Hélas! Hélas! Le chien hurle, la lune brille. Je préfère mourir, mourir que de vous dire ce que pense maintenant mon coeur de minuit.
Déjà je suis mort. C'en est fait. Araignée, pourquoi tisses-tu ta toile autour de moi? Veux-tu du sang? Hélas! Hélas! la rosée tombe, l'heure vient - l'heure où je grelotte et où je gèle, l'heure qui demande, qui demande et qui demande toujours: "Qui a assez de courage pour cela? - qui doit être le maître de la terre? Qui veut dire: c'est ainsi qu'il vous faut couler, grands et petits fleuves!" - l'heure approche: ô homme, homme supérieur prends garde! ce discours s'adresse aux oreilles subtiles, à tes oreilles - QUE DIT MINUIT PROFOND?
5.
Je suis porté là-bas, mon âme danse. Tâche quotidienne!
tâche quotidienne! Qui doit être le maître du monde?
La lune est fraîche, le vent se tait. Hélas! Hélas! avez-vous déjà volé assez haut? Vous avez dansé: mais une jambe n'est pas une aile.
Bons danseurs, maintenant toute la joie est passée. Le vin s'est changé en levain, tous les gobelets se sont attendris, les tombes balbutient.
Vous n'avez pas volé assez haut: maintenant les tombes balbutient: "Sauvez donc les morts! Pourquoi fait-il nuit si longtemps? La lune ne nous enivre-t-elle pas?"
O hommes supérieurs, sauvez donc les tombes, éveillez donc les cadavres! Hélas! pourquoi le ver ronge-t-il encore? L'heure approche, l'heure approche, - la cloche bourdonne, le coeur râle encore, le ver ronge le bois, le ver du coeur. Hélas! hélas LE MONDE EST PROFOND!
6.
Douce lyre! Douce lyre! J'aime le son de tes cordes, ce son enivré de
crapaud flamboyant! - comme ce son me vient de jadis et de loin, du lointain,
des étangs de l'amour!
Vieille cloche! Douce lyre! toutes les douleurs t'ont déchiré le coeur, la douleur du père, la douleur des ancêtres, la douleur des premiers parents, ton discours est devenu mûr, - mûr comme l'automne doré et l'après-midi, comme mon coeur de solitaire - maintenant tu parles: le monde lui-même est devenu mûr, le raisin brunit.
- maintenant il veut mourir, mourir de bonheur. O hommes supérieurs, ne le sentez-vous pas? Secrètement une odeur monte, - un parfum et une odeur d'éternité, une odeur de vin doré, bruni et divinement rosé de vieux bonheur, - un bonheur enivré de mourir, un bonheur de minuit qui chante: le monde est profond ET PLUS PROFOND QUE NE PENSAIT LE JOUR!
7.
Laisse-moi! Laisse-moi! Je suis trop pur pour toi. Ne me touche pas! Mon monde
ne vient-il pas de s'accomplir?
Ma peau est trop pure pour tes mains. Laisse-moi, jour sombre, bête et lourd! L'heure de minuit n'est-elle pas plus claire?
Les plus purs doivent être les maîtres du monde, les moins connus, les plus forts, les âmes de minuit qui sont plus claires et plus profondes que tous les jours.
O jour, tu tâtonnes après moi? Tu tâtonnes après mon bonheur? Je suis riche pour toi, solitaire, une source de richesse, un trésor?
O monde, tu me veux? Suis-je mondain pour toi? Suis-je religieux? Suis-je devin pour toi? Mais jour et monde, vous êtes trop lourds, - ayez des mains plus sensées, saisissez un bonheur plus profond, un malheur plus profond, saisissez un dieu quelconque, ne me saisissez pas - mon malheur, mon bonheur est profond, jour singulier, et pourtant je ne suis pas un dieu, pas un enfer de dieu: PROFONDE EST SA DOULEUR.
8.
La douleur de Dieu est plus profonde, ô monde singulier! Saisis la douleur
de Dieu, ne me saisis pas, moi! Que suis-je? Une douce lyre pleine d'ivresse,
- une lyre de minuit, une cloche-crapaud que personne ne comprend, mais qui
doit parler devant des sourds, ô hommes supérieurs! Car
vous ne me comprenez pas!
C'en est fait! C'en est fait! O jeunesse! O midi! O après-midi! Maintenant le soir est venu et la nuit et l'heure de minuit, - le chien hurle, et le vent: - le vent n'est-il pas un chien? Il gémit, il aboie, il hurle. Hélas! Hélas! comme elle soupire, comme elle rit, comme elle râle et geint, l'heure de minuit!
Comme elle parle sèchement, cette poétesse ivre! a-t-elle dépassé son ivresse? a-t-elle prolongé sa veille, se met-elle à remâcher?
- Elle remâche sa douleur en rêve, la vieille et profonde heure de minuit, et plus encore sa joie. Car la joie, quand déjà la douleur est profonde: LA JOIE EST PLUS PROFONDE QUE LA PEINE.
9.
Vigne, que me joues-tu? Ne t'ai-je pas coupée? Je suis si cruel, tu saignes:
que veut la louange que tu adresses à ma cruauté ivre?
"Tout ce qui s'est accompli, tout ce qui est mûr - veut mourir!" ainsi parles-tu. Béni soit, béni soit le couteau du vigneron! Mais tout ce qui n'est pas mûr veut vivre: hélas!
La douleur dit: "Passe! va-t'en douleur!" Mais tout ce qui souffre veut vivre, pour mûrir, pour devenir joyeux et plein de désirs, - plein de désirs de ce qui est plus lointain, plus haut, plus clair. "Je veux des héritiers, ainsi parle tout ce qui souffre, je veux des enfants, je ne me veux pas moi." -
Mais la joie ne veut ni héritiers ni enfants, - la joie se veut elle-même, elle veut l'éternité, le retour des choses, tout ce qui se ressemble éternellement.
La douleur dit: "Brise-toi, saigne, coeur! Allez jambes! volez ailes! Au loin! Là-haut, douleur!" Eh bien! Allons! O mon vieux coeur: LA DOULEUR DIT: PASSE ET FINIS!
10.
O hommes supérieurs, que vous en semble? Suis-je un devin? suis-je un
rêveur? suis-je un homme ivre? un interprète des songes? une cloche
de minuit?
Une goutte de rosée? une vapeur et un parfum de l'éternité! Ne l'entendez-vous pas? Ne le sentez-vous pas? Mon monde vient de s'accomplir, minuit c'est aussi midi.
La douleur est aussi une joie, la malédiction est aussi une bénédiction, la nuit est aussi un soleil, - éloignez-vous, ou bien l'on vous enseignera qu'un sage est aussi un fou.
