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Aimée

Chapter 3: II
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES DE LUXE IN - 4 o TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA - NAVARRE DONT 8 HORS - COMMERCE MARQUÉS DE A A H ET 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET 790 EXEMPLAIRES IN - 18 JÉSUS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA - NAVARRE DONT 10 HORS - COMMERCE MARQUÉS DE A A J, 750 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS

II

Il y a des êtres que la destinée aposte sur notre chemin pour nous contraindre à la suivre, au moment où la paresse risquerait de nous prendre. Ils viennent à nous avec ce qu’il faut de ressemblance pour nous séduire, avec ce qu’il faut aussi de différence et d’étrangeté pour nous induire en changement. Georges Bourguignon fut pour moi à la fois cette âme parente et cet indicateur d’autres possibilités sans lequel je fusse peut-être resté malgré tout enlisé dans le bonheur, ou tout au moins confiné dans mes rêves.

Lui aussi, il aimait les femmes ; lui aussi elles le préoccupaient. Comme moi il était attentif à leur grâce, il se plaisait aux mouvements qu’elles faisaient naître en lui. Comme moi il avait la curiosité de leurs sentiments, il était capable de goûter leurs caprices, d’être ravi par ce qu’elles pouvaient inventer de plus absurde, de plus ennemi de son bien.

Mais non ; j’exagère. C’est ici justement que commençait la différence entre nous. Georges était infiniment plus normal que moi. Il accueillait des femmes tout ce qui lui pouvait venir d’exquis, mais refusait très fermement ce qu’elles tentaient de lui verser par dessus le marché de douloureux, ou même seulement de fatigant.

Il les connaissait d’ailleurs de beaucoup plus près que moi. Il avait mené la vie de tout jeune homme riche et désœuvré, chez qui les sens vont leur chemin sans trouver le frein d’une morale bien déterminée. Après une période de simple noce, Georges avait eu des maîtresses. Il avait appris d’elles bien des choses concrètes et pondératrices, celles-là mêmes dont l’ignorance prolongée formait en moi ce je ne sais quel vide pneumatique où toute mon âme tendait à s’engouffrer. Le paysage de l’amour n’avait plus pour lui de ces sous-bois, de ces cavernes, qui le rendaient pour moi si mystérieux, si captivant et si semé d’embûches.

Georges aimait les femmes, mais à bon escient et sans les craindre. Elles étaient pour lui la source de toute une catégorie de délices bien déterminées. Il recourait à elles, pour les besoins de ses sens et de son cœur, avec gourmandise et compétence. Sa mémoire était peuplée de tous les souvenirs qu’il fallait pour lui permettre une utilisation vraiment pratique et sans dangers de leurs charmes.

Bien entendu je ne sus pas distinguer d’abord exactement ce qui m’attirait vers lui ; mais le pressentiment de sa maîtrise dans l’art où je me sentais à la fois si maladroit et si anxieux de faire des progrès, y fut certainement pour beaucoup. Je devinai toutes ces notions dont son esprit était plein ; j’admirai, sans le comprendre, le calme qui se mélangeait à son désir ; j’espérai en attraper quelque chose ; je me mis inconsciemment à son école…


Et pourtant nous fûmes bien longtemps avant d’oser parler franchement des femmes. Georges ne se pressa point de me faire des confidences. J’étais si timide, et lui s’était épris pour moi d’une amitié si respectueuse, il voyait en moi tant de vertus (qui n’étaient peut-être que le mirage au dehors de mon impuissance intérieure à me débaucher), que l’amour pendant longtemps nous parut un sujet interdit.

Ce fut sans le vouloir, sans s’expliquer, par sa seule attitude, par les mots qui lui échappaient, par les gens qu’il me fit connaître, par le milieu où il vivait et où il m’introduisit, que Georges commença d’exercer sur moi son influence.

Il ne pouvait faire en effet que la facilité ne rayonnât de toute sa personne. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui se laissât aussi peu que lui empêcher par les obligations mondaines, ou même seulement familiales, quelqu’un qui fût aussi peu enchaîné. Il avait habitué tout le monde autour de lui à ne jamais compter sur sa présence ni sur son aide, à le prendre en toute circonstance comme il était, comme il venait. Il s’était arrangé ainsi la vie la plus libre, la plus capricieuse, la plus flottante aussi, mais à coup sûr la plus riche en bonheur, ou tout au moins en agrément, dont un homme ait jamais joui.

