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Alfred de Musset

Chapter 18: CHAPITRE VI
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About This Book

A concise biographical study traces the life, family origins, and literary formation of the poet Alfred de Musset, showing how his upbringing and the generational shift toward Romanticism shaped his sensibility. Drawing on unpublished letters, archival journals, correspondence, and contemporary testimony, the author reconstructs domestic influences, anecdotes, and critical controversies surrounding his early stories and poems, examines their reception by classical critics and young readers, and connects documentary evidence with portraits and recollections to explain the personal and cultural forces behind his work.

[21] 1837?—Souvenirs de Mme C. Jaubert. Les lettres de Musset citées dans ce volume ont été non seulement tronquées, mais parfois remaniées; des fragments empruntés à des lettres de dates différentes ont été réunis pour en faire une seule.

Sauf deux pièces d'importance secondaire (Une bonne fortune, Lucie), les premiers vers qu'il écrivit après le voyage d'Italie furent la Nuit de Mai (Revue des Deux Mondes, 15 juin 1835). Les trois autres Nuits, la Lettre à Lamartine, les Stances à la Malibran, se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le 15 février, l'Espoir en Dieu vient clore la série. Le grand poète, ne se réveillera plus qu'un jour, trois ans après, pour écrire son admirable Souvenir (15 février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et les chefs d'œuvre de son théâtre sont déjà achevés à cette date de 1838. Il avait alors vingt-sept ans. Après les promesses d'un incomparable printemps, après les rapides floraisons d'un trop court été, Alfred de Musset, on le sait, n'eut point d'automne ni d'hiver. Son œuvre entière tient dans l'espace de dix années, sur desquelles trois ou quatre ont été consacrées à réfléchir, à hésiter, à aimer et à s'en consoler.

Dans les poésies de cette seconde période, Musset n'est plus romantique, si l'on ne considère que la forme. Non content d'abandonner les conquêtes du Cénacle, il se retourne à présent contre ses anciens alliés. Il est agressif, malicieux; il écrit la célèbre lettre de Dupuis et Cotonet sur l'Abus qu'on fait des adjectifs (Revue des Deux Mondes, 15 sept. 1836), où deux bons bourgeois de la Ferté-sous-Jouarre, ayant entrepris de comprendre «ce que c'était que le romantisme», découvrent que c'est une manière d'attrape-nigaud, fabriqué avec du vieux-neuf pris à Shakespeare, à Byron, à Aristophane, aux Évangiles, aux Allemands et aux Espagnols, le tout si adroitement recollé et redoré, que les badauds bayent aux corneilles devant l'étalage, sans s'apercevoir que les étiquettes n'ont aucun sens et que personne n'a jamais su et ne saura jamais ce que peut bien être l'art social ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques jusqu'à l'invention du vers brisé, et il ajoute l'ingrat: «Le vers brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie; c'est un sacrilège envers les dieux, une offense à la Muse». Il leur laisse en tout et pour tout, en fait de «découverte» et de «trouvaille», la gloire de dire stupéfié au lieu de stupéfait, ou blandices au lieu de flatteries; encore est-ce de très mauvaise grâce, et visiblement à regret; si Musset avait mieux lu Chateaubriand, où le mot se trouve déjà, il se serait empressé de leur retirer aussi blandices.

Victor Hugo et ses amis furent vengés de Dupuis et Cotonet par Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer des formules de la jeune école; il n'en avait pas moins le romantisme dans les moelles. L'âme des temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de sa volonté de la chasser, car le mouvement de 1830 avait apporté autre chose, de bien plus important et plus tenace, qu'une forme littéraire. Ainsi que l'a dit excellemment M. Brunetière[22], ce qu'il y avait de plus original, de propre et de particulier dans le romantisme, c'était une «combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l'imagination avec l'expansion de la personnalité du poète». En d'autres termes, à s'en tenir à l'essence des choses, «le romantisme, c'est le lyrisme», et la définition a l'air d'avoir été inspirée par Musset, tant elle s'applique exactement à lui. Il avait toujours eu le goût «de se mettre lui-même, de sa personne, dans son œuvre».

[22] Les Epoques du théâtre français.

Ce goût devint un besoin impérieux après sa grande passion. Il ne resta plus au poète de pensées ni de paroles pour autre chose que son malheur. Que lui importait le reste, à présent? Il n'avait pas trop de tout son génie pour raconter les épouvantes de la catastrophe qui était venue scinder sa vie en deux, obligeant à dire «le Musset d'avant l'Italie» et «le Musset d'après George Sand». Au recul vers la forme classique correspondit un débordement de romantisme dans le sentiment.

La Nuit de mai fut écrite en deux nuits et un jour, au printemps de 1835, quelques semaines après la rupture définitive avec George Sand. Elle respire une lassitude profonde. Il n'y a pas de colère dans les réponses du poète à la Muse qui l'invite à chanter le printemps, l'amour, la gloire, le bonheur ou ses semblants, le plaisir ou son ombre. C'est la douceur plaintive d'un malade accablé par son mal, et qui supplie qu'on ne le force pas à parler:

Je ne chante ni l'espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hélas! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour écouter parler le cœur.

La Muse le presse. A défaut d'autre thème, qu'il chante sa douleur:

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican. . . . . . . . . . . . . . . .

