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Aimée Villard, fille de France cover

Aimée Villard, fille de France

Chapter 13: XI
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About This Book

A young woman in a rural household balances domestic duties and farm work while caring for her younger siblings, and the narrative dwells on the rhythms of daily life, seasonal labor, and the landscape that shapes it. Intimate interior scenes alternate with scenes of fields and weather, rendering the tactile details of work, food, and family. The book emphasizes quiet devotion, communal bonds, and how ordinary tasks reveal character and the passage of time.

XI

Aimée pouvait à présent prendre un peu de repos, tant Lionnou Fansat montrait du courage à la besogne. On avait chaussé les pommes de terre, désherbé le blé. Et l’on attendait que l’été eût grandi encore pour le cueillir.

Le paysage avait pris une nouvelle gravité; il s’en élevait de plus rudes accents, une force et une couleur issues du soleil qui travaillait avec les hommes. L’herbe s’était assombrie et fortifiée; la pointe des rocs devenait dorée, et la vallée ouvrait un chemin féerique au courant de la rivière où la terre plus belle venait se mirer. L’air à midi avait un tremblement lumineux sur les pièces de blé qui jaunissaient et les tiges pliaient davantage sous le poids du grain. C’était partout une grande nativité; de la chair et du sang pour tous et aussi de l’âme.

Mais tout demeurait simple et le voile du mystère se déchirait sans bruit.

La saison en était à ce point d’or vif d’où l’on peut mesurer la récolte. Avant que s’aiguisent les faux, il y avait encore quelque répit. Les jeudis et les dimanches, Nonot menait tout seul les bêtes dans le pré des Beaux que l’on avait fauché de bonne heure. Il était impayable, quand il portait derrière les vaches la guyade droite, trois fois plus haute que lui, mais bien crâne tout de même, la casquette un peu sur l’oreille, le petit mollet arrondi. Il sifflotait et Brunette en sautant lui touchait l’épaule; il lui parlait en faisant la grosse voix, et elle devenait soumise, humble, comme si le vieux Villard eût commandé.

Ce soir-là, qui était un lundi de la semaine de Saint-Jean, Aimée alla au champ. Elle s’assit sous une sorte de voûte fraîche et verte que formaient de fins noisetiers dans un repli de prairie. Les vaches paissaient tranquillement et la paix de l’air était si grande que l’on entendait le bruit de l’herbe broutée. Brunette avait pris place sur un petit tertre; de là, assise sur son derrière, la queue en rond, les deux pattes de devant jointes, elle se tenait immobile. Seule, sa tête tournait de côté et d’autre, avec des regards vigilants. Dans son poil noir passait l’obscure clarté d’une joie paisible. Aimée n’avait nul besoin d’élever la voix pour commander. Si une vache franchissait le buisson, Brunette d’un bond la ramenait, puis revenait au même endroit, continuer sa garde. Ce sérieux, cette maîtrise émerveillaient toujours Aimée. Elle se souvenait que, parfois, dans les jours qui suivirent le malheur, Brunette avait conduit, gardé et ramené seule le troupeau. Mais sa pensée sortait de ce champ où la lumière s’apaisait.

Depuis que Jacques Lavergne l’avait rencontrée à bicyclette comme elle revenait de la procession des Rogations, Aimée l’avait revu à la faveur de la belle saison. Il l’avait émue par des paroles gentilles et de tendres assiduités. Elle appelait à l’aide de son émotion naissante les jours d’enfance où ils jouaient en sortant de l’école de Rieux. C’était un petit garçon tapageur et malicieux; tirer un bout de natte, pincer une fillette ou glisser dans son panier quelques pierres, c’étaient pour lui jeux naïfs et prétexte à rire longtemps. Elle le revoyait à douze ans, espiègle blondin; puis il était parti à la ville. Dans la paix du soir qui tombait et la fraîcheur des sources invisibles, elle se mit à chanter des airs du pays pour charmer la solitude où parfois passe trop de mystère.

Soudain Brunette bondit et aboya. Aimée, cessant de chanter, vit Jacques Lavergne qui poussait la barrière de bois. Elle fut si troublée qu’elle ne put lui répondre, comme il lui disait:

—Je passais par là, et je ne pensais pas vous découvrir comme un oiseau dans un nid. Je ne vous dérange pas, mademoiselle Aimée?

Et, sans attendre qu’elle parlât, il s’assit sur l’herbe courte en tournant vers elle ses yeux pleins de joie.

—Vous chantiez une jolie chanson ...

—Oui, ça me tient compagnie ...

Il s’approcha d’elle et murmura des paroles dont elle n’entendait que le son qui la charmait. Il lui avait pris les mains, sans heurt, insensiblement, ne cessant de la regarder avec émerveillement. Dans ce coin de prairie, il la trouvait plus belle qu’aucune fille du monde.

Il haussa la voix et dit:

—Aimée, vous ne connaissez pas ce que c’est que l’amour. En ce moment je sens bien que je vous aime ... Vous seriez ma femme. Vous quitteriez cette campagne et nous serions heureux en ville, car je ne pourrais vivre ici toute l’année. C’est agréable d’y passer trois mois, mais c’est tout.

A ces mots, elle dégagea doucement ses mains. Il poursuivit, n’osant lui reprendre les doigts:

—Vous verriez; ce serait le bonheur. Vos gentilles mains ne seraient plus meurtries par un travail grossier.

Elle le considéra de ses yeux clairs et pleins d’un étonnement douloureux; ce n’était plus le chant de la voix émue qu’elle entendait, mais le sens de paroles qui la blessaient. Il devint pressant; il implorait:

—Je serais si heureux de vous arracher à ces besognes. Écoutez-moi, Aimée, ne dites pas non.

Elle vit ses épaules étroites, son maigre visage où brillaient des yeux dont le feu était attirant et doux.

—Jacques, on n’avait pas besoin de me dire que la vie des campagnes valait mieux que celle des villes; je le sentais bien. Vous-même, cette vie vous a fatigué et vous êtes venu vous reposer un peu chez nous. Il me semble que je vous aimerais si vous vouliez rester au pays.

Il se récria. Que demandait-elle! Il l’aurait voulu qu’il ne le pouvait plus.

—Je vais repartir bientôt, mademoiselle Aimée. Réfléchissez. Pensez que je vous aime. Mais vivre ici, toujours, en travaillant la terre, je ne le pourrais ...

Elle soupira, troublée, mais elle maîtrisait son cœur. Il lui suffisait de prononcer tout bas le nom de la Genette et cela seulement jetait l’ancre dans des profondeurs, sans l’empêcher pourtant de frémir.