Rien de ce qui avait restreint, durci, mais aussi passionné mon enfance n’avait jamais existé pour lui. Sa latitude avait toujours été infinie. Il n’avait jamais eu l’idée de bornes, de conditions, ni d’effort, et surtout pas d’effort contre soi-même. La souffrance n’était pour lui qu’un très fâcheux accident qu’il fallait éviter à tout prix. Le péché lui était inconnu.

Sa seule morale était de se maintenir toujours aussi proche de lui-même, aussi pareil à ses impulsions et à ses répugnances premières que faire se pouvait. Il avait horreur de tout ce qui eût donné à son âme un tour différent de celui qu’elle prenait naturellement. En tout, il s’en tenait à ce qu’il éprouvait d’abord et faisait bien attention de ne surtout point le laisser contaminer par aucune considération de devoir ou de décence.

Il mettait même quelque coquetterie à cette observance de ses impressions immédiates et la poussait parfois jusqu’à un cynisme enfantin, mais qu’il savait n’être pas sans grâce. Il affectait de ne pas comprendre qu’on pût vouloir rattraper les convenances du sentiment si l’on n’y tombait pas d’emblée :

— Moi, vous savez, me dit-il un jour, je n’ai jamais eu le moindre respect pour mon père. Si loin que je remonte dans mon souvenir, si petit que je me refasse en imagination, je ne trouve jamais pour lui dans mon cœur que dérision.

Et il guettait le sourire de scepticisme qu’il s’attendait bien à voir paraître sur mon visage pour s’en étonner :

— Pourquoi souriez-vous ? s’empressa-t-il de me demander. Vous ne me croyez pas ?

Il aimait le scandale qu’il y a à être toujours vrai à la lettre ; il s’amusait à avouer des sentiments trop courts, trop bruts, inédits par insuffisance. Il montrait avec complaisance à tout le monde ce qui manquait à son cœur. S’il eût cherché des effets, ils eussent été tout au rebours de ceux qu’on cultive d’habitude. Au lieu d’appeler à lui tout ce qu’il avait de précieux, il ne voulait étonner qu’en se découvrant piètre et démantelé, tel que l’instant le faisait. Il refusait toute communication avec ses réserves ; comme il n’économisait rien pour elles, de même il prétendait n’en rien recevoir qui pût nourrir ou refaire, ou même seulement nuancer son âme actuelle.

En toutes choses il était prodigieusement livré au présent. Aussi avait-il le génie du plaisir. Il vivait avec lui dans un voisinage, dans une intimité dont rien ne peut donner une idée ; il en ôtait tout le venin par la façon même dont il y cédait : tout de suite, sur place, comme à quelque chose d’indiscutablement bon et devant quoi l’hésitation ne pouvait jamais être que sottise.

Il le reconnaissait tout de suite, où qu’il se cachât, même dans les endroits où il n’était encore qu’en puissance, comme s’il eût eu une odeur pour lui. Rien n’était plus curieux à voir que son visage lorsqu’il le découvrait quelque part : on ne peut pas dire qu’il s’allumait ; au contraire il devenait paisible, reposé, confiant comme en face de la chose la plus simple, la plus élémentaire, la plus fondamentale du monde ; il avait un air de dire : « Voilà ! Qu’imaginer de plus ? Qu’y a-t-il qui ne vienne après cela ? » Tous ses traits se laissaient absorber par une expression unie et enchantée ; une quiétude à la fois animale et religieuse les submergeait doucement.

De même, lorsqu’il y avait quelque part à s’ennuyer, Georges était toujours le premier à s’en apercevoir. Sitôt que dans un salon la conversation se faisait languissante ou aride, on le voyait à la lettre se figer. Une distraction immédiate, absolue, quasi-sidérale se posait sur son visage : il devenait ennui des pieds à la tête, avec une perfection et, si j’ose dire, un ensemble naïvement insultants. On n’avait plus désormais devant soi qu’un bloc d’indifférence et le seul recours, pour l’ami qui l’accompagnait, était de l’emmener le plus tôt possible au dehors, où peut-être une caresse du hasard, la diversité des rencontres, les incidents de la rue favoriseraient son dégel.

