WeRead Powered by ReaderPub
Aimée cover

Aimée

Chapter 9: VIII
Open in WeRead

About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries) A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES DE LUXE IN - 4 o TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA - NAVARRE DONT 8 HORS - COMMERCE MARQUÉS DE A A H ET 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET 790 EXEMPLAIRES IN - 18 JÉSUS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA - NAVARRE DONT 10 HORS - COMMERCE MARQUÉS DE A A J, 750 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS

VIII

Car qu’est-ce qu’aimer, si ce n’est avoir en tout et partout la même volonté, jusqu’à l’entière extirpation du moindre désir contraire, et un total assujettissement de son cœur ?

Bossuet.

Qui nous avait trahis ? Qui nous avait sauvés ? Quel ange ? Quel démon ?

La prudence ? la peur ? la raison ?

Non, d’abord — certainement j’étais dans le vrai en le pensant, en le voyant, — la perfection d’Aimée, son terrible défaut de besoins.

Ainsi je ne portais pas la faute principale.

Oui, c’était bien ce que Georges avait d’abord aperçu en elle, et redouté, qui s’était à nouveau fait sentir : « Elle peut tellement bien se passer de moi ! »

Notre crise de rire avait pu me faire croire un moment à l’évanouissement de toute barrière entre nous. Mais sitôt que je m’étais rapproché d’elle physiquement, sa prédominance avait reparu, aussi inexplicable qu’invincible. Oh ! comme je m’étais senti frêle tout à coup et léger contre elle ! Même l’entrain, même la décision qui m’avaient manqué, n’eussent pas suffi, j’en étais certain, à compenser cette différence de densité entre nous.

J’avais effleuré son sein d’une main surprise, égarée, tremblante, mais tout de suite il n’avait plus été qu’un lieu où m’abîmer, que le champ de ma défaite ; et c’était la joue contre lui, seulement, quand je m’étais vu bien indiscutablement frustré, que j’avais osé endurer un instant son indulgente chaleur.

J’étais venu sur Aimée comme une vague trop caressante. Et elle, même pendant le temps où elle m’avait désiré peut-être, ou attendu, elle ne s’était démunie de rien en ma faveur, elle ne s’était même pas atténuée d’un soupir ! Au terme de mon élan, je l’avais retrouvée plénière, inattaquée.

Oui, c’était bien la rage toute seule qui eût pu, à la limite, la transporter aux bras d’un amant ; mais elle y fût arrivée encore intacte, fermée, à déshabiller entièrement. Même entre les mains d’un plus audacieux que moi, elle n’eût été qu’un cadeau brusque et insaisissable comme l’esprit.

Ces yeux clos, ce visage détourné que j’avais eus sous moi un instant, il m’avait été aussi impossible d’y lire la moindre abdication que ce jour, si ancien déjà, où elle s’en était servie à la fois pour signifier sa souffrance et pour décourager ma consolation.

Je n’avais fait naître, ni chanter, aucune plainte sur ses lèvres ; moi qui savais si bien déclencher son esprit, je n’avais pas su trouver le secret de cette musique qui se fût élevée de son corps touché et défaillant.

C’était bien à plus fort que moi que j’avais eu affaire, à plus seul en tout cas, à plus hautement situé. Aimée, mon sang, ma vie, ma joie, mon désespoir, ma haine, Aimée n’était rien au niveau de quoi je pusse me hausser jamais durablement. A chaque fois que je m’approchais d’elle, en quelque intention que ce fût, elle se retournait instinctivement vers sa solitude et lui demandait secours ; toujours elle remontait vers cet être plus grand, plus comblé que son âme actuelle, vers cet ange affreux en elle sur qui mes mains glissaient et dérapait mon étreinte.


Et pourtant étais-je bien sûr, dans mon échec, d’être, moi, sans responsabilité ? Cette force d’Aimée, qui m’avait repoussé, était-elle bien en soi insurmontable ? Pouvais-je la séparer de ma faiblesse ? Les effets de l’une étaient-ils vraiment à démêler des effets de l’autre ?

Non, — j’étais bien obligé de le voir, — elles s’étaient combinées toutes deux pour nous vaincre tous deux. De cet arrêt cruel qui frappait d’inachèvement mon amour, je devais bien comprendre que je n’étais pas l’auteur moins qu’Aimée.

Une lucidité désolante commença à pénétrer mon esprit. Je reconnaissais une à une toutes les fautes que j’avais commises, je remontais jusqu’aux malformations de mon caractère qui m’y avaient fait tomber.

Il y avait d’abord cette sincérité absurde à laquelle j’avais cédé constamment comme à un vin trop persuasif. Et sans doute c’était bien à elle que je devais notre intimité et ce qui s’était éveillé dans le cœur d’Aimée d’affection pour moi ; mais c’était elle aussi qui du même coup avait posé, à l’une comme à l’autre, ces limites auxquelles je me heurtais et me meurtrissais maintenant.

Je m’étais toujours approché d’Aimée avec toute mon âme, et pour la lui livrer. Comment me fussé-je méfié ? C’était si bon ! Mon seul souci, en l’abordant, était l’exactitude. Quelque sentiment qui me possédât, je ne trouvais d’entrain et de facilité qu’à le lui décrire ; en allant chercher les siens, pour les lui éclairer, je lui apportais tous les miens par surcroît, et définis, spécifiés, quantifiés avec le plus religieux scrupule. La nuance les minait. Tant pis ! Je m’appliquais à rendre surtout leur nuance, leur degré.

Je me souvenais maintenant de scènes entre nous vraiment sublimes, vraiment ridicules ! Souvent, m’étant laissé entraîner à lui peindre mon amour plus vif, m’apercevais-je, que je ne l’éprouvais dans l’instant : « Arrêtons-nous, Aimée ! lui criais-je avec transport. Je mens. Ce n’est pas tout à fait ça que je ressens. » Et je reprenais ma description en serrant de plus près le véritable état de mon cœur.

Elle riait, s’enthousiasmait ; rien ne lui paraissait plus adorable que ces corrections. Elle me remerciait :

— Quand on me dit la vérité, s’écriait-elle, ou quand on me la fait voir en moi, c’est comme une nourriture qu’on me donne.

