Je fus traitée avec cette sorte d'ignominie scandaleuse, que le pédantisme se permet sur l'enfance.... Mais avec une cruauté,... avec une rigueur,... enfin, je pâlis.... Je chancelai sous mes liens,... mes yeux se fermèrent, j'ignore les suites de sa barbarie.... Je ne retrouvai l'usage de mes sens que dans les bras de la Dubois.... Mon bourreau arpentait la chambre à grands pas, il diligentait les soins qu'on me donnait ... non par pitié ... le monstre ... mais pour être plus vite débarrassé de moi.... Allons, s'écria-t-il, est-elle prête, et me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise, rhabillez-la, rhabillez-la donc madame, et qu'elle disparaisse.... Il me demande mes clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux écus;—tenez, me dit-il, voilà plus qu'il n'en faut pour vous conduire chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie, et qui recevra, sans doute, avec empressement, une créature capable de la conduite que vous avez tenue chez moi.... Oh! monsieur, répondis-je en larmes, ne pouvant tenir à ce dernier avilissement, je n'ai jamais fait qu'une faute, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre. Jugez mon repentir par mes malheurs, et ne m'outragez pas dans l'infortune. A ces mots qui devaient l'attendrir, si l'âme des tyrans s'ouvrait à la pitié, si le crime qui la corrompt, ne la fermait pas toujours aux cris de l'innocence; il me saisit par le bras, m'entraîne à l'extrémité de la maison, et me jette dans une rue détournée qui aboutissait à l'une des portes du jardin.... Que votre âme sensible conçoive ma situation, madame, seule à l'entrée de la nuit, près d'une ville absolument inconnue de moi, dans l'état où je me trouvais, ayant à peine de quoi me conduire, déchirée, blessée de toutes parts, n'ayant pas même la ressource des larmes, hélas! je n'en pouvais répandre.
Ne sachant où porter mes pas, je me jetai sur le seuil de cette porte qu'on venait de refermer sur moi.... Je m'y précipitai sur les traces mêmes de mon sang, résolue d'y passer la nuit.—Le barbare, me disais-je, il ne m'enviera pas l'air que j'ai le malheur de respirer encore.... Il ne m'ôtera pas l'abri des bêtes, et le ciel qui prendra pitié de mes maux, m'y fera peut-être mourir en paix. Un moment, je me crus perdue, j'entendis passer près de moi,... était-ce lui qui me faisait chercher? Voulait-il achever son crime, voulait-il m'enlever un reste de vie que je détestais? ou le remords enfin, dans son âme de boue, y rappelait-il un instant la pitié, quoiqu'il en fût, on me dépassa fort vite, le jour vint, je me levai, et me déterminai sur-le-champ à aller regagner l'habitation de ma chère Isabeau, bien sûre qu'elle ne me refuserait l'asile dont elle m'avait toujours flattée.... Je partis donc ... et j'en étais à mon quatrième jour de marche, me traînant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de crainte, fatiguée du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre de nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me conduisit point à Berceuil; je m'en croyais près, lorsque je me suis perdue, ce que les douleurs m'ont arrêtées; c'est là où j'ai eu le bonheur de rencontrer monsieur, dit Sophie en me désignant, et quelqu'affreuse que soit ma situation, poursuivit-elle, en fixant madame de Blamont, je la regarde comme une grâce du ciel, puisqu'elle m'assure l'appui d'une dame, dont la pitié me secoure, et dont les bontés me feront retrouver celle que j'appelle ma mère. Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis sage, si j'ai fait une faute, Dieu m'est témoin que c'est malgré moi ... je la réparerai ... je la pleurerai toute ma vie ... j'aiderai ma bonne Isabeau dans son ménage, et si je n'ai pas une aisance semblable à celle que m'avait procuré le crime, j'y trouverai du moins de la tranquillité et n'y connaîtrai pas le remord.
Ici, les larmes coulèrent des yeux de toute l'assemblée; Sophie trop émue, pour contenir les siennes, nous supplia de la laisser seule un moment. Nous nous retirâmes pour aller renouveler nos conjectures, et comme le courrier part, je suis obligé, mon cher Valcour, de te laisser aux tiennes, en t'assurant que mon premier soin sera de l'achever le détail de ce que nous aurons pu découvrir sur cette malheureuse aventure.
LETTRE DIX-SEPTIÈME.
Le même au même.
Vertfeuil, ce 30 Août, au soir.
Sophie qui n'avait encore osé faire voir à sa garde, les sanglantes marques dont elle est couverte, s'y hasarda dès qu'elle nous en eut fait l'aveu, et dès le vingt-huit, comme elle avait passée une nuit cruelle, elle pria cette femme d'examiner ses contusions et de les lui soulager.
Celle-ci trouva tant de désordres et des meurtrissures si graves, qu'elle ne voulut rien prendre sur elle, et madame de Blamont consultée, envoya sur-le-champ chercher Dominic son chirurgien d'Orléans, que l'on n'introduisit près de la malade qu'après lui avoir fait jurer le secret. L'artiste fit son examen, et son rapport fut que la délivrance faite à sept mois, quoique l'enfant eut vu le jour, était bien sûrement une couche forcée, suite des accidens éprouvés par la malade, indépendamment d'un coup très-violent à travers les reins, il y en avait vingt-un autres tant sur les bras, les épaules, ou le reste du corps de cette malheureuse, dont chacun occasionnait une contusion qui demandait des pansemens subits.—Les effets du second accès de la colère réfléchie de Mirville avaient eu une prodigieuse extension, mais ce qui servait sa barbarie pour lors ayant sans doute une bien plus grande flexibilité, contusionnait infiniment moins, quoiqu'en flétrissant davantage, et les dangers de ce second traitement, bien qu'il eut été porté à l'extrême, n'étaient pas si dangereux que ceux de l'autre.
D'après cette exposition, Dominic ordonna une saignée du pied, le plus grand calme et quelques boissons. Il ne s'est retiré qu'au bout de vingt-quatre heures, après avoir vu le meilleur effet de ses premiers traitemens, il a laissé son ordonnance à la sage femme et reviendra au commencement de la semaine, il espère, dît-il, beaucoup et de l'âge et du bon tempérament de la jeune personne. Il a jugé à propos que l'on la sépare de son enfant, ce qui a été fait d'autant plus heureusement que cette pauvre petite créature est morte très-peu après avoir quittée sa mère, et que cette perte, si elle l'avait su, l'aurait peut-être envoyée au tombeau; on lui a caché cet événement; quoiqu'un peu mieux aujourd'hui, elle n'est pourtant pas encore en état de l'apprendre; telle est, mon ami, l'histoire du vingt-huit.
