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Adrienne Lecouvreur

Chapter 8: SCÈNE IV
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About This Book

A five-act historical stage drama traces the rise and turbulent career of a celebrated theatrical performer whose talent provokes admiration, rivalry, and scandal. The action alternates intimate backstage moments with public scenes in salons and courts, contrasting artistic integrity with social ambition. Themes of reputation, rivalry, romantic entanglement, and the cost of fame are developed through realistic dialogue and staged confrontations. The work builds toward a morally charged climax that emphasizes the fragility of public image and the consequences of passion.

Vous me donnerez la main; je serai fière d’avoir pour cavalier le vainqueur de Menzikoff. (Souriant.) Et puis l’on vous réserve ici un plaisir de roi.

MAURICE

Je serai avec vous, duchesse.

ATHÉNAÏS

Vous entendrez mademoiselle Lecouvreur. (Mouvement de Maurice.) La connaissez-vous, monsieur le comte?

MAURICE, avec réserve

Oui, un peu... lors de mon dernier voyage.

ATHÉNAÏS

C’est admirable. Elle a amené toute une révolution dans la tragédie... elle y est simple et naturelle, elle parle.

LA PRINCESSE

Le beau mérite!

ATHÉNAÏS, à Maurice

Je vous préviens que madame de Bouillon ne partage pas mon enthousiasme, elle est passionnée pour mademoiselle Duclos, dont la déclamation emphatique n’est qu’un chant continuel.

LA PRINCESSE

C’est la vraie tragédie.

L’ABBÉ

Certainement! les poëtes disent tous: Je chante... Je chante...

LE PRINCE

Arma virumque cano...

LA PRINCESSE

Qu’est-ce que c’est que cela?

L’ABBÉ

C’est de l’Horace ou du Virgile.

ATHÉNAÏS

Ah! l’abbé, vous devenez pédant!

LA PRINCESSE

Donc plus la tragédie est chantée... mieux cela vaut.

L’ABBÉ

C’est sans réplique.

ATHÉNAÏS

Eh bien, moi, je m’en rapporte à monsieur le comte!

LA PRINCESSE

Je ne demande pas mieux, qu’il prononce!

MAURICE

Moi, mesdames? je serais un juge bien peu compétent. Un soldat qui ne sait que se battre... un étranger qui connaît à peine votre langue.

ATHÉNAÏS

Laissez donc! on prétend que vous vous formez... que vous faites des progrès étonnants, que vous étudiez nos bons auteurs. (A la princesse.) Oui, vraiment, dans la dernière campagne, Florestan l’a surpris sous sa tente, récitant seul des vers de Racine ou de Corneille.

LA PRINCESSE, riant

C’est fabuleux.

ATHÉNAÏS, poussant un cri

Ah! mon Dieu! deux heures, et mon mari, M. le duc d’Aumont, qui m’attend pour aller à Versailles.

LE PRINCE

Depuis quelle heure?

ATHÉNAÏS

Depuis midi.

LA PRINCESSE

Ce n’est pas trop.

ATHÉNAÏS

Venez-vous avec nous, l’abbé? Nous avons une place à vous offrir.

LE PRINCE, retenant l’abbé par la main

Non!... je le garde!... j’ai à lui lire ce matin la moitié du dernier volume de mon traité...

L’ABBÉ, bas à la princesse d’un air misérable

Vous l’entendez?...

LE PRINCE

Impossible de remettre... l’imprimeur attend... et je l’emmène dans mon cabinet!

ATHÉNAÏS

Pauvre abbé!... Adieu, messieurs! (A la princesse.) Adieu, ma toute belle, à demain!

(Athénaïs sort par le fond, l’abbé et le prince sortent par la porte à droite.)

SCÈNE IV

Maurice, la Princesse

LA PRINCESSE, après avoir attendu que toutes les portes fussent refermées, se rapprochant vivement de Maurice

Enfin donc on vous revoit! Depuis deux mois, pas une seule ligne de vous! C’est par la duchesse d’Aumont que j’ai appris votre retour et j’ai cru que je ne recevrais pas votre visite.

MAURICE

Ma première a été pour vous, princesse... arrivé cette nuit...