D’un être aussi tendrement exposé aux sensations, on comprend que la fréquentation devait être pour moi à la fois exquise et ruineuse. Et en effet, dès avant que Georges m’eût ouvert son cœur, je n’avais eu qu’à marcher auprès de lui dans Paris, qu’à le suivre dans ses visites et dans ses promenades pour sentir quelque chose en moi s’affaiblir, se déliter. Le devoir, le travail ne me faisaient plus éprouver aussi inexorablement leur loi ; une sorte de permission, encore confuse et générale, mais d’autant plus troublante, minait avec douceur ma volonté. Je me trouvais enclin à des idées plus faciles et plus caressantes que celles où d’habitude je penchais.

Le plaisir, quand j’étais avec Georges, prenait vite à mes yeux la même innocence qu’il avait aux siens ; il m’apparaissait soudain si proche, si accessible, si peu clandestin que je n’apercevais plus en moi les raisons que j’avais cru voir de le refuser. Georges me l’eût fait sur le champ préférer à tout au monde. Sans qu’il eût rien à dire, rien que par le nombre de considérations dont je le voyais ne pas tenir compte, il dissipait en moi tout ce qui n’était pas strictement d’actualité : je me découvrais brusquement réduit aux sentiments les plus faibles, mais les plus prompts, et je ne songeais plus à leur désobéir.

Quand Georges venait me chercher au milieu de mes livres, je ne résistais qu’avec un rire tout entraîné déjà à ses invitations impérieuses :

— Laissez-moi tout ça tranquille, s’écriait-il en fermant mes cahiers. Vous allez venir déjeuner avec moi. Ce sera bien meilleur. Vous verrez comme on s’amusera.

Il s’excusait auprès de Marthe, qu’il voyait bien que je ne quittais pas sans remords. (Il avait toujours une provision de bonnes raisons pour justifier ce qu’il faisait par plaisir.)

Nous partions. Tout de suite il hélait un taxi, donnait l’adresse d’un bon restaurant. Je le sentais auprès de moi comme un pilote infaillible, encore qu’enivré, et je m’abandonnais avec une lâcheté heureuse à son initiative.

Oh ! ces déjeuners dans Paris ! Si mon ami avait pu se douter de l’évènement qu’ils représentaient pour moi ! Jamais seul, et même pourvu de tout l’argent nécessaire pour ne pas m’y trouver embarrassé, je n’eusse osé pénétrer dans ces temples du loisir et de la gourmandise. Les rites confortables du service, l’éclat du linge et de l’argenterie, le silence docile et respectueux des garçons, au lieu de contribuer, comme ils en avaient mission, à l’augmentation de mon plaisir, m’en eussent complètement frustré en me plongeant dans la terreur de ne pas savoir leur fournir la réponse qu’il fallait. Avec Georges il n’en était plus de même. Il se chargeait pour moi de l’adaptation. Tandis qu’il combinait le menu et entrait avec le sommelier dans des arrangements savants, je profitais du silence, comme un oiseau toujours effarouché d’une pause du vent, pour me rapprocher de tous les biens délicats qu’un miracle soudain mettait à ma portée ; je me posais timidement à leur étage ; je les observais d’un œil furtif et qui s’apprivoisait. Et quand Georges, ayant achevé ses recommandations, se retournait vers moi, je me trouvais tout de suite dans un état de trêve et d’aplanissement exquis : notre conversation prenait d’emblée un tour facile et amusant et je tenais tête à ses plaisanteries avec une inspiration paisible dont je me demandais, tout le premier, où elle pouvait bien avoir en moi sa source.

