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Aimer quand même

Chapter 6: V
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About This Book

The narrative follows a physician who, while caring for a sick relative of a modest family, becomes attached to a young woman whose household has been reduced by misfortune. He reflects on the proprieties of proposing across social ranks, admires the woman's character revealed by hardship, and balances philanthropic motives with genuine affection. With the aid of a close friend he investigates the sisters' living and working conditions and plans a course of action, confronting social conventions, uncertain pasts, and the moral demands of benevolence and sincere attachment.

—Il faut retrouver ces femmes le plus tôt possible... N'as-tu pas parlé tout à l'heure d'un moyen pratique pour arriver jusqu'à elles?

—Oui... et il me faut quelqu'un pour agir aujourd'hui même. Moi je suis retenu impérieusement par mes malades et par le rapport que je dois envoyer ce soir au magistrat.

—J'irai moi-même, dit M. des Jonchères. Je suis libre et vais partir. Où faut-il aller?

—A Nanterre. Elle travaille pour une maison qui fabrique les gants de laine dont on se sert pour frictions. J'ignore l'adresse, mais là-bas tu te renseigneras facilement.

—Oui... J'ai un client à Nanterre. C'est un négociant, si je le rencontre, tout sera vite fait. Je pars à l'instant.

Mais il se ravisa en observant l'air fatigué de Cébronne.

—Au milieu de ces choses terribles, à quelle heure as-tu déjeuné, Bernard?

—Déjeuné! Est-ce qu'on peut penser à la vie physique quand...

—Pas déjeuné... et il est trois heures et demie! Si tu voyais ton visage, mon pauvre ami! Et dois-tu aller chez tes malades pour leur offrir le spectacle d'un médecin qui défaille? On va t'apporter ici un repas froid.

Il sonna son valet de chambre, donna ses ordres et revint s'asseoir auprès de M. Cébronne.

—Voyons, mon cher Bernard, remets-toi. L'erreur sera, sans doute, rapidement constatée. Il n'y a pas lieu probablement de tant se bouleverser. En tout cas, il faut conserver ton énergie et ton sang-froid; ces deux qualités ne t'ont jamais manqué.

—Je ne fléchirais pas s'il s'agissait de moi... Mais savoir cette femme exquise, que j'aime passionnément, accusée, elle, ne fût-ce qu'une minute! C'est épouvantable! Le plus indifférent, la connaissant, serait transporté de fureur ou d'indignation.

—Dès aujourd'hui, il peut se produire un fait qui anéantira tout soupçon. Ainsi, agissons! Découvrons-la, et nous verrons après.

—Oui, répondit Cébronne avec ardeur, agissons! Elle aura, dans cette circonstance extraordinaire, tout l'appui que je lui donnerais si j'étais son mari.

Cette idée le calma, et, cédant aux instances de son ami, il mangea rapidement.

—Ce magistrat est un brave, un excellent homme, je le sais bien, malgré mon irritation contre lui! et, cependant, il me conseillait d'abandonner lâchement Gertrude.

—Comment! quel conseil? Tu ne m'avais pas dit cela!

—Oui... M. de Monvoy, se plaçant sur le terrain de mon intérêt personnel, et de la vieille affection qu'il m'a conservée, affirmait que mon caractère «universellement respecté, ma réputation qui grandit chaque jour» (ce sont ses propres expressions) ne devaient pas «être compromis dans cette affaire». «Profitez du moyen qu'elle-même, en fuyant, vous a fourni de ne plus la revoir. Suivez mon conseil paternel, etc...» Telles sont ses affectueuses, mais absurdes paroles.

M. des Jonchères affectait, par contenance, de ranger des papiers.

«Les conseils du magistrat sont une preuve de sa conviction, pensait-il, et pour qu'il y ait conviction déjà formée, il faut des présomptions bien graves... Malheureux Bernard!»

Cébronne, reculant la petite table sur laquelle on lui avait servi son repas, se prépara à partir.

—Et toi? Tu vas tout de suite à Nanterre, n'est-ce pas, Henri?

—Oui... répondit en hésitant M. des Jonchères.

—Qu'est-ce que tu as? Ta physionomie est singulière!

—Ecoute, Bernard, et ne t'emporte pas... ne penses-tu pas que...

—Quoi donc?

—Enfin, réfléchis! Ne serait-il pas sage de suivre, au moins momentanément, le conseil de M. de Monvoy?

—Et c'est toi, homme d'honneur, homme de cœur, qui parles ainsi! s'écria Cébronne.

—Je t'aime... et alors j'hésite. Où allons-nous dans cette aventure?

—Nous allons dans le droit chemin, et moi je n'hésite pas un instant, répondit froidement Cébronne, auquel l'hésitation de l'avocat rendait sa résolution naturelle. Je ne crois pas, mais je sais, entends-tu bien, je sais que Gertrude est une femme admirable; mon amour ne reculera devant rien pour la soutenir, et dès maintenant! Je suis aussi sûr d'elle que je suis sûr de moi.

—Soit! partons! dit brusquement M. des Jonchères.

Il prit son chapeau et suivit le docteur Cébronne dans la rue.

—Tu viendras ce soir chez moi? dit Bernard.

—Oui... je m'installerai rue Vaugirard et t'attendrai.

III

L'avocat prit une automobile et se fit conduire à Nanterre.

Il eut la bonne fortune de rencontrer le négociant dont il avait parlé à son ami et d'obtenir aussitôt le renseignement désiré.

—Cette maison est boulevard du Nord, 23; suivez ma rue, vous y arriverez en deux minutes.

M. des Jonchères, s'empressant de mettre à profit l'indication, fut reçu, boulevard du Nord, par une femme encore jeune, au visage avenant et à l'accueil aimable. Cependant, quand il exposa sa requête, beaucoup de défiance perçait dans la question que Mme Cardier lui posa.

—Pourquoi, monsieur, désirez-vous connaître l'adresse de Mlle Deplémont?

—Je suis avocat, répondit-il en tendant sa carte, et, pour une affaire très sérieuse, il est nécessaire que je voie Mlle Deplémont, ou plutôt sa mère.

Mme Cardier connaissait la réputation comme avocat de M. des Jonchères; elle se rassura, et un léger sourire passa sur son visage.

«Il est amoureux», pensa-t-elle, sans réfléchir que, dans ce cas, il n'eût pas demandé une adresse qu'il devait connaître.

—Ces dames demeurent rue Vavin, 6. Mlle Deplémont est venue ici ce matin.

—Ce matin? répéta l'avocat en dissimulant son vif étonnement.

—Oui... elle me rapportait son ouvrage, et venait en chercher pour quinze jours. Elle et sa mère sont des femmes bien distinguées, monsieur! C'est triste de les voir dans le malheur. Mlle Gertrude est si bonne, si courageuse! elle sera un trésor pour l'homme qui l'épousera.

Tout en souriant intérieurement des idées matrimoniales de Mme Cardier, M. des Jonchères constatait, non sans surprise, qu'elle ignorait le départ de Mmes Deplémont.

—Je connais l'adresse de la rue Vavin, dit-il; mais ces dames sont parties aujourd'hui pour un court voyage; elles ont omis de laisser leur adresse au concierge, et il est urgent qu'elles reçoivent les nouvelles qui les intéressent.

—Je ne puis rien vous dire, monsieur, répliqua Mme Cardier dont la défiance s'éveilla de nouveau. Leur voyage ne me regarde pas; si elles sont parties pour deux ou trois jours, elles n'avaient pas besoin de laisser d'adresse. Certainement leur absence sera courte, puisque Mlle Deplémont ne m'a parlé de rien et a emporté beaucoup d'ouvrage. On ne travaille pas en voyage.

—Evidemment! mais je désirais leur envoyer une dépêche aujourd'hui même, c'est pourquoi, sachant que vous les faisiez travailler, je me suis permis de vous questionner.

—Je regrette, monsieur, de ne pas mieux vous renseigner, répondit assez froidement Mme Cardier.