Avez-vous jamais approuvé une joie? O mes amis, alors vous avez aussi approuvé toutes les douleurs. Toutes les choses sont enchaînées, enchevêtrées, amoureuses, - vouliez-vous jamais qu'une même fois revienne deux fois? Avez-vous jamais dit: "Tu me plais, bonheur! moment! clin d'oeil!" C'est ainsi que vous voudriez que tout revienne! - tout de nouveau, tout éternellement, tout enchaîné, enchevêtré, amoureux, ô c'est ainsi que vous avez aimé le monde, - vous qui êtes éternels, vous l'aimez éternellement et toujours: et vous dites aussi à la douleur: passe, mais reviens: CAR TOUTE JOIE VEUT - L'ÉTERNITÉ!
11.
Toute joie veut l'éternité de toutes choses, elle veut du miel,
du levain, une heure de minuit pleine d'ivresse, elle veut la consolation des
larmes versées sur les tombes, elle veut le couchant doré - que
ne veut-elle pas, la joie! Elle est plus assoiffée, plus cordiale, plus
affamée, plus épouvantable, plus secrète que toute douleur,
elle se veut elle même, elle se mord elle-même, la
volonté de l'anneau lutte en elle, - elle veut de l'amour, elle veut
de la haine, elle est dans l'abondance, elle donne, elle jette loin d'elle,
elle mendie pour que quelqu'un veuille la prendre, elle remercie celui qui la
prend. Elle aimerait être haïe, - la joie est tellement riche qu'elle
à soif de douleur, d'enfer, de haine, de honte, de ce qui est estropié,
soif du monde, - car ce monde, oh vous le connaissez!
O hommes supérieurs, c'est après vous qu'elle languit, la joie, l'effrénée, la bienheureuse, - elle languit, après votre douleur, vous qui êtes manqués! Toute joie éternelle languit après les choses manquées.
Car toute joie se veut elle-même, c'est pourquoi elle veut la peine! O bonheur, ô douleur! Oh brise-toi, coeur! Hommes supérieurs, apprenez-le donc, la joie veut l'éternité, - la joie veut l'éternité de toutes choses, VEUT LA PROFONDE ÉTERNITÉ!
12.
Avez-vous maintenant appris mon chant? Avez-vous deviné ce qu'il veut
dire? Eh bien! Allons! Hommes supérieurs, chantez mon chant, chantez
à la ronde!
Chantez maintenant vous-mêmes le chant, dont le nom est "encore une fois", dont le sens est "dans toute éternité"! - chantez, ô hommes supérieurs, chantez à la ronde le chant de Zarathoustra!
O homme! Prends garde!
Que dit minuit profond?
"J'ai dormi, j'ai dormi, -
"D'un profond sommeil je me suis éveillé: -
"Le monde est profond,
"et plus profond que ne pensait le jour
"Profonde est sa douleur, -
"La joie plus profonde que la peine.
"La douleur dit: passe et finis!
"Mais toute joie veut l'éternité,
" - veut la profonde éternité!"
LE SIGNE
Le matin cependant, au lendemain de cette nuit, Zarathoustra sauta de sa couche,
se ceignit les reins et sortit de sa caverne, ardent et fort comme le soleil
du matin qui sort des sombres montagnes.
"Grand astre, dit-il, comme il avait parlé jadis, profond oeil de bonheur, que serait tout ton bonheur, si tu n'avais pas ceux que tu éclaires!
Et s'ils restaient dans leurs chambres, tandis que déjà tu es éveillé et que tu viens donner et répandre: comme ta fière pudeur s'en fâcherait!
Eh bien! ils dorment encore, ces hommes supérieurs, tandis que moi je suis éveillé: ce ne sont pas là mes véritables compagnons! Ce n'est pas eux que j'attends ici dans mes montagnes.
Je veux me mettre à mon oeuvre et commencer ma journée: mais ils ne comprennent pas quels sont les signes de mon matin, le bruit de mon pas n'est point pour eux - le signal du lever.
Ils dorment encore dans ma caverne, leur rêve boit encore à mes chants de minuit. L'oreille qui m'écoute, - l'oreille qui obéit manque à leurs membres."
- Zarathoustra avait dit cela à son coeur tandis que le soleil se levait: alors il jeta un regard interrogateur vers les hauteurs, car il entendait au-dessus de lui l'appel perçant de son aigle. "Eh bien! cria-t-il là-haut, cela me plait et me convient ainsi. Mes animaux sont éveillés, car je suis éveillé.
Mon aigle est éveillé et, comme moi, il honore le soleil. Avec des griffes d'aigle il saisit la nouvelle lumière. Vous êtes mes véritables animaux; je vous aime.
Mais il me manque encore mes hommes véritables!" -
Ainsi parlait Zarathoustra; mais alors il arriva qu'il se sentit soudain entouré, comme par des oiseaux innombrables qui voltigeaient autour de lui, - le bruissement de tant d'ailes et la poussée autour de sa tête étaient si grands qu'il ferma les yeux. Et, en vérité, il sentait tomber sur lui quelque chose comme une nuée de flèches, lancées sur un nouvel ennemi. Mais voici, ici c'était une nuée d'amour, sur un ami nouveau.
"Que m'arrive-t-il? pensa Zarathoustra dans son coeur étonné, et il s'assit lentement sur la grosse pierre qui se trouvait à l'entrée de sa caverne. Mais en agitant ses mains autour de lui, au-dessus et au-dessous de lui, pour se défendre de la tendresse des oiseaux, voici, il lui arriva quelque chose de plus singulier encore: car il mettait inopinément ses mains dans des touffes de poils épaisses et chaudes; et en même temps retentissait devant lui un rugissement, - un doux et long rugissement de lion.
"Le signe vient", dit Zarathoustra et son coeur se transforma. Et, en vérité, lorsqu'il vit clair devant lui, une énorme bête jaune était couchée à ses pieds, inclinant la tête contre ses genoux, ne voulant pas le quitter dans son amour, semblable à un chien qui retrouve son vieux maître. Les colombes cependant n'étaient pas moins empressées dans leur amour que le lion, et, chaque fois qu'une colombe voltigeait sur le nez du lion, le lion secouait la tête avec étonnement et se mettait à rire.