La suite est dans toutes les mémoires. La Muse le convie à servir son cœur au festin divin, comme le pélican partage ses entrailles à ses fils, mais il lui répond par un cri d'horreur:

O Muse! spectre insatiable,
Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'écrit rien sur le sable
À l'heure où passe l'aquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire,
Si je l'essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.

On a vu au chapitre précédent les causes profondes de son abattement. Il avait fait des efforts stériles pour se purifier de ses anciennes souillures au feu d'une passion qui était elle-même une violation de la règle morale, et à ses chagrins d'amour s'ajoutait le sentiment accablant d'avoir commis une erreur capitale, au jour solennel où l'homme choisit l'idéal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des héros romantiques, il avait demandé à la passion le point d'appui de sa vie morale, et l'appui s'était brisé, le laissant meurtri et épuisé.

La Nuit de mai parut le 15 juin dans la Revue des Deux Mondes, où Musset a publié presque tout ce qui est sorti de sa plume depuis Namouna. Six mois après, vint la Nuit de décembre. Le poète s'était interrompu pour l'écrire de la Confession d'un Enfant du siècle, qui, dans ses deux derniers tiers—on ne l'a pas oublié,—est une véritable confession, dont la sincérité émut George Sand jusqu'aux larmes. Il ne changea pas de sujet en écrivant la seconde des Nuits, quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est ici le lieu d'expliquer les confusions volontaires. Il avait deux raisons d'altérer la vérité: sa haine contre George Sand, qui l'animait à «diminuer sa part», selon l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu; et le désir légitime d'égarer le lecteur, dans la mêlée de femmes du monde compromises par son frère. La Nuit de décembre faisait la part trop belle à l'héroïne, pour qu'un justicier de cette âpreté pût se résoudre à la laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui rendre, sur la foi d'un témoignage qui est pour moi irrécusable.

La première partie de la pièce est un tissu mystérieux de rêves. Le poète se voit lui-même, fantôme aussitôt évanoui, tel que l'a laissé chaque étape du pèlerinage de la vie. La vision paraît et disparaît, comme les songes intermittents des mauvais sommeils. Elle est toujours la même, et toujours diverse; ainsi l'homme réel se modifie et se renouvelle incessamment.

Soudain, le ton change. Le poète raconte en phrases haletantes la cruelle séparation, et qu'il avait eu les torts, et que sa maîtresse n'a pas voulu pardonner:

Partez, partez, et dans ce cœur de glace
Emportez l'orgueil satisfait.
Je sens encor le mien jeune et vivace,
Et bien des maux pourront y trouver place
Sur le mal que vous m'avez fait.
Partez, partez! la Nature immortelle
N'a pas tout voulu vous donner.
Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,
Et ne savez pas pardonner!

On voudrait pouvoir retrancher l'épilogue de la Solitude, qui est gauche, froid, et n'explique rien.

La Nuit de décembre prendra une vie extraordinaire le jour où l'on pourra imprimer à la suite, en guise de commentaire, deux lettres de Musset reçues par George Sand l'hiver précédent! L'une, sur une querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur folle qu'elle refuse de pardonner. L'autre, écrite au crayon et dans un extrême désordre d'esprit, sur des visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde fantastique où leurs deux spectres prenaient des formes étranges et avaient des conversations de rêve. Musset s'était souvenu tout le temps, en écrivant la Nuit de décembre. Ce qu'on a pris pour une pure fantaisie, dans cette pièce merveilleuse, repose sur un fond de réalité.

Les contemporains se sont accordés à reconnaître une nouvelle influence féminine dans la Lettre à Lamartine (1er mars 1836), malgré le début du fameux récit:

Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante,
Pour la première fois j'ai connu la douleur....

Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer qu'il y a eu mélange, et comme confusion, dans les regrets de Musset, pendant qu'il écrivait la Lettre à Lamartine. Quoi qu'il en soit, la pièce est d'une veine poétique moins pure, moins égale, que les Nuits. A côté de morceaux devenus classiques (Lorsque le laboureur,... Créature d'un jour...), de vers qui sont de vrais sanglots (O mon unique amour...), il y a des parties de rhétorique dans le début sur Byron et dans les louanges adressées à Lamartine.

La fin est d'un vif intérêt pour le biographe. C'est la première fois, depuis les chagrins qui l'ont changé et mûri, que Musset nous livre sa pensée sur les questions fondamentales dont la solution est la grande affaire de l'être pensant. Il commence par adopter sans examen le Dieu de Lamartine, ce qui est peut-être une simplification un peu trop grande:

Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances.
Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux;
Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses,
Et que l'immensité ne peut pas être à deux.

Il célèbre ensuite les relations de l'âme humaine avec l'infini, dans des strophes d'une grande élévation. Le poète a été récompensé d'avoir puisé cette fois son inspiration aux sources éternelles, que ne trouble pas le limon des passions terrestres:

Créature d'un jour qui t'agites une heure,
De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?
Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure:
Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ton corps est abattu du mal de ta pensée;
Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.
Tombe, agenouille-toi, créature insensée:
Ton âme est immortelle, et la mort va venir.
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;
Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,
Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:
Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.

En rapprochant de cette page le fragment de vers où se résume l'Espoir en Dieu (15 février 1838): «malgré moi l'infini me tourmente», on a toute la religion de Musset, du Musset guéri, selon son expression, de la «vilaine maladie du doute». Sa religion n'est, à vrai dire, qu'une religiosité peu exigeante, pas assez gênante. Il en a précisé la nature et les limites dans une lettre à la duchesse de Castries (sept. ou oct. 1840): «La croyance en Dieu est innée en moi; le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me défendre de rien; certainement je ne suis pas mûr sous ce rapport».

