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Aimée

Chapter 4: III
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES DE LUXE IN - 4 o TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA - NAVARRE DONT 8 HORS - COMMERCE MARQUÉS DE A A H ET 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET 790 EXEMPLAIRES IN - 18 JÉSUS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA - NAVARRE DONT 10 HORS - COMMERCE MARQUÉS DE A A J, 750 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS

III

Puis Aimée et Georges partirent en voyage. Un mois se passa, pendant lequel je ne reçus d’eux que quelques cartes postales, amicales et distraites.

La vie quotidienne me reprit ; les petites obligations auxquelles j’eus à faire face, la minutie des jours décomposèrent sans peine le rêve qui avait un instant failli s’emparer de mon imagination : à sa place reparurent mes travaux, mes ennuis.

Marthe tomba malade ; je la soignai, j’eus peur pour elle, je sentis mon lien.

Elle allait mieux quand Aimée et Georges revinrent. J’attendis, cependant, pour retourner les voir, qu’ils me fissent signe. Vraiment je n’étais plus pressé du tout de les retrouver.

Quand enfin je me rendis à leur invitation, ils me reçurent avec une parfaite gentillesse, comme si je ne les avais quittés que de la veille. Georges me raconta leur voyage avec cette confiante nonchalance qui me plaisait tant en lui : la Suisse, naturellement, lui avait paru prodigieusement ennuyeuse ; il m’énuméra voluptueusement ses déceptions ; seule la pente italienne, la descente du Simplon lui avait procuré quelques-unes des sensations qu’il attendait.

Aimée se mêla à notre conversation par quelques phrases seulement, et par quelques rires que lui arrachèrent l’irrévérence bon enfant de son mari, son refus de « couper » dans les admirations que le guide avait cherché à lui imposer.

— Il n’y en a pas deux comme lui ! s’écriait-elle, profondément amusée.

Son rire avait quelque chose de brusque et de dépouillé, dont je fus surpris ; il partait plus fort, plus proche, plus sec, il tombait plus vite qu’on ne s’y attendait. A chaque fois il me faisait tourner la tête ; regardant Aimée, je cherchais en elle à quoi pouvait bien correspondre, que je ne comprenais pas, cette prompte et sobre explosion.

Elle était pourtant bien séduisante avec son long regard ardent comme une source de flammes mitigées par la douce ombre des cils, avec ces deux subtils guillemets à l’envers qui germaient sur sa lèvre supérieure au moindre sourire et le comblaient d’intelligence.

Mais je continuais à être déconcerté par un je ne sais quoi dans ses manières de trop positif, de trop calme, et par moments, même, de presque effronté. La crainte n’entrait pour aucune part dans ses sentiments ; elle parlait, agissait toujours avec une paisible et entière liberté. Je ne surprenais en elle aucune de ces contractions, de ces appréhensions auxquelles j’étais moi-même presque constamment en proie. Et cette exemption si parfaite, où je la voyais, de mes troubles, me la rendait doucement étrangère.

Entre temps notre conversation était devenue plus intime. Georges n’avait pu résister à la tentation de discréditer à mes yeux son mariage, tout au moins de lui enlever dans mon esprit l’importance, le sérieux qu’il craignait que je ne fusse porté à lui attribuer :

— Vous savez, me disait-il, entre Aimée et moi il n’y a rien d’officiel, de définitif, nous ne sommes pas véritablement mariés ; nous avons une liaison ; voilà tout. Il est entendu que nous nous quitterons au premier déplaisir que l’un pourra éprouver de l’autre. Nous sommes absolument d’accord là-dessus…

Explique qui pourra ma psychologie, mais ces mots à travers lesquels j’eusse dû entrevoir briller pour moi tout au moins une faible chance et percer du bonheur, au contraire me jetèrent dans la désolation. En toutes choses, je suis trop religieux ; mon intérêt, immédiat ou lointain, n’est pas ce qui me frappe d’abord ; j’ai besoin avant tout chez autrui, soit-elle à mon détriment, d’une certaine perfection.

Georges me consternait par ce qu’il introduisait de contingence et de fragilité dans un lien que j’eusse voulu croire sacré.

Et puis je souffrais pour Aimée ; il me semblait qu’elle devait se sentir humiliée, blessée par cet amour sous conditions que Georges prétendait lui avoir seulement promis.