Hier, vingt-neuf, madame de Blamont me pria d'aller au village de Berceuil, vérifier sur les lieux mêmes, les dépositions de Sophie, je m'y rendis à cheval et muni d'une lettre de madame de Blamont, je descendis chez le curé.—C'est un homme d'environ cinquante ans, dont le maintien et l'honnêteté paraissent soutenir le caractère; il me reçut fort bien, m'invita à dîner chez lui, et en attendant l'heure du repas, me conduisit chez Isabeau, parfaitement telle que nous l'avait dépeint Sophie. Tous deux se rappelaient au mieux cette jeune fille, le curé se ressouvenait très-bien de lui avoir enseigné sa religion.—Pour Isabeau, elle pleura d'abord de joie, quand je lui eu dit que son élève existait, l'aimait et demandait à la voir, et bientôt après de chagrin, quand je lui appris son état; j'insistai peu sur les détails, madame de Blamont m'avait fait sentir la nécessité de les déguiser, et j'étais pénétré comme elle, du besoin de ce mystère; tout se borna donc à constater que Sophie n'en imposait pas, et à convenir avec ces deux honnêtes gens qu'ils se rendraient l'un et l'autre, à la prochaine invitation que leur ferait la dame qui m'envoyait, laquelle ne retardait le plaisir de les voir, qu'en raison de la santé de Sophie, point encore en état d'embrasser des personnes si chères.—Je dînai chez le curé que je trouvai là, comme dans nos opérations, un homme de très-grand sens, l'événement qui m'attirait chez lui fit tomber le discours sur la dépravation des moeurs, cause unique, prétendait-il, de toutes les atrocités qui se commettent journellement.
«Oh! monsieur, (me dit l'honnête ecclésiastique, avec cet enthousiasme chaleureux de la vertu), je vois éclore à tout instant un fratras d'écrits inintelligibles, une foule de projets ineptes sur la mendicité, sur les moyens de l'extirper en France, projets atroces, qui n'ont pour malheureux principe, que le désespoir où est le riche d'être obligé de contempler l'infortune dans son semblable, que le désespoir d'être contraint à donner quelques secours;—ne croyant son or fait, que pour payer ses honteuses jouissances. Il voudrait se soustraire à ces tristes obligations, il voudrait éloigner de ses yeux le spectacle attendrissant de la misère, qui glace ses indignes plaisirs, qui lui fait voir l'homme de trop près, qui le ramenant aux accablantes idées du malheur, anéantit, malgré lui-même, l'intervalle immense que son orgueil ose mettre entre l'homme et l'homme.—Voilà, monsieur, voilà les seules causes de tous ces pitoyables écrits; n'en doutez pas, ils ne sont dictés que par l'avarice, l'orgueil et l'inhumanité.... On ne veut point voir de pauvres en France,—eh bien! que l'on s'occupe pour y réussir, du moyen de réformer les moeurs, et de préserver surtout la jeunesse de leur perfide corruption; que l'on réforme le luxe,—ce luxe pernicieux qui ruine et dérange le riche, sans soulager le misérable, et qui plonge bientôt celui-ci dans l'abyme, par sa folle prétention à atteindre ce qu'il ne peut approcher qu'en entraînant sa perte. Que vos gens de lettres s'occupent de ces plans, monsieur, qu'ils en offrent au gouvernement des projets rectifiés, et de la réussite de ces premières opérations, naîtra bientôt cette réforme de mendians tant désirée dans votre capitale. Que ce luxe si dangereux n'attire plus à vos ateliers de colifichets, ou derrière vos magnifiques voitures, le fils de ce bon laboureur qui, abandonné de ses meilleurs enfans, va bientôt mendier avec ce qui lui reste, à la porte même de l'hôtel où son fils orgueilleux d'une jaquette chamarrée, ose le regarder insolemment, sans daigner le reconnaître ou le soulager. Diminuez les impôts, honorez, encouragez l'agriculture[4], préférez sur-tout l'honnête individu qui s'y livre, à cet impertinent plumitif qui, masqué d'une jupe noire, a quitté la charrue de son père, pour venir s'engraisser dans la ville, des divisions intestines du citoyen.—Classe abjecte, venimeuse, aussi inutile que méprisable, que de bonnes lois devraient ou retenir dans ses foyers, ou enchaîner, dès qu'elle en sort, à des travaux publics, dans lesquels, plus utiles au moins, ou qu'au parquet ou qu'au barreau, elle servirait la patrie, au lieu de la détruire, au lieu de la miner sourdement par ses prévarications, ses rapines et ses excroqueries scandaleuses. Vous ne voulez pas voir de mendians en France, n'épuisez pas le malheureux cultivateur par des taxes au-dessus de ses forces, ne foulez pas vos fermiers, afin d'être plus en état de broder vos habits et de pomponner vos chevaux, et les mendians, malheureuse excrécence de tous ces abus, ne fatigueront point vos regards; mais ne les bannissez pas, ne les molestez pas par une pitié barbare et insultante, ne les engouffrez pas comme des cadavres dans des sépulcres d'horreur et de foetidité; songez qu'ils sont hommes comme vous, que le même soleil les éclaire et qu'ils ont droit au même pain.... Vous ne voulez pas de mendians! n'engloutissez pas dans la capitale les ruisseaux d'or de vos provinces, que la circulation soit libre, et la dose du bonheur équitablement répartie sur chaque citoyen, ne vous montrera plus, l'un au pinacle et l'autre sous les haillons de la misère; et pourquoi faut-il qu'il y ait une partie des hommes qui regorge d'or, tandis que l'autre n'a pas même l'usage de ses premiers besoins, pourquoi faut-il qu'il n'y ait que deux ou trois belles villes en France, pendant que l'infortune dépeuple ou dévaste les autres?... Vous ressemblez à ces enfans qui mettent à un seul château toutes les cartes qu'on leur a données, qu'arrive-t-il?—l'édifice écroule,—voilà votre image. Votre Babylone moderne s'anéantira comme celle de Sémiramis, elle s'évanouira de dessus le globe de la terre, comme ont disparu ces villes florissantes de la Grèce, qui n'ont eu comme elle, que le luxe pour cause de leur dépérissement, et l'état énervé, pour embellir cette nouvelle Sodome, s'engloutira comme elle, sous ses ruines dorées.»[5]
J'aurais pu répondre au curé, car tu sais que je ne pense pas comme lui, sur ce luxe que tu blâmes* aussi quelquefois avec tant de force; mais l'heure me pressait, je prévoyais l'inquiétude de nos dames, je me séparai donc promptement de ce bon prêtre, lui promettant de discuter plus à l'aise une autre fois les matières qui venaient de nous occuper. Je lui fis promettre d'être exact à se rendre avec Isabeau, chez madame de Blamont, quand une voiture viendrait les prendre, et je revins.