Oui, mais qui ne profitait qu’à son esprit, qui dégarnissait d’autant le mien. Peu à peu je m’étais émietté en elle ; je n’avais gardé aucun secret autour duquel sa pensée eût à tourner, à s’inquiéter ; rien en moi ne subsistait qu’elle pût mal entendre et sur quoi pussent se greffer ces tendres et spécieuses images qui font errer le sentiment.

Je me représentais fort bien maintenant l’aspect que je devais avoir pour elle ; c’était celui d’une ville démantelée. Aucune tour, aucun rempart du haut desquels elle eût loisir de se sentir menacée. Elle pouvait entrer de plain-pied partout ; partout mes aveux l’accueillaient et lui rendaient la promenade exquise, oui, mais encore plus, indifférente.

Oh ! comme j’étais trahi ! Ce mouvement si doux qui me faisait courir vers elle, sitôt que j’avais découvert du nouveau dans mon cœur, pour le lui offrir, il m’avait perdu. Tout ce qu’elle avait reçu de moi sans y répondre lui servait maintenant à ne subir pas mes prestiges. L’ivresse même que nous avions goûtée si souvent dans nos entretiens, avait pour jamais tari la possibilité de cette autre ivresse que nous nous fussions procurée l’un à l’autre sans paroles et par le seul mystère de nos corps emmêlés. L’ignorance ne nous envelopperait plus jamais de sa faveur ; et cette ombre ne reviendrait plus sur nos âmes qui eût permis la méprise de nos lèvres et nous eût laissés nous gorger bouche à bouche, à l’abri de toute idée, du long miel endormi dans nos membres.


L’évidence m’aveuglait : je ne serais jamais son amant ; je ne serais même jamais un amant ; l’amour en moi prenait parti contre l’amour ; toutes les forces qu’il donne aux autres, il me les enlevait ; j’avais une nature trop aimante pour qu’elle sût devenir amoureuse.

Je ne savais pas prendre ni plier contre moi l’objet qu’avait choisi mon désir ; j’errais autour de lui, je l’effleurais de mille caresses mentales, mais je m’adaptais en même temps à tous ses contours et recevais sa forme au lieu de lui donner la mienne.

Partout où j’avais rencontré la volonté d’Aimée, ou sa répugnance, ou son hésitation seulement, je m’étais replié aussitôt. Je n’avais pas su durer un seul instant contre elle ; il m’était impossible de distraire ma pensée un temps assez long de son agrément pour que le mien put naître et s’imposer.

Je ne songeais jamais que son cœur pouvait être incertain de ses vœux et attendre de moi leur détermination. Je ne prenais jamais l’initiative de l’enchanter. Je ne savais pas devenir la source de son plaisir, ni son fauteur d’oubli. Je manquais irrémédiablement de ce tranquille égoïsme qui seul change l’homme en maître, pour la femme, d’extase et de ravissement.

Il eût fallu, laissant aller les pensées d’Aimée, prendre posément son visage entre mes mains et le couvrir de baisers : ils eussent bien créé tout seuls ce courant dans son cœur qui me l’eût apportée toute ; ah ! j’aurais dû me confier à ce sortilège.

Hélas ! Hélas ! je voyais maintenant l’abîme, en moi, de trop pure tendresse, qui me rendait à jamais incapable de choisir et surtout d’exécuter une si simple machination.

Une scène me revenait à l’esprit, qui me faisait rire amèrement. Elle datait seulement de quelques semaines. J’étais sorti avec Aimée ; nous attendions un tramway ; le temps était frais ; je la vis frissonner un peu. Aussitôt la crainte qu’elle ne prît froid m’envahit, submergea toutes mes autres préoccupations ; je cherchai un taxi ; sur la vaste place où nous étions, il en passait beaucoup, mais tous étaient occupés ; je courais pourtant après chacun, faisais signe au chauffeur ; je me sentais lancé en avant comme une balle par quelque chose en moi d’aussi irrésistible qu’inopportun ; une serviabilité quasi-folle m’animait, dont je voyais maintenant qu’Aimée avait dû s’apercevoir. Je me rappelais le regard dont elle m’avait suivi ; j’y lisais rétrospectivement de l’attendrissement, de la reconnaissance, mais surtout une sorte de pitié. Il voulait dire : « Pourquoi ? Pourquoi tant de dévouement ? Ce n’est pas ainsi que vous pouvez me plaire ! Que ne restez-vous près de moi ? Pourquoi ne me dictez-vous pas cet instant au lieu de le subir ? Il faudrait passer outre à mon bien-être ; il faudrait penser à vous davantage ; il faudrait être le plus fort. Songez que je ne puis avoir, à vous aimer, aucune autre excuse. »

Oui, je m’étais moi-même détruit à l’avance dans son cœur et cela était irréparable ; jamais je ne redeviendrais pour elle celui qui commande, qui conduit, qui enivre. Jamais l’idée ne lui viendrait de se suspendre à moi, les yeux fermés, ni de glisser, entre mes bras, assoupie, remise, dans le grand exil du plaisir.


Il me tardait d’arriver à la maison. L’effondrement de mon amour me semblait si complet que j’avais hâte de retrouver Marthe et de m’en consoler près d’elle.

Elle m’attendait justement et avec une inquiétude dont elle n’était pas coutumière. Je ne lui avais pas caché, tant j’avais horreur du clandestin, que je sortais ce jour-là avec Aimée. Elle n’avait pas protesté mais en la revoyant, je compris tout de suite qu’elle en avait eu du chagrin.

Ce fut un nouveau choc pour moi, un nouvel obstacle aussitôt que je ressentis.

Elle m’interrogeait :

— Où êtes-vous allés ? Que vous êtes-vous raconté tous les deux toute la journée ?

Il y avait à peine de reproche dans sa voix, mais assez de souffrance pour me désemparer. J’écartais faiblement, maladroitement, la pointe de ses questions. Je comprenais que, pour la rassurer, il m’eût fallu faire preuve à nouveau de cette possession de moi-même et de cet esprit de domination dont je venais d’éprouver si cruellement le manque en face d’Aimée.

Je tenais Marthe contre moi, je caressais son front, je lissais ses cheveux, je lui balbutiais des tendresses, je l’aimais infiniment.

— Je ne pourrai jamais lui faire ce mal, pensais-je. Jamais je ne la tromperai. Je ne suis pas un misérable.