Je me tournai vers elle avec une sorte de honte ; mes yeux cherchèrent les siens, implorant un démenti, un mot qui réduisit aux proportions d’une simple plaisanterie la déclaration de Georges. Assise sur le tabouret, elle tournait le dos au piano, les coudes appuyés au clavier ; elle était calme et campée ; elle vit venir mon regard ; certainement elle eut tout le temps de reconnaître ma détresse, mais elle se contenta de rire doucement :

— C’est vrai ! fit-elle. J’ai accepté la convention. La liberté avant tout !

Et comme un flot de sang me montait au visage, elle se tourna vers Georges et me désignant du menton avec un reste de sourire :

— Regardez-le, ajouta-t-elle, ça le fait rougir !

Je ne me révoltai pas. Et pouvais-je le faire sans sottise ? mais je mesurai douloureusement tout ce que cet étonnement d’Aimée, symétrique et comme antagoniste du mien, signifiait de distance entre nous. Je me levai presque aussitôt et pris congé. Une nouvelle fois je venais d’apprendre, aux signes mêmes qui eussent peut-être persuadé un autre du contraire, qu’il n’y avait rien ici pour moi à attendre, puisqu’il n’y avait rien à désirer.


Et cependant pourquoi partais-je ? D’où venait la force qui m’avait rendu la place si brusquement intolérable ? Je m’en allais avec la sensation d’être infiniment détaché d’Aimée. — Oui, mais pourquoi : infiniment ? — En réalité, dans cette brève entrevue, elle avait gagné sur moi quelque chose : le pouvoir de me scandaliser.

Sa tranquille réponse, il importait peu que ce fût en me déconcertant, avait captivé quelque chose dans mon cœur. Je retrouvais son regard au moment où le mien l’avait cherché ; son regard sans altération, pur de toute folie ; ma mémoire le couvait, par son immobilité même vaguement fascinée. Pendant plusieurs jours il me réapparut par intermittences, comme les tronçons d’une bête qui met longtemps à mourir.

Et quand il eut achevé de s’évanouir, je dus remarquer qu’il ne me laissait pas en possession de toute la liberté dont j’avais disposé jusque-là ; je cessai de pouvoir aller exactement où je voulais ; mon champ d’évolution se trouva subrepticement restreint ; sans trêve une influence me poussait doucement vers la villa d’Auteuil ; c’était comme un long courant secret qui eût traversé mon cœur, comme une aimantation timide.

J’y résistai quelque temps, puis je souris à force de ne pas découvrir de raisons qui me défendissent de céder à cette facilité intime par laquelle tous mes pas se trouvaient formés avant même d’être entrepris.

Je revis Aimée, seule cette fois. Elle semblait moins maîtresse d’elle-même que lors de mes premières visites, plus inquiète et comme souffrante. Je sentis en elle une préoccupation que notre conversation toute superficielle ne me permit pas de deviner, mais dont je m’aperçus en la quittant que quelque chose avait passé en moi.

Je revins bientôt, attiré cette fois par le mystère de cette inquiétude logée dans une âme que j’avais crue d’abord imperturbable. Mais Aimée se montra calme et joyeuse ; je ne retrouvai sur son visage, ni dans ses paroles aucune trace de chagrin ou d’anxiété.

Ce jour-là, pour la première fois, elle me traita franchement en ami, me racontant de menues histoires de son passé, m’interrogeant sur le mien, s’émerveillant des quelques vagues symétries que présentent toujours les destinées les plus différentes, et qui apparurent tout naturellement entre les nôtres.


Cependant je m’étonnais de ne plus jamais rencontrer Georges auprès de sa femme ; le hasard, au bout de quelque temps, ne me sembla plus tout à fait suffisant pour expliquer son absence. Je le voyais ailleurs, chez tous nos amis, mais jamais plus à la villa.

Son attitude au dehors était du reste étrange. Il ne parlait jamais à personne de sa femme ; si on lui demandait de ses nouvelles, il répondait vaguement et brièvement. D’autre part il accepta toutes les invitations, partait avec quiconque lui prenait le bras, affectait même d’être constamment et pleinement disponible. Jamais je ne le vis plus errant, plus instable que dans ces premiers temps de son mariage. Il craignait visiblement qu’on ne lui soupçonnât des chaînes et faisait comme ces acrobates qui prouvent leur isolement en l’air en s’entourant des orbes d’un cerceau.