Elle dit en souriant:

—Adieu, Jacques. Voilà le serein qui tombe. Il ne faudrait pas que l’on nous voie ici.

Il était décontenancé, et il devinait cette douleur obscure qui naissait en elle et que, vaillamment, elle refoulait. Il s’en alla, tandis que le soleil du soir formait des étangs de pourpre dans le ciel. Une dernière fois, il se tourna vers elle et mit deux doigts sur sa bouche en signe de baiser ou de silence, car il sentait que les paroles ne pouvaient rien sur cette enfant aux yeux clairs.

Quand il fut parti, elle cria bien fort pour ne pas pleurer:

—Il faut rentrer! Brunette, va les chercher! Va les chercher!

Et les bêtes tournèrent, rassemblées par les voltes de la chienne.

XII

Aimée s’isolait parfois, et rêvait; une première ardeur inconnue l’avait effleurée. Elle faisait un cruel effort afin de continuer à travailler, avec un régulier courage, dans les champs et à la maison.

Mais l’élan de son cœur avait tout remis en marche. Sa mère reprenait le collier des besognes rustiques et du bon souci. Lionnou Fansat, un matin de juin, comme il martelait sa faux, lui dit, levant vers elle sa grosse tête ébouriffée:

—Mémée, quelque chose vous ennuie. Je sais pas quoi, mais j’en ai de la peine.

Elle lui répondit en souriant si paisiblement qu’il s’accusa d’être trop fin.

La saison était venue de faucher. Il se levait, dès le petit jour blanchissant, et il s’en allait, l’aile de fer sur l’épaule; la corne de bœuf creusée, où trempait dans l’eau la pierre à affûter, pendait sous sa veste courte.

Il ouvrait la barrière du pré tout argenté de rosée; et les jarrets durcis, les mains attachées au bois, la poitrine en voûte, il faisait ronfler la faux dans l’herbe qui se couchait, en masses égales. Rythmant sa besogne dans le haut silence du matin, il ouvrait un sentier mouillé jusqu’au buisson de clôture. Alors il revenait vers la barrière, d’un pas régulier, la faux battant comme un balancier; il remontait et redescendait, plein d’équilibre, sans un mouvement inutile, selon la vieille loi d’un travail bien ordonné.

Puis il s’en revenait à la Genette, aux feux du soleil de midi et content de la tâche accomplie.

Les foins furent rentrés en bonne condition. La charrette chargée à fond, solidement câblée, conduisit vers le portail de la grange de petites collines d’un gris de lézard qui laissait dans l’air le sillage et l’odeur des herbes mortes.

Vone, Tine et Nonot étaient de la fête. Ayant râtelé et fané, ils avaient mangé à l’ombre des noisetiers, quand le soleil de la journée descend dans la prairie et joue avec des troupes de moucherons.

Les grands jours où l’on moissonne le blé brillèrent. Les gerbes s’amoncelèrent dans la grange en attendant les battaisons. Lionnou Fansat les avait couronnées d’un gros bouquet de fleurs en signe de suprême joie.

Aimée se demandait pourquoi elle n’était pas pleinement heureuse; pourtant il était bien vrai que cette moisson était sortie de son cœur.

XIII

Elle évitait d’aller seule dans les champs ou sur la route de Rieux. Elle craignait et désirait à la fois de revoir Jacques Lavergne. Elle pensait qu’il reviendrait bientôt à Limoges, son congé fini. Depuis que le temps des grands travaux était passé, elle avait pris l’habitude de s’isoler dans sa chambre; au milieu du silence, elle songeait à Jacques, se plaisant secrètement à l’embellir et à lui prêter de charmantes vertus. Elle reformait à son gré les traits de son visage, et elle s’efforçait de changer le sens des paroles qu’il lui avait dites. «S’il voulait! rêvait-elle. Il me plaît et il m’a bien montré qu’il me regardait sans déplaisir.»

Sa songerie amoureuse montait. Un brusque désir la prenait de se vêtir avec coquetterie et de presser le pas sur le chemin de Rieux où, certainement, il l’attendait.

Un soir, elle s’habilla de sa plus belle robe et s’attarda à se coiffer. Elle allait passer le seuil, mais Nonot qui musait par là, vint la saisir aux jambes pour rire. Dans son âme croyante, elle vit en ce simple fait un signe d’En-Haut. Elle s’effraya comme si elle était coupable.

Les jours suivants, elle multiplia maints petits travaux de ménage, afin de s’arracher aux rêveries dont elle sentait obscurément le danger.

Elle ne cessait de s’occuper des enfants, leur taillant des vêtements ou leur faisant des lectures dans une Histoire sainte, pleine d’images. Sa mère, dont la santé restait chétive, ne devinait pas le tourment qu’elle cachait et dominait avec simplicité, comme elle accomplissait toutes choses.

Mais quand la nuit tombait, la maison se refermait sur elle comme un manteau, la paix revenait dans son cœur. La terre qu’elle avait gardée l’environnait, elle le sentait bien, d’une tranquille reconnaissance.

XIV

Un dimanche, dans l’après-midi, Clémentine Queyroix vint à la Genette. Sa figure ronde et fraîche gardait un mystère inaccoutumé.

Aimée était assise sur la terrasse; Vone et Tine, de chaque côté de ses épaules, penchaient leurs têtes frisées pour lire dans le livre d’images qu’elle commentait en riant, tandis que Nonot faisait sauter des billes sur une grosse pierre. La mère préparait des légumes pour la soupe du soir, les raclait et les pelait en les laissant tomber dans une bassine pleine d’eau.

Le vieux Villard fumait tout doucement sa pipe sans parler, les yeux tournés vers l’horizon où le soleil éclairait des champs vides et des verdures brûlées; à ses pieds Brunette était couchée, le museau posé sur ses pattes allongées, et soufflant de temps à autre, en clignant de l’œil. Les grillons agitaient des milliers de graines sonores; la grande paix qui suit la levée des récoltes était venue.

Lionnou Fansat était parti pour Ballanges voir ses enfants et sa femme. Il y allait plus souvent en ce mois, n’ayant plus à travailler du soir au matin, sans arrêt.

Clémentine Queyroix sentait bien quel était le bonheur simple et sûr qui couvrait aujourd’hui la maison, après tant de peines. Tout était si tranquille sur ce seuil et dans les champs!

