IV
De cette nuit le mien sortit enfin d’un seul coup.
Georges avait fini par ne plus garder dans ses confidences sur Aimée la réserve qu’il s’était imposée au début. Il commençait à dire vaguement du mal d’elle, un peu partout, de préférence à ceux de ses amis qu’il savait lui être le moins favorables. Ce mal, je suis persuadé qu’il ne le pensait pas. C’était par faiblesse, par détente qu’il le laissait se formuler sur ses lèvres ; et peut-être simplement pour en débarrasser son esprit et se dispenser d’y croire.
Mais les dispositions où il était en parlant n’étaient pas celles où je l’écoutais. Un jour déjà il m’avait fait une peine horrible :
— Il faut que je vous dise quelque chose », m’avait-il annoncé soudain, avec un sourire embarrassé, en m’arrêtant sur le bord d’un trottoir où nous allions nous quitter. « Je suis en train de m’apercevoir qu’Aimée n’est pas bonne. Comprenez-moi bien ; je ne le lui reproche pas ; je respecte trop la façon d’être de chacun ; elle a parfaitement le droit d’être ainsi. Mais je tiens tant à la bonté ! »
Je m’étais senti tellement concerné par cette accusation, mon visage s’était embrasé d’une telle honte que Georges n’alla pas plus loin et ne se risqua plus dans la suite à me faire des confidences.
Mais, par tous les échos, ses jugements sur Aimée, les objections qu’il faisait à son caractère continuèrent à me revenir. Ils me désolaient ; je les emmagasinais en moi comme autant de malheurs qui me fussent arrivés ; peu à peu un gros orage de tristesse et de sollicitude s’amoncela dans mon cœur.
Il éclata enfin.
J’avais rencontré Georges chez des amis. Dans la conversation il vint à se plaindre de fatigue, d’engourdissement et comme l’un de nous lui conseillait le sport, proposait de louer un tennis où nous aurions été de temps en temps nous entraîner :
— Attendons encore un mois, répondit Georges. Le printemps approche. Ma femme va bientôt partir pour la campagne. Tant qu’elle sera là, je ne me sentirai capable de rien.
Comme l’ouragan s’abat tout à coup, cassant les branches, hachant les feuilles, ravageant la terre de ruisseaux, c’est ainsi qu’enfin fondirent sur moi à cet instant, réunies, toutes les puissances de l’amour. Ce simple mot de Georges, qui n’était pas plus méchant que beaucoup d’autres, uniquement parce qu’il l’atteignait en pleine maturité sentimentale, déchaîna mon cœur. Tout y parut à la fois : une indignation profonde contre l’injustice de mon ami, une colère sans bornes contre sa lâcheté, le besoin de faire à Aimée un rempart de mon corps, de mon âme, — de la délicatesse, de la douleur, de la prédilection, du désespoir. Je m’approchai d’elle en pensée ; elle ne me voyait pas, j’écartais subtilement le mal qui la menaçait ; je la suppliais en silence (les mots demeuraient en moi) : « Il ne faut pas, il ne faut pas que vous souffriez, je vous le défends bien. De tout ce monde de chagrins, rien ne viendra jusqu’à vous tant que je serai là, tant qu’on ne m’aura pas tué ! »
Puis tout m’échappait soudain ; elle était perdue ! Paralysé comme en rêve, les bras attachés au corps, je tombais dans des abîmes, à des lointains infinis ; et le monde entier roulait sur moi.
En même temps une pensée, une horreur plus précises me travaillaient : elle allait partir ! Je me tournais contre ce départ ; bien qu’Aimée me l’eût fait entrevoir, je ne l’avais pas encore envisagé en face ; il m’apparaissait soudain épouvantable, impossible, presque impie. J’avais beau me dire qu’il était nécessaire à la santé de mon amie ; quelque chose en moi le refusait violemment. Plein de honte, en demandant pardon à Aimée de mon égoïsme, j’essayais de le conjurer ; toute ma tendresse se précipitait contre lui, tentait de l’accabler. Je l’empêchais d’être possible à force de murmures, de prières et comme d’incantations. A la fin il était exclu ; en y mettant toutes les forces de mon âme, j’arrivais à le tenir fragilement écarté, comme suspendu sur le bord de l’avenir.
J’étais tellement hors de moi qu’il me fallut quitter brusquement mes amis. Et je ne repris un peu de sang-froid qu’en me retrouvant seul dans la rue.
Ainsi j’aimais. Je me regardais moi-même avec un étonnement infini : comment avais-je pu m’ignorer à ce point ? Où tout cela était-il caché, qui s’épanchait maintenant ?
Je sentais une grande joie, comme si j’eusse été délivré soudain de l’hypocrisie. Au moment même où je tombais dans le désordre, une paix et une justification délicieuses se répandaient en moi ; tout devenait régulier, complet, inattaquable ; chaque sentiment prenait sa place terrible, faisait face enfin.
Mais cette impression de calme ne dura pas ; les démons aussitôt revinrent prendre livraison de moi ; je descendis tout vivant au suave enfer.
D’abord je commençai à ne plus dormir. Toute la nuit j’entendais battre mon cœur. Il y avait des positions où le bruit en était faible et supportable, mais d’autres où il se répercutait dans tout mon corps ; il veillait avec moi pendant les longues heures ; il était fidèle, sourd et tenace ; c’était ma patience, ma passion qu’il scandait.
Le gonflement des artères m’étouffait un peu ; j’avais la gorge serrée, j’avalais avec peine et souvent. Ce n’était pas une souffrance, mais un travail, une petite difficulté à vaincre sans cesse, une fonction légèrement débordante, et dont je ne pouvais rester maître que par un exercice continuel.
En même temps quelque chose me brûlait : sans éclat, sans clarté, attaché à ma chair, une sorte de flamme chimique. J’avais souvent les tempes moites et l’odeur de la fièvre sur moi, cette odeur amère de citerne, qui reste aux doigts, qui perpétue les angoisses de la nuit.
Tout cela n’était pas exactement intolérable ; plutôt épuisant. C’était une espèce d’insoumission de tout mon organisme ; il allait un peu trop vite, un peu trop fort, comme un moulin où passe trop d’eau.