En voyant tout cela, Zarathoustra ne dit qu'une seule parole: "Mes enfants sont proches, mes enfants", - puis il devint tout à fait muet. Mais son coeur était soulagé, et de ses yeux coulaient des larmes qui tombaient sur ses mains. Et il ne prenait garde à aucune chose, et il se tenait assis là, immobile, sans se défendre davantage contre les animaux. Alors les colombes voletèrent çà et là, se placèrent sur son épaule, en caressant ses cheveux blancs, et elles ne se fatiguèrent point dans leur tendresse et dans leur félicité. Le vigoureux lion, cependant, léchait sans cesse les larmes qui tombaient sur les mains de Zarathoustra en rugissant et en grondant timidement. Voilà ce que firent ces animaux. -
Tout cela dura longtemps ou bien très peu de temps: car véritablement il n'y a pas de temps sur la terre pour de pareilles choses. - Mais dans l'intervalle les hommes supérieurs s'étaient réveillés dans la caverne de Zarathoustra, et ils se préparaient ensemble à aller en cortège au devant de Zarathoustra, afin de lui présenter leur salutation matinale: car en se réveillant ils avaient remarqué qu'il n'était déjà plus parmi eux. Mais lorsqu'ils furent arrivés à la porte de la caverne, précédés par le bruit de leurs pas, le lion dressa les oreilles vivement et, se détournant tout à coup de Zarathoustra, sauta vers la caverne, avec des hurlements furieux; les hommes supérieurs cependant, en l'entendant hurler, se mirent tous à crier d'une seule voix et, fuyant en arrière, ils disparurent en un clin d'oeil.
Mais Zarathoustra lui-même, abasourdi et distrait, se leva de son siège, regarda autour de lui, se tenant debout, étonné, il interrogea son coeur, réfléchit et demeura seul. "Qu'est-ce que j'ai entendu? dit-il enfin, lentement, que vient-il de m'arriver?"
Et déjà le souvenir lui revenait et il comprit d'un coup d'oeil tout ce qui s'était passé entre hier et aujourd'hui. "Voici la pierre, dit-il en se caressant la barbe, c'est là que j'étais assis hier matin: et c'est là que le devin s'est approché de moi, c'est là que j'entendis pour la première fois le cri que je viens d'entendre, c'est votre détresse que me prédisait hier matin ce vieux devin, - c'est vers votre détresse qu'il voulut me conduire pour me tenter: ô Zarathoustra, m'a-t-il dit, je viens pour t'induire à ton dernier péché.
A mon dernier péché? s'écria Zarathoustra en riant avec colère de sa propre parole: qu'est-ce qui m'a été réservé comme mon dernier péche?"
- Et encore une fois Zarathoustra se replia sur lui-même, en s'asseyant de nouveau sur la grosse pierre pour réfléchir. Soudain il se redressa: -
"Pitié! La pitié pour l'homme supérieur! s'écria-t-il et son visage devint de bronze. Eh bien! Cela - a eu son temps!
Ma passion et ma compassion -qu'importent d'elles? Est-ce que je recherche le bonheur? Je recherche mon oeuvre.
Eh bien! Le lion est venu, mes enfants sont proches, Zarathoustra a mûri, mon heure est venue: - Voici mon aube matinale, ma journée commence, lève-toi donc, léve-toi, ô grand midi!" -
Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent et fort comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes.
APPENDICE
Les fragments qui suivent sont empruntés aux Oeuvres posthumes de
Frédéric Nietzsche et peuvent aider à la compréhension
d'Ainsi parlait Zarathoustra. Le philosophe lui-même semble avoir
eu l'intention d'écrire un jour un glossaire à cet ouvrage, mais
il ne parvint jamais à mettre son projet à exécution. Plusieurs
notes tracées sur ses carnets, au hasard de l'inspiration, sont de simples
résumés ou des aide-mémoire, par quoi il entendait fixer
le sens de tel ou tel chapitre. D'autres, au contraire, donnent véritablement
des éclaircissements et seront, pour le lecteur attentif, d'un secours
précieux. Tels qu'ils se présentent ici et malgré leur
caractère inachevé, ces quatre-vingt-deux aphorismes permettront
en tous les cas de jeter un coup d'oeil dans le laboratoire intellectuel de
Nietzsche. - H.A.
1.
Tous les buts sont détruits: les évaluations se tournent les unes
contre les autres;
on appelle bon celui qui suit son coeur, mais aussi celui qui n'obéit
qu'à son devoir;
on appelle bon l'homme doux, conciliant, mais aussi l'homme brave inflexible,
sévère;
on appelle bon celui qui n'exerce aucune contrainte sur lui-même, mais
aussi le héros de la domination de soi;
on appelle bon l'ami absolu de la vérité, mais aussi l'homme rempli
de piété qui transfigure les choses;
on appelle bon celui qui s'obéit à lui-même, mais aussi
l'homme pieux;
on appelle bon l'homme distingué et noble, mais aussi celui qui ne méprise
ni ne regarde de haut;
on appelle bon l'homme charitable qui évite la lutte, mais aussi celui
qui est avide de combats de victoires;
on appelle bon celui qui veut toujours être le premier, mais aussi celui
qui ne veut être avantagé au détriment de personne.
2.
Nous avons en nous une force énorme de sentiments moraux, mais aucun
but qui pourrait les satisfaire tous. Ces sentiments se contredisent les
uns les autres: ils ont pour origine des tables de valeurs différentes.
Il y a une force morale prodigieuse, mais il n'y a plus de but, où
toute la force pourrait être utilisée.
3.
Tous les buts sont détruits. Il faut que les hommes s'en assignent
un. C'était une erreur de croire qu'ils en possèdent
un: ils se les ont tout donnés. Mais les conditions premières
pour tous les buts d'autrefois sont aujourd'hui détruites.
La science montre le cours à suivre, mais non pas le but: elle pose cependant
les conditions premières auxquelles le nouveau but devra correspondre.
4.
La profonde stérilité du dix-neuvième siècle.
Je n'ai jamais rencontré d'homme qui eût vraiment apporté
un nouvel idéal. C'est le caractère de la musique allemande qui
m'a le plus longtemps induit à espérer. Un type plus
fort, où nos forces seraient liées synthétiquement - ce
fut là ma croyance.
A première vue tout est décadence. Il faut diriger la destruction
de telle sorte qu'elle rende possible, aux plus forts, une nouvelle forme de
l'existence.
5.
La dissolution de la morale conduit, dans ses conséquences pratiques,
à l'individu atomique et aussi à la division de l'individu en
multiplicités - fluctuation absolue.
C'est pourquoi, plus que jamais, un but est nécessaire et un amour, un
nouvel amour.
6.
"Aussi longtemps que votre morale était suspendue au-dessus de ma
tête, je respirais comme quelqu'un qui étouffe. Dès lors,
il me fallut étrangler ce serpent. Je voulais vivre, c'est pourquoi je
devais mourir."
7.
Tant que l'on devra encore agir, par conséquent tant que l'on commandera,
il n'y aura pas encore de synthèse (la suppression de l'homme
moral). Ne pas pouvoir faire autrement. Les instincts et la raison
qui commande ne sauraient autrement aller au delà du but.
Jouir de soi-même dans l'action.
8.