La conclusion de la Lettre à Lamartine avait été une parenthèse dans les préoccupations de Musset. Combien vite fermée, la Nuit d'août (15 août 1836) est là pour l'attester. Musset n'a rien écrit de plus impie, en ce sens que nulle part il n'a exalté l'«idolâtrie de la créature» à un tel degré, et avec autant d'éloquence, ne laissant qu'elle pour horizon à l'humanité avilie, ne voyant qu'elle pour fin de l'«immortelle nature». Quel hymne à Éros! Quelle puissante évocation du dieu impassible qui marche dans notre sang et se rit de nos larmes! Il grandit démesurément au fur et à mesure de ces accents enflammés; il remplit l'univers de sa divinité et souffle au poète des vers sacrilèges:

O Muse! que m'importe ou la mort ou la vie?
J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir;
J'aime, et pour un baiser je donne mon génie;
J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
Ruisseler une source impossible à tarir.
J'aime, et je veux chanter la joie et la paresse,
Ma folle expérience et mes soucis d'un jour,
Et je veux raconter et répéter sans cesse
Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse,
J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour.
Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,
Cœur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé.
Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore;
Après avoir souffert, il faut souffrir encore;
Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

Le voilà de nouveau parmi ceux dont parle Bossuet, «qui passent leur vie à remplir l'univers des folies de leur jeunesse égarée». Le châtiment ne se fit pas attendre. Le souvenir de George Sand rentra en maître dans ce cœur ravagé, dont il n'avait jamais été bien éloigné. Qu'il ait eu d'autres maîtresses ne prouve rien. Ce n'est certainement pas le même amour que Musset avait donné à une George Sand, qu'il a distribué ensuite, comme il aurait fait d'un cornet de dragées, à une longue théorie de belles dames et de grisettes.

Ce retour vers le passé produisit la Nuit d'octobre (15 octobre 1837), la dernière de la série et la plus belle, qui éclate et s'apaise comme un orage apporté par les vents, et balayé soudain.

D'abord, un mouvement lent, donnant une impression de paix et de sérénité. Le poète assure la Muse qu'il est si bien guéri, qu'il trouve de la douceur à lui parler de ses anciennes souffrances:

Vous saurez tout, et je vais vous conter
Le mal que peut faire une femme.

Il commence avec assez de calme le récit de la nuit passée à attendre l'infidèle. L'approche de la tempête s'annonce bientôt par des vers frémissants, mais le poète se contient encore. L'ouragan se déchaîne subitement:

Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle,
J'entends sur le gravier marcher à petit bruit...
Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle;
Elle entre.—D'où viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit?
Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure?

Le mouvement se précipite et devient furieux. Les efforts de la Muse pour apaiser son enfant ne servent qu'à faire éclater la foudre:

LE POÈTE.

Honte à toi qui la première
M'as appris la trahison,
Et d'horreur et de colère
M'as fait perdre la raison.
Honte à toi, femme à l'œil sombre,
Dont les funestes amours
Ont enseveli dans l'ombre
Mon printemps et mes beaux jours!

Longtemps encore les malédictions retentissent. Enfin il consent à écouter la Muse lui parlant de pardon et lui enseignant à bénir les leçons amères de la douleur. Il se calme, et se rend, et pardonne d'un cœur tout gonflé d'amertume:

Je te bannis de ma mémoire,
Reste d'un amour insensé,
Mystérieuse et sombre histoire
Qui dormiras dans le passé!
. . . . . . . . . . . . . . . .
Pardonnons-nous;—je romps le charme
Qui nous unissait devant Dieu.
Avec une dernière larme
Reçois un éternel adieu.

Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au mois de septembre 1840, Musset se rendait chez Berryer, au château d'Augerville. Il traversa la forêt de Fontainebleau en voiture, dans une muette contemplation des fantômes qui se dressaient devant lui à chaque tour de roue. Sept ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait parcouru ces bois avec George Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la vue des lieux témoins de son bonheur versait dans son âme une douceur inattendue. De retour à Paris, il la rencontra elle-même, son inoubliable, dans le couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il prit la plume, et écrivit, presque d'un jet, cet incomparable Souvenir (15 février 1841) tout imprégné du respect dû aux «reliques du cœur» et tout plein de l'idée qu'un sentiment vaut par sa sincérité et son intensité, indépendamment des joies ou des souffrances qu'il procure. Diderot avait dit: «Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas un instant le même; tout passait en eux et autour d'eux, et ils croyaient leurs cœurs affranchis de vicissitudes. O enfants! toujours enfants!» Musset répond à Diderot:

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments
Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,
Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents
Sur un roc en poussière.
Ils prirent à témoin de leur joie éphémère
Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,
Et des astres sans nom que leur propre lumière
Dévore incessamment.
Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,
La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds,
La source desséchée où vacillait l'image
De leurs traits oubliés.
Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile,
Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir,
Ils croyaient échapper à cet Être immobile
Qui regarde mourir!
Insensés! dit le sage.—Heureux! dit le poète.
Et quels tristes amours as-tu donc dans le cœur,
Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,
Si le vent te fait peur?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La foudre maintenant peut tomber sur ma tête,
Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché;
Comme le matelot brisé par la tempête,
Je m'y tiens attaché.
Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,
Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,
Ni si ces vastes cieux éclaireront demain
Ce qu'ils ensevelissent.
Je me dis seulement: A cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle.
J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,
Et je l'emporte à Dieu!