Chacun lui donna amiteusement le bonjour; Aimée alla chercher une chaise pour qu’elle se reposât dans la fraîcheur de l’ormeau qui versait son ombre sur la terrasse. Mais Clémentine murmura:

—Viens un peu dans la cour avec moi. Il faut que je te parle. En se promenant, on causera mieux. Si tu voulais, nous irions cueillir de la bruyère à Villemonteil.

Aimée accepta avec plaisir. Elle avait besoin de respirer au grand air et de prendre du loisir sous le ciel d’une belle journée.

Elles suivirent un sentier qui serpentait à travers de hautes prairies et faisait un courant silencieux de fraîcheur et de repos. Elles se disaient, chemin faisant, de ces petits riens qui entretiennent la gentillesse française. Bientôt elles arrivèrent sur le plateau de Villemonteil. Le versant opposé de la rivière se dressait, violâtre et roux avec les grandes formes tourmentées de ses rochers. La bruyère en fleur étendait ses nappes que le soleil allumait.

Dans ces lieux, tout était pur comme à la naissance du monde; le chant profond de la terre s’élevait, et le vent avait un goût sauvage comme celui d’une pousse de fougère écrasée.

Aimée et Clémentine entrèrent dans une châtaigneraie où l’herbe fine luisait. La lumière était amicale sous ces arbres dont le tronc s’étale à grands plis tournants, semblable à quelque manteau encore empli du souffle d’une marche mystérieuse. Quelques-uns avaient été fracassés par la foudre, mais de la blessure sortait le jet d’une pousse ronde et lisse, avec une souplesse de couleuvre dressée.

Assise sur l’herbe, Aimée, près de son amie, liait un bouquet de bruyère. Elle dit:

—Il fait bon ici. Je me sens tout à l’aise.

Sur la ligne lointaine de l’horizon, un rayon dansait, un point d’eau vive, un mince éclair comme il en sort d’une ablette qui saute au fil de la rivière. Clémentine murmura:

—Mémée, tu vas me gronder.

Elle poursuivit tout d’une haleine:

—Jacques Lavergne sait que nous sommes ici. Avant de partir, il voulait te revoir. Je n’ai pas pu lui refuser. Il t’aime tant!

—Ce n’est pas bien, ce que tu as fait là, mais je ne t’en veux pas, car je connais ton bon cœur, repartit Aimée.

Maintenant, elle était troublée, anxieuse. La belle soirée s’assombrissait à ses yeux. Quelque temps passa; les deux amies ne parlaient pas, mais le frémissement de l’eau animait l’air et montait du fond de la vallée.

Aimée, la première, vit Jacques Lavergne qui venait sur le sentier bordé de hautes fougères. Comme à l’habitude, il était bien vêtu et s’avançait avec aisance.

—Que vous êtes sauvage, mademoiselle Aimée! s’écria-t-il, en l’abordant. Il a fallu que je m’aventure dans ces terres de loup-garou pour vous découvrir.

Clémentine s’était éloignée et s’appliquait à cueillir des touffes de bruyère en fleur.

Jacques, à mi-voix, tout près d’Aimée, murmura:

—Avez-vous réfléchi à mes paroles? Voulez-vous toujours vivre dans ce pays? Si vous consentez à devenir ma femme, vous ne le regretterez-pas. Aimée, de grâce, écoutez-moi.

—Je vous écoute bien trop, dit-elle.

Alors il devint suppliant. Bientôt, il allait reprendre à Limoges une vie de bureau qui ne lui permettait pas de la revoir comme il le désirait; ne lui laisserait-elle pas emporter un peu d’espérance?

Elle appela Clémentine d’une voix pleine d’une secrète détresse. Et devant son amie, elle dit, pâlie, la figure creusée de tourment:

—Jacques, je peux parler en présence de ma compagne, et je le veux. J’ai pour vous plus que de l’amitié, peut-être, mais jamais je ne quitterai la Genette. Moi, je ne compte pas, mais ce que j’ai donné, je ne peux pas le reprendre. J’ai bien réfléchi; ce que vous désirez n’est pas possible. Et si je vous évitais, c’était pour ne pas être forcée de vous parler comme cela. Je craignais beaucoup cette peine.

A ces mots, elle leva les yeux vers lui et elle était partagée cruellement entre la douleur et la fierté. Jacques sentait le tremblement secret de cet amour étouffé; il devint grave, et cachant son émotion, il s’éloigna. Partis du même point natal, ils allaient sur des routes qui divergeaient.

Clémentine embrassa Aimée, et les bras autour du cou de son amie, elle lui dit:

—Pardonne-moi; j’avais cru bien faire ...

Elles se levèrent pour regagner leur logis. Aimée ne parlait pas. Clémentine soupira:

—Pauvre petite, peut-être l’aimais-tu?

Aimée répondit:

—Tais-toi; il vaut mieux ne rien dire. C’est fini.

Et elles revinrent silencieuses dans les rayons obliques du soir.

XV

A la Grangerie, Courteux avait travaillé d’arrache-pied. Il était vrai qu’il possédait trop de terres, mais il se montrait insatiable. Son avidité grandissait avec les difficultés qu’il rencontrait. A grand’peine, il trouvait quelques valets dociles dont l’espèce se perd peu à peu, de ces hommes qui obéissent sans murmure, aveuglément, comme s’ils portaient dans les reins dix siècles de servitude.

Il leva sa récolte, mais il tournait, comme on dit, un œil de coin sur la Genette qui avait donné de bon blé, contre toute attente. Il avait compris d’où venait l’obstacle.

Il connaissait trop la vie de la terre pour ne pas savoir qu’il est des femmes et des filles qui montrent parfois de ces profondes et silencieuses ardeurs plus fortes que toutes les ruses et tous les malheurs. Aimée Villard, il le devinait, était une bonne flamme du ciel qui avait rallumé un foyer près de s’éteindre. Mais ayant rentré son blé, il voulut, selon le vieil atavisme de chicane, passer sa rage sournoise. D’abord, il ne craignit pas de conter qu’Aimée était un peu coureuse; on lui rit au nez. Il fallut trouver autre chose.

Un beau matin, comme il faisait sa ronde par les champs grillés de soleil, il entra dans une pièce de terre qui touchait le bien de la Genette sur une longueur d’une trentaine d’ares. A cet endroit, les deux domaines sont séparés par un mur mitoyen de pierres sèches, à peine plus haut qu’un homme de taille moyenne.

Courteux considéra avec grande attention ce mur et il découvrit que, çà et là, il n’était pas très solide. Il apparaissait clairement à ses yeux qu’il fallait l’abattre et le reconstruire plus solidement.