Ce fut au retour de ce voyage que je trouvai l'enfant de Sophie, mort, et la mère un peu mieux, on ne vit point d'inconvéniens à ce que je lui donnasse des nouvelles de sa bonne nourrice, elle m'en remercia avec les expressions de la plus tendre reconnoissance. En vérité, c'est un caractère charmant que celui de cette jeune personne, dès que le sort lui destinait le malheureux état de fille entretenue, quel dommage que cela ne soit pas tombé entre les mains de quelque vieux garçon honnête et rangé, dont elle aurait fait la félicité par sa sagesse et par sa douceur; mais il me paroît que les intentions de madame de Blamont sont si avantageuses pour cette pauvre fille, qu'elle n'aura vraisemblablement pas à se repentir de son changement d'état, puisqu'elle n'aurait pu suivre cet état qu'aux dépens de son honneur et de sa conscience, au lieu qu'elle pourra vivre dans celui qu'on lui destine, en conservant toute la pureté de son âme. Je n'eus pas plutôt donné à notre malade des nouvelles de sa bonne Isabeau, qu'elle brûla du désir de la voir, mais quand je lui eus prouvé que sa santé exigeait qu'elle se priva encore quelques jours de ce plaisir, elle se rendit, et me chargea, les larmes aux yeux, de témoigner à madame de Blamont, jusqu'à quel point elle était sensible aux bontés qu'on avait pour elle. Hélas! monsieur, me disait-elle, d'une voix tendre et flatteuse, les effets de la reconnoissance d'une infortunée comme moi, sont d'un bien léger prix pour madame de Blamont, mais mon coeur est si pur, que ses voeux seront entendus de l'éternel, et si je puis sauver ma vie, j'en emploierai tous les instans à implorer le ciel pour son bonheur et pour celui de tout ce qui l'entoure; ensuite, elle arrosait mes mains de ses larmes, elle me demandait mille fois pardon de toutes les peines qu'on daignait se donner pour une pauvre fille qui ne les méritait pas. L'organe flatteur de cette jeune fille, de très-beaux yeux bleux remplis de sentiment, un air d'innocence, de vérité, répandu dans toute sa physionomie, et qui place, pour ainsi-dire, son âme sur les traits de sa jolie figure.... Tout cela, mon ami, intéresse involontairement pour elle; ses malheurs achèvent d'attendrir et il devient réellement impossible de ne pas désirer qu'elle soit heureuse. Aline, à qui l'on a expliqué, des aventures de Sophie, tout ce que permettait la décence, l'a pris dans une amitié très-singulière; il faut l'arracher du chevet de son lit, elle veut lui donner ses bouillons, elle y voudrait coucher, si on la laissait faire, mais une chose plus extraordinaire, ô Valcour! c'est qu'il est impossible de ne pas observer entre ces deux jeunes personnes, un air de famille; il est frappant.—Eugénie et madame de Senneval ont fait la même remarque; je l'avais fait avant elle.—Madame de Blamont en avait été émue au premier coup d'oeil.—En te peignant les traits qui les rapprochent, tu te figureras encore mieux cette Sophie; d'abord, elles ont absolument le même son de voix, absolument le même tour de visage, la même bouche, positivement le même air dans leur ensemble; Sophie a comme ton Aline, ces superbes cheveux châtains-clairs, tirant un peu sur le blond; le même éclat dans la peau, et toutes deux, enfin, paraissent avoir le même fond de caractère.—Sophie adore Aline, elle la conjure à tout moment de ne point prendre tant de soins d'elle, et laisse voir en même temps tout le chagrin qu'elle aurait, si celle-ci lui accordait sa demande.
Ces différentes choses reconnues, il est devenu très-probable entre madame de Senneval, madame de Blamont et moi, que les noms de Mirville et de Delcour sont des noms supposés qui en cachent peut-être de bien plus intéressans pour madame de Blamont; n'osant néanmoins hasarder encore que des conjectures.... Récapitulons ce qui les fonde.
L'éducation de Sophie dans un village si près d'une terre où monsieur de Blamont vient tous les ans voir sa femme.... Cette singulière ressemblance.... La liaison des deux amis si conforme à celles de messieurs de Blamont et d'Olbourg ... leur âge ... leurs portraits faits par Sophie et par sa nourrice, et où tous les traits de nos originaux se retrouvent.... Leur état, l'un de robe, l'autre de finance.—Une légère objection se présente ici, je la sens.... M. Delcour a été plusieurs fois chez Isabeau, on n'a jamais dit qu'il y fut venu de Vertfeuil; serait-il possible, si M. Delcour était le même que M. de Blamont, qu'il ne fût pas connu dans un village, si voisin d'une terre de sa femme? mais cette objection s'évanouit à l'examen: d'abord en voyant arriver M. Delcour à Berceuil, on peut fort bien ignorer de quel endroit il doit venir; il est possible d'ailleurs qu'il n'y soit jamais venu que de Paris. Secondement, on ne connaît Monsieur et Madame de Blamont, à Berceuil, que de réputation; on n'a pas la moindre idée de leur figure, ce peut donc être le même homme; il y a donc à parier que c'est le même homme, et si la combinaison est juste tu vois quel est l'odieux caractère, quel est le scélérat qui ose s'offrir à ton Aline! car, si Delcour est Blamont, n'en doutons point, Mirville n'est autre que d'Olbourg.
Dans cette circonstance épineuse madame de Blamont ne sait que décider.... Faire rendre, à Sophie, une plainte contre M. de Mirville, est la faire porter contre M. Delcour. Or, si les noms nous abusent tu vois qui elle compromat dans cette plainte? cette idée l'arrête. —Cependant quelle arme elle laisse échapper, si elle ne saisit pas tout ceci, pour se débarrasser des poursuites d'un gendre, indigne d'elle assurément, s'il est coupable de l'infamie que nous recherchons. —Trouvera-t-elle jamais une plus belle occasion? N'aura-t-elle pas dans la supposition que les noms cachent ceux que nous soupçonnons, à se repentir toute sa vie de n'avoir pas profité de cet événement pour arrêter les démarches d'un homme dont l'alliance la déshonorerait.... Si elle manque ce que lui offre le hasard, et que M. de Blamont triomphe, qu'intéressant son autorité et les loix, il parvienne à mettre Aline dans les bras de d'Olbourg, madame de Blamont ne mourra-t-elle pas de chagrin d'avoir eu tout ce qu'il fallait pour arrêter cet affreux sacrifice, et de ne l'avoir pas fait? Ces considérations, sur lesquelles je crus devoir fortement appuyer, la déterminèrent, enfin, à faire rendre une plainte à Orléans;—mais une plainte secrète, dont elle put être absolument la maîtresse; le juge s'est en conséquence rendu ce matin, à l'invitation qui lui a été faite; Sophie se trouvant un peu mieux, il a été introduit, et a reçu son exposition du fait simple et pur.—«D'un outrage commis sur elle; grosse par un monsieur de Mirville, financier à Paris, lequel était auteur de sa grossesse, et était venu la chercher au village de Berceuil, avec un de ses amis, il y a environ trois ans, pour l'entretenir sur le pied de sa maîtresse, ce qu'il a fait jusqu'au moment où il l'a indignement traitée, quoi-qu'enceinte, et mis à la porte de sa maison ect. ect. ect.».