Et dans mon âme aussi, je retrouvais le même déluge : j’étais submergé par toutes mes pensées ; je ne les voyais plus d’en-dessus, avec leurs divisions et leurs rapports ; comme après une pluie d’orage, leur flot avait monté, m’avait rejoint, et je voguais sur elles, balancé, lancé, laissé par leurs vagues.
Un manque de rivages : voilà ce dont je souffrais. Plus rien n’était à ma portée. Pendant deux jours j’essayai de faire comme si rien n’était arrivé, je m’acharnai à mon travail. Mais en vain. Je n’étais plus immobile par rapport aux objets que je voulais saisir. Je passais près d’eux, mais par hasard ; mon esprit ne savait plus leur distance ; je les manquais ; déjà j’étais plus loin.
Pour atteindre un détail dans une idée, il me fallait rassembler des forces énormes, en faire venir de tous les coins de mon être ; je mettais une heure à pouvoir m’approcher d’une phrase qui était là, écrite, sur la page de mon livre. Un interminable défilé d’images m’en séparait, dont je ne pouvais rien faire pour accélérer le mouvement ; je devais profiter des occasions, m’arranger au mieux avec ce monde mouvant et indistinct qui tournait en moi.
Je compris alors ce que veulent dire les amants de Racine quand ils parlent de leur « ennui ». Dans mon étroit cabinet de travail, je passais mon temps à me promener de long en large, plein de soupirs, chassé de ma table, rejoint, soulevé, disposé par les émotions les plus confuses. Quand je me sentais un peu trop oppressé, je me laissais tomber dans un fauteuil ; et la tristesse venait. Une tristesse sans révolte, mais sombre et stérile, et qui me faisait mesurer tout ce qu’il y a de longueur, de patience, de prison dans le mot « ennui », avec sa première syllabe en forme de voûte et le reste comme des bras d’esclave doucement tordus et tendus.
Je restais des heures là où j’étais tombé, en proie aux visions. Chaque instant devenait une éternité pour moi ; partout où je me posais, je trouvais de quoi n’en plus jamais partir ; sitôt arrêté, les fantômes que j’avais agités en marchant, s’apaisaient, revenaient doucement, descendaient sur moi, m’ensevelissaient sous leur foule légère et sans fin, dessinaient en s’amoncelant la forme de mon âme enlisée : une entière passivité, un accablement éperdu, peuplé comme le sommeil qui vous prend en plein jour. Avant de pouvoir bouger mon corps, il me fallait remonter à travers des mondes ; je voyais bien l’instant où je me lèverais de mon fauteuil, mais lointain comme le petit disque de jour qu’on aperçoit du fond d’un puits de mine.
Et toujours ce cœur déréglé. Pendant la journée je ne l’entendais pas ; mais il continuait à me tourmenter ; il me gonflait de surabondance et d’incertitude : « Que faire de toi, mon cœur ? » pensais-je. Il s’offrait à tout, il était affreusement sensible, si proche sous ma poitrine, si exposé, si intéressé qu’à la moindre idée émouvante qui me traversait l’esprit, j’y sentais un pincement. Comme il m’importunait ! Anxiété, danger, fatigue ! Il me mettait tout hors de moi ; comme une pompe il ne cessait de puiser dans mon âme et il l’amenait toute à la surface.
« Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce donc tout ceci ? Que va-t-il m’arriver ? » murmurais-je comme un enfant qui a peur. — Je me rappelais avec quelle force j’avais désiré cet amour. Il était donc venu ! J’étais donc enfin puni de mes vœux par leur réalisation !
Mais non, je ne regrettais pas de les avoir formés. Ma curiosité, mon besoin de souffrir restaient intacts. Simplement je tremblais un peu en entrant dans cette gêne ; je savais si peu où l’on me conduisait ! Qu’allait-on faire de moi ? Voilà seulement ce que je demandais à Dieu, humblement, avec timidité et souci, comme l’homme qu’on vient d’arrêter s’inquiète auprès de celui qui l’emmène.
Les mêmes tourments m’accompagnèrent au dehors. Je continuai à me traîner chez tous les amis que j’avais l’habitude de voir, mais partout je me sentais profondément étranger, inopportun. Je ne savais plus me donner à aucune conversation ; j’apportais avec moi trop de choses, j’étais trop encombré pour pouvoir passer par aucune des portes que je voyais s’entr’ouvrir. Les phrases des autres coulaient devant moi comme une rivière de toile dans un décor : avec tout mon bagage comment eussé-je pu m’y jeter, y plonger ?
La place où j’étais ne tardait pas à me devenir insupportable ; j’appréciais toute l’importance qu’il y avait à m’en arracher, et sur le champ. Mais l’ennui et le rêve étaient plus forts que tout : ils persuadaient directement à chacun de mes membres une ravissante et mortelle inertie.
Le pis est que je n’étais pas indifférent du tout à ce qui se disait autour de moi. Au contraire, tout me concernait, tout était menace et danger pour moi. Je tressaillais aux moindres paroles. Comme toute plaie s’environne d’une région douloureuse, il y avait en moi, autour de mon amour, une zône d’une sensibilité incroyable : très loin de lui, cela me faisait déjà mal ; les phrases les plus indirectes pouvaient lui porter atteinte, un geste même seulement, une inflexion de voix.
Souvent j’avais des alertes, dont je ne reconnaissais qu’ensuite la cause, tant elle était détournée. J’étais doucement ulcéré, et c’est dans cet état que je m’exposais aux conversations de mes amis, de ceux qui voyaient Aimée tous les jours, qui, vivant dans son entourage, à chaque instant pouvaient évoquer des images qui la touchaient, la nommer, porter sur elle un jugement.
Il n’y avait rien qui pût me protéger contre eux ; j’étais nu devant ces armes qu’ils ne savaient pas. Pour diriger leurs paroles je n’avais que mes craintes et mes désirs. Tout à coup, du fond de mon rêve, je les entendais dévier, elles prenaient la direction terrible, c’était une pointe qui se tournait vers moi et ma seule ressource était de prier en attendant le coup.