M. des Jonchères revint à Paris très ennuyé de son insuccès.

«Pour moi, pensait-il, elles ne font aucun voyage et sont cachées à Paris. Il s'agit de les découvrir, mais la police y parviendra avant nous; à notre époque, comment se cacher longtemps? Dans quelle affaire est engagé mon pauvre Bernard! Amoureux comme un fou, il n'en fera qu'à sa tête. Qu'est-ce que cette jeune fille? Est-elle coupable comme c'est à craindre? Ou est-ce une malade qui a su tromper un homme expérimenté? Le fait ne serait pas nouveau, il se voit souvent, et, dans l'histoire, nous en avons des exemples éclatants...»

Sept heures sonnaient quand il arriva rue Vaugirard, mais le docteur Cébronne n'étant pas rentré, il alla dîner chez Foyot, puis revint s'installer dans la bibliothèque de son ami.

C'était une grande pièce arrangée avec un sens artistique très remarquable. Rempli d'objets d'art, de livres curieux, elle révélait les goûts qui, dans la famille de Bernard, se transmettaient de génération en génération. Son aïeul avait été lui-même un peintre de grand talent.

Cébronne, dans ses rares moments de loisir, venait se reposer au milieu d'une atmosphère intellectuelle qui le transportait loin de ses travaux trop positifs et trop absorbants. Il affectionnait plus particulièrement sa bibliothèque, depuis qu'en imagination, il y voyait rayonner la beauté de Gertrude.

En l'attendant, M. des Jonchères essaya de lire, mais les mots prenaient des apparences fantastiques et le sens des phrases se rapportait toujours à ses préoccupations.

«Quelle lamentable affaire!» dit-il avec impatience.

Le docteur Cébronne, qui avait été obligé de remettre au soir plusieurs visites, rentra à neuf heures passées.

—Eh bien, Henri?

—Eh bien, rien! J'ai découvert facilement la maison, mais la personne, à qui j'ai parlé, m'a renvoyé rue Vavin. Elle ne connaissait pas le départ sur lequel je ne me suis pas étendu. Mais, circonstance surprenante, Mlle Deplémont est allée, ce matin même, chercher de l'ouvrage.

—Ce matin!... s'écria Bernard.

—Ce matin... Elles ont quitté leur maison, m'as-tu dit, à six heures?

—Oui...

—A présent, je comprends leur dessein. Elles ont emporté du travail pour quinze jours, afin de n'avoir pas à sortir, et se terrent dans un quartier quelconque où elles n'ont aucune chance de te rencontrer.

—Tu ne crois pas au voyage?

—Non...

—Pourquoi?

—Parce qu'il est inutile... parce que Mme Deplémont est là. Elles donneront, par lettre, congé de leur appartement, à moins qu'elles n'aient chargé un tiers d'agir pour elles.

—Oui... M. de Chantepy.

L'avocat ne répondit pas et détourna son regard qui eût peut-être trahi sa secrète pensée.

—Comment la découvrir avant l'intervention brutale de la police? s'écria Cébronne.

—Elle t'écrira, crois-tu?

—Oui, elle m'écrira... elle ne peut pas ne pas m'écrire. Mais elle ne donnera pas son adresse.

—Est-elle catholique? A-t-elle des habitudes pieuses?

—Oui, répondit Bernard étonné d'une question qui lui semblait bien intempestive, elle va tous les jours à la messe de six heures. Si elle est catholique! Convaincue et même ardente. Rien n'était charmant comme ses discussions avec moi quand nous abordions certains sujets.

—Tu m'as dit que le malheureux Chantepy te parlait d'elle fréquemment?

—Chaque fois que j'allais le voir, et, depuis quelques mois, il m'appelait souvent. Il l'aimait sincèrement; d'après un mot, j'ai lieu de croire qu'elle sera son héritière.

—Ah!... pourvu qu'il n'ait pas fait de testament en sa faveur!...

—Tu considères que ce serait une charge contre elle!... tu la soupçonnes! alors que nulle charge n'existe parce que le soupçon ne peut pas l'effleurer!

—Pour toi, oui! mais pour ceux qui n'ont aucun intérêt à la défendre, pour la justice?

Cébronne s'irritait, mais M. des Jonchères voulait le préparer sans faiblesse à un avenir cruel.

—Bernard, écoute-moi de sang-froid. Cette jeune fille appartient peut-être à la catégorie de certaines malades que tu connais aussi bien et même mieux que moi. Tu sais combien elles sont habiles et dissimulatrices.

—Pas plus malade que coupable, répondit avec fermeté Cébronne. Tu t'égares, mon pauvre ami.

Il passa dans la salle à manger pour dîner, mais presque aussitôt il repoussa son assiette et revint avec M. des Jonchères dans la bibliothèque.

—Tu as tort de ne pas mieux te soigner, Bernard. Quelles que soient les conséquences de cette singulière affaire, tu as et tu auras besoin de tes forces.

—Je suis nourri par l'angoisse et l'inquiétude, répondit distraitement Cébronne. Mon rapport est envoyé à M. de Monvoy.

—Déjà!

—En te quittant tantôt, je suis rentré chez moi pour rédiger ce rapport. C'était horrible! connaissant les soupçons qui pèsent sur la femme que j'aime... Chaque mot peut être un appui pour l'accusation.

Il marchait, agité, dans la vaste pièce.

—Je ne veux plus être questionné sur cette mort... J'ai rempli mon devoir, je ne répondrai plus rien... c'est horrible, horrible!

—Tu es libre d'agir comme il te plaira, mon cher Bernard.

—Je n'en sais rien... mais je ferai comme si j'étais libre, en effet, répondit-il brièvement.

Et sa pensée s'en alla vers Gertrude seule, accusée et innocente. Dans son cœur plein de pitié et d'amour généreux, il n'y avait aucun mouvement égoïste. Il ne songeait qu'à la défendre, la protéger et les soupçons de son ami, loin de l'ébranler, stimulaient ses sentiments.

—Mais pourquoi ta question sur ses idées religieuses? demanda-t-il en s'arrêtant tout à coup devant M. des Jonchères.

—Nous avons probablement là un moyen rapide de les retrouver.

—Comment cela?

—C'est bien simple... si Mlle Deplémont t'écrit, elle oubliera qu'il est imprudent de porter sa lettre à une poste du quartier, car je ne crois pas que ces pauvres femmes soient bien habiles. Rien de plus aisé alors que de surveiller l'église ou la chapelle la plus voisine.

—Excellente idée, Henri... mais hélas! je n'ai pas encore la lettre. Et vois ton inconséquence! tu admets qu'une femme soit, en même temps, criminelle et pieuse!

—C'est admissible... j'ai rencontré le cas.

—Tu as rencontré de la superstition, ou une vague sensibilité religieuse très féminine et très inapte à bien conduire la volonté. Mais chez Mlle Deplémont la foi éclairée, basée sur un fonds d'instruction solide, se manifeste non par des sensations, mais par l'effort sur elle-même, le courage et l'abnégation. Les deux cas n'ont aucun rapport. J'ai observé de près Gertrude sur ce point spécial; elle m'a souvent vivement intéressée, et m'a même suggéré des réflexions qui, avant que je la connusse, ne s'étaient pas présentées à ma pensée.

Cette réponse frappa l'avocat sous bien des rapports; il s'en souvint plus tard lorsqu'il vit évoluer l'esprit de son ami. Elle lui était, en attendant, une preuve nouvelle d'un attachement évidemment irréductible.

Le jeudi, M. de Monvoy envoya un mot au docteur Cébronne pour le prier de venir le voir à cinq heures.

Bernard entra dans le cabinet, étreint par une angoisse qu'il sut dissimuler.

—C'est à titre amical et non officiel que je vous ai appelé, mon cher Cébronne, lui dit M. de Monvoy. L'enquête, que je pousse vivement, a marché depuis trois jours; j'ai bien des choses à vous dire; malheureusement, elles sont d'un ordre très pénible.

—Vous connaissez mon opinion, répondit froidement Bernard, elle ne variera pas. Si la justice persiste dans sa première voie, elle s'égarera d'une façon monstrueuse.

Beaucoup de compassion se lisait dans l'expression de M. de Monvoy et le docteur s'en irrita.