Georges habitait, avec sa mère et ses sœurs, une charmante villa de la rue Michel-Ange à Auteuil. Je ne tardai pas à y fréquenter régulièrement. C’était un endroit bien étrange. On y pénétrait avec une anormale facilité. Personne dans la famille Bourguignon n’offrait à quoi que ce fût, d’intérieur ni d’extérieur, aucune espèce de résistance. Cela se sentait dès la porte, qu’on trouvait le plus souvent entr’ouverte. Un grand salon-atelier occupait le centre de la maison, qui semblait appartenir à tout le monde. Les gens qu’on y rencontrait, formant des groupes animés et bavards, n’étaient pas forcément les maîtres du logis : des amis, le plus souvent, qui se distrayaient entre eux, jouaient du piano, se racontaient leurs histoires.

Quand paraissaient Madame Bourguignon ou ses filles, votre présence leur semblait si naturelle que vous les surpreniez souvent en allant les saluer.

Ce n’était pas exactement la gaîté qui faisait le fond de l’atmosphère qu’on respirait rue Michel-Ange : plutôt un nonchalant amusement. Sans jamais tomber dans la grossièreté, les propos étaient très libres. Chacun était au fait des amours des autres et en plaisantait ouvertement :

— Comment va Loulou ? manquait rarement de demander à son neveu Madame Bourguignon (Loulou, une petite actrice des boulevards, était la maîtresse du jeune homme). Et elle ajoutait :

— Tiens-toi bien. On m’a dit qu’elle était très recherchée en ce moment. Tâche de ne pas laisser sa vertu sans encouragement.

L’amour préoccupait paresseusement tous les esprits. La conversation tournait sans cesse autour de lui. On n’eût pas fait grand effort pour le sentir ; mais sa loi était considérée par tous comme inévitable et plaisante ; s’il daignait descendre dans un de ces cœurs, il était sûr de le trouver au minimum récalcitrant.

Georges, qui, quand il était seul avec moi, était retenu par ma propre timidité d’y faire allusion, aussitôt au milieu des siens, tant l’ambiance y portait, reprenait courage pour me dire :

— Ah ! François, quelle agréable chose qu’une femme ! Comme c’est doux à chérir, à rechercher ! Est-il possible que le mariage vous laisse sans tentations ?

Il ne se doutait certainement pas, en me posant cette oblique question que mon horrible pudeur me faisait feindre de prendre pour une simple plaisanterie afin de garder le droit de n’y point répondre, — il ne se doutait pas du tourbillon de désir et d’attente qu’il soulevait en moi ; il n’apercevait pas dans quelles dispositions faiblissantes et langoureuses sa fréquentation et celle de sa famille avaient fini par me plonger.

Car la tièdeur du milieu Bourguignon agissait en secret sur moi ; elle encourageait mes espoirs, diminuait ma résistance, faisait fondre — je le croyais du moins — cet empêchement que je portais en moi depuis mon enfance et par lequel mes plus grandes aberrations sentimentales s’étaient toujours trouvées jusque-là comme à l’avance réduites.

Je parlais aux femmes avec moins de difficulté, je les regardais avec moins de crainte, je leur répondais avec moins de panique. Entre elles et moi, il y avait des moments où se déclarait une vertigineuse diminution de distance et où je croyais, comme on dit, « pouvoir les toucher ». Il me semblait être enfin sur le bord de cette bienheureuse catastrophe dont j’avais si longtemps rêvé.


Aussi eus-je tout de suite l’impression bizarre de reconnaître ce qui allait se passer (comme si je fusse déjà une fois parvenu jusqu’à ce point du temps par un bond de mon esprit), lorsqu’un beau jour Georges, avec sérieux et embarras, m’annonça qu’il avait une confidence à me faire :

— Vous ne me connaissez pas encore, me dit-il. J’ai un grand secret que je ne vous ai pas confié, qu’il est temps que je vous livre.

Le cœur me battait : « Voici le moment ! » pensai-je. Il continua :

— Je suis fiancé depuis très longtemps déjà, depuis plusieurs années. Et depuis plusieurs années j’hésite devant l’accomplissement de ma promesse ; je ne puis me décider à me marier. Vous ne pouvez pas me comprendre, aussi longtemps que vous ne connaissez pas ma fiancée. Je l’aime, certes ; mais l’amour n’est peut-être pas le plus profond des sentiments qui m’attachent à elle. Ce n’est pas non plus tout à fait que je la craigne. Simplement elle est trop forte pour moi ; il y a une certaine intensité de sa personne que je ne puis ni supporter, ni m’empêcher de subir. J’ai peur non pas d’elle, mais d’elle avec moi. J’ai peur de sa présence constante, de son regard sur moi tous les jours. Voyez-vous, elle n’est bonne qu’à petites doses !

