VI
Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes !Andromaque.
Pendant les quelques jours qui suivirent ma déclaration, je vécus tout bas, comme réduit, comme effrayé ; je me faisais petit ; j’avais peur, au moindre mouvement, d’attirer de terribles malheurs sur ma tête. Ce qui s’était passé, pour devenir peu à peu possible, avait besoin de n’être pas touché d’un moment. Je sentais qu’il fallait laisser un tel évènement s’acclimater avec l’existence en faisant silence autour de lui.
Pourtant dans l’attitude d’Aimée à mon égard aucun changement ne s’était produit de nature à m’inquiéter. Elle me marquait toujours la même amitié, sans rien ajouter d’ailleurs qui pût m’y faire supposer une nuance plus tendre.
Je ne retrouvais aucune trace du regard dont elle m’avait un instant enveloppé. Elle était toujours ma grande amie forte et sûre, et il m’arrivait en sa présence, tant son visage était peu troublé, d’oublier que je lui avais appris qu’elle était dans mon cœur un peu davantage.
J’acceptais cet état de nos relations sans me rien demander, dans une abdication et avec un respect infinis. Et du premier accident qui le modifia, je ne fus, à vrai dire, en aucune façon responsable.
Huit jours environ après l’évènement que j’ai raconté, par une merveilleuse après-midi d’avril, nous nous trouvions à la villa, dans le grand salon, avec toute la famille de Georges, comme à l’ordinaire vaguement et oisivement rassemblée. Le soleil entrait par les fenêtres, invitant à la promenade. J’avais proposé à Georges, qui par hasard avait déjeuné là, de sortir avec lui ; mais comme nos occupations ne coïncidaient pas, nous avions, d’un commun accord, abandonné ce projet.
Aimée nous avait entendu le débattre. Je vis qu’elle réfléchissait. Sans qu’on pût en reconnaître les termes, on distinguait très bien quand elle était en proie à un débat intérieur ; non point à aucun va-et-vient de sa physionomie, à aucune agitation de son visage ; mais au contraire à je ne sais quelle fixité et quelle application qui se posaient sur lui ; elle voulait tout bas, et les battements de son cœur étaient obligés de se taire, et une espèce de tranquillité presque effrontée passait dans toute sa personne. Ce fut d’une voix parfaitement calme qu’elle me dit, lorsqu’elle se fut décidée :
— Je vais sortir, François. Voulez-vous m’accompagner ?
Je crois que je rougis. Puis je me tus. Puis je dis : Oui ! au hasard, très vite, pour au moins ne pas laisser s’abolir la formidable chance qui s’offrait, mais sans avoir encore tout à fait compris ce qui m’arrivait.
Pendant qu’elle mettait son chapeau, dans sa chambre, et que je l’attendais debout entre les groupes, quelqu’un m’interrogea sur ce que j’allais faire :
— Aimée m’a demandé de sortir avec elle, répondis-je.
A ce moment seulement l’évènement se déclara dans mon cœur. Je faillis éclater de rire. Je me demandai comment j’avais pu prononcer une telle phrase et y croire, sans que le tonnerre fût tombé pour consacrer ce prodige. C’était la première fois que j’allais sortir seul avec Aimée dans Paris, et c’était elle-même qui m’y invitait. Déjà la seule pensée qu’elle pût trouver à ma compagnie un plaisir quelconque m’approchait de la folie. Mais il y avait quelque chose de plus : elle savait pourtant bien que je l’aimais. L’avait-elle oublié ? C’était impossible. Le temps qu’elle avait réfléchi montrait bien qu’elle avait tenu compte de cette circonstance. Elle l’acceptait donc ! Elle acceptait ce secret entre nous, et qu’il ne nous séparât point. Elle voulait bien qu’il y eût quelque chose que nous fussions seuls à connaître, seuls à porter. Une telle faveur me faisait perdre l’esprit ; et j’avais toutes les peines du monde à dissimuler mon égarement.
Je revois chaque minute de cette journée extraordinaire, l’instant où nous sortîmes de la maison dans la rue vivante, illuminée, pleine de promeneurs et de toute la brillante animation du printemps, l’instant où dans l’auto découverte qui filait doucement, et comme enchantée, au ras des trottoirs, au milieu de la foule et parmi le flot des visages qui me paraissaient tous joyeux, m’étant tourné timidement vers Aimée, je vis qu’elle était sur le point de sourire. Sourire léger, à peine formé sur ses lèvres, mais que mon regard fit épanouir. Et à cet instant, comme pour prolonger le miracle, Aimée se mit à parler. Sans faire allusion directement à mon aveu :
— J’ai peur, dit-elle, que vous ne me connaissiez pas bien. Je suis si peu intéressante ! Il y a en moi quelque chose de si brutal ! Je vous sens si tendre à côté de moi, si dévoué, si hors de vous-même. Moi, au fond, je n’aime que moi, que mon plaisir… C’est vrai », insista-t-elle, comme je faisais mine de protester. « Je ne suis pas une dévergondée, bien sûr. » Et elle souriait. « Mais j’aime mes sensations, je suis capable de m’y abandonner avec un égoïsme parfait. Ah ! je n’ai pas fini de vous donner des déceptions ! »
Rien au monde, aucun charme, aucune beauté, aucune tendresse n’eussent composé pour moi une liqueur aussi enivrante que sur ses lèvres ces quelques mots si lucides et d’une si altière humilité.
On ne peut pas bien comprendre encore tout ce que j’y découvrais, quelle promesse de délices ils me versaient dans le cœur :
— Oui, reprit Aimée, dans le fond, quand je m’examine bien, je n’ai qu’un souci au monde ; il n’y a qu’une chose au monde qui m’importe : la perfection de mes sentiments. Je ne hais vraiment que ce qui les empêche de s’épanouir…
La main de mon amie dans la mienne, sa bouche même sur ma bouche m’eussent fait moins voluptueusement tressaillir que ce trésor dans son âme que je commençais à apercevoir par transparence.
Ah ! comme nous étions loin de ces pénibles moments où l’inconstance de Georges formait toute la préoccupation d’Aimée et accablait notre conversation ! Comme nous étions loin même de cette heure épuisante où je m’étais escrimé pour lui faire savoir mon amour ! Quelques jours à peine s’étaient écoulés et toutes les difficultés qui avaient si lourdement pesé sur nous semblaient envolées pour toujours.
C’était dans un plan nouveau que nous nous rencontrions ; pour la première fois nos mouvements se combinaient, nous allions dans le même sens. Il avait suffi à Aimée d’en douter pour que ce devînt vrai. Près de moi, celle que j’avais abordée dans la nuit, et guidé seulement par mon inquiétude intérieure, se révélait tout à coup de ma race, douée de la même vertu, ou, si l’on préfère, du même vice que moi.