LA PRINCESSE

Vous n’avez vu de la matinée personne encore?

MAURICE

Que le secrétaire d’État au département de la guerre... (Ayant l’air de chercher.) le cardinal-ministre... et le premier commis qui tous, du reste, m’ont assez mal accueilli et m’ont donné peu d’espoir!

LA PRINCESSE

D’autres vous ont dédommagé!

MAURICE

Que voulez-vous dire?

LA PRINCESSE, qui depuis le commencement de la scène a tenu les yeux fixés sur un bouquet que Maurice porte à la boutonnière de son habit

Je ne m’imagine pas que ce soit le secrétaire d’État ou le cardinal-ministre qui vous ait donné ce bouquet de roses.

MAURICE, avec embarras

C’est vrai! je n’y pensais plus! vous voyez tout!

LA PRINCESSE

De qui vous viennent ces fleurs?

MAURICE, riant

De qui?... eh! mais, d’une petite bouquetière... fort jolie, ma foi... que j’ai rencontrée presque aux portes de votre hôtel et qui m’a supplié si vivement de le lui acheter...

LA PRINCESSE

Que vous avez pensé à moi...

MAURICE, vivement

Oui, princesse!

LA PRINCESSE

Quel aimable souvenir!... j’accepte, monsieur le comte, j’accepte...

MAURICE, avec embarras, lui présentant le bouquet

Vous êtes trop bonne!...

LA PRINCESSE, à voix haute et feignant de l’admirer

Il est charmant!... L’essentiel, en ce moment, quoique peut-être vous méritiez peu qu’on s’occupe de vous... est de songer à vos intérêts... vous dites que le cardinal-ministre... vous a mal accueilli...

MAURICE

Fort mal.

LA PRINCESSE

Je verrai à faire changer ses dispositions... on vous accordera vos deux régiments.

MAURICE

S’il était vrai!...

LA PRINCESSE

J’irai à Versailles... et pour vous tenir au courant de ce que j’aurai fait, de ce que j’aurai appris...

MAURICE

Je viendrai ici...

LA PRINCESSE

Ici... non, la foule des curieux et des importuns, sans compter mon mari, ne me laisse pas un instant de liberté... Mais écoutez-moi: M. le prince de Bouillon a acheté, pour la Duclos, une petite maison charmante, délicieuse, près de la Grange-Batelière... à deux pas de l’enceinte de Paris... j’en puis disposer... c’est là seulement que je vous recevrai.

MAURICE

Dans cette maison qui appartient...

LA PRINCESSE

A mon mari... raison de plus! chez lui, c’est chez moi...

MAURICE, gaiement

En vérité, princesse, il n’y a que vous pour de telles combinaisons!

LA PRINCESSE

Oui, c’est assez ingénieux... Quand ce sera possible et nécessaire, c’est mademoiselle Duclos elle-même qui vous en préviendra en vous écrivant, jamais moi!

MAURICE, de même

Mais ne craignez-vous pas?...

LA PRINCESSE

Rien!... la Duclos m’est dévouée... son sort est dans mes mains...

MAURICE

Je comprends... mais moi... (A part.) Accepter quand j’en aime une autre... non, mieux vaut tout lui dire... (Haut.) Je ne sais, princesse, comment vous remercier de votre générosité, de votre dévouement...

LA PRINCESSE

En acceptant!... Silence! on vient!... qu’est-ce?

(Se retournant avec impatience et apercevant l’abbé qui vient d’entrer par la porte à droite.) Rien... c’est l’abbé...

MAURICE, salue respectueusement la princesse et sort par le fond.—A part

Plus tard! plus tard!

SCÈNE V

La Princesse, qui est remontée avec Maurice jusqu’au fond du théâtre, L’Abbé, se jetant dans un fauteuil à droite

L’ABBÉ

Soixante pages de chimie!

(Il tire de sa poche un flacon de sels qu’il respire à plusieurs reprises.)

LA PRINCESSE, redescendant le théâtre en rêvant et en regardant le bouquet

Une bouquetière qui attache ses fleurs avec cordons soie et or!... Cet embarras... cette froideur... sont de quelqu’un qui n’aime plus!... cela peut arriver à tout le monde... mais si cette passion, qui lui a fait dédaigner la fille du czar... était, non pas pour moi, mais pour une autre!... une rivale! une rivale préférée!... Je m’emporte!... non... non... sans me mettre en avant, sans me compromettre... je le saurai!