Tous, ils ne veulent pas porter le fardeau de ce qui n'est pas commandé;
mais ils font ce qu'il y a de plus difficile, lorsque tu le leur commandes.
9.
Surmonter le passé en nous-mêmes: combiner à nouveau les
instincts et les diriger tous ensembles vers un seul but: - cela est extrêmement
difficile! Il n'y a pas que les mauvais instincts qu'il faut surmonter, - il
faut aussi faire table rase de ce que l'on appelle les bons instincts, afin
de les sanctifier à nouveau!
10.
Il ne faut pas faire de bonds dans la vertu! Mais il faut que chacun
suive un chemin différent! Pourtant chacun ne doit pas vouloir parvenir
au plus haut! Par contre, chacun peut servir de pont et d'enseignement
pour les autres!
11.
Pour la bonne volonté d'aider, de compatir, de se soumettre, de renoncer
aux attaques personnelles, les hommes insignifiants et superficiels deviendront
peut-être pour l'oeil quelque chose de supportable: il ne faut à
aucun prix leur ôter l'idée que cette volonté est "la
vertu même".
12.
L'homme rend précieuse une action: mais comment une action rendrait-elle
précieux un homme?
13.
La morale est affaire de ceux qui ne peuvent se libérer d'elle: c'est
pourquoi elle fait partie pour ceux-là des "conditions d'existence".
On ne peut pas réfuter des conditions d'existence: on peut seulement...
ne pas les posséder.
14.
S'il était vrai que la vie ne vaut pas d'être affirmée,
l'homme moral abuserait de son prochain, précisément
par son oubli de soi et par ses vertus secourables - et cela à son bénéfice
personnel.
15.
"Aime ton prochain" - cela veut dire avant tout: "ne t'occupe
pas de ton prochain!" - Et c'est précisément ce côté
de la vertu qui est le plus difficile.
16.
L'homme mauvais considéré comme un parasite. Dans la vie nous
ne devons pas seulement être des jouisseurs: cela manque de noblesse.
17.
C'est le sentiment noble qui nous interdit de n'être que des
jouisseurs de la vie. Ce sentiment se révolte contre toute espèce
d'hédonisme. Nous devons nous acquitter de quelque chose en retour. -
Mais la croyance fondamentale de la masse, c'est qu'il faut vivre pour rien,
- c'est là sa vulgarité.
18.
Pour l'homme bas les évaluations contraires sont applicables:
il importe de lui implanter les vertus. Il faut l'arracher à la vie par
des commandements absolus, par de terribles tyrans.
19.
Revendication: la nouvelle loi doit pouvoir être accomplie -
et de son accomplissement doit sortir l'anéantissement et la loi supérieure.
Zarathoustra se pose en face de la loi, en supprimant la "loi
des lois", la morale.
Les lois considérées comme épines dorsales. Il faut travailler
aux lois et en créer, en les exécutant. Jusqu'à présent
c'était l'instinct d'esclavage qui faisait obéir aux lois.
20.
La victoire sur soi-même chez Zarathoustra doit servir d'exemple à
la victoire sur soi-même dans l'humanité - en faveur du surhumain.
C'est en vue de cela que la victoire sur la morale est nécessaire.
21.
Type du législateur, son évolution et ses souffrances.
Quel sens cela a-t-il, d'une façon générale, d'édicter
des lois?
Zarathoustra est le héraut qui appelle beaucoup de législateurs.
22.
DIFFÉRENTS INSTRUMENTS
1. Ceux qui commandent, les puissants qui n'aiment pas, si ce n'est les images d'après lesquelles ils créent. Les êtres abondants, multiples, absolus, qui surmontent ce qui existe.
2. Ceux qui sont obéissants, les "libérés" - l'amour et la vénération sont leur bonheur; ils ont le sens de ce qui est supérieur. (Suppression de ce qu'ils ont d'imparfait par la contemplation!)
3.Les esclaves, l'espèce "serve" - : il faut leur créer du bien-être; la compassion des uns pour les autres.
23.
Celui qui donne, celui qui crée, celui qui enseigne - voilà les
précurseurs de celui qui domine.
24.
Toute vertu, toute victoire sur soi-même n'ont de sens que comme préparation
de ce qui domine!
25.
Tout sacrifice que fait le dominateur sera compté au centuple.
26.
Quand le chef d'armée, le prince, celui qui est responsable devant lui-même,
fait un sacrifice, il faut le vénérer hautement.
27.
La tâche prodigieuse du dominateur qui s'éduque lui-même;
- l'espèce d'homme et de peuple qu'il veut dominer doit trouver en lui
son image: c'est là qu'il doit être devenu le maître!
28.
Le grand éducateur est comme la nature: il doit accumuler des obstacles
pour que ces obstacles soient surmontés.
29.
Les nouveaux maîtres sont le premier degré du suprême imagier
(ils impriment leur type).
30.
Les institutions sont les effets des grands individus et servent de
moyen pour incruster et enraciner les grands individus - jusqu'à
ce qu'ils portent enfin des fruits.
31.
De fait, les hommes essayent toujours de pouvoir se passer des grands
individus, par des corporations, etc... Mais ils dépendent d'une façon
absolue de ces modèles.
32.
L'idéal eudémonique et social ramène les hommes en arrière
- il crée peut-être une espèce ouvrière très
utile - il invente l'esclave idéal de l'avenir, la caste inférieure
qui est indispensable!
33.
Droits égaux pour tous - c'est la plus merveilleuse injustice; car ce
sont les hommes supérieurs qui pâtissent de ce régime.
34.
Il ne s'agit pas du tout d'un droit du plus fort, car les plus forts et les
plus faibles sont tous égaux en ceci: ils étendent leur puissance
autant qu'ils le peuvent.
35.
Nouvelle taxation de l'homme: en première ligne les questions:
combien de puissance y a-t-il en lui?
Combien de multiplicité d'instincts?
Combien de facultés communicantes et réceptives?
Le dominateur comme type supérieur.
36.
Zarathoustra est heureux que la lutte des castes soit terminée, et que
le temps vienne maintenant enfin de la hiérarchie des individus. La haine
du système de nivellement démocratique est seulement au premier
plan: en somme, il faut se féliciter que l'on en soit enfin arrivé
là. Maintenant il peut résoudre sa tâche.
Ses enseignements n'ont été adressés jusqu'à présent qu'à la caste dominante de l'avenir. Ces maîtres de la terre doivent maintenant remplacer Dieu et se créer la confiance profonde et absolue de ceux qui sont dominés. En premier lieu: leur nouvelle sainteté, leur renoncement au bonheur et aux aises. Ils offrent aux inférieurs l'expectative du bonheur et, non pas à eux-mêmes. Ils sauvent ceux qui sont mal venus par la doctrine de la "mort rapide"; ils offrent des religions et des systèmes selon la place dans la hiérarchie.
