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Aimer quand même

Chapter 13: XII
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About This Book

The narrative follows a physician who, while caring for a sick relative of a modest family, becomes attached to a young woman whose household has been reduced by misfortune. He reflects on the proprieties of proposing across social ranks, admires the woman's character revealed by hardship, and balances philanthropic motives with genuine affection. With the aid of a close friend he investigates the sisters' living and working conditions and plans a course of action, confronting social conventions, uncertain pasts, and the moral demands of benevolence and sincere attachment.

—Mon impression est très différente, et nous avançons vers une solution.

—Il te l'a dit, mais... Je ne l'aurais pas reconnu sous son nouvel aspect. Il espionne, et ne ressemble pas à un espion. Quel métier!

—Ce métier sauvera une innocente...

—C'est vrai, mais penser que ces dessous honteux l'effleurent, elle! Hélas! continua Cébronne avec amertume, nous n'en sommes plus à souffrir de ces côtés secondaires, puisque ces hommes l'ont mise en prison... pauvre Gertrude!

—Ne pensons qu'au résultat probable et prochain... Dans une circonstance aussi grave, Aubrun est incapable de se vanter par vanité... Qu'est-ce que c'est? dit-il au valet de chambre qui entrait.

—Un télégramme, monsieur!

L'avocat lut tout haut:

«Mon cher Jonchères, venez me voir ce soir si ces mots vous arrivent à temps.

«Bien cordialement.

«MONVOY.»

—Une découverte heureuse sans doute! s'écria Cébronne. Va vite, Henri! je t'attends ici.

M. des Jonchères partit précipitamment.

—Qu'y a-t-il? dit-il vivement en entrant chez le magistrat.

—C'est moi qui vous le demande...

—Comment?

—Aubrun est filé... je sais qu'il espionne la femme de charge.

—Ah! bah! dit M. des Jonchères qui ne put retenir un sourire. Et lui qui se croyait si sûr d'agir à votre insu!

—On le connaît... on sait que vous l'avez plus d'une fois employé, et j'ai été prévenu par la préfecture de police qui voyait, avec raison, une connexion entre le changement de domicile d'Aubrun, ses allures nouvelles et l'affaire qui nous occupe. D'autant que, influencé par les dénégations de Cébronne, et bien que croyant à la culpabilité de Mlle Deplémont, j'ai continué à faire surveiller Mme Brion. J'ai su ainsi qu'elle était entrée au service d'un M. de Lucel... Enfin qu'a-t-il découvert?

—Il demande encore quelques jours pour donner de la tangibilité à ses soupçons. Il sait que Sophie Brion avait besoin d'argent, et il croit à l'innocence de Mlle Deplémont.

—Ceci est une opinion... et le besoin d'argent ne prouve pas que cette femme soit un assassin.

—Assurément... mais l'aconitine a été volée, Aubrun sait que le magasin de M. Darrault a été confié à la femme de charge, et ce détail, auquel nous n'attachions aucune importance à cause des affirmations du pharmacien, ce détail, dis-je, est un jalon solide pour les déductions de mon agent.

—C'est bien faible tout cela, Jonchères!

—Cependant si la femme de charge était allée le soir chez M. de Chantepy, le fait deviendrait une présomption?

—Oui, et son besoin d'argent également... mais elle n'y était pas!

—Aubrun suppose un complice...

—Comment l'eût-elle introduit? Comment eût-il été dans l'appartement au moment où Mlle Deplémont y était elle-même? Rien dans les enquêtes n'a confirmé ou simplement indiqué une telle hypothèse? Cependant nous avons cherché. Quel complice? Son fils alors, seul intéressé au vol? C'est un excellent garçon, et nous connaissons l'emploi de sa soirée le jour du crime.

—Si Aubrun se trompe, nous le saurons d'ici peu. Mais je crois prudent de n'entraver en rien sa marche.

—C'est mon avis... aussi nous le laissons agir sans intervenir, bien que convaincus de l'inutilité de son espionnage. Ce ne sera jamais qu'une perte de temps et d'argent.

M. des Jonchères répéta à Cébronne sa conversation avec M. de Monvoy; il le chargea de mettre à la poste le télégramme dans lequel il copia les numéros demandés par Aubrun.

—Le juge d'instruction n'a pas ébranlé ma confiance dans l'habileté de mon agent, dit-il; ses déductions se tiennent.

En recevant les numéros, Aubrun s'empressa de les apprendre par cœur. Il espérait, par une adroite manœuvre, amener la femme de charge à lui montrer les valeurs de son héritage fictif... ou réel. Mais, selon toutes probabilités, il ne pourrait pas les garder pour contrôler les numéros; il était donc nécessaire de les avoir nettement présents dans sa mémoire.

Trois jours après, Sophie revint prendre son service. Elle paraissait très satisfaite, et, sans attendre de questions, parla de son héritage.

—Puisque monsieur s'intéresse à moi, je suis contente de lui apprendre que mon cousin a laissé de belles économies.

—Je suis bien heureux de cette bonne nouvelle, Sophie, et vous félicite sincèrement. Votre cousin ne s'était pas marié?

—Si monsieur, mais il n'a jamais eu d'enfants, et ma cousine est morte il y a dix ans. Il a mis de côté une douzaine de mille francs, plus sa maison et son jardin. C'était un homme très rangé.

—Malheureusement cet héritage n'est pas suffisant pour vous permettre d'acheter le fonds de commerce que vous désiriez.

—Pourquoi donc, monsieur? Je ne vois plus de difficultés, au contraire! La somme exigée par M. Marait se complétera avec les bénéfices du commerce ou un emprunt. Je suis heureuse, heureuse de cette bonne aubaine, parce que le rêve de mon fils va se réaliser.

—Et le vôtre aussi; vous méritez bien votre bonheur, mais en bonne mère, vous ne pensez qu'à votre fils. Il est venu me parler l'autre soir pour me demander si vous étiez partie; c'est un charmant garçon.

—Oh! oui, monsieur, il est charmant! Tout le monde l'aime, et, à présent, il est bien sûr de réussir, d'être indépendant.

Aubrun désirait ardemment une ouverture sur les valeurs dont se composait cet héritage présumé, mais la femme de charge ajouta seulement que, dans la journée, elle irait parler au patron de son fils et s'entendre définitivement avec lui.

Quelques heures plus tard, Aubrun descendait à Ménars.

Ce joli endroit, que domine l'ancien château de Mme de Pompadour, était plein de roses, de lumière, de verdure, et Aubrun, poète jadis à ses moments perdus, alors qu'il aimait une femme par laquelle il avait été indignement trahi, fut saisi par la saveur embaumée de la campagne. Le contraste entre son métier et la pure nature dont la vue, la douceur, les parfums le reportaient à d'heureuses années de jeunesse, lui fut pénible.

Il écarta les regrets pour penser à la jeune fille accusée et prisonnière alors que le mois de juin fleuri rayonnait!...

