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Alfred de Musset

Chapter 4: PAR
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About This Book

A concise biographical study traces the life, family origins, and literary formation of the poet Alfred de Musset, showing how his upbringing and the generational shift toward Romanticism shaped his sensibility. Drawing on unpublished letters, archival journals, correspondence, and contemporary testimony, the author reconstructs domestic influences, anecdotes, and critical controversies surrounding his early stories and poems, examines their reception by classical critics and young readers, and connects documentary evidence with portraits and recollections to explain the personal and cultural forces behind his work.

The Project Gutenberg eBook of Alfred de Musset

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Title: Alfred de Musset

Author: Arvède Barine

Release date: February 27, 2009 [eBook #28210]
Most recently updated: January 4, 2021

Language: French

Credits: Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET ***

ALFRED DE MUSSET

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS


EN VENTE:

VICTOR COUSIN, par M. Jules Simon, de l'Académie française.

MADAME DE SÉVIGNÉ, par M. Gaston Boissier, de l'Académie française.

MONTESQUIEU, par M. Albert Sorel, de l'Institut.

GEORGE SAND, par M. E. Caro, de l'Académie française.

TURGOT, par M. Léon Say, député, de l'Académie française.

THIERS, par M. P. de Rémusat, sénateur, de l'Institut.

D'ALEMBERT, par M. Joseph Bertrand, de l'Académie française, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.

VAUVENARGUES, par M. Maurice Paléologue.

MADAME DE STAEL, par M. Albert Sorel, de l'Institut.

THÉOPHILE GAUTIER, par M. Maxime Du Camp, de l'Académie française.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, par M. Arvède Barine.

MADAME DE LA FAYETTE, par le comte d'Haussonville, de l'Académie française.

MIRABEAU, par M. Edmond Rousse, de l'Académie française.

RUTEBEUF, par M. Clédat, professeur de Faculté.

STENDHAL, par M. Édouard Rod.

ALFRED DE VIGNY, par M. Maurice Paléologue.

BOILEAU, par M. G. Lanson.

CHATEAUBRIAND, par M. de Lescure.

FÉNELON, par M. Paul Janet, de l'Institut.

SAINT-SIMON, par M. Gaston Boissier, de l'Académie française.

RABELAIS, par M. René Millet.

J.-J. ROUSSEAU, par M. Arthur Chuquet.

LESAGE, par M. Eugène Lintilhac.

DESCARTES, par M. Alfred Fouillée.

Chaque volume, avec un portrait en héliogravure... 2 fr.


LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS


ALFRED DE MUSSET

PAR

ARVÈDE BARINE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1893

Droits de traduction et de reproduction réservés.

INTRODUCTION

J'adresse ici mes remercîments à toutes les personnes qui ont bien voulu m'ouvrir leurs archives ou leurs collections, m'aider de leurs souvenirs ou de leurs conseils, et me donner ainsi la possibilité d'écrire ce petit livre. M. Alexandre Dumas a pris la peine de me fournir des indications qui m'ont été infiniment précieuses. Madame Maurice Sand m'a communiqué, avec une confiance dont je lui suis profondément reconnaissant, un grand nombre de lettres inédites tirées des archives de Nohant. M. le Vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, dont l'obligeance et la bonne grâce sont connues de tous les chercheurs, m'a admis à profiter des trésors de sa collection; je lui dois d'avoir pu consulter le Journal manuscrit de Sainte-Beuve et de nombreuses correspondances inédites. M. Maurice Clouard, qui sait tout ce qu'on peut savoir sur Musset, m'a prêté libéralement le concours de son inépuisable érudition et de sa riche bibliothèque. M. Taigny a mis gracieusement à ma disposition des lettres autographes et en grande partie inédites de Musset. D'autres m'ont fourni des renseignements qui ne sont point dans les livres ni dans les manuscrits. J'acquitte ici envers tous ma dette de gratitude.

A. B.

CHAPITRE I

LES ORIGINES—L'ENFANCE

Chaque génération chante pour elle-même et dans son langage. Elle a ses poètes, qui traduisent ses sentiments et ses aspirations. Puis viennent d'autres hommes, avec d'autres idées et d'autres passions, toutes contraires, le plus souvent, à celles de leurs aînés. Ces nouveaux venus demeurent insensibles à ce qui paraissait la veille si émouvant. Leurs préoccupations ne sont plus les mêmes, ni leurs yeux, ni leurs oreilles, ni leurs âmes. S'ils goûtent d'aventure les poètes de la génération précédente, c'est à la réflexion, après une étude, comme s'il s'agissait d'écrivains d'un temps lointain. Encore est-ce à condition de n'avoir plus rien à redouter de leur influence; sinon ils les prennent en aversion, parce qu'il y a chez les jeunes gens un besoin inné, et peut-être salutaire, de penser et de sentir autrement qu'on ne l'avait fait avant eux; ce n'est qu'à cette condition qu'ils prennent conscience d'eux-mêmes.