—Je doute, reprit le juge d'instruction, que vous conserviez votre opinion en face de l'évidence. Vous n'avez reçu aucune lettre? Vous n'avez rien découvert sur la nouvelle adresse de Mme Deplémont?

—Non... et vous?

—Non plus... mais nous arriverons vite. Vous ne savez pas encore leur histoire?

—Non... elles ne m'ont pas dissimulé, je vous l'ai dit, qu'une honte pesait sur elles. Quant à leur honorabilité personnelle, elle est inattaquable.

Il s'était promis de rester calme, mais sa voix le trahissait malgré lui.

—M. Deplémont, reprit le magistrat, a fait des faux et des détournements comme administrateur d'une Compagnie. Condamné à cinq ans de prison, il est arrivé ces jours derniers à Paris après avoir purgé sa peine. Sa femme lui envoyait fréquemment un peu d'argent.

—Elles en gagnaient, dit Cébronne d'un ton bref.

—Oui, mais leur situation était précaire, et le retour de M. Deplémont la complique encore. Il est malade et a dû se réfugier auprès de sa femme et de sa fille, car, sans laisser d'adresse, il a quitté subitement le petit hôtel où il était descendu.

—Vous saviez où il s'était logé?

—Oui, je l'ai su tout de suite par la préfecture de police, et j'espérais ainsi parvenir à mon but. Il faut chercher autrement... Le testament de la victime est connu; M. de Chantepy donne tout à Mlle Deplémont.

Le magistrat se tut un instant, attendant vainement une observation de Cébronne.

—Continuez, je vous prie, dit celui-ci; mais avant, pourquoi Mlle Deplémont est-elle soupçonnée, et non sa mère?

—Chaque soir, cette jeune fille allait faire la lecture à son cousin; quelquefois sa mère l'accompagnait, mais rarement depuis sa maladie. C'est Mlle Deplémont qui préparait souvent la piqûre dont M. de Chantepy avait besoin.

—C'est moi qui lui ai appris, dit avec calme Cébronne. Après?

—Après? Un reste d'aconitine était caché dans la commode de Mlle Deplémont. Le papier, trouvé par vous sur la cheminée de M. de Chantepy, s'adapte à la déchirure du papier découvert dans le tiroir et contenant le reste d'aconitine dont je viens de parler.

Une pâleur de cendre se répandait sur les traits de M. Cébronne.

—Sait-on si Mlle Deplémont est allée dimanche soir chez M. de Chantepy? demanda-t-il d'un ton encore ferme.

—Oui... on le sait.

Ecrasé par ces réponses successives, Cébronne sentait tourbillonner ses idées.

—Une seule observation fera crouler cet échafaudage, dit-il avec effort. Elles se cachent... Comment, se cachant, pourraient-elles hériter? C'est un non-sens.

—Ces non-sens ne sont pas rares dans l'histoire des crimes... Elles ont entassé maladresses sur maladresses, les malheureuses! Enfin votre objection ne tient pas devant la nécessité où elles étaient d'avoir de l'argent. Elles en ont pris, voilà tout!

—Vous dites «elles», vous soupçonnez donc également la mère?

—Peu... c'est une manière de dire. Pardonnez-moi de parler aussi crûment, mais, pour moi, Mlle Deplémont a évidemment tout conduit. Un secrétaire était ouvert dans lequel M. de Chantepy mettait ses valeurs; valeurs au porteur, remarquez bien. De plus, pour une raison inconnue, il avait réalisé une somme de dix mille francs que le Crédit Lyonnais lui envoya, le samedi, à trois heures.

—Alors, il eût fallu que Mlle Deplémont fût au courant des affaires d'argent de M. de Chantepy?

—Pourquoi pas?... C'est très supposable.

Cébronne ne pouvait nier ni les faits, ni leur enchaînement, mais quel que fût le poids qui l'écrasait intérieurement, il conservait une contenance ferme.

—Vous affirmez, dit-il, que M. Deplémont, rentré à Paris, a vu sa femme?

—Oui, j'en suis sûr.

—Est-ce samedi?

—Samedi matin, en effet; d'après le concierge, un homme, ayant l'air très malade, est monté chez ces dames.

—Ah!... je comprends maintenant!

M. de Monvoy se trompa sur le sens de cette exclamation, et, malgré sa sympathie pour la douleur de Cébronne, il éprouvait un vague soulagement à le sentir ébranlé.

—Mon opinion s'est vite formée, dit-il, parce que, dès l'abord, les faits semblaient probants. A présent, voyez-vous que mon conseil était bon?

—Je ne vois rien, parce que je ne pense pas et ne penserai jamais comme vous! Jamais je ne serai égaré par les apparences quand il s'agira d'une femme comme Mlle Deplémont! Si on vous affirmait, avec semblant de preuves, que je suis un assassin, que diriez-vous?

—Je hausserais les épaules...

—C'est précisément mon geste sur l'accusation portée contre ma fiancée. Ma fiancée! vous entendez bien?

—Trop bien! répondit le magistrat. Puissiez-vous avoir raison, Bernard! mais, pour vous-même, je crois mieux faire en ne vous cachant rien. Je vous sais homme à regarder le malheur en face.

—Assurément! dit Cébronne d'une voix irritée.

—Expliquez-moi votre phrase de tout à l'heure: «Je comprends maintenant!»

—Samedi soir, j'ai remarqué l'air souffrant de Mme Deplémont qui sort seulement de convalescence, et j'ai su qu'elle avait éprouvé une vive émotion; or, vous me dites que son mari était venu le jour même?

—Oui... elle devait d'ailleurs être informée de sa visite. Elle et sa fille lui écrivaient régulièrement en lui envoyant de petites sommes économisées sur leur travail. J'ajoute que Mme Deplémont, dans le désastre amené par les turpitudes de son mari, n'a pas retiré un centime de sa fortune personnelle. Le dossier du procès de M. Deplémont est entre mes mains depuis ce matin, et l'attitude de Mme Deplémont, dans cette épreuve, a été absolument correcte.

—Comment ose-t-on les soupçonner? s'écria Cébronne. Leurs efforts si honorables pour vivre et pour soulager ce misérable, ne sont-ils pas des garanties suffisantes?

—Mon cher docteur, ces femmes luttaient pour gagner le pain quotidien et, après de longues habitudes de bien-être, on se fatigue vite d'une pareille lutte!...

—Nous sommes en plein dans l'absurde! s'écria Bernard. M. de Chantepy, dans cette phase nouvelle, leur serait venu en aide.

—En êtes-vous certain? On le croyait dans une grande aisance, il avait à peine sept mille francs de rente. Enfin c'était un original, vous le savez bien.

—Oui... je sais, dit impatiemment Cébronne; mais il avait assez de générosité dans le caractère pour faire un sacrifice.

—Soit!... Croyez-vous qu'on puisse soupçonner quelqu'un de la maison? La femme de charge, par exemple?

—Sophie Brion!... mais non! C'est la meilleure et la plus sûre des femmes de confiance; elle servait son maître depuis bien des années.

—Comment expliquer l'aconitine chez Mlle Deplémont? Comment expliquer la présence de cette jeune fille chez son parent, à l'heure même du crime?

—L'heure du crime?... Elle ne peut être précisée à une demi-heure près... J'ai parlé par hypothèse.

—Hypothèse confirmée par le médecin légiste... Quand nous aurons questionné Mlle Deplémont, peut-être verrons-nous une autre piste; jusque-là...

—Jusque-là, j'affirme que vous faites fausse route! L'affirmation d'un homme qui connaît si bien Mlle Deplémont devrait compter pour beaucoup, surtout quand cet homme est habitué à observer et à juger... Vous avez du cœur, et vous vous repentirez d'accuser, de traquer une femme innocente... une jeune fille!

—Bernard, mon cher enfant, dit M. de Monvoy avec une vive émotion, croyez que ma tâche est bien pénible... Je pourrais la passer à un autre, j'y ai pensé, et c'est à cause de vous que je la garde. A un moment donné, vous trouverez bon que le magistrat soit un ami...