Les pièces que nous venons de passer en revue sont inséparables. Elles forment l'épilogue du drame romantique de Venise et de Paris. C'est la portion originale entre toutes de l'œuvre en vers de Musset, réserve faite pour le don Juan de Namouna et quelques morceaux des premiers recueils. Le Musset première manière avait subi le joug de la mode pour le rythme, le style, le décor, le choix des sujets. Il avait, en un mot, reçu du dehors une part de son inspiration. Dans le groupe de poèmes que dominent les Nuits, plus rien n'est donné aux influences étrangères. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, «c'est du dedans que jaillit l'inspiration, la flamme qui colore, le souffle qui embaume la nature». Le poète est tout entier à lui-même et au spectacle de l'univers, et «son charme consiste dans le mélange, dans l'alliance des deux sources d'impressions, c'est-à-dire d'une douleur si profonde et d'une âme si ouverte encore aux impressions vives. Ce poète blessé au cœur, et qui crie avec de si vrais sanglots, a des retours de jeunesse et comme des ivresses de printemps. Il se retrouve plus sensible qu'auparavant aux innombrables beautés de l'univers, à la verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants des oiseaux, et il porte aussi frais qu'à quinze ans son bouquet de muguet et d'églantine.» Musset affranchi, devenu tout à fait lui-même, a été unique dans notre poésie lyrique.

Des petits poèmes qui remplissent les deux autres tiers des Poésies nouvelles, aucun, tant s'en faut, ne s'élève aux mêmes hauteurs. Quelques-uns (Sur une morte, Tristesse) ont de l'émotion. D'autres (Chanson de Fortunio, A Ninon) sont de minuscules chefs-d'œuvre de grâce et de sentiment. D'autres, plus petits encore et point chefs-d'œuvre, ont pourtant un certain tour, à la façon du XVIIIe siècle. Il y a enfin les babioles, les marivaudages, les riens insignifiants, et il y a Dupont et Durand (15 juillet 1838), si remarquable par la frappe du vers, et qu'il faut comparer aux Plaideurs et aux vers réalistes de Boileau pour bien comprendre dans quel sens et quelle mesure Musset avait les instincts classiques. Dans ce pêle-mêle, très peu de pièces nous apportent du neuf ou de l'essentiel; on pourrait négliger presque tout sans commettre une trahison envers l'auteur.

Si maintenant nous revenons en arrière et que nous nous demandions quel rang occupent dans l'ensemble de son œuvre les Contes d'Espagne et d'Italie et le Spectacle dans un fauteuil, nous ne devons pas hésiter à reconnaître que ce rang est inférieur à celui des Poésies nouvelles. Musset n'avait pas encore pris conscience de lui-même et de son génie propre. Il subissait l'influence des romantiques, et il était au fond le moins romantique des hommes. Il avait beau les dépasser tous en audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose d'artificiel. Un historien attentif de la versification française, M. de Souza, parlant de la renaissance du vers lyrique dans notre siècle, ne tient aucun compte des premières œuvres de Musset. Elles n'ont pas plus d'importance à ses yeux que l'Albertus de Théophile Gautier: «C'étaient, dit-il, des poésies de jeunesse et de bravade pour ainsi dire où s'affirmaient toutes les outrances du premier feu et que les poètes eux-mêmes, par des œuvres ultérieures, ont remis au dernier plan[23].» Ce jugement est bien sévère et bien absolu. M. de Souza ne s'occupe que de la technique du vers, et les Premières Poésies valent encore par ailleurs. La fraîcheur du génie est chose sans prix, que rien ne remplace, et elle rayonne ici splendidement. C'est une fête pour l'esprit de voir cette heureuse jeunesse, aux mains pleines et prodigues, lancer à la volée les images heureuses, les trouvailles d'une imagination neuve, les idées folles et charmantes ou les sensations enflammées de la vingtième année. Gardons-nous de faire fi de ce régal, tout en reconnaissant qu'il faut chercher dans le volume suivant les vrais procédés techniques de Musset, qui lui attirent aujourd'hui de si dures critiques, et le font traiter de mauvais ouvrier.

[23] Le Rythme poétique.

Il est un point sur lequel il a voulu et provoqué les attaques. On offenserait son ombre en essayant de nier que ses rimes sont faibles et quelquefois pis. Il tenait à les faire pauvres, s'y appliquait, et il y a réussi. Sainte-Beuve le blâmait très justement d'avoir «dérimée» après coup la ballade Andalouse. Il lui reprochait aussi de se vanter trop souvent au public de l'avantage de mal rimer: (Les vers) «de Musset (Après une lecture), avec tout leur esprit, ont une sorte de prétention et de fatuité dont son talent pourrait se passer. C'est toujours de la réaction contre la rime et les rimeurs, contre la poésie lyrique et haute dont, après tout, il est sorti. C'est un petit travers. Il est assez original sans cela. Mais dès l'abord il a voulu avoir sa cocarde à lui, et il a retourné la nôtre.» (Lettre à Guttinguer, le 2 décembre 1842.) La nôtre, c'est la cocarde de l'école de la forme, que Musset craignait toujours de ne pas avoir mise assez ostensiblement à l'envers. Il aurait été désolé s'il avait pu lire le passage où M. Faguet, après avoir rendu justice à la pauvreté de ses rimes, se hâte d'ajouter: «Mais reconnaissons enfin qu'on n'y songe point en le lisant»: Pauvre Musset, qui a perdu ses peines en faisant rimer lévrier et griser, saule et espagnole, Danaë et tombé!