Je compris alors le sens de l’angoisse que j’avais un jour surprise chez Aimée. Elle avait eu beau acquiescer à la profession de foi, si détachée, sur le mariage, que Georges avait cru nécessaire de faire devant moi : il était clair qu’elle s’accommodait moins tranquillement de la lui voir mettre en pratique, et si tôt.

Il n’y avait pas d’ailleurs, dans le fond, même à ce moment-là, entre ces deux êtres, — comme je devais être amené à le comprendre plus tard, — une mésentente aussi profonde que les apparences pouvaient le donner à croire et qu’eux-mêmes peut-être, quelque temps, le craignirent. Simplement Georges se heurtait à la difficulté même qu’il avait prévue et redoutée et qui lui avait fait si longtemps ajourner son mariage.

Il trouvait dans Aimée un être trop astreignant pour ses forces. Non pas qu’elle se montrât exigeante, tracassière ; moins qu’aucune femme au monde elle cherchait à s’imposer. C’était sans le vouloir, sans le savoir, par sa seule présence, par ses silences tout autant, et même encore plus que par ses paroles, qu’elle exerçait cet empire, auquel ce qu’il y avait chez Georges de foncière indiscipline et d’instinctif laisser-aller tenta tout de suite d’échapper.

Aimée ne demandait rien, n’attendait rien ; aucune indigence, aucune prière ne paraissaient jamais dans ses yeux ; mais elle raréfiait autour d’elle l’atmosphère au point que les fonctions capitales y restaient seules possibles.

Je sens très bien l’embarras que Georges dut éprouver tout de suite auprès d’elle. Lui qui arrivait toujours chargé de menus trésors, d’histoires et de merveilles, lui qui avait toujours tant de choses à déballer, il dut rester plus d’une fois, du fait d’Aimée, avec sa marchandise sur les bras. Elle l’écoutait certainement, et de tout son cœur ; mais ce cœur n’était peut-être pas assez puéril, il ne s’amusait peut-être pas assez pour que le plaisir de Georges fût entier, des richesses dont il eût voulu l’encombrer.

Et là n’est pas encore l’explication la plus profonde du malaise qui les avait gagnés. Car Aimée n’était pas non plus de ces femmes trop sérieuses que le transcendantal seul intéresse ; elle aimait le rire et la joie, parfois même jusqu’à la brutalité. Le principe en elle est plus mystérieux encore, qui faisait qu’elle intimidait chez autrui l’inutile ; que mille choses dont on était arrivé s’entretenant en soi-même, perdaient auprès d’elle leur place et leur occasion ; que seule une livraison de soi essentielle et entière la trouvait vraiment attentive, répondante, excitée.

Georges ne sentait pas auprès d’elle assez de débouché pour son âme facile et regorgeante. De toute sa paresse il résistait à l’aride altitude où elle voulait l’entraîner. Sur le comptoir où il étalait ses idées et ses sentiments, en veillant à mettre la pacotille bien en évidence, il était comme vexé de ne pas lui voir prendre assez de choses. Et cet appel enfin lui était insupportable, qu’elle lui adressait en silence, à un exercice pur et comme abstrait de sa sincérité.

C’est pourquoi il avait commencé à la fuir. Le respect humain, comme je l’avais compris, y était bien pour quelque chose, mais surtout la paresse. La vie auprès d’Aimée lui était tout de suite apparue comme une tâche trop délicate, trop exacte ; les minutes en étaient trop distinctes, trop détachées ; la pente en était trop faible et point assez propice au sommeil ; il ne s’y pouvait pas assez abandonner ; jamais il n’avait été dans ses intentions de se donner tant de mal.

Georges s’était mis à fuir Aimée, simplement ; c’était tout le moyen qu’il avait trouvé de dénouer la situation. Il la fuyait sans cesser de l’aimer ; il la fuyait même bien plus complètement et, si l’on peut dire, plus énergiquement que s’il eût été pour elle sans amour, que si elle l’eût déçu ou ennuyé ; il fuyait ce qu’elle avait, et pour lui-même, de trop attachant ; il fuyait, comme il me l’avait si bien dit jadis, cette « intensité » de son personnage, à laquelle il n’eût pu répondre sans un détraquement de toute sa machine.