Ma voie s’encombrait de plus en plus ; je trouvais des impossibilités de plus en plus prochaines à ce que j’avais rêvé, et celle-là, la dernière, la plus forte maintenant, qui avait pris corps et visage et qu’il me fallait bercer avec amour et désolation sur mes genoux.

— Non, promettais-je à Marthe mentalement, non, tu ne souffriras jamais cela de moi, cette douleur ne t’atteindra jamais de me savoir à une autre, et même pas cette injustice d’être trahie secrètement.

J’avais beau faire : remontant l’avenir avec mon esprit, je ne découvrais pas le moment où je me déciderais à faire entrer le malheur de Marthe comme ingrédient dans mon bonheur. Normalement mon destin m’y obligeait ; mais devant cette nécessité, tout mon cœur faiblissait, comme un autre eût faibli devant celle du renoncement.


Ainsi de tous côtés je reconnaissais l’insurmontable. Pour la première fois je le contemplais bien en face et j’épiais curieusement quels sentiments en moi allaient se former pour y répondre.

La résignation ne se montrait pas encore. C’était de l’accablement plutôt que j’éprouvais. Oh ! je me savais bien trop lâche. Pourtant regardant autour de moi, examinant avec une sorte d’impartialité les différentes issues qui s’offraient encore à moi, je ne pouvais pas empêcher que la mort ne se recommandât comme la plus pratique. Elle n’avait rien en elle-même de plus attirant qu’à l’habitude et, même, elle ne m’effrayait pas moins qu’elle n’avait toujours fait ; mais on ne pouvait pas lui retirer son opportunité ni sa valeur purgative. Elle seule apportait une solution complète et vraiment rafraîchissante à mes embarras. Je ne l’affrontais pas, mais je biaisais doucement vers elle, en pensée, séduit par toute la simplification que j’y devinais.

— Mourir, mourir, me disais-je intérieurement, mais en laissant presque le mot se dessiner sur mes lèvres, dans le vil espoir que Marthe le surprendrait. Mourir, céder la place à cette monstrueuse combinaison de sentiments qui occupe mon cœur et que je ne saurai jamais dénouer. Mourir, n’être plus là, n’être plus responsable de rien !

Je tâtais en moi tout ce qui d’autre que la vie pouvait encore être changé, demeurait accessible à la volonté ; et c’était vrai que je ne trouvais rien. Aucune de mes pensées n’était plus amovible. Aimée s’était refermée sur elles comme un arbre sur la cognée. Il était donc tout naturel d’écarter la seule chose en moi qui pût l’être encore : ce souffle obstiné, acharné, borné qui soulevait ma poitrine et facilitait vainement mon martyre.


Mais en même temps j’avais honte. Je savais, je sentais qu’on ne meurt pas d’amour, ou si rarement ! Sans imaginer comment il s’y prendrait, j’entrevoyais que le premier venu eût trouvé d’emblée une issue simple et normale aux difficultés qui m’opprimaient. J’étais jaloux de lui. « Georges, par exemple, me disais-je, n’admettrait pas un instant cette impossibilité contre laquelle je me débats ; il aurait l’intuition de son bonheur qui lui donnerait aussitôt des lumières et de l’énergie ; il verrait un chemin. » Je ne pouvais pourtant pas aller lui demander conseil ! Mais je tâchais de deviner ce qu’il ferait à ma place.

Prétendre, vouloir, m’affirmer ! voilà ce que j’apercevais de nouveau nécessaire. Reprendre la direction des évènements, remettre le cap sur le bonheur.

Je continuais à caresser Marthe, mais en même temps une sourde irritation me gagnait, comme toutes les fois que la vertu en moi a pris l’avantage.

Je commençais à oublier tout ce que je venais de découvrir qui me la rendait obligatoire.

Il y avait une glace en face de moi : je m’y regardais instamment, cherchant sur mon visage la trace d’un peu de volonté, d’un peu d’égoïsme ; je l’analysais, ce visage, comme s’il eût été peint, ou eût appartenu à un autre. Je n’y surprenais rien de fuyant, ni de proprement lâche ; il était plutôt craintif, ou mieux encore susceptible ; il y avait autour de la bouche quelque chose d’avide et de mal décidé. On y lisait clairement la lutte entre la gourmandise et la timidité, entre le désir et la tendresse.

La seule lumière que j’y visse briller, — je le reconnaissais sans modestie, — c’était celle de l’intelligence, mais elle ne pouvait me servir à rien.

Pourtant je lui envoyais à distance des sommations : qu’il eût à reprendre tout de suite de l’autorité. Je n’admettais plus ce reflet qu’il me renvoyait de mon indécision. Je lui donnais deux minutes pour redevenir assuré, exigeant.

Au dedans mon désespoir peu à peu s’était aigri. Je ne m’adressais plus la parole qu’avec hostilité. Pensant à Aimée, « je ne l’aurai jamais, me disais-je cruellement, mais c’est parce que je suis un poltron. Cette coupe qu’est son visage, et pleine de la seule liqueur dont mes sens puissent jamais s’enivrer, je ne la ferai jamais chavirer entre mes mains tout à coup méchantes, je n’y tremperai jamais profondément mes lèvres ; ces yeux, dont je n’ai qu’à rencontrer la lueur pour que tout mon sang aussitôt charrie poison, chaleur, folie, je ne les ferai jamais s’agrandir sous mes caresses ni douter de leur joie jusqu’au rêve ; mais c’est uniquement parce que je ne sais pas le vouloir, parce que j’ai peur de mon plaisir, parce que tout est pourri dans ce cœur misérable. »

Et en même temps, je fouillais mon cœur haineusement, je le travaillais, je l’excitais. Je tâchais de le fortifier, de l’aguerrir contre les obstacles qu’il avait rencontrés.

Je lui faisais faire des exercices. Supposant telle scène entre Aimée et moi du genre de celle où j’avais été vaincu, je le lançais à nouveau sur la brèche, m’appliquant à bien le distraire de toutes les craintes qui l’y avaient fait chanceler. De mes mains, entre temps, comme par des passes magnétiques, j’insensibilisais Marthe pour qu’elle n’eût à souffrir de rien.