(Elle redescend toujours le théâtre vers le fauteuil où l’abbé est assis et s’assied sur une chaise à côté de lui.)

L’ABBÉ, respirant un flacon

Soixante pages de chimie! c’est au-dessus de mes forces! je donne ma démission! je renonce à mon emploi d’ami de la maison... (Regardant la princesse.) puisqu’il n’y a décidément ni avancement, ni indemnité à obtenir...

LA PRINCESSE, à demi-voix

Et pourquoi donc, l’abbé?...

L’ABBÉ

Que voulez-vous dire?...

LA PRINCESSE

Écoutez-moi vite!... Une amie à moi... une amie intime...

L’ABBÉ

La duchesse d’Aumont?

LA PRINCESSE

Peut-être!... je ne nomme personne... désire, avec ardeur... avec passion... enfin... comme nous désirons, nous autres femmes... désire découvrir un secret que l’on cache avec soin.

L’ABBÉ

Lequel?

LA PRINCESSE

Quelle est la beauté mystérieuse... inconnue... qu’adore en ce moment Maurice de Saxe?... car il y en a une! Vous, l’abbé, qui savez tout... qui, par état, devez tout savoir...

L’ABBÉ

Certainement!

LA PRINCESSE

J’ai pensé que vous pourriez nous rendre ce service.

L’ABBÉ

C’est très-difficile!

LA PRINCESSE

Voilà un mot que je n’admets pas!

L’ABBÉ

Pour moi surtout... qui, dans ce moment, n’ai pas de chance et ne suis pas heureux...

LA PRINCESSE

Le bonheur dépend souvent du bien jouer... Les heureux sont les habiles...

L’ABBÉ

Et si j’étais assez habile... pour découvrir ce secret...

LA PRINCESSE

Je pourrais peut-être, à mon tour... vous en confier un... auquel vous paraissiez tenir...

L’ABBÉ, avec joie

O ciel! est-il possible!

LA PRINCESSE

Vous voyez donc bien que vous aviez tort de vous plaindre! Aide-toi, le ciel t’aidera!... Ce n’est plus de moi... c’est de vous seul que tout dépend... Adieu... adieu!...

(Elle sort par la porte à gauche.)

SCÈNE VI

L’Abbé seul, puis le Prince

L’ABBÉ

L’ai-je bien entendu?

Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix!

Mais comment en sortir?... Le comte de Saxe, qui est la discrétion même, ne me confiera rien... Je ne suis pas son ami... impossible de le trahir. A qui donc m’adresser... pour épier, pour savoir... et pour obtenir la récompense?...

LE PRINCE, entrant

Miracle! l’abbé qui réfléchit!

L’ABBÉ

Oui, sans doute... et sur un problème... qui n’est pas facile à résoudre!...

LE PRINCE

Un problème!... cela nous regarde, nous autres savants!

L’ABBÉ, le regardant en riant

Au fait... c’est vrai... cela le regarde... ça l’intéresse... en un sens.

LE PRINCE

Voyons, l’abbé... voyons... qu’est-ce qui te tourmente?

L’ABBÉ, amenant le prince au bord du théâtre

Il est impossible que Maurice de Saxe, qui est si galant et si à la mode, n’ait pas au moins un amour dans le cœur?

LE PRINCE, riant

Eh bien! qu’est-ce que cela te fait à toi, l’abbé?

L’ABBÉ

Cela me fait... que pour des raisons inutiles à vous expliquer... des raisons personnelles, de la plus haute importance... je tiendrais à savoir quelle est sa passion actuelle... la beauté régnante...

LE PRINCE, avec bonhomie

Je te saurai cela!

L’ABBÉ

Vous!

LE PRINCE

Moi! dès ce soir...

L’ABBÉ

Allons donc... ce serait trop original!

LE PRINCE

Veux-tu parier deux cents louis?

L’ABBÉ

C’est cher! mais cela vaut ça... pour la rareté du fait. (Au prince qui vient de sonner.) Que faites-vous donc?