Nous avons tous signés, elle comme partie, nous comme témoins de son état, Dominic signera à Orléans; et la plainte restera chez le magistrat, jusqu'à ce qu'il plaise à madame de Blamont de la réveiller.
Tout ceci se faisait à regret, et ne se serait jamais fait sans moi; mais je l'ai cru de la plus extrême nécessité. L'excellent caractère de Sophie, se refusait à une plainte.—Madame de Blamont tremblait de compromettre le personnage quelle croit envelopper, sous le nom de Delcour; on n'osait avouer au juge aucune de ces considérations; j'ai cru trouver le biais en ne nommant point monsieur Delcour, dans la plainte qui ne se trouve plus absolument portée que contre monsieur de Mirville.
Tu vois maintenant mon ami le motif qui a déterminé mes opérations, je n'ai eu que ton bonheur et ton intérêt en vue.—Si je me trompe redresse-moi; mais quelque puisse être l'excès de ta délicatesse, je doute pourtant qu'elle l'eût fait agir différemment, et j'ose croire que tu m'approuveras. Voici maintenant une autre idée, suite nécessaire de nos premières démarches, et qui peut-être s'accordera encore moins avec la droiture de ton âme; mais dont l'exécution pourtant me paraît indispensable.
Madame, ai-je dit à madame de Blamont, sitôt après le départ du magistrat, il me paraît que l'objet essentiel est de connaître maintenant le héros de notre aventure?
Madame de Blamont.—Ou cette découverte nous mènera-t-elle?—au même objet qui m'a fait vous conseiller la plainte; il vous faut des armes, le hasard vous en offre.—Mais si ces deux particuliers n'ont rien de commun avec ceux qui nous intéressent?—Vous saurez au moins à quoi vous en ternir, et tout reste alors dans les ténèbres.—Et si ce sont eux?—Vous vous retrouvez dans le même état.... Vous êtes toujours maîtresse de la plainte de Sophie. Oh madame! si Mirville est d'Olbourg, irez-vous lui donner votre fille?—Cette idée me révolte, ne me l'offrez seulement pas.—Et si vous ne vous éclaircissez point, et que le scélérat soit d'Olbourg; que votre époux parvienne au but qu'il se propose, prévoyez-vous les remords qui vous déchireront?—Je n'y survivrais pas.—Il faut donc les éviter.—Déterville je me fie à vous; faites absolument tout ce que vous croirez convenable, mais usez, je vous en conjure, de la plus extrême modération.
L'objet, selon moi, était de se transporter sur les lieux mêmes; de tâcher de séduire la duègne Dubois, afin d'en tirer des éclaircissemens. Je suis convaincu qu'elle en pourrait fournir beaucoup. Trois moyens s'offraient pour nous amener la fidèle gardienne; celui d'aller la débaucher moi-même; celui de te charger de ce soin, et enfin celui de détacher d'ici un nommé Saint-Paul, vieux domestique de madame de Blamont, singulièrement attaché à sa maîtresse, et l'un des plus fins valets dont la livrée de France puisse se faire honneur. Le premier de ces moyens me repugnait un peu; j'étais bien sûr que tu ne te chargerais pas du second: nous avons donc adopté le troisième, et sans que tu t'en mêles, sans que Saint-Paul te voie même à Paris.—Il est décidé qu'il part demain avec cinquante louis dans sa poche, et qu'il ne revient point sans la vieille, ou sans les plus grandes lumières de sa part. Comme il a ordre de ne communiquer qu'avec nous, ce ne sera que par nous que tu apprendras les détails; sois en paix, du mistère et montre toi le moins possible pendant que nous allons agir.
Au moment du départ de ma lettre.
Sophie va mieux, Aline est fatiguée; elle a eu hier un peu de migraine, on a obtenu d'elle d'aller se coucher: Eugénie lui a promis de veiller Sophie comme elle même. Madame de Blamont est agitée; c'est madame de Senneval et moi qui tenons la maison et qui vaquons à tout.—Aline ne veut pas que je cachette sans te prouver par deux lignes, que son indisposition n'est rien.
Aline à Valcour.
P.S. Que d'événemens!... Que de soupçons!... Que de conjectures!... Ah! si le ciel a choisi cette manière pour nous éclairer, il ne laissera pas son ouvrage imparfait! Puisse tout ceci tourner à notre bonheur, sans troubler celui de l'être à qui je dois le jour. Son repos m'est plus cher que ma satisfaction même, et je ne dois jamais cesser de le respecter. Adieu, soyez tranquille, écrivez-nous, et comptez sur la tendresse de votre Aline, elle sera toujours inexprimable.
Notes:
[4] «Le premier besoin est de vivre, l'art qui nourrit les hommes est le premier des arts.» BÉLISAIRE, cap. 12.
[5] C'est ici comme dans bien d'autres passages, que nous supplions nos lecteurs de ne pas perdre de vue que cet ouvrage s'écrivait un an avant la révolution.
LETTRE DIX-HUITIÈME.
Le même au même.
Vertfeuil, ce 3 septembre.