Quelquefois, cependant, par malaise et surtout pour éviter d’entendre ce qui allait se dire, je me lançais dans la conversation. Autre labeur ! Car, pour parler d’Aimée, ou même seulement des objets qui lui étaient associés dans ma pensée, il m’était impossible de rester dans le ton normal ; tout de suite j’avais affaire à quelque chose d’irrésistible ; je n’étais plus maître tout à fait de mes mots, je partais avec eux ; chaque phrase était une pente, où dès que j’avais mis le pied, je glissais ; un rapide, où j’étais entraîné.
Je sentais moi-même, avec gêne, cette exubérance dont était atteint mon langage ; je craignais qu’elle ne parût suspecte et j’essayais gauchement de la faire accepter par des sourires et des explications : « Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai l’air de m’intéresser si fort à ce que je vous dis-là », commentais-je ; ou bien : « Tout ceci peut vous paraître insignifiant, mais si vous y réfléchissez, vous comprendrez l’importance que je suis obligé d’y attribuer. »
Puis je m’arrêtais, apercevant que l’excuse était aussi peu opportune que l’enthousiasme même qu’elle voulait justifier. Et je souffrais, m’efforçant de guider de loin, de remettre dans la juste voie, une bonne fois, toutes ces paroles, sur lesquelles je n’avais prise que de temps en temps, que trop tard.
Toujours la même insubordination de moi-même à moi-même ! Je voyais bien comment il eût fallu faire pour me tenir à ma place. Mais un vent trop fort me soulevait et je restais en l’air, plein de tumulte et de souffle, comme un oiseau battant des ailes au-dessus d’une branche sans pouvoir s’y poser.
Tels furent les premiers effets de l’amour en moi.
— Grand merci ! eussé-je répliqué, s’il n’y eût pas eu, au plus profond de mon âme, cette perversité que j’ai décrite et qui, justement, à tant de misères répondait par de la reconnaissance. Oui, je pouvais me plaindre, mais, dans le fond, mes vœux étaient comblés. C’était bien ça, cette fois ! A ce coup, je ne serais pas volé. Plus je souffrais, plus j’étais sûr. En effet, grand merci !
Mais il est temps que je me tourne vers celle de qui me venaient ces troubles bénis. Je n’ai rien dit d’elle encore ; toutes les pauvres remarques que j’avais pu faire sur elle, au moment où l’amitié seule était censée nous unir, je les ai notées par acquit de conscience et comme les peintres, pour un portrait, font d’abord une « préparation ». Mais ce n’est qu’à présent que je puis m’attaquer vraiment à son visage et tenter d’en fixer l’énigme.
Quel instant pour moi ! Il ne s’agit plus seulement de vibrer, il faut voir. Le sentiment d’un sacrilège se mêle en moi à l’extase.
Je ne vais pas savoir dessiner, ma main n’arrive pas à se poser ; dès que je m’approche d’Aimée, en pensée, la même agitation me saisit qu’en sa présence ; il faudrait que quelqu’un de plus sage, de moins intéressé que moi dans l’affaire, me tînt tout le temps le poignet, en corrigeât les soubresauts ; il faudrait qu’on m’adressât, tout le temps, en silence, ne fût-ce que des yeux, un avertissement à la patience et à l’exactitude.
Sinon je vais être partout, moi-même, mélangé à ma peinture. A chaque fois que je lève les yeux vers mon modèle, si timidement, si sournoisement que ce soit, je ne puis faire que je ne passe tout entier dans ce regard.
Pour expliquer mon amour, il faut d’abord que j’entre en guerre contre lui, que je le capture et que je le mette aux fers dans mon cœur.
J’aurai ce courage ; il me revient ; on ne me verra point paraître. Elle, elle toute seule sur la page, rien que sa grande image redoutée, adorée ; je ne serai présent que par les sursauts, parfois, de reconnaissance qui me prendront à la considérer.
J’ai mis longtemps à pénétrer dans le passé d’Aimée et à l’interpréter exactement. Il me faisait peur autant qu’il m’attirait. Longtemps je n’en ai su, et même voulu savoir, que quelques traits horribles que Georges m’avait racontés.
Sitôt qu’elle avait pu comprendre ce qui se passait autour d’elle, Aimée s’était trouvée en plein désordre. Ses parents avaient une certaine aisance, mais qui ne leur servait qu’à mener la vie la plus irrégulière : aux infidélités de son mari Madame Laval avait aussitôt répondu par une conduite si capricieuse que le divorce avait fini par leur apparaître à tous deux comme le seul parti raisonnable. Aimée n’avait que dix ans quand il fut prononcé. On la mit au couvent.
Les premiers jours, elle attendit avec une sorte de passion la visite que sa mère avait promis de lui faire ; tout son petit cœur était tourné vers ce seul espoir. Et en effet, le jeudi, elle vit arriver sa mère fringante et gaie, qui lui apportait un sac de bonbons et qui la couvrit de caresses et de jolis noms d’amitié : « Cette fois je la tiens, je ne la lâche plus », se dit Aimée, et quand elle la vit se lever, de toutes ses petites griffes, elle s’accrocha à sa robe, sans rien dire. Mais la mère, d’un geste tout naturel, sans violence, et même sans attention, ouvrit l’un après l’autre les frêles doigts crispés sur elle et poussa l’enfant vers la religieuse qui venait la chercher.
Ce fut la première chute d’Aimée dans la solitude ; d’autres évènements devaient l’y enfoncer plus profondément encore. Après une longue captivité dans ce couvent, où les religieuses empêchaient ses compagnes de se lier avec elle, sous prétexte qu’elle était fille de divorcés, elle crut qu’elle allait rentrer dans la vie. Mais personne ne voulut se charger d’elle : son père, à la fin, ne s’y résigna qu’à la condition qu’elle habiterait au dernier étage du petit hôtel qu’il avait loué dans Passy, et qu’il ne la rencontrerait jamais, fût-ce dans l’escalier.
Aimée resta séquestrée, pendant trois semaines, dans sa chambre. Puis un matin son père lui fit transmettre, par un domestique, l’ordre de sortir tout de suite, d’aller n’importe où excepté chez sa mère et de ne rentrer qu’à deux heures de la nuit.
Elle avait quelques sous dans son porte-monnaie et un pauvre chapeau garni de fleurs rouges. Elle était charmante pourtant déjà ; dans la pensionnaire opprimée une jeune fille avait trouvé moyen d’éclore et de s’ouvrir vers la vie.