LE PRINCE, à un domestique qui paraît

Mes chevaux... (A l’abbé.) Veux-tu venir ce soir avec moi à la Comédie-Française?... la Lecouvreur et la Duclos jouent dans Bajazet.

L’ABBÉ

Volontiers... Mais qu’est-ce que cela fait à notre affaire?...

LE PRINCE

La Duclos connaît le nom que tu veux savoir...

L’ABBÉ

En vérité!...

LE PRINCE

L’autre soir, au moment où j’entrais dans sa loge comme on parlait de Maurice de Saxe... la Duclos disait en riant: «Je connais une grande dame qu’il adore...» Elle s’est arrêtée en me voyant... Mais tu sens bien que si je le lui demande... elle n’a rien à me refuser... Elle me le dira en confidence... je te le dirai en secret...

L’ABBÉ

Et c’est par vous que je l’apprendrai!... C’est impayable.

LE PRINCE, riant

Impayable? non pas... tu me paieras les deux cents louis du pari... Vivent les abbés!

L’ABBÉ

Vivent les savants! Donnons-nous la main!

LE PRINCE

Et à la Comédie-Française!

(Ils sortent ensemble en se donnant la main.)

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE

Mlle Jouvenot, Mlle Dangeville, Michonnet, Quinault, Poisson

MLLE JOUVENOT

Michonnet, avez-vous du rouge?

MICHONNET

Oui, mademoiselle, là, dans ce tiroir.

POISSON

Michonnet!

MICHONNET

Monsieur Poisson...

POISSON

La recette est-elle belle ce soir?

MICHONNET

Adrienne et la Duclos jouant ensemble dans Bajazet pour la première fois! plus de cinq mille livres!

POISSON

Diable!

MLLE DANGEVILLE

Michonnet! A quelle heure commencera la seconde pièce, les Folies amoureuses?

MICHONNET

A huit heures, mademoiselle...

QUINAULT, jouant au tric-trac

Michonnet!

MICHONNET

Monsieur Quinault...

QUINAULT

N’oubliez pas mon poignard.

MICHONNET

Non... non... (A part.) Michonnet!... toujours Michonnet!... Pas un instant de repos... et à qui la faute?... à moi, qui me suis mis sur le pied de tout surveiller... jusqu’aux accessoires, et qui ne dormirais pas tranquille si je n’avais remis moi-même à Hippolyte son épée et à Cléopâtre son aspic... Distribuer tous les soirs des parures en rubis ou des bourses pleines d’or... et quinze cents livres d’appointements... quelle ironie!... Si au moins ils m’avaient nommé sociétaire!... cela ne rapporte pas grand’chose, mais on est de la Comédie-Française... On signe: Michonnet, de la Comédie-Française! Au lieu de cela: premier confident tragique et régisseur général... c’est-à-dire obligé d’écouter les tirades et les ordres de tout le monde...

MLLE JOUVENOT

Adrienne aura-t-elle ce soir ses diamants?

MLLE DANGEVILLE

Ceux que lui a donnés la reine?

MLLE JOUVENOT

A ce qu’elle dit!

MICHONNET

Ces diamants-là lui ont fait bien des ennemis!

MLLE JOUVENOT

Il n’y a pas de quoi!... Il est si facile d’avoir des diamants...

MICHONNET, entre ses dents

A vous autres... mais à nous, qui n’avons que nos appointements... ou à celles qui n’ont que leur mérite...

MLLE JOUVENOT, avec fierté

Qu’est-ce à dire?...

MICHONNET

Rien, mademoiselle, rien!... (A part.) Ah! si tu n’étais pas sociétaire! si je n’avais pas besoin de toi pour le devenir... comme je te répondrais!... comme je t’aurais trouvé quelque chose de bien piquant et de bien spirituel!...

QUINAULT, d’un air important

Échec et mat... Vous n’êtes pas de force, mon cher...

POISSON

Quoi! monsieur Quinault! tu ne me tutoies plus!...

MLLE DANGEVILLE

C’est un manque d’égards...