Je ne lui apprenais rien encore ; je laissais se prolonger le plus longtemps possible cette délicieuse ignorance où elle était de la symétrie secrète de nos âmes ; je voulais être seul quelque temps à savoir. Je me contentais d’accabler ses scrupules sous les protestations les plus passionnées, l’assurant qu’elle n’avait devant moi ni à s’accuser, ni à s’excuser ; que je ne lui demandais que d’être elle-même bien sincèrement, bien entièrement :
— Si vous saviez comme c’est déjà prodigieux pour moi, ajoutai-je, d’être ici, à côté de vous, si vous saviez combien tous mes espoirs sont dépassés !
Je plongeais dans son âme, j’y voyais ce que je savais être dans la mienne : le goût effréné du sentiment et de ses modulations, le besoin d’être sans cesse un autre, l’abandon sans réserve ni repentir à la main secrète qui dispose toujours nouvellement notre cœur. J’y voyais aussi, comme dans la mienne, une profonde impuissance à la vanité, plus que le dégoût : l’ignorance des moyens par lesquels on réussit à se prendre pour quelque chose, un grand orgueil peut-être, mais fondé sur la faculté de se juger sans cesse et sur l’horreur de s’en laisser sur soi-même accroire.
L’auto suivait maintenant les allées du Bois ; nous ne parlions plus, mais nous goûtions avec délices la possibilité de ce silence : une si étrange et si délicate communion s’y annonçait !
A la fin mon ivresse devint intolérable ; je voulus l’exprimer. Mais au lieu des mots qui l’eussent exactement traduite, l’impression de ma culpabilité est en tous temps tellement forte en moi, que de nouveau ce fut cette pauvre question anxieuse qui s’échappa de mes lèvres :
— Vous ne m’en voulez donc pas ? Il est donc possible que vous ne m’en veuillez pas !
Et de nouveau Aimée, avec cette nuance d’étonnement qu’elle avait eue le jour de ma déclaration, me répondit :
— Pourquoi donc vous en voudrais-je ?
Comprend-on ce que veut dire faire quelque chose « par bonheur » ? Moi qui suis si mal fait pour l’aventure, ce soir-là, j’allai partout où les amis qui s’étaient emparés de moi, s’amusèrent à m’emmener. Ils riaient de ma docilité imprévue, mais moi encore bien plus d’eux qui n’en soupçonnaient pas la raison.
Il y avait un tel foyer de joie en moi ! En place de ma volonté, je ne trouvais plus qu’une immense jubilation ; elle me rendait généreux jusqu’envers les évènements ; je leur accordais tout ce qu’ils me demandaient ; et plus leur exigence était contraire à mes goûts, plus j’éprouvais de plaisir à ne pas la contrecarrer.
Aussi bien ne sentais-je plus aucune gêne dans les endroits où j’eusse dû me trouver affreusement mal à l’aise. Il suffisait que j’eusse mon âme avec moi. Par la force du bonheur qui bouillonnait en elle, tout lieu me devenait agréable. Comme il jaillissait sans interruption, je ne désirais pas que rien finît autour de moi. Je riais de tout, je donnais raison à tout. Dans le mauvais cabaret-chantant de Plaisance, déjà à moitié vide, où nous échouâmes vers minuit, je regardais, par-dessus les tables désertes, la misérable « chanteuse-poupée » faire ses mines. En vérité où pouvait-on se sentir mieux chez soi ? Ce piano aigre et tapageur dans un coin, ce ménage d’ouvriers — la femme tenant l’enfant endormi dans ses bras — cette « consommation » devant moi, qu’y avait-il au monde de plus intéressant, de plus opportun ? Car c’était dans toute cette pauvre comédie que mon amour pour l’instant prenait racine (où n’eût-il pas poussé ?), c’est d’elle qu’il partait pour s’élever jusqu’au ciel.
L’idée qu’Aimée allait répondre à mes sentiments n’entrait pas franchement dans mon esprit ; elle l’éventait seulement en volant tout autour de lui et lui envoyait une brise délicieuse.
Pour la seconde fois, j’avais la sensation que ma destinée prenait le chemin de mes rêves, qu’il n’y avait qu’à la suivre, qu’à me faire petit et facile dans son sillage. Au moment même où il eût fallu agir, brusquer ma chance, je me croyais parvenu au terme de tout effort et me laissais emporter passivement par l’espoir.
Enfin je rentrai chez moi et je m’endormis au milieu de grandes ondes divines qui s’élargissaient de toutes parts autour de moi.
Je devais partir le lendemain pour la campagne ; tous les ans nous allions passer les vacances de Pâques dans la vieille maison où s’étaient retirés mes parents.
Marthe m’y avait précédé de quelques jours ; c’était la première fois que je la laissais voyager seule ; je ne pouvais attendre plus longtemps maintenant pour la rejoindre.
Or Aimée, elle aussi, devait quitter Paris dans peu de jours. Son médecin lui conseillait le grand air. Elle s’installerait à la campagne pour tout l’été.
Je me trouvais donc au bord de cette séparation qui m’avait semblé si abominable quand Georges y avait fait pour la première fois allusion. Dès mon réveil, je commençai à la pressentir, à la craindre.
Je fis mes bagages, réglai quelques affaires et le plus tôt que je pus dans la soirée, je me rendis à la villa.
Cette fois encore, il y avait beaucoup de monde dans le grand salon. Aimée était assise sur un canapé à côté d’une de ses belles-sœurs. Quand j’entrai, elle riait très fort, et elle continua de rire en me regardant approcher.
Mon cœur se serra ; mon élan se ralentit, mes pas s’embarrassèrent. Le pays immense où j’avançai se mit à diminuer autour de moi ; le ciel se couvrit.
La main d’Aimée était pourtant tendue vers la mienne, mais si distraitement !
Je cherchais son regard ; il passa devant moi avec un sombre éclat, mais aussi impossible à attraper que le rayon d’un phare.
Elle était tout entière dans la conversation. Quelqu’un lui parlait justement de sa prochaine villégiature :
— Vous allez vous ennuyer terriblement loin de Paris.
— Pas si je vais à Biarritz, répondit-elle. J’ai beaucoup d’amis là-bas. D’ailleurs vous connaissez Morel : il ne me laissera pas m’ennuyer, lui. Il est si gentil ! Et puis il a beaucoup de relations, il reçoit beaucoup.