Il eut tout à coup, sans savoir pourquoi, l'impression si vive de la culpabilité de Sophie Brion, de sa noire scélératesse qu'il éprouva une violente colère contre cette femme. Puis il sourit de lui-même.

«Et si elle n'est pas coupable?...»

Il entra dans une petite auberge bien placée au bord de la route et très fréquentée par les rouliers. De la salle, ornée de dressoirs reluisants, chargés de vaisselle à grosses fleurs, on apercevait l'eau miroitante de la Loire au delà d'un jardin plein de gueules de loup, de lis et de giroflées.

A cette heure de l'après-midi, il n'y avait personne dans l'auberge, et, après avoir demandé des rafraîchissements, Aubrun questionna la femme qui le servait.

—N'aviez-vous pas ici un maçon nommé Rollant?

—Rollant?... Non, monsieur, je ne connais pas.

—Un patron décédé il y a quelques jours, m'a-t-on dit?

—Personne n'est décédé à Ménars il y a quelques jours, monsieur.

—C'est singulier! alors on m'a donné une fausse indication?

—Oh! oui, monsieur, très fausse! Il n'y a personne ici, ni dans les environs, s'appelant Rollant.

—Mais autrefois? Ce Rollant a peut-être habité le pays?

—Non, monsieur, certainement! Je ne suis pas jeune, j'ai toujours été dans cette auberge, ma défunte mère y était également, et jamais je n'ai entendu ce nom; je connais tous les maçons des alentours.

—Je cherche les traces de cet homme pour une question d'héritage. Vous avez un notaire à Ménars?

—Oui, monsieur... il habite une grande maison à l'extrémité du bourg, au milieu d'un jardin; il y a une grille.

Aubrun éluda les questions de l'aubergiste, paya sa dépense et se dirigea vers la maison indiquée.

Le notaire était sorti, mais un clerc répondit:

—Ni décès, ni héritage de maçon ici dernièrement. Je connais deux patrons retirés à Ménars, mais ils ne s'appellent pas Rollant et sont aussi vivants que vous et moi.

—Alors on m'a induit en erreur... Ce Rollant a pu mourir à Blois?

—C'est facile à vérifier... nous avons l'état civil de Blois et des environs dans un journal hebdomadaire.

Le clerc, très complaisant, examina le journal, puis le passa au policier:

—Voyez vous-même!... il n'y a aucun nom ayant quelque ressemblance avec celui de Rollant. Si j'entends parler de cet individu, faudra-t-il vous écrire? Laissez-moi votre adresse, je me ferai un plaisir de vous rendre ce petit service.

—Merci mille fois, mais c'est tout à fait inutile... On s'est trompé ou j'ai mal compris.

Il se dirigea d'un pas rapide vers le chemin de fer; il se sentait léger, heureux en pensant à Gertrude et au docteur Cébronne, car il avait assez de cœur pour que les promesses de Bernard fussent reléguées au second plan.

«C'est suffisant, se disait-il en revenant à Paris, pour la dénoncer, cependant un mensonge n'est pas encore la preuve concluante. Mais la voici entrée dans la voie des maladresses, je compte sur une maladresse plus grosse encore que son invention d'héritage. Elle a confiance en moi, se croit complètement à couvert et enfin est hypnotisée par l'idée d'établir son fils. Il a l'air d'un honnête garçon; pauvre diable!

Il fut tenté d'aller le soir même chez M. de Monvoy, mais il se ravisa en réfléchissant que l'attente au lendemain n'offrait aucun inconvénient, puisque ses renseignements étaient maintenant assez précis pour lui permettre de précipiter les événements.

Il avait joué son rôle avec tant de tact, l'intérêt, qu'il avait manifesté à la femme de charge, était resté dans des limites si justes que la confiance de Sophie était absolue.

Elle lui dit, assez tard dans la matinée du lendemain:

—Je suis allée hier chez M. Marait, monsieur.

—Ah!... vous vous êtes décidée. Avez-vous été contente de lui?

—Très contente, monsieur! nous signerons le marché dans quelques jours.

—Tant mieux, tant mieux! mais votre cousin n'a pas laissé quinze mille francs en argent comptant?

—Oh! non, monsieur... il avait placé en valeurs auxquelles je n'entends rien; moi j'ai toujours placé à la caisse d'épargne.

—Je croyais que M. Marait tenait à de l'argent en espèces?

—C'est vrai, il y tient absolument; alors je voulais consulter monsieur.

—Consulter sur quoi, ma bonne Sophie?

—Sur les valeurs de mon parent.

—Eh bien, vous les ferez négocier par une société financière, rien n'est plus simple, si elles sont bonnes.

—Comment bonnes, monsieur! pourquoi ne seraient-elles pas bonnes?

—Parce que des valeurs, excellentes au début, tombent quelquefois à rien, ou ne présentent pas des garanties sérieuses. Espérons que votre cousin avait bien choisi...

—Et comment le savoir, monsieur? Le notaire ne m'a pas parlé de cela.

«Je le crois bien!» pensa Aubrun.

—Portez vos valeurs à un bureau quelconque du Crédit Lyonnais ou de la Société Générale, on vous renseignera, et vous donnerez vos ordres pour la vente.

Il la voyait embarrassée, hésitante, et attendait anxieusement sa décision, déterminé, si elle n'allait pas plus loin, à brusquer le dénouement.

—Monsieur m'inquiète en me disant que mes valeurs ne sont pas bonnes.

—Mais je n'en sais rien du tout, ma brave femme! C'est une supposition... et une réponse à vos paroles précédentes.

—Monsieur veut-il les voir? Il me dira ce qu'il en pense et ce que je dois demander à la Société Générale.

—Vous n'avez pas besoin de moi... à la Société vous serez amplement renseignée.

—Mais, monsieur, je n'ai jamais eu ce genre de valeurs entre les mains, et j'aurai l'air de ne rien savoir.

—Vous n'avez donc pas questionné le notaire qui vous les a remises?

—Très peu, monsieur! mais il m'a dit qu'elles représentaient une somme de douze mille francs. Il n'a pas dû se tromper.

—Mon Dieu... je veux bien! montrez-les-moi; je vous expliquerai le nécessaire et vous dirai, d'après mon journal, à quel cours vous devez faire vendre.

—Je voudrais bien en avoir le cœur net... Monsieur va sortir?

—Oui, je déjeune chez un ami; j'ai oublié de vous prévenir hier.

—Alors, si monsieur le permet, je vais aller chercher mes papiers.

—Faites!

Aubrun, dévoré d'impatience, eut quelque peine à attendre de sang-froid le retour de la femme de charge. Il comptait les secondes, et, comme elle tardait, il craignit d'avoir éveillé sa défiance. Mais, après réflexion, il comprit que cette crainte n'était que le résultat d'une idée toujours fixée sur le même point. Même en cette minute si palpitante pour lui, il n'avait témoigné ni hâte ni empressement à répondre.