POISSON

Que voulez-vous! depuis que mademoiselle Quinault, sa sœur et notre camarade, a épousé le duc de Nevers... il se croit duc et pair par alliance... Voyons, dis-le franchement, veux-tu que je t’appelle monseigneur?

QUINAULT

Il suffit... Commence-t-on?...

MICHONNET

Ne craignez rien... je vous avertirai... je suis la pendule du foyer.

MLLE JOUVENOT

Pendule qui jamais ne retarde!

MICHONNET

C’est vrai! le moindre manquement dans le répertoire bouleverse tout mon être, et un jour de clôture est un jour de relâche dans mon existence.

SCÈNE II

Mlle Jouvenot, Mlle Dangeville, et d’autres dames devant la cheminée, au fond; Michonnet, sur le devant du théâtre; l’Abbé, le Prince et plusieurs seigneurs venant de la salle et entrant par la porte à droite; Quinault et Poisson, sur le devant, à droite, et remontant, après l’entrée des seigneurs, pour aller causer avec eux

MICHONNET

Allons, encore des étrangers qui viennent dans nos foyers, dans nos coulisses... (L’abbé, le prince et les seigneurs s’approchent des dames, qui sont près de la cheminée, les saluent et causent avec elles.—Reconnaissant et saluant.) Ah!... monsieur l’abbé de Chazeuil, monseigneur le prince de Bouillon! (A part.) Quand je pense que cet homme-là pourrait, d’un mot, me faire nommer sociétaire... je ne peux pas m’empêcher de le regarder avec respect!... Quelle bassesse!... moi, qui blâme ces dames et leurs parures!...

(Le prince, l’abbé, Quinault, Michonnet, descendent sur le devant du théâtre.)

L’ABBÉ, s’adressant à Quinault

Bonsoir, vizir!... On dit, monsieur Quinault, que vous serez admirable dans Bajazet.

LE PRINCE

Ainsi que mademoiselle Duclos!

MICHONNET

Et Adrienne donc!... sublime!...

QUINAULT

Oui, ça a fini par la gagner!... (Souriant.) Ce n’est pas sans peine! car, sans me vanter, il n’y a pas dans le rôle de Roxane une seule intonation que je ne lui aie donnée...

MICHONNET, avec colère

Par exemple!

QUINAULT, avec hauteur

Qu’est-ce que c’est?

MICHONNET, s’arrêtant

Rien. (A part.) Encore un qui est sociétaire... sans cela!... (Regardant par la porte à droite.) C’est Adrienne qui descend de sa loge... la voici.

L’ABBÉ

Oui, vraiment, elle étudie son rôle!

MICHONNET

Toute seule! (A part et regardant Quinault.) et sans monsieur... c’est étonnant!

SCÈNE III

Mlle Dangeville, Mlle Jouvenot, près de la glace à gauche; le Prince, Adrienne, entrant par la porte à droite et étudiant son rôle; l’Abbé, Michonnet, Quinault

ADRIENNE, étudiant

Du sultan Amurat je reconnais l’empire:
Sortez! Que le sérail soit désormais fermé...

Non, ce n’est pas cela! (Essayant une autre manière.)

Sortez! que le sérail soit désormais fermé;
Et que tout rentre ici dans l’ordre accoutumé!

L’ABBÉ, qui s’approche d’elle

Superbe!

ADRIENNE

Monsieur l’abbé de Chazeuil!

LE PRINCE

Éblouissant!

MLLE JOUVENOT

Vous voulez parler des diamants?

LE PRINCE

Ceux de la reine! fort beaux en effet! Quand mademoiselle Lecouvreur voudra s’en défaire, je lui en ai déjà offert soixante mille livres! (Mlle Jouvenot et Mlle Dangeville remontent vers la cheminée qui est au fond du théâtre.—A Adrienne.) Vous étudiez donc toujours? que cherchez-vous encore?

ADRIENNE

La vérité.

L’ABBÉ, regardant Quinault

Mais vous avez eu des leçons des premiers maîtres.

MICHONNET, à Quinault, qui veut sortir

Restez donc, monsieur Quinault, on ne commence pas encore.

L’ABBÉ, à Adrienne

Pour le rôle de Roxane, par example!