37.
Le conflit du dominateur c'est l'amour du plus lointain dans son amour pour
le prochain.
Être créateur et être bon, ce ne sont pas
là des antinomies, mais c'est une seule et même chose,
mais avec des perspectives lointaines ou prochaines.
38.
Le sentiment de la puissance. Rivalité de tous les "moi" pour
trouver l'idée qui demeure au-dessus des l'humanité, comme son
étoile. Le moi est un primum mobile.
39.
Lutte pour l'utilisation de la puissance qui est représentée
dans l'humanité! Zarathoustra appelle à cette lutte.
40.
Mener à bien notre idéal: - lutter pour la puissance à
la façon dont cette lutte découle de l'idéal.
41.
La doctrine du Retour est le point solsticial de l'histoire.
42.
Soudain s'ouvre le domaine épouvantable de la vérité. Il
y a une sauvegarde inconsciente, une précaution, une dissimulation, une
garantie contre la Connaissance la plus difficile: c'est ainsi que j'ai vécu
jusqu'à présent. Je me suis caché quelque chose. Mais l'effort
continuel pour enlever des pierres a donné la toute-puissance à
mon instinct. Maintenant j'enlève la dernière pierre. La terrible
vérité se dresse devant moi.
Conjuration de la vérité du fond de la tombe: - nous avons créé la vérité, nous l'avons éveillée: suprême manifestation du courage et du sentiment de la puissance. Dédain de tout le pessimisme, tel qu'il a existé jusqu'à présent!
Nous luttons avec la vérité, - nous découvrons que le seul moyen de la supporter, c'est précisément de créer un être qui la supporte; à moins que nous ne préférions de nouveau nous éblouir volontairement et nous rendre aveugle devant elle. Mais, cela, nous ne le pouvons plus!
Nous avons créé la pensée la plus difficile - créons maintenant l'être qui la trouve légère et qu'elle rende bienheureux!
Pour pouvoir créer il faut que nous nous donnions à nous-mêmes une plus grande liberté, une liberté plus grande que celle qui fut jamais accordée; en vue de cela, délivrance de la morale et allègrement par des fêtes. (Pressentiments de l'avenir! Célébrer l'avenir et non pas le passé! Ecrire poétiquement le mythe de l'avenir! Vivre dans l'espérance!) Moments bienheureux! Et ensuite, laisser de nouveau tomber le rideau et diriger les pensées vers des buts prochains et déterminés!
43.
L'humanité doit situer son but au delà d'elle-même, non
pas dans un monde-Erreur, mais dans la propre continuation d'elle-même.
44.
Le milieu, c'est chaque fois que naît la volonté de l'avenir:
alors le grand événement est à prévoir!
45.
Notre nature, c'est de créer un être plus haut que nous sommes
nous-mêmes. Créer au-dessus de nous! C'est là l'instinct
de l'action et de l'oeuvre. - De même que toute volonté suppose
un but, de même l'homme suppose un être, qui n'est pas
présent, mais qui présente le but de son existence. C'est là
la liberté de toute volonté! Dans le but réside
l'amour, la vénération, la vision de ce qui est parfait, le désir.
46.
Ma revendication: créer des êtres qui sont élevés
au-dessus de toute l'espèce "homme": il faut sacrifier à
ce but soi-même et le "prochain".
La morale qui a dominé jusqu'à présent avait ses limites dans l'espèce: toutes les morales ont été utiles en ce sens qu'elles ont donné d'abord à l'espèce une stabilité absolue: dès que cette stabilité est atteinte, le but peut être placé plus haut.
L'un des mouvements est inconditionné: le nivellement de l'humanité, les grandes fourmilières humaines, etc.
L'autre mouvement, mon mouvement, est, au contraire, l'accentuation de tous les contrastes et de tous les abîmes, la suppression de l'égalité, la création d'êtres tout-puissants.
Celui-là engendre le dernier homme, mon mouvement engendre le Surhumain. Ce n'est nullement le but de considérer la dernière espèce comme si elle devait être la maîtresse de la première. Tout au contraire les deux espèces doivent coexister, - d'une manière aussi séparée que possible; l'une ne se préoccupant pas de l'autre, à l'exemple des dieux épicuriens.
47.
L'antipode du Surhumain, c'est le dernier homme: je les ai
créés en même temps.
48.
Plus l'individu est libre et déterminé, plus son amour a d'exigences:
enfin il finit par aspirer au Surhumain, parce que tout le reste ne satisfait
pas son amour.
49.
Au milieu de la voie naît le Surhumain.
50.
J'étais inquiet au milieu des hommes; j'avais le désir de vivre
parmi les hommes et rien ne pouvait me satisfaire. Alors je me suis rendu dans
la solitude et j'ai créé le Surhumain. Et lorsque je l'eus créé,
j'ai drapé autour de lui le grand voile de devenir et j'ai laissé
luire sur lui la clarté de Midi.
51.
"Nous voulons créer un être", nous voulons tous y prendre
part, nous voulons l'aimer, nous voulons tous le couvert - et, à
cause de lui, nous honorer et nous estimer.
Il faut que nous ayons un but à cause duquel nous nous aimions tous les uns les autres! Tous les autres buts sont dignes d'être détruits!
52.
Les plus forts de corps et d'âme sont les meilleurs - principe
pour Zarathoustra. Déduire d'eux la morale supérieure, celle des
créateurs - Zarathoustra veut refaire l'homme à son image
- ceci est sa loyauté.
53.
Zarathoustra apparaît au génie comme l'incarnation de
sa pensée.
54.
La solitude est nécessaire pour un temps afin que l'être
s'amplifie et s'imprègne - qu'il guérisse et qu'il devienne dur.
Nouvelle forme de la communauté: s'affirmant d'une façon guerrière. Autrement l'esprit s'affaiblit. Non point seulement des "jardins" et la "fuite devant les masses". La guerre (mais sans poudre!) entre des idées différentes! et les maîtres de ces idées!
Nouvelle noblesse par la sélection. Les cérémonies pour la fondation de familles.
Diviser autrement la journée; l'exercice physique pour tous les âges de la vie. La lutte considérée comme un principe.
L'amour sexuel considéré comme la lutte pour le principe qui est dans le devenir, dans ce qui vient. - "Dominer" est enseigné et exercé, la dureté aussi bien que la douceur. Dès que l'on a atteint la maîtrise dans une condition, il faut aspirer à une condition nouvelle.
Se laisser instruire par les méchants et leur donner, à eux aussi, l'occasion de la lutte. Les dégénérés sont à utiliser. - Le droit à la punition doit consister en ceci que le malfaiteur peut être utilisé comme sujet d'expérience (pour un nouveau mode de nutrition): ceci sanctifie la punition que l'on peut user de quelqu'un pour le plus grand bien de ce qui doit venir.