En mettant la main à mon cœur, il me semble le trouver encore endolori de la blessure que ces quelques mots lui portèrent. Ils ne me donnaient pas tant de jalousie que de déception. Aimée avait parlé de ce Morel sur un ton trop détaché pour que je pusse craindre qu’il eût pour elle une importance véritable : à coup sûr elle ne le considérait, lui aussi, que comme une simple « relation ».
Mais c’était ce mot dans sa bouche, c’étaient les phrases toutes faites qu’elle avait employées, c’était la banalité même des plaisirs qu’elle se promettait, c’était la complaisance avec laquelle elle envisageait cette perspective de vie mondaine et d’odieux loisir, qui me faisaient tant de mal.
L’enfant timide et retranché, le petit garçon qui jadis, invité chez les parents d’un camarade, avait pleuré toute une journée d’appréhension et de haine, reparaissait brusquement en moi. Je me peignais avec horreur les joies que mon amie attendait ; elles me paraissaient déshonorantes, impies ; je me sentais pour elles une aversion incompréhensive, mais furieuse. J’avais beau me raisonner, me dire qu’un peu plus d’expérience me les eût fait probablement trouver inoffensives : ma vertu, en moi, se cabrait comme une folle et refusait toute considération atténuante.
En même temps mon esprit se lançait dans l’impossible travail de concilier cette nouvelle image de mon amie qui venait de surgir de ses paroles, avec celle que je m’étais formée la veille et dont je m’étais si imprudemment enchanté. Il ne se pouvait pas que l’âme toute profonde, toute amie d’elle-même, toute retournée vers ses émotions, toute éprise de perfection sentimentale que je lui avais découverte, s’accommodât de ce médiocre friselis que la vie mondaine propagerait à sa surface et se plût à des souffles si frivoles.
Je la voyais maintenant, dans cette ville d’eau où elle s’installerait, assiégée par quelque professionnel du flirt ; je l’entendais répondre aux phrases caressantes et vides qu’il lui glisserait, par ce même rire, qui, en ce moment déjà, tandis que j’en pouvais encore contrôler la cause, me faisait cruellement tressaillir. Elle l’écouterait tout au moins, c’était certain ; elle supporterait ce vain murmure à ses oreilles, sans répugnance, sans indignation.
Encore une fois je n’étais pas jaloux ; je ne craignais pas le succès auprès d’elle de ces flatteries ; un je ne sais quoi m’avertissait qu’elle était de ce côté-là bien gardée. Mais moins elle se donnerait, plus je me sentais scandalisé, malheureux. Car ce que je ne pouvais admettre, le monstre devant lequel reculait ma tendresse, c’était l’indifférence de la femme du monde brusquement entrevue dans ce cœur que j’avais cru mien. Oui, peut-être aurais-je sacrifié à cet instant tout espoir de le conquérir jamais en réalité si l’on m’eût permis de le reconquérir en idée.
La conversation continuait. Je fus sur le point de prendre Aimée à part pour lui arracher une sorte d’abjuration de ce qu’elle venait de dire. Mais je ne sus comment m’y prendre. Il me fallut laisser courir ses paroles, pendant que se glaçait lentement ma joie et que revenaient, comme une onde familière, dans tout mon sang, la pauvreté, la solitude, l’angoisse.
Sitôt après le dîner, et bien que je fusse en avance pour mon train, je partis. Un ami m’accompagna à la gare. Au moment de le quitter, tant je lui savais gré de m’avoir distrait de moi-même, je lui serrai les mains avec effusion, en m’écriant :
— Jamais je n’oublierai ce que vous venez de faire pour moi !
Puis le train s’ébranla et je me trouvai seul. — Non pas seul, ma douleur était montée avec moi ; je la sentis tout de suite qui m’attendait, qui réclamait mon entretien. Toute la nuit je voyageai avec elle. Oh ! les visages endormis sous la veilleuse du plafond, et le rythme fidèle du train, et le paysage comme un monstre paisible galopant dans l’ombre à mes côtés ! Je me plaignais à Aimée en moi-même :
— Cruelle, cruelle amie, qu’il est dur de vous servir, qu’il est dur d’être tombé vivant entre vos mains !
Puis je pensais combien il était admirable au contraire d’être admis à cette souffrance. Que n’eussé-je pas donné, un mois plus tôt, pour avoir le droit de la sentir ? Et je me mettais à la chérir en moi de toutes mes forces. Ce petit déchirement au cœur, cela était bon après tout puisque je l’avais désiré ; cela était bon, puisque cela venait d’elle. De sa longue et souple secousse le train me répétait interminablement que je n’avais aucune raison de manquer de patience. Et quand il s’arrêtait dans les grandes gares silencieuses, le marteau de l’homme qui venait frapper les roues des wagons, me recommandait encore : Patience ! Patience !
Ainsi s’endormait, ainsi veillait ma douleur à travers cette longue nuit de voyage, ainsi saignait sagement mon cœur…
J’avais quitté Paris inondé de soleil. Quand j’arrivai au matin dans la petite gare déserte où je devais descendre, il tombait une immense pluie fine ; tout le ciel était pris, les champs ensevelis sous la brume. Je restai un moment sur le quai, ma valise à la main, attendant que le train s’en allât pour traverser la voie, pendant qu’une sonnette obstinée, dans la cahute aux aiguilles, annonçait la longueur du temps. Dans la calèche de campagne qui m’emmena, j’entendais tapoter les gouttes sur la capote relevée et gicler sous les roues l’eau des ornières.
Je ne pus m’empêcher d’écrire dès le même soir à Aimée. Avec quel embarras et quelle peine !
La difficulté n’était pas de trouver quelque chose à lui dire, mais de fermer le passage à tout ce qui ne devait pas être dit. Ce que je choisissais me paraissait aussitôt infime et négligeable au prix de tout ce que je laissais de côté ; d’énormes instances pesaient sur moi contre lesquelles je me défendais laborieusement.
Tout de même un reproche, encore que prudemment masqué, se glissa dans ma lettre. « J’ai emporté de notre dernière soirée, écrivis-je, un moins bon souvenir que je n’aurais voulu. Me voici en proie à mille questions sur vous, que mon esprit ne cesse de me poser. Je suis bien tourmenté, chère Aimée, bien malheureux ! »
Tant de force était dépensée dans ces simples mots, ou plutôt la contrainte qu’ils avaient vaincue était si écrasante, que j’espérai d’eux les plus puissants effets : il était impossible qu’Aimée n’y lût point du premier coup le mal qu’elle m’avait fait et qu’elle ne m’expédiât point aussitôt le remède. Ils devaient forcément lui arracher un signe, quelque nouvelle de cette âme que je lui avais un instant reconnue et qui était maintenant dans mon imagination comme un navire en train de sombrer.