Musset commence à être un de ces poètes de la veille, que les têtes grisonnantes restent seules à comprendre sans effort. Aucun autre, dans notre siècle, n'avait été aussi aimé. Aucun n'avait éveillé dans les cœurs autant de ces longs échos qui ne naissent que d'un accord intime avec le lecteur, et qu'un simple plaisir d'art est impuissant à produire. Il n'en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants ont déjà besoin qu'on leur explique pourquoi nous ne pouvons entendre un vers de lui, fût-ce le plus insignifiant, sans ressentir une émotion, triste ou joyeuse; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune de nos souffrances, fait remonter à notre mémoire une page de lui, une ligne, un mot qui nous console ou nous rit. Leur dire ces choses, c'est trahir le secret de nos rêves et de nos passions, c'est avouer combien nous étions romanesques et sentimentaux, et nous couvrir de ridicule aux yeux de nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l'objet de ce petit livre, et tous les historiens à venir de Musset seront contraints d'en faire autant, quoi qu'il puisse leur en coûter. L'âme du poète des Nuits est reliée par des fils, si nombreux et si forts à l'âme des générations qui eurent vingt ans entre 1850 et 1870, qu'il serait vain d'essayer de les séparer. Qu'on en fasse un reproche à Musset, ou qu'on y voie au contraire son principal titre de gloire, il n'importe: parler de lui, c'est parler des multitudes qu'il avait subjuguées, pour leur bien ou pour leur mal.

On ne saurait imaginer pour un enfant de génie un berceau plus heureux que celui d'Alfred de Musset. Il naquit à Paris, le 11 décembre 1810, dans une vieille famille où l'amour des lettres était de tradition et où tout le monde, de père en fils, avait de l'esprit. Sans remonter jusqu'à Colin de Musset, ménestrel de profession au XIIIe siècle, qui ne s'appelait peut-être que Colin Muset, un grand oncle du poète, le marquis de Musset, avait eu un vif succès, en 1778, avec un roman par lettres, «dicté par l'amour de la vertu», disait la préface, et portant ce titre assorti à la préface: Correspondance d'un jeune militaire, ou Mémoires de Luzigny et d'Hortense de Saint-Just. Ce vieux marquis, qui ne mourut qu'en 1839, représentait pour ses petits-neveux l'ancien régime, y compris les temps féodaux. Son château avait des parties moyen âge, aux embrasures profondes, aux planchers doubles, dissimulant trappe et cachette. Lui-même marchait le jarret tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait porté la culotte courte. Il méprisait profondément les journaux, ne manquait jamais de se découvrir lorsqu'il rencontrait dans une «gazette» le nom d'un membre de la famille royale, et n'avait cependant pas complètement échappé à l'influence de Rousseau. Il lui arrivait d'écrire des phrases à la Jean-Jacques: «On n'est heureux qu'à la campagne, on n'est bien qu'à l'ombre de son figuier». D'une dévotion extrême, il avait fait sur ses vieux jours, en 1827, une satire contre les Jésuites, signée Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille se trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne comprenait rien au romantisme.

Le père d'Alfred de Musset, M. de Musset-Pathay, beaucoup plus jeune que le marquis, n'en voulait pas comme lui à la Révolution, qui lui avait rendu le service de lui ôter son petit collet et lui avait donné son empereur. Il avait entremêlé dans son existence la guerre, la littérature et les fonctions publiques. La même diversité se retrouve dans ses écrits, où il y a un peu de tout: roman, histoire, récits de voyages, travaux d'érudition. Sa biographie de Rousseau, où il prend sa défense contre la coterie Grimm, est une œuvre patiente et sérieuse, et il avait d'autre part le goût et le talent des vers plaisants. Gai, spirituel, prompt à la riposte et mordant à l'occasion, c'était au demeurant le meilleur des hommes. Il fut un père aimable, trop indulgent, très XVIIIe siècle d'esprit. Ce dernier point est à retenir.—Pas plus que son oncle le marquis, M. de Musset-Pathay ne comprenait rien au romantisme.

Il avait une sœur chanoinesse, ancienne pensionnaire de Saint-Cyr et confite en dévotion. Elle habitait à Vendôme, dans un faubourg, une petite maison moisie, où elle avait tourné tout doucement à l'aigre entre des chiens hargneux et des exercices de piété. Quelques lignes d'un de ses neveux[1] donnent à penser qu'elle n'était pas dépourvue, elle non plus, du don de repartie, et qu'elle était de taille à tenir tête à son frère.—Elle faisait peu de cas de la littérature; toutefois elle admettait une distinction entre la prose et les vers: la prose était besogne basse, à laisser aux manants; les vers étaient la dernière des hontes, une de ces humiliations dont les familles ne se relèvent pas.

[1] De Paul de Musset, dans la Biographie d'Alfred de Musset. Ce volume est précieux par les renseignements qu'il contient sur la famille de Musset et sur la jeunesse du poète. On ne doit toutefois le consulter qu'avec une certaine défiance. Il s'y trouve partout des inexactitudes et des inadvertances, et, à partir d'un moment que nous indiquerons, ces inexactitudes sont volontaires, et calculées en vue de dérouter le lecteur.

La lignée maternelle d'Alfred de Musset n'était pas moins savoureuse. Son aïeul Guyot-Desherbiers, qui avait été jadis de robe, et avait fréquenté les idéologues, avait l'imagination poétique, l'esprit jaillissant et gai. Il était sorti de ce mélange un Fantasio XVIIIe siècle, plus mousseux encore que celui que nous connaissons, et ne lui cédant en rien pour le pittoresque du langage, mais sans la note mélancolique et attendrie du héros de Musset. M. Guyot-Desherbiers ne songeait guère à s'apitoyer sur les peines des princesses de féerie; en revanche, il avait sauvé des têtes, et non toujours sans péril, pendant les convulsions qui suivirent le 9 Thermidor. Ses petits-fils purent jouir de sa verve intarissable; Fantasio devenu grand-père était resté Fantasio. Il mourut chargé de jours en 1828.—M. Guyot-Desherbiers faisait des vers à ses moments perdus.