Elle se mit à marcher tout doucement dans les rues, effrayée un peu, émerveillée surtout ; il était à peu près midi ; elle n’était pas trop inquiète de la journée ; le soir seul, et l’ombre, lui semblaient menaçants.
Pourtant, comme elle allait à tout petits pas, un homme ne tarda pas à l’aborder. Elle se contracta horriblement sans bien comprendre ce qu’il lui voulait : « Allons bon ! se dit-elle avec rage, on ne peut même pas se promener dans cette vie ! » Et elle prit l’allure rapide d’une personne affairée.
Vers le soir, n’en pouvant plus, elle se décida à enfreindre la défense paternelle et alla sonner chez sa mère ; mais, sans se déranger, celle-ci lui fit répondre qu’elle était trop occupée pour la recevoir.
Aimée vit la nuit tomber, les magasins se fermer ; elle dut attendre encore, appuyée contre la grille des Tuileries, se défendant comme elle pouvait contre les passants qui s’arrêtaient, seule et perdue dans Paris comme dans une jungle pleine de bêtes fauves.
Quand elle rentra enfin chez son père, bien après minuit, tremblante, fièvreuse, épuisée, ayant suivi le milieu de l’Avenue du Bois dont les bosquets lui faisaient peur, le domestique qui lui ouvrit la porte eut un mauvais sourire. Elle tomba sur son lit sans pouvoir se déshabiller.
Mais l’odieuse inimitié que son père lui avait d’abord marquée, fit bientôt place à quelque chose de plus terrible encore. « C’était le bonheur quand il me détestait », disait plus tard Aimée en songeant aux diverses phases de son martyre. Aimée lisait souvent au lit ; c’était son seul recours, sa seule évasion ; elle lisait tout ce qu’elle trouvait, furieusement, s’emplissant l’esprit d’images brutales et hétéroclites.
Un matin, elle se sentit gênée inexplicablement dans sa lecture, comme distraite par une influence magnétique. A la fin cette impression devint si insupportable qu’elle sauta de son lit et se mit à explorer sa chambre. En soulevant le rideau qui la masquait, elle vit que la porte de communication avec l’appartement de son père, jusque là condamnée, était entr’ouverte et elle entendit des pas furtifs s’éloigner.
Désormais elle se comprit guettée. Elle n’analysait pas très bien d’abord le sentiment qui pouvait pousser son père à l’épier ainsi. Mais il vint lui rendre visite plusieurs fois chez elle et dans ses paroles elle commença à entrevoir une odieuse tendance. Tantôt il lui disait des tendresses, non pas telles qu’elles fussent d’un père à sa fille absolument inadmissibles, mais si imprévues et accompagnées de tels regards que leur intention ne pouvait faire aucun doute. Tantôt, comme exaspéré par l’impossibilité de s’exprimer directement, il entrait en fureur, injuriait la jeune fille, lui criait : « Tu ne finiras donc pas par mal tourner, chipie ? »
Au cours d’un souper, qu’il offrit à des acteurs et à des grues et auquel il la força d’assister, Aimée vit tout à coup un des convives se pencher vers son père et lui murmurer quelque chose à l’oreille : « Tu n’as pas besoin de te gêner, répondit le misérable à haute voix. Elle est à prendre. » Et comme l’homme se levait déjà, Aimée dut s’enfuir en lui jetant sa serviette au visage.
Elle ne dormit plus que d’un sommeil affolé. Une nuit, elle se réveilla en sursaut ; son père était au pied de son lit et la regardait. Elle se dressa pleine de rage : « Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je crie, je crie par la fenêtre, j’appelle tout le quartier. » Comme il était très lâche et qu’il la voyait furieuse, il battit en retraite, avec des menaces.
Aimée n’avait personne à qui se confier. Ayant remarqué que la femme de chambre semblait instruite des manigances de son père, elle se décida à lui faire part de ses angoisses. Mais à sa grande horreur, cette fille se mit à sourire et confessa simplement qu’elle trouvait la situation « assez drôle ».
Son frère, du moins, pensa-t-elle, qui venait la voir de temps en temps, saurait accueillir sa confidence et la protègerait. Mais quand elle lui raconta le siège monstrueux auquel elle était en butte : « Ça ne m’étonne pas de ce vieux paillard ! » répondit-il seulement en riant. Et à la colère d’Aimée devant une réaction si faible, il opposa : « Que veux-tu que je fasse ? Il ne faut pas t’affoler comme ça. Tu es bien assez grande pour te défendre toute seule ! »
Enfin, un jour, Aimée reçut de son père l’ordre de venir le trouver dans sa chambre. Pour lui prouver qu’elle n’avait pas peur, elle s’y rendit sur le champ. Son persécuteur sembla enchanté ; il entra dans des explications papelardes et confuses, et tout à coup : « Tu n’as pas besoin de faire des manières comme ça, puisque tu n’es pas ma fille. »
Aimée vit tout à coup une grande lumière ; pendant un instant, le bonheur, comme un soleil, lui obstrua l’imagination. Elle pensa seulement : « Je m’en vais. »
— Eh ! bien, je m’en vais tout de suite, répondit-elle à l’homme qui la regardait plein d’attente.
— Mais pourquoi ? pourquoi ? Je ne te chasse pas, fit-il, soudain désespéré.
Et cherchant à reprendre l’avantage :
— Où irais-tu, malheureuse ? Il n’y a que moi au monde qui me soucie de toi.
— J’irai n’importe où. Donne-moi un peu d’argent. Je pars.
Elle était si transfigurée, si véhémente, lui si stupéfait, qu’il ouvrit sa bourse comme en rêve et lui tendit quelques billets.
Le soir même, Aimée prenait une chambre dans un hôtel. Quelques jours plus tard, elle avait trouvé une place d’institutrice dans le Midi et partait sans que son père eût fait le moindre geste pour l’en empêcher. Elle resta deux ans dans cet exil. Enfin, la mère de la seule amie qu’elle eût conquise au couvent, ayant appris par hasard quelque chose de ses malheurs et se sentant émue par le courage qu’elle y avait opposé, lui offrit de revenir à Paris et la recueillit chez elle ; c’est là que Georges l’avait connue.