Dès le lendemain je commençai d’attendre : tout fut suspendu en moi jusqu’à nouvel ordre, et même la vie physique : je ne mangeai presque plus, je ne dormis plus qu’à peine.
Quelques jours passèrent ; je ne recevais pas de réponse. L’impatience se déclara.
Pour me rassurer, je pensai d’abord :
— Sans doute elle a déjà quitté Paris ; il a fallu faire suivre ma lettre ; il faut compter au moins deux jours de retard pour ce détour.
Pourtant je savais bien qu’Aimée n’avait jamais eu l’intention de partir si tôt. D’ailleurs, les deux jours passés, il fallut bien abandonner cette explication. J’obtins pourtant de mon imagination un nouveau délai, en supposant que la mise en ordre de son appartement, les paquets à faire l’empêchaient de m’écrire. Cette hypothèse m’aida à franchir encore sans débacle deux ou trois jours. Le facteur passait deux fois dans la journée. Lorsque la distribution du matin était faite, je n’avais pas trop de mal à attendre celle de l’après-midi qui avait lieu vers trois heures. Mais lorsque la clochette du portail ayant tinté, je m’étais précipité pour ne recevoir, à travers la grille, des mains du facteur, qu’un journal ou quelque lettre d’affaire, alors commençaient les heures difficiles, le long et laborieux voyage vers le lendemain. Il fallait obtenir le silence de toutes les questions qui se mettaient à parler en moi, comme un peuple affamé et mécontent ; il fallait m’obliger à ne rien penser, à ne rien croire, à ne rien entendre. Chaque heure, pour rester supportable, avait besoin d’être prise à part, d’être proprement et secrètement étouffée dans un coin.
C’était trop de travail pour que je pusse y suffire longtemps. Le moment vint où il fut impossible de refuser à mon esprit une nouvelle interprétation du silence persistant d’Aimée. Bientôt l’idée y parut que ma lettre l’avait fâchée ; en n’y répondant pas, elle voulait me faire comprendre que je l’importunais. Rien ne tenait contre cette explication. Elle était parfaitement satisfaisante. Pour douter qu’elle fût la bonne, il eût fallu être aveugle. Chaque jour qui passait en confirmait l’évidence. Peu à peu toutes les autres idées disparurent autour de celle-là ; elle occupa seule tout le champ de mon esprit.
Aimée était fâchée contre moi. Les reproches qu’il y avait quelques jours encore, je me croyais en droit de lui adresser, firent alors place à une profonde indignation contre moi-même. Comment avais-je été assez lâche pour lui laisser voir mes doutes, le malaise de mon cœur ? Qui m’avait autorisé à l’encombrer de cette pauvre préoccupation ? J’étais donc un enfant, que je ne pusse supporter un instant de souffrir tout seul !
Et encore, d’où m’était venue cette souffrance ? D’un mot qui ne m’avait pas plu tout à fait, qui me l’avait montrée moins prochaine, moins parente que je ne l’avais crue d’abord. Mais où prenais-je qu’un mot d’elle pût me plaire ou me déplaire ? D’où étais-je autorisé à faire de mes goûts, de mes jugements, la règle qu’elle devait suivre ? Pourquoi mes valeurs devaient-elles être préférées aux siennes ? Dans l’aventure où nous étions pris ensemble, déjà j’apportais, j’imposais cela qu’elle y était prise contre son gré, par mon seul fait ; comment osais-je, par dessus le marché, vouloir que ma façon de sentir fût bonne aussi pour elle et dût servir de base à toute appréciation de sa conduite ? — Lorsque je vis bien quelle avait été ma prétention, j’en eus honte jusqu’à en rougir par moments tout seul. Quelle présomption ! Comme mon amour était encore peu délicat ! Et pour me racheter de cette grossièreté, je me mis à chérir en Aimée non plus les ressemblances que j’avais vues un instant briller entre nous et qui m’avaient attiré vers elle, mais tout ce qu’elle avait de plus différent de moi, de plus opposé à mes goûts, tout ce que je ne pouvais pas comprendre encore, tout ce qui me demandait de la foi et de l’abnégation. Ce fut ainsi que je pressentis pour la première fois les grandes transes du renoncement à moi-même.
Pour l’instant, en tout cas, une chose tout de suite était indispensable : me faire pardonner, expliquer à Aimée tout ce que j’avais aperçu depuis ma sotte lettre, lui faire comprendre qu’il ne restait absolument rien de celle-ci, qu’elle pouvait l’oublier, que c’était une chose passée, morte, entièrement détachée de nous, presque ridicule, que nous pouvions en rire ensemble. Je sentais qu’il ne me faudrait qu’une minute pour dissiper le mécontentement où elle était de moi ; je voyais clairement ce que je lui dirais ; les phrases se formaient toutes seules dans ma bouche ; j’essayais de les retenir ; mais quand je les recherchais, il en venait d’autres à la place, encore meilleures.
Pour les exprimer ce n’était pas une lettre qui convenait. D’abord parce que j’avais peur de l’écriture. Mon amour, bien qu’il fût si peu coupable et eût si peu de chances de le devenir, subissait pourtant toutes les craintes, se heurtait à toutes les défenses et à toutes les impossibilités qui pèsent sur l’amour clandestin : je n’osais pas lui donner de corps matériel, ni de présence devant mes yeux. Bien moins par prudence que par timidité envers moi-même, j’avais rédigé jusqu’ici toutes mes lettres à Aimée de façon que n’importe qui pût les lire. Je ne me trouvais pas encore cette fois-ci assez de courage pour surmonter ce scrupule.
Et puis c’était une conversation qu’il me fallait. Mon cœur était trop agité pour qu’une réponse seulement écrite pût le rassurer. J’avais besoin de voir Aimée me pardonner, de voir naître peu à peu sur son visage l’oubli de ma faute. L’image de l’indulgence et de la faveur que je saurais y ramener peu à peu par mes paroles, m’enivrait à l’avance.
Il importait donc de rejoindre le plus tôt possible mon amie. Je voulus repartir pour Paris. Mais y était-elle encore ? Le moment qu’elle avait fixé pour son départ était maintenant passé. Elle avait hésité entre deux ou trois endroits où s’installer et je ne savais pas celui qu’elle avait finalement choisi. Ainsi, au moment où j’avais si grand besoin de la trouver, elle n’était plus nulle part pour moi.
