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Aimée

Chapter 6: V
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Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES DE LUXE IN - 4 o TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA - NAVARRE DONT 8 HORS - COMMERCE MARQUÉS DE A A H ET 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET 790 EXEMPLAIRES IN - 18 JÉSUS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA - NAVARRE DONT 10 HORS - COMMERCE MARQUÉS DE A A J, 750 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS

V

Hélas ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?

Andromaque.

Enfin je m’éveillai un matin avec la sensation très nette que la journée ne passerait pas sans que je me fusse déclaré.

Rien, pourtant, de nouveau n’apparaissait. Dehors c’était le même jour terne, la même rue désordonnée sous le vent jaune. D’aucune aile plus vive le printemps encore n’avait touché Paris.

En moi non plus je ne trouvais rien qui me pressât beaucoup plus instamment que la veille. Mon sang ne courait pas plus vite. Je ne sentais pas davantage cet entrain, cette inspiration qui font l’amant heureux. A vrai dire je savais qu’ils me manqueraient toujours et je ne comptais pas les attendre. Je savais qu’il faudrait agir dans l’embarras et la disgrâce, sans aucune faveur de mon esprit, sans aucun de ces secours, de ces bonheurs qui vous poussent en avant au moment opportun.

Mais du moins j’aurais dû sentir quelque rapprochement, une possibilité, si j’ose dire, objective, de l’évènement. Or il restait toujours aussi inaccessible, même par la pensée. Entre l’instant où j’étais et celui où elle saurait mon amour, il y avait toujours le même abîme : je n’arrivais pas à me représenter moi-même au milieu du monde bouleversé qui suivrait mon aveu. Toute mon imagination s’arrêtait là-contre. Je m’étonnais naïvement à la pensée qu’avant le soir je saurais quelle figure prennent les choses autour de vous, après de telles révolutions.

Tout mon respect, ma tendresse même accouraient pour prévenir ma démarche, pour la rendre plus insensée, plus impossible, pour la reléguer dans l’absurde, pour la détacher de cette journée déjà en train et qui pourtant me conduisait irrémédiablement vers elle.

Était-ce donc mon angoisse accumulée qui cherchait à se faire jour par cet aveu ? Était-ce le besoin d’échapper enfin à l’obsession de tous ces mots qui dansaient dans mon esprit ? Je commençais à savoir ce que sont les souffrances de l’amour. En quinze jours j’en avais fait l’apprentissage ; elles ne m’étaient pas devenues plus supportables ; mais je comprenais qu’elles ne font pas forcément mourir. Les battements de cœur qui m’avaient tenu éveillé pendant presque toute cette dernière nuit, je les aurais endurés longtemps encore sans accident. Ma vie avait été capable de descendre au fond de cet abîme ; elle eût peut-être pu aussi bien y durer. D’ailleurs je n’ai jamais rien fait pour éviter de souffrir.

D’où donc montait l’étrange certitude que je me découvrais ce matin-là ? Une résolution, une toute petite résolution : « Avant ce soir elle saura. » Où était-elle en moi, si fragile et si tenace, si timide et si effrontée ? Je ne la trouvais nulle part où je la cherchais. C’était quelque chose d’innombrable et d’informe, quelque chose qui venait d’en bas, qui s’édifiait péniblement et dans l’ombre, et contre moi. On me poussait doucement sur la scène ; raidi, malheureux, empêché, il fallait que je fisse le pas redoutable qui allait me découvrir tout entier. Il n’y a pas de portant pour moi en cette vie ; je ne sais pas rester longtemps abrité. Si maladroit que je sois, il faut que j’avance, il faut que je me compromette. Je ne souffre pas de rien laisser passer sans y avoir risqué quelque chose, fût-ce le ridicule.

Plutôt que l’entraînement de l’amour, c’était le sentiment d’une tâche à mener à bien que j’éprouvais maintenant. Cet aveu était devant moi, infiniment lourd et difficile, infiniment au-dessus de mes forces, mais spécifié, commandé, nécessaire. Par instants il m’apparaissait comme un énorme pensum. L’idée pourtant ne me venait pas que j’eusse pu me l’épargner. Je faisais pour l’accomplir tout l’effort que d’autres eussent fait pour l’éviter. Toutes les raisons qui me l’interdisaient étaient à leur poste, en grande tenue, et me donnaient un avertissement solennel. Mais toute ma volonté avait passé de l’autre côté. Elle s’était mise à cette besogne défendue comme s’il se fût agi du devoir le plus sacré. Souvent ainsi j’ai mis l’acharnement de la morale dans les œuvres qui la contrariaient le plus exactement.