Son grand ouvrage fut un poème en plusieurs chants sur les Chats. Il faisait du chat un humanitaire, ami des pauvres et de leur maigre cuisine:

C'est pour eux que son dos se gonfle,
Pour eux, dans sa poitrine, ronfle
La patenôtre du plaisir.

Il se plaisait aux difficultés techniques, comme d'écrire sur trois rimes—et sans chevilles!—tout un chant de son poème, ou d'inventer des rythmes compliqués. Il avait deviné Théodore de Banville plutôt que Victor Hugo. Son influence manqua à son petit-fils quand celui-ci eut à défendre contre les siens, nourris dans le classique, les enjambements et les épithètes imprévues des Contes d'Espagne et d'Italie. Les Fantasio comprennent tant de choses.

La grand'mère Guyot-Desherbiers était un échantillon remarquable de la bourgeoise française du siècle dernier. Elle avait infiniment de bon sens, et cela ne l'empêchait point d'être une fille spirituelle de Rousseau, passionnée comme Julie et Saint-Preux, et comme eux éloquente dans les heures d'émotion. Non point l'éloquence qui fait dire d'une femme qu'elle parle comme un livre, mais l'éloquence pathétique qui remue. Elle produisait alors une impression profonde sur les siens, habitués à la voir tranquille et grave. Mme de Musset-Pathay, sa fille aînée, tenait beaucoup d'elle.

On voit que les origines intellectuelles de Musset sont faciles à démêler pour qui s'intéresse aux mystères de l'hérédité. Nous venons de trouver parmi ses ascendants plusieurs hommes d'esprit, pleins d'une verve joyeuse et plus ou moins poètes, et deux femmes d'une sensibilité vive, d'une éloquence naturelle et chaude. C'est à ces dernières que se rattachent les Nuits et toute la partie brûlante et passionnée de l'œuvre de Musset. Quant à sa tante la chanoinesse, elle a rempli le rôle de la fée Carabosse, qui ne pouvait manquer au baptême d'un Prince Charmant. Lorsque Musset s'accuse dans ses lettres d'être grognon, lorsqu'il écrit: «J'ai grogné tout mon saoul», ou bien: «Je commence même à m'ennuyer de grogner», c'est la chanoinesse qui fait des siennes; elle s'est vengée d'avoir un neveu poète en lui insufflant un peu—très peu—de sa mauvaise humeur.

L'enfant en qui allait s'épanouir la race était un joli blondin caressant. Il existe un portrait de lui à trois ans, dans le goût troubadour, qui était de mode au temps de la reine Hortense. Le bambin est assis en chemise dans un site poétique, les pieds dans un ruisseau. Ses longues papillotes lui donnent un air de petite fille bien sage. Auprès de lui est une grande épée, qu'il avait demandée «pour se défendre contre les grenouilles». Un autre portrait le représente plus âgé de quelques années, mais gardant encore ses belles boucles blondes. Il a aussi conservé son expression placide et ingénue. Ce n'était pourtant pas faute de prendre au tragique les peines de l'existence, ou de jouir avec ardeur de ses joies. Il était déjà, au suprême degré, impressionnable, excitable, et même éloquent, s'il faut en croire son frère Paul. Celui-ci raconte qu'à peine hors des langes, le petit poète en herbe avait des «mouvements oratoires et des expressions pittoresques» pour peindre ses malheurs ou ses plaisirs d'enfant. Déjà aussi, il avait l'«impatience de jouir» et la «disposition à dévorer le temps» qui ne le quittèrent jamais. Un jour qu'on lui avait apporté des souliers rouges et que sa mère ne l'habillait pas assez vite à son gré, il s'écria en trépignant: «Dépêchez-vous donc, maman; mes souliers neufs seront vieux». Enfin, il avait déjà des palpitations de cœur et des suffocations.

Il faut des mains intelligentes et légères pour manier ces organisations frémissantes. M. de Musset-Pathay n'était que trop indulgent. Il eût pu dire, lui aussi:

Quoi qu'il ait fait, d'abord je veux qu'on lui pardonne,
Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne.
(C'est mon opinion de gâter les enfants.)

Mais M. de Musset-Pathay n'avait guère le temps de s'occuper des marmots. Il laissa sa femme élever Paul et Alfred[2], et ceux-ci n'y perdirent rien. Ils durent à leur mère une de ces enfances saines et heureuses dont il n'y a rien à dire, et où les événements mémorables, gravés à jamais dans la mémoire, ont été une partie de jeu, ou une condamnation au cabinet noir.

[2] Il y eut aussi une fille, mais beaucoup plus jeune que ses frères.