Nous ménageons notre nouvelle communauté, parce qu'elle est le pont vers notre nouvel idéal de l'avenir. C'est pour elle que nous travaillons et que nous faisons travailler les autres.
55.
Trouver la mesure et le moyen pour aspirer au-delà de l'humanité:
il convient de trouver l'espèce d'homme la plus haute et la plus vigoureuse!
Représenter sans cesse la tendance supérieure dans les petites
choses; la perfection, la maturité, la santé florissante,
le doux rayonnement de la force. Travailler comme un artiste à l'oeuvre
quotidienne, mener chaque tâche jusqu'à la perfection. S'avouer
la probité dans le motif comme il convient au puissant.
56.
Pas d'impatience! Le Surhumain est votre prochain degré! Pour cela, pour
cette limitation, il faut de la modération et de la virilité.
Hausser l'homme au-dessus de lui-même, comme ont fait les Grecs - pas de phantasmes incorporels. Il convient de supprimer l'esprit supérieur lié à un caractère faible et nerveux. But: développement supérieur de tout le corps, et non pas seulement du cerveau.
57.
"L'homme est quelque chose qui doit être surmonté": -
il convient de regarder à l'allure: les Grecs sont admirables, sans hâte.
- Mes précurseurs: Héraclite, Empédocle, Spinosa, Goethe.
58.
1. Mécontentement avec nous-mêmes. Antidote contre le repentir.
La transformation des tempéraments p.ex. par les anorganiques). La bonne
volonté dans ce mécontentement. Attendre sa soif et la laisser
devenir complète, avant de vouloir découvrir sa source.
2. Transformer la mort pour en faire un moyen de victoire et de triomphe.
3. La maladie; comment il faut se comporter à son égard. La liberté de la mort.
4. L'amour sexuel comme moyen pour atteindre l'idéal (l'aspiration à périr dans son contraire). L'amour de la divinité qui souffre.
5. La reproduction comme l'acte le plus sacré. Grossesse; création de l'homme et de la femme qui, dans l'enfant, veulent jouir de leur unité et élever un monument à leur communion.
6. La pitié comme un danger. Créer les occasions pour que chacun puisse s'aider lui-même et qu'il soit libre d'accepter d'être aidé.
7. L'éducation vers le mal, pour susciter son propre "démon".
8. La guerre intérieure, comme "évolutioné.
9. La "conservation de l'espèce" et l'idée de l'éternel Retour.
59.
Doctrine principale: parvenir, à chaque degré, à
le perfection et au sentiment du bien-être. Ne pas faire de bonds.
D'abord la législation. Après la promesse du Surhumain, la doctrine
de l'éternel Retour est épouvantable. Maintenant elle est supportable!
60.
La vie elle-même a créé cette pensée, la plus difficile
pour la vie, elle veut dépasser son suprême obstacle.
Il faut vouloir s'anéantir pour pouvoir redevenir, - d'un jour à
l'autre. Transformation à travers mille âmes - que ce soit là
ta vie, que ce soit là ta destinée! Et, en fin de compte, vouloir,
encore une fois, toute cette série!
61.
Que nous puissions supporter notre immortalité - ce serait là
la chose suprême.
62.
Le moment où j'ai conçu l'éternel Retour est immortel.
Et, à cause de ce moment, je supporte l'éternel Retour.
63.
La doctrine de l'éternel Retour est écrasante, à première
vue, pour les plus nobles; elle est, en apparence, le moyen de les exterminer,
- car il reste les natures plus médiocres et moins nuisibles! "Il
faut étouffer cette doctrine et tuer Zarathoustra."
64.
Hésitation des disciples. "Nous arriverons déjà à
nous accommoder de cette doctrine, mais elle nous servira à détruire
le grand nombre!"
Zarathoustra se met à rire: "Vous devez être le marteau, je vous ai donné le marteau en main."
65.
Je ne vous parle pas, comme je parlerais au peuple. Pour ceux-là la première
chose est de se mépriser et de se détruire, la seconde
de se mépriser et de se détruire les uns les autres!
66.
"Ma volonté de faire le bien me force à me taire tout à
fait. Mais ma volonté du Surhumain m'ordonne de parler et de sacrifier
même les amis."
"Je veux façonner et transformer, vous et moi, autrement
comment le supporterai-je?"
67.
Histoire de l'homme supérieur. Le dressage de l'homme meilleur
est infiniment plus douloureux. Démontrer l'idéal des sacrifices
nécessaires chez Zarathoustra. L'abandon du pays natal, de la famille,
de la patrie. Vivre sous le mépris de la moralité dominante. Supplice
des expériences et des méprises. Abandon de toutes les jouissances
qu'offrait l'ancien idéal (on leur trouve, sur la langue, soit une saveur
hostile, soit une saveur étrangère).
68.
Qu'est-ce qui prêtait aux choses un sens, une valeur, une signification?
Le coeur créateur qui désirait et qui, dans son désir,
s'est mis à créer. Il créa le plaisir et la peine.
Il voulut aussi se rassasier de la peine. Il faut que nous prenions
sur nous toute souffrance qui a jamais été soufferte, par les
hommes et par les animaux, il faut que nous donnions à cette souffrance
un caractère affirmateur et que nous ayons un but qui lui prête
de la raison.
69.
Doctrine principale: Nous avons le pouvoir d'interpréter la
souffrance comme une bénédiction, le poison comme une nourriture.
La volonté de souffrir.
70.
La grandeur héroïque, seule condition de celui qui prépare.
(Aspiration à une distinction absolue comme moyen de se supporter.)
Nous ne devons pas vouloir une condition unique, mais nous devons vouloir devenir des êtres périodiques - pareils à l'existence.
Indifférence absolue vis-à-vis de l'opinion des autres (parce que nous connaissons leurs mesures et leurs poids), mais si on la considère comme une opinion au sujet de soi-même, elle est un objet de pitié.
71.
Les disciples doivent réunir trois qualités: être véridiques,
vouloir et pouvoir se communiquer, posséder la même connaissance.
72.
Toutes les espèces d'hommes supérieurs, leur détresse et
leur dépérissement (différents exemples, citer Dühring,
détérioré par l'isolement). Dans l'ensemble, la destinée
des hommes supérieurs à notre époque, la façon
dont ils paraissent condamnés à l'extinction: comme un grand cri
de détresse vient à l'oreille de Zarathoustra. Toutes les formes
de la folle dégénérescence des natures supérieures
(par exemple le nihilisme) s'approchent de lui.
73.
HOMMES SUPÉRIEURS QUI, DANS LEUR DÉTRESSE, VIENNENT A ZARATHOUSTRA.