Je ne cherchais pas mon bonheur. Au contraire je tremblais pour lui. Je craignais de perdre, en me découvrant, tout ce qui me restait de facilités et de joies ; je craignais qu’Aimée ne me défendît désormais de la voir. J’allais risquer dangereusement mes pauvres instants heureux, le peu d’aération et de lumière qui me venait encore au fond de ma prison. Je n’en marchais pas moins. Avec étroitesse et emboîtement comme le soldat qui va au feu, avec la même préférence passionnée de la mort et du malheur aux biens que l’on possède encore.

Heures sévères ! J’avançais entre elles dans une espèce de détresse ; elles me soutenaient par dessous les bras, elles m’encourageaient, elles me secondaient cruellement. Il y avait des moments où je voyais bien que j’étais tout seul à m’imposer le devoir qui m’accablait. Cet inévitable devant quoi le cœur me manquait presque, je voyais bien qu’il ne venait que de moi : « Faut-il que je sois insensé pour me torturer ainsi moi-même ! » pensais-je. Et l’envie me prenait, comme de délicieuses vacances, de rendre à mes décisions la clé des champs. Cela semblait si simple, si sage ! Il n’y avait qu’à vouloir, ou plutôt il n’y avait qu’à ne plus vouloir.

Hélas ! c’est cela justement qui était devenu impossible. De cette délivrance, je pouvais bien concevoir un instant l’idée, croire que je n’avais qu’un mouvement à faire pour y passer. Mais ce petit dépliement de ma volonté m’était devenu chose plus difficile qu’à l’hypnotisé auquel on l’a défendu, le geste d’ouvrir la main. Je m’en allais ainsi, portant sur moi tout le bagage de mon angoisse, absolument libre et parfaitement enchaîné, frôlant toutes les occasions qui m’auraient pu divertir, sans qu’il me fût permis d’en saisir aucune, profondément retranché, même lorsque je m’y arrêtais un instant, de tout ce qui m’eût pu sauver.

Oh ! les haltes de cette journée ! Je ne me les rappelle pas toutes. Simplement la dernière, la plus étrange, la plus spécieuse. Vers quatre heures, incapable de tout travail j’étais allé voir Georges chez un ami, où je savais le rencontrer. L’ami était sorti : nous l’attendîmes ensemble. Sitôt installé dans un fauteuil, auprès de Georges, je ne me sentis plus pressé par rien ; Georges était gai ; il me plaisanta gentiment. Nous trouvâmes bientôt entre nous une facilité telle que nous n’en avions pas connue depuis des semaines. Les mots se mirent à courir entre nous avec cette promptitude, cette joie, cette adresse des jours où l’on est bien disposé. De toute mon amitié rafraîchie je m’élançais vers Georges ; peu à peu j’étais repris par un profond besoin de confiance. Il me semblait que je m’étais trop économisé avec lui. Il y avait quelque chose à réparer, à ressaisir depuis le principe. J’aurais voulu lui dire ! « Attendez ! Nous allons voir ! Écoutez-moi ! Par où commencer ? » L’impatience de me donner, une ravissante envie de me trahir faisaient rayonner mon visage. J’aurais voulu lui livrer tout ce qui pouvait être livré de mon cœur ; je cherchais des ruses pour aller aussi loin que possible dans la confidence sans la rendre irréparable ; je traçais mentalement des limites ; j’abandonnais d’avance des régions entières de mon âme, en n’y retranchant au préalable qu’un petit détail, qu’une pensée trop directe ou trop vive. Pourtant, sur cette pente, l’instinct de conservation de mon amour me retint à temps ; je fis taire mon imprudente générosité. Mais tant de bonne volonté ne pouvait pas rester sans se faire sentir ; elle donnait à notre conversation un entrain, une chaleur où nous étions tous les deux enveloppés. J’allais au devant de toutes les pensées de Georges ; je les reconnaissais de loin, je les prévenais presque amoureusement ; je lui épargnais les moindres peines. Jamais peut-être il ne m’avait été si cher qu’en cet instant. Il n’y avait rien de pervers dans cette tendresse intempestive ; c’était la plus saine, la plus abondante amitié qui me poussait vers lui. Nos sentiments ne suivent pas toujours exactement les contours des situations où nous met la vie. Ou plutôt, l’amour ouvre de telles sources en nous que les eaux s’en répandent parfois sur ceux-là mêmes qu’il offense. Profitant d’un silence de nos pensées, je lui dis brusquement : « Je vous aime bien, Georges ! » Et nous nous étions insensiblement si bien exaltés que cette déclaration ne l’étonna pas trop. Je voulais y faire tenir tout ce qui me gonflait en cet instant : rêves idylliques d’un rapprochement entre les âmes, d’une sorte de communion fraternelle entre tous mes bien-aimés, besoin de demander pardon pour l’acte que je n’avais pas encore accompli ; désir d’en écarter à l’avance à mes propres yeux toute nuance de secret et de trahison. Au moment de partir, lorsque je fus debout, il me sembla que j’étais tout entier transparent et que sous le regard de mon ami je me tenais compris, absous. Par un dernier raffinement de confiance, cédant au bonheur qui me montait de plus en plus à la tête, comme un avertissement solennel et comme une prière, je lui dis :