Musset commença ses études avec un précepteur qui grimpait dans les arbres avec ses élèves. Les leçons n'en allaient pas plus mal. Il y eut cependant un moment difficile quand l'écolier découvrit les Mille et une Nuits et la Bibliothèque bleue. Sa petite tête en tourna. Pendant des mois, il ne pensa, en classe et hors de classe, qu'aux enchanteurs et aux paladins. Il cherchait dans la maison de ses parents, rue Cassette, les passages secrets qui font qu'on entend marcher dans les murs, et les portes dérobées par où surgissent les traîtres et les libérateurs. On lui donna Don Quichotte, qui le calma, sans le corriger de l'idée que la vie ressemble à la forêt enchantée où les quatre fils Aymon rencontrèrent leurs aventures merveilleuses. Il était né avec la foi au hasard, et il fut toujours de ceux qui croient aux surprises du sort, quitte à s'estimer trompés et frustrés, quand il n'arrive que ce qui devait arriver. Les hommes de cette humeur subissent la vie au lieu de la faire, et ce fut le cas d'Alfred de Musset.

Il avait sept ans lorsqu'il dévora les Mille et une Nuits. La même année, il fit avec les siens un long séjour à la campagne, dans une vieille maison biscornue, très amusante pour des enfants, et attenante à la ferme du bonhomme Piédeleu, qu'il a décrite dans Margot: «Mme Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit garçons, et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la mère avait ses cinq pieds cinq pouces; c'était la plus belle femme du pays. Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et admiration du village, obéissaient en esclaves à leur père.» Les petits Parisiens ne se lassaient point de regarder travailler cette tribu de géants et de se rouler sur les meules de foin. Ce fut pourtant après un été aussi sainement employé que le cadet, en rentrant rue Cassette, eut des «accès de manie», selon l'expression de son frère. «Dans un seul jour, dit Paul de Musset[3], il brisa une des glaces du salon avec une bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec des ciseaux et colla un large pain à cacheter rouge sur une carte d'Europe au beau milieu de la Méditerranée. Ces trois désastres ne lui attirèrent pas la moindre réprimande, parce qu'il s'en montra consterné.» Cette anecdote, qui semble d'abord puérile, jette une vive lumière sur les inégalités de caractère d'Alfred de Musset. Il était impossible d'avoir plus de bon sens, un esprit plus net, quand les nerfs ne s'en mêlaient pas. Mais ils s'en mêlaient souvent. Ils étaient irritables, et provoquaient des «accès de manie» pendant lesquels Musset faisait le mal qu'il n'aurait pas voulu. Il s'en désolait ensuite, s'accablait de reproches, et n'en demeurait pas moins à la merci de ses nerfs.

[3] Biographie.

Nous savons également par son frère qu'il s'est peint lui-même dans le portrait de Valentin par où débutent les Deux Maîtresses. La page qu'on va lire est donc un souvenir personnel, et elle nous montré aussi un enfant trop impressionnable; «Pour vous le faire mieux connaître, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitré, derrière la chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée, le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit, s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en attendant que l'heure du maître arrivât, il restait parfois des heures entières le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière, frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où nageait son regard ébloui. Dans cette posture; il faisait mille rêves; une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, plus son cœur s'épanouissait.... Ce fut là, m'a-t-il dit lui-même, qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil.» Notons encore à treize ans, pendant une partie de chasse où il avait failli blesser son frère, une attaque de nerfs assez violente pour amener la fièvre, et nous aurons la clef de bien des incidents de son existence tourmentée.

Les années de collège furent aussi dénuées d'événements que celles de la première enfance. Musset fut externe à Henri IV à partir de la sixième et fit de bonnes études. Il reçut quelquefois des coups de poing. J'aime à croire qu'il en rendit. Il nous a dit le reste dans les Deux Maîtresses. «Ses premiers pas dans la vie furent guidés par l'instinct de la passion native. Au collège, il ne se lia qu'avec des enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce d'esprit dans ses études, l'amour-propre le poussait moins qu'un certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au beau milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc d'honneur.» Quelquefois, aux vacances, son père l'emmenait en visite dans sa famille, et il assistait à une escarmouche avec sa tante la chanoinesse, ou bien il avait le bonheur sans pareil de coucher dans la chambre à cachette de son oncle le marquis. C'est tout ce qui lui arriva entre neuf et seize ans.

En 1827, il obtint le second prix de philosophie au grand concours. Dans sa composition, l'élève Musset[4] traitait les pyrrhoniens de sophistes, ainsi que l'exigeaient les convenances, mais il ajoutait que peu importerait qu'ils eussent raison, «pourvu que ce qui est ne change pas et ne nous soit pas enlevé, dummodo quæ sunt, nec mutentur, nec eripientur»; ce qui paraît au fond assez pyrrhonien. Après la distribution des prix, sa mère décrivit la cérémonie à un ami. Il y avait des fanfares, des princes, les quatre facultés en grand costume, et son fils était si joli! Elle a bien pleuré, et c'était bien délicieux. «Pendant trois jours, continue-t-elle, nous n'avons vu que couronnes, que livres dorés sur tranche; il fallait des voitures pour les emporter.» Alfred de Musset quitta les bancs sur cette apothéose. Il était bachelier et il refusait énergiquement de se préparer à l'École polytechnique. Une longue lettre à son ami Paul Foucher, écrite le 23 septembre suivant du château de son oncle le marquis, nous ouvre pour la première fois une échappée sur le travail intérieur qui s'accomplissait au dedans de lui. On voudra bien se souvenir, en lisant les fragments qui vont suivre, que Musset était alors à l'âge ingrat où les idées sont aussi dégingandées que le corps. Il était le premier à dire, plus tard, qu'il avait été «aussi bête qu'un autre».