ADRIENNE

Eh! mon Dieu, non, par malheur! (Apercevant Michonnet.) Je me trompe, j’allais être ingrate en disant que je n’avais pas eu de maître. Il est un homme de cœur, un ami sincère et difficile, dont les conseils m’ont toujours guidée, dont l’affection m’a toujours soutenue... (Passant près de Michonnet, à qui elle tend la main.) lui! et je ne suis sûre du succès que quand je lui ai entendu dire: C’est cela! c’est bien cela!

MICHONNET, à moitié pleurant

Ah! Adrienne! vois-tu? ce trait-là... j’étouffe!

L’ABBÉ, qui est passé près de Michonnet, à l’extrême droite du théâtre

Mais, monsieur Michonnet, dites-moi comment, vous qui donnez de si bons conseils, vous êtes...

MICHONNET

Comment je suis si mauvais, n’est-ce pas, monsieur l’abbé? je me le suis souvent demandé. Cela tient, je crois, à ce que je ne suis pas sociétaire.

L’AVERTISSEUR

Messieurs et mesdames, le premier acte va commencer!

QUINAULT, au fond

Et ces dames, qui ne sont pas prêtes!

ADRIENNE, traversant le théâtre et passant près de la glace à gauche

Je le suis.

MLLE DANGEVILLE, redescendant

Et moi aussi, quoique je ne joue que dans la seconde pièce!

QUINAULT

Mais mademoiselle Duclos?

MICHONNET

Il y a un quart d’heure que je suis entré dans sa loge, où elle écrivait... tout habillée.

LE PRINCE

Ah! elle écrivait!

MLLE DANGEVILLE

En costume! (A l’abbé, qui lui parle de près.) Prenez donc garde, l’abbé, vous chiffonnez le mien!

MICHONNET

Il fallait que ce fût une épître bien pressée!

MLLE DANGEVILLE, regardant le prince

Ou qu’on attendît avec bien de l’impatience.

LE PRINCE

Qu’est-ce que cela signifie?...

MLLE JOUVENOT, à demi-voix, au prince de Bouillon

Je vais vous le dire... La femme de chambre de mademoiselle Duclos...

LE PRINCE, souriant

Pénélope?

MLLE JOUVENOT

Prétendait tout à l’heure, en montrant une lettre, qu’elle avait là un petit billet que monsieur le prince paierait bien cher.

LE PRINCE

Moi! le payer!

MLLE JOUVENOT

Ce qui donnerait à penser qu’il n’était pas pour vous! Après cela, c’est une supposition... parce que chez nous, en fait d’infidélités... on suppose volontiers... on bavarde, on cause, on invente, et presque toujours cela se rencontre juste.

POISSON, qui est assis près de la table, à droite

Le hasard!...

LE PRINCE, vivement et à part

O ciel! je cours interroger Pénélope. (Bas à l’abbé.) Je vais, l’abbé, m’occuper de notre affaire...

L’ABBÉ

A merveille... Où vous retrouverai-je?

LE PRINCE

Ici... après le troisième acte.

L’ABBÉ

C’est convenu.

MICHONNET

Allons, mademoiselle Jouvenot, allons, monsieur Quinault!

(Les dames sortent par la porte à gauche qui est celle du théâtre.)

QUINAULT, que Michonnet presse toujours

Me voici... me voici!... (Rencontrant l’abbé à la porte à gauche.) Après vous, monsieur l’abbé.

L’ABBÉ

Après Votre Excellence turque!

(Tous les deux sortent par la porte à gauche.)

LE PRINCE, à part et se dirigeant vers la porte à droite

Je me suis toujours défié de cette petite Pénélope... rien que ce nom-là, au théâtre, devait porter malheur.

(Il sort par la porte à droite.)

SCÈNE IV

Adrienne, assise à gauche, Michonnet

MICHONNET, regardant Adrienne, qui s’est remise à étudier son rôle à voix basse

Dire qu’elle a une amitié pareille pour moi, et voilà cinq ans que j’hésite toujours à lui avouer... C’est tout simple... elle est sociétaire... et je ne le suis pas! elle est jeune, et je ne le suis plus! Et puis aujourd’hui me semble un mauvais jour... attendons à demain... Il est vrai que demain je serai encore moins jeune... D’ailleurs elle n’aime rien... que la tragédie... (S’avançant en se donnant du courage.) Allons!... (Avec embarras et s’approchant d’Adrienne.) Tu étudies ton rôle?