Tentation de retraite, avant qu'il en soit temps, - par l'invitation à la pitié.
1. L'inquiet, le vagabond, le voyageur, qui a désappris d'aimer son peuple, parce qu'il aime beaucoup de peuples, - le bon Européen.
2. Le sombre et ambitieux fils du peuple, farouche, solitaire, prêt à tout, qui choisit la solitude pour ne pas être destructeur, - il s'offre comme instrument.
3. Le plus laid des hommes, qui est obligé de se parer (sens historique) et qui cherche sans cesse un nouveau vêtement: il veut rendre son aspect supportable et finit par aller dans la solitude pour ne pas être vu, - il a honte.
4. L'adorateur des faits ("le cerveau de la sang-sue"), la conscience intellectuelle la plus subtile, affligé d'une mauvaise conscience par excès, - il veut être débarrassé de lui-même.
5. Le poète, aspirant au fond à une sauvage liberté; choisit la solitude et la sévérité de la Connaissance.
6. L'inventeur de nouveaux remèdes enivrants, le musicien,
l'enchanteur qui finit par se jeter aux pieds d'un coeur aimant pour s'écrier:
"Ne venez pas à moi, c'est à celui-là que je veux
vous conduire."
Les hommes trop sobres qui ont un désir de l'ivresse qu'ils ne peuvent
satisfaire. Ceux qui ont dépassé l'excès de sobriété.
7. Le génie (considéré comme accès de folie), glacé faute d'amour. "Je ne suis ni un génie ni un dieu." Grande tendresse: "Il faut l'aimer davantage!"
8. Le riche qui a tout donné et qui demande à chacun: " Y a-t-il chez toi de l'abondance? Donne-moi ma part!" - le riche mendiant.
9. Les rois renonçant à régner! "Nous cherchons celui qui est plus digne de régner!" - Contre "l'égalité": le grand homme fait défaut et par conséquent la vénération.
10. Le comédien du bonheur.
11. Le devin pessimiste, qui sent partout la fatigue.
12. Le fou de la grande ville.
13. Le jeune homme de la montagne.
14. La femme (qui cherche l'homme).
15. L'ouvrier et l'arriviste, envieux et amaigri.
16. Les bons. ) et leur folie : "pour Dieu" c'est-à-dire : "pour moi"
17. Les pieux. . )
18. Les saints qui s'honorent eux-mêmes. )
74.
"Je vous ai donné la pensée la plus lourde: peut-être
fera-t-elle périr l'humanité, peut-être celle-ci s'élèvera-t-elle
par ce fait que les éléments surmontés, hostiles à
la vie, sont éliminés." - "Ne pas en vouloir à
la vie, mais à vous!" - Détermination de l'homme
supérieur en tant que créateur. Organisation des hommes supérieurs,
éducation de ceux qui régneront un jour. "Votre
prépondérance doit se réjouir d'elle-même en dominant
et en façonnant." - "Non seulement l'homme, mais encore le
Surhumain, reviennent éternellement."
75.
La souffrance typique du réformateur et aussi ses consolations.
Les sept solitudes.
Il est comme au-dessus des temps: sa hauteur lui procure des relations avec les solitaires et les méconnus de tous les temps.
Il se défend seulement encore au moyen de sa beauté.
Il pose sa main sur le millénaire qui va venir.
Son amour grandit avec l'impossibilité où il se trouve de faire
le bien par le moyen de cet amour.
76.
L'état d'esprit de Zarathoustra n'est pas la folle impatience du Surhumain.
Il est tranquille, il peut attendre. Mais toute action a pris un sens,
étant le chemin et le moyen pour y aboutir. Cette action doit être
bien faite, d'une façon parfaite.
Tranquillité du grand fleuve! Sanctification de la plus petite chose! Toutes les inquiétudes, tous les désirs violents, tous les dégoûts doivent être exposés dans la troisième partie et surmontés!
La douceur, la bienveillance, etc., dans la première et seconde partie - comme l'indice de la force qui n'est pas encore sûre d'elle-même!
Avec la guérison de Zarathoustra, César se dresse, implacable, plein de bonté. Entre la faculté d'être créateur, la bonté et la sagesse, l'abîme est détruit.
La clarté, le calme, pas de désir exagéré, le bonheur dans le moment bien employé, éternisé!
77.
Zarathoustra III: "Moi-même, je suis heureux." - Lorsqu'il
a quitté les hommes il retourne à lui-même.
C'est comme un nuage qui se dissipe autour de lui. Le type de la vie, telle
que le Surhumain doit la mener: un dieu épicurien.
Une divine souffrance, tel est le contenu du troisième Zarathoustra.
La condition humaine du législateur n'est amenée que comme un exemple.
Son amour violent pour ses amis lui apparaît comme une maladie, - il est de nouveau tranquille.
Lorsque les invitations viennent, il se dérobe doucement.
78.
Dans la quatrième partie il est nécessaire de dire exactement
pourquoi le temps du grand Midi vient maintenant. Il s'agit donc de faire une
description de l'époque, conditionnée par les visites, mais interprétée
par Zarathoustra.
Dans la quatrième partie, il est nécessaire de dire exactement pourquoi "le peuple des élus" devait d'abord être créé - ce sont les natures supérieures, bien venues, en opposition avec les natures mal venues (caractérisées par les visites): à celles-là seulement Zarathoustra peut communiquer les derniers problèmes, à elles seulement il peut faire appel pour une activité en faveur de ses théories (elles sont assez fortes, assez bien portantes et assez dures, avant tout assez nobles!) il peut donner en main le marteau qui régnera sur la terre.
79.
L'harmonie du Créateur, de l'Amant, du Connaisseur dans la puissance.
80.
"L'amour seul doit être juge" - (l'amour qui crée,
qui s'oublie lui-même dans son oeuvre).
81.
Zarathoustra ne peut rendre heureux qu'une fois que la hiérarchie est
établie. Celle-ci est enseignée en premier lieu.
La hiérachie, appliquée en un système de gouvernement de la terre: les maîtres de la terre, en fin de compte, une nouvelle caste dominante. De cette caste naît, de ci de là, un dieu tout à fait épicuréen, le Surhumain, le transfigurateur de l'existence.
La conception surhumaine du monde. Dionysos. Revenir, avec amour, de ce grand éloignement, vers le plus petit et le plus humble, - Zarathoustra bénissant tous les événements de sa vie et mourant en bénissant.
82.
Nous devons cesser d'être des hommes qui prient, pour devenir des
hommes qui bénissent!