Rien ne pouvait être plus exaspérant pour mon angoisse que cette disparition d’Aimée. Elle m’affola complètement. Je passais mon temps à la chercher. Après l’interminable journée d’attente et de peine, quand le soir tombait, je partais seul, tête nue, à travers le jardin, vers les vignes. Je marchais d’un pas rapide, tout soulevé, tout hagard. Dans mon cerveau surmené par les nuits blanches, mille projets pour atteindre Aimée s’échafaudaient avec une hâte absurde et furieuse ; ils étaient tous plus impossibles les uns que les autres ; l’un n’attendait pas la ruine de l’autre pour s’élever. Bien plutôt que des moyens réfléchis, c’était un combustible que je jetais dans le foyer trop brûlant de mon esprit ; et comme des gouttes d’eau sur une plaque rouge, ils s’évaporaient en y tombant.
De temps en temps, profitant d’un peu de fatigue, une idée réussissait à durer en moi quelques minutes. Je m’imaginais allant surprendre Aimée dans la retraite que je supposais, pour la circonstance, qu’elle avait choisie. Bien que l’endroit me fût inconnu, je voyais les moindres détails : c’était le matin, je m’arrêtais à la barrière du jardin, je sonnais… L’attente dans le salon, l’étonnement d’Aimée et sa gêne de me trouver là ; mais alors j’entrais dans mes explications…
Puis je repensais tout à coup que cette vision n’était qu’un rêve. L’impatience revenait de plus belle. J’allais dans le crépuscule, où les arbres fruitiers en fleurs s’éteignaient peu à peu, abandonnant d’imperceptibles parfums. En haut, à travers les feuillages du jardin, j’apercevais déjà les lumières de la maison. Marthe m’attendait près de la lampe. Et me prenant à deux mains la poitrine, j’essayais de calmer en moi cette démence, d’endormir cette douleur qui me fatiguait de ses bonds timides et fous et m’arrachait par instants une douce plainte excédée.
Les quinze jours que je devais passer à la campagne étaient presque écoulés, lorsqu’enfin je reçus, de Paris, une lettre d’Aimée. Je n’y lus d’abord qu’une chose : c’est qu’elle n’était pas fâchée. Comment cela était-il possible ? Je ne le comprenais pas encore. Mais le fait était certain. Le ton de sa lettre était aussi amical que jamais. Elle s’excusait de son silence, avec une espèce d’embarras, en rejetant vaguement la faute sur ses occupations qui étaient aussi la raison pour laquelle elle n’avait pas encore quitté Paris ; puis elle ajoutait :
« Mon cher François, je voudrais pouvoir vous faire du bien, vous aider, vous réconforter. Mais je ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir. »
Parce qu’ils me rendaient la paix, ces quelques mots prirent peu à peu pour moi une importance extraordinaire. Sur le feu de ma blessure je sentais leur douceur se poser. Pour me faire tant de bien, il fallait qu’ils vinssent du plus profond de son cœur. Je retrouvais Aimée telle que j’avais besoin qu’elle fût. Certes, oui, elle réussirait à me guérir. Et n’était-ce pas déjà fait ? Je prenais la seconde phrase de sa lettre pour l’expression d’une inquiétude toute gratuite, d’un scrupule supplémentaire, pour un raffinement de bonne volonté dont je lui étais reconnaissant aussi, mais dont je refusais de tenir compte. Je ne voyais que son désir de me venir en aide, de m’apaiser. Il suffisait qu’elle l’eût senti pour qu’il se trouvât réalisé. Et en effet, une fois de plus, ma douleur s’était évanouie. Dix minutes après avoir reçu la lettre, il n’y en avait plus trace en moi ; je ne pouvais plus l’imaginer ; tout tient dans un mot : je n’y pensais plus.
Le surlendemain, je rentrai à Paris, laissant Marthe, pour une semaine encore, à la campagne. Lorsque j’arrivai rue Michel-Ange, pour le déjeuner, on me fit attendre un moment, tout seul, dans le grand salon. Le soleil y pénétrait largement, comme le jour où j’étais sorti avec Aimée. Je me rappelais. Puis Madame Bourguignon arriva. Je n’osai pas lui parler tout de suite d’Aimée. Un poids énorme était sur ma langue. Enfin elle me dit :
— Aimée est à la campagne près de Fontainebleau, depuis hier, chez des amis, qui lui ont offert l’hospitalité pour une huitaine de jours. Elle a voulu profiter du beau temps.
Je ne pus m’empêcher de rougir un peu ; puis je m’employai à sauver les apparences en continuant la conversation ; je tins ainsi en respect ma déception jusqu’au moment où Madame Bourguignon ajouta :
— D’ailleurs Aimée doit venir à Paris cet après-midi. Elle ne pensait d’abord rester là-bas que deux jours. Pour y passer une semaine, elle a besoin de quelques objets qu’elle vient chercher. Elle m’a téléphoné, ce matin. Si vous voulez la voir, venez avec moi tout à l’heure la chercher à la gare.
Lorsqu’elle parut, au milieu de la foule, montant l’escalier, je ne sais pourquoi je la trouvai plus brune, plus sombre que je ne me la rappelais :
— C’est gentil d’être venu à ma rencontre, me dit-elle simplement, après avoir embrassé Madame Bourguignon ; dans le train je pensais que je vous verrais peut-être.
Nous montâmes dans l’auto de Madame Bourguignon. Aimée se mit aussitôt à nous raconter combien elle se trouvait heureuse là-bas, quelle tranquillité, quel délassement elle y goûtait :
— Quand je me suis vue toute seule, au beau soleil, dans ce petit jardin, avec un bon livre à la main, je n’ai plus eu qu’une idée, c’est d’y rester le plus longtemps possible.
Je commençai à souffrir. Non que je fusse jaloux de son bonheur. Mais je pensais : Elle n’a donc pas du tout, du tout songé à moi ! Je n’ai donc absolument compté pour rien dans ses préoccupations ! Mon retour ici à aucun moment n’a pu influencer sa décision !
Et justement, à cet instant, elle se tourna vers moi pour me demander :
— Et vous, François, avez-vous passé de bonnes vacances ?
J’eus un moment de stupeur. Deux mondes se rencontraient, entre lesquels il n’y avait rien de commun. Je ne pus m’empêcher de laisser percer dans ma voix mon étonnement, mon désespoir et mon reproche :
— Oui, merci, répondis-je lentement, d’assez bonnes vacances !
Une ombre de confusion et de remords passa sur le visage d’Aimée. Je vis qu’elle se rappelait tout à coup.
Elle se rappelait. Il faut comprendre tout ce que ce mot signifie d’horreur. Elle ne pensait plus que je l’aimais ! Cette idée, comme un objet qu’on oublie sur une étagère, comme, dans une machine, un rouage superflu qui peut tomber en route sans que le moteur s’arrête, — cette idée était sortie de sa mémoire. Et elle n’y rentrait maintenant que par la grâce d’un nouveau hasard, que parce que j’étais revenu me mettre devant ses yeux.