Aline est tout-à-fait bien aujourd'hui, elle jouit du calme de son amie.—Du bonheur que lui fit éprouver, hier, la visite de son Isabeau. Dominic était revenu le premier du mois, et ayant trouvé sa malade dans le meilleur état, il ne crut nul inconvénient à lui laisser le plaisir d'embrasser sa nourrice. On a donc envoyé hier une voiture au curé de Berceuil, avec invitation à lui d'amener Isabeau, et comme on était parti de très-bonne heure, notre compagnie villageoise est arrivée pour dîner. A peine Sophie a-t-elle entendu le bruit du carrosse, qu'elle a voulu se lever pour voler dans les bras de sa nourrice; nous l'avons contenue. Madame de Blamont, voulant jouir de cette scène attendrissante, sans témoins qui put la refroidir, a laissé le curé un moment avec madame Senneval, et nous a amené Isabeau.... Mais tous nos soins alors sont devenus impuissans près de Sophie, sitôt que la voix de sa bonne mère, (c'est ainsi qu'elle la nomme) a pu frapper son oreille; elle s'est précipitée dans la chambre, et est venue tomber aux pieds d'Isabeau. Le mouvement a été si vif, que nous avons été obligés de la rapporter dans son lit, où elle est restée quelques minutes sans connaissance; la bonne paysanne s'est jetée sur elle; elle l'a rappelée à la vie par ses caresses; elles se sont embrassées toutes deux, et les larmes qu'elles repandaient à grands flots se sont opposées d'abord aux expressions de leur mutuelle tendresse.—Eh bien! ma chère enfant, lui a dit Isabeau, dès que l'état où elles se trouvaient, leur a permis de s'entendre. Ne t'avais-je pas dit que tu serais malheureuse, dès que tu cesserais d'être sage. Sophie.—Les cruels! ils m'ont trompée; pourquoi me livrâtes vous à eux? Isabeau.—Avais-je des droits sur toi?... Mais il n'y a donc pas de ta faute? Sophie—Je n'ai été que malheureuse et séduite, tout le crime est de leur coté. Isabeau.—Que ne revenais-tu dans ma maison, tu savais bien qu'elle était ouverte à l'innocence? Sophie.—O ma bonne! ma bonne! aimez toujours votre Sophie; elle n'a jamais oublié vos conseils, ils ont toujours été gravés dans son coeur. Isabeau.—Cette pauvre enfant!—puis se tournant vers moi, en larmes: oh monsieur! ne vous étonnez pas si je l'aime—je la regarde comme ma fille, je n'ai point d'autre enfant qu'elle. Les scélérats, ils ne me l'enlevaient donc que pour la perdre?... Viens Sophie! viens,—tu trouveras toujours le bonheur et la tranquillité chez Isabeau; parce que la vertu, la religion n'en sortirent jamais. Et elles se sont rejetées dans les bras l'une de l'autre, et leurs larmes ont encore arrosé leurs seins.
Madame de Blamont craignant qu'un attendrissement trop prolongé ne nuisit à sa chère malade, a fait monter le curé; il s'est approché du lit de Sophie, et l'a parfaitement reconnue. Celle-ci lui a demandé sa bénédiction; elle lui a fait les excuses les plus sincères de la mauvaise conduite qu'elle a eue depuis qu'on l'avait enlevée.—Une des choses qui lui avait toujours laissé le plus de remords, a-t-elle dit, était d'avoir été arrachée, d'auprès de son pasteur, sans avoir rempli les devoirs de sa religion. On a pu négliger ces devoirs, a dit ici le curé, avec la plus grande surprise?—Ah! monsieur, a dit madame de Senneval, des libertins, au sein du vice, pensent-ils encore à la religion?—Ce sera le premier soin qu'elle remplira, dès que sa santé va le lui permettre, a dit madame de Blamont, souffrez en attendant, monsieur, que nous nous occupions des seconds; puis s'asseyant en face du lit, et s'adressant à Isabeau et au curé, voici les intentions que cette femme adorable leur a expliqué:
«Plusieurs raisons relatives à moi m'empêchent, a-t-elle dit, de garder cette jeune fille dans ma maison aussi long-tems que je le voudrais; sitôt que sa santé sera rétablie je la renverrai chez vous, Isabeau, et pour qu'elle ne vous soit point à charge»—elle à charge! non, non, mon enfant ne peut me gêner; tout ce que j'ai est à elle, et je vous déclare d'avance que je n'accepte rien de ce que je vous vois prête à m'offrir; je lui dois des réparations pour ne l'avoir pas sauvé du crime: laissez-moi m'acquitter envers elle.—«Eh bien! Isabeau je vous l'accorde, mais vous ne me refuserez pas de pourvoir à son établissement»—puis s'adressant au curé, et lui remettant des papiers: «voilà ci-joint, monsieur, lui a-t-elle dit, pour quarante mille francs de billets payables d'aujourd'hui en un an, mon intention est que cette somme serve de dot à Sophie; je vous prie; monsieur, de lui chercher pendant cet intervalle un époux digne d'elle, qui réunisse, à votre approbation, aux vertus qui doivent lui mériter une telle femme, le bonheur de lui être agréable; car, je veux toujours l'aimer, je veux toujours lui tenir lien de mère; s'il arrivait que le sujet choisi ne put lui convenir, vous voudrez-bien jeter les yeux sur un autre. La clause la plus essentielle, aux noeuds que je projette pour cette chère enfant, est qu'elle aime son mari, et qu'elle en soit aimée; en voulant faire son bonheur je ne me pardonnerai pas de l'avoir livrée à un époux qui peut-être la mépriserait, pour une faute qui n'est pas la sienne; il sera donc prévenu du malheur de la fille qu'on lui destine, vous lui ferez sentir à quel point elle en est innocente, et vous ne les réunirez qu'en cas ou cette fatalité n'inspirera aucun éloignement à l'époux. Comme il en coûterai à Isabeau de se séparer d'un enfant qu'elle aime, vous mettrez pour clause au contrat que les deux époux demeureront chez elle,»—et on y ajoutera, interrompit Isabeau pleine de joie, que tout ce que je possède sera pour eux, madame, continua-t-elle, je ne suis pas tout-à-fait dépourvue; j'ai un grand quartier de terre, où les deux jeunes gens pourront trouver de quoi vivre, et avec ce que vous avez la bonté de leur donner, ils seront assurément très à l'aise: qu'ils aient de la conduite et leurs enfans seront riches.—Pendant ce tems, Sophie sanglotait, elle tenait une des mains de madame de Blamont, l'arrosait des larmes de sa reconnaissance, et les expressions lui manquaient pour la peindre.
Le curé s'est chargé de tout; il a prodigué ses louanges à madame de Blamont, qui lui a dit qu'elle ne concevait pas comment des actions si naturelles, et qui donnaient autant de plaisir, pouvaient mériter des éloges.... Aline s'est précipitée dans les bras de sa mère et l'a accablée de caresses....—Ce tableau de l'innocence malheureuse, de la reconnaissance la plus tendre, d'un côté, et de l'autre celui de la tendresse filiale, de la piété, de la vertu, jetaient dans l'âme des impressions si délicieuses, y faisaient éprouver des mouvemens si délicats et si doux.—O mon ami! s'il est des joies célestes elles ne sont composées que de pareilles sensations!