Je m’étais attendu à découvrir sur Aimée la trace de ces affreuses aventures. Et elle y était en effet, mais non pas telle que je l’avais imaginée.
Je croyais la trouver encore frémissante des injures qu’elle avait souffertes, toute blessée, toute fléchie, prête à se blottir et à chercher la consolation. Un inconscient romantisme me la faisait voir parée des grandes ombres du malheur. Malgré le portrait que Georges m’avait d’abord tracé d’elle, je voulais que son humiliation fût encore perceptible dans tous ses mouvements, qu’on la pût goûter comme un ornement de chacun de ses gestes. C’est de cette absurde exigence de mon esprit que naquit vraisemblablement la demi-déception que j’éprouvai dans les premiers temps où je fis la connaissance d’Aimée.
Car, dans l’être que j’approchai alors, rien absolument ne correspondait à ma prévision.
Et si j’eusse voulu en faire une tant soit peu raisonnable, il m’eût fallu tenir compte de l’âme sur laquelle toutes ces persécutions avaient porté. Combien j’aurais voulu connaître Aimée enfant ! Le petit cœur sage et terrible ! Comme il devait battre durement le jour où elle s’était trouvée sur le pavé ! Peut-être n’eût-il pas fait bon la plaindre trop fort. Peut-être n’eût-elle pas accueilli un sauveteur beaucoup plus gracieusement que ceux qui tentaient de profiter de sa détresse.
Non, l’infortune ne l’avait pas entamée ; ces privautés qu’elle avait essayé de prendre avec elle, Aimée les avait vivement repoussées ; elle n’avait permis à rien de mordre sur elle ; de la petite fille traquée, il ne lui restait aucune fragilité et même pas un soupçon de colère, même pas le plus petit désir de vengeance. Car, après tout, quelle raison avait-elle d’en vouloir à personne ? On ne l’avait pas touchée. Personne, à aucun moment, n’avait été plus fort qu’elle. Il y avait dans son regard, dans toute son attitude, quelque chose qui réduisait son passé au silence, qui lui défendait d’élever aucune revendication sur elle, qui rendait presque impossible à autrui d’y faire seulement allusion.
Au lieu de l’accabler, il s’était tourné au fond de son cœur en indépendance. Aimée avait pris l’habitude de ne compter sur personne. Elle n’était pas devenue exactement méfiante, mais inexprimablement seule, seule jusqu’à la folie, jusque presque à l’insensibilité.
Après sa fuite, pendant son séjour dans le Midi, elle avait été un moment sur le point de faiblir ; pour calmer ses nerfs légèrement détraqués, elle avait entrepris, dans ce pays où elle ne connaissait pas une âme, d’interminables promenades à pied. Elle en était sortie guérie pour toujours, intacte à nouveau, radieuse, détachée de tout, reprise par son propre cœur, privée, sauvée. Sous tant d’efforts de la destinée pour la jeter à genoux, elle avait au contraire pris conscience de sa force ; elle l’avait reconnue, touchée partout en elle, et délivrée. Sans rage, sans trépignement, sans rancune, avec une souplesse secrète et heureuse, elle s’était dégagée elle-même, embrassée, saisie. Je ne sais si elle se parlait à elle-même, dans ses promenades, mais ses pensées faisaient à peu près comme si elle se fût dit : « Te voici, ils n’ont pas pu t’avoir, te voici, ma grande ! Toute la place qu’il te faut ! Et tu n’en as pas besoin de beaucoup pour leur échapper, pour l’emporter sur eux. »
L’indignité de ses parents achevait cet isolement d’Aimée, ce détachement pathétique de sa figure. Rien derrière elle que ces tristes monstres oubliés, ou plutôt rien que cette âme passagère, inconnue, perdue au fond d’un passé insondable, et qui était la seule dont elle eût peut-être hérité quelque chose. Rien de fait pour elle ; tout commençait avec elle. Et c’est pourquoi il fallait que tout, dans son âme, fût pris au plus vif, au plus dur, au plus décidé. En tout, elle débutait par le principal, — pour avoir le temps de l’atteindre.
Si elle s’était si bien sauvée, c’est qu’elle avait si peu de chose à emporter ! C’était un étroit trésor, en vérité, que son âme ! Ceux qui ne l’aimaient pas, n’y voyaient qu’indigence. Et en effet, il fallait l’aimer pour comprendre qu’une si mince ressource pût être sans prix.
Un fonds un peu rare, une nature toute capitale ; rien n’y était exprimé plus d’une fois, et dans son essence la plus ardue ; chaque trait en était tracé par la pointe la plus fine que le Créateur avait pu trouver. Jamais cœur moins débordant, jamais figure moins saturée. On ne voyait jamais passer en elle de ces ondes qui confondent, un instant, tous les sentiments comme des arbres sous un même frisson de vent ; elle n’était jamais languissante ni flébile ; elle ne connaissait ni les brumes, ni les pleurs ; les contours de son âme n’étaient jamais brouillés.
Toutes ses émotions paraissaient du premier coup à l’état distinct ; elles se prononçaient, plutôt qu’elles n’éclataient ; elles étaient belles et courtes comme des pensées.
Dans tout le personnage d’Aimée il y avait quelque chose qui ressemblait à la vérité. Et mon enthousiasme en le peignant, c’est bien celui qu’on éprouve lorsqu’on poursuit la vérité ; une grande contention, une admiration pleine de cris empêchés, un transport sans cesse brisé par la crainte de mal voir, quelque chose d’effréné et d’essoufflé à la fois. Les traits que j’aperçois ne prêtent pas sous l’effort de mon esprit, ils sont rebelles au foisonnement. Mais de les inscrire seulement, de relever chacun dans sa dure élégance, c’en est assez pour me remplir le cœur.
Aimée en avait trop vite fini avec certaines choses qu’on lui disait. On la regardait avec étonnement : « Est-ce là tout ? » Mais elle ne se troublait pas, car de cette brièveté elle avait la justification toute prête : c’était cela qu’elle était capable de fournir en des occasions plus grandes.
Elle n’entrait pas dans vos préoccupations, elle ne venait pas chez vous ; on ne se sentait jamais tout à fait épousé par elle. Le dédoublement lui était absolument interdit ; mais elle était si bien prise dans sa propre forme qu’il y eût eu de l’impertinence à lui demander toute autre incarnation que d’elle-même.
