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Aimer quand même

Chapter 9: VIII
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About This Book

The narrative follows a physician who, while caring for a sick relative of a modest family, becomes attached to a young woman whose household has been reduced by misfortune. He reflects on the proprieties of proposing across social ranks, admires the woman's character revealed by hardship, and balances philanthropic motives with genuine affection. With the aid of a close friend he investigates the sisters' living and working conditions and plans a course of action, confronting social conventions, uncertain pasts, and the moral demands of benevolence and sincere attachment.

—Elle passe pour la plus honnête des créatures; et pourquoi eût-elle attendu quatorze ans avant de voler son maître?

—Il y a une heure psychologique pour les criminels, répliqua sententieusement Aubrun. Je vais m'efforcer de gagner sa confiance, au moins en ce qui concerne ses affaires d'intérêt. Enfin et surtout, je compte sur des maladresses.

—Vous vantiez, il y a un instant, l'habileté du plan conçu par le meurtrier?

—Sans doute! mais lorsque le coupable veut profiter de son crime, la série des maladresses commence, c'est fatal!

—Cette femme de charge, honnête et dévouée, l'assassin!...

—Je ne dis pas qu'elle ait exécuté elle-même; mais elle doit être complice. Dans quelle mesure? Je le saurai. En attendant, je suis mon idée. Ecrivez, monsieur, les lettres que je demande; il ne serait pas mal de m'envoyer des invitations que je laisserai traîner.

—Ce sera fait... Pour me tenir au courant, vous viendrez chez moi?

—Oui... mais pas avant un bon nombre de jours; je ne compte pas sur le hasard, mais sur une marche prudente. Et surtout pas d'indiscrétion!

—Voyons, Aubrun, vous renversez les rôles... Je ne dirai rien à mon ami, jusqu'à ce que vous parliez vous-même.

M. des Jonchères retrouva le docteur inquiet et défiant.

—Quelle confiance doit-on avoir dans cet homme, Henri?

—Une confiance complète!... Tu ne découvrirais pas dans Paris un agent plus prudent et plus habile.

—Il n'a pas une mauvaise expression... Qu'avez-vous dit lorsque vous avez été seuls?

—Nous nous sommes concertés pour communiquer ensemble... Tu as vu qu'il n'était pas entré une seconde dans l'accusation.

—Il n'agira jamais assez vite! répondit Cébronne douloureusement.

—Il le dit lui-même: il ne peut pas l'impossible; mais ta générosité décuplera son activité.

VIII

Le cœur très humain de M. de Monvoy, les liens d'intime amitié qui avaient existé entre lui et le père de Cébronne, son estime, sa vieille affection et sa pitié pour celui-ci le portaient à mettre des formes inusitées dans les actions que lui imposait sa conscience.

Le vendredi suivant, il appela M. des Jonchères pour lui dire:

—C'est demain matin!... Voyez si vous devez prévenir le docteur Cébronne. J'agis ce soir de manière anormale, mais Bernard m'inspire tant d'estime et tant de pitié!

—Bientôt, il n'aura plus besoin de pitié quand l'innocence de cette pauvre jeune fille sera reconnue. Et elle sera reconnue dans peu de temps, je vous l'affirme!

—Dieu vous entende, Jonchères! Mais vous avez vu à quel résultat nous avons abouti dans les deux interrogatoires de Mlle Deplémont? Mon opinion et celle du procureur de la République, qui l'a longuement questionnée, sont arrêtées jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'à ce que des faits, dont vous paraissez si certains, se soient produits.

—Et c'est demain que vous agissez!

—Oui... Nous avons attendu la fin d'une contre-enquête qui n'a rien révélé pour modifier notre conviction, malheureusement! Mlle Deplémont est convoquée dans mon cabinet pour demain neuf heures. On l'emmènera en fiacre du Palais de Justice. Par égard pour Cébronne, je veux y mettre tous les ménagements compatibles avec la situation.

—Il ne saurait trop vous en remercier, répondit M. des Jonchères, et, mieux que jamais, je comprends à présent que la position prise par Bernard protège Mlle Deplémont. Sans lui, vous ne songeriez pas à tant de formes adoucissantes...

—C'est probable!... Car, de plus en plus, je la crois coupable. Vous trouverez au greffe une pièce intéressante pour la défense. J'ai de nouveau interrogé les concierges de la rue Vavin; bien qu'ils défendent Mlle Deplémont, ils se sont rappelé des propos tenus par elle le jour même de la mort de M. de Chantepy; ces propos la chargent. A présent, voyez si vous devez prévenir Cébronne. Vous lui direz alors comment, le procureur et moi, nous nous y sommes pris pour amortir le coup à la femme qu'il aime, et à lui... surtout à lui!

M. des Jonchères s'attendait bien au fait brutal absolument inévitable, il n'en était pas moins excessivement affecté.

—Non, non, dit-il tout haut, je ne préviendrai pas Cébronne avant le fait accompli.

Mais, en quittant le magistrat, il se demanda s'il ne devait pas aller chez Mlle Deplémont. Peut-être aurait-elle des dispositions à prendre vis-à-vis de sa mère qui était malade.

La veille, dans une longue conversation avec Gertrude, il avait admiré son courage, sa force de caractère qu'il qualifiait d'étonnante.

«Je sais, lui avait-elle dit, que je n'éviterai pas l'arrestation... je l'envisage avec calme, tant je suis sûre que mon innocence sera reconnue. Mais je voudrais savoir si on me laissera encore un répit...»

Le souvenir de ce mot mit fin aux hésitations de M. des Jonchères.

Dix heures sonnaient quand il arriva rue des Guillemites. Les habitants du quartier profitaient de la soirée chaude et tranquille pour deviser encore sur le pas des portes, deux sergents de ville surveillaient l'ancien couvent des Blancs-Manteaux en se promenant sur le trottoir. Les rayons de la lune versaient leur poésie sur l'église, le coin du jardin, les vieilles maisons comme si, depuis six cents ans, rien n'avait bougé, rien ne s'était transformé.

Mme Deplémont dormait; Gertrude, accoudée à la fenêtre ouverte, regardait mélancoliquement ce coin de Paris en se remémorant les violentes secousses qui, en quinze jours, s'étaient accumulées pour ravager, de façon si étrange, sa vie déjà si malheureuse. La pensée brillante d'un amour, comme il est rare d'en inspirer, traversait ses réflexions navrées.

«Il restera, et le reste passera», se disait-elle.

Sans cette certitude, elle sentait bien qu'elle eût défailli...

Le coup discret de M. des Jonchères la fit sursauter. Elle eut immédiatement l'idée qu'on venait l'arrêter et recula au fond de la chambre, en regardant avec effroi la porte, comme si elle allait s'ouvrir seule pour laisser entrer des policiers.

Il ne restait rien de ses résolutions sur le calme que, en théorie, elle voulait conserver, et il fallut un second coup léger pour lui faire comprendre que des agents de la sûreté ne seraient pas aussi discrets.

Dans ses vêtements de grand deuil, son teint mat ressortait plus blanc, plus pur, et, quand elle se décida à ouvrir la porte, M. des Jonchères fut impressionné par sa beauté; beauté qui ne retarderait ni la honte, ni la prison.

—Ah! dit-elle en le reconnaissant, vous venez m'annoncer une mauvaise nouvelle?

—Le juge d'instruction vous a convoquée pour demain, mademoiselle, je serai auprès de vous.

—Parlons bas... ma mère sommeille.

Elle le fit entrer et ferma doucement la porte.

—Vous n'êtes pas venu à cette heure tardive seulement pour me dire cela... il y a autre chose. Je ne reviendrai pas ici, n'est-ce pas?

—Je le crains.

Elle porta instinctivement les mains à son front dans un geste de souffrance désespérée.

—Mademoiselle, commença l'avocat fort ému, je ne doute pas que...

—Chut! N'ajoutez rien!... je serai forte, croyez-le, dit-elle d'un ton qui démentait ses paroles.

—J'hésitais à vous prévenir... mais je redoutais la surprise pour vous et madame votre mère.

—Vous avez bien fait... je préfère de beaucoup être préparée.

—Dois-je parler au docteur Cébronne? Désirez-vous le voir demain matin?

Ce nom acheva d'ébranler Gertrude; elle alla s'appuyer à la fenêtre et l'avocat l'entendit sangloter. Mais cette défaillance fut courte.

—Non, je ne veux pas! dit-elle en revenant auprès de M. des Jonchères. Quand je serai partie, il viendra auprès de ma mère pour lui apprendre cette chose inique, affreuse! Je la confie à ses soins pendant mon absence qui ne peut être longue; la vérité se fera jour bientôt, je le crois fermement.

—Soyez-en persuadée, répondit M. des Jonchères avec conviction; et moi, votre avocat, je prends des dispositions pour que cette vérité éclate promptement et de manière irréfutable.

Il y eut un assez long silence pendant lequel M. des Jonchères ne savait s'il devait rester ou se retirer.

—C'est donc entendu! reprit Gertrude. Vous verrez M. Cébronne après mon départ. Ma mère connaît la convocation du juge d'instruction; je laisserai une lettre qui la préparera à la nouvelle que vous et le docteur achèverez de lui apprendre... Soyez sans crainte! tout se passera sans scène, sans éclat. Puis-je emporter avec moi des objets de première nécessité?

—Je le crois.

—Je vais tout arranger.

—Combien je suis affligé que vous ayez une nuit à passer en face d'un tel cauchemar!

Dans l'excitation d'une position qui avait un côté exaspérant, les qualités énergiques de Gertrude revêtaient un caractère âpre, un peu hautain, et ce fut avec une certaine rudesse qu'elle répondit véhémentement:

—Quoi donc, monsieur! ne suis-je pas innocente? Et cette conviction ne me fera-t-elle pas supporter vaillamment l'épreuve qui m'attend?

—Je vous crois très vaillante, courageuse entre les courageuses! dit-il en la regardant avec une respectueuse admiration.

Dans cet instant, loin de la juger coupable, il entrait complètement dans les idées et les sentiments du docteur Cébronne.

Il passa une nuit blanche et vers midi, le lendemain, entra chez Bernard avec l'air malheureux d'un homme qui vient d'éprouver une grande émotion.

Il avait assisté au court interrogatoire de Gertrude, il l'avait entendue protester encore de son innocence et vue partir pour la prison avec une dignité qui dédaignait de se plaindre.

—Eh bien, demanda Cébronne, que viens-tu m'apprendre, Henri?

—Mon pauvre ami...

Cébronne comprit aussitôt et bien que, la veille encore, il eût parlé avec Gertrude de la terrible éventualité, il chancela comme un homme terrassé.

—Ah! Bernard... elle est plus forte, plus vaillante que toi...

—Elle ne le serait pas, si c'était moi l'accusé innocent... Je l'aime, vois-tu... je l'aime tant!

—Pense au moment où ce mauvais rêve sera terminé...

—Mais quand, quand sera-t-il terminé? En attendant, nous sommes dans une réalité atroce. Parle! Comment tout s'est-il passé?

—Avec une dignité, un courage admirables de la part de Mlle Deplémont. Hier, je l'avais prévenue...

—Hier! quand je l'ai vue, elle ne savait rien?

—Non... C'est dans la soirée, à dix heures que, instruit par M. de Monvoy, je suis allée chez elle. Elle est arrivée, ce matin, avec un sac de voyage à la main, et après quelques réponses hautaines, elle est partie avec une tranquillité apparente... Elle te confie sa mère qu'elle a préparée à l'événement, te laissant le soin d'accomplir le reste.

Cébronne, debout, les bras croisés, pâle comme un mort, luttait contre la douleur et la colère. Un quart d'heure, qui parut interminable à M. des Jonchères, passa sans que Bernard prononçât un mot.

—Quand la verrai-je? dit-il enfin. S'il faut aller jusqu'au chef de l'Etat pour obtenir des permissions spéciales, j'irai!

—C'est inutile! Je me suis déjà occupé des autorisations nécessaires; tu la verras demain. M. de Monvoy et le procureur de la République sont remplis de bienveillance pour ta situation, Bernard. Les plus larges autorisations te seront et te sont déjà données. Elle n'est pas au secret.

—Elle n'est pas au secret! Ils ont daigné ne pas la mettre au secret! s'écria Cébronne, cédant à une fureur qui le faisait trembler de la tête aux pieds. La bienveillance! tu parles de leur bienveillance! et ils ont arrêté cette enfant! en dépit de mes affirmations qui ne tromperaient aucun être sensé... Quand je pense avec quelle facilité moi, homme cultivé et pacifique, je tuerais ces magistrats, j'excuse désormais tous les criminels!

Ce n'était pas la première fois que M. des Jonchères assistait à une sortie en opposition avec le véritable caractère de Cébronne. Il laissa passer la tempête, évitant une discussion vingt fois reprise, vingt fois abandonnée. Pour lui, après une longanimité évidente, la justice remplissait son devoir sans manquer ni à l'humanité, ni à la prudence.

—Bernard! assez de récriminations! Assez de découragement! nous avons mieux à faire que de gémir et de nous dépenser en vaines paroles. Partons! allons chez Mme Deplémont. Elle est malade, tu le sais bien; sa fille te la confie, et tu prendras, à son égard, telles dispositions que tu jugeras convenables. Moi, dans la fin de l'après-midi, je verrai Mlle Deplémont.

—As-tu pensé aux adoucissements possibles? dit Cébronne avec effort. Jette tout l'argent qu'on demandera...

—C'est fait!... j'ai parlé au directeur de la... maison. Mlle Deplémont a refusé que je l'accompagne, mais je la suivais en voiture.

—Elle est seule dans une chambre, j'espère bien? Ce serait trop horrible si...

—Elle est seule...

Le docteur Cébronne n'ajouta rien et fit signe à M. des Jonchères de le suivre.

La lettre de Gertrude avait éclairé Mme Deplémont. Après un violent accès de fièvre, elle était tombée dans une prostration qui facilita la tâche de Cébronne. Sans qu'elle en eût conscience, il la fit transporter dans une maison de santé dont il était un des médecins en titre.

Quand il vint la voir le jour suivant, elle n'était pas encore sortie de sa stupeur.

—Malheureuse femme! mieux vaut cela, dit-il à la garde-malade.

—Mieux vaudrait pour vous aussi, monsieur! lui dit-elle en le regardant avec consternation. Votre figure fait pitié!

Cette hardiesse lui eût déplu s'il n'avait été dans une de ces dispositions morales où la moindre marque d'intérêt vibre jusqu'au fond du cœur.

Il répondit par un geste d'indifférence pour lui-même, donna des ordres minutieux afin que la malade fût entourée des soins les plus complets, et continua ses visites qu'il était résolu à ne pas interrompre malgré le lourd fardeau qui pesait sur lui.

Il se sentit entouré d'une sympathie intelligente; deux fois seulement il fut indiscrètement questionné, et dans ces questions, il crut percevoir plus de curiosité que de bienveillance.

—Mlle Deplémont est victime d'une machination et d'une erreur, répondit-il avec autorité, je le sais! et dans quelque temps, personne n'en doutera.

Son ton était tel que les indiscrets ne s'aventurèrent pas à insister. Mais le docteur Cébronne avait été si vivement blessé que, le soir même, il envoya sa carte pour prévenir qu'il ne continuerait plus ses soins.

Il savait bien que son attitude suscitait des débats passionnés. Il savait également que sa fermeté inspirait des doutes à ceux qui eussent cru, sans plus réfléchir, à la culpabilité de Gertrude. Jamais il n'avait autant apprécié l'autorité que lui donnaient son caractère et sa haute situation.

Ce même matin, pendant qu'il se raidissait contre sa douleur, une dame, dont il soignait la fille, le reconduisit à la porte pour lui dire d'un accent convaincu:

—Je ne croirai jamais que cette infortunée jeune fille est coupable. Quand un homme comme vous, docteur, l'aime quand même, malgré tout, c'est que sa cause est bonne. Vous la connaissez et la dites innocente, alors, pour moi, c'est vrai!

Ces paroles délicates furent un baume pour le cœur ulcéré de Cébronne, et il devait en garder une reconnaissance immense.

A la fin de l'après-midi, il fut reçu, avec un empressement, nuancé de respect, par le directeur de la prison.

—Vous aurez toutes les permissions exceptionnelles, docteur! On va vous conduire comme médecin chez Mlle Deplémont, et vous la verrez souvent. Tous les adoucissements compatibles avec les circonstances, je les accorderai.

—Merci, monsieur! je me souviendrai de cet accueil et de votre bonne volonté pour nous aider à supporter l'intolérable.

Lorsqu'il fut auprès de Gertrude, il ne put que lui prendre les deux mains en répétant d'une voix entrecoupée.

—Ma bien-aimée, ma Gertrude...

Et ses larmes, qu'il ne cherchait pas à retenir, furent plus efficaces que des paroles consolantes pour calmer la propre émotion de Mlle Deplémont.

C'est elle qui, s'efforçant de l'apaiser, montrait un sang-froid relatif, puisé dans son innocence et dans un sentiment de violente révolte.

—Gertrude, ma pauvre, pauvre enfant! si courageuse, si digne dans ce malheur extraordinaire! disait-il en contemplant la femme qu'il rêvait, quinze jours auparavant, d'envelopper de tendresse, de joies, des affinements d'un goût élevé en harmonie avec la beauté et l'éducation délicate de Gertrude.

—C'est une épouvantable épreuve, dit-elle, mais je sortirai d'ici bientôt, demain peut-être!

—Oui, oui, affirma-t-il avec ardeur, oui, bientôt ce sera fini. Nous avons mis un fin limier à la recherche du coupable.

—Ma mère? dit Gertrude avec angoisse. Vous m'avez écrit, et M. des Jonchères m'a répété, qu'elle serait admirablement soignée?

—Elle est dans une excellente maison de santé où je la verrai sans cesse. Ne vous inquiétez pas! sa vie n'est pas en danger, et il est heureux pour elle d'échapper à la douleur du moment présent.

Peu à peu, apaisés l'un et l'autre, ils envisagèrent différents points de l'avenir.

M. des Jonchères avait évité de s'étendre sur les moyens employés par lui pour son enquête personnelle; d'abord dans la crainte de donner trop d'espoir à Gertrude, et surtout parce que, en dépit de la sympathie qu'elle lui inspirait, il retombait fréquemment dans ses doutes.

Il s'était efforcé, la veille, de causer avec elle, de l'intéresser à la défense, mais il n'avait obtenu que cette réponse:

—Je suis innocente... j'ai dit la vérité et la dirai toujours! il importe peu qu'elle me charge. Je n'ai rien à ajouter et n'ajouterai rien! Faites comme vous voudrez.

Cébronne insista au contraire sur Aubrun, sur sa quasi-certitude de parvenir très vite à une solution.

—Il n'a pas développé son idée, mais, si j'ai bien compris, selon lui quelqu'un, en dehors des gens de la maison, a dû s'introduire chez M. de Chantepy et...

—M. des Jonchères m'a vaguement parlé de ces suppositions, interrompit-elle. Il est certain que quelqu'un est entré avant ou après moi. Comment? On le saura; j'ai confiance que ce sera bientôt, et cette confiance me soutient. Vous voyez que je ne suis pas abattue; et puis...

—Et puis?

—Et puis, continua-t-elle avec la plus vive émotion, et puis votre amour généreux serait une compensation à l'horreur de cette épreuve si vous-même n'étiez entraîné dans mon malheur.

—Comment parlez-vous de malheur pour moi! alors que j'ai en vous une foi absolue, Gertrude, que je vous aime de toute mon âme, et qu'il y a une joie dilatante dans la pensée d'adoucir vos angoisses, de vous être utile et, jusqu'à un certain point, de vous protéger.

Si elle l'aimait passionnément depuis longtemps, il se mêlait désormais à ses sentiments une reconnaissance qui exaltait sa nature généreuse et la soulevait au-dessus des choses extérieures.

Avec cet amour auprès d'elle, avec les aperçus lumineux qui perçaient les ténèbres de l'heure présente, la prison elle-même perdait son apparence habituelle.

Il n'était plus question pour Gertrude, lorsque son innocence serait proclamée, de fuir le bonheur. De ses résistances passées, il ne restait naturellement rien, et Cébronne, qui saisissait les impressions complexes de la jeune fille, insista longuement sur l'avenir heureux qui les attendait.

—Ces angoisses, ce cauchemar tomberont dans le passé, l'oubli, et nous entrerons, ma chérie, dans une existence que je veux pour vous toute baignée de lumière.

—Ah! répondit-elle, la lumière c'est vous! c'est votre tendresse... le reste n'est rien! Dans la vie la plus restreinte, elle suffirait à mon bonheur.

—Mais, moi, je veux que vous perdiez jusqu'au souvenir de la vie étroite et douloureuse dont vous avez tant souffert.

Il continua à lui parler de l'avenir avec une assurance qui fit un bien extrême à Gertrude, et cette première entrevue, dans des circonstances si terribles, leur laissa une impression de réconfort et d'espoir.

—L'heure est passée, dit-il, on va me prier de partir. Que désirez-vous? Des livres, n'est-ce pas? je vous en enverrai.

—Oui... des livres et du travail pour tromper les longues heures. Pourtant je ne suis pas abandonnée, une sœur est venue me voir et m'a procuré différents objets, entre autres une Imitation de Jésus-Christ. Depuis mon entrée, j'ai senti votre influence dans la façon dont j'étais traitée.

Il la quitta, non rasséréné, mais avec la conviction que les idées religieuses de Gertrude, son énergie, sa confiance en lui, la vue précise d'un heureux avenir enlevaient à la situation ce que, sans cela, elle eût eu d'intolérable.

Il se reportait au jour si lointain et si proche où M. des Jonchères combattait son projet d'épouser Mlle Deplémont.

Lorsque l'accusation qui pesait sur elle serait détruite, qui donc penserait encore aux fautes du père?

Il y avait pour Cébronne une grande ironie dans ce contre-coup des événements qui ferait que Mlle Deplémont, victime belle et charmante d'une odieuse erreur, mériterait, aux yeux du monde, le sort très doux qu'il mettrait à ses pieds.

L'opinion du monde... pour lui-même, elle lui était bien indifférente! il suivait son droit chemin sans se soucier des autres, mais la pointe était acérée en pensant à la femme qu'il aimait...

IX

En quittant le docteur et M. des Jonchères, le premier geste d'Aubrun, sans le jour férié, eût été de se faire habiller convenablement. Avec raison, il décidait de ne rien tenter avant d'être vêtu de façon à inspirer la confiance.

En errant autour de la rue Vavin, il ne vit aucun appartement meublé à louer, sauf dans la rue d'Assas.

Il ne pouvait pas le visiter avant le lendemain et retourna dans la rue Vavin afin d'apercevoir le pharmacien, M. Darrault, dont le nom, au sujet de l'enquête, avait été dans tous les journaux. Il n'aperçut qu'un commis et s'abstint d'entrer.

«Plus tard, je serais reconnu, se dit-il; d'ailleurs je ne veux pas questionner sans y être amené. Demain, j'entrerai quand il y aura des acheteurs, et ce serait bien étonnant si on ne parlait pas du crime qui émeut tant le quartier et dont s'occupe la France entière...»

Malgré son grand désir de ne pas perdre un instant, il fut bien obligé d'attendre au jour suivant pour poser les premiers jalons de son plan.

Quand il revint rue d'Assas, entièrement transformé, il ressemblait à un propriétaire breton et avait l'aplomb d'un homme auquel l'argent ne manquera pas.

Son premier soin fut de se diriger vers la maison où il avait aperçu un appartement meublé à louer.

Cet appartement était celui d'un jeune écrivain qui, voyageant pendant l'été, désirait le louer pour plusieurs mois. L'installation était élégante, commode et d'un prix assez élevé. Toutefois, Aubrun, sans hésiter, sacrifia une partie de la somme remise par le docteur Cébronne. Il lui importait énormément, pour réussir dans ses combinaisons, de passer pour un homme riche, habitué à un large confortable.

Après un examen minutieux, il déclara que l'appartement lui plaisait.

—Il est charmant, vraiment! c'est le mieux compris, à beaucoup près, de tous ceux que j'ai visités.

—Je ne le louerai pas à moins de quatre mois, monsieur, lui dit la concierge. Le locataire trouve inutile de louer pour un mois ou deux.

—Je comprends cela! et je le prends pour quatre mois. Je prolongerai peut-être si votre locataire continue à voyager. Je veux passer l'été dans un quartier tranquille et à proximité du Luxembourg. Quand entrerai-je? Le plus tôt possible, car je suis fatigué de l'hôtel.

—Demain matin, si monsieur veut.

—Ah! très bien... Mais pour le linge de maison, en fournit-on?

—Certainement, monsieur! Il y a un placard plein de linge, laissé à la disposition du locataire. Je vais montrer à monsieur.

Elle le conduisit dans une petite pièce attenante à la cuisine et qui servait de lingerie.

—C'est parfait, en vérité! dit Aubrun. Mais maintenant il me faut quelqu'un pour me servir?

—Monsieur désire prendre une domestique?

—Non, je ne resterai pas assez longtemps à Paris pour m'installer aussi complètement, et puis je dînerai dehors tous les jours. Je veux une femme qui viendra plusieurs heures; elle préparera le petit et le grand déjeuner. Il faut donc qu'elle sache faire la cuisine, et je suis assez difficile. Avez-vous quelqu'un en vue?

—Je réfléchirai, monsieur. Si Mme Brion voulait!... ce serait tout à fait l'affaire de monsieur.

—Qui est-ce Mme Brion?

—Monsieur n'a pas vu son nom dans les journaux? Elle était la femme de confiance de M. de Chantepy.

—Ah! oui... j'ai lu l'histoire d'un œil et ne me rappelais pas le nom dont vous parlez. Elle fait des ménages?

—Oh! non, monsieur! elle ne va pas partout; ce n'est pas une véritable femme de ménages. Mais si elle se remet à travailler, il me semble que le service de monsieur lui conviendrait très bien.

—Vous êtes sûre d'elle?

—Sûre d'elle? Sûre de Sophie Brion? Autant que de moi-même, monsieur!

—Où demeure-t-elle?

—Mais, rue Vavin, 6, monsieur! Dans la maison où le crime a été commis. Seulement elle n'y restera pas, je crois bien! Elle m'a dit à moi-même que, depuis la mort de son maître, elle prenait cette maison en grippe.

—J'irai chez elle tout à l'heure.

Mais Sophie Brion était sortie, et, aux questions d'Aubrun, la concierge de la rue Vavin répondit:

—Je ne sais pas si elle désire se replacer, elle est presque malade de chagrin. On l'a déjà demandée dans différentes maisons, et elle a refusé. Il est vrai que l'ouvrage ne lui convenait pas. Le service d'un monsieur seul serait bien son affaire.

—Comme elle voudra! mais il faut que je sois fixé; c'est la concierge de la maison que je vais habiter qui m'a donné le nom de Mme Brion, en me disant que c'était une femme très sûre.

—Je crois bien qu'elle est sûre! et bonne ménagère! Monsieur verra, si elle veut bien entrer à son service!

—Qu'elle vienne me parler demain matin... Voici mon nom et mon adresse: M. de Lucel, 180, rue d'Assas.

—Je ferai la commission, monsieur!

«Tout mon plan s'effondrera si elle n'accepte pas, se disait-il en s'en allant. Mais elle acceptera... ne pas se remettre au travail serait bien malhabile de sa part!»

Dans la fin de l'après-midi, il arriva rue d'Assas avec deux malles contenant des livres et des effets.

—Je serai ici demain matin de bonne heure, dit-il à sa concierge à qui il donna un fort denier à Dieu. J'ai rendez-vous avec cette Mme Brion; si je ne m'arrange pas avec elle, vous me chercherez une autre personne.

Assez satisfait de sa journée, il la termina en allant flâner autour de la pharmacie.

Il vit M. Darrault qui causait avec un ami, et en profita pour entrer dans le magasin. Très décidé à questionner, et voulant en avoir le temps, il demanda différentes choses. Le pharmacien appela un commis et continua la conversation interrompue par Aubrun.

—C'est une triste affaire, dit l'ami de M. Darrault. Une jeune fille comme elle devenir criminelle!

—Ce n'est pas prouvé...

—Bah! mon cher, c'est clair! Elle était pauvre, fatiguée d'un travail auquel son éducation première ne l'avait pas habituée, et elle a perdu la tête en même temps que le courage.

—Elle n'a pas l'air d'une femme à perdre la tête, je vous assure! Ceux qui l'approchaient la défendent énergiquement.

—C'est possible... mais les faits sont les faits.

—Vous parlez du vieillard assassiné dans cette rue, dit Aubrun. J'arrive de loin, et ne suis pas bien au courant, car les rapports des journaux se contredisent. Qu'y a-t-il de vrai pour la jeune fille?

—On n'en sait rien encore, répondit le pharmacien, mais on affirme que l'arrestation de Mlle Deplémont est imminente.

—Evidemment! s'écria son ami. Je m'étonne qu'elle ne soit pas encore arrêtée. Il est tellement clair que c'est elle!

—Quand on la connaît, on ne trouve pas que ce soit clair, répliqua M. Darrault d'un ton chagrin.

—Vous la connaissez donc? demanda Aubrun.

—Sans doute! elle demeurait presque en face de moi. Je l'ai vue souvent; j'étais son pharmacien et celui de la victime. Il est difficile de la croire coupable, c'est l'avis de tout le monde dans la maison. Mme Brion en est malade de chagrin.

—Qu'est-ce que c'est que Mme Brion? Une parente de l'accusée?

—Oh! non... c'est l'ancienne femme de charge de M. de Chantepy. Elle aidait quelquefois Mmes Deplémont dans leur ménage et leur était très attachée. C'est une si brave femme! elle se consolera difficilement.

—Triste, triste affaire! répéta l'ami de M. Darrault en secouant la tête.

—Oui, reprit Aubrun d'un ton indifférent, les crimes se multiplient dans ce Paris. Mais les témoins à décharge sauveront sans doute cette jeune fille à laquelle vous vous intéressez.

—Oui... je m'y intéresse vivement! répondit M. Darrault dont l'honnête figure était des plus sympathiques. En vérité j'y pense sans cesse; si elle est innocente, comme je le crois, c'est tellement affreux!

—N'est-elle pas aimée d'un grand médecin de Paris?

—Oui... le docteur Cébronne. Il se dit son fiancé, la proclame innocente, tient tête aux magistrats, dit-on, en un mot se conduit admirablement. Il n'y a pas de mots pour exprimer l'estime qu'il m'inspire.

—C'est vrai! appuya le visiteur. Un amour aussi désintéressé et dévoué est un bel exemple.

—Mais, reprit Aubrun, cette Mme Dion, Bion, non! Brion, que vous connaissez et employez, saura la défendre.

—Je n'emploie pas Sophie Brion, répondit le pharmacien, elle ne servait que M. de Chantepy. Une ou deux fois, comme j'étais dans un grand embarras, elle est venue mettre de l'ordre dans le magasin, mais c'était par pure complaisance, car je la connais beaucoup et depuis longtemps.

—Et elle défend Mlle Deplémont?

—Elle la défend... oui! c'est-à-dire elle soutient qu'elle n'est pas coupable, continua M. Darrault tout possédé de son sujet, malheureusement elle n'est pas un témoin à décharge, au contraire! Sa déposition, à son grand chagrin, était écrasante... Elle m'a dit à moi-même en pleurant: «Mais il fallait bien ne rien cacher... c'est une question de conscience...»

—Elle a raison... pauvre femme! Je comprends sa douleur, répondit Aubrun d'un ton dont l'ironie échappa à ses interlocuteurs.

—Voulez-vous que je vous envoie ces petits paquets, monsieur?

—Inutile! je rentre chez moi.

Il alla dîner et coucher dans un hôtel de la rue de Rennes, et passa la nuit, comme l'avait fait dernièrement M. des Jonchères, à creuser le mystère, à récapituler les événements, mais, au rebours de l'avocat, à suivre imaginairement une piste qui le conduisait, dans sa pensée, droit au but. Il employa ces heures sans sommeil à parachever son plan, à en prévoir les différentes étapes et à se bien pénétrer du rôle qu'il devait jouer.

«Si la piste est bonne, comme je le crois, j'espère marcher rondement. Mais il y a l'imprévu. Quant à la justice... bouh!...»

Il ignorait qu'une enquête avait précédé la sienne, seulement pour arriver à une conclusion diamétralement opposée.

M. Darrault, interrogé, n'avait point omis un détail qui allait devenir un point d'appui solide pour les soupçons d'un esprit prévenu comme celui d'Aubrun. Aux questions pressantes et minutieuses du juge d'instruction sur la possibilité d'un vol d'aconitine, le pharmacien avait répondu:

«Si un vol d'aconitine a été commis, ce n'est pas chez moi, c'est de toute impossibilité! Jamais la clef de l'armoire aux poisons ne reste à la serrure. Moi seul et un de mes aides pharmaciens surveillions l'armoire. Depuis que j'ai perdu cet aide, mort dernièrement, mes nouveaux aides étant très jeunes, je ne confie la clef à personne. Quant à Sophie Brion, que je connais depuis toujours, elle ne peut, en aucun cas, être suspectée...»

Ces réponses, concluantes et péremptoires, confirmaient tous les rapports favorables à la femme de charge.

Aubrun entra dans son appartement avec une vive satisfaction. Pendant la nuit, il s'était monté la tête sur les résultats certains de son plan, et il se voyait déjà arrêtant les coupables et gagnant avec aisance vingt-cinq mille francs.

Il défit ses malles, qui contenaient des emplettes faites la veille au Bon Marché, mit sous clef quelques papiers et n'entendit pas sonner sans émotion.

Il laissa sonner une seconde fois, ouvrit la porte sans empressement et introduisit une femme d'aspect éminemment respectable et correct.

—Je suis Mme Brion que vous désiriez voir, monsieur.

—Ah! parfaitement.

Il la fit entrer dans un petit salon, se plaça à contre-jour et lui demanda s'il devait compter sur elle.

—On m'a dit que vous étiez souffrante, et que vous n'accepteriez peut-être pas de reprendre du travail?

—J'ai passé par de si grandes émotions, monsieur, que j'ai été malade en effet! Mais, d'une part, je suis mieux; ensuite j'ai besoin de gagner, et il faut bien que je prenne sur moi.

Elle parlait avec la correction, presque l'élégance de certaines gens du peuple dont le choix d'expressions, à Paris, est parfois étonnant.

—Réponse courageuse! dit Aubrun avec onction. Mon ménage, d'ailleurs, ne sera pas compliqué.

—Monsieur passera l'été ici?

—Probablement... sauf un mois où je ferai une fugue au bord de la mer. J'ai à travailler beaucoup; des recherches à entreprendre dans les bibliothèques, et ce quartier tranquille me paraît favorable au travail. Alors c'est entendu? Je compte sur vous?

—Oui, monsieur, c'est entendu.

Il convint du prix, donna les explications nécessaires, et lui demanda si elle se chargeait de mettre l'appartement en ordre le matin même.

—Oui, monsieur, très bien.

—Plus vite vous travaillerez, plus vite vous écarterez les idées noires, lui dit Aubrun avec bonté.

—Monsieur a raison... Et puis le courage ne me manque pas; il m'en a fallu beaucoup dans ma vie.

—Combien de temps êtes-vous restée chez M. de Chantepy?

—Quatorze ans, monsieur!

—C'est la meilleure des références, répondit Aubrun sans accorder d'attention à l'émotion évidente de la femme de charge quand il avait prononcé le nom de son ancien maître. Si vous vous organisiez pour que je déjeune chez moi demain, j'en serais très satisfait. Voici cent francs, je vous laisse carte blanche pour les achats nécessaires.

—Tout sera prêt, monsieur, j'espère bien.

Aubrun passa plusieurs jours sans chercher à causer avec Sophie Brion. Il manifestait simplement sa grande satisfaction sur la façon dont il était servi, mais ne posait aucune question, bien que la femme de charge eût essayé de parler avec son nouveau maître.

Le samedi, il lisait son journal tout en observant l'expression inquiète et préoccupée de Sophie.

—Ah! dit-il tout à coup, voici une nouvelle qui vous intéressera.

—Laquelle, monsieur?

—L'arrestation de l'assassin du pauvre M. de Chantepy. Mlle Deplémont, d'après ce journal qui annonce l'événement pour ce matin, doit être sous les verrous.

—J'ai entendu crier la nouvelle par un camelot, monsieur! J'en suis désolée, malade. Pour moi, elle n'est pas coupable!

—Pas coupable! Comment pouvez-vous en douter? Elle est prise, pour ainsi dire, la main sur le poison, et il y a des gens assez naïfs pour nier sa culpabilité!

—Mais monsieur sait bien qu'on ne l'a pas arrêtée tout de suite?

—La justice a bien fait en s'entourant de précautions, en ne mettant aucune précipitation, mais son opinion doit être faite depuis la première heure.

Il reprit son journal, non sans remarquer la pâleur de Sophie Brion dont la main tremblait en posant une cafetière auprès de lui.

Toutefois ces signes, pour un homme qui n'eût rien suspecté, prouvaient la sincérité des paroles de la femme de charge, quand elle s'écria d'un ton très ému:

—La pauvre jeune fille! moi qui l'ai tant connue! Elle est attachante, monsieur, je vous assure! et si courageuse dans une si triste position! travaillant toute la journée pour adoucir le sort de son père!

—Précisément! elle était excédée de ce travail forcé; et puis elle a su dissimuler un mauvais fonds. C'est un fait ni rare, ni bien extraordinaire, je vous assure!

—En vérité, monsieur! Pour moi, je conserve mon idée, et ne me consolerai jamais d'un tel chagrin.

—Vous avez bon cœur, mais il faut que justice se fasse. Irez-vous la voir dans la prison?

—La voir! s'écria-t-elle en reculant. Voir Mlle Deplémont en prison...

Elle se laissa tomber sur un siège, le visage décomposé par une émotion qui ressemblait à de la frayeur.

—Mais, ma pauvre Sophie, rien ne vous y oblige, dit Aubrun avec commisération. Et vous ferez bien d'éviter de nouvelles secousses, car vous ne me paraissez pas encore bien sûre de vos nerfs... Je comprends que, en dehors des sentiments que vous avez eus autrefois pour Mlle Deplémont, il vous répugne d'approcher une criminelle... car elle est coupable, croyez-le bien!

Si Sophie Brion avait trempé, indirectement ou non dans le crime, il la confirmait, en assurant que Gertrude était coupable, dans la conviction qu'elle-même était désormais à l'abri d'une poursuite.

Elle se domina assez vite et se leva en s'excusant.

—Que monsieur veuille bien m'excuser... C'est bien vrai que je ne suis pas encore forte.

—Comment en serait-il autrement? Il faut vous distraire de ces tristesses et prendre bravement votre parti de l'inévitable.

Un peu plus tard, elle revint elle-même sur le sujet.

—Monsieur dit qu'il faut être bien naïf pour croire innocente Mlle Deplémont. Mais qu'a-t-elle fait des valeurs qui ont été dérobées? Et qu'en aurait-elle fait si elle n'avait pas été découverte?

—Elle les a cachées en attendant... Elle ou sa mère les aurait négociées.

—Les négocier? C'eût été un grand danger, il me semble, monsieur?

—Oui, puisque les soupçons se sont portés sur elles et que leur nom est jeté à tous les vents. Mais pour moi, pour vous, pour n'importe qui, la négociation de valeurs au porteur n'offre jamais aucun danger, précisément parce qu'elles ne sont pas nominatives. Or, M. de Chantepy ne possédait que des valeurs au porteur, plus dix mille francs en espèces, paraît-il. Mlle Deplémont se décidera sans doute, un jour ou l'autre, à révéler l'endroit où elle a caché l'argent.

Il fut frappé de l'attention avec laquelle la femme de charge écoutait ses explications. Comme elle ne fit aucune objection, il vit clairement qu'il n'avait pas vainement compté sur son ignorance. Elle ne savait pas certainement que, soit par un agent de change, soit par la société financière à laquelle s'adressait habituellement M. de Chantepy, il était facile à la Justice de connaître les numéros des valeurs dérobées, et que ces numéros, confiés sous le sceau du secret aux différents centres financiers, feraient immédiatement connaître le coupable s'il s'avisait de vouloir négocier les titres.

Aubrun se plongea dans la lecture et, pendant que ses yeux parcouraient les lignes sans les voir, il coordonnait ses différentes impressions.

«Je mettrais ma main au feu que je suis sur une bonne piste... Que sait cette femme? Dans quelle mesure est-elle compromise? Malgré sa vive émotion de tout à l'heure, elle est bien maîtresse d'elle-même. Il faudra une surprise ou une maladresse pour qu'elle se livre. Je compte sur la maladresse et sur son besoin évident de parler. Dans peu de temps, je la questionnerai sur les difficultés de sa vie, car une manifestation d'intérêt réussit toujours. La clef pour entrer chez M. de Chantepy était chez le concierge, mais elle en avait une troisième, parbleu! Cependant c'est difficile à concilier avec les réponses de Mlle Deplémont au juge d'instruction, et avec la présence de la jeune fille chez son cousin vers dix heures...»

Les jours suivants, il avança à très petits pas, posant une question d'un ton indifférent, puis restant deux jours sans parler, ou tellement occupé au dehors qu'il voyait à peine la femme de charge.

Ce jeu lui réussit, et trois semaines après son installation, il avait gagné la confiance de Sophie Brion, d'autant qu'il se montrait maître très généreux, nullement familier, et facile à servir.

Il était allé directement à son cœur en lui parlant de son fils, en compatissant aux difficultés qu'elle avait surmontées pour élever son unique enfant, la passion de sa vie. Il apprit ainsi que ce fils travaillait dans un magasin de rubans et de fleurs artificielles. Son espoir, disait-elle, était de le voir un jour, peut-être prochainement, possesseur du fonds de magasin.

—Mais il faudrait une forte somme sans doute, dit Aubrun.

—Assez forte, je suppose, monsieur; mais depuis que mon fils gagne, j'ai fait des économies; on paierait par acomptes, et puis j'emprunterais...

«Ah! ah! pensa Aubrun, nous avançons vers quelque chose.»

Malgré son grand désir de pousser plus loin, il eut la prudence de laisser tomber la conversation et d'attendre que Sophie revînt elle-même sur le sujet.

Ce moment ne devait pas tarder, car plus la femme de charge connaissait «M. de Lucel», plus elle appréciait sa bonté et pensait qu'il ne refuserait pas, le cas échéant, de l'aider dans la réalisation de ses projets.

Elle vint donc le trouver pour lui dire:

—J'ai un service à demander à monsieur; j'espère que ce ne sera pas indiscret.

—Indiscret? Pourquoi donc? répondit Aubrun d'un ton satisfait. Vous avez l'air d'une si brave femme, et vous vous êtes si bien débattue pour élever votre fils, que je serai enchanté de vous rendre service.

—Merci, monsieur! Le nom du patron de mon fils est Marait, 60, rue du Bac. Il parle de se retirer, mais je ne connais pas ses idées sur le prix du fonds de commerce...

—Mais alors vous ne pouvez former aucun projet!

—Non, monsieur; c'est bien cela! Il me faudrait des informations.

—Et vous désireriez que je les prisse moi-même, afin qu'on ne sache pas que c'est pour votre fils?

—Oui, monsieur, nous ne voudrions pas nous avancer avant de savoir si notre projet est réalisable.

—Je puis écrire à M. Marait, c'est bien facile.

—Je remercie beaucoup monsieur.

Aubrun parut réfléchir, puis reprit:

—Au lieu d'écrire, je passerai rue du Bac. Ce n'est pas bien pressé, j'imagine?

—Mon Dieu, monsieur... je serais heureuse d'être fixée, voilà tout!

—Eh bien, j'irai bientôt. Aujourd'hui, c'est impossible, je suis pris toute la journée, mais j'irai demain si je ne reçois pas un rendez-vous dont on m'a parlé.

Le soir, il alla voir M. Marait. Il apprit que, pour des raisons de santé et de famille, ce commerçant désirait se retirer des affaires le plus tôt possible.

—Je suis en pourparlers pour vendre, monsieur, mais j'hésite encore, l'acquéreur qui se présente ne remplissant pas exactement mes conditions.

—Et ces conditions?

—Quinze mille francs versés immédiatement et quinze mille en deux ans avec les intérêts, bien entendu! Est-ce pour vous, monsieur?

—Non... Je me suis chargé d'une commission.

Il quitta M. Marait convaincu que la femme de charge connaissait parfaitement—sauf le prix—les intentions immédiates du commerçant.

Le matin suivant, il dit à Sophie que, s'étant trouvé libre dans la soirée, alors qu'il n'y comptait pas, il en avait profité pour se rendre chez M. Marait. En quelques mots, il la mit au courant du résultat de sa démarche.

—La somme me paraît élevée pour ce genre de marchandises, ajouta-t-il; il est vrai que je n'y connais rien.

—Trente mille francs... c'est beaucoup, en effet, monsieur! Mais la clientèle est bonne, le magasin a de l'avenir, et nous emprunterons, s'il le faut, à une société.

«Ah! se dit Aubrun, voilà une réponse qui me démonterait sans mes fortes présomptions. Si on acquiert par un emprunt, ce sera plus difficile et plus long à découvrir.»

—Et M. Marait est si pressé de vendre? reprit la femme de charge.

—Excessivement pressé, m'a-t-il affirmé. Je crois qu'il conclura l'affaire avec l'acquéreur dont il m'a parlé. Si vous n'êtes pas en mesure d'acheter, vous chercherez plus tard un autre fonds de commerce, c'est bien simple!

—Ah! monsieur, ce ne serait pas la même chose pour mon fils! D'abord, il est au courant des affaires de la maison, il connaît la clientèle dont il est aimé, ce qui est beaucoup pour réussir. Et puis, monsieur comprendra que devenir patron de la maison où on est simple employé... c'est bien agréable!

—Je comprends! j'entre dans tous vos sentiments, ma bonne Sophie. Mais qu'allez-vous faire?

—Je vais causer avec mon fils et, s'il est de mon avis, j'irai parler à M. Marait.

—C'est votre affaire! répondit indifféremment Aubrun.

Elle lui raconta, le lendemain, que M. Marait, fort étonné, avait émis des doutes assez blessants sur la réussite d'un projet irréalisable, selon lui, pour une femme qui gagnait péniblement sa vie.

Elle lui avait répondu en parlant de ses économies et d'un emprunt.

—Il a haussé les épaules, monsieur, dit-elle avec une certaine irritation! Cependant, comme il aime mon fils, il m'a promis de ne rien conclure sans me prévenir et m'a laissé trois semaines pour me débrouiller.

—Eh bien, vous réfléchirez.

Il passa la journée à rédiger des notes, en se demandant quelle serait l'invention de la femme de charge pour atteindre son but sans se compromettre, si elle était coupable.

Mais était-elle coupable? Peut-être, poursuivi comme M. des Jonchères par une idée, avait-il mis des visières qui l'obligeaient à ne regarder qu'un point.

Néanmoins, bien qu'il eût hâte d'aboutir dans un sens ou dans un autre, il conservait sa marche prudente.

Il était convaincu que cette femme avait de l'argent, car le chiffre de trente mille francs, énorme pour elle, ne la décourageait pas. Si elle savait que, dans bien des cas, on empruntait au Crédit foncier, elle devait savoir également qu'il fallait donner des garanties sérieuses, et le fonds d'un petit commerce paraîtrait-il une garantie suffisante? Mais, selon Aubrun, l'emprunt n'était qu'une manière de parler, une idée passagère, comme transition à une autre idée. Elle avait l'argent et, pressée d'acheter, elle inventerait un moyen rationnel pour en expliquer la provenance.

A la fin de la semaine, un incident parut confirmer ces prévisions; Sophie demanda à son maître de lui accorder un congé de quelques jours.

—Un congé! Etes-vous malade?

—J'ai perdu un cousin éloigné, monsieur, et il faut que j'aille dans le pays où il était établi.

—Est-ce loin?

—Auprès de Blois, monsieur... un petit endroit qui s'appelle Ménars. Monsieur connaît sans doute?

—Non, pas du tout! J'espère que vous ne serez pas longtemps, car votre excellent service me manquera bien.

—Si monsieur veut que je cherche quelqu'un pour me remplacer?

—Ma foi non! la concierge fera ma chambre et je déjeunerai au restaurant. Combien de temps resterez-vous là-bas? Vous vous dérangez pour un cousin éloigné?

—J'y suis obligé, monsieur... car il paraît que je suis sur le testament. L'enterrement a lieu demain; je partirai dans l'après-midi et resterai le moins longtemps possible.

—Ah! si vous héritez... c'est bien différent? Connaissez-vous le montant de l'héritage?

—Non, monsieur; le notaire me dit seulement que je suis légataire universelle.

—Votre cousin était marchand?

—Non, monsieur; mon cousin Rollant était maçon, et patron depuis de longues années.

—Je vous souhaite un bon héritage.

Il eut d'abord l'idée de la suivre, mais le moyen était dangereux, et non moins dangereuse la pensée d'aller, sur un prétexte, causer avec le fils pour savoir si vraiment sa mère avait quitté Paris.

Après réflexion, il résolut d'attendre patiemment le retour de Sophie Brion et de partir plus tard pour Ménars afin de vérifier si elle avait dit la vérité.

Mais le soir de ce même jour, à sa grande surprise, il reçut la visite du fils Brion, un grand garçon qui se présentait avec assurance, mais dont les manières étaient polies et le visage honnête.

—Pardon, monsieur! je vous dérange?

—Du tout, du tout, entrez donc!

—Je voulais savoir, monsieur, si ma mère est partie aujourd'hui pour Ménars? Chez elle, la concierge n'en savait rien; elle m'a dit seulement qu'elle était sortie. Mais ce n'est pas la peine que j'attende si elle est partie.

—Elle est partie... N'était-ce pas convenu?

—Ma mère hésitait entre aujourd'hui et demain de grand matin, et comme j'avais un mot à lui dire, je suis venu voir...

—Et vous ne l'avez pas accompagnée?

—Mon Dieu, monsieur, je n'ai jamais vu ce cousin, que je croyais mort, d'ailleurs! La présence de ma mère, comme elle me l'a bien dit, suffit largement; et puis, au magasin, on a besoin de moi. Alors, comme ce n'était pas nécessaire, je suis resté.

—Combien de jours, votre mère compte-t-elle rester là-bas?

—Deux ou trois, quatre au plus... Je suis étonné que mon cousin, avec lequel nous n'avions plus de rapports, ait pensé à nous pour son héritage; c'est bien bon de sa part.

Après le départ du jeune homme, Aubrun demeura longtemps à la même place, absorbé dans une méditation qui n'avait rien d'agréable.

«Elle aurait donc dit la vérité! N'importe! J'irai à Ménars.»

X

Pendant qu'Aubrun suivait sa piste avec une confiance à peu près inébranlable, Gertrude recevait fréquemment la visite de son avocat et de Cébronne.

Avec précautions, M. des Jonchères lui apprit que l'affaire passerait aux assises dans le courant de l'été, ajoutant que, selon les plus grandes probabilités, son innocence serait reconnue bien avant la date fixée pour le procès.

—Les assises! murmura-t-elle avec consternation.

—Nous n'irons pas jusque-là, croyez-le bien!

Mais il vit que le coup était terrible et brisait une partie des espérances de la malheureuse femme.

Elle était forte en apparence, mais sa pâleur, son expression qui, de jour en jour, devenait tragiquement douloureuse, indiquaient un fléchissement moral et physique.

En voyant passer les jours et même les semaines, elle avait des accès de désespérance qu'elle combattait courageusement, mais qui laissaient des traces poignantes sur son visage.

Elle ne voulait plus être questionnée et répondait invariablement au juge d'instruction:

—A quoi bon? Je suis innocente, les faits m'accusent, et ce sont les faits que vous croyez. Si vous ne me croyez pas quand je crie mon innocence, pourquoi me croiriez-vous sur d'autres points?

Mme Deplémont, toujours malade, bien que devenue consciente des événements, avait essayé de se lever pour venir auprès de sa fille, mais l'effort ayant provoqué un évanouissement inquiétant, Cébronne imposa sa volonté et l'obligea à demeurer couchée.

Il raconta l'incident à Gertrude qui répondit:

—J'aime mieux ne pas la voir, ce serait déchirant pour elle et... pour moi. Dites-lui de se soigner jusqu'à mon retour auprès d'elle; dites-lui que je lis et travaille, que vos visites bénies me raniment, me consolent de tout. Répétez-lui que j'attends tranquillement la fin de cette cruelle aventure.

—Tranquillement, Gertrude! Je lis dans vos yeux votre douleur grandissante. Vous vous désespérez!

—Non, je ne me désespère pas! C'est impossible avec une tendresse comme la vôtre qui me soutient, me transporte si loin dans une région ensoleillée!

—Pauvre enfant! Je vous aime trop pour ne pas pénétrer dans les pensées que vous ne dites pas... Mais reposez votre esprit dans la région dont vous venez de parler. Que de joies dans l'avenir, Gertrude, quand je vous emmènerai dans la propriété où mon enfance s'est écoulée... Nous y passerons le premier mois de notre union.

—Notre union... répéta-t-elle avec une intonation découragée qui fit tressaillir Cébronne.

Il l'attira à lui et, avec une tendresse inexprimable, porta la main de la jeune fille à ses lèvres.

—Notre union! dit-il avec une fermeté persuasive. Elle sera complète, absolue, plus encore que vous ne le supposez. Vous n'avez pas suivi l'évolution de mes idées, sous l'influence des souffrances de ces dernières semaines. Vous ignorez que votre force d'âme, qui vient d'un sentiment religieux très élevé et très pur, a complété la leçon. Vous achèverez de m'instruire et nous n'aurons qu'une âme, qu'une pensée.

Le cœur de Gertrude battait plus vite en écoutant de telles paroles qui la réconfortaient et lui faisaient oublier le lieu où elles étaient prononcées. Elle pénétrait plus avant dans un caractère loyal, dans une intelligence qui abaissait sa superbe avec simplicité pour aborder franchement des questions que Bernard savait lui être chères.

Elle essayait d'entrer dans les projets d'avenir qu'il lui soumettait et le questionna sur la propriété dont il parlait.

—Est-elle près de Paris?

—J'ai une maison de campagne à vingt minutes de Paris, mais ce n'est pas celle-là. La propriété dont je parle est en Bretagne, sur les bords de la Rance. Nous n'avons jamais voulu la vendre, malheureusement elle est presque abandonnée, quoique la maison soit meublée comme jadis. C'est là que nous irons, dans un cadre ancien qui vous plaira, et loin de tous les vivants.

Elle souriait et se prenait à espérer, mais il n'était pas toujours auprès d'elle et, à chaque nouvelle visite, il avait la sensation que la solitude et le découragement accomplissaient leur œuvre destructive.

Le lendemain du jour où Sophie Brion avait demandé un congé, Aubrun fut appelé le soir par M. des Jonchères qui causait avec le docteur Cébronne quand le policier arriva.

—Eh bien, Aubrun, vous m'avez écrit que vous suiviez votre piste avec beaucoup d'espoir; c'est bien long, n'avez-vous rien découvert?

—Ma piste est bonne... de plus en plus j'en suis convaincu, répondit Aubrun évasivement.

—Rien de précis?

—Rien.

—Grand Dieu, s'écria Cébronne, et cette malheureuse enfant est en prison! J'assiste à sa douleur sans plaintes, sans récriminations, mais si terrible que je la vois changer de jour en jour. Si elle tombe malade, si elle meurt, ce seront ces misérables magistrats qui l'auront tuée.

—Bernard, je t'en prie, à quoi penses-tu? Mlle Deplémont n'est pas malade; une certaine dépression est naturelle, inévitable, mais non dangereuse.

—Qu'en sais-tu? Tu n'es pas médecin, répondit brusquement Cébronne; tu ne connais pas le résultat souvent fatal de telles secousses sur un organisme délicat. Il ne faudrait pas que l'épreuve se prolongeât, c'est le médecin qui parle en ce moment. Sans l'énergie, le ressort de son âme d'élite, Gertrude serait déjà très malade.

—Tu t'égares! De grâce, ne grossis pas les faits, répète-toi ce que tu répètes sans cesse à Mlle Deplémont, c'est-à-dire, vois la fin heureuse de cette situation. Nous y touchons peut-être; n'est-ce pas, Aubrun?

—Je le crois.

—Alors, parlez, parlez! s'écria Cébronne dans un élan de douleur irritée.

Aubrun se félicitait tout bas d'avoir exigé le secret sur ses recherches et observait avec pitié les ravages du chagrin sur la forte constitution du docteur. Dix ans avaient passé sur lui et bien que, dans ses occupations habituelles, il conservât son empire sur lui-même, on sentait l'homme énergique sur le point de s'affaisser.

Aubrun, quels que fussent les écarts de sa vie, avait beaucoup de cœur, il sut le mettre dans le ton de sa réponse.

—Je suis désolé, docteur, désolé de ne pas avancer plus vite, et je comprends trop bien votre profonde angoisse, mais je vous assure que, plus que jamais, la prudence est nécessaire. Croyez-en mon expérience, tout va bien! Et j'ai lieu de croire que je touche au but.

—Vous, au moins, vous ne doutez pas de Mlle Deplémont! dit Bernard.

—Je n'en ai jamais douté... J'ai des raisons actuellement pour en douter encore moins.

—Aubrun, dit M. des Jonchères, il est temps de ne plus agir en dehors de la justice; elle vous aidera, et un mot de vous, si vos présomptions sont fondées, mettrait fin à une situation intolérable.

—Pour qu'un mot de moi mette fin à une situation intolérable, il est indispensable, n'est-ce pas, que je fournisse une preuve ou un enchaînement logique?

—Oui, c'est indispensable.

—Eh bien! je n'en suis pas là... Accordez-moi encore une semaine. Ou j'aurai obtenu la preuve dont je vous parle, ou j'aurai vu que je suis un sot et que ma piste ne valait rien.

—Faites pour le mieux, dit Cébronne qui marchait de long en large. Avez-vous besoin d'argent?

—Non!... Mes recherches seront terminées j'en ai la conviction, avant que j'aie dépensé les quatre mille francs que vous m'avez remis.

M. des Jonchères suivit Aubrun dans l'antichambre.

—Vos soupçons se basent-ils vraiment, Aubrun?

—Oui!... J'observe cette femme à loisir et je continue à la croire coupable, bien qu'elle ait su se mettre à l'abri. A-t-elle exécuté elle-même le crime? A-t-elle un complice et a-t-elle partagé avec lui le produit du vol? Nous le saurons bientôt.

—Mais vous affirmez simplement! Il faut bien autre chose qu'une affirmation!

—Je le sais! et c'est pourquoi je demande un délai, très court du reste. Elle dit avoir fait un héritage; un de ses parents serait mort auprès de Blois, à Ménars. Aussitôt son retour, j'irai à Ménars entre deux trains. Si elle a menti, c'est un indice.

—Ce ne serait pas une preuve... et l'enquête sur cette femme a été minutieuse.

—L'enquête a-t-elle découvert que deux ou trois fois dans l'hiver, M. Darrault a confié son magasin à Sophie Brion, de grand matin? elle y est restée seule pour le mettre en ordre?

—Oui, je connais ce détail... Mais les poisons étaient sous clef, M. Darrault est absolument péremptoire sur ce point. Il est non moins affirmatif sur l'honorabilité de la femme de charge.

—Serait-il impossible que le pharmacien eût ignoré un incident quelconque; par exemple l'oubli de la clef dans la serrure de l'armoire aux poisons?

—Ce n'est pas impossible, mais c'est invraisemblable. Il répond de l'aide qui s'occupait seul avec lui de l'armoire.

—Oui, et cet aide est mort, dit Aubrun.

—Evidemment, reprit l'avocat, l'aconitine a été volée, mais M. Darrault affirme que le vol n'a pas pu être commis chez lui.

Ensuite si Sophie est la coupable, comment expliquer son alibi très sûr? Et elle eût prémédité aussi longuement son crime!

—Certainement, dans mes soupçons, mieux que cela, dans ma conviction, il y a des invraisemblances, mais pas plus, à mon avis, que dans l'accusation portée contre la jeune fille. Devant le juge d'instruction, M. Darrault n'a pas spécifié exactement le moment où il avait accepté les services de la femme de charge?

—Si... c'est dans les premiers jours de mars.

—Epoque où Mme Deplémont était très malade?

—Oui.

—Et pendant cette maladie, le docteur Cébronne, qui employait de l'aconitine dans le traitement, a bien expliqué à Mlle Gertrude les effets violents du poison?

—Oui.

—Il ne se rappelle pas à quelle date... mais une troisième personne, croit-il, était présente?

—Parfaitement!... mais, pour lui, cette tierce personne était la sœur garde-malade.

—Il n'en est pas sûr... et j'ai bien noté le fait qui me paraît important. Je sais pertinemment que Sophie Brion avait besoin d'argent, et d'une somme assez forte, très grosse pour elle en tout cas!

—Ah! nous entrons dans le précis... pouvez-vous le prouver?

—Je prouverai mieux probablement! J'ai gagné la confiance de Sophie Brion, précisément en affectant de ne pas la désirer. Comment, au reste, se défierait-elle de M. de Lucel, bon rentier et bon maître? En outre, vous savez quel besoin impérieux ont les femmes, surtout de cette classe, de parler d'elles et de leurs affaires?

—Oui, je sais.

—J'ajoute que celle-ci est relativement réservée. Quoi qu'il en soit, elle est engagée dans une affaire qui, devenue chez elle une idée fixe, le but de tous ses efforts, la fera découvrir si elle est coupable. Elle me consultera, je crois, sur des questions d'argent, et c'est alors que, s'il y a lieu, je mettrai la main sur la preuve... Ah! j'oubliais! dit Aubrun en se frappant le front. N'a-t-on pas les numéros des valeurs dérobées à M. de Chantepy?

—Je les ai dans mon cabinet.

—Il me les faut demain matin.

—Je vous les enverrai par pneumatique ce soir même; ils vous parviendront demain à la première heure.

—Aucune indiscrétion n'a été commise sur ces numéros?

—Aucune... on a pris les plus extrêmes précautions pour que les journaux n'y fassent aucune allusion. Dans un cas semblable, on espère toujours une imprudence des coupables, les valeurs au porteur passant pour pouvoir se négocier sans danger...

—C'est l'idée de la femme de charge, idée que j'ai eu le soin de fortifier.

—Quand votre accusation aura une forme présentable, Aubrun, vous n'attendrez pas plus longtemps pour prévenir le magistrat. Je l'exige absolument.

—Je vous le promets; dans trois jours peut-être... mais n'oubliez pas les numéros.

—Je n'oublierai rien... Hâtez, hâtez les choses, si c'est possible. Vous avez vu combien mon pauvre ami est changé?

—Il me fait pitié... mais si je n'agissais pas avec prudence, nous nous éloignerions du but. Si j'ai une communication importante à vous faire, le matin, est-ce au Palais qu'il faut aller?

—Oui, d'ici huit jours et plus, j'y serai tous les matins.

—Et M. de Monvoy?

—C'est moins sûr... cependant il y a chance pour que vous l'y trouviez également.

Cébronne attendait impatiemment M. des Jonchères.

—Je me défie d'Aubrun, Henri! il n'a rien découvert et veut faire l'important.