On se sépare; tant de vibrations diverses avaient affaibli l'âme de Sophie: la garde nous pria de la laisser seule, et l'on fut se mettre à table; la bonne Isabeau voulait aller manger à l'office; madame de Blamont et madame de Senneval la firent asseoir entr'elles deux; elle y fut décente, honnête et polie, tant il est vrai que la vertu n'est jamais déplacée nulle part; il n'est pas une seule table, mon ami, qu'une telle convive n'honor plus, que ne l'eût fait une de ces impudentes, connues sous le nom de Petites Maîtresses, qui au lieu de ces propos simples et pleins de candeur, de ces discours naïfs, image de la nature, n'eût apporté que ce jargon du crime qui la déshonore et l'outrage.
Après le dîner Isabeau a voulu embrasser encore une fois sa fille—elle lui a dit qu'elle allait lui préparer son logement, mais que, comme elle était à-présent plus grande, et d'ailleurs, ajoutait-elle en riant, une demoiselle à marier, elle voulait lui céder sa belle chambre.—A moi! ma bonne, à moi! je n'en veux point d'autres que celle que j'ai toujours eue; et je ne veux d'emploi chez vous, que celui que j'y remplissais. Si vous me ravissez ce bonheur, si vous ne me croyez plus digne de vous servir, vous me ferez croire que ce sont mes fautes qui m'ont fait démériter prés de vous, et je ne m'en consolerai pas.
Il est certain que cette fille est charmante, elle a une sorte d'esprit naturel, qui prête un incroyable agrément à tout ce que sa belle âme lui inspire.
On a dressé un acte de ce qui s'était passé. Madame de Blamont voulait retenir ses hôtes; mais le ménage de l'un, les soins religieux de l'autre, se sont opposés aux desseins qu'eux mêmes aurait eu de rester, et ils sont reparti dans la même voiture.
Eh bien Valcour! lequel, à ton avis, doit jouir du calme le plus pur,—doit passer des nuits plus sereines, ou du scélérat qui a déshonoré, maltraité, cette pauvre fille, ou de l'être honnête et sensible qui se délecte à réparer, si généreusement, tous ses maux? Qu'ils viennent? qu'ils paraissent ces apôtres de l'indécence et du vice, qui légitiment toutes les erreurs, qui les trouvent toutes dans la nature, parce qu'ils la croyent aussi corrompue que leurs âmes? qui se trouvent mieux de méconnaître les plus saints organes de cette loi sacrée, que d'être contraints à se mépriser eux-mêmes; qui préfèrent de ne trouver du crime à rien, à être obligés de frémir à l'aspect de ceux dont ils se souillent; qui n'achètent, en un mot, leur ténébreuse tranquillité qu'en étouffant tous leurs remords ... qu'ils viennent, dis-je, qu'ils viennent, et qu'ils prononcent? maîtres de se choisir un caractère, qu'ils balancent, s'ils l'osent, entre celui de la respectable protectrice de Sophie, et celui de son persécuteur.
Les dépositions d'Isabeau ne nous ont d'ailleurs appris rien de bien particulier; Sophie paraissait âgée de trois semaines quand M. Delcour arriva de Paris, l'ayant dans une barcelonnette sur le devant de sa voiture; il descendit à l'auberge de Berceuil, et demanda une nourrice, on lui fit venir Isabeau; il promit une pension qui augmenterait avec l'âge de l'enfant; il convint qu'on lui apprendrait à lire, à écrire, à coudre; qu'elle n'aurait point d'autre nom que celui de Sophie, et que quand il n'apporterait pas lui-même l'argent de la pension, il le ferait tenir sûrement. Il a été exact, Isabeau a toujours été régulièrement payée, soit par lui, soit indirectement. Il n'a fait, en tout, que quatre visites à Sophie, pendant les treize ans qu'elle a été en pension chez Isabeau: il arrivait toujours par la route de Paris, descendait à l'auberge, voyait l'enfant une heure ou deux, examinait ses petits talens et repartait. Mais, a dit Isabeau, ce fut de mon chef que je lui fis apprendre sa religion, et que je la mis à l'école chez M. le curé; car, il ne s'informait jamais de cet article, et quand je lui en parlais: coudre, coudre et lire, madame, me répondait-il, voilà tout ce qu'il faut à une fille; propos qui, à ce qu'ajouta plaisamment cette femme, lui fit croire que cet homme était huguenot.
Ensuite il la vint prendre avec son ami, et tu sais tout le reste. Nous attendons des nouvelles de nos négociations de Paris, et je ne t'écrirai plus que nous ne les ayons.
Fin de la première partie.
ALINE ET VALCOUR
ou
LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.
par
D.A.F. DE SADE
TOME PREMIER.
DEUXIÈME PARTIE.
Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.
ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.
1795.
Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
Cum dare conantur prius oras pocula circum
Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
Ut puerum aetas improvida ludificetur
Labrorum tenus; interea perpotet amarum
Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,
Sed potius tali tacta recreata valescat.
Luc. Lib. 4.
LETTRE XIX.
VALCOUR A DÉTERVILLE,
Paris, ce 8 septembre.
L'évènement singulier dont tu viens de me faire part, prenant, dans tes récits, la forme d'un journal, j'ai cru devoir le laisser finir, pour que ma lettre répondit à toutes les tiennes.
Oh mon ami! quelle a été ma surprise, et quelles ont été mes combinaisons! Il me paraît certain que les noms de Delcour et de Mirville, en déguisent pour nous de plus intéressans, et c'est dans cette supposition que je désapprouve la plainte. Madame de Blamont a affaire à un mari aussi adroit que corrompu; si jamais il découvre cette plainte, peut-être s'autorisera-t-il de la démarche, pour publier que sa femme veut le perdre, et qu'elle a controuvé toute l'histoire, afin de lui chercher des torts assez puissans pour le priver de l'autorité qu'il a sur sa fille; et dès ce moment, au lieu de nous être donné des armes contre lui, nous lui en avons fourni contre nous. Cette plainte d'ailleurs ne servait en rien au dédommagement dû à Sophie; la générosité de madame de Blamont y pourvoyait d'une manière assez noble; d'après cela, tout air de procédure n'est-il pas déplacé, et ne peut-il pas devenir dangereux? ignores-tu, mon ami, l'art avec lequel les scélérats dirigent sur les autres, ce qu'on a le dessein de faire contre eux? et surtout ces espèces de coquins enjuponnés, qui, munis, pour leur argent, d'une autorité légale ou non, ne se croyent jamais si bien en droit d'en user, que quand il s'agit de servir leurs passions.... Dieu veuille que je me trompe! J'ai été bien touché de la conduite de madame de Blamont: toutes les vertus habitent dans le coeur de cette respectable mère, et sa plus douce façon de jouir est de rendre heureux tout ce qui l'entoure.
Je suis inquiet de la santé d'Aline, je te la recommande, mon ami, permets-moi de remettre un moment tous les soins de l'amour dans les tendres mains de l'amitié.