Le miracle de la multiplication était impossible sur elle ; du moins jamais il ne l’eût rendue nombreuse ; il n’eût été qu’un stérile coup de foudre et n’eût fait que la réduire en cendres.
Non, il fallait accepter Aimée dans sa simplicité, car elle se donnait là-dessus à prendre ou à laisser et je n’ai jamais vu quelqu’un qui supportât avec une plus souveraine indifférence d’être laissé.
A la place des prévenances et des accompagnements qu’elle ne pouvait fournir, elle usait envers ses vrais amis d’une familiarité un peu brusque. Un jour, dans les commencements, comme, en causant avec elle, je me perdais à la considérer de tout près, elle se tourna vers Georges qui était à quelques pas de nous, et riant très fort :
— Voyez, dit-elle, comme il s’étonne de ce grand nez pointu que j’ai au milieu du visage !
C’est par de telles saillies qu’elle remplissait l’espace entre elle et vous ; elle vous rapprochait d’elle carrément, sautant par dessus les nuances et les degrés qu’elle se sentait impuissante à marquer. Parfois j’étais près de trouver sa plaisanterie effrontée ; mais je voyais aussitôt qu’elle n’était qu’un moyen héroïque de m’entraîner avec elle, à travers les embarras que lui ménageait sa hauteur.
Lorsqu’elle entrait en quelque endroit où elle ne savait pas que je l’attendisse, je me rappelle sa parfaite absence de surprise, sa main tendue, son bonjour ferme et joyeux ; dès la porte, elle était au fait ; parfois elle me saluait de mon prénom drôlement déformé, en camarade ; ou bien, en me serrant la main, elle me secouait le bras longuement, en riant. Dans l’instant la distance où j’étais d’elle était franchie, du moins jusqu’à l’endroit où le terrain devenait vraiment abrupt, jusqu’au pied de la terrible citadelle.
J’ai dit, combien son rire au début m’avait étonné, et même froissé ; il s’échappait par grandes fusées arides ; j’y trouvais quelque chose de dur. Dans l’être sensible et frémissant auquel je prétendais, à ce moment, avoir affaire, il détonait en effet étrangement. Longtemps je restai devant lui comme devant une porte dont la serrure se fût dérobée ; je sentais qu’il donnait sur tout un dangereux inconnu que je m’irritais de ne pouvoir deviner, ni forcer. Mais en y mettant toute ma patience, toute mon adoration, j’ai fini par le tourner ; j’ai compris ce qu’il voulait dire. Il indiquait le ton de cette âme tout en esprit ; il était en elle à la place des troubles, des va-et-vient, des mélanges dont les autres sont émues ; il suppléait en elle à la circulation des fluides ; c’était l’orage d’un climat sans eau.
Aimée manquait non point tant de tendresse que de caresse. Cette privation de soi, cette attente, cette demande, cette insuffisance qu’il y a dans toute caresse, elle ne pouvait s’y plier. Mais elle charmait par la seule droiture de ses mouvements vers vous. On était avec elle dans une intimité complète sans qu’elle vous eût une seule fois favorisé d’une inflexion de voix plus câline, ni de la moindre flatterie ; mais il y avait une douceur incomparable dans la façon dont elle vous disait tout droit le vrai de ce qu’elle sentait pour vous, comme ce jour où elle me déclara tout à coup si simplement :
— Je vous aime bien, François !
La vibration, la perpétuité : voilà encore ce qu’on pouvait être gêné de ne pas rencontrer dans ses sentiments. Ils s’élevaient au moment qu’il fallait ; leur son avait toute la plénitude désirable, mais ils n’étaient pas « tenus » ; ils cessaient aussitôt de retentir. Je ne veux pas dire qu’ils disparaissaient de son âme, mais seulement qu’ils ne l’emplissaient plus, qu’ils ne la peuplaient plus de leurs ondes, qu’ils ne la dominaient plus.
Si vous la quittiez pour quelque temps, aussitôt la sensation vous prenait que vous n’étiez plus rien pour elle ; du moins, éprouviez-vous que votre image était comme suspendue dans son cœur ; rien d’elle ne vous suivait, ne vous rattrapait ; rien ne s’échappait vers vous de cette lyre précieuse, mais muette.
Pourtant il était faux que vous fussiez oublié. Vous n’emmeniez pas son affection, mais en revenant, vous la retrouviez toute pareille. Elle avait vécu dans son cœur comme une mélodie sur la portée ; tout de suite elle se réveillait, se développait délicieusement intacte.
Il était beau de retrouver Aimée après une absence ; du premier coup elle était près de vous aussi prompte, aussi active que vous l’aviez laissée ; de toutes ses ressources elle se rendait à vous.
Ainsi ressemblait-elle aux ports des côtes profondes d’où l’on sort et où l’on aborde par tous les temps avec la même facilité.
L’ordre était sa passion. Il ne fallait pas qu’un sentiment en elle essayât de prendre le pas sur les autres ; elle avait horreur de se laisser envahir, horreur d’être submergée ; rien jamais en elle n’était au profit, ni aux dépens d’autre chose, rien ne grandissait au point de gêner le reste ; je n’ai jamais connu d’être moins romantique, ni pour qui les entraînements irrésistibles eussent moins d’attraits. D’autres pouvaient se plaire à perdre la tête : pour sa part, elle ne trouvait d’agrément qu’à la conserver bien solide, bien vigilante, bien au fait de tout ce qui survenait dans son cœur.
Lorsqu’en voyage, elle arrivait dans une chambre d’hôtel, Aimée excellait à ranger autour d’elle les objets entassés dans sa malle ; elle trouvait toujours moyen de les accorder de la façon la plus harmonieuse possible et chaque fois sur un mode nouveau approprié à la disposition des lieux. Sans encombrement, sans double emploi, sous ses doigts délicieux et subtils, ils se distribuaient sur les tables et sur les étagères de façon à ne laisser aucun vide et à ne se point masquer les uns les autres ; on pouvait accéder à chacun directement ; toute implication était supprimée. C’était un petit monde à son image qu’elle créait ainsi chaque fois autour d’elle et qui l’empêchait, où qu’elle tombât, de se sentir jamais « à l’étranger ». C’était son âme exacte, complète et bien articulée qu’elle traduisait à l’extérieur.