Cébronne ne pouvait être insensible à des paroles aussi bonnes et affectueuses, mais il était en proie à des sentiments trop violents pour exprimer sa gratitude.

M. de Monvoy le comprit et ne fut pas offensé de son silence.

—Convenez vous-même, reprit-il, que la justice ne soupçonne pas légèrement, mais soupçonne sur des présomptions fort graves qui sont presque des preuves matérielles.

Pendant l'entretien, M. de Monvoy avait évité ce dernier mot, il le prononça alors à dessein, tant il avait à cœur de combattre, jusque dans ses derniers retranchements, la décision du docteur Cébronne.

Preuves matérielles... le mot atterra Bernard, mais il n'en laissa rien voir et répondit simplement:

—Présomptions ou preuves sont des leurres, vous le saurez un jour.

En quittant le juge d'instruction, il avait encore à faire quelques visites, et, dans le désarroi de son esprit, il eut la tentation de se dérober à sa tâche; mais, se ressaisissant presque aussitôt, il examina ses malades avec autant de soin et aussi longuement que si son cœur n'avait pas été torturé.

On lui demanda plusieurs fois s'il n'était pas souffrant; il répondit:

—J'ai sur les bras une affaire préoccupante; il est possible que, dans deux ou trois jours, je sois obligé de m'absenter et de me faire remplacer auprès de mes malades; je m'en excuse à l'avance.

Une dame lui parla de la mort de M. de Chantepy.

—C'est vous qui avez été appelé, docteur? C'est affreux vraiment! personne n'est en sûreté. Savez-vous si on est sur la trace des assassins?

—J'ai fait mon rapport, répondit-il brièvement; mon rôle est terminé.

Mais cette question l'avait bouleversé. Déjà, il le savait, un journal parlait mystérieusement d'une femme, jeune et belle, qui devait être la coupable. Quel bruit, lorsque, Gertrude arrêtée, il se placerait auprès d'elle en disant: «C'est ma fiancée, il est impossible qu'elle soit coupable, je le jure!» Après avoir renvoyé sa voiture, il dîna hâtivement dans un restaurant et se dirigea à pied vers la rue Solférino. L'éclat auquel il pensait ne l'inquiétait pas; cependant, les journaux du monde entier parleraient de ce procès, qui deviendrait sensationnel, à cause de son amour pour l'accusée.

«Le monde entier!... c'est bien peu de chose», se dit-il avec lassitude.

Et, habitué à tirer des déductions de ses pensées, il songeait:

«La douleur extrême d'une situation extraordinaire m'amène à penser que le monde est bien petit, et, en considérant le rien de ce monde, mes facultés tombent dans le vide. Cependant, elles ne sont pas créées pour le vide... Chère et croyante Gertrude! je connais sa réponse si je lui parlais de mon impression.»

Il raconta d'un trait à son ami sa terrible conversation avec le magistrat.

M. des Jonchères l'interrompait de temps en temps pour poser une question, préciser un fait, et quand M. Cébronne cessa de parler, l'avocat fut frappé d'un mutisme trop significatif pour Bernard.

—N'exprime pas ta pensée... elle est atroce! s'écria-t-il. Oh! ma chère Gertrude!

La tête dans ses mains, il pleura comme un homme sait pleurer quand il est vaincu par la douleur.

Consterné, son ami marchait avec agitation, sans oser parler.

—Bernard... mon pauvre Bernard! dit-il enfin en lui touchant l'épaule; je t'en prie!...

Cébronne se redressa vivement.

—Pardonne cette faiblesse et prépare-toi à me rendre service, dit-il résolument.

—Quel service?

—D'abord, c'est toi qui la défendras si elle est arrêtée; j'ai une confiance absolue dans ton jugement et ton talent.

—Soit! je la défendrai, non avec mon talent, mais avec mon cœur, puisque tu l'aimes!

—Merci, Henri!... je sais que je peux toujours compter sur toi. Maintenant, je t'en prie, va dès ce soir chez M. de Monvoy. Dis-lui que tu seras l'avocat, fais-le parler; tu sauras questionner, alors que moi je suis trop ému, surtout trop irrité pour penser...

—Mais cette jeune fille n'est pas arrêtée! répliqua M. des Jonchères. Me poser comme son avocat est prématuré, et ce sera le premier mot de M. de Monvoy.

—Est-ce que, dans un cas pareil, la famille n'a pas le droit de choisir un avocat pour la défense?

—Si, certainement!

—Eh bien, je représente le seul protecteur de Mlle Deplémont. Je suis implicitement son mari, j'agis en conséquence et je prends un conseiller pour elle. Si c'est contre l'usage, la correction, qu'importe! Comme avocat, te donnera-t-on les pièces qui concernent l'enquête?

—Un peu plus tard... quand je serai officiellement et non officieusement l'avocat de la défense.

—Tu crois que M. de Monvoy ne répondra pas dès ce soir à tes questions?

—Si! il me répondra... C'est, du reste, au juge d'instruction à apprécier s'il doit ou non parler dans telle ou telle circonstance, et il agit avec toi d'une façon très particulière.

—Alors, pars, Henri.

Après un peu d'hésitation, l'avocat dit à voix basse:

—Ainsi, tu ne changes pas d'avis?

—Je ne suis ni un cuistre, ni un lâche...

M. des Jonchères partit, sans essayer de discuter, et fut accueilli cordialement par M. de Monvoy.

—Ah! mon cher Jonchères, charmé de vous voir! Quoi de nouveau?

—Je suis envoyé par le docteur Cébronne.

L'expression du magistrat changea aussitôt.

—Il vous a tout raconté?

—Tout... il me prend, dès aujourd'hui, comme avocat de cette pauvre fille... si on l'arrête.

—Si on l'arrête?... Doute-t-il encore?

—Il ne doute pas, non! il est sûr d'aimer une femme admirable, idéale!

—C'est désolant!... je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, en réfléchissant aux conséquences de cette obstination. J'ai beaucoup aimé le père de Cébronne, et si, lui, je l'ai peu vu depuis quelques années, je lui conserve néanmoins une amitié sincère, et c'est avec le plus vif intérêt que j'ai suivi les succès de sa brillante carrière. Je voudrais, avant tout, que son nom ne parût pas dans cette triste affaire.

—Quoi! votre opinion est-elle donc déjà et sérieusement formée?

—Du moins, les charges sont accablantes.

—Est-ce que personne, dans la maison, en dehors de Mlle Deplémont, ne peut être soupçonné?

—Chacun, elle exceptée, était chez soi le soir du crime. Tous les locataires ont été minutieusement interrogés; ils n'ont rien vu, rien entendu. Seule, Sophie Brion, la femme de charge qui habite une chambre voisine du petit appartement occupé par Mmes Deplémont, a ouvert sa porte au moment où la jeune fille descendait chez M. de Chantepy. Mlle Deplémont lui a dit: «Je compte sur vous, demain matin, avant six heures; vous mettrez les chambres en ordre, après notre départ. Ma mère dort, et je vais dire adieu une fois encore à notre parent.» Donc, Mlle Deplémont est allée seule, lundi soir, chez M. de Chantepy.

—Mais, cette Sophie Brion... est-on sûr d'elle? N'avait-elle pas, également, une clé qui lui permettait d'entrer pour son service, et comme elle l'entendait, chez M. de Chantepy?

—Elle est très estimée et a la confiance de toute la maison. C'est la veuve d'un employé de commerce, qui lui a laissé un petit avoir, qu'elle a presque entièrement sacrifié pour élever son fils et lui donner une bonne instruction. Malgré l'estime dont elle est entourée, j'ai dirigé mes investigations de ce côté, et rien ne peut la faire soupçonner. Quant à la clé, qui lui permettait d'entrer chez M. de Chantepy, elle était restée hier soir chez le concierge, qui, à huit heures, le matin, devait remplacer la femme de charge chez le vieillard.

—Pourquoi?

—Parce que, de bonne heure, elle allait voir son fils, assez souffrant. Elle est rentrée à neuf heures. C'est donc le concierge qui devait servir à M. de Chantepy son petit déjeuner.

