mêler de pareilles affaires?
ADRIENNE
MICHONNET
Il ne faut pas, nous autres comédiens, nous jouer aux grands seigneurs et aux grandes dames, ça nous porte malheur...
ADRIENNE
Je le veux!
MICHONNET, d’un air résigné
C’est différent... puis-je au moins t’aider, t’être bon à quelque chose?...
ADRIENNE
Non... il l’a dit: personne ne doit la voir... (Éteignant les deux bougies qui sont sur la table.) pas même moi!
MICHONNET, étonné
Eh bien... eh bien... comment veux-tu ainsi t’y reconnaître...
ADRIENNE
Soyez tranquille! Voyez seulement au dehors si personne ne vient nous surprendre...
MICHONNET, avec colère
C’est absurde!... (Se radoucissant.) J’y vais... j’y vais...
(Il sort enfermant la porte du fond.)
SCÈNE X
Adrienne, puis la Princesse
ADRIENNE, se dirigeant vers la porte à droite
Allons!... (Elle frappe à la porte.) On ne me répond pas... ouvrez... ouvrez, madame... au nom de Maurice de Saxe... (La porte s’ouvre.) Je savais bien que rien ne résisterait à ce talisman.
LA PRINCESSE, ouvrant la porte
Que me veut-on?
ADRIENNE
Vous sauver!... vous donner les moyens de sortir d’ici...
LA PRINCESSE
Toutes les portes sont fermées.
ADRIENNE
J’ai là une clef... celle du jardin sur la rue.
LA PRINCESSE, vivement
O bonheur!... donnez! donnez!
ADRIENNE
Mais, par exemple... il faut descendre jusqu’au jardin sans être vue!... comment? je ne saurais vous le dire, car je ne connais pas cette maison...
LA PRINCESSE
Rassurez-vous! (Se dirigeant vers la gauche pendant qu’Adrienne va écouter à la porte du fond; elle dit à part:) Grâce à ce panneau secret... (Elle cherche dans la muraille le panneau qui s’ouvre sous sa main.) Le voici!... (Revenant vers Adrienne qui dans ce moment redescend le théâtre.) Mais vous à qui je dois un pareil service... qui êtes-vous?
ADRIENNE
Qu’importe?... partez.
LA PRINCESSE
Je ne puis distinguer vos traits...
ADRIENNE
Ni moi les vôtres.
LA PRINCESSE
Mais cette voix ne m’est pas inconnue, je l’ai entendue plus d’une fois... oui, oui... pourquoi vous dérober à ma reconnaissance... duchesse de Mirepoix... c’est vous?
ADRIENNE
Non!... Mais hâtez-vous de fuir les dangers qui vous menacent...
LA PRINCESSE
Vous les connaissez donc?
ADRIENNE
Qu’importe, vous dis-je! croyez à ma discrétion et ne craignez rien.
LA PRINCESSE
Mais ces dangers... ces secrets, qui vous les a confiés?
ADRIENNE
Quelqu’un qui me dit tout...
LA PRINCESSE, à part
O ciel! (Haut à Adrienne.) Qui donc a donné à Maurice le droit de tout vous dire?
ADRIENNE, lui prenant la main
Et qui vous a donné à vous-même le droit de l’appeler Maurice, le droit de m’interroger... de trembler... de frémir... car votre main tremble! vous l’aimez!
LA PRINCESSE
De toutes les forces de mon âme!
ADRIENNE
Et moi aussi!
LA PRINCESSE
Ah! vous êtes celle que je cherche!
ADRIENNE
Qui êtes-vous donc?
LA PRINCESSE, avec fierté
Plus que vous, à coup sûr!
ADRIENNE
Qui me le prouvera?
LA PRINCESSE
Je vous perdrai!
ADRIENNE, avec hauteur
LA PRINCESSE
Ah! c’en est trop!... je saurai quels sont vos traits...
ADRIENNE
Je démasquerai les vôtres...
LE PRINCE, en dehors
Palsambleu! nous connaîtrons la vérité!...
LA PRINCESSE, à part
O ciel!... la voix de mon mari... et partir quand ma rivale est en mon pouvoir, quand je vais la connaître...
ADRIENNE
Restez... restez donc!... voici des flambeaux!
LA PRINCESSE
Eh bien! oui... je resterai... Non, non... je ne le puis!
(Elle s’élance par le panneau à gauche, qu’elle referme, et disparaît pendant qu’Adrienne a remonté le théâtre et ouvre la porte du fond. Le prince et l’abbé entrent avec des flambeaux, tandis que deux valets restent au fond en dehors également avec des flambeaux.)
ADRIENNE, au prince
Venez!... venez!... (Regardant autour d’elle et ne voyant plus personne.) Grand Dieu!