La femme de charge, au contraire, se félicitait d'être tombée sur un maître assez bon pour s'intéresser à son affaire et l'aider à éviter un faux pas, car se sentant sur un terrain inconnu, elle était heureuse d'obtenir des conseils désintéressés.

En parlant un jour de Mme Deplémont, elle était revenue sur le point, capital pour elle, de la négociation des valeurs. Aubrun, avec prudence, mais autorité, avait saisi cette nouvelle occasion pour dissiper ses vagues inquiétudes.

Ce fut donc fort tranquillement qu'elle lui remit des actions et des obligations de chemins de fer, dont il reconnut aussitôt les numéros.

Quelles que fussent ses habitudes d'impassibilité, Aubrun craignit de se trahir, tant son émotion fut extrême. Son premier mouvement eût été de se jeter sur elle pour l'arrêter, mais, prolongeant simplement son examen afin de se remettre, il lui dit de sa voix calme:

—Ces valeurs sont excellentes... M. Marait devrait les accepter, au lieu de vous entraîner à des frais en les négociant.

—Et s'il ne veut pas?

—Alors, vous les vendrez... mais, je vous conseille de les lui soumettre. A moins de placer son argent dans des affaires industrielles que j'ignore, il ne trouvera pas de meilleurs placements, à mon sens du moins.

—Je suivrai l'avis de monsieur.

Devant lui, elle roula les papiers de façon à les introduire dans sa poche, dont elle attacha l'ouverture avec une épingle fermée.

—C'est trop gros... ces papiers vous gêneront pour travailler, dit Aubrun en riant.

—Ce n'est pas bon à laisser traîner, monsieur. De cette façon, je suis sûre de ne rien oublier et rien perdre.

Il la laissa sortir, puis, un instant après, il sonna:

—Je vous ai dit, je crois, que je déjeunais chez un ami? Si vous voulez en profiter pour vous en aller dès une heure, je vous laisse toute latitude, puisque vous avez des affaires à régler?

—Monsieur est bien bon... j'accepte volontiers; j'irai, entre une heure et deux, voir M. Marait et lui montrer les valeurs.

Aubrun sortit sans se presser, mais, dans la rue, il se jeta dans un fiacre automobile qu'il eut la bonne fortune de rencontrer au coin de la rue Madame et, un quart d'heure après avoir quitté son appartement, il gravissait en courant les marches du Palais de Justice.

—M. des Jonchères est-il là? Et M. de Monvoy? demanda-t-il tout haletant à un huissier.

—Si M. des Jonchères est là? Oui! vous le trouverez dans la salle des Pas-Perdus, et il y a longtemps que M. de Monvoy est arrivé.

Aubrun, suivant les indications qu'on lui donnait, parvint à la célèbre salle où il aperçut M. des Jonchères, en robe d'avocat, la toque en arrière, qui causait avec animation au milieu d'un groupe de confrères.

Aubrun se précipita vers lui.

—Ah! vous avez perdu votre impassibilité d'emprunt, Aubrun! Eh bien?

—Eh bien, elle est prise! j'ai la preuve matérielle.

—La preuve indiscutable? s'écria M. des Jonchères avec la plus grande émotion.

—Indiscutable! je viens de tenir entre mes mains les valeurs de M. de Chantepy.

—Qu'est-ce, Jonchères? demandèrent les avocats qui assistaient à ce colloque. S'agit-il de Mlle Deplémont?

—Vivat, messieurs! Elle est innocente!

Il saisit Aubrun par le bras, courut avec lui au cabinet de M. de Monvoy et demanda à être introduit d'urgence.

L'huissier, étonné de son agitation, voulut protester, mais M. des Jonchères, passant devant lui, frappa vigoureusement à la porte et attendit à peine la permission d'entrer pour se précipiter dans le cabinet où le juge était seul avec son greffier.

Stupéfait d'une entrée si peu en rapport avec la correction habituelle de M. des Jonchères, le magistrat se leva en s'écriant:

—Mon Dieu! mais qu'y a-t-il? C'est donc bien important?

—Parlez vite, Aubrun, en deux mots!

—En deux mots: je viens de voir les valeurs de M. de Chantepy entre les mains de son ancienne femme de charge.

—Bravo, bravo! s'écria le greffier, dans un élan d'enthousiasme, pendant que M. de Monvoy, interdit et très pâle, se rasseyait lentement.

—Vous êtes certain de votre dire? Il n'y a pas d'erreur possible?

—Pas d'erreur possible! cette femme est chez moi, elle y restera jusqu'à midi ou une heure. Qu'on l'envoie chercher; elle a les valeurs sur elle.

M. de Monvoy fit venir aussitôt deux agents de la sûreté; il donna à l'un l'ordre de lui amener Mme Brion.

—Vous la trouverez chez M. de Lucel, 180, rue d'Assas.

—Si elle s'inquiète et refuse de me suivre, que faudra-t-il faire?

—L'arrêter immédiatement. Mais vous pouvez ne pas l'effrayer, en lui parlant de renseignements à donner sur M. de Chantepy; je l'ai questionnée plusieurs fois. Vous dites, Aubrun, qu'elle a les valeurs sur elle?

—Oui... dans sa poche; je les lui ai vues mettre, elle a attaché soigneusement l'ouverture.

—Vous veillerez à ce qu'elle vienne ici sans modifier sa toilette, dit M. de Monvoy à l'agent. Allez vite!

Il écrivit un mot au directeur de la prison et le remit à l'autre agent.

—Trouvez une automobile, et courez chercher Mlle Deplémont.

Après cela, il cacha un instant son visage dans ses mains et on l'entendit répéter plusieurs fois:

«La pauvre enfant, la pauvre enfant!... j'en serai malade de chagrin.»

—Et Cébronne, et la mère? dit-il en relevant la tête.

—Je cours chez Bernard! dit l'avocat. Ma plaidoirie est terminée.

—Allez! il est près de midi, peut-être sera-t-il rentré. Ah! un mot... Et l'aconitine? Cette femme en connaissait donc les propriétés?

—Rien de plus vraisemblable, répondit M. des Jonchères. Vous savez, par Mlle Deplémont elle-même, que Cébronne lui avait donné des explications sur les effets du poison. Une tierce personne était là, mais ni Bernard ni la jeune fille ne se sont rappelé si c'était la femme de charge ou la garde-malade; ils penchaient pour cette dernière hypothèse.

—Et Cébronne, du reste, s'est bien gardé d'insister sur cette conversation si compromettante pour l'infortunée jeune fille, dit M. de Monvoy.

Il accompagna M. des Jonchères en dehors du cabinet.

—Je suis désolé, désolé en pensant à Mlle Deplémont... Que sont nos prétentions de discernement et de déductions logiques quand le hasard et un pauvre policier de fantaisie détruisent nos savants échafaudages? C'est pitié, Jonchères, n'est-ce pas?