—Et ce concierge?

—Un brave homme, qui a causé dans la loge, avec sa femme et deux amis, jusqu'à une heure avancée de la soirée.

—Mais, il a pu entrer quelqu'un... les concierges ont bien des distractions. D'après Cébronne, M. de Chantepy n'avait ni verrou, ni chaîne de sûreté à la porte de l'escalier de service.

—Non... il s'était borné à une serrure, plus forte et plus compliquée que les serrures ordinaires; il avait des manies singulières, comme vous savez. Personne, le soir, n'est entré dans la maison, car la porte de la rue est fermée à neuf heures.

—Dans la journée, on a pu se glisser et se cacher...

—Jusqu'ici, aucun indice ne le fait présumer; et puis, ce personnage supposé connaissait donc intimement M. de Chantepy, pour être au courant de ses habitudes?

—Tant de choses invraisemblables sont vraies! dit M. des Jonchères, d'un ton découragé.

Bien qu'il ne fût pas intéressé personnellement dans l'affaire, il éprouvait l'écrasement d'une conviction terrible.

—Décidez votre ami à ne pas paraître comme fiancé, reprit le magistrat, suppliez-le! Mettons les choses au mieux: l'innocence de la jeune fille est prouvée, bien! reste le père... Son procès a eu lieu au fond de la province, il n'est pas connu, mais, dans les circonstances actuelles, la honte s'étalera au grand jour.

—Bernard est amoureux fou; de plus, l'honneur, chez lui, est chevaleresque, et il est homme, quand il aime, à ne reculer devant aucun dévouement. Le père ne l'arrêtera pas.

—Bien, bien! j'admets... d'autant que ce malheureux est très malade et n'a peut-être pas trois mois à vivre. Mais, hélas! vous voyez vous-même l'enchaînement des faits; jamais cause, au premier abord, n'a été plus lumineuse.

—Cébronne est trop affirmatif et connaît trop bien cette jeune fille pour que je la croie coupable, répliqua M. des Jonchères, qui entrait dans son rôle de défenseur. N'avez-vous aucun indice sur la nouvelle demeure de Mme Deplémont?

—Non... il est plus malaisé de découvrir deux femmes d'apparence honnête que des rôdeurs de barrière.

L'avocat revint très malheureux chez lui. Il n'omit aucun mot de sa conversation avec M. de Monvoy et supplia Cébronne de renoncer à sa fatale idée.

—Et toi, dit sèchement Bernard. Tu abandonnerais la femme que tu aimes, que tu sais innocente?

—Innocente... c'est la question douteuse, et pour mon affection, il s'agit de toi! Attends, du moins! ne te mets pas en avant. Moi, son avocat, je ferai tout au monde pour la sauver.

Il développa ses idées pendant que la physionomie de M. de Cébronne, ordinairement calme et ferme, exprimait peu à peu une si violente colère que M. des Jonchères s'arrêta court...

—Tais-toi! ou je ne sais...

Sans achever, Bernard quitta subitement son ami désolé, et revint chez lui à grands pas, coudoyant, sans les voir, les rares passants, et se demandant s'il n'allait pas devenir fou de chagrin.

IV

Il était onze heures environ quand il entra dans son cabinet. Plusieurs lettres, arrivées par le courrier du soir, étaient posées sur son bureau. Il les examina d'une main fiévreuse et jeta une exclamation: il venait de reconnaître l'écriture de Gertrude qui, plusieurs fois, lui avait écrit pendant la maladie de Mme Deplémont.

«Enfin, enfin!...»

Il déchira l'enveloppe sans penser au timbre de la poste. La lettre n'était pas longue; il la lisait debout, et ses traits, altérés par tant d'émotions violentes, s'adoucissaient, se détendaient.

«Nous nous sommes retirées loin de vous, lui disait Gertrude, parce que nous ne voulons pas vous entraîner dans notre malheur. Il faut nous oublier; jamais nous ne reviendrons sur notre décision. Une femme doit s'effacer pour sauver du désastre l'homme qu'elle aime.

«Des choses que vous ne savez pas, des choses affreuses nous séparent pour toujours. Si vous les apprenez (et je sais que vous les apprendrez quand vous voudrez, mais ce n'est pas nous qui devons vous les révéler), si vous les apprenez, dis-je, vous comprendrez, avec votre sentiment élevé de l'honneur, pourquoi nous fuyons les hommes, pourquoi nous fuyons le bonheur!...

«Il faut se soumettre à la volonté de Dieu qui permet, sans doute, que ma vie ne soit éclairée par aucune joie.

«Du moins, vous vous consolerez, c'est mon vœu le plus cher, et si, un jour, je vous sais heureux, un rayon de votre propre bonheur viendra jusqu'à moi. La pensée d'avoir été aimée de vous sera éternellement la douceur de mon cœur endolori.

«Adieu, donc! oubliez-moi. Je vous en supplie, ne me cherchez pas; une nouvelle circonstance nous oblige plus que jamais à vivre seules et cachées. Que tout soit fini! et soyez béni pour l'affection que vous m'avez offerte.

«Gertrude D.»


Bernard s'assit et médita chaque mot de cette lettre; il la relut vingt fois avec attendrissement; elle le calmait; malgré les passages qui eussent paru significatifs à bien des gens, elle dissipait le doute épouvantable que son ami avait presque glissé dans son esprit et qui avait été, au fond, la cause de son emportement. Il revoyait le visage de la jeune fille, ses yeux bleu foncé, si intelligents et si pleins de douleur quand elle ne se savait pas observée.

Tout à coup il se rappela le timbre de la poste; dans sa précipitation, il l'avait déchiré; mais, en rejoignant les deux parties, il déchiffra le nom de la rue du Temple, imparfaitement marqué.

«Elles sont dans le Marais, se dit-il; quelle est l'église la plus rapprochée de la rue du Temple?»

Il passa dans sa bibliothèque pour étudier un plan de Paris et, découvrant l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, résolut d'y aller le matin même, car une heure venait de sonner.

Il appela son valet de chambre, qui se leva à la hâte.

—Monsieur est malade? dit-il, en entrant un peu effaré dans la bibliothèque.

—Non... mais il faut que je sorte demain matin... ou plutôt ce matin, à cinq heures et demie. Prévenez le cocher.

—Mais, monsieur, Pierre dort depuis longtemps. Je le préviendrai à cinq heures, il aura le temps...

—Non, non, réveillez-le pour le prévenir il pourrait être en retard; et, surtout, recommandez-lui d'être exact.

Cébronne expédia sa correspondance, régla sa journée du lendemain et passa le reste de la nuit étendu sur un canapé.

Quand il sortit de son demi-sommeil, le jour paraissait; un jour pur et limpide qu'il trouva livide, et, en regardant autour de lui, il s'étonnait d'avoir attaché quelque importance à la possession d'œuvres belles et charmantes qui, dans la détresse de son cœur, étaient sans voix pour l'encourager ou le consoler.

«Et lorsque je la verrai, se disait-il, comment lui apprendre cette énormité?»

Il monta en voiture avec le pressentiment de réussir dans ses recherches.

Sauf la place des Vosges, il ne se rappelait rien du Marais, où il n'avait aucun client et n'allait jamais. Malgré ses sombres préoccupations, il remarquait l'aspect curieux d'un quartier que le vandalisme contemporain n'a pas encore entièrement ravagé. Son cocher, s'étant trompé de rue, s'arrêta pour se renseigner près d'un concierge qui venait d'ouvrir les deux battants d'une immense porte. Au fond et à droite de la cour, un hôtel, dont le grand air frappa Cébronne, était habité par des fabricants de bronzes. Une plaque, à l'entrée de l'escalier principal, indiquait à quel abaissement les revirements du goût et de la mode avaient réduit l'hôtel austère du grand Lamoignon.

Cébronne se demandait si, il y a deux cent quarante ans, un homme passant dans ces mêmes rues, entrant peut-être chez le premier président au Parlement, avait eu à protéger, à défendre une femme adorée accusée d'un assassinat...