ADRIENNE

Oui.

MICHONNET, avec embarras

A propos de rôle... et si ça ne te dérange pas... moi qui depuis si longtemps... fais les confidents, j’aurais bien à mon tour... quelque chose...

ADRIENNE, avec intérêt

A me confier...

MICHONNET

Oui, vraiment!... Tu te rappelles mon grand-oncle, l’épicier de la rue Férou?

ADRIENNE

Sans doute.

MICHONNET

Eh bien! ce pauvre homme vient de mourir.

ADRIENNE

Ah! tant pis!

MICHONNET

Oui, oui, tant pis! Mais pourtant il me laisse sur son héritage dix bonnes mille livres tournois.

ADRIENNE

Tant mieux!

MICHONNET

Pas tant tant mieux!... parce que moi, qui n’ai jamais eu tant d’argent, je ne sais qu’en faire, et ça me tourmente.

ADRIENNE, souriant

Tant pis, alors...

MICHONNET

Pas tant... parce que ça m’a donné une idée qui ne me serait peut-être pas venue sans cela... celle de me marier...

ADRIENNE

Vous avez raison... (Avec un soupir.) et si je le pouvais aussi... moi...

MICHONNET, avec joie

Ce ne serait pas loin de ta pensée?

ADRIENNE

N’avez-vous pas remarqué qu’ils disent tous, depuis quelque temps: Le talent d’Adrienne est bien changé!

MICHONNET, vivement

C’est vrai!... il augmente!... Jamais tu n’as joué Phèdre comme avant-hier.

ADRIENNE, avec animation et contentement

N’est-ce pas?... Ce jour-là, je souffrais tant! j’étais si malheureuse!... (Souriant.) On n’a pas tous les soirs ce bonheur-là!

MICHONNET

Et d’où cela venait-il?

ADRIENNE

On parlait d’un combat!... et pas de nouvelles!... blessé... tué peut-être!... Ah! tout ce qu’il y a dans le cœur de crainte, de douleur, de désespoir, j’ai tout deviné, tout souffert!... je puis tout exprimer maintenant, surtout la joie... je l’ai revu!

MICHONNET, hors de lui

Qu’entends-je, ô ciel!... tu aimes quelqu’un...

ADRIENNE

Comment vous le cacher, à vous, mon meilleur ami!

MICHONNET, cherchant à se remettre

Mais... comment cela est-il arrivé?

ADRIENNE

C’était à la sortie du bal de l’Opéra! de jeunes officiers, dont un joyeux souper égarait sans doute la raison (lequel d’entre eux, sans cela, eût osé insulter une femme?) voulaient m’empêcher de regagner ma voiture, lorsqu’un jeune homme que je ne connaissais pas s’écria: «Messieurs, c’est mademoiselle Lecouvreur... vous la laisserez passer»; et comme mes quatre adversaires... (ils étaient quatre) se mirent à rire de cet ordre, par un mouvement plus prompt que la parole et avec une force surnaturelle, mon étrange protecteur renverse, de chaque côté et d’un seul coup, deux de ses ennemis, puis m’enlevant dans ses bras et me portant jusqu’à ma voiture, il me dépose sur les coussins, au moment où nos jeunes officiers, qui s’étaient relevés, accouraient l’épée à la main: «Monsieur, vous me rendrez raison!—Très-volontiers!—Vous commencerez par moi.—Par moi!—par moi!—Lequel choisissez-vous?—Tous,» répondit-il en les chargeant à la fois... et au cri que je poussai: «Ne craignez rien, restez, mademoiselle, me dit-il, vous serez aux premières loges; et nous, messieurs, allons, en scène!» Que vous dirai-je? quoique saisie de frayeur, je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle... et si vous l’aviez vu braver en se jouant la pointe de ces quatre épées dirigées contre sa poitrine, c’était le bras et le regard d’un héros. Loin de reculer, il les défiait! il les appelait! on semblait entendre: