Mais l'intérieur même de la maison était assez bien habité par des commerçants, des travailleurs, des ouvriers horlogers que leurs affaires obligeaient à demeurer dans le quartier.
Mme Deplémont, forcée d'agir vite et bien, car l'état de son mari s'était subitement aggravé, avait pris pour un mois, en attendant de découvrir un loyer moins cher, un petit appartement meublé qui, par hasard, se trouvait à louer. La rue des Guillemites, que traversa Gertrude pour pénétrer dans la maison, a certainement été percée dans l'ancien jardin des moines qui reliait à la chapelle cette partie du couvent.
Avant d'entrer, Cébronne regarda derrière lui et vit que l'inspecteur de la sûreté, très décidé à exercer rigoureusement sa surveillance, s'appuyait patiemment contre le mur servant d'enclos aux derniers restes de ce qui fut le jardin des Blancs-Manteaux.
Gertrude gravit promptement un sombre escalier et, parvenue au second, dit à Bernard:
—Voulez-vous m'attendre quelques minutes ici? Je veux préparer ma mère, lui apprendre moi-même.
Il eut le temps de regarder les étroits corridors sur lesquels s'ouvraient autrefois des cellules. Avaient-elles été habitées par des heureux? Sans connaître le nom du fondateur de la congrégation, Guillaume de Malavalle, Cébronne l'enviait en pensant qu'il avait probablement ignoré les angoisses extraordinaires de la vie.
«Comment lui apprendre, mon Dieu, comment?»
Gertrude ouvrit la porte et le fit entrer dans l'appartement. Mme Deplémont, les yeux pleins de larmes, vint à lui:
—Ah! docteur, quelle nouvelle! notre pauvre ami! Et comment assez vous remercier de nous avoir cherchées, d'être venu vous-même...
Le revoir auprès d'elles était pour Mme Deplémont un puissant adoucissement, car, sans oser l'avouer à sa fille, elle conservait l'espoir que Bernard n'abandonnerait pas facilement son rêve.
—Et moi, dit Gertrude, qui reprochais à M. de Chantepy de ne m'avoir pas encore écrit, comme il me l'avait promis!
—Il connaissait votre adresse?
—Mais oui... lui seul! Sophie elle-même ne devait la connaître que plus tard, quand nous aurions enlevé nos meubles. J'allais envoyer ce matin un mot à mon cousin.
—Votre lettre est-elle écrite? demanda Cébronne avec une vivacité qui étonna Gertrude.
—Non, pas encore...
Elle se pencha pour embrasser sa mère, qui pleurait.
—C'est encore une dure épreuve, ma pauvre mère!
M. Cébronne pensait:
«Si Henri la voyait, l'entendait, il serait complètement éclairé.»
Surprise de son silence, Gertrude leva les yeux vers lui et remarqua son expression troublée, qu'elle attribua à sa sympathie pour leur propre chagrin.
—Ne vous affligez pas à ce point pour nous, lui dit-elle, nous sommes habituées à souffrir. Et maintenant, donnez-nous des détails sur l'événement. Les rhumatismes sont-ils remontés au cœur, comme vous le craigniez?
Le moment terrible était venu, Cébronne ne pouvait plus reculer.
—Il est mort assassiné.
—Assassiné! s'écrièrent-elles avec horreur. Assassiné?
—Assassiné.
Mme Deplémont mit la main sur ses yeux:
—Mais, c'est horrible!
Le regard terrifié de Gertrude ne quittait pas le visage angoissé de Cébronne.
—Qui l'a assassiné? demanda-t-elle tout bas. Le sait-on?
—Quelqu'un est soupçonné... une femme innocente. Ah! pourquoi, pourquoi êtes-vous parties d'une façon si singulière?
—Que voulez-vous dire?... dit-elle avec effroi.
Soudain, il s'approcha d'elle et la prit dans ses bras.
—Qui est soupçonné? C'est vous, Gertrude, vous, ma fiancée, bientôt ma femme! C'est vous, vous! qu'on accuse.
Le mouvement subit et passionné de Bernard, ses étranges paroles remplirent Gertrude de terreur.
Elle se dégagea pour se réfugier auprès de sa mère, qui crut, comme elle, à un accès de folie.
Il les devina et leur dit posément:
—Gertrude, je ne suis pas en démence... je vous ai cherchée pour vous apprendre, avant tout autre, les soupçons qui pèsent sur vous... et pour vous adoucir la secousse.
—Mais, docteur, qu'est-ce que vous dites? s'écria Mme Deplémont. Quels sont les fous qui accusent ma fille d'un crime?
—Personne ne l'accuse... mais les circonstances sont des preuves accablantes.
—Je n'en crois pas mes oreilles! dit Gertrude avec indignation. Quoi! un homme comme vous se fait l'interprète d'une pareille sottise?
Elle était exactement dans le même état d'esprit que celui de Cébronne quand il avait répondu au magistrat:
«C'est ridicule! et aussi monstrueux que de m'accuser moi-même!»
—J'ai pensé et répondu comme vous, reprit-il en la conduisant vers la fenêtre qui ouvrait sur la rue des Guillemites. Vous voyez cet homme qui fait les cent pas devant le petit jardin?
—Oui, je le vois! quel rapport?...
—C'est un inspecteur de la sûreté, Gertrude. Il m'a suivi pour vous découvrir. A présent, il sait où il devrait venir pour... vous arrêter.
—Arrêter ma fille!
Mme Deplémont mit dans ce cri tout son cœur et tout son étonnement. Mais Gertrude se contenta d'un geste dédaigneux.
—C'est absolument stupide!... Et quelles sont les circonstances qui m'accusent?
—M. de Chantepy est mort empoisonné par une piqûre d'aconitine.
—Eh bien?
—Eh bien, vous êtes allée le soir lui dire adieu, et c'est vous qui lui prépariez souvent...
—Oui, interrompit Gertrude, mais dimanche il a refusé, en disant qu'il ne souffrait pas assez pour employer la morphine.
—Il a refusé!... pourrez-vous le prouver? dit Cébronne avec ardeur.
—Ma parole suffit, je suppose, répondit-elle en se troublant un peu.
—Et le poison?
—Quel poison?
—L'aconitine?
—Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession, si ce n'est ce que vous avez ordonné à ma mère.
—De l'aconitine était cachée sous des papiers, dans un tiroir de votre commode.
Les yeux dilatés par l'étonnement, elle demeura stupéfaite, pendant que Mme Deplémont l'entourait de ses bras, en s'écriant:
—Mais, que dit le docteur? Gertrude, mon enfant, c'est épouvantable! Ne t'effraie pas, je te défendrai...
—M'effrayer... me défendre... répéta machinalement Gertrude. Calmez-vous! dit-elle, en voyant sa mère éclater en sanglots. C'est une méprise extraordinaire, facile à détruire. Où faut-il aller crier la vérité? demanda-t-elle à Bernard.
—La crier ne suffit pas... il faudra la prouver.
—Quoi! je n'ai jamais menti... je dirai ce qui est, ce sera suffisant.
Cette réponse d'une âme honnête, qui n'admet pas un instant qu'on doute de sa droiture, remua le cœur de Cébronne.
—Le juge d'instruction, auquel vous aurez à répondre, est un homme bon et bienveillant, dit-il; en vous voyant, en vous entendant, j'espère que ses doutes se dissiperont.
—Le juge d'instruction! répéta-t-elle en pâlissant. Comment! c'est vrai? On m'accuse, on me cherche?
—Vous ne parvenez pas à le croire, pauvre enfant! et c'est bien naturel. Mais, ne craignez pas, l'orage passera!
—Je saurai lui tenir tête! dit-elle avec la subite énergie d'une fierté irritée.
—Et vous aurez l'appui de mon nom, de mon amour, Gertrude! Au magistrat, je me suis dit votre fiancé, bientôt votre mari, et on verra bien!
—Vous avez fait cela! balbutia-t-elle, les yeux brillants de joie.
Alors tout s'évanouit pour la laisser en face du bonheur qu'elle avait fui. Les sentiments les plus variés se reflétaient sur son visage expressif: jamais elle n'avait paru plus belle à Cébronne et plus digne d'être aimée.
—Oh! mon Dieu! j'oublie! s'écria-t-elle. Vous vous êtes prononcé, et vous ne savez pas... Je ne parle pas de ces soupçons absurdes, mais...
Elle regarda sa mère, qui assistait silencieusement à cette scène.
—Je sais, dit Bernard, en attirant Gertrude à lui, je sais! Votre père? Qu'importe! Vous ne savez pas, vous, comment aime un homme qui sait aimer ardemment, profondément! Mon amour est plus fort que toutes les circonstances, et il les brave!
En ce moment, Mme Deplémont oubliait presque le passé, ses chagrins présents, l'étrange communication qui venait de leur être faite, pour contempler sa fille, en se disant avec joie:
«Elle mérite si bien un tel amour!»
L'appartement, à cette heure, était inondé de soleil; les rayons glissaient autour de ces vivants et riaient, dans leur vieillesse toujours jeune, des sentiments qui, dans leur intensité, donnaient tant de vie à cette chambre enveloppée jadis de recueillement et de méditations tranquilles. Ils savaient que cette vie serait emportée dans l'inconnu, tandis qu'eux-mêmes viendraient encore, à la même place, se glisser au milieu de nouveaux vivants, comme une espérance, une joie ou une ironie...
—Mon père est ici... malade, très malade, dit Gertrude en levant vers Cébronne ses beaux yeux, dans lesquels il lisait un amour à l'unisson du sien.
Mme Deplémont ne lui laissa pas le temps de répondre.
—Va chez ton père, Gertrude! Préviens-le qu'un nouveau médecin va l'examiner.
Elle obéit aussitôt, et Mme Deplémont, ne se contraignant plus, dit à Cébronne, d'un ton angoissé:
—Je l'éloigne pour vous parler librement. Docteur, est-il vrai, est-il possible que ma fille court quelque danger? Ces soupçons ne sont-ils pas le comble de la folie?
—Le comble de la folie, assurément! et le danger sera écarté, dit-il en hésitant.
—Mais, il existe?
—Non, j'espère... le coupable est peut-être découvert à l'heure où je vous parle. Mais on ne peut éviter certains ennuis, et il faut absolument que Mlle Deplémont vienne avec moi pour s'expliquer avec le magistrat... il le faut absolument!
—Elle reviendra? On n'aura pas l'idée monstrueuse de l'arrêter! Je voudrais l'accompagner et mon mari se meurt!
—Rassurez-vous, dit-il avec une tranquillité affectée, elle reviendra; je la ramènerai moi-même. Soyez calme, je vous en prie, il ne faut pas l'agiter. Remarquez que, pour le moment, il s'agit d'une formalité...
Gertrude rentra et dit à Bernard:
—Il vous attend... il est bien mal, je crois. Si vous pouviez le soulager!
Le docteur Cébronne voyait bien qu'il n'avait pas fait passer dans l'esprit de Mlle Deplémont ses propres inquiétudes sur la gravité des soupçons. Huit heures sonnaient, il savait que son devoir était tracé et avait hâte d'agir.
—Je suis obligé de vous emmener, ma chère Gertrude; il faut absolument que vous veniez avec moi chez le magistrat chargé de l'instruction.
—Chez le magistrat? Tout de suite? dit-elle en reculant.
—L'aventure est idiote, révoltante... c'est évident! mais elle existe, il faut y mettre fin le plus tôt possible.
—Vous croyez? dit-elle timidement. Cette démarche est nécessaire?
—Nécessaire, répondit Cébronne qui, la mort dans l'âme, n'osait ajouter: «Si nécessaire que peut-être ne reviendrez-vous pas ici!...»
—De toute façon, vous serez interrogées, vous et votre mère, comme les parentes et amies de M. de Chantepy.
L'agitation évidente de Mme Deplémont fit comprendre à Gertrude la nécessité de se contraindre.
—Vous avez raison, dit-elle, il faut en finir le plus vite possible. Je vous accompagne, mais, pendant que je me prépare, allez, je vous en prie, voir mon père.
Bernard suivit Mme Deplémont; quand il revint, il était seul et dit à Gertrude prête à partir:
—Il est très mal, en effet! On ne doit pas le laisser seul. Mme Deplémont ne le quittera pas jusqu'à votre retour.
—Je vais leur dire adieu.
Les portes étant restées ouvertes, Cébronne l'entendit parler à sa mère et l'embrasser.
—A bientôt!
—Le docteur croit que tu seras retenue assez longtemps, Gertrude.
—Alors, ne m'attendez pas pour déjeuner.
Elle était très émue en revenant auprès de Bernard.
—Il est certainement beaucoup plus mal qu'hier, dit-elle d'une voix tremblante.
Cette douloureuse préoccupation atténuait l'effet qu'auraient dû produire les nouvelles apportées par Cébronne; la mort affreuse de M. de Chantepy avait bouleversé Gertrude, mais l'accusation, si elle la révoltait, ne pénétrait pas en elle comme une inquiétude poignante. A son sens, après avoir rempli la formalité exigée par la justice, cette pénible et bizarre aventure serait terminée.
Enfin elle revoyait l'homme qu'elle aimait de toutes ses forces, il lui donnait les preuves d'un attachement complet, irréductible.
Toutefois, quand elle fut assise dans le coupé de Cébronne, les faits lui apparurent plus réels; il la vit pâlir et se troubler.
—Ce sont trop de secousses! dit-elle, c'est décourageant! Je ne peux plus supporter tant de malheurs!
—Ah! ma pauvre bien-aimée!...
Il s'efforça de la rassurer, il lui parla avec une tendresse qui la ravit, et, après l'avoir calmée, il fit appel à son énergie.
—Il faut, lui dit-il, que vous soyez bien vous-même, c'est-à-dire calme et forte pour répondre aux questions qui vous seront posées.
Une expression de colère passa dans le regard de Gertrude.
—C'est irritant! dit-elle en se tournant vers lui.
Il constata avec satisfaction l'irritation de la jeune fille, la considérant comme le meilleur des stimulants pour la sortir de l'affaissement qui s'emparait d'elle un instant auparavant.
—Je bouillonne, lui dit-il, en pensant à l'imbécillité de cette affaire! Mais le calme est une grande force, vous le savez, et je vous crois femme à en avoir même dans un cas aussi anormal. Maintenant mon meilleur ami, M. des Jonchères, est au Palais; si vous le voulez auprès de vous pour vous conseiller?
—Me conseiller? Un avocat...? pourquoi faire? dit Gertrude avec une vague terreur. Vous m'avez parlé de formalité, me trompez-vous?
—Non... tout se passera bien, ma chère Gertrude. Mais, parfois, un conseil est utile.
—Je veux répondre seule aux questions qu'on m'adressera, dit-elle vivement.
—C'est entendu.
Il garda sa main étroitement serrée dans la sienne jusqu'au moment où la voiture s'arrêta devant le Palais de Justice.
Appuyée sur le bras de Cébronne, elle monta avec assez de fermeté le large escalier du Palais et entra dans une salle où il la pria de l'attendre.
Il fit passer sa carte à M. de Monvoy et fut aussitôt introduit auprès du juge.
—Eh bien, docteur?
—Mlle Deplémont est là, répondit sèchement Cébronne.
—Elle est là!... Gardais avait donc raison. C'est vous qui l'amenez?
—Sans doute... et croyez-vous qu'une femme innocente se dérobe à des questions?
—Qu'elle vienne!
—Un instant! dit Bernard. Quelle décision comptez-vous prendre?
—La question ne doit pas m'être posée, docteur! En tout cas, je ne puis rien décider avant l'interrogatoire. Est-elle seule? Il faut que je voie la mère.
—Mme Deplémont est auprès de son mari, qui, selon moi, n'a pas quarante-huit heures à vivre: je l'ai examiné.
—Je ne le croyais pas aussi mal, répondit M. de Monvoy; c'est une complication. Jonchères est au Palais; on va le prévenir, pour qu'il vienne auprès de Mlle Deplémont.
—Elle ne veut pas d'avocat pour le moment, elle me l'a dit de la façon la plus formelle.
—Ah!... Je crains qu'elle n'ait une idée imparfaite de la situation.
—L'important est qu'elle réponde d'une façon satisfaisante à vos questions, dit Bernard d'un ton impatient, et je me suis efforcé de ne pas la troubler inutilement.
—Je comprends!... Mais nous devons procéder avec quelque régularité. Voulez-vous, docteur, faire entrer vous-même cette jeune fille, ou bien?...
—Ai-je le droit d'assister à l'interrogatoire?
—Non, certes!
—Alors... faites-la entrer, répondit Bernard d'une voix étouffée. Je ne suis plus maître de moi...
M. de Monvoy se leva et serra énergiquement la main de Cébronne.
—J'aurai peut-être besoin de vous, docteur!
—Je vais descendre dans une des galeries, et quand Mlle Deplémont sera dans votre cabinet, je remonterai et attendrai dans le couloir.
VI
Pendant que le docteur Cébronne parlait au juge d'instruction, M. des Jonchères, accompagné d'un vieil avoué, traversa la salle où Mlle Deplémont attendait.
—Quelle belle personne! dit-il.
—Oui... mais comme elle a l'air pensif!
—Et inquiet, ce me semble! Elle désire sans doute un renseignement, car elle a fait un mouvement vers nous, je vais le lui demander.
Il s'approcha de Gertrude.
—Cherchez-vous quelque chose, madame? Puis-je vous renseigner?
—Oh! non, merci! J'attends seulement quelqu'un.
—Mille pardons, madame! J'avais cru, en passant près de vous, que vous désiriez nous questionner.
—Non, monsieur.
Il s'éloigna sans se douter qu'il avait parlé à la femme dont la défense lui était confiée. Il ne croyait pas au succès immédiat des recherches de son ami, et, malgré sa conversation de la veille avec Cébronne, il ne fit aucun rapprochement. Mais, avant de quitter la salle, il se retourna machinalement et aperçut encore le joli profil de Gertrude.
Après le petit incident, qui venait d'interrompre pendant une seconde le cours de ses réflexions, Mlle Deplémont s'absorba de nouveau dans ses pensées, sans remarquer les regards des jeunes avocats qui passaient et que son attitude, jointe à sa beauté, frappait ou intriguait.
Elle ne songeait pas à l'accusation portée contre elle, mais à l'amour de Bernard.
Cet amour si fort, qui ne reculait devant rien, la remplissait d'une joie si profonde, si envahissante qu'elle oubliait même le motif de sa présence au Palais de Justice. Son père, la mort de M. de Chantepy étaient relégués au second plan, et quand un huissier à qui Cébronne avait désigné de loin la jeune fille, s'approcha d'elle en la priant de le suivre, elle avait pris une décision.
«Pourquoi refuserais-je plus longtemps? Il sait tout, et il veut bien.»
Elle se sentait réconfortée au point que les fardeaux de sa vie ne pesaient plus sur elle; cette impression la soutenait encore et donnait à sa physionomie une expression résolue quand elle entra dans le cabinet du juge. Mais elle se troubla en n'apercevant pas M. Cébronne.
—Veuillez vous approcher, mademoiselle, lui dit M. de Monvoy en désignant un siège.
—Où est le docteur Cébronne? demanda-t-elle avec inquiétude; je croyais me retrouver ici avec lui?
—Il reviendra plus tard... il n'avait pas le droit d'assister à l'interrogatoire.
—Pourquoi donc? Je lui reconnais tous les droits, et j'aimerais mille fois mieux qu'il fût auprès de moi.
—Moi seul dois trancher cette question, mademoiselle, répondit le juge qui ne put réprimer un sourire. Mais si vous désirez que M. des Jonchères, l'avocat choisi pour vous par M. Cébronne, vienne ici, nous allons le faire appeler.
—L'avocat choisi pour moi par M. Cébronne? répéta-t-elle lentement, non, je n'en veux pas!
De ce moment, comprenant mieux la gravité de la situation, elle s'effraya. Néanmoins, elle remarqua l'air bienveillant du magistrat et l'expression d'un greffier qui, le menton dans sa main, la regardait curieusement.
Ce regard, où quelque chose déplut violemment à Mlle Deplémont, éveilla chez elle un sentiment de hauteur qui lui rendit toute sa présence d'esprit.
Malgré l'invitation qui lui fut encore adressée, elle resta debout, la main appuyée sur le dossier d'une chaise, et répondit d'un ton bref aux questions sur son nom, son âge et sa demeure.
—Vous savez déjà, mademoiselle, pourquoi j'ai désiré vous voir et...
—M. Cébronne me l'a dit, interrompit-elle, et je ne m'explique pas qu'un homme comme vous, à l'air bon et intelligent, ait une idée aussi absurde.
Cette attaque naïve, en même temps très ferme, eût amusé M. de Monvoy sans le sérieux des circonstances. Quant au greffier, il sourit franchement.
—Laissez-moi achever, mademoiselle... Je dois vous dire moi-même, puisque je représente la Justice, que vous êtes soupçonnée, pour différentes raisons, d'avoir empoisonné M. de Chantepy.
—Ridicule! dit-elle avec un geste de dédain.
—Je l'espère!... Mais pesez vos paroles. Je vous préviens que, au point où en est arrivée l'instruction, chacune de vos réponses pourrait devenir une charge contre vous.
Les grands yeux de Mlle Deplémont exprimèrent une surprise mélangée de révolte.
—Que m'importe l'instruction! Je dirai la vérité, monsieur, ni plus ni moins.
—M. de Chantepy est mort à la suite d'une injection d'aconitine. Vous aviez l'habitude de lui faire la lecture après le dîner, et, avant de le quitter, de préparer la piqûre de morphine dont il faisait souvent usage?
—Il a refusé dimanche soir.
—Ah!... Pouvez-vous en donner la preuve?
—Mais je l'affirme sur l'honneur, monsieur, c'est suffisant.
M. de Monvoy eut un mouvement d'impatience.
—Non, mademoiselle, ce n'est pas suffisant. Voulez-vous me dire pourquoi, vous et votre mère, vous avez quitté à six heures, lundi matin, votre appartement sous prétexte d'un voyage, en réalité pour vous cacher?
Une vive rougeur envahit jusqu'au front de la jeune fille.
—Vous touchez là, monsieur, à une question intime, absolument personnelle, à laquelle je ne répondrai rien, dit-elle presque en balbutiant.
—Mieux vaudrait répondre, dans votre intérêt, mais enfin comme vous voudrez! Nous éclaircirons ce point sans votre concours. Connaissiez-vous les propriétés de l'aconitine?
—Oui, monsieur... Pendant une longue maladie, ma mère a été traitée par ce poison, et le docteur Cébronne m'en avait expliqué les effets.
—Vraiment? Et comment vous êtes-vous procuré l'aconitine?
—Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession.
—Dans un tiroir de votre commode, on a trouvé un papier contenant encore de l'aconitine. Ce papier était déchiré, et la déchirure s'adapte au morceau du même papier jeté sur la cheminée de M. de Chantepy par la personne qui, après avoir apporté le poison, l'a fait dissoudre dans de l'eau.
—A tout ceci je ne puis rien répondre, car je n'y comprends rien.
—Prenez garde, mademoiselle! tel système de défense tournera à votre désavantage.
—Je ne me défends pas, monsieur, car je n'ai pas à me défendre. Je dis ce qui est, c'est tout!
—Et vous êtes bien allée chez M. de Chantepy dimanche soir?
—Oui, monsieur.
—A quelle heure?
—A neuf heures.
—Faites attention à vos paroles, mademoiselle! s'écria le juge.
—Pourquoi?
—Mais, malheureuse jeune fille, c'est à quelques minutes près, entre neuf et dix heures, que le crime a été commis. On m'avait dit, mais sans préciser le moment, que vous étiez descendue chez votre cousin dimanche soir. Tout vous charge, et vous dites avoir été chez M. de Chantepy à l'instant presque précis du crime. Rappelez vos souvenirs! N'est-ce pas plutôt à huit heures que vous êtes allée dire adieu à votre parent?
—Non, monsieur.
—Vous êtes sûre?
—Très sûre... Je suis descendue à neuf heures. Au moment de quitter M. de Chantepy, il m'a demandé si sa pendule allait bien; elle retardait, et je l'ai mise à l'heure de ma montre. Il était exactement dix heures moins vingt.
M. de Monvoy se renversa sur son siège et contempla avec infiniment de pitié cette belle jeune fille qui répondait avec tant de netteté, tant d'insouciance apparente du danger, à des questions si graves.
«J'ai vu, se disait-il, des femmes au visage de vierge n'être que des coquines, mais elles ne ressemblaient guère à celle-là! Joue-t-elle la comédie? Et croit-elle dérouter la Justice en se chargeant elle-même? Habile tactique, car elle a l'air aussi sincère qu'intelligent?»
—Mademoiselle, dit-il avec une subite brusquerie, saviez-vous que M. de Chantepy vous instituait son héritière?
—Je ne le savais pas d'une façon certaine, mais je m'en doutais d'après quelques mots prononcés par lui il y a quelque temps. Le fait nous avait toujours paru probable; il m'aimait beaucoup et n'avait pas de parents plus proches.
—Il y a peu de temps... Avez-vous donc juré de vous perdre vous-même?
—Me perdre! Pourquoi? Devant l'absurdité de vos soupçons, pourquoi dissimulerais-je la moindre chose? répliqua-t-elle d'un ton plus vibrant.
Une violente irritation commençait à la dominer; le magistrat s'en aperçut et ne laissa pas de s'en étonner.
«Ou innocente ou très forte», pensait-il.
—Saviez-vous, mademoiselle que M. de Chantepy mettait des valeurs dans son secrétaire?
—Oui... j'ai entendu ma mère lui reprocher plus d'une fois son imprudence, presque toute sa fortune étant, paraît-il, en valeurs au porteur.
—En effet! et vous le saviez!... Saviez-vous également que votre cousin avait réalisé une somme de dix mille francs qu'un employé du Crédit Lyonnais lui apporta la veille même de sa mort?
—Non... J'ignorais ce détail.
—Un détail important, mademoiselle! Le testament a été ouvert... M. de Chantepy vous laisse sa fortune. Elle est peu considérable, à la vérité, mais vous met à l'abri du besoin.
—Pauvre ami!
Pour la première fois, depuis son entrée dans le cabinet du juge d'instruction, elle défaillit en se rappelant l'affection perdue qui avait été un si grand secours pour elle et sa mère pendant les années navrantes qui venaient de s'écouler.
En la voyant pleurer, M. de Monvoy espéra obtenir l'aveu qu'il attendait.
—Vous saviez que vous héritiez, dit-il, et vous avez voulu profiter d'une fortune qui vous sortait d'une position précaire, très précaire, très pénible.
—Et c'est moi, dit-elle avec une angoisse émouvante, moi, qui provoque une telle pensée! Ne savez-vous pas que je travaillais avec courage, avec succès! et il nous faut bien peu pour vivre, à ma mère et à moi!
—Vous... oui! Mais vous n'étiez pas, vous n'êtes pas seules. Votre père?...
Elle baissa la tête et croisa les mains avec désolation.
—Avouez donc, dit doucement le juge; vous le voyez, je sais tout!
—Je n'ai rien à avouer! s'écria Gertrude en se redressant d'un air indigné. M. de Chantepy était notre meilleur, presque notre seul ami; dans notre malheur, il nous a soutenues non seulement moralement, mais encore autrement. Il était excellent et généreux, mais, malgré les apparences, il n'était pas riche, et d'ailleurs nous ne voulions être à la charge de personne et mon travail doublait la rente de ma mère. En quoi donc avions-nous besoin d'une fortune acquise par un crime? C'est fou, c'est honteux de me soupçonner!
La colère la rendait plus belle, et son énergie, son sang-froid, en répondant au magistrat, frappaient le greffier d'admiration.
—Je ne demande qu'à croire à votre innocence, mademoiselle, reprit M. de Monvoy, mais veuillez me dire si vous soupçonnez quelqu'un parmi les personnes qui approchaient M. de Chantepy.
—Non, monsieur... Un étranger se sera introduit.
Réponse fâcheuse dont elle ne comprit pas la maladresse.
—C'est inadmissible, mademoiselle! Quelqu'un a préparé l'injection qui a causé la mort; ce ne peut être un étranger. En voyant, chez lui, un intrus, un voleur, M. de Chantepy eût sonné. Vous devez savoir qu'une sonnette électrique, communiquant avec la chambre de la femme de charge, lui permettait de l'appeler. Pendant que vous étiez dans l'appartement, vous n'avez rien vu de suspect, rien entendu?
—Rien?
—Et cette femme de charge? Quelle est votre opinion sur elle?
—Sophie! Pas plus que moi, elle ne doit être soupçonnée. Du reste, elle était dans sa chambre ce soir-là.
—Vous en êtes certaine?
—Absolument certaine... Comme je descendais, elle m'a dit quelques mots, puis est rentrée chez elle pour se coucher. C'est la meilleure des femmes.
Le magistrat, qui avait espéré qu'un indice, un détail tournerait l'enquête d'un autre côté, se sentait découragé et fort désolé en pensant à Cébronne.
—Mais, reprit Gertrude, puisque vous connaissez notre malheur et notre honte, c'est donc vous, monsieur, qui en avez parlé à M. Cébronne?
—En effet, c'est moi! N'avez-vous rien de plus à dire aujourd'hui, mademoiselle?
—Aujourd'hui!... N'est-ce pas fini? J'ai dit la vérité, et je proteste de toutes mes forces contre l'accusation dont je suis victime!
—Mademoiselle, cet interrogatoire succinct ne suffit pas. De plus, remarquez bien que vos réponses ont confirmé, non détruit les soupçons. Lorsque je vous reverrai, ce sera en présence de votre avocat qui vous conseillera et...
—Mon avocat! interrompit Gertrude avec désespoir; je n'ai pas besoin d'avocat, car je ne suis pas coupable, je ne suis pas coupable!
M. de Monvoy était très perplexe; en outre de sa bonté naturelle, la vue de Gertrude éveillait toute sa bienveillance.
—Pourquoi votre mère n'est-elle pas venue avec vous, mademoiselle? De toutes façons elle devait le faire.
—Mon père se meurt, répondit simplement Gertrude.
—Si les soupçons contre vous sont fondés, il me paraît impossible que vous ayez agi à l'insu de Mme Deplémont.
—Il y a six ans que je lutte contre le malheur; c'est une terrible école qui vieillit bien vite et apprend à avoir de la décision. Si j'avais commis un crime, je l'eusse fait sans en parler à ma mère.
—Il faut qu'elle soit interrogée. Quelqu'un peut-il la remplacer auprès du malade?
—Moi seule, murmura Gertrude à bout de forces.
Elle se laissa tomber sur un siège et fit des efforts surhumains pour ne pas sangloter tout haut.
M. de Monvoy passa dans le couloir où Cébronne attendait.
—Le père est-il vraiment mourant, docteur?
—Mourant... Mais dites-moi si...
—Tout à l'heure!
Poussé par sa bonté et puis par sa pitié en regardant Bernard, il arrêta sa manière d'agir.
—La justice n'est pas un bourreau, et il serait trop cruel, en ce moment, de la séparer de sa mère. Je vais donc la laisser partir pour rentrer chez elle, jusqu'à ce que... tout soit terminé. En attendant elle sera sous la surveillance de la police.
Cébronne respirait difficilement.
—Les réponses? dit-il brièvement.
—Elle n'avoue rien, et les réponses sont à sa charge.
—Que voulez-vous qu'elle avoue? s'écria Bernard en s'emportant aussitôt.
M. de Monvoy, tout à son affaire, avait répondu sans réfléchir et en suivant son idée.
—Allons, Bernard, vous m'inspirez une sympathie extrême... Mais du calme, je vous en conjure. Entrez dans mon cabinet, je désire que vous voyiez devant moi Mlle Deplémont.
En apercevant Cébronne, Gertrude, à laquelle un accablement subit ne permettait même pas d'entendre les paroles encourageantes du greffier, se leva vivement.
—Mademoiselle affirme avoir été chez M. de Chantepy à dix heures moins vingt, dit froidement M. de Monvoy.
Gertrude regardait en face Cébronne qui avait pâli.
—Je dis simplement la vérité, répondit-elle, pourquoi me faire souffrir plus longtemps?
—Ne vous trompez-vous pas sur l'heure? dit Bernard. Avez-vous réfléchi à la gravité de cette affirmation?
—Je n'ai pas à réfléchir, et le vrai serait-il dix fois plus grave que je ne le dissimulerais pas.
Et tout à coup, sous l'influence d'un doute terrible, elle tendit les bras vers Cébronne en criant avec un accent qui bouleversa les assistants:
—Ah!... Vous doutez de moi!
Elle serait tombée si Bernard, courant à elle, ne l'avait soutenue dans ses bras.
—Gertrude! Ma bien-aimée!... Quelle idée avez-vous eue? Non! Je ne doute pas! je ne douterai jamais, jamais! C'est inepte et monstrueux de vous soupçonner!
Il la serrait contre lui et répétait tout haletant:
—L'erreur tombera d'elle-même, ne craignez rien! Pensez à moi, à mon amour, il ne vous fera jamais défaut. Je vous aime! je crois en vous plus qu'en moi-même...
Elle pleurait, la tête appuyée sur le cœur dont elle entendait les battements précipités.
Le greffier contenait difficilement son émotion, et M. de Monvoy, très pâle, n'osait lever les yeux vers les infortunés. Son opinion était arrêtée et il voyait se dérouler l'avenir cruel...
—Docteur, dit-il, vous reconduisez chez elle Mlle Deplémont?
—Oui, oui... tout de suite.
—Partons! oh! partons! dit Gertrude qui se ressaisissait.
—Un instant seulement, mademoiselle!
M. de Monvoy dit un mot confidentiel au greffier qui sortit immédiatement, et rentrant quelques minutes après, fit un signe affirmatif.
—Vous pouvez partir, mademoiselle, mais vous restez à ma disposition, car, d'ici peu, j'aurai à vous questionner encore. Veuillez dire à votre mère que je voudrais la voir aujourd'hui à quatre heures.
—Oui, murmura Gertrude qui sortit à pas précipités.
Cébronne prit avec autorité la main de Mlle Deplémont, la passa sous son bras et descendit l'escalier qui conduisait presque directement dans la galerie des Marchands.
VII
Soit par une indiscrétion du greffier, soit pour une autre cause, le bruit se répandit parmi les avocats, qui se promenaient nombreux dans la galerie des Marchands, que la femme soupçonnée d'avoir assassiné M. de Chantepy était dans le cabinet du juge chargé de l'instruction.
—L'a-t-on vue? demanda vivement M. des Jonchères, qui causait encore avec l'avoué. Est-elle seule?
—Elle est arrivée, dit-on, avec le docteur Cébronne. C'est donc bien lui, Jonchères, l'homme amoureux désigné par les journaux? J'en suis fâché pour lui.
—Cette femme est-elle grande, avec un teint mat et des yeux admirables? demanda l'avocat sans répondre à la question qui lui était posée.
—Vous la connaissez donc? Vous la décrivez comme le greffier, qui en parle avec enthousiasme.
M. des Jonchères reconnaissait la jeune femme, à laquelle il avait adressé la parole une heure auparavant.
«Et Bernard a suivi son idée! Il se pose ouvertement en protecteur!»
—Les voilà! dit quelqu'un.
Le docteur Cébronne, tête nue, entrait dans la galerie, avec Gertrude. A l'attitude des groupes, à leur curiosité manifeste, il comprit que la personnalité de Mlle Deplémont était connue. Il s'irrita des regards curieux jetés sur elle et, bien qu'il eût aperçu des amis, il répondit à quelques saluts de façon à tenir les gens à distance.
M. des Jonchères s'avança vers lui, et Bernard lui tendit la main, en disant gravement:
—Henri, je te présente ma fiancée, Mlle Deplémont. Gertrude, voici M. des Jonchères, mon meilleur ami. Je crois vous avoir déjà parlé de lui.
La jeune fille, trop bouleversée pour prononcer un mot ou rien remarquer, regarda, sans le voir, M. des Jonchères.
—Traversons par ici, dit Cébronne.
Mais, comme Gertrude pressait le pas, il la retint doucement, ne voulant pas avoir l'air de fuir.
Des reporters, venus pour une autre cause, circulaient, affairés, de groupe en groupe, afin d'obtenir des détails. L'un d'eux s'approcha même de Cébronne.
—Docteur, me permettez-vous de passer chez vous, aujourd'hui?
—Qui êtes-vous, monsieur?
—J'appartiens au journal X...
—Ah! dit le docteur en le toisant du haut en bas, venez, monsieur! vous serez jeté à la porte par mon valet de chambre.
Il sortit du Palais de Justice, accompagné par M. des Jonchères.
Cébronne fit monter Gertrude dans son coupé, et resta un instant avec son ami sur le trottoir.
—Eh bien, Henri, tu l'as vue? Comprends-tu, maintenant, la stupidité des soupçons?
—Je ne crois pas que cette femme-là soit coupable! dit chaleureusement l'avocat.
—Evidemment!... et il est invraisemblable qu'elle soit même soupçonnée; mais M. de Monvoy en tient pour son idée.
—Mon pauvre ami... son idée est étayée, l'enquête est là! Qui ou quoi amènera un renversement des choses? je n'en sais rien!
—Il faut bien qu'il arrive, ce renversement! s'écria Bernard.
—Et M. de Monvoy la laisse retourner chez elle?
—Oui, étroitement surveillée, dit Cébronne avec amertume. Regarde à droite, tu verras l'inspecteur de la sûreté et deux sergents de ville qui se préparent à nous suivre; comme si nous pensions à fuir! Les imbéciles!
—Qu'on vous suive ou non, qu'importe!
—C'est toi qui agiras, Henri, pour la tirer de cette situation impossible! Son père se meurt, c'est pourquoi on la laisse encore libre. Aujourd'hui, je ne la quitte pas; demain, dimanche, viens chez moi à une heure. Prépare un plan, tu me le soumettras.
—Compte sur moi!
Tout consterné, il regarda partir la voiture et allait remonter au Palais, quand il pensa aux reporters.
«Ah! non, par exemple!... pas de questions! Et ce soir, quel tapage dans les journaux! Vingt personnes ont entendu Bernard me présenter cette jeune fille comme sa fiancée...»
Il appela un fiacre et rentra chez lui pendant que, dans la voiture de Cébronne, il se passait une scène de désespoir.
Le cœur déchiré, Bernard renonçait à parler pour consoler une douleur inconsolable.
—Je comprends, à présent, dit Gertrude d'une voix entrecoupée, que cette accusation est réelle; jusque-là, je ne le croyais pas!
—Nous l'anéantirons, soyez-en certaine! Ne vous effrayez pas outre mesure, Gertrude! M. des Jonchères est un habile avocat, et il prouvera très vite l'inanité des soupçons.
—Les soupçons!... vous ne me dites pas tout! Ce ne sont pas seulement des soupçons, c'est une accusation formelle, et si, d'ici peu de jours, on ne découvre rien, on me conduira en...
Elle balbutia le mot de prison, qui se perdit dans un sanglot.
Cébronne jeta son bras autour d'elle, comme pour la protéger, la défendre contre un ennemi évoqué.
—On découvrira le coupable, ma chérie, je vous le jure!
Mais sa voix tremblante effraya Gertrude en la confirmant dans ses craintes, et ils ne prononcèrent plus un mot jusqu'à la rue des Guillemites.
Ce même jour, après être allé au greffe chercher les pièces concernant l'enquête, M. des Jonchères se mit en face de l'affaire, non plus en ami de Cébronne, mais, bien qu'il n'eût pas eu d'entretien particulier avec Mlle Deplémont, en avocat chargé de la défense.
Il s'aperçut avec dépit que la logique de M. de Monvoy s'imposait fortement à son esprit. L'enchaînement des faits était tel, chaque anneau, sauf sur un point, paraissait si bien soudé que, oubliant son impression du matin, l'avocat se répétait:
«C'est elle! c'est évident!... comment la défendre, comment la sauver?
Il entra dans des suppositions variées pour expliquer le crime sans que la jeune fille y fût mêlée, et s'arrêta longuement sur la seule supposition vraisemblable: Mlle Deplémont pouvait être victime d'une habile machination. Mais alors, seule, une personne de la maison, approchant librement M. de Chantepy, eût agi; or, l'enquête prouvait péremptoirement que chacun, sauf Gertrude, était chez soi à l'heure du crime.
M. des Jonchères tournait dans un cercle pour revenir au même point, c'est-à-dire à la conviction même du magistrat. La pensée de Cébronne paralysait ses efforts, obscurcissait son sens, ordinairement fin et subtil. Il se leva avec impatience, pour aller s'accouder à la fenêtre. Il regarda vaguement les tramways et le mouvement de la rue, tout en creusant le problème, sans parvenir à briser les fils qui attachaient son jugement.
Tout à coup, il jeta sa cigarette et revint à son bureau.
«Essayons de ce moyen... j'aurais dû y penser plus tôt.»
Il écrivit un télégramme et alla lui-même le porter à la poste du boulevard Saint-Germain; puis il se rendit chez M. de Monvoy.
Le juge d'instruction n'était pas chez lui, mais, comme il devait rentrer d'un instant à l'autre, M. des Jonchères l'attendit.
—Ah! je me doutais que vous viendriez, Jonchères, dit M. de Monvoy en arrivant. Et j'apporte, dans ma serviette, des papiers pour vous; je vous les aurais envoyés si je n'avais pas compté sur votre visite.
Il paraissait fatigué, malheureux, et aborda, sans tarder, le sujet qui l'absorbait.
—La vue de cette jeune fille et de sa mère est faite pour ébranler... cependant, chaque réponse a confirmé l'accusation.
—Quelle a été l'attitude de la mère?
—La malheureuse, affolée, s'est accusée pour sauver sa fille.
—Ah! quelle maladresse! s'écria l'avocat.
—Maladresse très touchante, en tout cas... Nous avons eu, dans mon cabinet, une scène comme je n'en voudrais pas voir souvent. Fort heureusement, Cébronne avait amené lui-même Mme Deplémont et attendait, dans le couloir, la fin de l'interrogatoire. Ah! le rôle d'un magistrat est souvent bien pénible! Je suis là, entre mon devoir et ma pitié... car, enfin, tout l'accuse!
—Je ne la crois pas coupable, dit résolument l'avocat.
—Voilà bien l'homme! La femme est jeune, charmante, alors elle n'est pas coupable!
—Un tel regard ne trompe pas, et vous-même êtes influencé par lui...
—Sans doute! dit M. de Monvoy, en se promenant avec agitation; oui, sans doute! elle n'a pas plus l'air d'une criminelle que vous et moi... Et, cependant, Jonchères, votre assurance m'étonne! vous avez assez d'expérience pour savoir qu'une physionomie, même délicieuse, peut tromper. Bien que vous n'ayez pas mon âge, votre carrière est déjà assez longue pour que vous ayez vu des choses bien étranges.
—Oui... plus étranges même que cette affaire, qui ne serait qu'un crime vulgaire, sans la personnalité de l'accusée et sans l'amour de Cébronne.
—Ah! c'est désolant! dit le juge avec chagrin. Un tel homme, dans une telle situation! son nom est désormais livré à la malignité publique.
—Il est bien au-dessus de cela! répliqua vivement M. des Jonchères, et son attitude forcera, au contraire, l'estime générale. Envers et contre tout, il aime avec passion cette jeune fille, il lutte pour elle, il s'oublie entièrement pour la soutenir, et vous croyez que le public lui jettera la pierre! J'ai meilleure opinion de lui! Pour moi, je crois, avec Cébronne, à l'innocence de Mlle Deplémont.
—Alors, au nom du ciel, basez votre opinion, je ne demande que cela! Prouvez que je m'égare, que je suis un imbécile, un idiot, ce que vous voudrez, enfin! et toute ma vie, je vous en serai reconnaissant.
—Il est toujours facile de prouver la bonté de votre cœur, répondit M. des Jonchères, ému par le ton et les paroles de M. de Monvoy, car vous agissez avec humanité et prudence. Je sais trop bien que les faits accusent Mlle Deplémont; toutefois, en la voyant, je pense que nous sommes dupes d'apparences. Moi, je vais commencer une enquête.
—Vous n'irez jamais assez vite... En mon âme et conscience, la liberté laissée à cette jeune fille ne peut être que provisoire, et encore parce que les circonstances m'imposent des ménagements.
—Je sais!... je sais aussi que Cébronne fournirait n'importe quelle caution pour que la liberté de Mlle Deplémont fût prolongée?...
—Jonchères, dit M. de Monvoy avec émotion, je donnerais beaucoup pour que mon devoir me permît d'accepter la caution... Mais vous savez bien qu'un pauvre diable serait déjà arrêté, si les apparences, dont vous parliez, l'accusaient de la même façon.
—C'est vrai... et, cependant, les deux cas sont très différents. Il est plus aisé de croire à la culpabilité d'un malheureux sans feu, ni lieu, ni éducation qu'à celle d'une jeune fille de bonne naissance, d'éducation affinée et, de plus, aimée d'un homme supérieur qui la connaît à fond...
—Sans doute, sans doute! sans cela... mais il y a des bornes impossibles à franchir.
—Je sais...
Un lourd silence pesa quelque temps sur les deux hommes.
—Vous parlez d'enquête, reprit M. de Monvoy; croyez-vous que, depuis cinq jours, je me sois borné à m'occuper de Mlle Deplémont?
—Non, évidemment... les pièces que j'ai étudiées cet après-midi, quoique incomplètes, prouvent que l'enquête a été menée rondement sur divers points à la fois.
—Toujours poursuivi par la pensée de Cébronne, et par l'espoir de découvrir un fait qui justifiât Mlle Deplémont, j'ai activé, par tous les moyens à ma portée, le commencement de l'enquête. Par malheur, le résultat est désolant. Récapitulons: en dehors de Mlle Deplémont, deux personnes étaient en cause: le concierge et la femme de charge, Sophie Brion. Le premier est inattaquable, tant par son honorabilité que par les circonstances. La seconde également; toutefois, j'ai poussé assez loin de ce côté. Les renseignements pris confidentiellement dans son pays, à Lieusaint, auprès d'une famille qu'elle a servie autrefois et avec laquelle elle a conservé des rapports, auprès des personnes qu'elle fréquente, ont concordé exactement pour affirmer l'estime générale dont elle jouit.
—Vous l'avez soupçonnée, en somme?
—Oui et non!... elle était au nombre des trois personnes qui, approchant de très près M. de Chantepy, devaient, pour cette seule raison, inspirer des doutes. Mais aucune charge, ni directe ni indirecte, n'a été relevée contre elle, au contraire! Je l'ai interrogée deux fois avec minutie; elle a répondu fort naturellement, et sans aucune contradiction, comme une femme que le soupçon ne peut atteindre. Enfin, son alibi est sûr, confirmé même par Mlle Deplémont, dont elle parle, du reste, avec respect, affection, et en déclarant que jamais elle ne la croira coupable.
—Je ne dis pas que je soupçonne quelqu'un, répondit l'avocat, mais je chercherai et ferai chercher, car je crois l'infortunée jeune fille innocente.
—Usez de tous vos droits... et Dieu veuille que la suite vous donne raison!
—Les ordonnances du docteur Cébronne ont-elles été retrouvées?
—Oui... il n'y a aucune falsification. D'ailleurs, vous savez que l'aconitine, employée par l'assassin, était pure et a été dissoute dans de l'eau. En potion, la dose est infime.
—Je sais tout cela, répondit M. des Jonchères en dissimulant son découragement.
Comme toujours, en quittant le magistrat, il avait une sensation d'accablement contre laquelle il réagissait mal, et il chercha vainement, pendant la nuit, à secouer l'obsession.
Il était sous la même impression en arrivant, le lendemain, chez Cébronne.
—Le malheureux M. Deplémont est mort, lui dit Bernard, sans préambule.
—Mort! déjà?... On ne le croyait pas aussi malade, lors de son retour à Paris?
—Non... mais un changement de vie complet et les émotions ont amené des complications qui ne pardonnent pas. Il y a quelques heures seulement, ce malheureux a soulevé le lourd rideau qui borne notre vue.
Le ton du docteur Cébronne était plus significatif que ses paroles, et M. des Jonchères, qui avait toujours vu son ami passionné pour les questions humanitaires, mais, par une inconséquence fréquente, presque indifférent à l'idée religieuse, se demandait avec surprise quel travail s'opérait dans sa pensée.
Bernard n'attendit pas la question pour y répondre.
—Tu essaies de creuser mon état d'esprit? Vois-tu, j'ai tant souffert depuis une semaine, que j'ai cherché un appui en moi, autour de moi... je n'ai aperçu que le vide.
—Et l'homme n'est pas fait pour le vide, je te l'ai dit bien des fois.
—Je le sais... ou plutôt je le vois! Jusqu'ici, j'avais cru qu'un homme, entraîné par la douleur dans certains courants d'idées, cédait à de simples impressions; je m'aperçois qu'il était pris par une loi impérieuse.
Cébronne se parlait à lui-même, et M. des Jonchères jugea plus sage de ne pas insister.
—Quelle semaine, Henri! quelle semaine! Il y a juste huit jours, je t'apprenais mes projets, et quelque chose d'atroce va nous broyer, nous broie déjà!
—Mais non, Bernard, dit l'avocat, navré des paroles désespérées de son ami, tu exagères! Une erreur, quelle qu'elle soit, se reconnaît, se détruit. Parlons d'elle et de nos moyens d'action.
—Oui, parlons d'elle, pauvre Gertrude! As-tu un plan à me proposer?
—Un plan qui me soit personnel, non! J'ai passé une partie de la nuit à me débattre contre l'évidence de l'accusation.
—Contre l'évidence de l'accusation!! et cependant, tu l'as vue? Et quelle incohérence! Tu viens de parler d'une erreur, à présent, tu me fais part d'un doute?
—L'incohérence s'explique; en la voyant, j'ai été convaincu de son innocence, mais, quand je me place devant les faits bruts, je change d'avis.
—Influencé à ce point!... Alors? Alors, tu renonces à la défendre?
—Allons donc! pour qui me prends-tu, Bernard?
—Le sais-je? Pourquoi es-tu découragé quand l'innocence de ma chère Gertrude est aussi certaine que ta propre honorabilité? Et enfin, quoi? Que vas-tu faire? Quel plan?
—Voici: j'ai télégraphié à un homme, que j'emploie souvent dans les affaires criminelles, de venir ici à deux heures. Nous allons lui raconter les faits sans une réflexion, sans un commentaire. N'étant influencé par rien, ni par personne, il aura une impression neuve et peut-être très différente de la mienne.
—Qui est-ce?
—Un pauvre diable intelligent, un réfractaire, comme dirait Vallès. Il a été dans l'aisance, s'est ruiné, ou plutôt, tout jeune, a été ruiné par une coquine. Depuis, il a fait un peu de tout, a même été policier, mais, ne supportant aucune discipline, est sorti de la police officielle. Je lui ai presque sauvé la vie avec des travaux d'écriture, puis, comme il a du flair et un véritable esprit d'intuition, je l'emploie pour des recherches et des contre-enquêtes. Deux ou trois fois, ses découvertes m'ont aidé à gagner la partie.
—Ma pauvre Gertrude!... Son sort entre les mains d'un tel individu!
—Je t'assure que c'est un brave homme à sa manière, et il m'est entièrement dévoué. S'il nous rend service, le côté bohème de sa vie nous est bien indifférent. Mais le secret le plus absolu doit être gardé, et tes domestiques eux-mêmes ne doivent pas soupçonner qui vient ici. Je lui ai donc écrit de se présenter de ma part comme malade.
—Ah! bien...
Cébronne sonna et dit à son valet de chambre:
—Un malade, recommandé par M. des Jonchères, viendra tout à l'heure. Je le recevrai par exception.
Il attendit que la porte fût refermée pour demander à l'avocat:
—Tu as lu les journaux, Henri?
—Un seulement!... il était sobre dans ses renseignements.
—Lis.
Cébronne tendait un journal de la veille où son nom s'étalait dans un long article qui prenait deux colonnes de la première page. La scène du jour précédent, dans la galerie des Marchands, était racontée de façon à frapper le public par son côté romanesque. On parlait avec enthousiasme de la beauté de Gertrude, et l'article se terminait par ces mots:
«Il suffit de voir cette jeune fille pour penser que la justice s'égare; cependant nous sommes en mesure d'affirmer que tout l'accuse. Quant à l'éminent docteur Cébronne, que nous avons eu l'honneur d'aborder, il a des manières un peu rudes, nous les lui pardonnons en faveur de sa belle fiancée.»
—Que ferais-tu? dit Cébronne.
—Rien... Les circonstances ne nous permettent pas d'imposer silence aux journaux.
—Quel soulagement d'administrer une correction à ce goujat!
—Il faudrait la renouveler... et puis, à quoi bon?
—Oui, à quoi bon? répéta Cébronne avec un geste d'indifférence. Rien ne me touche, hormis ce qui la concerne.
M. des Jonchères savait bien que le grand cœur de son ami ne pensait ni à lui, ni aux graves ennuis de voir son nom mêlé à une ténébreuse aventure.
—Je ne m'explique pas, je ne m'expliquerai jamais, reprit Bernard, que tu ne parviennes pas à envisager la question sous son jour réel...
—J'ai tort, je ne le nie pas, mais il me faut une influence étrangère pour entamer la logique qui s'impose trop fortement à mon esprit...
Le valet de chambre l'interrompit en annonçant que le malade attendu était arrivé.
Ils passèrent alors dans le cabinet de consultation, et Cébronne se vit en face d'un homme ni jeune, ni vieux, de taille moyenne, trapu, avec une tête carrée et une physionomie qui frappa le docteur par son impassibilité voulue ou réelle.
—Aubrun, dit M. des Jonchères, nous avons besoin de votre expérience et de toute votre habileté dans une affaire très douloureuse pour mon ami, le docteur Cébronne. Vous la connaissez, sans doute, par les journaux?
—Oui... J'ai lu différents articles. Vilaines apparences pour cette jeune femme!
—Précisément! Apparences... et nous sommes persuadés que la justice s'égare, malgré les précautions dont elle s'entoure. Je vais vous exposer minutieusement les faits; malheureusement, tels que les présente l'enquête, ils sont probants et...
—Et vous gardent prisonnier, dit Aubrun saisissant aussitôt la question; vous ne parvenez pas à vous en dégager pour la défense? Je comprends! et désire connaître jusqu'au détail le plus infime.
M. des Jonchères commença son récit d'une façon nette et méthodique. Cébronne, la tête appuyée sur sa main, ne disait pas un mot, mais observait attentivement le visage d'Aubrun et la contension qui rendait immobiles les yeux intelligents fixés sur ceux de l'avocat.
Malgré lui, M. des Jonchères, entraîné peu à peu, plaidait l'accusation beaucoup plus qu'il ne la combattait, et Cébronne souffrait affreusement d'une exposition dont la rigueur lui paraissait tout à coup écrasante.
Quand l'avocat s'arrêta, un sourire éclairait les traits de M. Aubrun.
—Je la tiens! dit-il avec assurance.
—Vous la tenez? Qui?
—La coupable!... et assurément ce n'est pas Mlle Deplémont; elle n'est, en effet, accusée que par des apparences.
—Ah! dit Bernard en se levant brusquement, et vous ne l'avez même pas aperçue!... Tu vois, Henri!
—Développez vos idées, Aubrun.
—Je mets de côté l'éducation et la valeur morale de cette jeune fille; pour moi, c'est insignifiant, car on voit des femmes tomber de plus haut encore. La vie est un tissu d'invraisemblances, par conséquent, passons! J'en viens aux faits. Comment se fût-elle procuré de l'aconitine en aussi grande quantité? C'est impossible! Il faudrait l'avoir volée; mais où et comment?
—C'est, en effet, le côté faible de l'accusation; il saute aux yeux. Mais il est certain que, dans un tiroir de sa chambre, il y avait un papier déchiré contenant encore quelques morceaux d'aconitine cristallisée. Non seulement cela, mais le morceau de papier jeté sur la cheminée de M. de Chantepy s'adapte exactement à la déchirure du papier trouvé dans la commode de Mlle Deplémont.
—A mon avis, preuve de son innocence! On a beau être novice dans le crime, il n'est pas possible d'accumuler ainsi les charges contre soi, d'autant que l'action était préméditée et bien conçue. Le coupable eût donc été très habile dans l'exécution de son dessein, et invraisemblablement maladroit pour se cacher? C'est une hypothèse inacceptable.
—Vous avez cent et cent fois raison! s'écria Cébronne avec ardeur.
—Eh bien? dit l'avocat.
—Eh bien, quelqu'un, ayant besoin d'une forte somme, a formé le plan scélérat de rejeter son propre crime sur la jeune fille.
—Alors, dit le docteur, ce serait une personne habitant la maison, et M. de Monvoy prétend que c'est impossible, chacun étant chez soi?...
—Quelqu'un a pu, a dû être soudoyé.
—C'est difficile à admettre, étant donnée l'heure du crime; étant donné surtout le moyen employé; il faut que ce soit un individu approchant souvent M. de Chantepy et mêlé, en quelque sorte, à ses habitudes.
—C'est le point à débrouiller; s'il l'était, nous ne serions pas dans l'embarras. Le certain, continua Aubrun, c'est que l'assassin est une femme parce qu'un homme, tout mauvais soit-il, n'a pas cette malice noire.
—Je connais vos idées sur ce point, dit M. des Jonchères avec un léger sourire.
—Elles sont justes! répliqua sèchement Aubrun. En cette occasion particulière, j'espère bien vous le prouver. La trame est tissée avec une grande perfection, néanmoins je vois un gros fil; tout consistera à en saisir le bout.
—Mais qui soupçonnez-vous?
—Je ne dis pas que mes soupçons portent directement sur quelqu'un, répondit Aubrun évasivement. Dès demain, j'entre en campagne, mais...
Un regard sur ses pauvres habits compléta sa pensée.
Cébronne ouvrit un tiroir et prit quatre billets de mille francs qu'il tendit à Aubrun.
—Si vous menez à bien cette affaire, si vous prouvez promptement l'innocence de Mlle Deplémont, vous aurez pour vous seul vingt-cinq mille francs.
—Vingt-cinq mille francs! s'écria Aubrun à qui cette promesse généreuse fit perdre son impassibilité.
—Oui, répliqua froidement Cébronne, et je veillerai pour que vous soyez toujours à l'abri du besoin.
—Je pars!...
Le docteur le retint d'un geste.
—Combien de temps vous faudra-t-il? Le prévoyez-vous? Vous savez que l'arrestation de cette malheureuse enfant est imminente.
—Ah! monsieur, je ne puis faire l'impossible!... Il me faudra certainement un certain temps, à moins d'un hasard sur lequel il serait déraisonnable de compter. Mon plan se dessine dans ma tête, et l'exécution demandera plusieurs semaines.
—Mais Aubrun, observa M. des Jonchères, ne serait-il pas sage de soumettre vos idées au juge d'instruction? Cette démarche n'aurait-elle pas pour effet d'arrêter l'action de la justice sur le point capital qui nous intéresse?
—Non... tout est trop vague encore dans ma pensée. Les personnes qui, à la rigueur, pouvaient être soupçonnées, ont été interrogées; l'enquête sur leur vie est à peu près complète, vous venez de me l'apprendre, et qu'a-t-on découvert? Rien! si ce n'est une preuve nouvelle contre Mlle Deplémont.
—Et cependant vous avez des soupçons... il serait invraisemblable que la justice ne les ait pas eus?
—D'après votre récit, elle a, jusqu'ici, agi très rationnellement.
Cébronne ouvrait la bouche pour questionner et insister, mais M. des Jonchères lui fit signe de se taire. Il savait Aubrun très jaloux de sa liberté de mouvements.
—Faites comme vous voudrez, Aubrun! je me fie entièrement à votre habileté.
—Dès demain, je serai en chasse, après m'être habillé de la tête aux pieds.
—Quand vous n'aurez plus d'argent, venez me trouver et n'épargnez rien, lui dit Cébronne. Les quatre mille francs vous suffisent-ils pour le moment? En voulez-vous le double?
—C'est amplement suffisant pour le moment.
—Mais il vous faudra des aides?
—Non, non, répondit Aubrun avec la plus grande vivacité; personne ne doit connaître mes menées. J'agirai seul, et seul j'arriverai! peut-être beaucoup plus vite que je ne le crois. Mais puis-je dire un mot en particulier à M. des Jonchères.
—Je vous laisse... tu me rejoindras dans la bibliothèque, Henri.
Quand il fut bien sûr de n'être pas entendu, Aubrun dit à l'avocat:
—A vous, je vais confier mon idée, si vous m'affirmez que le docteur ne la connaîtra pas, car je me défie de son état d'esprit qui le porterait probablement à se jeter au travers de mes opérations, lesquelles doivent être conduites prudemment?
—Soyez tranquille... je ne le mettrai pas en tentation de compromettre vos plans... Quels sont-ils?
—D'abord, par mes habits et mes allures, je me transforme en rentier; je loue un appartement meublé aux alentours de la rue Vavin, et prends à mon service la femme de charge, Sophie Brion.
—Vous la soupçonnez fortement? Les soupçons de la justice sont tombés d'eux-mêmes.
—Elle est à couvert, vous me l'avez prouvé, néanmoins je veux la surveiller de près. Si elle n'est ni coupable, ni complice, j'en serai pour mes frais et chercherai une autre piste; mais...
—Mais?
—Nous verrons!... Je vous écrirai demain le nom d'emprunt que j'ai choisi, et je vous demanderai de m'envoyer des lettres, de temps en temps, sous différentes écritures, et de différents points de Paris, afin que j'aie l'air d'avoir autant de relations que de bonnes rentes.
—C'est entendu!... Mais si cette femme sait quelque chose et qu'elle ait intérêt à le cacher, que découvrirez-vous?
—Ma conviction est que Sophie Brion est engagée jusqu'à la garde dans l'affaire.