Absorbé, il ne vit pas que son cocher prenait la rue des Francs-Bourgeois, et il sortit brusquement de sa douloureuse rêverie lorsque la voiture s'arrêta devant l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

Cette église, ancienne chapelle du couvent des Guillemites, n'a qu'une nef sans chapelles latérales. La messe de six heures se disait donc au grand autel, devant un public d'une trentaine de personnes. Il demeura dans l'église jusqu'à sept heures et demie, mais ne vit aucune femme qui, de près ou de loin, ressemblât à Mlle Deplémont.

Il alla dans la sacristie, pour parler au bedeau.

—Y a-t-il, tout proche d'ici, des chapelles où l'on entend la messe tous les jours?

—Non, monsieur... je n'en connais pas.

—Je cherche une dame et sa fille qui habitent dans ce quartier, et j'ai perdu leur adresse. Je croyais voir l'une d'elles à la messe de six heures.

«Connu!» pensait le bedeau.

—Comment sont-elles, ces dames?

—La jeune fille, qui assiste ordinairement à une messe matinale, est grande, avec les cheveux très noirs, un teint mat et des yeux bleu foncé; peut-être vous a-t-elle questionné sur les habitudes de cette paroisse, car elle y est très nouvellement arrivée.

—Je ne me rappelle pas, monsieur.

—Et vous êtes certain qu'il n'y a pas de chapelle dans un voisinage immédiat?

—Certain! répondit le bedeau, du ton désagréable trop souvent particulier à ce genre d'individus.

M. Cébronne, dont l'attente ne pouvait se prolonger, descendit l'église pour se retirer, mais voyant un jeune abbé auprès d'un confessionnal, il l'accosta et lui expliqua le motif de sa présence à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

—Pour une raison capitale, il faut que je retrouve les personnes que je viens de vous décrire et dont je suis obligé de vous taire le nom. Depuis trois jours, n'avez-vous vu aucune femme leur ressemblant? Aux messes matinales, il y a si peu d'assistants, qu'il est facile de remarquer une nouvelle venue, surtout si elle contraste avec le reste de l'assistance?

—Mon Dieu, monsieur, non... je n'ai remarqué personne. Vous me paraissez avoir entrepris une tâche bien difficile.

—J'arriverai... il le faut!

L'abbé, remarquable par ses joues roses et son regard d'enfant, laissa percer quelque inquiétude et s'efforça de prendre une attitude sévère, bien que la physionomie de Bernard lui plût infiniment.

—Je suis le docteur Cébronne, monsieur l'abbé, si vous connaissez mon nom, j'espère qu'il vous inspirera de la confiance.

L'air soucieux du jeune prêtre disparut aussitôt.

—Qui ne connaît le nom brillant et surtout si honorable du docteur Cébronne, répondit-il aimablement. Que puis-je faire pour vous, docteur?

—Mon Dieu, je ne sais! dit Bernard avec angoisse. Si vous aviez remarqué les personnes dont je parle, vous me le diriez.

—Elles ont l'habitude quotidienne de la messe? Et vous êtes sûr qu'elles sont dans ce quartier?

—Oui, monsieur l'abbé, très sûr!

—Reviendrez-vous demain matin, docteur?

—Oui, certainement!

—Si j'ai eu lieu de faire des remarques utiles à vos recherches, je vous les soumettrai. Je suis toujours le matin auprès de ce confessionnal.

—Merci, monsieur l'abbé! Aujourd'hui, je n'entre pas dans de plus amples explications, mais ces explications... tous les journaux les donneront d'ici peu de jours, malheureusement!

Cébronne se fit reconduire chez lui, expédia un télégramme à M. des Jonchères, en le priant de passer le soir rue de Vaugirard, puis il partit pour ses consultations.

En route, il parcourut un journal du matin. Une colonne était consacrée à la mort de M. de Chantepy. On savait de source certaine, disait le journal, que ce crime mystérieux avait été accompli par une femme jeune, belle, dont on taisait encore le nom. On ajoutait que des circonstances romanesques rendraient sensationnel le procès qui suivrait l'arrestation de la coupable, la jeune femme étant aimée d'un homme en vue à Paris.

Cébronne se dit: «Voici le commencement! demain, mon nom et le sien seront jetés au public. Soit! je parlerai moi-même et la défendrai avec toute l'énergie dont je suis capable.»

Il prévint ses malades qu'il se ferait remplacer le lendemain et les deux jours suivants, et, soit réalité, soit par esprit prévenu, il crut que, dans certaines maisons, on l'observait avec curiosité.

Le travail forcé d'une journée très chargée le détendit, en lui faisant perdre de vue l'idée fixe qui le harcelait.

Mais il fut violemment repris par elle, lorsque, le soir, la lettre de Gertrude sous les yeux, il médita de nouveau chaque phrase et chaque mot.

La veille, cette lettre l'avait calmé; en la relisant, il voyait qu'elle serait facilement une charge contre la jeune fille par ses allusions à des «choses affreuses et à une circonstance nouvelle qui les obligeait à se cacher...»

«C'est évidemment une allusion à son père, pensait-il, mais M. de Monvoy y puiserait la confirmation de sa propre logique. Il ne l'aura pas!...»

M. des Jonchères arriva, fort anxieux.

—Il y a du nouveau, Bernard?

—Oui, elle m'a écrit... et, d'après le timbre de la poste, elles sont dans le Marais.

—Bien choisi! répondit l'avocat. C'est un quartier où personne ne va, mais qui n'est pas excentrique. Tu as cherché déjà?

—Ce matin... et recherche vaine. Je me suis libéré pour trois jours; demain, si je ne la vois pas à l'église, je chercherai dans les rues avoisinantes. Elles sont sûrement dans le quartier, puisque la lettre est timbrée de la rue du Temple.

—C'est mon avis... Et cette lettre... puis-je la lire?

Cébronne hésita un instant.

—Oui... lis!

Après avoir lu attentivement, M. des Jonchères tendit la lettre à Bernard et, sans mot dire, s'appuya le dos à la cheminée.

—Eh bien, Henri, qu'est-ce que tu penses?

—Rien!... c'est simplement la lettre d'une femme qui aime et s'exalte un peu dans le sacrifice qu'elle se voit obligée d'accepter...

—Où vois-tu de l'exaltation? La lettre est réfléchie, au contraire, et presque contrainte. Si elle avait osé, c'est sur un autre ton qu'elle m'eût écrit, j'en suis sûr!

—Je n'aime pas sa phrase sur la volonté de Dieu.

—Tu es superbe, vraiment! Elle parle en femme chrétienne, qui puise ses forces dans un sentiment, ou plutôt une conviction, que nous ne partageons pas, mais que, du moins, nous pouvons comprendre.

—J'ai vu des femmes, des femmes d'éducation soignée, qui jouaient du sentiment religieux pour mieux égarer le jugement des autres.

—Elle est incapable de jouer la comédie, incapable de la moindre fausseté, mais si ton parti est pris, n'en parlons plus!

—Mais non, mon cher ami, je n'ai pas de parti pris; tu t'irrites, et je le comprends! Pour moi, j'étudie chaque nouveau fait. Je doute, c'est vrai, car, jusqu'ici, je ne vois aucune fêlure à l'accusation, sauf sur un point.

—Lequel? dit vivement Bernard.

—L'aconitine... comment en avoir une aussi grande quantité en sa possession? C'est incompréhensible! Mais, enfin, elle en avait. Quant à cette lettre, je te concède qu'elle indiquerait une nature en même temps courageuse et délicate, si...

—Si?

—Si une ombre noire ne planait pas sur chaque ligne.

Cébronne garda un assez long silence.

—Tu la verras, dit-il, et ce sera suffisant pour te convaincre.

En ce moment, le valet de chambre prévint le docteur qu'on désirait lui parler.

—Qu'est-ce que c'est? Vous savez bien que je ne reçois jamais à cette heure-ci?

Il avait répondu avant de regarder la carte, mise sous enveloppe fermée, que le valet de chambre lui présentait.

—Ah! bien!... faites entrer.

—Un inspecteur de la sûreté... un M. Gardais, dit-il à son ami.

L'avocat fit un petit mouvement qui signifiait:

«Nous allons bien voir.»

Très correct dans sa mise et dans sa tenue, l'inspecteur expliqua sa mission.

—Je suis chargé de découvrir l'adresse de Mlle Deplémont, monsieur. M. de Monvoy demande si vous avez des nouvelles?

—Je préviendrai M. de Monvoy quand ce sera nécessaire, répondit Cébronne d'un ton glacial, et je n'admets pas cette insistance.

—L'insistance ne vient pas du juge d'instruction, dit tranquillement l'avocat en regardant assez insolemment l'inspecteur qui lui était antipathique, M. Gardais agit pour son propre compte.

—M. de Monvoy désire vivement aboutir; ainsi il m'est permis de demander au docteur Cébronne si, depuis hier, il a quelques données. Il a pu recevoir une lettre qui simplifierait notre tâche.

—J'ai des données, en effet, mais j'entends agir seul.

L'air perplexe de l'inspecteur fit sourire M. des Jonchères.

—Vous n'avez rien à craindre, dit-il; ni moi, l'avocat, ni mon ami nous n'aurions l'idée de prêter la main à la fuite de Mlle Deplémont. Aussitôt l'adresse découverte, M. de Monvoy sera prévenu.

Tout en parlant, M. des Jonchères se demandait pourquoi les yeux de M. Gardais inspectaient obstinément le bureau de Cébronne. La lettre de Gertrude était en sûreté, mais l'enveloppe avait été oubliée.

«Ah! pensa-t-il, il reconnaît l'écriture.»

Les trois hommes étaient debout, et Bernard dit sèchement:

—Je n'ai aucun renseignement à donner, par conséquent...

—Je pars, monsieur.

Plus prompt que M. des Jonchères qui s'approchait négligemment du bureau, il saisit l'enveloppe.

—C'est de Mlle Deplémont, dit-il froidement; je connais l'écriture, j'ai vu une des lettres de cette jeune fille à M. de Chantepy; une belle écriture, élégante et hardie.

Profitant de la stupéfaction du docteur Cébronne, il approcha l'enveloppe de la lumière.

—Rue du Temple, et datée d'hier; voici enfin une indication.

—Donnez-moi ce papier immédiatement, s'écria Cébronne en marchant sur l'inspecteur, vous n'avez pas le droit de faire une inquisition ici!

—C'est vrai, docteur, et veuillez me pardonner. Ma tâche est difficile, vous ne voulez pas me venir en aide, je prends la liberté de m'aider tout seul.

—Vous allez me remettre cette enveloppe, ou je...

M. des Jonchères l'interrompit.

—Bah! laisse-le faire son métier... Il nous importe peu qu'il emporte ou non ce papier. La lettre a été mise à la poste rue du Temple, très loin de la demeure de Mlle Deplémont.

—Pourquoi très loin? demanda M. Gardais.

—Parce que ces dames désirant se cacher, il est évident qu'elles n'ont pas choisi une poste tout près d'elles. Elles savent bien que le timbre les trahirait, ou, pour ne rien exagérer, aiderait à les trahir.

—Elles n'ont pas pensé au timbre, croyez-moi, répliqua l'inspecteur, et je suis convaincu que M. Cébronne a déjà commencé ses recherches dans le Marais.

—Serais-je espionné? s'écria Bernard.

—Non, monsieur! on compte trop sur votre promesse à M. de Monvoy.

—Alors, si on compte sur ma promesse, pourquoi vient-on chez moi et pourquoi emploie-t-on des moyens dont la brutalité me révolte et contre lesquels je proteste énergiquement? Sortez d'ici, monsieur!

—Docteur, répondit M. Gardais, vous nuirez à la cause que vous défendez d'abord si vous cachez la vérité, ensuite si vous vous emportez au point de ne pas vouloir raisonner.

—On m'accusera peut-être moi-même, dit Bernard ironiquement. Ce serait le digne corollaire de l'accusation imbécile portée contre Mlle Deplémont. Allons, en voilà assez! Sortez, monsieur, et ne vous avisez pas de me donner des leçons ou...

M. des Jonchères l'interrompit et dit d'un ton grave:

—Nous nous engageons sur l'honneur, mon ami et moi, à conduire Mlle Deplémont chez M. le juge d'instruction dès que nous l'aurons découverte. La police n'a donc point à s'inquiéter de nos mouvements.

—Bien, monsieur! je suis maintenant très tranquille.

Il salua le docteur Cébronne, qui lui tourna le dos, et disparut.

Bernard eut quelque peine à se calmer, car il étouffait de colère.

—Heureusement, dit-il, que ce personnage n'a pas la lettre.

M. des Jonchères réfléchissait aux conséquences du fait qui venait de se passer.

—Puisque tu veux absolument arriver avant la police, il est bien regrettable que l'enveloppe ait été prise...

—Comment si je veux absolument!... vois-tu cette pauvre enfant prévenue brutalement des soupçons qui... C'est impossible! je ne vis pas en pensant à cela!

—Tu réussiras, Bernard, je l'espère de tout mon cœur. Mais les investigations commenceront demain dans le Marais. Tu n'aurais pas dû opposer une résistance aussi vive; c'était confirmer ce policier dans l'idée que tu as l'adresse et que le timbre de la poste ne le trompe pas sur le quartier...

—C'est possible! mais mon regret est de ne l'avoir pas jeté par la fenêtre. Je parlerai au Préfet de police; je suis son médecin et nos rapports sont excellents. Nous verrons si un misérable agent de la sûreté a le droit, même en semblable occurrence, de mettre la main sur mes papiers!

—Droit ou non, je te conseille de ne pas donner une importance trop grande à l'incident. Nous avons autre chose à faire!

—Tu as raison... mais je ne suis plus moi-même, car je vis dans un état continuel de douleur et d'exaspération.

—Je le sais, mon pauvre ami, répondit affectueusement M. des Jonchères, et je comprends admirablement ton état d'esprit; il est affreux! mais, avant tout, il faut se posséder pour mener à bien l'entreprise. Demain matin, tu retournes à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux? Veux-tu que je t'accompagne?

—Non... je préfère agir seul. Si elle n'est pas dans l'église, j'irai dans les rues avoisinantes, de porte en porte.

—Sais-tu si elles ont écrit à leur ancienne adresse?

—Je l'ignore... Au cas où elles auraient écrit à M. de Chantepy, la lettre serait entre les mains des magistrats.

—Une lettre à la victime... voilà qui ébranlerait les soupçons. A quelle heure pars-tu demain matin?

—A cinq heures et demie.

—Attends-toi à voir M. Gardais là-bas.

—Je serai filé, tu crois?

—C'est inutile... il ira tout droit à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux. Tu comprends que la police est au courant des habitudes de Mlle Deplémont, elle aura la même idée que nous-mêmes: surveiller l'église.

—Que faire alors?

—Rien... la chercher simplement, sans se préoccuper de l'inspecteur. Il te verra, mais te laissera agir, j'en suis convaincu. Tu seras surveillé, c'est tout.

—Et s'il intervient?

—C'est un risque à courir... mais ne voyant aucun péril en la demeure, il usera de ménagements vis-à-vis de toi. D'ailleurs son objectif est de la découvrir, non de l'arrêter. Il n'y a pas de mandat d'amener lancé contre elle. Quand il saura où elle demeure, il préviendra la justice et prendra de nouveaux ordres. Donc plus j'y réfléchis, plus je suis rassuré. Tu es entièrement libre pour trois jours?

—Entièrement, non! j'irai à ma clinique. Mais je n'aurai pas à faire de visites. J'ai travaillé aujourd'hui sans arrêt, et Dieu sait si, dans mon état d'esprit, il est dur de traîner la charrue!

—C'est un bien quand même...

—Oui, dit Cébronne avec fatigue, et je sais me dédoubler; le médecin est à son devoir, pendant que l'homme souffre amèrement quand il retombe sur lui-même.

Quelle que fut la compassion de M. des Jonchères, il n'osait donner sur le fond de la situation ni un espoir, ni un encouragement.