[4] Voici, pour les philosophes, le sujet de la composition: Quænam sint judiciorum motiva? an cuncta ad unum possint reduci? Musset concluait que tous les motifs de jugement peuvent se ramener à l'évidence.

Il vient d'apprendre la mort rapide de sa grand'mère, Mme Guyot-Desherbiers. Ses vacances sont assombries et désorganisées. «Mon frère, dit-il, est reparti pour Paris. Je suis resté seul dans ce château, où je ne puis parler à personne qu'à mon oncle, qui, il est vrai, a mille bontés pour moi; mais les idées d'une tête à cheveux blancs ne sont pas celles d'une tête blonde. C'est un homme excessivement instruit; quand je lui parle des drames qui me plaisent ou des vers qui m'ont frappé, il me répond: «Est-ce que tu n'aimes pas mieux lire tout cela dans quelque bon historien? Cela est toujours plus vrai et plus exact».

«Toi qui as lu l'Hamlet de Shakespeare, tu sais quel effet produit sur lui le savant et érudit Polonius!—Et pourtant cet homme-là est bon; il est vertueux, il est aimé de tout le monde; il n'est pas de ces gens pour qui le ruisseau n'est que de l'eau qui coule, la forêt que du bois de telle ou telle espèce, et des cents de fagots. Que le ciel les bénisse! ils sont peut-être plus heureux que toi et moi.»

On sent que Musset est en proie au malaise qui s'empare souvent des très jeunes gens lorsqu'ils s'aperçoivent, au moment de commencer à penser par eux-mêmes, qu'ils sont devenus étrangers au cercle d'idées dans lequel ils ont été élevés. Cette découverte les trouble comme un manque de piété filiale, en attendant qu'elle flatte leur orgueil. En 1827, le romantisme fermentait dans les veines de la jeunesse. Elle savait par cœur les Méditations et les Odes et Ballades. Elle se passionnait pour Shakespeare et Byron, Gœthe et Schiller. La préface de Cromwell allait paraître, et les adversaires de la nouvelle école poétique se préparaient à la résistance; on voyait déjà se former les deux camps qui devaient en venir aux mains à la première d'Hernani. Alfred de Musset était jeune entre les jeunes, et l'on conçoit son indignation quand le vieux marquis lui faisait observer, avec raison du reste, que Plutarque mérite plus de confiance que Shakespeare, et qu'il n'est pas bien sûr que Moïse ait eu toutes les pensées que lui prête Alfred de Vigny.

Il passait ensuite, dans sa lettre, à lui-même et à son avenir: «Je m'ennuie et je suis triste, je ne te crois pas plus gai que moi, mais je n'ai pas même le courage de travailler. Eh! que ferais-je? Retournerai-je quelque position bien vieille? Ferai-je de l'originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les journaux (ce qui est ici ma seule récréation) je ne sais pas pourquoi tout cela me paraît d'un misérable achevé! Je ne sais pas si c'est l'ergoterie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me dégoûte, mais je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais être Shakespeare ou Schiller. Je ne fais donc rien, et je sens que le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme qui a les passions vives, c'est de n'en avoir point. Je ne suis point amoureux, je ne fais rien, rien ne me rattache ici....»

«Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakespeare ici en anglais. Ces journaux sont si insipides,—ces critiques sont si plats! Faites des systèmes, mes amis, établissez des règles; vous ne travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu'un homme de génie se présente, et il renversera vos échafaudages; il se rira de vos poétiques.—Je me sens, par moments, une envie de prendre la plume et de salir une ou deux feuilles de papier; mais la première difficulté me rebute, et un souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps! J'ai besoin de voir une femme; j'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine; j'ai besoin d'aimer.—J'aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si elle n'était pas pédante et économe.» Suivent deux grandes pages de doléances sur son ennui et sur les études de droit auxquelles le destine sa famille: «Non, mon ami, s'écrie-t-il en terminant, je ne peux pas le croire; j'ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes destinés à ne faire que des avocats estimables ou des avoués intelligents. J'ai au fond de l'âme un instinct qui me crie le contraire. Je crois encore au bonheur, quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci.»

On aura remarqué dans ces effusions de collégien qu'il est travaillé du besoin d'écrire; le papier blanc l'attire et l'effraie, ce qui va très bien ensemble. C'est l'éclosion de la vocation, surprise à ses débuts mêmes, car Alfred de Musset n'a pas été de ces petits prodiges à la façon de Gœthe et de Victor Hugo, qui réclamaient leur nourrice en vers. A dix-sept ans, son bagage poétique était tout à fait insignifiant.

Quant à l'ennui douloureux qui le ronge, à son découragement en face de l'avenir, alors que tout s'ouvre devant lui, il n'y a rien, là dedans, qui lui soit particulier. C'est l'état d'esprit signalé bien des fois, par les écrivains les plus divers, chez la génération qui arrivait à l'âge d'homme sous la Restauration, et que Stendhal, Musset lui-même, ont attribué, à tort ou à raison, à l'ébranlement causé par la chute du premier empire. On connaît leur thèse. Le vide laissé par un Napoléon est impossible à combler. Au lendemain des efforts violents que l'empereur avait exigés de la France, la jeunesse de la Restauration se sentit désœuvrée. Comparant ce qui se passait autour d'elle à la chevauchée impériale à travers les capitales, elle trouva le présent pâle et mesquin, et ne sut que faire d'elle-même. Stendhal est revenu avec insistance sur ces idées. Musset leur a consacré l'un des chapitres de la Confession d'un Enfant du siècle: «Un sentiment de malaise inexprimable commença... à fermenter dans tous les jeunes cœurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes gens... se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable.»