— Maintenant je vais voir Aimée… du moins si vous m’en donnez la permission.

— Je n’ai pas à vous le permettre », me répondit-il d’un ton qui pendant un instant me rendit hésitant et déconcerté. Mais j’étais si transporté, si lancé, si sot, pour tout dire, que j’écartai aussitôt toute réflexion.

Dans la rue je me retrouvai plein de la même joie vagabonde. Et par un bizarre mouvement, comme elle était incompatible avec la contraction où je me sentais depuis le matin, comme il fallait à tout prix qu’elle s’en débarrassât, elle l’atteignit dans sa cause ; elle écarta la résolution qui l’avait fait naître et qui l’entretenait en moi ; elle la déplaça, la mit de côté : mon projet de déclaration sembla s’être évanoui ; je crus y avoir renoncé. Tandis que je m’acheminais vers Aimée, l’intention que j’avais si péniblement nourrie tout le jour, m’apparaissait de plus en plus fragile, théorique, irréelle ; elle perdait tout sens, elle semblait se vider de sa possibilité, bien mieux, de sa raison d’être. Je ne voyais plus ce qui l’avait formée. Je me traitais de visionnaire et d’insensé. Du même coup une délivrance, un soupir infini soulageaient mon âme ; je sentais revenir toutes les facilités dont m’avait privé mon angoisse. Tout était ramené à ma portée, sous ma main.

J’arrivai à la villa dans cet état de légèreté. Aimée avait déjà pris l’habitude de ne rien changer à ses occupations pendant que j’étais là. Elle me reçut dans sa chambre et continua de ranger des robes et du linge dans un placard, tandis que je m’asseyais dans un fauteuil. Un moment notre conversation fut tranquille et distraite comme ses allées et venues dans la pièce.

Mais tout à coup, sans préparation, sans avertissement, comme une chape de plomb sur mes épaules, ma résolution me retomba dessus ; le devoir à nouveau me saisit aux entrailles. Je cessai brusquement de pouvoir dire un mot, la parole m’était refusée. Aimée, affairée devant l’armoire ouverte, me tournait le dos, si bien qu’elle ne s’aperçut pas tout de suite de ce qui se passait et prit mon silence pour une distraction. J’eus le temps de me ressaisir un peu.

Pas assez cependant pour rendre à ma conversation l’aisance nécessaire. Une profonde consternation intérieure affligeait tous mes mouvements ; j’étais diminué, ralenti ; toutes les voies que j’avais imaginées, je les trouvais closes. Il n’y avait plus en moi qu’une anxiété sans contours ni forme, qu’un seul état tout noir, pareil à la nuit chaude et bourdonnante des yeux fermés. Toutes les idées de phrases que je pêchais en moi, étaient pareillement empêtrées, engourdies, avaient le poids du songe.

Pourtant ma volonté ne me lâchait pas. Elle me secouait d’autant plus fort que j’étais moins capable de la suivre. Elle me tenait au collet comme un gendarme qui emmène un vagabond. Il fallait marcher.