Peu à peu ainsi l’idée d’un nouvel et dernier assaut à livrer entrait dans mon esprit. L’orgueil, qui me tient lieu de vanité, me rendait une sorte d’enthousiasme fiévreux. Je ne pensais plus à mourir. Il fallait essayer mes forces une dernière fois.

Je me levai doucement et déposai Marthe à ma place dans le fauteuil où elle resta engourdie et calmée.


Ce ne fut que le surlendemain pourtant que je me résolus à affronter Aimée.

Je la connaissais suffisamment pour ne pas craindre que notre dernière aventure l’eût convaincue de me fermer sa porte. Le cœur me battait pourtant lorsque j’y frappai.

Mais j’entendis sa voix calme, au travers, qui m’invitait à entrer.

Je la trouvai en plein déménagement. Une malle était au milieu de la chambre, à moitié remplie. Sur tous les fauteuils des robes étaient étalées ; des piles de linge s’entassaient sur le lit.

— Vous partez donc ? lui demandai-je, en proie à une brusque terreur.

— Oui, demain ; j’ai fait une tournée aujourd’hui et j’ai découvert tout près de Paris, au bord des bois de Chaville, une petite auberge bien plus gentille que tout ce que nous avons vu ensemble. Je vais m’y installer. Il faudra venir me voir.

Je ne pus rien dire d’abord ; la proximité de l’endroit qu’elle avait choisi me rassurait pourtant. Elle continua ses rangements.

Pour mieux plier un vêtement, elle s’agenouilla devant la malle, me tournant le dos. Je me mis à contempler ses épaules, je les mesurais du regard : « Voici donc tout l’obstacle, pensais-je, contre lequel ma vie est butée ! Comme il est étroit ! Comment le courant qui traverse mon cœur ne l’a-t-il pas encore emporté ? » Et naïvement, comme devant un miracle physique, je me demandais : « Comment peut-elle supporter ce poids, l’arrêter ? D’où lui vient cette force absurde ? Quelle magie est donc ici à l’œuvre ? Oh ! que toute la montagne de mes sentiments puisse se réduire à n’être plus que quelque chose contre ces épaules de si délicatement, de si timidement appuyé ! »

Puis la colère revint et, en paquet avec elle, le désir. Je me mis à trembler : Je ne vais pourtant pas la laisser s’évader de mes mains ? pensai-je.

Je m’arrachai du fauteuil où je m’étais assis, je m’approchai d’elle traîtreusement par derrière ; le tapis étouffait mes pas.

Mes bras cependant restaient collés à mon corps. Impossible d’imaginer à quelle caresse ils allaient se décider.

J’avais froid.

Il fallait la prendre pourtant, non pour lui emprunter aucun plaisir, mais pour l’empêcher une bonne fois de me nuire, pour éteindre contre moi sa virulence. Si je réussissais à passer mes bras autour d’elle, c’était fait. Tous les traits qui de toutes parts à chaque instant pouvaient m’atteindre, en un seul faisceau à la fin rassemblés, me laisseraient inoffensivement cueillir leur pointe.

Il fallait la prendre pour l’aveugler ; je serrerais sa tête contre ma poitrine, je ne verrais plus son visage ; captée au piège de mes baisers, elle laisserait peut-être enfin commencer un peu de paix pour moi…

J’étendis les bras tout à coup.

Mais à ce moment, et sans qu’elle se méfiât de rien, je pense, Aimée, s’appuyant des deux mains au rebord de la malle, se releva, se retourna, me fit face.

Je fus surpris par l’air de tristesse qu’il y avait sur son visage. Elle étendit à son tour les bras vers moi et les posant sur mes épaules, elle me repoussa doucement, avec un sourire mélancolique, jusqu’au fauteuil d’où je m’étais levé. Elle me força à m’y rasseoir et resta debout devant moi.

Puis m’abandonnant ses deux mains en signe de confiance et de trêve :

— François, dit-elle enfin, il faut que vous me veniez en aide. Tout ce que je vous ai dit l’autre jour au sujet de Georges, vous savez, c’était vrai ; mais ce n’est pas toujours vrai. Il y a des moments où il est terrible vraiment. Non pas méchant, mais si distrait ! Ce matin, je ne comprends pas bien moi-même ce qui s’est passé : nous nous sommes un peu disputés. Oh ! pas grand’chose ! (Je voyais, je sentais l’effort qu’elle faisait contre son orgueil.) Mais il est parti sans me dire au revoir. C’est la première fois depuis que nous sommes mariés. J’ai du chagrin.

Elle s’étendit longuement sur sa mauvaise chance, précisant bien qu’elle n’accusait personne, qu’elle trouvait seulement le sort trop injuste envers elle :

— Je sais pourtant qu’il m’aime, disait-elle. J’en ai des preuves…

Elle parlait, fière et soumise, avec un besoin visible de trouver en moi appui et réconfort et avec la certitude que je les lui offrirais désintéressés.

Je l’écoutais ; la vague de désir qui m’avait soulevé s’effondrait cruellement au dedans de moi, emmenant des particules de mon âme.

J’avais ses longues mains fraîches dans les miennes ; je regardais ses bagues. Sa confiance me déchirait :

— Voilà donc tout ce qu’il me faut espérer d’elle, pensais-je.

Elle passait de toutes ses forces à travers moi. Il y avait une chose que, pour la première fois peut-être, je pouvais voir et toucher : c’était la direction de ses pensées. Georges en était le terme évident. Elles allaient vers lui avec une facilité, un élan contre lesquels il eût été fou de vouloir lutter. Ah ! si elle avait pu s’assurer pour toujours sa tendresse, combien vite j’eusse cessé de compter pour elle ! Déjà, en cet instant où elle implorait mon secours et voulait bien dépendre à cet égard de moi, je me découvrais pourtant impitoyablement écarté, rejeté sur la rive de ses sentiments. Et il me fallait, penché sur cet amour qui fuyait vers un autre, non seulement étouffer l’affreuse soif que j’en avais, mais encore trouver des mots pour la convaincre qu’il ne coulerait pas toujours vainement.

Jamais encore pareille exigence n’avait pesé sur moi : le changement d’âme qui m’était brusquement demandé touchait à l’impossible. Dans la minute même où le désir suppliait en moi, il me fallait résigner, en plus, tout mon amour.

Ou lui trouver un autre usage.