Ainsi de ce monde de misères et de prières que pendant quinze jours j’avais porté en moi, de toutes ces invocations, de toutes ces plaintes, de toutes ces excuses que j’avais prodiguées vers elle, Aimée n’avait rien perçu, rien soupçonné. Tout ce douloureux trésor, je l’avais dépensé dans le vide. Il ne s’y était rien rencontré d’assez fort pour franchir cet espace comme interplanétaire qui nous séparait, et pour venir se faire sentir par elle.
Du même coup le véritable sens de sa lettre m’apparaissait. Cette phrase qui m’avait si bien rassuré, ah ! je ne voyais que trop clairement maintenant ce qui la lui avait inspirée. Je découvrais la trace de ses sentiments, j’y rentrais après elle ; je retrouvais l’instant où elle avait tenu la plume pour m’écrire ; j’éprouvais son embarras, sa gêne : « Que mettre, avait-elle pensé inconsciemment, pour le faire tenir tranquille, pour me débarrasser de lui ? » Elle avait cherché quelque chose qui pût arrêter, empêcher de glisser vers elle ce gros encombrement que faisait mon âme ; un moyen, n’importe lequel, pour soutenir et écarter cette masse, pour parer à cet effondrement.
Parce qu’en écrivant ma lettre, j’avais fait un grand effort pour réduire toutes mes inquiétudes en une seule phrase, je m’étais imaginé que, de même, la phrase d’Aimée résumait toute une quantité de sentiments et qu’elle l’avait obtenue par le même effort de contraction. Mais maintenant je distinguais qu’au contraire elle se l’était arrachée de force, qu’elle l’avait tirée de son esprit récalcitrant et distrait, que, loin de me porter le message de son cœur, loin d’être imprégnés d’elle, ces mots avaient été fabriqués froidement à mon usage et n’avaient été dépêchés vers moi que pour m’éloigner, que pour empêcher que je n’aille devenir ennuyeux. Sitôt qu’elle les avait eu trouvés, je sentais son soulagement et je voyais sa plume courir vite pour ajouter : « Mais je ne suis pas sûre d’être bien désignée pour y réussir. » Elle se libérait, elle s’échappait, ayant fait tout ce qu’elle pouvait faire pour moi. Il n’y avait plus qu’à jeter la lettre à la boîte. J’aurais tort si je n’étais pas content. — Et en effet j’avais été bien content !
Ainsi, des deux phrases de la lettre d’Aimée, celle où je n’avais vu que l’expression d’un scrupule tout gratuit, c’était la plus sincère. Le scrupule était dans la première, et dans cette première il n’y avait rien qu’un scrupule : un peu de pitié passagère, une aumône à mon malheur doublée d’une précaution contre lui.
Mais non ; je me trompais. Même pas cela ! Cette phrase, ces deux phrases, j’en étais sûr maintenant, Aimée les avait écrites au courant de la plume, tout naturellement, sans penser à rien. Car elle n’avait pas compris ce qu’il y avait dans ma lettre, car elle n’y avait pas vu les inquiétudes que j’y avais si péniblement massées. Sa lettre ne répondait pas à la mienne. Simplement elle avait remarqué dans la mienne un passage un peu grave, et de même, elle en avait introduit un dans la sienne, par imitation, par symétrie.
Et moi qui m’étais imaginé l’avoir offensée ! Il eût fallu d’abord qu’elle pût l’être ; il eût fallu qu’elle eût les yeux tournés vers moi, qu’elle fût susceptible à ce qui lui venait de moi. Mais comme tout à l’heure je retrouvais l’instant où elle m’avait écrit, de même maintenant je retrouvais celui où elle m’avait lu. Quoi de plus naturel qu’une lettre qu’on reçoit ? On déchire l’enveloppe, on parcourt des yeux les petites lignes noires, ce léger griffonnage conventionnel, toujours le même, toujours bon pour tout ce qu’on peut dire :
« Ce cher François, avait-elle pensé, comme il est gentil de m’écrire si vite ! »
Et comment eût-elle soupçonné mon inquiétude, n’ayant pas senti ce qui d’elle l’avait fait naître ? Elle n’avait pas souvenir de m’avoir fait de la peine. Que m’avait-elle dit qui pût m’inquiéter, donner lieu à la question et à l’angoisse ? Lorsqu’elle avait laissé tomber les mots d’où venaient tous mes tourments, ce n’était pas à moi qu’elle parlait. Pouvait-elle deviner que je les avais ramassés, ces mots, que j’en avais fait mon bien et mon malheur, que je les avais emportés pour les chérir et les détester jalousement dans mon cœur, pendant des semaines ? De la conversation toute mécanique, où ils lui avaient échappé, elle avait tout oublié, et tout de suite. Il n’y avait que moi pour avoir de la mémoire, parce qu’il n’y avait que moi pour aimer.
Ainsi mon esprit remontait impitoyablement à travers mes imaginations, défaisant maille par maille la trame qu’il avait tissée dans sa solitude. A la place de tout ce que j’avais supposé d’intentions chez Aimée, de tout ce que j’avais essayé de comprendre, de prévenir ou de conjurer, il n’y avait rien eu ; elle avait été dans les magasins, elle avait continué de voir ses amies, elle avait écrit en province pour préparer son séjour ; les journées s’étaient écoulées pour elle faciles et remplies ; et le soir elle avait pu se dire : « Tiens ! encore cette visite que je n’ai pas eu le temps de rendre aujourd’hui. »
Il n’y avait rien eu. Malgré moi et à mon insu, bien que j’eusse toujours soigneusement évité de rien prétendre sur elle, même en pensée, je l’avais peu à peu, par le seul rayonnement de mon imagination, attirée à moi et impliquée dans mon amour. Même lorsque je la supposais fâchée, c’était admettre qu’elle y jouait sa partie, qu’elle me faisait pendant et réponse. Et maintenant, brusquement, je découvrais mon illusion. La réalité était tellement plus simple ! Aimée était restée à sa place ; elle avait continué sa vie à elle, où je n’entrais point, qui empruntait des voies absolument différentes de la mienne. Quiconque l’avait abordée en mon absence, l’avait trouvée tout entière disponible, l’esprit absolument libre, dans son état le plus normal.