—Les faits accusaient Mlle Deplémont, et, je vous l'avoue maintenant, je partageais votre manière de voir.

—L'astuce et la préméditation de cette femme sont inouïes! s'écria M. de Monvoy.

Il rentra dans son cabinet et questionna Aubrun, qui ne demandait qu'à raconter par quelles déductions logiques, et prenant le contre-pied de l'enquête officielle, il était parvenu à la vérité.

—J'ai cru plus d'une fois ne pas réussir, car cette misérable se possède étonnamment, au point que, en constatant son absence apparente de crainte, j'ai douté... Mais j'ai commencé à être sûr de ma piste quand, après avoir gagné sa confiance en lui parlant avec intérêt de son fils, elle me parla d'acheter pour lui un fonds de commerce. C'était son rêve, son idée fixe, et les circonstances la pressaient.

—Comment cela?

—Le patron de son fils était en marché avec un autre acquéreur et n'avait donné qu'un mois à Sophie Brion pour se décider et trouver les fonds.

—Pourquoi n'attendait-elle pas pour un autre fonds de commerce? Ils sont tous les mêmes! ils combinent habilement, et creusent eux-mêmes le trou où ils tomberont.

—Elle poursuivait son idée de voir son fils devenir patron de la maison où il travaillait comme petit commis. J'ai vu sa vanité piquée au vif, parce que M. Marait haussait les épaules quand elle lui parlait d'acheter le magasin.

—La négociation des valeurs l'aurait toujours trahie... elle l'ignorait absolument?

—Oui, et j'ai eu deux fois l'occasion de la maintenir dans son erreur. Enfin, il fallait une invention quelconque pour expliquer qu'elle possédait la somme demandée par le commerçant. Elle me dit donc, il y a cinq jours, qu'elle héritait d'un cousin éloigné, mort à Ménars, auprès de Blois. J'y suis allé hier et j'ai constaté son mensonge. Ce matin, un peu embarrassée de ses valeurs sur lesquelles j'émettais des doutes, elle m'en a montré une partie en me demandant des explications pour les négocier...

Pendant qu'Aubrun entrait dans les détails de son habile campagne, M. des Jonchères courait chez le docteur Cébronne.

Il venait d'arriver, plus fatigué, plus malheureux que jamais.

—Sauvée! lui cria son ami; sauvée, Bernard, mon cher Bernard!

—Voici un mois qu'on me leurre avec cet espoir, répondit Cébronne d'un ton incrédule.

—Ce n'est plus de l'espoir, mais une certitude. La femme de charge est la coupable... Aubrun a vu entre ses mains les valeurs de M. de Chantepy.

—Est-ce certain? dit Cébronne d'une voix étouffée.

—Je te le jure!... vite! viens avec moi chez le juge d'instruction. Aubrun fait sa déposition, on a envoyé chercher cette horrible créature, qui sera arrêtée séance tenante, et Mlle Deplémont arrivera au Palais dans un instant! Partons! j'ai dit en passant à ton cocher de ne pas dételer... ta voiture est prête.

—Et la mère? dit vivement le docteur.

—Tu lui amèneras sa fille... mais, je suppose qu'il ne faut pas brusquer, pour elle, le dénouement, quelque heureux qu'il soit?

—Ce serait la tuer.

Cébronne appela son valet de chambre.

—Prenez un fiacre et allez à la maison de santé... Vous direz à la directrice que l'innocence de Mlle Deplémont est reconnue... qu'elle prépare doucement Mme Deplémont à voir sa fille. Partez sans retard.

—Le fiacre qui m'a amené m'attend à la porte, qu'il le prenne, dit M. des Jonchères, puisque je vais avec toi.

XI

Dans la hâte de régler ses affaires, la femme de charge n'avait fait que le nécessaire de son travail et se préparait à partir quand l'agent de la sûreté sonna à la porte du prétendu M. de Lucel.

Il lui transmit le désir du juge d'instruction.

—Il m'est impossible d'y aller à présent, répondit-elle; j'irai à quatre heures comme toujours.

—Ce n'est pas à quatre heures qu'il veut vous voir, c'est maintenant!

—Pourquoi est-ce si pressé? Les autres fois, c'était à quatre heures et je recevais une lettre pour m'avertir que M. le juge d'instruction désirait me questionner?

—Il n'a pas eu le temps d'écrire... un fait nouveau s'est produit, et vous seule fournirez les renseignements que M. de Monvoy désire avoir avant de quitter le Palais pour rentrer chez lui.

—Mais, je suis en costume de travail, il faut que j'aille chez moi m'habiller convenablement pour me présenter devant M. le juge d'instruction.

—C'est inutile... nous serions retardés, et c'est très pressé.

—Je veux au moins passer chez moi pour prendre un chapeau, dit-elle en commençant à élever la voix; il me faut deux minutes pour monter dans ma chambre.

—Assez discuté! je ne connais que ma consigne, ainsi, partons! Une voiture nous attend à la porte.

Extrêmement alarmée, elle fut tentée de résister, mais, comprenant aussitôt l'erreur qu'elle commettrait, elle se borna à répondre:

—Comme c'est ennuyeux, d'être mêlée à une affaire de justice! on est toujours dérangée pour des interrogatoires. C'est la cinquième fois que je vais au Palais.

—Cela ne durera pas... soyez tranquille.

Elle lui lança un regard inquiet, mais le suivit sans rien ajouter.

En route, elle essaya de faire parler l'agent, monté avec elle dans la voiture, mais elle n'obtint que des réponses brusques et laconiques qui la déconcertèrent.

Elle se remémorait sa vie depuis un mois et ne voyait aucun acte maladroit à se reprocher.

Par qui le mensonge de l'héritage pourrait-il être contrôlé? Sauf son fils, personne ne s'intéressait assez à ses affaires pour observer ses mouvements et regarder de près dans sa vie. Aucune enquête n'était désormais à redouter, pas un mauvais renseignement n'ayant été donné sur elle.

Pour l'héritage, elle avait eu l'habileté, afin de ne pas étonner son fils, de parler, non d'un parent proche, mais d'un cousin éloigné avec lequel les rapports étaient rompus depuis longtemps et qu'elle croyait mort.

Le jeune homme jouissait donc, sans grande surprise, de l'aubaine qui leur arrivait. A toutes ses questions, elle avait répondu de la façon la plus plausible.

Avec le juge d'instruction, jamais elle n'avait varié dans ses dépositions. Ensuite, elle s'était remise simplement à travailler et manifestait, sans exagération, un chagrin très compréhensible.

Enfin, les charges s'accumulaient contre Mlle Deplémont, dont la culpabilité paraissait évidente à la justice, et, en grande partie, à l'opinion publique.

Rien donc, ni dans les faits ni dans ses actes, n'était de nature à la mettre en suspicion.