Devant cette obligation surhumaine je me sentais sans aucune force. Pourtant au bout d’un moment je remarquai, non sans étonnement, qu’elle ne m’avait pas encore écrasé. Quelque chose en moi, sous mon accablement, la considérait, l’évaluait, ne la jugeait pas d’emblée absolument inexécutable.

J’attendis avec curiosité ce qui allait se passer.

Tout à coup, levant les yeux vers Aimée, qui parlait encore :

— Que son bonheur soit fait, et non le mien ! pensai-je.

Je ne compris pas moi-même tout de suite ce que je voulais dire avec ces mots. Ils étaient sortis de mon esprit comme un ange ignoré et soudain.

Mais en moi, déjà, un calme délicieux se répandait, — si délicieux que je laissai s’évanouir toute pensée et m’abandonnai entièrement à ma sensation. Elle était d’une douceur que je n’avais jamais connue. Tous les plis de mon âme se défaisaient ; je me tranquillisais à perte de vue. Pour la première fois j’échappais à la contraction et à l’angoisse.

« Quel est cet étrange pays, me demandais-je émerveillé ? Quelle est cette bienfaisante admission ? »

Reprenant et pressant certains de mes souvenirs, il me semblait y retrouver un avant-goût de ce que j’éprouvais maintenant. Oui, bien que plus fugitive, une douceur pareille m’avait envahi le jour, par exemple, où ne recevant pas de réponse à ma lettre, je m’étais décidé à quitter le grief que je croyais avoir contre Aimée et à l’adorer seulement telle qu’elle était.

Peu à peu, ainsi, la mémoire m’amenait à l’intelligence de ce qui venait de se produire en moi.

Hélas ! tant de suavité, c’était celle du désespoir : mais d’un désespoir actif, délibéré. Le renoncement venait d’entrer — et pour toujours cette fois — dans mon âme.

Depuis longtemps il était de connivence avec elle ; depuis longtemps il la sollicitait en cachette. Seule ma continuelle vigilance l’avait empêché de s’en rendre maître. Contre lui j’avais construit tous ces pauvres échafaudages d’intentions qui l’écartaient tant bien que mal.

Mais il était trop fort, et cette dernière épreuve qui venait de m’être infligée, l’avait trop bien favorisé. Dans mon âme enfin brisée, enfin retournée jusqu’à l’extinction de ses moindres germes d’amour-propre, il se trouvait tout à coup malgré moi souverain.

— Que son bonheur soit fait et non le mien ! me répétai-je. Que cet amour dont elle a besoin lui soit donné ! Que je sois déçu ! Que je sois trompé ! Qu’elle puisse devenir assez riche pour se passer même du secours qu’elle me permet de lui prêter en cet instant !

Je l’écoutais toujours parler, je ne la quittais plus du regard (aucun autre signe pourtant ne pouvait l’avertir de ce qui se passait en moi). Je voyais remuer ses lèvres et en silence, sagement, sérieusement, avec une bonne foi entière, je faisais abjuration de moi-même. Je détestais bien exactement, et une fois pour toutes, chacun des vœux que j’avais formés pour moi ; j’étouffais avec une fermeté absolue toute idée où se révélait, ne fût-ce qu’à l’état de simple trace, l’influence de mon moi.

Ce n’était pas seulement les désirs d’Aimée, ni son bonheur que je faisais ainsi passer avant les miens ; c’était elle-même que je préférais à moi-même, et, en elle, l’être différent de moi, celui que je n’avais pu maîtriser ni même comprendre, celui dont mon esprit d’abord, mon cœur ensuite, enfin mes mains avaient si longtemps tâché de saisir la forme, et qui s’était toujours dérobé. C’était lui maintenant que j’allais chercher, lui, que sans réflexion, sans regret, sans restriction mentale d’aucune sorte, sans effort pour rien sauver de moi, dans l’aveuglement et dans l’arrachement mêmes de la charité, je mettais enfin d’un seul coup à la place de moi-même.

Je n’échappais pas entièrement à la honte et continuais de voir combien risible et déshonorant aux yeux du monde était ce mouvement de mon cœur ; mais l’extase et la quiétude dominaient tout.

Je n’étais pas un homme peut-être, mais je redevenais moi-même et ces prières que je murmurais avaient sur mes lèvres une douceur insurpassable. Tout reprenait autour de moi un visage familier, encourageant. Je m’enfonçais à nouveau dans un paysage connu. Tandis que tout à l’heure encore, je n’arrivais pas à y voir à deux pas devant moi, la route à suivre se déroulait maintenant à mes yeux jusqu’à l’horizon. Tous les soins, tous les services que je pouvais rendre à Aimée m’apparaissaient distinctement ; j’avais l’idée de mille délicatesses qui les compliqueraient et les rendraient plus exquis.

Je pensais :

— Il eût été bien dommage décidément de laisser perdre une telle vocation !


Aimée finit par remarquer mon silence et l’extraordinaire attention avec laquelle je la regardais.

— Qu’avez-vous ? me demanda-t-elle avec un sourire timide et intrigué.

— Mais rien, fis-je, lui retournant sans malice la réponse qu’elle m’avait faite si souvent, je vous écoute…

Elle sentit que quelque chose d’étrange s’était passé en moi et pendant un instant l’envie la tint d’en approfondir le mystère. Elle me regardait en souriant, me questionnant du visage. Mais en même temps les facilités nouvelles à s’épancher que lui procurait mon abdication, se laissaient confusément percevoir par elle et son amour blessé l’entraînait si violemment qu’elle ne songea bientôt plus qu’à en profiter.

Avant même de comprendre ce qui le creusait, elle découvrait ce profond asile devant elle, plein de chaleur et de rayons, que formait mon âme, et oubliant cette fois toutes ses répugnances, par son seul bien-être persuadée, elle s’y installait sans ménagement.

Elle reprit toute l’histoire de ses relations avec Georges. Elle me raconta comment elle avait été conquise par lui, à première vue :

— Jusque là, dit-elle, j’avais été émue, certes, par plus d’un visage que j’avais rencontré, mais jamais sur aucun je n’avais lu ce que je déchiffrai du premier coup sur le sien… J’ai senti du premier coup que je devais aller vers lui ; j’ai reçu comme une promesse en pleine figure. Légalement ou non — ça m’était bien indifférent — il fallait que je sois sa femme. S’il n’avait pas voulu m’épouser, je serais certainement devenue sa maîtresse.