On peut discuter les origines de cette misère morale; on ne peut en nier les ravages. Le mal fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que Musset d'une douzaine d'années, a écrit dans ses Souvenirs littéraires: «La génération artiste et littéraire qui m'a précédé, celle à laquelle j'ai appartenu, ont eu une jeunesse d'une tristesse lamentable, tristesse sans cause comme sans objet, tristesse abstraite, inhérente à l'être ou à l'époque.» Les jeunes gens étaient hantés par l'idée du suicide. «Ce n'était pas seulement une mode, comme on pourrait le croire; c'était une sorte de défaillance générale qui rendait le cœur triste, assombrissait la pensée et faisait entrevoir la mort comme une délivrance.»

Le collégien «bien malheureux» de la lettre à Paul Foucher allait donc entrer dans le monde l'âme empoisonnée de germes de dégoût. Un autre mal, qu'il partageait aussi avec beaucoup de contemporains, empêchait la plaie de se fermer: «J'ai eu, écrivait-il longtemps après, ou cru avoir cette vilaine maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un enfantillage, quand ce n'est pas un parti pris et une parade.» (A la duchesse de Castries,1840.) Il ne s'agit pas seulement ici de tiédeur religieuse, mais de cette espèce d'anémie morale qui fait qu'on n'a plus foi à rien. Musset attribuait le fléau à l'influence des idées anglaises et allemandes, représentées par Byron et Gœthe. Quoi qu'il en soit, le mal existait, et il contribuait à la «défaillance générale» dont parle M. Maxime Du Camp. Musset en avait été atteint à l'âge où il est le plus important de croire à n'importe quoi.


CHAPITRE II

MUSSET AU CÉNACLE ROMANTIQUE

Les deux années qui suivirent sa sortie du collège furent décisives pour son développement. Il avait l'air de ne rien faire: «Sous le prétexte de faire son droit, dit-il de lui-même dans les Deux Maîtresses, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au boulevard.» Il laissa bientôt le droit pour la médecine, mais la salle de dissection lui fit horreur; il s'enfuit, ne put dîner, rêva de cadavres et renonça solennellement à avoir une profession. «L'homme, déclara-t-il à sa famille, est déjà trop peu de chose sur ce grain de sable où nous vivons; bien décidément, je ne me résignerai jamais à être une espèce d'homme particulière.»

Malgré les apparences, il était fort loin de perdre son temps. Paul Foucher l'avait amené tout enfant chez Victor Hugo. Il y retourna assidûment après avoir quitté les bancs, et fut le Benjamin du fameux Cénacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Charles Nodier, les deux frères Deschamps, s'accoutumèrent, à l'exemple de Victor Hugo leur chef et leur maître, à avoir ce gamin dans les jambes. Ils l'admettaient aux discussions littéraires dans lesquelles on posait en principe que le romantisme sortait du «besoin de vérité» (exactement comme on l'a dit du naturalisme un demi-siècle plus tard); que «le poète ne doit avoir qu'un modèle, la nature, qu'un guide, la vérité»; qu'il lui faut, par conséquent, mêler dans ses œuvres le laid au beau, «le grotesque au sublime», puisque la nature lui en a donné l'exemple et que «tout ce qui est dans la nature est dans l'art»[5].

[5] Préfaces des Odes et Ballades et de Cromwell.

On arrêtait devant lui ce que serait la poétique nouvelle: «Nous voudrions un vers libre, franc, loyal,... sachant briser à propos et déplacer la césure pour déguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille; fidèle à la rime, cette esclave reine, cette suprême grâce de notre poésie, ce générateur de notre mètre; inépuisable dans la variété de ses tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture.»

On l'emmenait dans les promenades esthétiques où le Cénacle, Victor Hugo en tête, s'exerçait aux sensations romantiques, et il faut bien avouer que Musset n'y apportait pas toujours des dispositions d'esprit édifiantes. Ses compagnons prenaient au sérieux leur rôle de néophytes. Qu'on grimpât sur les tours de Notre-Dame pour se figurer qu'on contemplait le Paris des truands, ou qu'on allât dans la plaine Montrouge voir coucher le soleil, personne n'oubliait jamais d'être romantique. Musset s'amusait irrévérencieusement des gilets de satin et des barbes au vent de ses condisciples, de leurs attitudes respectueuses devant une ogive et de leurs apostrophes grandiloquentes au paysage.

Il était aussi des soirées de l'Arsenal, chez Nodier, où chacun récitait ses œuvres, vers ou prose. En un mot, il avait la chance insigne d'être adopté, gâté, prêché, endoctriné, par l'une des plus glorieuses élites intellectuelles que pays ait jamais possédées, et il ne tarda guère à lui prouver qu'elle n'avait pas semé le bon grain sur des pierres ou parmi des épines. La poésie s'éveillait en lui si vite, que c'était plus rapide qu'un printemps; c'était une aurore, qui grandissait à vue d'œil et dont les premières clartés le plongeaient dans des ravissements inoubliables.