NOTES
L'idée de Zarathoustra remonte chez Nietzsche aux premières années
de son séjour à Bâle. On en retrouve des indices dans les
notes datant de 1871 et 1872. Mais, pour la conception fondamentale de l'oeuvre,
Nietzsche lui-même indique l'époque d'une villégiature dans
l'Engadine en août 1881, où lui vint, pendant une marche à
travers la forêt, au bord du lac de Silvaplana, comme "un premier
éclair de la pensée de Zarathoustra", l'idée de l'éternel
retour. Il en prit note le même jour en ajoutant la remarque: "Au
commencement du mois d'août 1881 à Sils Maria, 6000 pieds au-dessus
du niveau de la mer et bien plus haut encore au-dessus de toutes les choses
humaines" (Note conservée). Depuis ce moment, cette idée
ce développa en lui: ses carnets de notes es ses manuscrits des années
1881 et 1882 en portent de nombreuses traces et Le gai Savoir qu'il
rédigeait alors contient "cent indices de l'approche de quelque
chose d'incomparable". Le volume mentionnait même déjà
(dans l'aphorisme 341) la pensée de l'éternel retour, et, à
la fin de sa quatrième partie (dans l'aphorisme 342, qui, dans la première
édition, terminait l'ouvrage), "faisait luire, comme le dit Nietzsche
lui-même, la beauté des premières paroles de Zarathoustra".
La première partie fut écrite dans "la baie riante et silencieuse" de Rapallo près de Gênes, où Nietzsche passa les mois de janvier et février 1883. "Le matin je suis monté par la superbe route de Zoagli en me dirigeant vers le sud, le long d'une forêt de pins; je voyais se dérouler devant moi la mer qui s'étendait jusqu'à l'horizon; l'après-midi je fis le tour de toute la baie depuis Santa Margherita jusque derrière Porto-fino. C'est sur ces deux chemins que m'est venue l'idée de toute la première partie de Zarathoustra, avant tout Zarathoustra lui-même, considère comme type; mieux encore, il est venu sur moi" (jeu de mot sur er fiel mir ein et er überfiel mich). Nietzsche a plusieurs fois certifié n'avoir jamais mis plus de dix jours à chacune des trois premières parties de Zarathoustra: il entend par là les jours où les idées, longuement mûries, s'assemblaient en un tout, où, durant les fortes marches de la journée, dans l'état d'une inspiration incomparable et dans une violente tension de l'esprit, l'oeuvre se cristallisait dans son ensemble, pour être ensuite rédigée le soir sous cette forme de premier jet. Avant ces dix jours, il y a chaque fois un temps de préparation, plus ou moins long, immédiatement après, la mise au point du manuscrit définitif; ce dernier travail s'accomplissait aussi avec une véhémence et s'accompagnait d'une "expansion du sentiment" presque insupportable. Cette "oeuvre de dix jours" tombe pour la première partie sur la fin du mois de janvier 1883: au commencement de février la première conception est entièrement rédigée, et au milieu du mois le manuscrit est prêt à être donné à l'impression. La conclusion de la première partie (De la vertu qui donne) "fut terminée exactement pendant l'heure sainte où Richard Wagner mourut à Venise" (13 février).
Au cours d'un "printemps mélancolique" à Rome, dans une loggia qui domine la Piazza Barbarini, "d'où l'on aperçoit tout Rome et d'où l'on entend mugir au-dessous de soi la Fontanas", le Chant de la Nuit de la deuxième partie fut composé au mois de mai. La seconde partie elle-même fut écrite, de nouveau en dix jours, à Sils Maria, entre le 17 juin et le 6 juillet 1883: la première rédaction fut terminée avant le 6 juillet et le manuscrit définitif avant le milieu du même mois.
"L'hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui, pour la première fois, rayonna alors dans ma vie, j'ai trouvé le troisième Zarathoustra. Cette partie décisive qui porte le titre: "Des vieilles et des nouvelles Tables, fut composée pendant une montée des plus pénibles de la gare au merveilleux village maure Eza, bâti au milieu des rochers -". Cette fois encore "l'oeuvre de dix jours" fut terminée fin janvier, la mise au net au milieu du mois de février.
La quatrième partie fut commencée à Menton, en novembre 1884, et achevée, après une longue interruption, de fin janvier à mi-février 1885: le 12 février le manuscrit fut envoyé à l'impression. Cette partie s'appelle d'ailleurs injustement "quatrième et dernière partie": "son titre véritable (écrit Nietzsche à Georges Brandès), par rapport à ce qui précède à ce qui suit, devrait être: La tentation de Zarathoustra, un intermède". Nietzsche a en effet laissé des ébauches de nouvelles parties d'après lesquelles l'oeuvre entière ne devait se clore que par la mort de Zarathoustra. Ces plans et d'autres fragments seront publiés dans les oeuvres posthumes.
La première partie parut en mai 1883 chez E. Schmeitzner, à Chemnitz,
sous le titre: Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne
(1883). La seconde et la troisième partie parurent en septembre 1883
et en avril 1884 sous le même titre, chez le même éditeur.
Elles portent sur la couverture, pour les distinguer, les chiffres 2 et 3.
- La première édition complète de ces trois parties parut
à la fin de 1886 chez E.W. Fritsch, à Leipzig (qui avait repris
quelques mois avant le dépôt des oeuvres de Nietzsche), sous le
titre: Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne.
En trois parties (sans date).
Nietzsche fit imprimer à ses frais la quatrième partie chez C.G. Naumann, à Leipzig, en avril 1885, à quarante exemplaires. Il considérait cette quatrième partie (le manuscrit portait: "pour mes amis seulement et non pour le public") comme quelque chose de tout à fait personnel et recommandait aux quelques rares dédicataires une discrétion absolue. Quoiqu'il songeât souvent à livrer aussi cette partie au public, il ne crut pas devoir le faire sans remanier préalablement quelques passages. Un tirage à part, imprimé en automne 1890, lorsque eut éclaté la maladie de Nietzsche, fut publié, en mars 1892, chez C.G. Naumann, après que tout espoir de guérison eut disparu et par conséquent toute possibilité pour l'auteur de décider lui-même de la publication. En juillet 1892, parut chez C.G. Naumann la deuxième édition de Zarathoustra, la première qui contînt les quatre parties. La troisième édition fut publiée chez le même éditeur en août 1893.
La présente traduction a été faite sur le sixième volume des Oeuvres complètes de Fr. Nietzsche, publié en août 1894 chez C.G. Naumann, à Leipzig, par les soins du "Nietzsche-Archiv". Les notes bibliographiques qui précèdent ont été rédiguées d'après l'appendice que M. Fritz Koegel a donné à cette édition.
Nous nous sommes appliqué à donner une version aussi littérale que possible de l'oeuvre de Nietzsche, tâchant d'imiter même, autant que possible, le rythme des phrases allemandes. Les passages en vers sont également en vers rimés ou non rimés dans l'original.