J’avais beau être préparé : cette déclaration d’Aimée amena une nouvelle onde en moi d’affreuse jalousie ; le poison courut avec agilité le long de mes veines, ranimant toutes mes plaies. Je dus fermer les yeux sous son atteinte, et me mordre les lèvres.

Pourtant je m’appliquai à rester bien tranquille, bien ouvert au mal qu’elle me faisait, de façon qu’il pût me traverser et s’évanouir.

Et en effet, au bout d’un instant, je constatai que je revivais par dessous ; la joie revenait comme l’eau par les fentes d’une écluse, une joie honteuse, absurde, immense qui me soulevait tout entier et m’enflait d’un dévouement sans bornes.

Tout en riant de moi au dedans, je me mis à rassurer Aimée ; je lui découvris toutes les raisons qui pouvaient l’aider à croire à l’amour de Georges ; je lui fis valoir des indices persistants de cet amour, que j’avais notés pour mon compte, depuis quelque temps, et qui m’avaient navré ; je les lui présentai sous le jour le plus convaincant que je pus trouver.

Elle respirait devant moi, soulagée par chacune de mes paroles.

Pour en atténuer l’importance, je replaçai l’incident du matin, qu’elle m’avait raconté, dans le cadre général de la vie de Georges :

— Il est un peu surmené, ces temps-ci, lui dis-je. C’est ce qui explique sa mauvaise humeur. Cette affaire où il s’est lancé l’occupe beaucoup trop…

Et raffinant, en véritable artiste, ma consolation :

— Après tout, puisqu’il n’a pas besoin de gagner sa vie, il pourrait bien laisser tout cela tranquille. Si vous voulez, j’essaierai de lui parler, je le convaincrai de se désintéresser de cette entreprise. Vous verrez qu’il sera tout de suite beaucoup plus à vous…

Aimée reprenait vie et couleur comme une rose battue par l’orage qu’on relève et qu’on rattache à son tuteur. Pourtant elle eut la pudeur de ne pas accepter directement mon offre :

— Vous êtes mon vrai, mon seul ami, me dit-elle seulement avec toute la profondeur qu’elle put.

Je tenais toujours ses mains ; le jour s’éteignait lentement dans la chambre.

Il n’y avait plus trace en moi ni de désir, ni même d’espoir. J’étais comme un champ moissonné, pillé ; mais sur lequel une brise soufflait désormais infinie, intarissable, alimentée par le paradis.

— Mon Dieu, pensai-je, merci, de m’avoir aidé ! Si pourtant vous tenez registre de nos sacrifices, inscrivez ceci, s’il vous plaît, à mon crédit.

Et au bout d’un instant :

— Mon Dieu, ajoutai-je, faites que je vous aime un jour comme j’aime cette femme.


A peine dehors, les conséquences pratiques de ce que je venais de sentir m’apparurent dans un jour éblouissant ; je vis devant moi un certain nombre de dispositions à prendre immédiatement et je les arrêtai sans hésitation.

Bien qu’enfin muni des titres qui me donnaient le droit d’enseigner, j’avais tardé à demander un poste de professeur, sachant qu’il ne me serait accordé qu’en province. Dès que je fus rentré chez moi je rédigeai ma demande et l’expédiai.

Marthe m’approuva vivement. Elle était si lasse de l’atmosphère d’inquiétude où elle commençait à se sentir entraînée, qu’elle me pria même de la laisser partir tout de suite en vacances.

Je restai donc seul à Paris pour régler les détails de notre déménagement et terminer toutes les affaires que nous y avions en suspens.

L’été commençait. Il faisait chaud. Je me promenais le long des avenues bien arrosées ; je respirais le parfum de la terre mouillée ; les longues automobiles aux reins souples fuyaient, comme des animaux de luxe, sous les arbres, dans le parc quasi privé que Paris était devenu pour moi.

Aimée avait dû s’installer à Chaville. Je n’étais plus pressé de la revoir. J’allais tout doucement en compagnie de son image, l’exécrant de toute ma tendresse.

— Vis sans moi, vis contre moi, sois heureuse ! pensais-je. Que me soit seulement ôtée pour toujours, par la force même de l’amour que je nourris pour toi, cette épine affreuse qui de temps à autre encore me déchire.

Je la voyais plus belle, cent fois, que je ne l’avais jamais vue ; des messages délicieux s’échappaient vers elle de ma pensée, comme d’une antenne saturée, pour aller mourir là-bas à ses pieds.

— Il faudra que je lui parle de sa beauté, me disais-je. Je ne peux pas m’en aller sans lui avoir expliqué combien elle est plus belle que tout ce que Dieu jamais le plus amoureusement forma de ses mains.

Enfin, au bout de huit jours, je me décidai à aller à Chaville. Un billet d’Aimée, depuis la veille, m’en priait instamment.

Je la trouvai dans une petite chaumière-restaurant, à la lisière des bois. Il y avait un bout de pré, quelques pommiers, un piquet et un âne qui tournait autour, au bout d’une corde, en léchant l’herbe tout en rond. Le dimanche, ce devait être une vraie guinguette, et de tous les coins d’alentour on devait entendre monter la musique furieuse des pianos mécaniques, mais en semaine on goûtait là une solitude imprévue, dont le charme me fut tout de suite sensible.

Aimée était étendue sur une chaise longue, à l’ombre d’un arbre. Elle lisait. Dès que j’eus contourné le coin de la maison, pourtant, son regard vint vers moi comme s’il m’attendait ; j’en reconnus la longue lumière brune ; comme le jour de ma déclaration, je reçus sa caresse profonde, tempérée de reconnaissance.

Elle me remercia d’être venu.

— J’ai été bien méchante, l’autre jour, me dit-elle presque timidement.

— Mais non, pourquoi ?

— Si, si, je vous ai fait souffrir. Je vous en demande pardon.

— Non, vous ne pouvez pas, ou, du moins, vous ne pouvez plus me faire souffrir. Il faut vous résigner à cela. Je vous échappe, mon amie…

Je la vis inquiète tout à coup. Je m’attendais si peu à cette réaction que mon cœur sauta dans ma poitrine :

— Rassurez-vous, repris-je cependant ; je veux dire que je vous aime d’une façon toute nouvelle et qui fait que ni vos humeurs, ni vos confiances ne peuvent plus m’apporter aucun trouble. Je vous aime contre moi-même. Je n’existe plus en face de vous ; je suis détruit, je suis dissous à votre profit.