C'est au cours de promenades solitaires dans le Bois de Boulogne, moins fréquenté que de nos jours, qu'il entendit chanter au dedans de lui ses premiers vers. Au printemps de 1828, ses parents s'étaient installés à Auteuil. Musset s'en allait lire dans les bois, et il y recevait les visites, encore furtives, rappelées dans la Nuit d'août:

LA MUSE.

Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées,
Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,
Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,
Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.
Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades
Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,
Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades
Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.

Il rapportait de ses promenades des pièces de vers qu'il n'a pas admises dans ses recueils, avec raison, parce qu'on y sentait trop l'imitation, mais qui sont précieuses pour le biographe à cause de leur extrême diversité. Elles sont d'un débutant qui cherche sa voie, et n'est pas irrésistiblement entraîné d'un côté plutôt que de l'autre. Une lecture d'André Chénier lui inspira une élégie:

Il vint sous les figuiers une vierge d'Athènes,
Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines....

Une réunion du Cénacle fit naître une ballade. Musset écrivit ensuite un drame à la Victor Hugo. On y lisait:

Homme portant un casque en vaut deux à chapeau,
Quatre portant bonnet, douze portant perruque,
Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque.

Une autre ballade, intitulée le Rêve et annonçant par son rythme la Ballade à la lune, fut imprimée, grâce à Paul Foucher, dans une feuille de chou de province. Elle débutait ainsi:

La corde nue et maigre
Grelottant sous le froid
Beffroi,
Criait d'une voix aigre
Qu'on oublie au couvent
L'avent.
Moines autour d'un cierge,
Le front sur le pavé
Lavé,
Par décence, à la Vierge,
Tenaient leurs gros péchés
Cachés.

Est-ce déjà une parodie de la poésie romantique, comme la Ballade à la lune? Il n'y aurait rien d'impossible à cela. Alfred de Musset au Cénacle a toujours été un élève zélé, mais indocile. On avait la bonté d'écouter ce bambin, et il en profitait pour rompre en visière sur certains points au maître lui-même. Il n'accepta jamais l'obligation de la rime riche. A l'apparition de ses premières poésies, il écrivait au frère de sa mère, M. Desherbiers, en lui envoyant son volume: «Tu verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais à quoi m'en tenir sur leur compte; mais il était important de se distinguer de cette école rimeuse, qui a voulu reconstruire et ne s'est adressée qu'à la forme, croyant rebâtir en replâtrant» (janvier 1830). Sainte-Beuve, témoin de ses premiers tâtonnements, déclare qu'il dérima après coup, avec intention, la ballade andalouse, et que celle-ci était «mieux rimée dans le premier jet».

Il se croyait également affranchi—on pardonnera cette présomption à sa jeunesse—de ce qu'il y a de déclamatoire et de forcé chez les ancêtres du romantisme. Six ans plus tard, il rappelait à George Sand combien il s'était moqué jadis de la Nouvelle Héloïse et de Werther. Il n'avait pas le droit de tant s'en moquer, ayant bien pis sur la conscience en fait de déclamatoire et de forcé. En 1828, il avait traduit pour un libraire les Confessions d'un mangeur d'opium, de Thomas de Quincey. Sa traduction est royalement infidèle; c'est même ce qui en fait l'intérêt. Non seulement Musset taille et rogne, douze pages par-ci, cinquante par-là, mais il remplace, et dans un esprit très arrêté: il ajoute invariablement, partout, des panaches romantiques. Il en met d'abord aux sentiments; le héros de l'original anglais pardonnait à une malheureuse ramassée dans le ruisseau; celui du texte français l'assure de son «respect» et de son «admiration». Il en met, et d'énormes, aux sommes d'argent; les deux ou trois cents francs donnés à un jeune homme dans l'embarras en deviennent vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent démesurément et les affaires des petits usuriers prennent des proportions grandioses. Il chamarre les événements d'épisodes de son cru: souvenirs de la salle de dissection, aventures ténébreuses dans le goût du jour. Bref, c'est un empanachement général, après lequel il n'était pas permis de se moquer de Saint-Preux ou de l'ami de Charlotte.

Il avait bien l'air, à ce moment-là, d'être emporté par le flot romantique. Ses grands amis du Cénacle lui faisaient réciter ses vers, le conseillaient, et il va sans dire qu'ils le poussaient dans leur propre voie. Le drame à la Hugo avait été très applaudi. Émile Deschamps donna une soirée pour faire entendre Don Paez, et il y eut des cris d'enthousiasme au vers du dragon:

Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin.

Il y en eut aussi pour les manches vertes du Lever:

Vois tes piqueurs alertes,
Et sur leurs manches vertes
Les pieds noirs des faucons.