On lui reproche aussi ses rythmes classiques, ses césures régulières, ses négligences et sa facilité à se contenter. En d'autres termes, on lui reproche de n'être ni un précurseur ni un poète sans tache, et les deux sont vrais. Au moins serait-il juste de ne pas méconnaître qu'il a tiré un magnifique parti des ressources techniques auxquelles il s'était volontairement limité.

Il est incontestable qu'après les Contes d'Espagne et d'Italie, il n'a guère profité des nouvelles formules romantiques pour varier ses alexandrins. Le Musset seconde manière, celui qui se disait réformé, et que Sainte-Beuve appelait un relâché, admet encore de loin en loin la coupe ternaire, qui substitue deux césures mobiles au grand repos de l'hémistiche, et dont il existait quelques exemples chez nos anciens poètes. Il écrit dans Suzon:

L'autre, tout au contraire,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Toujours rose, toujours charmant, continua
D'épanouir à l'air sa desinvoltura.

Dans l'épître Sur la Paresse, en s'adressant à Régnier:

Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières,
A travers le chaos de nos folles misères,
Courir en souriant tes beaux vers ingénus,
Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus!

Le dernier vers est délicieux de légèreté et de vivacité, mais la coupe ternaire a peu d'importance chez Musset, à cause de sa rareté. C'est à des éléments rythmiques plus délicats, moins facilement saisissables, qu'il a recours pour nuancer et varier la phrase musicale de son vers. Il est un maître pour la distribution, à l'intérieur des hémistiches, des syllabes accentuées des mots, et des mots qui portent l'accent oratoire. A quel point l'accent oratoire bien placé peut allonger un vers, en voici un exemple:

Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste?

Il n'a ignoré aucun des effets infiniment divers produits par l'entrelacement des syllabes sourdes et des syllabes éclatantes, des syllabes pleines et des syllabes muettes. Il avait, en particulier, très bien observé de quel prix sont ces dernières, l'un des trésors de notre langue poétique, pour ralentir la marche du vers en prolongeant la syllabe qui les précède, comme dans les deux vers souvent cités de Phèdre:

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

De Musset:

Si ce n'est pas ta mère, ô pâle jeune fille!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quels mystères profonds dans l'humaine misère!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lentement, doucement, à côté de Marie.

L'instinct lui révélait les relations mystérieuses qui existent entre la sonorité des mots employés et l'image qu'on veut évoquer, puissance indépendante de la valeur de l'idée exprimée et à laquelle le large mouvement de l'alexandrin est au plus haut degré favorable. Bien habile qui pourrait expliquer pourquoi les vers suivants sont agiles et dansants:

Cependant du plaisir la frileuse saison
Sous ses grelots légers rit et voltige encore.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux,
Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux.

Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empêchaient Musset de disloquer ses alexandrins, ne s'opposaient nullement au mélange des mètres, et il en a tiré à maintes reprises le plus heureux parti, en particulier dans la Nuit d'octobre. La pièce est à relire tout entière, une fois de plus, à ce point de vue spécial.

La plupart des procédés techniques peuvent s'imiter et se transmettre. Théodore de Banville donne dans son traité de versification des recettes grâce auxquelles, assure-t-il, le premier imbécile venu peut faire de très bons vers. Mais le choix des mots, et la valeur inattendue, la résonance particulière qu'ils prennent sous la plume de tel ou tel poète, tout cela ne s'imite ni ne s'enseigne, car ce ne sont pas des choses dont le poète décide librement: elles lui sont imposées; elles sont déterminées d'avance par le caractère même de sa vision poétique. Ainsi, chez Théophile Gautier, l'épithète est presque toujours purement matérielle, n'exprimant que la forme ou la couleur. Il en est souvent de même chez Victor Hugo; mais souvent aussi l'épithète y est symbolique, traduisant beaucoup moins l'aspect réel des choses que ce qu'elles évoquent en nous d'idées, d'impressions, d'images étrangères et lointaines. L'épithète de Musset peint à la fois l'apparence extérieure de l'objet et sa signification poétique. Il semble que pour lui, il y ait concordance nécessaire entre l'essence des choses et leur forme sensible. C'est peut-être une erreur métaphysique, mais que deviendrait la poésie sans cette illusion? On peut juger de ce qu'elle vaut par les vers où Musset a rendu avec grandeur, au moyen de deux adjectifs, les splendeurs des nuits d'été et les émotions qu'elles éveillent au plus profond des âmes:

Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
Sortaient autour de nous du calice des fleurs.

Dans la strophe qu'on va lire, les deux épithètes des deux derniers vers ne nous aident pas seulement à voir la petite vierge adorable; elles nous ouvrent son âme innocente:

S'il venait à passer, sous ces grands marronniers,
Quelque alerte beauté de l'école flamande,
Une ronde fillette échappée à Téniers,
Ou quelque ange pensif de candeur allemande:
Une vierge en or fin d'un livre de légende,
Dans un flot de velours traînant ses petits pieds.