Lorsqu’Aimée eut reconnu mon émotion, avec un mélange d’inquiétude, d’amitié et de malice, elle me demanda :

— Qu’y a-t-il ? François, vous me semblez malheureux aujourd’hui. Il faut me dire ce que vous avez. Ne suis-je pas une bonne amie ?

J’eus une seconde de clairvoyance, pendant laquelle je pensai avec tranquillité, presque avec sourire : « Dans quelques instants ce sera fait. » Pourtant les moyens entre mes mains restaient toujours aussi manquants, refusés. Je m’étais levé. Aimée, au contraire, sous l’empire de la curiosité, quittant sans s’en apercevoir son va-et-vient, s’était assise. Je me mis à marcher dans la chambre. Mais il continuait à ne me venir qu’une intolérable souffrance. Sans doute elle avait passé sur mon visage : j’en vis le reflet dans l’étonnement et la pitié qui commençaient à se peindre sur celui d’Aimée. C’est ainsi que nous nous rapprochions en silence.

Enfin un obscur déblaiement se fit en moi ; des paroles arrivèrent, mais d’abord défensives, retournées contre cela même que je voulais dire :

— Non, c’est inutile : il vaut mieux ne pas parler. Et d’ailleurs ce n’est rien. Cela n’est pas intéressant. Cela ne concerne que moi, que moi.

Je parlais avec une violence involontaire, profitant de ces premiers mots pour chasser ma rancune de tout ce qu’Aimée m’avait fait souffrir. J’étais d’ailleurs tombé dans un état brutal, plein de retours et de secousses, prolongement actif de ma paralysie de tout à l’heure. Je me défendais passionnément contre quelque chose que je ne savais encore comment entreprendre ; je m’y jetais en me débattant de toutes mes forces et je cherchais confusément une issue aussi bien dans ma révolte que dans mon entraînement.

Cependant Aimée était devenue profondément attentive. Non pas insensible. Je pense que devant ce secret tout proche qu’elle n’osait encore être sûre d’avoir deviné, le cœur devait lui battre un peu. Mais elle conservait sur elle-même ce gouvernement que j’avais perdu sur moi. Elle me regardait doucement sans honte comme sans provocation, toute voisine et pourtant hors de prise, infiniment dérobée. Elle ne me soutenait que de son silence. Devant cet esprit si maître de soi, devant cette femme profonde, je devais avancer tout seul, je devais achever, exposé comme sur un glacis, les pas que j’avais commencés.

Je parlai :

— C’est une chose à quoi vous ne pouvez rien faire. Il ne faut pas chercher. Ce n’est rien. Un malheur qui m’est arrivé. Je suis dans une impasse, bloqué de toutes parts. Plus de jour d’aucun côté. Mais tant pis pour moi ! C’est sans importance. Cela ne regarde que moi. Je m’arrangerai bien.

Je continuai à me débattre ainsi devant elle dans un langage obscur, contracté, maladroit. L’éclairage en moi était trop bas à cet instant pour que ma conscience ait pu voir passer toutes mes paroles et pour que ma mémoire les ait retenues. Je me rappelle simplement qu’il y en avait que j’appelais du plus profond de moi-même, que je tirais jusqu’à moi dans un effort surhumain. D’autres au contraire faisaient un saut brusque hors de moi, comme si elles eussent soudain manqué de place dans mon âme trop condensée. De loin en loin je reconnaissais au passage une des phrases que j’avais préparées pendant la longue méditation de mon aveu ; mais mal en place, moins juste, moins utile que je ne l’avais aiguisée, amenée là de force, dans un moment où elle allait à peu près bien, frappée de la même malchance que tout mon discours. Car tout ce que je disais restait affreusement manqué, infirme, énigmatique. Même accomplie, ma confession portait les traces de l’impossibilité qui pesait encore sur elle l’instant d’avant. Elle était finie, et cependant moi-même j’attendais encore. Je m’étais tenu dans une espèce de généralité ambiguë, dans des allusions à mes souffrances, à ma mauvaise destinée, à l’avenir redoutable. Je n’avais pas su trouver ces mots directs, pressants, ces flèches vives et droites qu’eût lancées un amour moins scrupuleux que le mien. Ainsi la déchirante dépense que je venais de faire demeurait à moitié vaine, ainsi tant d’effort ne m’avait conduit qu’à une situation à moitié décidée, qu’au cœur d’un insupportable malaise.