Pour éviter les rencontres et pour mieux suivre tes conseils, depuis huit jours, je ne sors plus; j'observerai la même circonspection jusqu'au dénouement de tout ceci.... Mais quelle privation pour moi de ne pouvoir aller rendre hommage aux sublimes procédés de madame de Blamont, de ne pouvoir tomber à ses pieds avec Aline, de ne pouvoir l'accabler avec cette fille charmante de toutes les louanges qui lui sont si bien dues; peins lui du moins les expressions de mon âme: je crains pour toutes deux les soins, les embarras de cet événement; engage les à se reposer, au moins pendant le calme que tout ceci va vous laisser, et n'allez plus si tard courir les aventures. Peut-être n'en arriveraient-ils pas à madame de Blamont d'aussi agréables que celle-ci, je dis agréables puisqu'elle a développé pour elle une de ces occasions de faire du bien, toujours si recherchée de son coeur.
Oh mon ami! où nous entraîne l'ivresse des passions; ah! si lorsqu'on commence à leur tout céder; si, lorsqu'on fait le premier pas dans leur dangereuse carrière, on pouvait sentir avec quelle rapidité vont se franchir les seconds, et quel abyme est ouvert au dernier! si l'on voyait l'imperceptible filiation de nos erreurs, comme toutes s'enchaînent, comme toutes naissent les unes des autres, comme la rupture du plus petit frein, conduit bientôt au brisement du plus sacré! quel est l'homme qui ne frémirait pas? quel est celui qui oserait se permettre le plus léger écart, quand il peut naître de cette première faute une habitude de tout vaincre, dont les dangers sont aussi manifestes. Je voudrais que tout les hommes eussent chez eux, au lieu de ces meubles de fantaisie, qui ne produisent pas une seule idée, je voudrais, dis-je, qu'ils eussent un espèce d'arbre en relief, sur chaque branche duquel, serait écrit le nom d'un vice, en observant de commencer par le plus mince travers, et arrivant ainsi par gradation jusqu'au crime né de l'oubli de ses premiers devoirs: un tel tableau moral n'aurait-il pas son utilité? et ne vaudrait-il pas bien un Ténières, ou un Rubens? Adieu, ne me fais pas attendre la fin de cette aventure; trop de sentimens de mon âme y sont intéressés, pour que je n'en désire pas le dénouement avec ardeur.
LETTRE XX.
Valcour à Aline.
Paris, ce 8 septembre.
Que j'aurais désire encore un mot d'Aline, dans cette dernière lettre de mon ami; s'il m'en coûte pour être séparé de vous dans tous les tems, combien cette absence ne devient-elle pas plus cruelle, quand elle me prive du spectacle de votre âme exerçant des vertus. Les procédés de votre adorable mère m'ont fait verser des larmes.... Ah! combien sont douces celles que la pitié fait répandre. Je crains fort que cette petite malheureuse, au sort de laquelle il est impossible de ne pas s'intéresser, ne vous tienne par des liens plus étroits qu'on ne l'imagine; votre tendresse en redoublera, je vous connais; mais que ces soins ne prennent pas sur votre santé, je vous en conjure, Aline, songez que vous vous devez à l'amant le plus passionné, et qui regarde comme une faveur les soins que vous accordés à votre conservation; ne me refusez pas au moins celle-là, puisque celle de vous voir m'est enlevée ... vous voir! Aline.... Ah! comme ce désir est impérieux en moi, quand une vertu de plus vient vous rendre encore plus digne d'être révérée.... Elle vous aime cette Sophie ... eh! qui pourrait tenir à l'empire universel que vous exercez sur les coeurs? Le besoin de vous adorer se fait sentir dès qu'on vous voit, et il faut cesser d'être, ou céder au culte qui vous est dû; il n'y a donc que moi qui suis privé de vous le rendre ... moi qui oserais m'en croire si digne! si l'encens s'appréciait à la délicatesse du coeur qui veut l'offrir. Il me semble que je vois Aline ... ses belles joues mouillées de larmes, aidant les pas de sa mère effrayée, et tenant près de son sein ce petit être, dont les cris déchirans pénètrent son âme et l'attendrissent ... je la suis près du lit de Sophie, jalouse des soins que l'on a d'elle, désirant les lui donner tous, parce qu'elle a souffert ... cette Sophie; parce qu'elle est malheureuse, et que la bonne et tendre Aline ne se satisfait réellement que par la bienfaisance ... et je ne l'adorerais pas!... et, je n'idolâtrerais pas cette fille céleste, mille fois plus belle encore par ses vertus, que par ses attraits.... Cette créature angélique qu'il semble que le ciel n'ait créée que pour être le charme de ses amis, le refuge de l'infortune, et les délices de son amant!... Ah! toutes les expressions sont trop faibles, aucunes ne rend ce que j'éprouve—effet cruel des passions trop violentes.... Nature avare des dons que tu nous fais, pourquoi faut-il qu'en nous inspirant un sentiment aussi vif, tu nous prives de la faculté de l'exprimer, et que tout ce que nous essayons pour le peindre soit toujours au-dessous de lui.
Si le nom de ces deux aventuriers nous trompent ... si effectivement ... je frémis de mes soupçons! ils me révoltent, et je ne puis les bannir.... Eh quoi! ce serait là le monstre qui oserai prétendre à mon Aline?... lui grand Dieu?... il faudrait que je n'eus plus une goutte de sang dans les veines, pour qu'une telle infamie se consommât!... homme vil et barbare, comment as-tu pu fixer mon ange, sans que ton coeur redevint honnête? comment le libertinage souille-t-il un instant l'individu auquel il a été permis de respirer l'air que mon Aline épure? Quoi tu l'as vue, et des horreurs empoisonnent ton âme?... Tu oses aspirer à elle, et tes mains se plongent dans l'infamie? Il est donc des êtres insensibles sur qui l'amour et la vertu n'agissent point.... Ah! je croyais qu'auprès des dieux le crime devenait impossible.
L'état de mon coeur ne se conçoit pas ... tour-à-tour livré à la crainte, aux soupçons; en proie à la plus amère douleur, inquiété par tout ce qui arrive, déchiré par votre absence ... il faut que je vous quitte.... Je le sens; mes pensées, mes expressions, tout porterait l'empreinte de ma douleur; tout se ressentirait de mon trouble, et je ne veux pas augmenter le vôtre.
LETTRE XXI.
Déterville à Valcour.
Vertfeuil, ce 10 septembre.