Les curieux de sensations rares apprendront peut-être avec intérêt que Musset possédait l'audition colorée, dont personne ne parlait alors et dont la psychologie contemporaine s'occupe tant. Il raconte à Mme Jaubert dans une de ses lettres (inédite) qu'il a été très fâché, dînant avec sa famille, d'être obligé de soutenir une discussion pour prouver que le fa était jaune, le sol rouge, une voix de soprano blonde, une voix de contralto brune. Il croyait que ces choses-là allaient sans dire.

Continuons à remonter vers la source même de l'inspiration chez Musset. Elle n'est pas cachée, et nous n'avions pas besoin, pour la découvrir, qu'il fît dire à sa Muse:

De ton cœur ou de toi lequel est le poète?
C'est ton cœur. . . . . . . . . . . . . .

Une sensibilité redoutable lui fournissait l'étincelle sacrée. Il lui devait une sincérité qu'il n'aurait pas pu contenir, s'il l'avait voulu, et une éloquence frémissante qui savait plaindre d'autres souffrances que les siennes; souvenez-vous de l'Espoir en Dieu:

Ta pitié dut être profonde
Lorsque avec ses biens et ses maux
Cet admirable et pauvre monde
Sortit en pleurant du chaos!

Mais il lui a payé une terrible rançon. Parce qu'il sentait avec une violence douloureuse, il a tout rapporté à la sensation, et donné le plaisir pour but à la vie. Chaque fois qu'une âme noble, pure de vulgarité et de bassesse, est tombée dans cette erreur, elle est arrivée à une incurable mélancolie, si ce n'est à une désespérance complète. Musset n'a pas échappé à cette fatalité. Avec un esprit très gai, il avait l'âme saignante et désolée; association moins rare qu'on ne pense. Ses poésies divinisent la sensation, mais il avait senti dès le premier jour la «saveur amère» du plaisir:

Surgit amari aliquid medio de fonte leporum.

C'est pourquoi la lecture de son œuvre poétique laisse triste. La saveur amère finit par dominer toutes les autres.


CHAPITRE VI

ŒUVRES EN PROSE.—LE THÉÂTRE

Musset a débuté au théâtre par une chute éclatante. Après le tapage de ses premiers vers, l'Odéon lui demanda une pièce, «la plus neuve et la plus hardie possible». Il fit la bluette appelée la Nuit vénitienne, qui aurait passé inaperçue dans un temps de paix littéraire, et qui tomba sous les sifflets, le 1er décembre 1830. Cet échec eut les plus heureuses conséquences.

L'auteur piqué déclara qu'il n'écrirait plus pour la scène et tint parole. Il se trouva ainsi dégagé du souci de suivre la mode, qui donne aux pièces de théâtre un éclat factice et passager, et le leur fait payer par des rides précoces. Il n'eut plus à se préoccuper que des éléments supérieurs et immuables de l'art, les âmes et leurs passions, les lois de la vie et leurs fatalités. Négligeant les changeantes conventions théâtrales, dédaigneux des inconstantes formules, filles de l'heure et du caprice, il écrivit les pièces les moins périssables de ce siècle. Ayant renoncé à faire du théâtre pour son temps, Musset a fait du théâtre pour tous les temps.

Qu'on ne s'imagine pas que ses œuvres dramatiques auraient été à peu près les mêmes, s'il avait eu l'espoir de les voir jouer. Il n'est pas douteux que s'il avait continué à écrire pour la scène, après sa rupture avec le Cénacle, son théâtre aurait accompli la même évolution que sa poésie, dans le même sens classique. Musset «déhugotisé» avait eu les yeux très ouverts sur les défauts du drame romantique. Tout en croyant à sa vitalité, il pensait qu'il y avait place à côté pour une forme d'art plus sévère: «Ne serait-ce pas une belle chose, écrivait-il en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie tragédie pourrait réussir? J'appelle vraie tragédie, non celle de Racine, mais celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte observation des règles.»

«... Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais louable, que de purger la scène de ces vains discours, de ces madrigaux philosophiques, de ces lamentations amoureuses, de ces étalages de fadaises qui encombrent nos planches?...

«Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de réveiller la muse grecque, d'oser la présenter aux Français dans sa féroce grandeur, dans son atrocité sublime?...

«Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec le drame moderne, qui se croit souvent terrible quand il n'est que ridicule, cette muse farouche, inexorable, telle qu'elle était aux beaux jours d'Athènes, quand les vases d'airain tremblaient à sa voix?»

Ce n'était point là propos en l'air. Musset a travaillé une fois pour la scène depuis la chute de la Nuit vénitienne. Rachel lui avait demandé une pièce. Il entreprit sans balancer une tragédie classique, et songea d'abord à refaire l'Alceste d'Euripide. Ce projet ayant été remis à plus tard, il se rabattit sur un sujet mérovingien. Une brouille avec Rachel interrompit pour toujours la Servante du roi (1839), mais il en subsiste quelques scènes, qui ne font pas regretter bien vivement la perte des autres; elles n'annonçaient qu'une tragédie distinguée, et il est de bien peu d'importance pour la littérature française que nous ayons une tragédie distinguée de plus ou de moins, tandis qu'il est très important que nous ayons Lorenzaccio et On ne badine pas avec l'amour.