A vrai dire je ne m’aperçus pas tout de suite de cet échec. J’étais si plein de mon amour que je crus d’abord l’avoir suffisamment expliqué. Et dans l’ivresse de me sentir perdu ayant retrouvé une espèce d’aisance, je m’approchai d’Aimée, je me penchai vers elle, je lui demandai à voix presque basse, passionnément :

— Vous ne m’en voulez pas ; vous ne m’en voulez pas ?

— Mais non, répondit-elle, et je vis qu’elle cherchait.

Elle était bien trop fine pour n’avoir pas plus qu’à moitié deviné ce que j’avais essayé de lui dire. Mais elle voulait en être sûre. Elle ne trouvait pas dans mes paroles la phrase décisive dont elle avait besoin, et elle la cherchait. Quand je me rappelle aujourd’hui cet instant — sur le moment je n’ai su rien comprendre — je revois son visage plein d’une attention aiguë, studieux et tendu, tourné vers les moindres signes.

Il y avait certainement dans cette application beaucoup du désir que « ce fût vrai » ; ce qu’elle goûtait à l’avance du plaisir d’être aimée lui conseillait subrepticement de s’en approcher davantage. Pourtant je crois qu’elle obéissait surtout à cet esprit de netteté, à cette passion d’y voir clair dans les sentiments qui nous étaient communs et qui devaient faire plus tard en nous tant de ravages. Elle était trop ordonnée pour accepter, en cet instant si grave, la confusion qui pesait sur nous. De tout son cœur, non sans quelque émotion, mais toujours maîtresse d’elle-même, pleine de suite et de pensée, elle s’était mise à la tâche de la débrouiller.

Moi cependant, loin de rien faire pour l’y aider, je m’épuisais en protestations confuses, en excuses, en prières, en accusations contre moi-même. — Par toute ma confession je n’avais rien cherché, rien prétendu ; elle n’avait eu aucune intention ; je ne l’avais entreprise que par force ; à aucun instant la plus petite idée d’obtenir quelque chose ne m’avait effleuré. Et maintenant, la considérant comme accomplie, au lieu d’en poursuivre l’avantage, je ne pensais plus qu’à en effacer la trace, qu’à me la faire pardonner. Je tremblais de délicatesse et de crainte, j’aurais voulu enlever d’une main insaisissable les ombres dont je croyais avoir terni mon amour. J’étais penché de toute mon âme vers Aimée, dans un scrupule, dans une inquiétude ineffables, et dans mes paroles ne paraissait plus que le profond souci de revenir sur ce que j’avais dit, de l’empêcher d’être, d’en étouffer aussi complètement que possible l’écho.

Ainsi nous avancions-nous à contre-sens l’un de l’autre, moi cherchant à lui faire oublier quelque chose qu’elle cherchait encore à savoir. Cette douloureuse contrariété, dont elle était seule à avoir conscience, lui devint bientôt insupportable. Prise d’une impatience, je la vis tout à coup se décider secrètement. Elle me demanda :

— Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé plus tôt ? J’aurais peut-être pu intervenir auprès de Marthe, empêcher votre malentendu de devenir si grave.

Encore aujourd’hui, quand j’y pense, il me paraît impossible qu’elle se soit véritablement trompée si longtemps sur la nature exacte des angoisses que je lui avouais. Pourtant mes paroles avaient été si ambiguës, j’avais eu par moments si bien l’air de me plaindre de difficultés conjugales, j’avais si maladroitement insisté sur l’impossibilité pour elle de me venir en aide, que son esprit avait pu être effleuré par cette interprétation, qu’elle voulait maintenant, en la feignant seule acceptable, m’obliger à détruire.

Je m’arrêtai. Tout le découragement, toute la fatigue, toute l’impuissance du monde furent sur moi dans l’instant. Je m’appuyai au rebord de la bibliothèque qui faisait le tour de la chambre et mis la tête dans mes mains. Tout était à refaire ; je me trouvais tout à coup infiniment éloigné de ce que j’avais cru accompli ; et plus la moindre force en moi ! Sans regarder Aimée, d’une voix désespérée, je lui dis :

— Vous ne m’avez donc pas compris !