Étrange désordre, et d’une nature si subtile qu’il était impossible à bien comprendre du dehors. Pour ma part, du moins, je ne sus pas d’abord dépasser les apparences : je vis seulement le malaise auquel Aimée était de plus en plus fréquemment en proie, et, chez Georges, un détachement qu’il me parut difficile d’expliquer autrement que par l’indifférence. Ce fut sur ces données trompeuses que mon esprit commença de travailler.

Mon esprit, ou plutôt mon cœur. Il ne se souvenait déjà plus qu’à peine d’avoir été rebuté ; il revint ; il entra tout doucement dans le dédale de l’évènement ; il pensa s’y reconnaître.

Et que la place existât ou non, c’est un fait qu’il fut bientôt profondément inséré entre Aimée et Georges ; il suivit tous les chemins qu’il crut libres ; il occupa toutes les positions qu’il supposa désertées.

Sans malice, ni projet. L’idée de voir se relâcher l’union de mes amis ne m’était pas devenue plus agréable ; j’étais toujours aussi scandalisé par la seule hypothèse d’une rupture entre eux ; j’étais bien loin par conséquent de penser à en tirer parti.

Mais dans cette brèche que je voyais se creuser entre leurs âmes, la mienne à tâtons s’enfonçait ; elle se sentait si féconde que rien n’eût pu l’empêcher de pousser là-dedans ses rameaux, son aveugle végétation.

Sans rien attendre de précis, je fournissais seulement, en hâte et à foison, les sentiments nécessaires, pour combler ce vide impardonnable. Quels ils étaient ? je le savais à peine. Je ne connaissais d’eux que leur inépuisable abondance et le plaisir qu’ils me laissaient en s’échappant de moi.


J’avais surtout soif de venir en aide à Aimée ; comme un navire qui se porte sous le vent de la barque qu’il veut sauver, je manœuvrais de façon à lui faire sentir l’émanation du dévouement qui m’emplissait pour elle.

Et si je me bornais à une offre si timide, c’est que rien encore ne m’indiquait qu’elle eût chance d’être accueillie. Aimée gardait avec moi une inflexible réserve. Si ma compagnie lui devenait de jour en jour visiblement plus agréable, si elle se dépensait avec moi de plus en plus généreusement, si nos conversations prenaient un tour de plus en plus facile, je lui voyais cependant une répugnance très nette à me livrer la moindre parcelle de son souci.

Elle le supportait bravement, toute seule, ce souci ; elle lui tenait tête avec une énergie farouche.

Un jour, je venais d’entrer dans l’atelier de la villa ; il était, comme à l’habitude, plein d’amis, groupés cette fois autour d’une des sœurs de Georges qui jouait du piano. J’aperçus Aimée assise à l’écart dans un grand fauteuil, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin ; elle regardait au dehors. J’allai tout droit vers elle.

Quand je me trouvai à quelques pas, elle tourna à ma rencontre un regard chargé de souffrance et d’ennui et me tendit la main sans rien dire ; elle était pâle et obsédée ; seul un faible sourire réussit à se frayer un chemin jusqu’à son visage.

Mon premier mouvement fut de me précipiter vers elle et de lui demander le mot de son chagrin. Déjà mille consolations affluaient à mes lèvres.

Quelque chose pourtant m’arrêta, qui ne fut pas seulement ma timidité.

Elle était là, tout entière sous mon regard, mais si bien armée ! Dans ses grands yeux, qu’elle avait à nouveau détournés, je devinais toujours la même force. Ma tendresse était devancée par sa vertu.

Je fus sur le point de l’appeler tout doucement de son seul nom : « Aimée ! » Mais j’eus peur de ne pouvoir rien ajouter de plus.

Elle souffrait, mais tout son esprit était déjà mobilisé contre sa souffrance ; il la repoussait victorieusement ; il lui interdisait toute conséquence sur elle-même.

Et tout à coup je me rappelai le mot de Georges : « Elle peut tellement bien se passer de moi ! »

Oui, c’était un fait ; je m’y heurtais. Cette grande âme attaquée, j’avais beau vouloir voler à son secours, elle se passait entièrement et pleinement de moi.

Tout ce qui s’était accumulé dans mon cœur, en un instant, de douceur à lui faire goûter, demeurait inutile, formait surcroît.