« Et puis, je sais qu’elle m’aime. Mais elle peut tellement bien se passer de moi ! Elle peut tellement bien se passer de tout le monde ! Il est impossible de se sentir infidèle envers elle ; même en allant avec d’autres femmes, je n’ai jamais l’impression de lui rien retirer. »

J’écoutais cette confidence avec un trouble extraordinaire, auquel Georges mit le comble en me demandant conseil sur le parti qu’il devait prendre et qu’il ne pouvait ajourner plus longtemps. Je ne sais trop ce qui me poussa : mais sans réfléchir, dans une espèce d’élan fébrile, je lui dis qu’il devait à tout prix se marier, que certainement le bonheur l’attendait sous ces apparences déconcertantes, que rien ne devait l’arrêter.

J’avais, il est vrai, à ce moment, dans le mariage, de par l’expérience que j’en avais faite, et malgré l’inquiétude qui avait fini par repercer au travers, une confiance naïvement absolue ; je voyais encore en lui la solution de toutes les difficultés du cœur ; je pensais qu’il y avait dans son inappropriation même aux individualités qu’il se chargeait de conjoindre, une sorte d’efficace, qui n’avait besoin pour agir que de rencontrer un peu de bonne volonté ; j’étais convaincu qu’il finissait toujours par réduire les différences qui l’empêchaient d’être d’emblée tout à fait congruent et que, dans sa lutte avec les âmes, le dernier mot lui revenait toujours.

Mais ce ne fut pas seulement cette doctrine qui m’inspira ma réponse si précipitée à Georges. Quelque chose de plus actif, de plus profond, de plus pressant la fit jaillir de mes lèvres : une folle curiosité, le besoin de me rapprocher par n’importe quel moyen, fût-ce par son mariage à lui, de cette femme dont il me parlait. Tout à coup je sentais les forces tournantes et inorientées que contenait mon cœur, converger vers elle. Son image, même pas : sa possibilité prenait pour moi une ineffable attirance.

Georges m’avait écouté en souriant, surpris par ma promptitude :

— Eh ! bien, me dit-il, vous n’êtes pas long à vous décider, vous. Vous ne devez pas être souvent embarrassé dans la vie. Vous avez de la chance !


Je ne sus donc pas tout de suite comment il prenait mon conseil. Mais quelques semaines plus tard, au cours d’un voyage qu’il faisait en province, il m’annonça, par un mot très bref, que son mariage était décidé.

Et dès son retour, il vint me prendre pour me présenter à sa fiancée.

Aimée Laval habitait chez une amie de pension, dont les parents, fort riches, après qu’elle avait été répudiée par toute sa famille, l’avaient comme adoptée.

Dans la voiture qui nous emmenait, Georges se mit à me parler d’elle avec une animation extraordinaire ; il attendait impatiemment mon jugement sur elle, et il le craignait à la fois ; il accumulait tous les traits qui pouvaient me la faire aimer à l’avance et en même temps il ne pouvait s’empêcher de laisser percer une sorte de confuse révolte contre elle, comme une vague rancune.

Il me dit, sans autres précisions, qu’elle avait eu de grands malheurs, que son enfance n’avait été qu’un long martyre, qu’à la suite des terribles aventures où elle avait été prise, sa santé était demeurée chancelante.

Et moi je l’écoutais ; adossé au fond de la voiture, mon épaule touchant la sienne, je lui répondais, je tâchais de lui marquer toute la sympathie, toute la disponibilité que je pouvais ; mais en même temps autre chose en moi de sombre et d’impitoyable vagabondait en secret, s’accrochant à ses moindres paroles, devinant, demandant, espérant. J’avais beau vouloir le faire taire : ce second cœur en moi était le plus fort. Il remontait toujours ; il gonflait ma poitrine ; je n’arrêtais qu’à temps le sourire qu’il m’inspirait sans cesse.