—Villard payera à moitié les frais; ça l’ennuiera. Ce sera toujours ça pour commencer. Après, je trouverai autre chose.

Il s’en alla bon pas à la Genette, et patelin, il dit à Villard qui sarclait son potager:

—Vieux, je viens rapport à une petite affaire. Le mur qui sépare ma terre de la Pie de la vôtre, qui est celle des Vergnes, est à cette heure quasiment ruiné. Y peut me tomber dessus quand je passe. Faut le refaire.

—Tu nous cherches chicane, ça te réussira point, s’écria Villard; à force d’être fin, on devient bête.

Mais Courteux assura qu’il ne badinait pas, et il demanda que Villard vint aussitôt constater en quel piteux état se trouvait le mur.

Lionnou Fansat, qui donnait à manger aux bêtes dans la grange, sortit à ce moment:

—On y va, père Courteux. Passez devant avec Villard.

Sans perdre de temps, il courut au hameau de Peyrelevade, chercher un de ses cousins, le vieux Chantaud, qui pourrait servir de témoin. Avant d’aller à la terre de la Pie, il conta à Aimée la querelle que soulevait Courteux.

—Je ne crois pas qu’il ait raison, dit Aimée. Il faut cependant le surveiller de près. Veillez-y bien, Fansat.

Fansat et le vieux Chantaud arrivèrent bientôt près de ce mur dont Courteux voyait seulement aujourd’hui la vieillesse.

Le compère déclara de nouveau avec une tristesse feinte que ces pierres mal assemblées pouvaient, en tombant, lui casser une jambe.

—Ou deux, ajouta Fansat tout bas, et sur un ton plus élevé il affirma que le mur serait debout alors que Courteux serait couché au cimetière.

—Je l’ai toujours vu comme ça, dit Villard, un peu bossu, mais solide.

—Solide, glapit Courteux. Regardez donc!

Et saisissant une énorme pierre, il la lança de toutes ses forces contre la muraille qui s’écroula sur une longueur d’environ cinq pieds.

Alors le vieux Chantaud se redressa dans sa blouse:

—Courteux, vous n’aviez pas le droit de faire ça.

—Si je l’ai point, je le prends!

—Ça va bien, opina Villard.

Courteux se mit à vociférer. Il perdait toute mesure et montrait une folle colère, car il se sentait pris à son propre piège. Sa malice l’avait poussé dans ce mauvais pas.

Il parut s’apaiser soudain, et grogna:

—Ce mur peut pas rester comme ça. Je vais le faire rebâtir. Nous payerons tous les deux les frais de maçonnerie, moi et Villard. On mettra du bon mortier. J’y veillerai.

—Nous ne payerons rien, dit Villard en lui tournant le dos. Allons-nous-en.

—C’est ce qu’on verra, cria Courteux.

XVI

Un mois passa. Le mur de la terre de la Pie était reconstruit à neuf et couvert de tuiles qui le préserveraient du mauvais temps.

Courteux ne tarda pas à venir à la Genette annoncer cette nouvelle. Il entra dans la maison, prit une chaise sans qu’on la lui offrît et dit à la mère Villard qui était seule au logis, en ce moment:

—Je vous porte la note des maçons pour le mur. Ça monte à deux cent dix-huit francs et cinq sous. Mais ne vous ennuyez pas, j’en payerai la moitié, car le mur est aussi bien à moi qu’à vous.

La mère gémit:

—Ah! misère, vous savez faire que des méchancetés à nous autres qui avons tant de peine.

Il se rengorgea et déclara qu’il y avait été bien obligé. Il ne fallait pas chercher de la méchanceté où il n’en était pas plus que dans le creux de la main.

—Je n’entends rien à tout ça. Villard est à Rieux avec Fansat rapport à un petit veau et Aimée est à Lascaud. Patiente, ils vont s’en revenir, car il est bientôt midi.

Elle continua d’apprêter le repas. Un bon petit poulet rôtissait sur un lit de céleri.

—Tu te nourris bien, gronda Courteux. Chez moi, les pommes de terre font la ronde avec les haricots.

Comme elle allait répondre, Villard et Fansat rentrèrent.

—Que nous veux-tu? dit le vieux sans même s’asseoir.

—C’est rapport au papier des maçons pour la relevée du mur. Ça monte à deux cent dix-huit francs et cinq sous, ce qui fait cent neuf francs pour chacun ... Pour les cinq sous, j’en donnerai trois pour arranger la chose. Je suis bon homme.

—Tu es bon homme, on le sait, repartit Villard. Mais tu peux plier ton papier dans ton gilet. On n’a rien à payer là-dedans.

Courteux se leva, la face empourprée:

—Alors, vous voulez point payer?

—Allez voir dehors si le coucou chante comme le merle, dit Fansat impatienté.

Courteux descendit deux par deux les marches de la terrasse en assurant que l’on aurait de ses nouvelles. Et pour décocher une belle injure, il hurla:

—Mangeurs de poulets!

Quatre jours après, Villard reçut une assignation à se présenter devant le juge de paix de Bellac. Il se rendit à la ville, en carriole, au jour fixé.

Courteux exposa son affaire sur un ton aigre-doux; les mains cachées dans les poches de sa blouse, il se trémoussa, mais en vain.

«Le mur mitoyen, déclara le juge, ne soutenait pas un bâtiment appartenant à Villard. Courteux avait jugé bon de le faire reconstruire, mais Villard n’était nullement tenu d’y contribuer, pas même dans la proportion de la plus-value que le mur acquérait, du fait de la reconstruction. Les frais devaient rester entièrement à la charge de celui qui les avait occasionnés. Et encore Courteux, en projetant une énorme pierre, l’avait fait s’écrouler volontairement à un endroit.»

—Mais y ne tenait point, monsieur le juge de paix, je vous le certifie!

Il répéta dix fois cette phrase, en arrondissant ses yeux qui ne clignotaient plus, tant il était ému. Mais il dut s’en aller déconfit.