Cependant, elle pressentait un danger, et se préparait intérieurement à le braver ou à le tourner.

Son air posé, quand elle entra dans le cabinet du juge d'instruction, eût trompé plus d'un observateur. Elle s'excusa d'arriver en costume de travail, mais M. de Monvoy l'interrompit d'un ton qui ébranla son assurance, et il lui demanda, sans aucun préambule:

—Où étiez-vous, le soir où votre excellent maître, M. de Chantepy, a été assassiné?

La question, à laquelle elle avait déjà répondu, la tournure de la phrase et la sécheresse du magistrat troublèrent la misérable; toutefois, elle répondit assez tranquillement.

—Mais, j'ai déjà dit à monsieur le juge que j'étais dans ma chambre; je n'en ai pas bougé.

—Bien! appelez Aubrun, dit M. de Monvoy au greffier.

En voyant son nouveau maître, Sophie Brion devint pourpre.

—M. de Lucel! s'écria-t-elle. Ici!

—Non... Aubrun tout bonnement! dit-il froidement. Agent au service de M. des Jonchères, l'avocat de Mlle Deplémont.

Une expression d'affolement passa sur le visage de la femme de charge, elle parut chercher autour d'elle un moyen de fuir, puis, par un effort de volonté extraordinaire, elle se composa un maintien tranquille.

—Monsieur le juge, dit Aubrun, cette femme, appelée par vous comme témoin, est l'assassin de M. de Chantepy.

—L'assassin de M. de Chantepy! de mon cher maître! s'écria-t-elle en faisant un pas vers Aubrun. C'est un fou... Monsieur le juge d'instruction, est-il possible que je me sois mise au service d'un fou!

—Il n'est pas plus fou que vous et moi, vous le savez bien... Je vous ferai observer qu'une pareille comédie ne peut pas vous servir.

—Alors, on m'a fait venir ici pour m'injurier! Et un magistrat supporte qu'on insulte devant lui une honnête femme! dit-elle avec une indignation très bien feinte.

—On vous a fait venir pour vous expliquer. Vous avez été interrogée jusqu'ici comme témoin et vos témoignages ont été à charge pour Mlle Deplémont. Mais voici un homme qui, vous observant depuis près d'un mois, affirme que Mlle Deplémont est innocente et qu'il a vu, entre vos mains, la preuve matérielle de votre crime. Si vous ne vous disculpez pas, je vous fais arrêter et conduire au procureur de la République.

—Comment! ce prétendu M. de Lucel était un espion! s'écria la femme de charge, que cette idée mettait hors d'elle-même. Ah! comme on est trompé! A présent, je prendrai des renseignements minutieux avant de servir les gens.

Personne ne daigna lui répondre.

—Vous avez dit à M. Aubrun, reprit le juge d'instruction, que vous héritiez d'un cousin qui vous laissait une petite fortune?

—Mais, c'est la pure vérité, monsieur le juge! je le jure!

—Parlez, Aubrun.

—Aussitôt le retour de cette femme, c'est-à-dire hier, je suis allé à Ménars, où aucun patron maçon du nom de Rollant n'a demeuré.

—A qui vous êtes-vous adressé pour vos renseignements? dit Sophie. Ils sont absolument faux.

—Prouvez-le! Inutile, du reste, puisque...

—Alors, reprit-elle en l'interrompant, j'aurais inventé un nom et parlé de Ménars, sans savoir, au hasard? Pour sauver Mlle Deplémont, son avocat aurait bien dû choisir un agent plus habile et capable de meilleures inventions.

—En effet! c'est par hasard que vous avez pris le nom de votre cousin supposé et de l'endroit où soi-disant il habitait. Il est certain que rien n'était vrai, et que ce matin, vous m'avez montré les valeurs qui appartenaient à M. de Chantepy.

—C'est faux! les valeurs sont bien à moi et me viennent d'un héritage, dit-elle énergiquement.

—Et les numéros?

—Les numéros! quels numéros? répéta-t-elle en se troublant.

—Je vous ai laissé croire qu'il n'y avait aucun danger à négocier des valeurs au porteur, mais les numéros de ces valeurs sont toujours connus de l'agent de change et de la société chargés des achats. Ces numéros, je les sais par cœur et les ai reconnus aussitôt.

—C'est faux, c'est faux! qu'est-ce que cela me fait, vos numéros? Il peut y en avoir de pareils.

Et, perdant sa correction de surface, elle accabla d'injures l'homme qui l'avait espionnée.

—Continuez! dit Aubrun en souriant. Ce n'est pas à moi que vous nuisez, mais à vous! J'ajoute que je n'ai jamais rencontré une coquine plus remarquable.

—Pas d'insultes, Aubrun!... Ne m'avez-vous pas certifié que Mme Brion avait sur elle les valeurs dont vous parlez?

—Oui, j'en suis certain.

—Si les valeurs sont bien à vous, continua M. de Monvoy, en s'adressant à la femme de charge, et qu'Aubrun se soit trompé, il doit vous être indifférent de me les remettre.

«Si Aubrun s'est trompé...» ce mot fut comme un éclair pour Sophie Brion. Il lui rendait l'espoir qui, malgré son insolence, commençait à l'abandonner.

Elle prit un ton soumis et poli pour répondre:

—Que monsieur le juge me pardonne mon mouvement de colère bien naturel... Oui, cet espion s'est trompé, et je n'ai aucune raison pour ne pas remettre mes papiers à monsieur le juge.

Tout en parlant, elle avait cherché le rouleau de valeurs et le tendit au magistrat.

M. de Monvoy contrôla avec la liste des numéros qu'il avait sur sa table, puis passa les papiers à son greffier.

—Voyez! c'est bien cela... Voulez-vous aller chercher qui vous savez. Ils sont certainement là.

Mlle Deplémont, son avocat et Cébronne attendaient depuis un instant qu'on les fît entrer dans le cabinet.

La réclusion et une angoisse sans nom avaient mis sur le visage de Gertrude quelque chose d'indéfinissable, qui impressionnait péniblement. Le docteur Cébronne avait raison d'affirmer que certaines secousses, en se prolongeant, peuvent briser un organisme délicat. En méditant les charges qui pesaient sur elle, en suivant, dans ses nuits sans sommeil, la logique de l'accusation, en ne réussissant pas à briser le réseau des preuves qui l'enserraient, elle perdait toute espérance et voyait sa vie condamnée de la façon la plus atroce.

Depuis quelques jours surtout, l'idée de sa perte définitive la hantait et détendait, heure par heure, les ressorts de son énergie.

Néanmoins, elle avait toujours l'attitude digne et un peu hautaine dont elle ne s'était jamais départie avec le procureur de la République et le juge d'instruction.

Cébronne, entré avec M. des Jonchères par une autre porte que Gertrude, courut à elle:

—Sauvée, Gertrude! dit-il d'une voix vibrante en lui prenant les deux mains.