Sainte-Beuve trouvait le débutant plutôt trop avancé et lui reprochait d'abuser des enjambements et des «trivialités». Il est surprenant que Sainte-Beuve, avec sa pénétration extraordinaire, n'ait pas deviné tout d'abord que Musset était un romantique né classique[6], autant dire un romantique d'occasion, sur lequel on avait tort de compter absolument, tiraillé qu'il était entre ses instincts et l'influence du milieu. Le reste du Cénacle fut excusable de ne pas s'en douter. Musset ne cachait pas son goût pour le XVIIIe siècle, mais on passe à un échappé de collège d'aimer Crébillon fils et Clarisse Harlowe. Quant à son admiration, très significative, pour les vers de Voltaire, on ne la prenait sans doute pas au sérieux chez un apprenti romantique qu'on avait nourri de Shakespeare et saturé de Byron, et à qui l'on avait fait étudier son métier, non sans profit, dans Mathurin Régnier. J'insiste sur ces détails parce que le Cénacle a accusé plus tard Musset de désertion. C'était une injustice. Il n'y a pas eu défection, il n'y a eu que malentendu. Le futur auteur des Nuits leur était si peu acquis corps et âme, ainsi qu'ils se le figuraient, qu'il avait toujours prêté l'oreille à d'autres conseils, beaucoup moins autorisés pourtant. On se rappelle que la famille d'Alfred de Musset n'aimait point la nouvelle école littéraire. Ces aimables gens ne se bornaient pas à une désapprobation tacite. Ils combattaient des tendances qu'ils jugeaient funestes, et la lettre de Musset à l'oncle Desherbiers, dont on a déjà lu un passage, prouve que leurs efforts n'avaient pas été en pure perte. En voici d'autres fragments: «Je te demande grâce pour des phrases contournées; je m'en crois revenu.... Quant aux rythmes brisés des vers, je pense là-dessus qu'ils ne nuisent pas dans ce qu'on peut appeler le récitatif, c'est-à-dire la transition des sentiments ou des actions. Je crois qu'ils doivent être rares dans le reste. Cependant Racine en faisait usage.

[6] La remarque est de M. Augustin Filon.

«Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions qu'aux détails; car je suis loin d'avoir une manière arrêtée. J'en changerai probablement plusieurs fois encore.

«... J'attends tes avis. Mes amis m'ont fait des éloges que j'ai mis dans ma poche de derrière. C'est à quatre ou cinq conversations avec toi que je dois d'avoir réformé mes opinions sur des points très importants; et depuis j'ai fait bien d'autres réflexions. Mais tu sais qu'elles ne vont pas encore jusqu'à me faire aimer Racine (janvier 1830).»

En attendant que ses réflexions portassent leurs fruits, bons ou mauvais, il écrivait rapidement les Contes d'Espagne et d'Italie, et ses amis n'y remarquaient qu'un heureux crescendo d'impertinence pour tout ce que le bourgeois encroûté de préjugés classiques se faisait un devoir de respecter et d'admirer. Après les chansons et Don Paez vinrent les Marrons du feu, Portia, la Ballade à la lune, Mardoche, et la dernière pièce était la plus effrontée; aussi s'accorda-t-on à lui prédire un grand succès. Musset s'était décidé à se faire imprimer pour conquérir le droit de quitter une place d'expéditionnaire imposée par son père. Son volume parut vers le 1er janvier 1830.

Voici le moment de regarder le dessin de Devéria placé en tête de ce volume. Il représente Musset aux environs de la vingtième année, dans un costume de page qui lui plaisait et qu'il a porté plusieurs fois. A sa taille svelte, à son visage imberbe et jeunet, on lui donnerait moins que son âge. Il a sous le pourpoint et le maillot la grâce hautaine que Clouet prêtait à ses modèles, leur élégance suprême et raffinée. La physionomie manque un peu de flamme. Ce n'est pas la faute de l'artiste. Elle n'en avait pas toujours; elle était diverse comme l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le vent qui soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide et silencieux, un peu froid d'aspect, était celui qui se montrait d'ordinaire dans la première jeunesse, même après le tapage de ses débuts. Un de ses camarades de collège, qui l'a vu très souvent jusqu'au printemps de 1833, m'assure n'en avoir guère connu d'autre. C'est celui que Lamartine aperçut «nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tête supportée par sa main, sur un divan du salon obscur de Nodier». Lamartine remarqua sa chevelure flottante, ses yeux «rêveurs plutôt qu'éclatants», son «silence modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de poètes», et ne s'en occupa point davantage; il devait mettre trente ans à remarquer autre chose.

On rencontre dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie un joli croquis d'un Musset tout différent, «au regard ferme et clair, aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes». C'est celui qui se montrait seulement par échappées, le Musset tout frémissant de vie et de passion, dont les yeux bleus jetaient du feu, que le plaisir affolait et qui se laissait terrasser par la moindre émotion, jusqu'à pleurer comme un enfant; le Musset que le délire saisissait dès qu'il avait la fièvre, et dont tous les contraires, tous les extrêmes, avaient fait leur proie. Il était bon, généreux, d'une sensibilité profonde et passionnée, et il était violent, capable de grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement tendre, absurdement confiant, et soupçonneux à en être méchant, mêlant dans la même haleine les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors des retours adorables, des repentirs éloquents, sincères, irrésistibles, pendant lesquels il se détestait, s'humiliait, prenait un plaisir cruel à faire saigner son cœur perpétuellement douloureux. A d'autres instants, il était dandy, mondain, étincelant d'esprit et persifleur; à d'autres encore, il ne bougeait d'avec les jeunes filles, dont la pureté le ravissait et qu'il faisait valser indéfiniment en causant bagatelles et chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif, tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur aux femmes qu'il aimait, mais ayant de très grands côtés et rien de petit ni de bas; un être séduisant, attachant, et qui ne pouvait être que malheureux.

Les contemporains l'ont vu à tour de rôle sous ces divers aspects, et ils ont porté sur lui des jugements contradictoires qui contenaient tous une part de vérité.