Son âme que rien ne pouvait faire chanceler. De tout le poids de vos prières, de vos misères vous fussiez-vous accroché au bord de cette barque imperturbable, elle n’eût seulement pas penché. Si vous aviez su la conquérir, vous aviez votre part, bien sûr, dans son affection, et certaine, et garantie ; mais venait un moment où elle ne pouvait plus croître ; il ne fallait compter, à votre avantage, sur aucune démesure ; même la force, l’intrusion même à poings armés ne vous eussent pas procuré une occupation plus entière de ce cœur profond mais ménager.
La souffrance ne convenait à Aimée que dans des occasions très rares : elle ne lui allait pas bien pour tous les jours. Aussi, comme une femme qui écarte les ajustements mal favorables à sa beauté, avait-elle imaginé de ne la porter que le moins possible. De là sa lenteur à s’émouvoir pour autrui. Elle n’avait pas pitié de vous, elle attendait longtemps avant de prendre part à votre peine, elle y était plus patiente que vous. (Mais toujours ce dont elle négligeait de vous plaindre, on s’apercevait ensuite qu’en effet cela pouvait être supporté.)
Oh ! le sage, oh ! le cruel démon ! Qui voudra comprendre que, de tout son personnage, ce soit ce dernier trait qui m’ait traversé jusqu’au cœur et m’ait envenimé d’un si grand amour ? Car, il faut le dire maintenant, j’avais pu être sur elle compatissant et penché, pour elle ma tendresse avait pu s’émouvoir ; mais je ne l’eusse sans doute jamais véritablement aimée, si je n’eusse rencontré, au milieu de toutes ses vertus, comme un chardon délicieux parmi les fleurs, sa dureté.
Oui, c’est de cela, bientôt, que je fus avant tout épris en elle, — de son impitié, de sa résistance à l’attendrissement. C’est aussi que ce n’était pas quelque chose en elle de purement négatif ; cela prenait un visage aussi de temps en temps, et farouche ; cela devenait une ardeur, une frénésie. Aimée était folle aussi, à sa façon ; elle avait, en plus de son équilibre, de quoi le perdre aussi par instants.
Un certain goût affreux, à force d’être dépouillé, de la vie. Au milieu des plus grandes misères de son enfance, dans le fiacre qui l’emmenait au couvent, au moment où elle vit son pseudo-père près de son lit : « Évidemment ce n’est pas très drôle, se disait-elle intérieurement, mais c’est tout de même assez curieux. » Et elle attendait la suite de ce qui allait lui arriver, avec un désir, une indiscrétion qui touchaient à l’indécence.
Rien qui ne fût pour elle, d’une certaine façon, bienvenu ! rien dont elle ne sût faire de l’extase ! L’admiration passait, en elle, la sensibilité. Comme d’autres pour le bonheur, elle avait une sorte de vénération pour ce qu’il y a, au fond des évènements, de réfractaire à nos désirs, de difficile à déranger. Le mal même qu’ils lui faisaient, la trouvait pleine de rire et de salut.
« Il fait beau, et j’aime un peu trop la vie », m’écrivait-elle un jour. Et je n’avais pas besoin de la voir pour deviner l’enthousiasme dont elle devait flamber à ce moment, l’illumination de ses yeux, le fluide admirable qui devait en découler.
Ses yeux ! je reste encore troublé de leur excès sur tout le reste de son visage. Quand ils se fermaient, on voyait comme en creux, sur tous ses traits, la vie qu’ils y avaient reprise. Ils exprimaient le dépassement de cette âme sur ce corps, sa disproportion avec lui, son avidité au-delà de lui, sa soif, sa maladie ! et c’étaient celles de vivre. Ils ne la défendaient pas seulement, ils la trahissaient aussi ; et il faut que je m’écrie : enfin !
Ses yeux ! C’est à quoi je la reconnaissais toujours ; ils me parlaient en silence de la perversion qui nous réunissait. Je les ai suivis partout, et jusque dans cette pauvre figure jaune qu’elle eut au cours d’une maladie Oh ! je me souviens quand il n’y avait plus que cela de beau en elle ! Comme j’étais heureux ! Car ils continuaient à m’appeler, à marcher devant moi comme un signe. Et je suis entré dans le désert à leur suite, dans l’enfer de sable, d’ardeur et d’insomnie, seul, puni, perdu.
Mais je vais trop vite. Au moment où je pris conscience de mon amour pour Aimée, j’étais encore bien loin de savoir sur elle toutes ces choses, donc de m’en éprendre. Elles ne m’attiraient, en tout cas, qu’à l’état confus et comme latent. Je n’étais séduit que par l’étrangeté générale de son caractère.
Et même, peut-être, n’était-ce encore que le mirage de son âme dans la mienne qui m’entraînait ?
Je l’aimais toute mélangée à moi, complétée, alourdie, déformée par mes besoins et par mes manies personnels.
Je n’osais déjà plus la plaindre, mais une des pensées qui avivaient le plus mon amour, c’était celle, tout de même, qu’elle avait été poursuivie et monstrueusement désirée, que d’autres, avant moi, avaient été après elle à la chasse, d’autres que je ne connaissais pas, que je ne pouvais pas rattraper, de qui je ne pouvais pas me venger, à qui je ne pouvais pas faire mal. Une sorte de jalousie rétrospective et impuissante m’affolait vers elle.
Si forte qu’elle parût maintenant à mes yeux, je savais qu’elle avait été un instant aux abois. Toute mon âme était en révolte contre ce souvenir, mais, à chaque fois qu’il revenait, elle en éprouvait un trouble voluptueux.
Je lui permettais bien aujourd’hui de faire la fière. Elle n’en avait pas moins subi la condition des femmes : elle avait reçu, — et dans quelles formes aggravantes — l’insulte solennelle et rituelle du désir. Cela était détestable, et tout de même c’est ce qui la fécondait pour moi, ce qui remuait la terre aride de son cœur et en faisait les mottes au soleil exposées.