J’avoue que j’avais tout imaginé excepté cela. Ce néant, qui, seul, je le voyais, correspondait à mon amour, était plus affreux que tout ; il s’ouvrait devant moi tout à coup comme un abîme. Et cela surtout me tuait à la fin, il faut que je le crie, de penser qu’il était parfaitement naturel, que de rien, en rien et pour rien, Aimée ne méritait le moindre reproche, puisqu’elle ne m’aimait pas. Quelle promesse m’avait-elle faite ? Au nom de quoi me fussé-je plaint ? Je la regardais de temps en temps, assise en face de moi. Elle avait repris sa conversation avec Madame Bourguignon. Elle parlait de nouveau avec animation. Certainement elle avait oublié cela aussi qu’elle m’avait dit tout à l’heure. Je la regardais ; ma douleur était si forte, si bonne que, de songer qu’elle en était privée, j’éprouvais pour elle une sorte de pitié.
En même temps le courage entrait dans mon cœur. Avant que l’auto ne fût arrivée rue Michel-Ange, j’eus le temps et le sang-froid de prendre une grande résolution : je ne l’aimerais plus. C’était fini. Il fallait laisser là cette aventure. Raisonnablement je ne pouvais pas m’engager dans un tel martyre. Puisque les évènements prenaient la peine de m’aider, il fallait saisir leur secours et montrer un peu d’énergie et de bon sens. L’inconscience d’Aimée avait ramené de force nos relations au niveau de la simple amitié : je n’avais qu’à m’y tenir.
Je me séparai d’Aimée sans déchirement, et même avec une espèce de bonne humeur, comme celle qu’on ressent au moment de se mettre au travail.
Les premières heures ne furent pas trop difficiles. Je savais qu’elle devait retourner dès le lendemain à Fontainebleau. Il suffisait pour le moment de la laisser partir.
Bien que mon couvert y fût toujours prêt, de tout le lendemain, pour être bien sûr de ne l’y pas retrouver, je n’allai pas à la villa. La journée fut longue ; pourtant je la prolongeai encore en allant, le soir, au théâtre, avec des amis. Cette distraction me fit du bien. Je m’étonnai, en rentrant chez moi, de me sentir si tranquille, si rafraîchi… Tout se passait comme si j’eusse oublié Aimée. La conduite à suivre me paraissait maintenant toute simple, plus simple mille fois plus qu’au moment où je l’avais choisie.
Oh ! ces instants où la délivrance semble si facile ! On voit passer du jour dans sa prison, un jour qui n’aurait qu’à s’agrandir un peu pour permettre l’évasion. Et ce jour, c’est simplement l’absence de la bien-aimée dans l’esprit. Il suffirait qu’elle durât quelque temps, il suffirait que cette paresse dont on est saisi gagnât en longueur et en intensité, il suffirait qu’on pût ainsi bien longtemps, bien patiemment ne plus bouger… On ne voit vraiment pas pourquoi ce ne serait pas possible. On ne voit pas qu’il faudrait pouvoir empêcher les idées de rentrer dans le cerveau, interdire son cours à tout ce sang alourdi, infecté d’une seule image et qui en ce moment simplement se propage et s’égare loin de l’esprit.
Le lendemain, dès mon réveil, je reconnus qu’il y avait du nouveau en moi : je sentis l’obligation absolue d’aller, ce jour-là, à Auteuil. D’ailleurs, ce n’était pas dangereux, puisqu’Aimée était partie. Mais alors pourquoi était-ce si nécessaire ? Je cherchai, et je finis par découvrir, au fond le plus secret de mon cœur, comme un voleur caché sous un tas de fagots et qui supplie qu’on le laisse vivre, l’espoir qu’elle n’était peut-être pas encore partie.
Je me dirigeai vers la rue Michel-Ange, en proie de nouveau à la plus fatigante agitation. Il me semblait que toute ma destinée était confiée à un petit hasard qui allait en décider d’un seul coup.
J’arrivai ; je ne vis pas Aimée. Bien entendu je n’osai pas demander si elle était partie. Je me rassurais déjà. Mais au moment où nous allions nous mettre à table, elle sortit de sa chambre et vint vers moi avec un joyeux bonjour.
Tant elle était futile, j’ai oublié la raison qu’elle me donna de sa décision de rester. D’ailleurs mon trouble et ma joie m’empêchèrent de bien l’entendre. Je l’avais perdue et je la retrouvais tout à coup comme revivante, comme ressuscitée. Jamais elle ne m’avait paru si belle, ni si aimable. Il y avait en elle, je m’en aperçus avant qu’elle eût dit un mot, cette même calme jubilation que le jour où nous étions sortis ensemble. Et justement, comme si cet état de son cœur eût comporté tout naturellement ma compagnie, à peine se fut-elle assise à table, que devant tout le monde elle me demanda :
— François, voulez-vous venir avec moi au concert, ce soir ?
Avant que l’émotion m’eût permis de répondre, Madame Bourguignon lui dit, peut-être par malice :
— Vous ne savez pas si ça l’amusera.
— Oh ! répondit Aimée tranquillement, je sais maintenant que je peux lui demander même des choses qui ne l’amusent pas… C’est mon ami, insista-t-elle avec un coup d’œil fier qu’elle promena sur tout le monde, puis arrêta sur moi, en signe de prédilection.
J’eus peur tout à coup, peur de moi, peur des progrès que je sentis qu’avait faits ma servitude dans le temps même où je croyais la secouer. Car il n’y eut rien en moi, à cet instant, qui s’élevât pour esquisser la plus petite résistance au désir d’Aimée, ni la plus petite protestation contre sa certitude de m’y voir acquiescer. Tous mes projets d’émancipation furent balayés par un véritable torrent de joie et de fidélité ; je m’abandonnai à la volonté de mon amie avec un délice qui touchait à l’évanouissement.
Le soir, quand je vins la prendre, elle était en grande robe noire décolletée : du seuil je la vis au fond de sa chambre, les bras levés devant la glace, qui piquait un bijou dans ses cheveux. J’eus un moment de faiblesse et comme de découragement : tant elle était belle, tant je sentais de choses en moi à refouler et tant je devinais que j’y parviendrais facilement.
Je lui mis son manteau ; c’était une grande cape qui s’attachait par des brides à la ceinture ; je dus m’approcher d’elle, la toucher ; je fus pris dans son parfum comme dans un piège ; un moment je fus sur le point de défaillir, de m’abattre sur son épaule avec des baisers. Mais non, la religion resta la plus forte ; elle guidait mes gestes, les rendait, malgré moi, infiniment circonspects et retenus. Et c’est plein d’une discrétion insensée que j’emmenai ce grand ange de chair et de jais, qui rutilait sombrement à mes côtés.
Pourtant à peine fûmes-nous dans la salle de concert et bien installés dans nos fauteuils qu’un petit souffle agressif s’éleva en moi :
— Enfin, dis-je à Aimée, qui êtes-vous ? Il faut tout de même que je sache.