— Mais c’est horrible, s’écria-t-elle. Je ne veux pas du tout. J’ai trop de tendresse pour vous pour accepter un tel sacrifice.

— Laissez, laissez, repris-je. Il n’est pas sans douceur. C’est peut-être par égoïsme que je m’y suis rangé.

Visiblement l’état de mon cœur lui demeurait incompréhensible, mais justement — Dieu sait pourtant si j’avais été loin, cette fois, de tout calcul ! — c’était ce qui pouvait le mieux réveiller en elle un intérêt pour moi.

La curiosité la reprit sous mes yeux ; je fus de nouveau l’objet de sa préoccupation. (C’était toujours l’esprit en elle qui montrait le chemin au sentiment.)

— Enfin, tout de même, on ne peut pas être heureux sans exister, sans être soi, fit-elle. Le bonheur implique d’abord qu’on s’appartient.

Je me sentis méchant pour une minute et décidai de me passer le mouvement qui s’ensuivit.

— Non, fis-je, c’est votre grande erreur et ce qui vous rend fermée à d’immenses joies. Le bonheur c’est de ne plus s’appartenir ; le bonheur c’est de recevoir congé de soi.

— Croyez-vous ? demanda-t-elle en réfléchissant tout à coup sur elle-même avec l’attention profonde et la docilité dont elle avait coutume.

— J’en suis persuadé ; mais peu importe ! Ce qu’il faut bien plutôt que vous sachiez, c’est que vous êtes parfaite ainsi, c’est que vous représentez une des réussites les plus merveilleuses de la nature… ou de Dieu.

Elle sourit, touchée, mais non distraite encore de ces joies intérieures que j’avais fait luire en passant à ses yeux. Sans le vouloir j’avais réussi à la rendre jalouse. Et de quoi ? Du sentiment même que j’éprouvais pour elle.

— J’aurais voulu ne rien ignorer de ce dont l’âme humaine est capable, dit-elle.

Et se tournant vers moi :

— Montrez-vous !

Elle mit la main sur ma tête, la fit tourner doucement de façon à pouvoir plonger dans mes yeux :

— Oui, en effet, il y a dans votre regard l’expression de quelque chose que je ne connais pas.

Elle laissa retomber son bras avec nostalgie ; puis au bout d’un instant :

— Je vous aime bien, François, dit-elle à voix basse. Je suis surtout heureuse que vous ne souffriez plus. Je vous plaignais beaucoup, vous savez. Pardonnez-moi.


Un aéroplane bourdonnait très haut dans le ciel, au dessus de nous. Paris au loin faisait tout bas son bruit de travail et de plaisir.

Ainsi mon sacrifice commençait à prospérer et à opérer tout seul ; il s’était comme dégagé de moi et, à ma place, il accomplissait quelque chose du miracle qu’en y mettant toute ma volonté je n’avais pas su produire. Aimée revenait à moi, vaguement captivée par cette âme nouvelle que je lui laissais entrevoir. J’accueillais avec un délire sans illusion l’onde qui me la rapportait.

Nous étions là enfin tous les deux accordés dans un ton insoupçonnable pour quiconque n’était pas au fait de nos instincts fanatiques et bizarres. En dehors de toute ressemblance, en dehors de toute possession, nous étions unis par une religion enfin parfaitement sincère ! Pour la première fois, sans bien comprendre comment, nous trouvions ensemble le repos.

Le temps passait au dessus de nous, liquide et bleu, et peignait doucement comme des algues nos âmes flottantes et pacifiées.

Je ramassai la main qu’Aimée laissait prendre ; je la pris dans les miennes, je la pressai : elle me répondit légèrement. Ainsi scellâmes-nous nos fiançailles, celles auxquelles nous avions droit, auxquelles personne ne pouvait trouver à redire et que l’éternité même n’effacerait pas.


Le moment approchait pourtant de faire face à la réalité et de briser cette extase.

— Et maintenant qu’allez-vous faire ? me demanda justement Aimée.

— Je vous ai bien dit que je partais après-demain en vacances ?

— Mais non, voyons ! Vous ne m’avez rien dit. Pourquoi ?… Comme c’est tôt ! Alors c’est la dernière fois que je vous vois aujourd’hui ?

— Oui, la dernière fois, répondis-je tranquillement.

Une brusque tentation me vint d’ajouter : La dernière fois sur cette terre ! Mais d’abord je trouvai cela romantique. Puis j’eus peur de ne pas voir paraître sur le visage d’Aimée autant de chagrin qu’il m’en fallait. Enfin : « Ce sera bien plus doux, à force d’être plus cruel, si je m’en vais pour toujours sans la prévenir. » Et ma rancune reparaissant : « Oui, il faut que je lui fasse cette surprise. Il faut que je la trompe de cette façon au moins, puisque je n’ai su le faire d’aucune autre. Ce sera ma vengeance. Ce sera toute la vengeance que je prendrai de toi, ô mon atroce amour », fis-je muettement en me tournant vers elle et en la regardant dans une telle fureur d’adoration que mon visage en fut empourpré.

De nouveau elle rêvait ; mais je sentais que c’était à moi ; il se faisait tout un travail autour de moi dans sa pensée ; elle m’estimait mieux ; elle comprenait mieux le prix dont j’étais pour elle et mon utilité pour son bonheur.

Elle cherchait des mots ; plusieurs durent se présenter à son esprit : je vis qu’elle choisissait le plus tendre :

— Heureusement que je vous ai ! dit-elle enfin en me pressant la main avec force.

Ceci était imprévu et terrible. Je chancelai :

— Ai-je vraiment tant d’importance pour vous ? lui demandai-je.

— Vous m’êtes indispensable, répondit-elle tranquillement.

Une dernière lutte, subite et sauvage, s’engagea dans mon cœur.

Ainsi elle tenait à moi ! Je ne me demandai pas comment c’était possible, ni même si c’était vrai. Il y avait eu ces mots, en tous cas, qu’elle venait de dire, et qui parlaient tous seuls, pleins d’enivrante mélodie.