Une voie vers elle se trouvait ainsi pour moi comme frayée, où j’entrai résolument. En pensée, je veux dire. Au moment même où Georges avait prononcé la phrase fatidique, qui m’avait découvert mon amour, le désintéressement avait disparu de mon cœur tout à coup, comme un rideau qu’on tire. Le bonheur d’Aimée, je continuais sans doute à le vouloir ; mais il n’était plus le premier objet de mes vœux ; je ne souhaitais plus, avant toute chose, de la voir réconciliée avec Georges ; je ne m’excluais plus aussi sévèrement de leur destinée à tous deux. Avec une timidité sournoise, je commençais à penser à moi ; dans toute cette aventure, je m’apparaissais pour la première fois comme méritant quelque chose. Quoi ? Je ne savais pas trop ; j’osais à peine y réfléchir ; je voyais simplement que je ne pouvais plus me prendre pour rien du tout.
Pour éprouver à proprement parler du désir, j’étais trop misérable, trop d’anxiétés et de scrupules se donnaient rendez-vous sur moi. La possession d’Aimée était une chose qu’aucune honte ne me retenait d’envisager, mais dont un poids trop lourd sur le cœur m’interdisait de caresser l’image. Mon esprit m’entraînait bien jusque là, mais poussé seulement par la logique ; son mouvement était combattu par toute mon âme contractée. La dévotion, la peur m’étreignaient. Elles avaient bien un arrière-goût brûlant, elles étaient bien imprégnées de fièvre, mais elles demeuraient surtout accablantes et ne me douaient que d’entraves.
Non, les droits que je me sentais tout à coup étaient infiniment plus vagues que celui de couvrir son visage de baisers. Je n’allais pas si vite, mon ambition n’avait pas tant d’entrain ni d’allégresse ; elle était sourde encore, et maladroite, et étouffée ; elle faisait en moi des mouvements craintifs et sans utilité.
Je voulais seulement me rapprocher d’Aimée et cette fois non plus seulement la secourir, mais l’intéresser à mon âme. Tout ce que je voyais était que je ne pouvais pas lui laisser ignorer plus longtemps mon amour.
Par instants, il me semblait que je n’avais qu’à accourir et à lui en annoncer la nouvelle joyeusement, dès la porte, avec un cri :
— Vous ne savez pas ? Eh ! bien, je vous aime.
Mais je m’apercevais aussitôt qu’il s’agissait de bien autre chose. Il fallait amener lentement sous son regard cette âme bouleversée, piteuse et ravie que je m’étais découverte ; il fallait trouver un plan pour la faire glisser jusque devant elle.
Alors commençait ma méditation. Je cherchais des mots, je les agençais avec un soin fatigant. Puis je me figurais un certain tour que prendrait à un moment ma conversation avec Aimée ; et hardiment j’en profitais ; je tirais de mon côté les phrases qu’elle me livrait. Tout à coup la place était prête pour celle que j’avais bâtie : il n’y avait plus qu’à la poser. C’était fait. Elle savait tout ; j’éprouvais un immense soulagement.
Ah ! que d’industrie, que d’adresse, que de présence d’esprit j’ai dépensées ainsi en imagination ! Peu d’amants sans doute ont jamais montré autant de décision et de bonheur.
Pourtant malgré ma réussite, je recommençais sans cesse mon échafaudage. Je disposais tout sur un nouveau plan ; j’arrivais par un autre côté, il fallait modifier mon exorde, changer mes préparations ; j’aboutissais enfin à une autre phrase aussi bonne que la première et que je rangeais soigneusement à côté d’elle dans ma mémoire.
Je travaillais ainsi tout seul, toute la journée, en marchant, en lisant, au lit même et dans mon sommeil quand je parvenais à dormir. Je n’étais jamais las de cette méditation. Lorsque j’avais trouvé un mot qui me semblait heureux, pratique, j’entrais dans des transports inouïs, je me sentais soulevé de terre, je n’avançais plus qu’au milieu de battements d’ailes ; tout mon visage riait ; je parlais tout seul à mi-voix. C’étaient des délices profondes ! Et comme un malade je revenais sans cesse m’y plonger, oubliant de vivre, oubliant d’agir.
Peu à peu ces pensées prirent en moi une espèce de monstruosité. Ce paquet d’images et de paroles que je portais en moi partout, que je retournais sans cesse dans ma tête, fit boule de neige ; il attira peu à peu tout ce qui restait de vivant dans mon esprit. A la fin il n’y eut plus que lui ; de partout on n’apercevait plus que lui. Et il continuait à rouler, et moi à le suivre comme les anciens damnés courant après leur supplice.
Dans une telle préoccupation je n’examinais seulement pas comment passer du projet à l’exécution. De temps en temps, l’idée que mon aveu aurait à s’extérioriser traversait diagonalement le monde de mes pensées, comme un froid rayon d’une matière différente et incombinable. Elle me serrait le cœur tout à coup. J’étais terrifié par cette nécessité imminente et impossible.
Je me rejetais en arrière avec effroi et reprenais mes rêves. Ils étaient tellement plus confortables !
Mais l’appel de la réalité se faisait entendre à nouveau, bas et terrible. C’était au moment surtout où je me représentais ce qu’il y avait de coupable dans la démarche que je méditais. La double trahison, envers Georges, envers Marthe, qu’elle impliquait, me faisait horreur. Mais justement cela m’aidait à comprendre que j’étais en marche vers elle.
Ces mots que je me répétais toute la journée, il pouvait se faire qu’un moment vînt, — un moment du temps, un moment réel, attaché à la suite de ceux que je vivais alors, — où je les dirais à Aimée. J’apprenais cela de moi-même avec étonnement, scandale et tentation.
Je me cramponnais pourtant ; toute idée morale ne m’avait pas abandonné. Je tâchais de me faire croire que j’étais sur un palier où je pouvais fort bien me tenir si je le voulais, sans faire un pas de plus. Mais cette assurance était démentie par tout ce que je sentais au travail en moi. Je n’avais qu’à faire silence un instant : mon cœur aussitôt m’annonçait ma défaite. Il s’en prenait à moi du dedans tout le jour, il battait de son flot caché mes dernières forces et me poussait infatigablement à succomber, en m’étranglant doucement de sa petite main à ma gorge.