Je ne pouvais pas lui poser de question qui lui fît plus de plaisir. Elle se tourna vers moi : je la vis s’émouvoir tout entière, je continuai :
— Oui, qui êtes-vous ? Qu’est-ce que c’est que ces manières ? Qu’est-ce que c’est que cette âme noire que vous avez là, sous votre corsage, que cette âme horrible ? dis-je en essayant de me débarrasser dans ce mot à la fois de toute ma rancune et de tout mon désir.
De nouveau je sentis que j’atteignais Aimée en un point plus sensible que je n’eusse fait par aucun éloge ni aucune flatterie. Elle fut visiblement caressée par ma question et ce fut visiblement une sorte de volupté qui s’éveilla en elle. Même ce que ma phrase comportait de douce injure contribuait à la chatouiller.
— Mais je ne sais pas moi, répondit-elle avec un rire. C’est à vous de me le dire, à vous de m’expliquer à moi-même.
Le chemin s’ouvrait enfin, le chemin redoutable aux abords duquel j’avais si longtemps tâtonné, et dans lequel maintenant je m’enfonçais tout à coup avec l’aisance du rêve.
— J’ai beaucoup réfléchi sur vous, tous ces derniers temps, repris-je. Et j’ai trouvé, je crois, ce qui vous distingue entre toutes les femmes. C’est la méchanceté, dis-je en faisant porter à ce mot un véritable fardeau d’impatience et d’adoration.
Aimée ne broncha pas ; même ce mot ne provoqua chez elle aucune objection ; il est incroyable à quel point elle était dépourvue de l’instinct d’apologie. Elle m’écoutait seulement, elle cherchait seulement à bien suivre ma pensée, à bien se voir comme je prétendais la voir. Le plaisir de se sentir si amoureusement détestée expliquait sans doute sa patience, mais aussi une espèce de désintéressement qui la faisait se regarder comme une chose à connaître, à apprendre. A la passivité de la femme sous les baisers s’ajoutait, pour l’aider à subir mon exploration, la prudence du savant qui fait le moins de mouvements possible pour laisser se former devant lui la vérité.
Sitôt que j’eus perçu en elle ce sentiment, mon exaltation se trouva renforcée, ma recherche se fit plus active, plus aiguë, je distinguai mille traits de son caractère que je n’avais pas encore vus, que je lui montrai.
L’orchestre jouait maintenant et de temps en temps ses éclats nous forçaient au silence ; mais sitôt que sa rumeur s’amoindrissait, à voix basse je reprenais ma description, cherchant à la rendre toujours plus précise, toujours plus offensante :
— Orgueilleuse, lui disais-je, vous êtes aussi une orgueilleuse. C’est ce qui vous a sauvée jadis, avouez-le. Votre premier besoin est la supériorité. Malheur à qui prétend rivaliser avec vous ! Malheur aussi à qui vient à dépendre de vous !
Mes paroles, à ce moment, excédaient de beaucoup ce que je savais, ce que j’eusse osé dire, et même penser, tout seul ; c’était une sorte de devin, dont j’entendais à peine le langage, qui les prononçait à ma place.
Mais Aimée les comprenait mieux que moi et les approuvait toujours avec un mélange extraordinaire d’obéissance et d’excitation. Évidemment je l’avais entraînée dans ce qui était pour elle une sorte de paradis. Son regard me versait la même reconnaissance qu’après ma déclaration, mais empreinte et troublée d’une émotion plus sensuelle.
Enfin elle me prit la main, la serra fortement et avec une autorité qui me trouva tout de suite soumis :
— Taisons-nous ! dit-elle.
Le concert s’acheva sans que nous eussions osé ni l’un ni l’autre reprendre la conversation. Je cherchai une voiture pour Aimée, je l’y installai avec soin, mais elle ne voulut pas me permettre d’y monter avec elle ni de la raccompagner. Elle ne semblait pourtant nullement fâchée et dans son : « Au revoir ! » je ne perçus rien qui pût me donner de l’inquiétude.
Sur le trottoir que sa voiture en fuyant laissa désert, je restai un moment absorbé dans une étrange tempête intérieure : les vagues les plus diverses me donnaient l’assaut.
D’abord la joie. J’avais retrouvé mon trésor ; comme j’en avais eu l’impression en la voyant reparaître le matin, Aimée venait bien de ressusciter pour moi, avec tous ses terribles charmes cachés. De nouveau j’avais touché son âme délicieusement viciée par le désintéressement. Je la sentais si pareille, sous ce rapport, à la mienne qu’une sorte de vertige me prenait, comme si fatalement elles allaient toutes deux se fondre ensemble.
Qui, au monde, eût montré cette patience, pendant que je l’insultais, qui lui avait été si facile ? Où était-il, au monde, l’être à ce point détaché de ses avantages, et capable, pendant qu’on les lui détruisait, de cette attention profonde, de ce recueillement obstiné ? Où était-il ? Je n’en connaissais pas d’autre que moi-même.
Et alors ma joie montait, devenait une question, un espoir, une certitude : elle m’aime, elle va m’aimer, nous nous ressemblons trop affreusement pour que son amour ne vienne pas répondre au mien. Il est impossible qu’elle ne me trouve pas bientôt comme je l’ai trouvée.
Mais ici ma joie faisait une pause ; elle ne devenait pas tout de suite le délire que j’eusse attendu. Je ne sais quoi d’informe l’affaiblissait doucement de l’intérieur ; elle dépérissait peu à peu.
Et par son étiolement j’étais informé de la présence dans mon esprit d’un doute, d’un problème. Il ne se posait pas en termes très clairs : je me disais seulement : « Il faut voir tout cela d’un peu plus près ; que s’est-il passé exactement tout à l’heure ? Il y a du bizarre dans ce qui nous est arrivé. Où étaient toutes ces choses, en moi, que je lui ai si brusquement jetées au visage ? Qui m’a donné tout à coup cette audace, cette violence ? Et pourquoi m’a-t-elle à la fois si bien écouté et si peu répondu ? Qu’était-ce que ce plaisir qu’elle recevait de moi ? Comme il était silencieux ! Et moi, quand il le faudra, saurai-je aller plus loin que l’insulte, jusqu’à la caresse, jusqu’au mensonge qu’il faut pour persuader ? »
Tout le bonheur où j’étais rentré de façon si imprévue, se trouvait donc ainsi comme suspendu à une question qu’il n’était pas en mon pouvoir, pour le moment, de résoudre. Et j’allais, dans cette nuit calme, par les rues pacifiées, emporté par l’espoir et retenu par l’analyse, en proie à un transport ambigu qui aboutissait sans cesse à de la perplexité.