XVII

On se gaussa dans la contrée de ce faiseur de procès. Il perdait son prestige d’homme malin, acquis par tant de ruses. Il jura de se venger; des jours entiers, il y songea, la tête dans ses mains; un premier échec l’avait rendu prudent. Il eut des idées qui ne lui faisaient pas beaucoup d’honneur. Comme il menait ses vaches paître dans une prairie voisine d’un champ de choux qui appartenait au bien de la Genette, il laissa brouter les légumes en comprenant qu’il faisait une bêtise et risquait trop d’être découvert. Sa rage ne pouvait s’apaiser. Il enfonça de longues pointes dans les pommiers de Villard, à la hâte, quand il était sûr de n’être pas vu. Un moment, il rêva d’amorcer un procès en détournant soi-même un ruisseau qui traversait la Genette et venait irriguer la Grangerie, pour se plaindre ensuite de manquer d’eau. Mais il eut peur d’être déjoué. Il poussa la folie jusqu’à porter nuitamment, à pas de loup, quelques jeunes lapins dans le potager de la Genette, afin qu’ils broutassent les légumes sans que l’on sût à qui s’en prendre.

Un soir pluvieux, comme il errait, tracassé par de mauvaises pensées, dans les terres de la Genette, il se trouva brusquement en face de Lionnou Fansat. Il eut un premier mouvement de recul, mais Fansat le saisit solidement au col de sa veste, et dans sa figure hérissée, les yeux brillaient clair.

—Ne recommencez point ces amusements, vieux! Ça vous coûterait cher et je vous baillerais une volée qui vous donnerait envie de vous reposer. Et merci pour les lapins, on en fera de bons civets.

Courteux bégaya, demandant grâce et feignant une grande surprise.

XVIII

Aimée cachait profond sa peine, mais elle se trouvait bien lasse. Jamais elle n’avait mesuré tant de jours où son cœur s’était dévoué. Elle ne pensait pas que par elle, la maison, la terre avaient été préservées. Et elle ne pouvait empêcher que le souvenir de Jacques Lavergne ne l’atteignît encore à certaines heures silencieuses où le soir d’été se replie.

Elle avait maintenant le loisir d’aller souvent à Lascaud. Avec Clémentine qui s’occupait de couture, elle devisait des choses du pays, et le rire naïf de son amie qui fusait à propos de riens, l’ensoleillait. Bien jeunes encore, elles pouvaient se dire: «Te souviens-tu?» et parler des années de prime enfance.

Les jours s’écoulaient, calmes, limpides, reflétant du ciel.

Aimée s’attardait au champ. Elle emmenait avec elle Nonot qui l’égayait par maintes boutades d’enfant éveillé. Lorsqu’il avait assez cabriolé dans la prairie rase, bien joué avec Brunette, il venait se blottir contre sa grande sœur et demeurait quelque temps silencieux. Elle sentait une douceur infinie descendre, lorsqu’elle posait sa main sur la petite tête blonde. Comme cet enfant gardait bien son cœur!

En ce temps, il advint que Brunette mit bas un petit, dans le nid de paille qu’elle roula dans un coin de la grange.

—Nous n’aurons pas besoin de noyer les autres, puisqu’y en a qu’un, dit Fansat.

Nonot, Vone et Tine voulurent toucher le nouveau-né qui était couleur de paille d’avoine.

—Il n’a pas les œils encore ouverts, dit Nonot.

—Il est bien grassouillet, ajouta Vone.

Brunette leur laissa caresser son petit, puis elle l’attira sous sa fourrure noire, après l’avoir léché de sa large langue. Et l’on entendait le clappement du nourrisson qui tétait, cependant que la mère ouvrait grands ses beaux yeux dorés.

Il ne se passait pas de jours sans que l’on vînt la fêter, lui porter un bout de galette, une jatte de lait. Alors elle se levait pour remercier et le petit chien détaché de sa mamelle roulait drôlement sur les reins, ce qui amusait beaucoup les enfants. Puis elle revenait à son nid et s’immobilisait pour ne cligner que de l’œil et ne frémir que du bout de ses oreilles frisées.

Après une huitaine de jours, elle put quitter son petit et reprendre sa tâche dans les champs. Le chiot goulu la tétait trois fois par jour et maintenant il pouvait se soutenir en tremblant sur ses courtes pattes pour retomber vite sur son derrière orné d’une queue rase guère plus grosse que celle d’un rat. Il ouvrit les yeux et les montra, couleur d’étang à la brume; l’or de la vie n’y mettrait son anneau que plus tard.

Le dimanche qui suivit la bonne fête du 15 août, Aimée, levée dès la pointe du jour, aperçut Brunette qui revenait d’une brève promenade qu’elle avait coutume de faire, dès l’aube. Elle avait l’air inquiet; son poil se hérissait quand elle poussa la porte de la grange qui était entr’ouverte. Aimée vint la caresser. Le petit chien sortit de son nid de paille et sauta vers sa mère pour la téter. Mais Brunette l’éloigna, ce qui étonna beaucoup Aimée. Et tout à coup, elle s’abattit tout d’une pièce ainsi qu’une masse de bois, les pattes étirées comme si elles étaient liées. Ce fut si brusque qu’il parut à Aimée qu’en tombant sur la terre battue, elle s’était transpercé le cœur de part en part sur quelque couteau dressé.

Bientôt Aimée comprit; Brunette se débattait, roidie, durcie, empoisonnée sans aucun doute. Elle la releva et la soutint entre ses bras. Elle la caressait et tremblait comme elle. La bonne bête la regardait d’un œil dilaté et fixe.

Alors elle appela de toutes ses forces et demanda du lait. Lionnou Fansat accourut, apportant une jatte qui en était pleine. Il grogna:

—C’est ce porc de Courteux.

Elle arriva à mettre Brunette debout. La chienne eut la force de lapper le lait en frissonnant de tout son corps où passaient des élancements qui lui rebroussaient le poil. Mais de nouveau elle tomba sur le flanc, horriblement crispée.

Aimée vit bien qu’elle allait mourir. Elle la prit tout contre elle en s’asseyant sur un tas de foin et des larmes roulaient sur ses joues. Les regards suppliants de Brunette, tandis qu’elle haletait les muscles sortis comme des cordes, se tendaient vers sa maîtresse; ils semblaient dire:

—Sauve-moi; je ne t’ai jamais fait de peine! Comment ne peux-tu pas me sauver!

Fansat pleurait en éloignant le petit chien. Le poison agissait avec une effrayante violence. Aimée se sentait impuissante à sauver Brunette. Elle vit peu à peu les yeux de la bête si chère pâlir, devenir glauques et s’effacer l’anneau d’or qui les éclairait. Un dernier accès; Brunette se détendit, pencha sa belle tête et mourut.