M. de Monvoy s'était levé.

—Mademoiselle, vous avez été victime d'apparences qui semblaient convaincantes. Vous êtes libre! et je ne trouve pas de mots pour vous exprimer mes regrets et mon respect.

En quittant la prison, elle avait signé sur un registre, elle ne savait pourquoi, et entendu le directeur lui affirmer qu'elle ne reviendrait pas, mais, dans son bouleversement, elle comprenait vaguement les paroles qui lui étaient adressées.

En écoutant M. de Monvoy, en voyant la physionomie radieuse de Cébronne, l'émotion fut trop forte pour ses nerfs ébranlés, et elle s'affaissa dans les bras de son fiancé.

Aux différents mouvements des assistants, le docteur répondit par un geste qui signifiait:

«Ne bougez pas... ce ne sera rien!»

Elle n'était pas évanouie, et il se penchait vers elle en disant:

—Gertrude, tout est fini! Vous n'avez plus rien, rien à craindre. Regardez-moi!...

Chacun, sauf la femme de charge, observait anxieusement le visage décoloré de la jeune fille. Elle ouvrit enfin les yeux et sourit faiblement à Bernard.

—Sauvée! murmura-t-elle. C'est bien vrai, on ne nous trompe pas?

—C'est bien vrai, ma Gertrude!

Elle se redressa avec effort et des larmes conjurèrent la crise que Cébronne redoutait.

Il la fit asseoir et s'élança vers la femme de charge.

—Odieuse, horrible femme! j'ai le droit de vous assommer comme...

Aubrun se jeta devant elle, pendant que M. des Jonchères saisissait le bras de Cébronne.

—A quoi penses-tu, Bernard! Cette misérable n'échappera pas à la punition. Tu n'as pas le droit de te faire justice à toi-même.

—Pas le droit d'écraser un animal venimeux! alors, les lois sont bien mal faites.

Mlle Deplémont, que cette scène achevait de rendre à elle-même, se leva pour aller vers le docteur.

—Bernard, Bernard! dit-elle. Laissez-la, venez auprès de moi.

Il se retourna, ses traits s'adoucirent et, après un moment d'hésitation, il revint près d'elle.

—Vous avez tous raison, dit-il; il n'y a que le bourreau qui puisse toucher à cette femme sans s'avilir.

Sophie Brion, terrifiée, acculée, comprenant enfin que ses dénégations ne serviraient à rien devant les preuves évidentes, prit soudain la résolution de se taire et ne répondit pas un mot aux questions successives que M. de Monvoy lui adressa.

—Comme vous voudrez! dit-il. Vous êtes désormais en état d'arrestation et vous comparaîtrez devant le procureur de la République. Je vais envoyer chercher votre fils; il nous donnera, sans doute, des renseignements utiles, et, s'il est complice, comme c'est supposable, peut-être fera-t-il des aveux.

En entendant prononcer le nom de son fils, cette femme, qui, un instant auparavant, bravait avec insolence, devint si pâle, si tremblante qu'on l'eût jetée par terre en posant la main sur son bras.

—Mon fils!

Elle lança ce mot dans un cri de rage et d'effroi.

—Mon fils! répéta-t-elle, mon fils complice... il ne savait rien!

—«Il ne savait rien», répéta lentement le juge d'instruction... vous venez d'avouer.

Elle leva les bras et les laissa tomber avec consternation.

—Je désire que votre fils n'ait pas trempé dans ce crime vraiment horrible, mais il doit être interrogé. Lui seul était intéressé dans la question, et il me paraît difficile que vous ayez agi entièrement seule.

—Qu'on ne l'inquiète pas, qu'on ne l'inquiète pas! cria-t-elle; il n'y est pour rien; moi seule, seule! je le jure, ai tout combiné. Je vais tout raconter; mon fils, mon fils! c'était pour lui, pour lui seul que j'avais agi... il est honnête, bon! il ne se doute pas que sa mère a tout risqué pour le rendre heureux...

Gertrude, tremblante, s'appuyait sur le bras de Cébronne; les traits contractés, celui-ci regardait avec colère la femme devenue odieusement criminelle sous le couvert d'un sentiment honorable.

—Parlez! dit M. de Monvoy. Expliquez comment vous avez agi seule, sans l'aide de votre fils ou d'un autre complice?

Elle n'avait jamais réfléchi que son fils pût être accusé ou compromis, et la pensée du danger pour lui la surexcitait singulièrement.

—Il y a bien des mois, dit-elle, que cette idée me poursuivait. M. de Chantepy était vieux, malade... deux ou trois années de plus à vivre, c'était, à mon avis, bien peu de chose... Mais je voulais mettre toutes les chances de mon côté, et, sans ce misérable espion, je réussissais! s'écria-t-elle en se tournant vers Aubrun dans un transport de fureur.

—Aubrun! dit le docteur Cébronne, j'admire, j'estime votre habileté, et je double la somme promise.

—Merci, docteur! votre première offre était assez généreuse, et le fait d'avoir découvert cette coquine serait une récompense suffisante.

—C'est possible! mais je ne reviendrai pas sur ma décision; vous aurez cinquante mille francs.

L'expression de la femme de charge prouvait que Cébronne frappait juste et qu'elle recevait un coup de poignard en entendant parler d'une telle récompense pour son dénonciateur.

—Continuez vos aveux, dit le juge d'instruction, et sachez bien que, tôt ou tard, vous eussiez été découverte par la négociation des valeurs. Comment connaissiez-vous les propriétés de l'aconitine?

—J'avais entendu M. le docteur donner des explications à Mlle Gertrude, parler de la grande violence du poison et dire qu'il en faudrait bien peu dans une injection pour tuer un homme. De ce moment, l'idée grandit, grandit dans ma tête, car je m'inquiétais beaucoup pour l'avenir de mon fils, et voyais le moyen d'arriver à mes fins sans me compromettre.

—Mais l'aconitine? Comment l'avez-vous eue?

—Le hasard me servit peu de temps après cette conversation du docteur Cébronne et de Mlle Deplémont. Je nettoyais, de grand matin, l'arrière-magasin de M. Darrault, quand je vis que la clef de l'armoire aux poisons avait été oubliée. En l'ouvrant, j'aperçus l'étiquette «aconitine», et j'en pris une petite quantité.

—M. Darrault affirmait que jamais la clef n'était restée à l'armoire? Savez-vous comment la chose est arrivée?

—Oui... l'aide pharmacien, qui est mort depuis, avait fait cet oubli. Ce matin-là, il arriva très inquiet avant que j'eusse quitté le magasin. Il me confia sa faute et je lui promis de n'en rien dire. M. Darrault n'a jamais rien su.

—En prenant l'aconitine, votre dessein était déjà arrêté?