Elle se leva et vint vers moi. Alors, plus bas, et sans pouvoir tourner les yeux vers elle :

— Ce n’est pas de Marthe que me vient ce malheur, c’est de vous !

Je restai un moment encore appuyé, plongé dans un accablement et dans un repos où je n’entendais plus rien, détaché de tout ce que je venais de faire, presque distrait à force de joie et de détresse, renvoyé, acquitté, bien perdu cette fois.

Lorsque je me redressai, Aimée était auprès de moi et me regardait avec une gravité qui m’interdisait sans paroles tout espoir, mais avec une tendresse aussi que ne je lui avais pas encore vue. Je devais être bien misérable, bien désarmé… — pourquoi hésiter à le dire ? — bien inoffensif. Car elle ne pensa point à se ménager. Comme avec un blessé, qu’il s’agit avant tout de secourir, on passe par dessus bien des convenances, elle prit l’intonation la plus dépouillée, la moins réticente pour me dire :

— Mon pauvre ami, comme vous souffrez !

Elle était debout à côté de moi. Je lui pris la main machinalement, comme un aveugle, pour me faire conduire. Elle ne la retira point. Je marchai la tête basse, les épaules voûtées. Arrivé dans l’embrasure de la porte, je me retournai vers elle avec effort et je lui dis dans un souffle :

— Au revoir, Aimée !

Elle me sourit doucement ; je laissai tomber sa main et je partis. J’entendis qu’elle refermait la porte lentement, silencieusement derrière moi.


Dans le vestibule je me retrouvai tout à coup plein d’étonnement, chancelant comme au sortir d’un rêve, de toutes parts dépassé par ce que je venais de faire. Cependant une allégresse absurde cherchait maintenant d’en dessous à se faire jour ; elle me donnait de petits coups comme la mer montante sous une estacade.

Au moment où j’allais sortir, on sonna. C’était Lise Bonnier, une amie d’Aimée, très belle et très coquette, que j’avais toujours un peu redoutée, car elle était aussi moqueuse et s’amusait souvent de ma timidité. Mais à peine la vis-je entrer ce jour-là que je l’entraînai dans le salon, la suppliant de rester un moment à bavarder avec moi. Elle accepta, un peu surprise. Je me lançai aussitôt dans une étincelante divagation. Je ne sais quel démon m’inspirait. Jamais je n’avais éprouvé pareil entrain, pareille aisance avec une femme. Pour la première fois je trouvais le ton qu’il fallait prendre avec Lise : je me montrai d’une frivolité parfaite, taquin avec grâce, plein de flatteries à la fois adroites et grossières, faussement crédule à ce qu’il lui plaisait de me raconter de moins sensé, et pourtant sachant marquer par une insaisissable ironie combien je réservais sur tout ce qu’elle me disait mon opinion secrète. Il me semblait qu’avaient disparu ces mille petits obstacles de l’âme, dont j’avais en réalité la religion, auxquels je m’étais, l’instant d’avant, si douloureusement embarrassé. Emporté par une impiété fièvreuse, je goûtais un affreux plaisir à détruire par ce papotage toute la solennité des minutes précédentes. Je me vengeais de je ne savais quoi. L’esprit à la débandade, je me laissais entraîner par tout ce qu’il y avait en moi de plus éloigné des sentiments que je venais de subir.

Mais cette conversation privée d’âme tomba tout à coup. Après quelques phrases languissantes, je quittai Lise, me chargeant de faire prévenir Aimée de sa présence.

Je n’eus pas à en prendre la peine : Aimée venait d’être avertie, je la rencontrai sur le seuil de la porte. Je crois qu’elle ne s’attendait plus à me voir. Du moins j’eus l’impression de la surprendre. Elle arrivait les yeux baissés et les releva à mon approche. Ah ! Dieu, ce regard, aujourd’hui encore, je ne suis pas sûr de l’avoir vu vraiment tel que je le revois. Ce fut une longue lumière sombre qui monta vers moi, m’atteignit, m’arrêta ; une caresse brûlante, mais retenue, rattrapée à temps, et tout au fond adoucie par un flot de secrète reconnaissance, par un grand bonheur caché. Tout son visage, attiré par le rayonnement des yeux, souriait légèrement…