XIX

On l’enterra dans le verger sous un pommier rond, dans ces ombres où tant de fois elle avait dormi à l’heure chaude de midi, en ces lieux qu’elle gardait de ses abois vigilants et de ses regards attentifs. Un petit oiseau était venu se poser sur le tertre frais, sans doute pour y cueillir quelque grain; Aimée y vit un signe de douceur.

Brunette fut pleurée dans les champs et le soir, au coin du feu. La mère, le vieux Villard et Lionnou Fansat retracèrent sa vie obscure que la fidélité réchauffait sans cesse, pareille à quelque flamme profonde dont on ne voyait qu’un reflet fauve dans ses bons yeux.

—Il ne lui manquait que la parole, dit la mère.

—Non pas! tous ses mouvements parlaient, s’écria Aimée. Elle montrait sa joie par des battements de sa queue en panache; son inquiétude quand elle pointait ses oreilles, son obéissance lorsqu’elle les rabattait. Elle avait des signes pour toutes les circonstances de la vie.

Le vieux Villard rappelait qu’il l’avait dressée, jeunette, pas plus grosse qu’un chou. Dans le pré des Beaux, elle jappait et, se lançant sur les vaches, elle butait contre des mottes de taupes, faisait la culbute et repartait de plus belle. Qu’elle était mignonne et vaillante!

Nonot ne pouvait croire qu’il ne la reverrait plus et il l’appelait plusieurs fois par jour, bien surpris qu’elle ne lui répondît pas, elle qui accourait de si loin pour lui poser ses pattes sur l’épaule. Vone lui dit:

—Elle est partie trop loin, mon Nonot, elle ne t’entend pas.

Mais Lionnou Fansat avait juré de confondre ce brigand de Courteux. Il alla à Rieux et entrant chez le pharmacien, il acheta quelque brimborion de remède. Puis, avant de passer la porte, il demanda:

—Vous avez vendu de la noix vomique à Courteux, de la Grangerie. Ce brigand a empoisonné notre chienne.

—Oui, il m’en a demandé, il y a quatre jours, pour les taupes qui ravagent ses champs. Il en a pris de quoi tuer un bœuf.

Lionnou Fansat tira son chapeau et s’en fut à la Grangerie. A moitié chemin, il rencontra Courteux dans les parages de Villemonteil. Il se précipita sur lui:

—Ah! bandit, tu as empoisonné notre Brunette! Ah! tête de putois!

Courteux se recroquevillait.

—Prends garde à toi si tu me touches. Je n’ai pas pour un sou de poison chez nous.

—Menteur! Le pharmacien t’en a vendu une provision; j’en sors, pas plus tard que ce matin!

Courteux grogna des mot indistincts et jeta des regards bas et fuyants. Fansat lui cria dans la barbe:

—Je t’avertis que si tu recommences le plus petit tour contre la Genette, je te couperai les oreilles avec mon couteau.

Et n’y tenant plus, il l’empoigna à plein corps et le lança dans un fourré d’épines noires.

Courteux hurlait à l’assassin. Fansat lui imposa silence et sortant son couteau de sa poche, il lui souffla une telle peur qu’il se tint coi et ne bougea pas plus qu’une méchante bête traquée.

XX

Au temps des battaisons, il arriva que de bonnes gens se plaignirent plus fort que de coutume, de la rapacité de Courteux. Les sacs de blé qui leur étaient dus fondirent, au moment du partage, sans que l’on pût en accuser la chaleur torride. On les ficela plus bas qu’on ne l’avait pensé. Courteux assurait que ce phénomène était tout naturel; chacun pouvait se contenter de ce qui restait, après tant de travaux.

D’habitude, pauvres vieux et femmes trop débiles pour cultiver eux-mêmes leur bien enrageaient, mais se taisaient.

Cette fois, la femme Courteux reçut un avertissement sous les espèces d’œufs que l’on écrasa sur sa figure, en plein marché de Rieux; ce qui la fit ressembler, ainsi jaunie et furieuse, à quelque sorcière chinoise.

Là ne se borna pas le signe de la réprobation communale.

Quelques jours après les réjouissances des battaisons, Lionnou Fansat rencontra au bourg de Rieux le compère Courteux. Il faisait chaud et il pouvait être dix heures du matin. Si Lionnou rencontra Courteux, c’est qu’il le cherchait un peu, sans doute. Il l’aborda avec familiarité et lui dit sur un ton bon enfant:

—Vous m’en voulez toujours, je parie, de vous avoir frotté d’un peu près. Mais, me semble que vous êtes plus sage, à cette heure. Oublions tout ça. Je paye à boire.

Courteux accepta à regret, mais il avait soif et il allait boire sans qu’il lui en coutât rien. Ils entrèrent dans une petite auberge fraîche.

Fansat rabattit sur ses yeux son feutre et remplit les verres. Ils venaient à peine de trinquer qu’un âne montra ses longues oreilles à travers la fenêtre basse. Brusquement, Fansat cria à pleine gorge:

—Charivari!

Courteux s’empressa vers la porte, mais une bande de garçons l’entoura et il comprit que toute résistance serait vaine.

Le baudet attendait, dignement paré pour la cérémonie, orné de branches de sapin, de floquets de rubans, de pelures de légumes qui tire-bouchonnaient. Des queues de choux-cavaliers lui servaient de chasse-mouche. Tout allait bien; Fansat avait posé sa forte main sur l’épaule de Courteux qui tremblait de colère.

On attacha soigneusement, non loin de la queue de l’âne qui semblait assez âgé pour mériter du respect, un tonnelet rempli de vin blanc. Courteux fut coiffé de force d’un bonnet jaune et boutonné solidement dans une camisole de femme qui ne devait pas être coquette. Et saisi par quatre garçons, pincé quelque peu, il dut enfourcher l’âne à rebours.

Des lurons lui firent escorte, la tête couronnée de casseroles fourbies, vêtus de vestes et de pantalons retournés dont la doublure était un peu pisseuse. La compagnie se mit en branle. François Pairaud de Lavergne, bien laid, mais fameux ménétrier, raclait du violon et imitait à merveille le miaulement des chats amoureux; un autre faisait haleter un accordéon poussif; c’était une brave petite musique et pimentée de chansons.

Le cortège dansant et grimaçant occupa les ruelles du bourg. Chacun de courir sur le pas des portes, d’applaudir et de bien rire.

Un des acolytes qui avait une pomme de terre nouvelle dans la bouche et deux haricots de Soissons dans le nez, élevait un récipient de faïence tout neuf, dont l’oreille était mignonne, si tout ce qui est petit est mignon.

Fansat hurlait de moments en moments:

—Charivari!