Je dois ajouter que Musset fut au nombre des chauds admirateurs de la Lucrèce de Ponsard. Il écrivait à son frère, le 22 mai 1843: «M. Ponsard, jeune auteur arrivé de province, a fait jouer à l'Odéon une tragédie de Lucrèce, très belle—malgré les acteurs.—C'est le lion du jour; on ne parle que de lui, et c'est justice.»

Bénis soient donc les sifflets qui accueillirent si brutalement la Nuit vénitienne. Ne s'inquiétant plus désormais d'être jouable, Musset ne s'est plus mis en peine que de saisir ses rêves au vol et de les fixer tels quels sur le papier. Nous devons à cet affranchissement de toute règle un rêve historique qui est la seule pièce shakespearienne de notre théâtre, et une demi-douzaine d'adorables songeries sur l'amour dans lesquelles «la mélancolie, disait Théophile Gautier, cause avec la gaieté».

L'idée de Lorenzaccio germa dans l'esprit de Musset durant les heures rapides passées à Florence avec George Sand, tout à la fin de 1833. La noble cité avait encore la farouche ceinture de murailles crénelées dont l'avait entourée au XIVe siècle le gouvernement républicain, et qu'on a démolie de nos jours pour élargir la capitale éphémère du jeune royaume italien. Elle avait conservé dans toute son âpreté cet aspect sombre et dur qui contraste si étrangement avec les lignes pures et souples de ses riantes collines, et qui en fait le plus étonnant exemple de ce que peut le génie de l'homme pour s'affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers populaires, que de larges percées n'avaient pas encore ouverts à la lumière, enchevêtraient leurs rues étroites et tortueuses, favorables à l'émeute et aux guets-apens, autour des palais-forteresses des Strozzi et des Riccardi. La ville tout entière, pour qui sait comprendre ce que racontent les pierres, servait d'illustration et de commentaire aux vieilles chroniques florentines. Musset profita de la leçon, et trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son drame: le meurtre d'Alexandre de Médicis, tyran de Florence, par son cousin Lorenzo, et l'inutilité de ce meurtre pour les libertés de la ville. Quelques flâneries dans Florence donnèrent le cadre. Un singulier mélange d'intuitions historiques et de souvenirs personnels fit le reste. Paul de Musset dit, dans Lui et Elle, que la pièce fut écrite en Italie. Il faut donc que ce soit à Venise, en janvier 1834, dans les trois ou quatre semaines qui s'écoulèrent entre l'arrivée d'Alfred de Musset et sa maladie.

L'action de Lorenzaccio met sous nos yeux une révolution manquée, avec tout ce qu'elle comporte d'intrigues et de violences, dans l'Italie brillante et pourrie du XVIe siècle. Au travers de ces agitations, que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une sombre tragédie se déroule dans une âme éperdue, qu'elle remplit d'horreur et de désespoir. C'est encore une fois l'histoire de l'irréparable dégradation de l'homme touché par la débauche:

La mer y passerait sans laver la souillure.

Lorenzo de Médicis est un républicain de 1830, idéaliste et utopiste. Il croit à la vertu, au progrès, à la grandeur humaine, au pouvoir magique des mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le démon tentateur des rêveurs de sa sorte: «C'est un démon plus beau que Gabriel: la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois, dans ma vie, je l'ai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres; le toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère.» Depuis que cette radieuse apparition a traversé le cabinet d'études où Lorenzo s'occupait paisiblement d'art et de science, le jeune étudiant a renoncé à son lâche repos. Il s'est juré de tuer les tyrans par philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commencé à vivre avec cette idée: «Il faut que je sois un Brutus».

Un débauché cruel, Alexandre de Médicis, règne sur Florence accablée. Lorenzo contrefait ses vices pour gagner sa confiance, s'insinuer auprès de lui et l'assassiner. Il se ravale à être le directeur de ses honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet de honte et d'opprobre auquel sa mère ne peut penser sans larmes et que le peuple appelle par mépris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le masque. Le duc Alexandre va périr et Florence être libre. Près de frapper, le nouveau Brutus s'aperçoit avec épouvante que nul ne souille impunément son âme. C'est le crime irrémissible pour lequel il n'est pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu'à la tombe. Lorenzo avait revêtu un déguisement qu'il croyait pouvoir rejeter à son gré; la débauche l'a saisi et gangrené jusqu'aux moelles, et il ne lui échappera plus: «Je me suis fait à mon métier, dit-il amèrement. Le vice a été pour moi un vêtement; maintenant, il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.»

Il a perdu la foi avec la vertu. Son séjour dans la grande confrérie du vice en a fait un mépriseur d'hommes, qui ne croit même plus à la cause pour laquelle il a donné plus que sa vie. Il va affranchir sa patrie, offrir aux républicains l'occasion de rétablir la liberté, et il sait que leur égoïste indifférence n'en profitera pas, il sait que le peuple délivré d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein de ce meurtre est le dernier reste du temps où il était «pur comme un lis», et que le sang du tyran lavera son ignominie. La scène où il explique à Philippe Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il commette un crime inutile, est d'une rare grandeur.

PHILIPPE.

«Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles?

LORENZO.

«Pourquoi? tu le demandes?

PHILIPPE.

«Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le commets-tu?

LORENZO.

«Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un peu. J'ai été beau, tranquille et vertueux.