—Pas encore, monsieur le juge... c'est plus tard, quand j'appris que le patron de mon fils voulait vendre son fonds... Lorsque je voyais mon pauvre enfant, il me parlait toujours de son grand désir d'acquérir ce commerce et se désolait de ne pas pouvoir. Alors, je me décidai, tout en attendant l'instant favorable. Quand je sus que Mmes Deplémont allaient partir subitement, je compris bien que c'était le moment d'agir. J'avais une troisième clef que l'on croyait perdue... Le dimanche soir, je suis descendue dans l'appartement, après mademoiselle, et me suis cachée dans la cuisine. Si on m'avait entendue, j'aurais dit que je rentrais pour mon service. Après le départ de mademoiselle, je n'ai pas attendu une minute pour aller chez M. de Chantepy...

—Mais s'il n'avait pas refusé la piqûre proposée par Mlle Deplémont, il n'en eût pas accepté une seconde; comment auriez-vous fait?

—C'était une chance à courir, elle m'a servie... Il n'employait pas la morphine tous les jours.

—Comment, après avoir refusé, a-t-il consenti à votre proposition?

—Je lui ai dit que, le voyant souffrir quand je l'avais quitté, j'étais inquiète; qu'ému par le départ de Mlle Deplémont, il ne dormirait pas sans piqûre.

—Et il a accepté comme une preuve de sollicitude l'acte qui allait le tuer... c'est épouvantable!

—C'était pour mon fils, pour mon pauvre enfant, dit-elle tout bas.

—Et le malheureux M. de Chantepy n'a pas vu que vous preniez une autre substance que de la morphine?

—J'avais fait dissoudre à l'avance le poison, dit-elle en hésitant, et le tube de morphine que j'ai pris devant lui, je l'ai glissé dans ma poche. De son lit, il ne voyait rien...

—C'est extraordinaire! dit Aubrun. Elle avait pensé à tout.

—Alors, dès le début, reprit M. de Monvoy, vous songiez à laisser accuser Mlle Deplémont, à la perdre dans vos machinations?

—C'était mon seul moyen d'arriver, monsieur le juge, et un moyen qui semblait très sûr. Et puis, pourquoi pas? Elle n'était pas mère, elle! Mon plan était bien conçu, si bien que la justice s'y est laissée prendre.

—Vous avez même pensé à mettre un reste de poison dans le tiroir de Mlle Deplémont?

—Oui... après le départ de ces dames.

—Infâme misérable! s'écria Cébronne.

Elle regarda un instant les hommes présents, qui ne dissimulaient pas leur horreur et leur dégoût.

—Infâme? dit-elle. Pourquoi, infâme? Je voulais le bonheur de mon enfant, et on n'est pas heureux, sans argent. Il n'y a que les riches, pour dire qu'on peut se passer d'argent. Si je n'avais pas été découverte, mon fils eût été heureux!

—Et vous? demanda M. de Monvoy, vous auriez été sans remords?

—Ça... c'était mon affaire, et il ne s'agissait que de mes souffrances personnelles.

—Mais vous deviez craindre d'être découverte?

—Dans le commencement... mais tout s'arrangeait si bien!

—Vous ne voyiez jamais l'échafaud au bout d'un tel chemin?

—L'échafaud? Pourquoi? Pourquoi me condamnerait-on quand des gens qui tuent sont acquittés parce que leur crime est, dit-on, un crime passionnel; j'ai lu cela souvent dans les journaux. Eh bien, moi, j'aime mon enfant, je l'aime avec passion et le voulais heureux.

—Vous l'avez voué au malheur par votre crime qui n'a aucun rapport avec ceux dont vous parlez, quelque terribles qu'ils soient. Il est affreux! et d'une lâcheté inouïe! dit M. de Monvoy. L'idée de le préméditer si longuement et de le rejeter sur une jeune fille innocente... cela dépasse toutes les bornes de l'odieux.

—Mon fils voué au malheur... et je réussissais sans cet espion! s'écria-t-elle exaspérée en cherchant à se jeter sur Aubrun.

On la maintint, et M. de Monvoy la fit emmener.

Il s'approcha de Mlle Deplémont.

—Je n'espère pas votre pardon, dit-il avec émotion, l'épreuve a été trop cruelle. Acceptez néanmoins les regrets d'un vieux magistrat qui ne se consolera jamais de l'erreur commise à votre égard.

La physionomie, le ton de M. de Monvoy exprimaient plus encore que ses paroles le sentiment profond qui l'agitait.

Gertrude lui tendit la main.

—Je pardonne! dit-elle d'une voix émue.

—Et vous, Bernard? Oubliez ces jours angoissants.

—Jamais! répondit Cébronne avec énergie. Je rends justice à la bonté que vous avez témoignée, mais jamais je n'oublierai! jamais je ne pardonnerai!

—Je le comprends! dit le magistrat avec une bonhomie résignée.

Quelques minutes plus tard, le docteur Cébronne traversait avec Gertrude et M. des Jonchères les galeries des Marchands et de la Sainte-Chapelle. Il avait tenu à suivre le même chemin que trois semaines auparavant, et ce fut au milieu d'une véritable ovation qu'ils arrivèrent dans la cour du palais de justice.

Au dehors, la nouvelle s'était répandue, et, sans qu'on sache comment, ainsi que, si fréquemment, il arrive à Paris, une multitude s'était amassée.

La foule se découvrit respectueusement en apercevant Gertrude et Cébronne.

—Les voilà! ce sont eux!

—Comme elle est pâle!

On se pressait pour les voir, on acclamait Cébronne et ils parvinrent avec peine à la voiture du docteur.

—A la maison de santé! cria-t-il au cocher.

Ils partirent au milieu d'acclamations vigoureuses et de cris de mort contre la femme qui venait d'être arrêtée.

—Gertrude, ma bien-aimée, s'écria Bernard, nous commençons l'ère heureuse.

Gertrude, entrée dans la crise de réaction, se sentait à peine la force de répondre.

—Dieu vous entende! dit-elle avec doute.

Le cœur de Cébronne se serra en devinant la pensée secrète de la jeune fille.

—L'ébranlement passera comme le reste, dit-il avec autorité; vous renaîtrez auprès de votre mère et... de votre mari, ajouta-t-il en lui baisant la main.

—Et on ne me parlera plus jamais, jamais! de ces moments épouvantables, dit-elle en frissonnant.

—Jamais! j'y veillerai!

XII

Le docteur Cébronne était transfiguré quand M. des Jonchères le revit trois jours plus tard.

—Aubrun sort d'ici, Henri; je l'ai mandé par télégramme et lui ai remis son chèque. Il vaut mieux que son métier, et je m'en souviendrai pour qu'il ne connaisse plus la misère.

—Avec la grosse somme que tu lui donnes et les copies que je lui fournirai, il vivra suffisamment bien. Et ces pauvres femmes? Parle-moi d'elles! Comment s'est passée leur première entrevue?