La bande demandait:

—Pour qui?

Fansat de répondre:

—Pour Courteux qui rase les grains de blé et qui empoisonne les chiens!

Le patient dut boire le vin blanc qui lui fut présenté dans la grosse tasse. On lui avait barbouillé la figure avec de la suie, et son col était orné d’un collier de pommes de terre enfilées dans une ficelle. Sur son passage, les braves gens se tenaient les côtes et se faisaient du bon sang.

A chaque cri de: Charivari! à chaque réponse, un garçon qui n’avait pas les deux pieds dans le même sabot, tirait le douzil du tonnelet, remplissait de vin le récipient et le faisait passer sous la queue de l’âne qui gardait son sérieux; après, il offrait à boire à qui en voulait; et on en voulait.

Le cortège fit trois fois le tour du bourg. Mais ce fut un beau tapage quand l’âne jouant sa partie, se mit à braire et à faire du bruit par toutes ses embouchures, en ruant sec.

—Il va faire gagner l’avoine à Courteux! s’écria en chœur l’assemblée.

Mais les plus beaux spectacles ont une fin, Lionnou Fansat laissa descendre Courteux de sa monture rebelle. Et tout à coup, déployant un fouet de meunier, il le fit claquer avec force sur la tête du compère qui, n’ayant pas le loisir d’enlever le bonnet et la camisole, s’enfuit, crevant de rage, à travers champs, au cri de: Charivari! Charivari!

XXI

Le temps approchait où l’on arracherait les pommes de terre. La campagne était roussie, et par grandes étendues, l’automne poussait son feu encore secret. On voyait mieux le mouvement de la branche des arbres qui retenaient un feuillage plus lourd. Le travail des eaux et du soleil préparait la vieille magie dans ces solitudes que le cri d’un oiseau inconnu déchire. Depuis qu’elle était moissonnée, la terre semblait s’éloigner de l’homme et découvrir sa face éternelle. Les étangs n’étaient plus des miroirs que l’on brisait en y pêchant des liasses de poissons, mais des boucliers d’argent que les chevaliers du ciel avaient jetés dans la prairie: une merveilleuse paix en était conclue au sommet des airs.

Dans les éloignements, sous la feuille enroulée avec une dernière puissance, l’horizon prenait la couleur fondue des bruyères, des fruits, de la fougère brûlée; des arceaux irréels s’ouvraient à l’aube dans des fumées blanches qui montaient des herbages, et la nuit, s’élevaient des portes de légendes.

Aimée n’était pas insensible à cette poésie éparse et changeante, mais elle goûtait simplement le haut repos de la saison.

XXII

On éleva le petit de Brunette avec beaucoup de peine. Trois fois par jour, Aimée fit chauffer du lait qu’il venait laper en jetant de menus abois. Quelque temps, il chercha sa mère, et fureta, son bout de nez à terre, reniflant et soufflant, tout tremblant sur de grosses pattes. Bientôt, il suivit les vaches au champ, affairé et trottinant, poussant des jappements aigus. Fansat connut qu’il serait bon de garde. Dans l’herbe rase, il se lançait de toutes ses forces contre les bêtes qui balançaient leurs fronts pesants. Parfois, il se précipitait et son museau butait contre une motte de terre et le faisait rouler sur la tête; mais il repartait, ouvrant sa petite gueule rose et jappait, jusqu’à ce que Nonot le prît dans ses bras et le berçât comme un poupon.

XXIII

Le vieux Villard se courbait davantage et somnolait des journées entières, non loin de la cheminée, en attendant que le feu de l’hiver lui tînt compagnie. Il s’abandonnait à un demi-sommeil, car il sentait que la maison était en sécurité.

Quand on lui faisait compliment d’Aimée, il bredouillait de plaisir et d’émerveillement, ou bien il pleurait.

Là-haut, sur la planche du grenier, les sacs de blé étaient entassés. On avait plié sous la bonne charge du grain. La mère, à vrai dire, ne reprenait pas grand courage, mais au fond d’elle, le chagrin s’était assoupi.

Le soir, on se rassemblait autour de la table de cerisier. Aimée amusait à des jeux rustiques ses petites sœurs et Nonot, ou bien elle inventait et retrouvait de vieilles histoires qui font s’agrandir d’étonnement les yeux des enfants. La mère tricotait. Lionnou faisait des paniers, et dans ses gros doigts, c’était merveille de voir le brin s’assouplir. Après le repas du soir, Aimée récitait la prière où, comme à l’habitude, on demandait à Dieu le pardon, la paix.

XXIV

Septembre coupait dans l’étoffe des belles journées. Le temps des veillées revenait. Lionnou Fansat avait fauché le regain; et les prés encore drus donnaient à manger aux bêtes. Le petit de Brunette était maintenant haut sur pattes et montrait les qualités de sa mère. Aimée avait voulu qu’il se nommât: Fidèle.

Elle ne fréquentait pas les assemblées et les frairies où éclate la joie paysanne. Parfois le souvenir de Jacques l’émouvait furtivement. Elle avait su qu’il était revenu à Rieux pour de brefs congés, mais elle évitait de le rencontrer. Elle avait élevé son cœur dans le ciel de son pays. Il lui était toujours agréable d’aller au champ et de se faire accompagner de Nonot ou de Tine et Vone. Elle s’asseyait sous des arbres roussis par l’automne. Elle trouvait du bonheur dans le silence qui montait de la campagne où elle avait voulu fixer sa vie.

Un soir, suivie de Nonot, elle mena loin les bêtes, dans un pré qui côtoyait la Gartempe. A cet endroit se dressent des rochers noirâtres qui, se recourbant, retiennent beaucoup de mystère. L’arbre s’y convulse et lève des rameaux crispés, près de l’eau qui roule, étranglée et sombre. Là, tout est sauvage et rude; le ciel clair et le soleil même ne peuvent effacer la trace des temps tragiques.

Cette fin de journée était chaude et chargée d’orage. Peu à peu, les nuages s’amoncelèrent et formèrent une voûte noire bientôt déchirée d’éclairs. Un grand vent se leva, rebroussant les feuilles, tordant les arbres et rabotant la rivière.

Aimée voulut revenir à la Genette, mais elle connut vite que c’était impossible. Nonot épouvanté, s’agrippait à sa robe et les bêtes, que Fidèle tentait de rassembler, s’abritaient sous les rochers. Une pluie drue et lourde tomba dans une fumée d’eau qui flottait. Aimée se blottit dans un creux de terrain préservé par des rocs surplombant; elle retenait Nonot contre elle, mais l’averse eut bientôt fait de les tremper. Quand elle vit que l’orage durait, elle ôta son corsage et se dépouilla de son gilet dont elle emmaillota Nonot.