PHILIPPE.

«Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres!

LORENZO.

«Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu'en frappant sur ce squelette (il frappe sa poitrine), il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d'autrefois! Songes-tu que ce meurtre, c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je laisse mourir en silence l'énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Mais j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures pour se dispenser de m'assommer comme ils le devraient. J'en ai assez d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c'est peut-être demain que je tue Alexandre....»

Le meurtre accompli, il goûte quelques minutes d'un bonheur ineffable.

LORENZO, s'asseyant sur la fenêtre.

«Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire, cœur navré de joie!

SCORONCONCOLO.

«Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.

LORENZO.

«Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des prairies s'entr'ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos!

SCORONCONCOLO.

«Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle. Venez, seigneur.

LORENZO.

«Ah! Dieu de bonté! quel moment!»

C'est l'hosanna de la créature délivrée du mal. Courte est l'illusion, courte la joie. Tandis que Florence se donne à un autre Médicis, Lorenzo sent que, décidément, le vice ne le lâchera plus, et il va s'offrir aux coups des assassins à gages qui le cherchent.

Nous avions déjà vu l'ébauche de ce personnage si dramatique dans la Coupe et les Lèvres; mais les causes de la misère de Frank étaient restées à demi voilées, tandis que cette fois, l'avertissement est aussi clair qu'il est grave et douloureux. Musset avait descendu de quelques pas, dans sa jeunesse imprudente et libertine, les bords de l'abîme où a roulé Lorenzaccio, et il tenait à dire à ses contemporains qu'on ne peut plus remonter cette pente-là.

Il y a dans son drame deux autres personnages pour lesquels il n'a eu aussi qu'à faire appel à des souvenirs, moins intimes toutefois. Son orfèvre et son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens du temps de Louis-Philippe. L'orfèvre devait être abonné au National et avoir le portrait d'Armand Carrel dans son arrière-boutique. Le marchand de soieries est monarchiste par raison d'inventaire, parce que les cours font marcher les commerces de luxe. L'un critique tout ce que fait le gouvernement et le rend responsable des clients qui ne paient pas; l'autre se frotte les mains quand il y a bal aux Tuileries.

LE MARCHAND, en ouvrant sa boutique.

«J'avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. On est dans son lit bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retroussé; on regarde de temps en temps les lumières qui vont et viennent dans le palais; on attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: Hé, hé, ce sont mes étoffes qui dansent, mes belles étoffes du bon Dieu, sur le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs.

L'ORFÈVRE, ouvrant aussi sa boutique.

«Il en danse plus d'une qui n'est pas payée, voisin; ce sont celles-là qu'on arrose de vin et qu'on frotte aux murailles avec le moins de regret....»

Ils continuent à discuter en enlevant leurs volets.

«Que Dieu conserve Son Altesse! conclut le marchand à l'instant de rentrer. La cour est une belle chose.

—La cour! riposte l'orfèvre du seuil de sa boutique; le peuple la porte sur le dos, voyez-vous!»

Ces bonnes gens-là n'avaient vu de leur vie l'Arno ni le Ponte-Vecchio. Ils habitaient rue du Bac, au coin du quai, et ils ont été les fournisseurs de nos grand'mères.

Le reste du théâtre de Musset a pour sujet presque unique, mais infiniment divers, l'amour. L'amour chez la jeune fille, chez la femme, chez la coquette, chez l'épouse chrétienne; l'amour chez Alfred de Musset à différents âges: adolescent candide ou homme blasé, et dans toutes ses humeurs: joyeux ou mélancolique, ironique ou passionné. Car il s'est mis dans tous ses amoureux, n'étant jamais las de dire sa pensée sur la chose du monde qu'il estimait la plus divine. «Les idées de Musset sur l'amour, a dit M. Jules Lemaître, rejoignent, à travers les siècles, celles des poètes primitifs. L'amour est le premier-né des dieux. Il est la Force qui meut l'Univers. Ce n'est point, dit Valentin à Cécile, l'éternelle pensée qui fait graviter les sphères, mais l'éternel amour. Ces mondes vivent parce qu'ils se cherchent, et les soleils tomberaient en poussière, si l'un d'eux cessait d'aimer. «Ah! dit Cécile, toute la vie est là!—Oui, répondit Valentin, toute la vie...» L'amour ainsi compris s'élève au rang de mystère sacré. Paganisme si l'on veut, mais grand et poétique.

La comédie du Chandelier doit venir la première dans une biographie de Musset, bien qu'elle n'ait été écrite qu'en 1835. Elle le met en scène à l'heure charmante et périlleuse où le collégien devenait homme et se réveillait poète. L'aventure de Fortunio, moins le dénouement, lui est arrivée en 1828, pendant l'été passé à Auteuil. Jacqueline habitait aux environs de Paris. Pour le bonheur de la contempler, de jouer avec son éventail ou de lui apporter un coussin, Musset traversait sans cesse la plaine Saint-Denis, et il n'existait alors ni chemins de fer ni tramways. Mais il avait dix-sept ans, l'âge héroïque de l'amour, et il était romantique.

Il a donné à Fortunio sa figure et sa tournure. «Un petit blond, dit la servante de Jacqueline.—Oui-da, réplique sa maîtresse, je le vois maintenant. Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur l'oreille et son petit air innocent.... Et il fait la cour aux grisettes, ce monsieur-là avec ses yeux bleus?[24]»