A la fin, une sorte de dépit découragé s’empara de moi : je me détournai de mon amie, emmenant toutes mes prévenances refusées, qui m’encombraient presque péniblement, et je me joignis au groupe qui entourait la musicienne.


Ainsi me trouvai-je, vers ce moment, à peu près tout seul et comme en suspens entre les trois êtres avec qui la destinée m’avait fait lier partie. Vers chacun d’eux, la voie, pour mes sentiments, apparut obstruée ; je ne pouvais plus descendre vers eux, m’unir à eux ; chacun semblait avoir décrété à mon endroit une insaisissable exclusive.

Et d’abord ce fut Marthe que j’éprouvai ainsi réfractaire à la nouvelle âme qui s’était formée en moi.

Plusieurs fois, par franchise, mais surtout, il est vrai, par délice, je voulus lui parler d’Aimée, j’essayai de l’attendrir sur l’injustice qu’elle souffrait :

— Je crains, lui disais-je, qu’elle ne soit jamais heureuse avec Georges.

Elle me répondit posément, sagement, avec son bon sens et sa fermeté habituels. Mais ce n’était pas assez : je m’irritais de ne pas la sentir plus inquiète, plus compatissante ; je devinais que notre bonheur continuait à la préoccuper beaucoup plus que celui de nos amis et je lui en voulais de ce qui m’apparaissait comme un manque affreux d’altruisme, comme une odieuse avarice sentimentale.

Bien entendu, je n’osai pas lui reprocher cette insensibilité ; quelque chose m’avertissait en secret qu’elle était beaucoup plus naturelle, et légale, que mon émotion.

Mais par crainte d’en faire à nouveau l’épreuve, je me mis à régler et à restreindre mes confidences à Marthe. Une prudence, — que je détestais, dont j’avais honte, — s’imposa tout de même à moi ; de l’inavoué se glissa entre nous. Plusieurs fois je me surpris en train de garder pour moi des mots d’admiration ou de compassion pour Aimée qui m’étaient venus trop vite, qui avaient failli passer, mais qu’au dernier moment j’avais reconnus intransmissibles.

Pauvre et maladroite réticence ! Comme elle était loin de mon caractère ! Comme elle m’oppressait ! Et pour m’y contraindre malgré tout, comme il fallait que fussent puissants déjà au-dessus de moi, impérieux et inexorables, les intérêts de ma naissante passion !

De Georges aussi, quelque chose de beaucoup plus impondérable encore me tenait éloigné. Ici, par exemple, je ne portais pas la faute principale.

Dès qu’il avait vu poindre mon amitié pour Aimée, cette amitié qu’il avait pourtant préparée, désirée, voulue, Georges avait été pris d’une subite et bizarre discrétion. Comme on sort sur la pointe des pieds d’une chambre où l’on a mené quelqu’un reposer, il s’était dérobé en silence.

C’était lui qui m’avait conduit auprès d’Aimée, lui qui nous avait ménagé nos premiers entretiens, lui qui avait protégé l’éclosion de nos affinités, d’abord si faibles et si lointaines. Et maintenant il avait disparu, me cachant par mille adresses sa retraite, effaçant sa trace comme avec la main. Quand je voulus lui parler d’Aimée, de moi, de nous, il m’écouta fort bien, il répondit tous les mots qu’il fallait, que je pouvais attendre, mais je ne sais quoi me fit comprendre que ce n’était qu’un paravent qu’il me présentait, derrière lequel il était déjà loin.

Je fis, pour le ressaisir, des efforts démesurés, comme ceux auxquels on se livre en rêve, mais tout aussi vains. Je le prenais de force par le bras, je l’obligeais à marcher à mon pas et à m’écouter :

— Voyons, Georges, qu’y a-t-il ? Où êtes-vous ? Qu’avez-vous contre moi ?

Mais aussitôt, par mimétisme, il prenait la couleur qu’il fallait pour que rien en lui ne me semblât plus étonnant ni remarquable. Ses phrases s’arrangeaient toutes seules pour mon plus grand apaisement. Je retrouvais fausse entre mes mains, et fantastique, l’inquiétude qui m’avait excité contre lui.

Un instant je me mettais à croire qu’en effet il n’y avait rien entre nous, que notre amitié n’avait subi aucune altération.