«Peut-être n'est-elle qu'une malade irresponsable, se répétait-il à lui-même, mais le cas est toujours terrible.»

—Et si tu la découvres, dit-il tout haut, tu viendras directement avec elle au Palais, Bernard?

—Directement! à moins que je ne doive pas rencontrer M. de Monvoy?

—Si; demain il sera dans son cabinet dès huit heures. Moi également j'irai au Palais; si tu as besoin de mes services, tu me feras demander.

—Besoin de tes services, Henri? répéta M. Cébronne avec étonnement.

—Tu sais, répondit M. des Jonchères en hésitant, qu'on n'interroge pas un accusé sans la présence de son avocat.

—Grand Dieu! en sommes-nous là? s'écria Bernard avec éclat.

—Non, j'espère, si Mlle Deplémont fournit immédiatement un alibi... Mais enfin, au point où nous en sommes, le juge d'instruction, en effet, lui parlera tout d'abord d'un avocat... maintenant elle peut refuser.

—Elle refusera! dit Cébronne avec conviction, parce que, dès ses premières réponses, elle anéantira l'accusation.

—C'est possible! répondit l'avocat d'un ton encourageant.

Il n'ajouta point, afin de ne pas exaspérer son ami, que, par suite des circonstances, le juge d'instruction interrogerait aussitôt la jeune fille, mais que normalement elle devrait être conduite d'abord devant le procureur de la République.

Sans rien dire à Bernard, il quitta la rue Vaugirard pour aller causer avec M. de Monvoy et obtenir, si c'était possible, que le docteur Cébronne, bien que suivi, ne fût pas entravé le lendemain dans ses projets s'il découvrait Mlle Deplémont.

V

En arrivant dans l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, la première personne qu'aperçut Cébronne fut l'inspecteur de la sûreté qui ne cherchait même pas à se dissimuler. Il s'était placé à droite, au milieu du bas côté, de façon à surveiller l'entrée de la rue des Archives et celle de la rue des Blancs-Manteaux.

Il s'approcha aussitôt de Bernard et lui dit tout bas:

—Ne vous tourmentez pas, docteur, quoique vous m'ayez fort maltraité hier, je suis content de vous dire que je n'ai pas mission d'arrêter Mlle Deplémont. Au contraire! j'ai reçu l'ordre de ne pas vous contrecarrer.

—Et cependant vous êtes ici, monsieur?

—Ah! ceci est différent... Je surveille, et dois savoir le résultat de vos démarches. Le docteur Cébronne comprendra que j'ai à remplir un devoir strict?

—Je comprends, monsieur, et suis sensible aux égards contenus dans vos paroles, mais hier...

Il fit un léger signe de tête moitié menaçant, moitié courtois, et s'avança vers le jeune abbé qui, sortant de la sacristie, semblait le chercher.

—Auriez-vous découvert quelque chose, monsieur l'abbé?

—Docteur, de l'autre côté de l'église, derrière le pilier le plus proche de l'autel, il y a une jeune femme que je n'ai jamais vue à la messe de six heures, et dont l'aspect répond à ce que vous me disiez hier.

Cébronne se tourna vivement.

—Vous ne pouvez pas la voir d'ici, faites le tour par le bas de l'église. Du reste, je vais vous accompagner. J'ai deviné, grâce aux journaux, le motif de vos recherches. Selon vous, elle n'est pas coupable?

—Non, mille fois non! et elle ne sait rien encore!

—Ah! c'est affreux!... Vous avez toute ma sympathie, docteur! dit l'abbé avec l'élan d'une bonne nature et la chaleur de la jeunesse.

—Merci, monsieur l'abbé! Mon nom et le sien étaient-ils dans les journaux dont vous parlez?

—Non... mais c'était transparent pour ceux qui suivent avec intérêt les discussions sur l'assassin mystérieux de M. de Chantepy, et qui savent que vous étiez son médecin.

Ils échangeaient très bas ces quelques mots en s'avançant d'un pas discret vers l'endroit indiqué par le prêtre. Bernard s'arrêta court en apercevant Mlle Deplémont. Agenouillée, la tête dans ses mains, elle pleurait, et son attitude affligée acheva de troubler Cébronne.

—C'est elle! dit-il.

L'abbé le regardait avec compassion et, avant de s'éloigner, lui serra la main en disant chaleureusement:

—Courage, docteur! elle est innocente, vous la sauverez!

Cette sympathie encourageante d'un inconnu, dont le cœur jeune et bon n'hésitait pas à le croire, devait, longtemps après, se présenter à l'imagination de Bernard comme le trait d'une douce lumière au milieu de ténèbres bien épaisses...

L'inspecteur de la sûreté toucha le bras du docteur en montrant Gertrude d'un geste interrogateur.

—Oui!... dit simplement Cébronne.

Il attendit avec une impatience à peine contenue qu'elle se levât pour partir.

Les yeux baissés, elle passa près de lui, sans le remarquer; il l'accosta à la sortie de l'église.

—Prenez mon bras, dit-il en la voyant pâlir et chanceler sous le coup de l'émotion.

—Ah! c'est mal, c'est mal! dit-elle avec précipitation. Je vous avais supplié de ne pas me chercher.

—Bien vaines supplications! dit-il. Où demeurez-vous? Il faut que je vous parle, ainsi qu'à votre mère?

—Non, répondit Gertrude d'une voix mal assurée, non! je ne veux pas renouveler ses émotions.

—Ne discutons pas, dit impérativement Cébronne, je ne puis éviter à votre mère des émotions. Vous ne savez pas ce que j'ai à dire: ce sont des nouvelles excessivement graves qui vous intéressent.

Il avait pris le ton et l'air résolu d'un homme qui entend qu'on lui obéisse. Gertrude chercha d'autant moins à discuter que la joie de le revoir ébranlait ses résolutions antérieures.

—Est-ce loin? demanda Bernard.

—A deux pas d'ici, de l'autre côté de l'église.

Le docteur dit à son cocher de les suivre et de l'attendre à la porte de la maison où il allait entrer.

—Mais, qu'y a-t-il? dit Gertrude. Comment nous avez-vous trouvées? Est-ce par M. de Chantepy?

Il tressaillit en lui entendant prononcer le nom du vieillard.

—Non... j'ai trouvé seul, par le timbre de la poste.

—Le timbre!... ah! je n'avais pas pensé à cela. Mais quelles nouvelles? dit-elle en s'arrêtant; il vaut mieux que je sache avant ma mère, car ce sont sans doute des nouvelles tristes?

—Elles sont tristes, en effet! Il s'agit de votre vieux cousin.

—Il est malade, très malade? dit-elle vivement.

—Oui... Vous n'avez lu aucun journal depuis quatre jours?

—Aucun... nous sommes trop absorbées et trop préoccupées. Pourquoi cette question?

Le regard de Cébronne, la façon dont il lui prit la main éclairèrent Gertrude aussi bien que ses paroles.

—Il est mort?

—Oui... il est mort.

Elle avait appris depuis longtemps à se posséder et ne manifesta son chagrin que par son expression désolée.

—Mort! répéta-t-elle. Mort subitement? Vous l'avez vu, vous l'avez soigné?

—Je vous dirai tout dans un instant. Arrivons-nous?

—C'est là! dit Gertrude, en désignant un curieux et très vieux bâtiment.

Sur la façade, des constructions à toits plats, formant terrasse à mi-hauteur d'un premier étage, avaient sans doute été ajoutées il y a cent cinquante ans et servaient de petits magasins borgnes. Des vases en fonte, à l'air sale et piteux, les uns à moitié brisés, ornaient encore prétentieusement la longue terrasse.

Cette antique maison était une partie de l'ancien couvent des Guillemites. Ces moines aux blancs manteaux, sortis d'Italie pour essaimer en France et ailleurs, quittèrent leur monastère de Montrouge pour s'installer au Marais en 1298.

Du côté de la rue des Blancs-Manteaux, les murailles d'une demeure jadis sainte renfermaient des boutiques lépreuses, ignobles débits de vins frelatés, infimes magasins de charbon, tenus par des femmes ébouriffées, à l'air effronté et à la voix criarde.