—Sans scène, sans crises nerveuses, Dieu merci! Elles se sont embrassées longuement, mais étant habituées à souffrir et à se dominer, il n'y a pas eu de démonstrations extérieures exagérées. Cet empire sur soi-même, cette modération dans une circonstance exceptionnelle me plaisent énormément. C'est une garantie pour leur rétablissement.

—Mais tu ne crains rien pour Mlle Deplémont? Elle ne tombera pas malade?

—Je craindrais si elle s'abandonnait elle-même... heureusement sa mère a besoin de ses soins, elle le sent et s'efforce de surmonter l'accablement amené par la réaction. Pour toutes les deux, la sécurité et la paix feront le reste. Gertrude, qui s'inquiétait, comprend maintenant qu'aucune corde n'est brisée chez elle.

—La paix et la sécurité!... elles produisent le même effet sur toi, mon cher Bernard, répliqua M. des Jonchères en regardant avec joie l'expression rassérénée de son ami. En trois jours, tu as rajeuni étonnamment. De ces angoisses, de cette aventure extraordinaire, il ne te restera que quelques cheveux blancs. Le mauvais rêve, dont je souffrais, en vérité, presque autant que vous, a disparu, Dieu soit loué!

—Oui, dit Cébronne, tu entrais dans ma douleur avec toute l'affection d'un ami... Mais ce mauvais rêve... aurait-il pris un caractère odieux si vos lois n'étaient pas si mal faites?

—Explique-toi?

—On a refusé d'accepter la caution que je proposais pour éviter à Mlle Deplémont la brutalité de sa position... et cependant mon honorabilité n'est mise en doute par personne, et, au besoin, ma parole d'honneur fait loi, tu le sais bien!

—Sans doute, mon pauvre cher, mais si on appliquait ta théorie, combien de coupables échapperaient à la justice?

—Pourquoi? On mettrait des conditions strictes à l'acceptation de la caution.

—Et tu fais entrer dans ces conditions l'honorabilité de celui qui offre caution? Mais l'homme le plus honnête, le plus sûr est souvent trompé!

—Aussi je ne dis pas de laisser un prévenu ou accusé sans surveillance; on le surveillerait de près, soit! mais, à moins qu'il n'y ait aucun doute sur la culpabilité d'un homme, la prison préventive est révoltante! Vois la contradiction flagrante dans le fait suivant d'après un principe de jurisprudence: «Tout homme est innocent, tant qu'il n'est pas reconnu coupable»; on ouvre des débats pour apporter ou discuter la preuve de la culpabilité, et on enferme l'individu avant que la question ne soit plus douteuse!

—Mon cher ami, tout ceci est complexe et ne se résout pas de cette façon simpliste. Remarque, je te prie, que les erreurs judiciaires sont rares et que la justice est inspirée, de nos jours, par un grand esprit d'humanité.

—Je le sais!... mais n'y aurait-il qu'un seul fait comme celui dont trois êtres viennent de tant souffrir, que, à mon sens et sans parti pris, ce serait suffisant pour modifier la loi sur la prison préventive.

Deux mois après, par un temps chaud de mois d'août, le docteur Cébronne et Gertrude venaient passer leur lune de miel en Bretagne.

Bernard avait envoyé ses domestiques pour préparer la maison et la mettre en état de recevoir la jeune femme.

Aucun endroit ne pouvait être mieux choisi, loin du bruit, loin des hommes, dans un cadre qui, reportant l'esprit bien loin en arrière, aidait à l'oubli et à l'apaisement.

La maison longue, assez basse, aux toits arrondis, datait du dix-huitième siècle. On lui avait conservé ses volets verts, chantés par le goût romantique d'autrefois. Un perron de quelques marches donnait accès au jardin dont les carrés réguliers, parsemés de bosquets en miniature, s'étendaient jusqu'à la Rance aux bords singulièrement escarpés et sauvages. Des statues, voilées de lichen, ajoutaient à la mélancolie du vieux jardin, que cultivait l'homme chargé de garder la propriété.

Cébronne conservait un souvenir attendri de l'habitation où s'était passée son heureuse enfance; ni lui ni son père, appelés par des carrières brillantes loin de leur pays natal, n'avaient voulu la vendre, bien qu'ils n'y fissent que de courts séjours, à très longs intervalles.

Bernard observait, sur le visage de sa femme, l'effet produit par l'aspect suranné mais, à ses yeux, très poétique de la propriété.

—C'est charmant! dit-elle avec le sourire un peu souffrant qu'elle conservait depuis ses épreuves.

—Ai-je bien fait de vous amener ici?

—Oh! oui... ce sera le repos enfin loin de Paris! loin de souvenirs affreux.

—Ils disparaîtront ici, vous verrez! Plus de regards en arrière, ma chère Gertrude! dit-il d'un ton ferme; et ne pensons qu'à nous. Nous sommes seuls, nous sommes heureux.

Ils étaient complètement seuls, en effet, Mme Deplémont ayant refusé de les accompagner pour ne pas être en tiers indiscret dans leur bonheur.

Cébronne avait bien auguré de l'atmosphère de paix et de joies dans laquelle ils vécurent plusieurs semaines, et bientôt il ne revit plus l'expression souffrante qui lui faisait mal.

Gertrude, aimante, passionnément reconnaissante, et, malgré le développement de son énergie par la lutte et le travail, restée femme jusqu'au fond de l'âme, veillait sur elle-même pour que nul reflet du passé ne vînt attrister son mari. Puis l'effort disparut, car elle s'épanouissait dans un bonheur que les anciennes douleurs rendaient plus pénétrant, plus profond, et les objets qui l'entouraient s'imprégnaient des douceurs de sa vie actuelle.

«Mon cher ami, écrivait le docteur Cébronne à M. des Jonchères, tu te rappelles cet endroit où tu m'as accompagné il y a quelques années? En vrai Parisien, tu y voyais seulement une solitude absolue, un air triste sous sa verdure et sa vétusté, sous le siècle qui a jauni les toits et patiné les murs. Moi je t'en décrivais le charme mystérieux, vu par mon cœur et mes souvenirs... Je l'aimais jadis, maintenant je l'adore dans son rajeunissement produit par l'amour heureux.

«Tu te souviens aussi d'une pensée que nous avions discutée ensemble: «Le cœur de la femme est un miroir qui reflète l'univers entier?» La comprenions-nous bien? Je ne le crois pas, et un mariage malheureux me l'avait rendue amère.

«Aujourd'hui, je ne la comprends pas, je la vis!... Le cœur honnête d'une femme intelligente renferme toutes les nuances infinies, toutes les délicatesses exquises qui sont, pour l'homme, l'essence de sa paix et de son bonheur.

«Le cœur féminin, qui comprend tout, est bien «le miroir qui reflète l'univers entier.» Ma vieille amitié te souhaite de le posséder un jour.

«Adieu et à bientôt!

«CÉBRONNE.»


PARIS.—TYP. PLON-NOURRIT ET CIE, 8, RUE CARANCIÈRE.—12647.