Mais l’illusion ne durait que le temps dont il avait besoin pour me quitter et se mettre à l’abri. Dès qu’il était parti je me découvrais aussi retranché de lui que jamais, pris avec Aimée dans un piège indéfinissable qu’il avait construit, je ne suis même pas sûr que ce fût tout à fait inconsciemment. Et de là-bas, de bien loin, il nous regardait, souriant, taquin, secret.

J’avais la sensation qu’il voyait notre embarras, notre honnêteté, qu’il les avait prévus, qu’il s’en amusait. J’étais agacé par son silence, agacé par la permission si complète qu’il nous laissait ; je l’aurais voulue formelle, explicite, ou qu’au contraire il nous la retirât.

J’étais agacé, surtout, parce que je sentais qu’au fond son étrange attitude était parfaitement justifiée et convenait exactement aux circonstances. Oui, Georges pouvait se payer le plaisir d’être absent ; tout l’autorisait à ne se mettre en dépense, à notre endroit, que d’un sourire, car j’étais loin de rencontrer avec Aimée l’intimité que j’étais en train de perdre avec lui, avec Marthe. Jusqu’auprès d’Aimée la solitude m’accompagnait ; les progrès qu’avait faits, pendant quelque temps, notre amitié, s’étaient interrompus tout à coup.

Nous étions arrivés contre un invisible écueil, qui n’était autre que la crainte qu’elle avait d’être trop bien comprise par moi. Ceci lui faisait nettement horreur.

Le jour où je m’étais tenu près d’elle si tendrement, elle n’avait pas été sans deviner la grosse source cachée de consolation qu’était mon cœur ; et elle l’avait certainement non seulement refusée, mais haïe.

Elle la sentait encore maintenant, prochaine, insupportable, et tous ses soins, avec moi, allaient à l’empêcher le plus longtemps possible de jaillir.

Elle s’arrangeait pour que jamais notre conversation, quelque pente qu’elle prît, ne me fournît l’occasion d’un mot compatissant. Elle me parlait toujours de Georges comme si rien dans sa conduite n’eût pu donner prise au moindre étonnement. Chacune de ses absences recevait une explication : elle trouvait moyen de m’indiquer, en passant, l’endroit où il était, pour bien me montrer que ce n’était pas à son insu. Ou même, quand il avait eu un accès de mauvaise humeur, elle en faisait mention, avec un sourire, afin que je n’allasse pas croire que l’ordinaire de leurs relations fût formé de tels orages.

En un mot, elle continuait de m’exclure méticuleusement de son secret et me fermait la seule porte que mon cœur maladroit eût eu quelque chance de savoir s’ouvrir : la porte de la pitié.


Oui, ce moment pour moi fut sévère, et si j’avais eu la vision absolument nette de ma situation, j’aurais été en droit de me désespérer. Mais il y avait ceci d’étrange que je ne savais pas encore du tout ce que je voulais, ce que je cherchais, — et même que j’étais à mille lieues de comprendre la nature exacte des mouvements qui m’agitaient.

Après m’être si passionnément attendu à m’éprendre d’Aimée, je ne savais pas reconnaître en moi l’évènement. La gêne que j’éprouvais par moments avec Marthe, cet insurmontable besoin qui me prenait de me jeter dans ses bras, d’y pleurer, de lui crier ma détresse, l’instinct qui tout de même m’en empêchait, le lointain où je voyais Georges, la brûlante disponibilité où je me sentais à l’égard d’Aimée, la haine que m’inspirait sa souffrance, le malaise délicieux où j’étais plongé auprès d’elle, toutes ces modifications de mon cœur restaient distinctes dans mon esprit, ne s’y combinaient pas en une seule conscience, n’y apparaissaient pas comme les parties d’un même sentiment. Je m’étonnais de chacune en particulier, je me supposais trente maladies, et l’éclair ne survenait pas qui m’eût dénoncé la simplicité de mon état.

Profondes limbes de l’amour ! Comme il sait bien créer les ténèbres dont il a besoin pour éclore, pour grandir ! Rien ne sert de l’avoir prévu. Il reste toujours précédé par sa nuit, tiède, torturante et maternelle, plus pleine d’énigmes et de tressaillements, plus obscure et plus inventive que celle-là même où se forme la vie.