Ainsi je n’avais eu qu’à me retirer d’elle un peu, qu’à la quitter de volonté seulement, pour que son attachement pour moi apparût. Qui pouvait savoir ce qu’elle me révèlerait si je lui annonçais cette éternelle absence à laquelle j’étais résolu dans mon cœur ? Oh ! pourquoi, au lieu de la vouloir, ne pas la projeter plutôt sur notre horizon, et m’en servir ? Au lieu d’un fait, pourquoi ne serait-elle pas entre mes mains un instrument ?

De nouveau j’eus une curiosité folle du paysage que je pouvais faire surgir devant moi tout à coup peut-être par le seul mot perfide et magicien d’« Adieu ! »

Je sentais maintenant que la réaction d’Aimée serait assez forte pour ne pas me décevoir…

J’allais faiblir, parler, quand le souvenir et la raison universellement firent retour en moi.

Je revis d’abord, non, je ressentis plutôt cette lourdeur de plomb que laissaient à chaque fois dans mes veines nos entretiens sans baisers. Je me retrouvai traînant dans la rue mon désir mécontent, jetant les yeux sur chaque femme qui passait comme sur une bouée, mais que par sortilège Aimée m’eût rendue à l’avance inaccessible ; je fus de nouveau, en mémoire, tel qu’elle me rejetait quand elle avait assez de moi : assombri, retranché, stérile, plein de passion punie. « Cela ne sera plus », décidai-je.

Et en même temps, mon esprit, avec une véritable intrépidité critique, réduisait à leur valeur exacte les mots qu’elle venait de dire. Il voyait, et me montrait, de quelle sorte d’affection ils étaient sortis : « Elle ne se changera jamais en amour, tu le sais bien. Le feu qui brûle en elle, ses flambées ne feront jamais une ardeur vers toi ni même un rayonnement qui dure. Elle t’apprécie jusqu’à la tendresse ; oui, elle sait ce qu’elle te doit ; elle t’est reconnaissante comme elle le doit. Elle ne t’aime pas et ne t’aimera jamais. »

En quelques minutes le calme fut rétabli en moi, et sans que je me fusse compromis d’un mot. Je pris ce qui m’était donné, je refusai de rien attendre de plus et je regardai de nouveau bien sagement vers l’abîme où j’allais m’enfoncer.


Nous dînâmes dehors, à la lampe. Nous ne parlions plus que de petites choses indifférentes ; nous n’effleurions nos sentiments que par d’imperceptibles allusions, comme un clavier dont nous n’eussions joué qu’en rêve.

Comme elle avait une petite piqûre à la joue et qu’elle l’avait égratignée :

— Oh ! je vais me défigurer, fit Aimée.

— Tant mieux ! répondis-je, cela m’aidera à ne plus vous aimer.

Tout à coup avec une sorte de haine :

— C’est cette espèce de visage que vous avez !

Puis avec accablement :

— Qui sait, après tout, ce n’est peut-être que ça qui m’a fait tant de mal !

— Voyons, François ! fit-elle simplement.

Nous montâmes dans sa chambre. Elle s’assit sur son lit, faisant remonter un peu sa robe étroite d’où ses longues jambes fines sortirent comme d’un fourreau, plus dures à mon cœur que des épées. Elle les balança doucement un moment sous elle.

La fenêtre était ouverte. Le temps était extraordinairement calme. Pas un souffle de vent. Sur la lueur pâle de la nuit on voyait toutes les feuilles des arbres à leur place. Il semblait que l’été eût fait halte.

Nous restâmes longtemps silencieux.

Le courage m’était revenu. J’éprouvais même une sorte de satisfaction morale, comme quand on a bien employé sa journée. Pour une fois mes remords, cette sensation épuisante de n’avoir pas fait ce qu’il y avait à faire, me laissaient tranquille.

D’ailleurs, dans cette atmosphère si parfaite, où le passé eût-il bien pu trouver un souffle pour le porter jusqu’à moi ?

— Ça va bien, dis-je plusieurs fois à Aimée.

J’avais bien envie de lui prendre la main, comme le condamné celle du prêtre, pour m’aider à mieux passer dans l’autre monde, mais j’eus peur de me trahir.

Je me levai une première fois.

— Vous avez bien le temps ! me dit-elle.

Je cédai et me rassis.

A la fin une idée me vint, absolument irrésistible. Je lui pris les mains, la fis descendre du lit et d’un geste dont je lui laissai voir à l’avance qu’il était sans agression, je la serrai contre moi :

— Rien que pour voir la place que vous auriez tenue contre mon cœur ! lui dis-je.

Elle appuya sa tête sur mon épaule.

Une dernière fois, avec solennité, de sa taille qu’ils entouraient, le désir passa dans mes bras, circula lentement, comme un souvenir déjà, dans tout mon corps, me peignit les délices auxquelles je renonçais, s’apaisa enfin sous une injonction féroce de ma volonté.

Je repoussai Aimée brusquement.

— Séparons-nous maintenant, lui dis-je.

Nous descendîmes le petit escalier de bois, en nous tenant par la main.

Sur la route :

— Combien de temps allez-vous être absent, me demanda-t-elle ?

— Deux mois, je pense.

— Ce sera bien long, dit-elle, empruntant ainsi sans y penser les paroles mêmes de l’amour.

Je ne l’embrassai pas. Je descendis rapidement la côte abrupte. Paris reparaissait avec ses lumières entre les feuillages luisants. La chaussée mal pavée avait des trous. Je me tordis les pieds et faillis tomber. En me retournant je ne vis plus la clarté que la porte ouverte de l’auberge laissait glisser jusque sur la route. Aimée était déjà rentrée.

Je fus seul un moment dans la nuit ; chaque pas que je faisais était comme une marche que j’eusse descendue dans ma propre mort.

Et en effet, de nouveau, je pensais très studieusement à me tuer quand, du fond de l’ombre, je sentis quelque chose s’élever tout doucement à ma rencontre ; je ne le voyais pas encore, mais je le devinais déjà ; par une sorte de pudeur, je m’en taisais encore le nom ; et ce ne fut que quand elle eut pris toute son évidence, que je me décidai à reconnaître, — timide, blessée, mais non découragée, et toute radieuse même de tendresse et de pardon, — l’image de Marthe.

FIN

IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES-BELGIQUE.