—Mon Dieu, faites que Nonot n’ait pas de mal, priait-elle.

Elle fut prise de frissons et serra les dents pour que Nonot ne vît pas qu’elle grelottait.

Après une heure où la campagne semblait noyée sous un déluge, le ciel se rasséréna et le soleil alluma des gouttelettes dans les arbres.

Nonot, encore étourdi par les coups de tonnerre, n’osait bouger. Aimée le ranima en riant, rassembla les bêtes et s’en revint à la Genette, mais l’eau qui la mouillait jusqu’aux os l’alourdissait et elle tremblait de froid.

La mère l’attendait sur le seuil; elle se hâta en gémissant de lui préparer du vin chaud. Nonot fut vite revêtu d’habits bien secs. Grâce au gilet dont sa grande sœur l’avait couvert, il avait eu plus de peur que de mal.

Aimée se coucha et toute la nuit, elle eut la fièvre. Sa mère qui la veillait entendit qu’elle disait:

—Couvrez Nonot, il aurait froid ... Attendez, j’ai un manteau de laine bien chaud ...

Quelques jours après, comme elle toussait, on fit venir M. Rémy qui diagnostiqua une bronchite. Mais elle disait:

—Ce n’est rien ...

Confuse d’être malade et de donner de la peine. Alors la mère sentit qu’un feu nouveau la ranimait. Nuit et jour, elle se tint au chevet de sa fille, attachant sur elle ses yeux et son cœur.

XXV

Après deux longues semaines, Aimée fut hors de danger. Mais elle ne se levait pas encore. Il lui semblait qu’elle trouvait enfin un vrai repos. Elle ne s’ennuyait pas; Clémentine Queyroix s’asseyait près de son lit et lui contait de naïves histoires de campagne. Sa bonne figure rouge, aux yeux francs, aux cheveux bien lissés, était agréable à regarder.

Elle parlait maintenant à Aimée de son frère Martial qui achevait son service en Tunisie et qui reviendrait bientôt en Limousin.

—Tu te le rappelles certainement, bien qu’il soit plus vieux que nous autres; étant un peu sauvage, il ne sortait pas beaucoup. C’est un brave garçon.

Aimée se souvenait de lui, comme d’un jeune homme bien planté, un peu rude de manières. Nonot et les petites sœurs venaient s’asseoir au bas du lit, sur le couvre-pied, et ils jouaient aux osselets.

La mère, qui ne cessait de préparer des tisanes, voulait les chasser de la chambre, mais en vain; Aimée la suppliait de les laisser auprès d’elle. Le grand-père lui tenait compagnie de longues heures et la considérait en silence.

Un jour, le curé Verdier lui apporta des livres pleins de contes et de beaux récits.

Aimée, les ayant lus, s’étonnait que sa vie fût si calme. Mais elle n’avait aucun désir de connaître des jours mouvementés, liés par cent intrigues. Quand elle était seule, elle refermait les livres de l’abbé Verdier et regardait, longtemps, frémir la pointe vivante d’un jeune frêne qui s’élevait devant la fenêtre.

XXVI

Enfin elle put se lever. Elle fut bien heureuse de voir que Nonot et les petites sœurs aidaient au ménage et aux soins de la basse-cour. Elle s’émerveillait de découvrir que sa mère, depuis sa maladie, semblait être devenue plus forte qu’elle ne l’avait jamais été. Mais quand on lui disait qu’elle s’était montrée vaillante et courageuse, à plein cœur, elle rougissait, prise de gêne, comme si l’on se moquait d’elle.

XXVII

L’automne parut tout à fait. En ce pays d’eaux vives, où la feuille des arbres est d’un vert puissant, il alluma ses couleurs. On voyait, dans des profondeurs de châtaigneraies et de taillis, s’enfoncer des traits ardents qui se brisaient en parcelles d’ors et de rouilles. Et ce fut une grande pluie de lumière qui changeait les feuilles en fleurs. La terre s’enchantait comme si un étrange soleil montait d’elle sous un ciel fermé. Et la couleur courait au fond des bois, plus émouvante que la chanson des cors.

Un matin d’octobre finissant, Clémentine Queyroix conduisit son frère à la Genette.

Aimée le vit monter les marches de la terrasse d’un pas solide, et il souriait. Il était grand et musclé; ses regards, dans une figure brune, allaient droit, avec une franchise claire.

—Tu vois, c’est mon frère! s’écria Clémentine.

Martial Queyroix salua Aimée, à la façon plaisante des campagnes.

Ils entrèrent. La mère fit fête au nouveau venu.

—Tu as forci, petit, dit-elle, et le soleil de là-bas t’a cuit la peau.

Le vieux Villard se leva du banc à sel où il était tassé. Il considéra Martial d’un œil qui devenait guilleret et il hocha de la tête pour approuver:

—Je t’ai connu gros comme deux radis et te voilà à cette heure fièrement tourné.

On prit place autour de la table; la mère alla chercher une bouteille de vin bouché.

Martial parlait, avec une sorte d’avidité heureuse, des jours de garnison, en ces pays du diable, secs comme de l’amadou; et sous le regard attentif d’Aimée, il ne manquait pas de se vanter un peu. Il s’écria:

—Ça fait du contentement de s’en revenir chez nous!

Aimée gardait le silence; elle écoutait. Martial se mit à rire pour cacher le trouble qui le prenait sous les yeux de cette fille bonne et belle. Il devint grave:

—Vous avez eu bien de la peine, m’a dit Clémentine. Ah! si j’avais été là, pour vous prêter la main! Mais tout est en place, à cette heure, dans votre maison. Je me suis laissé dire, Aimée, que vous aviez peiné plus que vous ne pouviez ...

—Oh! non! J’ai fait ce que j’ai pu, seulement ...

Le vieux Villard dit avec lenteur, comme s’il soupesait ses mots:

—Mon fi, tu pourras nous aider, si tu veux. Nous en serons contents. Il y a toujours de la besogne à faire et Fansat en a plein sa charge.

Martial ne répondit pas, car il ne pouvait détacher ses regards du visage d’Aimée.

Il repartit vers Lascaud avec Clémentine qui se sentait bien légère.

Nonot, avant qu’il passât le seuil, lui avait glissé dans la poche de sa veste une grosse pomme rouge.