Je ne fus pourtant pas frappé d’un coup de foudre. Cette première entrevue se passa de la façon la plus normale et la plus tranquille du monde. Ma timidité fut aidée par l’extraordinaire aisance d’Aimée Laval. J’avais répondu à l’annonce que Georges m’avait faite de son mariage par une lettre où je le priais de demander à sa fiancée la permission de me considérer dès cet instant comme son ami. Aimée vint à moi tout de suite, très simplement, et me dit :

— J’ai lu la gentille lettre que vous avez écrite à Georges. Si vous le voulez, c’est une chose entendue entre nous dès maintenant.

Je fus heureux de ce consentement si rapide, de cette alliance si gracieusement acceptée, — heureux, et aussi un peu refroidi.

Pourtant je vis bien que l’assurance dont Aimée faisait preuve dans ses moindres déclarations, était autre chose que l’ordinaire aplomb mondain, qui se fonde sur une inépuisable faculté de parole. Justement elle parlait peu, presque difficilement. On voyait qu’elle dédaignait, ou même ignorait les chevilles de la conversation. Sitôt qu’elle ne pouvait plus se mettre dans ce qu’elle disait, elle se taisait tout simplement : un trait, soit dit en passant, qui devait avoir tout particulièrement contribué à séduire Georges.

Je ne me rappelle plus exactement le sujet de notre entretien ; je retrouve seulement l’impression de sa facilité, de son charme. Chaque phrase d’Aimée m’était agréable par un je ne sais quoi de décidé, de clos, de parfaitement révolu. Tranquillement, avec une complète absence de tremblement, sans fausse hardiesse, mais en risquant tout ce qu’il fallait, elle donnait son avis, elle marquait son sentiment. Elle avait quelquefois un peu plus tôt fini que l’importance de la chose débattue ne l’eût fait attendre. Mais je trouvais tant d’agrément à son exactitude que je ne songeais pas à sentir, même comme une ombre, et qu’elle avait parfois d’un peu court. Mon esprit goûtait une entière satisfaction, — oui, mon esprit surtout.

Georges m’épiait à la dérobée ; il semblait ravi du plaisir qu’il lisait sur mon visage. Pouvait-il soupçonner de quelle subtile déception il était sous-tendu ?

La beauté d’Aimée ne se révéla d’abord à moi qu’en bloc. Mes yeux sont extraordinairement paresseux à l’analyse ; il leur faut vingt rencontres avec un objet avant d’en démêler le détail ; et souvent mon intelligence est entrée dans les plus petites nuances d’un caractère, qu’ils sont encore à tâtonner comme des aveugles autour des traits correspondants.

Je vis simplement qu’Aimée était grande, mince et très brune. D’ailleurs, au premier abord, — c’est aussi mon excuse — il était difficile d’être sensible à autre chose qu’à l’éclat admirable de ses yeux immenses. Ils étaient étonnamment envahisseurs ; ils éclairaient tout son visage, lui communiquant une profonde et calme chaleur, mais ils empêchaient par là-même de le voir distinctement. Leur action commença tout de suite à s’exercer sur moi, mais point du tout dans le sens où mes préoccupations de l’instant précédent pourraient le faire croire. Ils n’enflammèrent rien en moi. Au contraire ils me calmaient, ils me magnétisaient, ils me rendaient toute la paix, toute la distance que j’avais espéré perdre. J’étais doucement, mais fermement remis à ma place, et par une influence si habile que le souvenir même de mon attente m’était enlevé.

Je sortis de l’entrevue content, reconnaissant et distrait. Georges me pressait de questions :

— Vous plaît-elle ? Pensez-vous que j’aie eu raison de me fiancer ?

Je le rassurai, — avec conviction, car je sentais bien en Aimée un être exceptionnel, — mais sans cet enthousiasme ni cette fébrilité qui m’avaient saisi la première fois qu’il m’avait parlé d’elle. Je ne me voyais plus du tout intéressé dans l’affaire et le vieux fonds d’indifférence que l’on tient en réserve pour tout ce qui ne concerne qu’autrui, était seul désormais à inspirer mes paroles.


Le mariage de Georges et d’Aimée fut célébré la semaine suivante « dans la plus stricte intimité ».