Sophie est tout-à-fait bien, elle s'est levée hier, et comme il faisait fort doux, elle a pris l'air un moment sur la terrasse; elle a choisi cet endroit parce qu'elle savait que la maîtresse du logis s'y trouvait, et qu'elle voulait que son premier devoir fut l'acre de sa reconnaissance; du plus loin qu'elle a vu ces dames, lisant sous un bosquet; elle s'est précipitée vers elles, et est venue tomber aux pieds de madame de Blamont, en arrosant de ses larmes les genoux de sa bienfaitrice, cherchant des mots, n'en trouvant point, et devenant bien plus expressive par ce silence du sentiment, que par toutes les phrases de l'esprit. Madame de Blamont l'a relevée, l'a embrassée de tout son coeur, et l'a fait asseoir auprès d'elle; elle est faible, elle est pâle, mais d'un bien puissant intérêt dans cet abattement—elle est plus jolie que vous, a dit en riant madame de Blamont à sa fille.... Ah! puisse-t-elle devenir plus heureuse, a répondu Aline en l'embrassant. Elle a soupé ce soir avec nous, et son maintien, son air, sa décence nous ont enchanté tous. Mais comme j'ai des choses d'un bien autre intérêt à te dire, trouves bon que nous laissions un moment Sophie, pour reprendre l'histoire de ses persécuteurs.
Il était impossible de trouver un meilleur moment pour séduire la vieille Dubois, et pour démêler, par elle, tout le noeud de cette infâme intrigue ... chassée, congédiée elle-même, le dépit, le besoin l'ont jetée dans les lacs de Saint-Paul, et sous le prétexte de la présenter, comme sa parente, dans une excellente maison, il l'a très-facilement conduite à Vertfeuil; elle y est, mais sans avoir vu Sophie. Quant aux ruses de notre homme, je t'en fais grâce, il suffit qu'elles ayent réussies; ce que leur succès a découvert me paraît plus intéressant à t'apprendre.
A peine Mirville eut-il mis Sophie à la porte, que Delcour arriva: c'était le jour de leur souper; le premier encore tout en feu, apprit à son ami l'expédition qu'il venait de faire, et comme leur dialogue est assez curieux, je vais te le transcrire mot-à-mot d'après les dépositions de la vieille, qui n'en a pas perdu une syllabe:
Le président Delcour.—Ventrebleu, mon ami, voilà une cause mal jugée, vous avez oublié les droits que j'ai sur cette p——, et vous ne deviez la punir que devant moi; je vous aurais aidé de tout mon coeur; je suis inflexible sur les attentats du crime, aucuns noeuds ne me retiennent en pareil cas, et les droits de la nature deviennent nuls, quand ceux des gens sont outragés.—Où est-elle?
Le financier Mirville.—Mais pas très-loin je crois.... Si tu veux t'en donner le plaisir?...
Delcour.—Assurément, que l'on coure après elle, et qu'on lui dise qu'il lui revient encore un supplément de correction, de la main paternelle.
O mon ami! exista-t-il jamais des atrocités réfléchies, combinées, de la force de celles-ci? La cuisinière sort, cherche de bonne-foi Sophie, et quoiqu'elle fût sur le seuil de la petite porte du jardin, heureusement elle ne la découvrit pas: telle fut la cause du bruit que cette malheureuse entendit au sein de sa douleur, et qui redoubla si bien son effroi; n'ayant rien vu, ou rentra, et l'on dit que sans doute la criminelle s'était évadée. Une réflexion subite vint aussi-tôt au président. Poursuivons notre manière de rendre leur énergique conversation.
Delcour.—Es-tu bien sûr, Mirville, que Sophie soit réellement coupable?
Mirville.—Je l'ai trouvée avec le délinquant, c'était, ce me semble, plus qu'il en fallait pour légitimer sa sottise.
Delcour.—Les APPARENCES trompent si souvent, mon ami.... La main d'un juge dégoutte sans cesse du sang que lui font verser les APPARENCES.—Heureusement que nous sommes au-dessus de ces misères-là, et qu'un être de moins dans le monde n'est pas pour nous une affaire bien grande; d'ailleurs, ce que j'en dis n'est pas pour disculper Sophie; mais parce que je serais fort aise d'avoir, comme toi, une coupable à punir. Examinons les faits et faisons paraître les témoins; commençons par interroger la Dubois, je la crois complice. Y a-t-il là des pistolets? Mirville.—Oui. Delcour.—Prends eu un, et moi l'autre; il s'agit D'EFFRAYER, il est inouï ce qu'on obtien en EFFRAYANT: je t'apprends là les secrets de l'école. Mirville.—Qui ne les sait pas? Mais ces pistolets ... mon ami ... ils sont chargés. Delcour.—C'est ce qu'il faut, et qu'importe une tête, dès qu'il s'agit de se procurer, ce que nous appelons, des INDICES. Mille victime, mon ami, pour découvrir un coupable—voilà l'esprit de la loi. Mirville.—De la loi, soit, moi je ne connais pas trop la loi, encore moins la justice; je me livre à mon coeur, et il me trompe rarement. Tu vas voir si les coups de bâton et d'étrivières, que j'ai donné à ta fille, ne seront pas bien éduement et bien légitimement appliqués. Au reste, s'il en fallait revenir, comment faire à présent? ces choses-là ne se reprennent point. Où la trouver, et comment réparer?... Delcour.—Oh! mais, je dis, dans ce cas là, on ne répare point; tu te modèleras sur nous, personne N'OFFENSE comme les satellites de Thémis, et personne ne RÉPARE aussi peu. Tu as mal pris le sens de mon discours; je vise moins à te faire faire une bonne action, qu'à me procurer le plaisir d'en faire une mauvaise. Ton exemple m'a tenté ... et je ne connais rien de pis que l'exemple: interrogeons, voilà l'objet.
Et la Dubois, qui aurait voulu être bien loin, fut à l'instant mandée, introduite dans un cabinet mistérieux, où l'on n'allait jamais que pour les grandes aventures; prodigieusement effrayée, comme tu crois, de deux bouts de pistolets appuyés sur chacunes de ses tempes, et d'une injonction de dire la vérité ou de s'attendre à perdre la vie: elle a déclaré que Rose était la seule coupable, et qu'elle n'avait jamais connu un seul tort à Sophie. Morbleu! s'écria Mirville, je crois que je sens des remords. Eh bien! dit Delcour furieux, tu les apaiseras en m'aidant à me venger; commençons par décider du sort ne cette intrigante ... et la menaçant du pistolet ... je ne sais qui me tient.... Celle-ci eut beau protester de son innocence, les deux amis lui déclarèrent qu'après une telle conduite, ils ne pouvaient plus prendre en elle aucune confiance, et qu'il fallait qu'elle décampât dès le soir même ... et avant, comme tu vois, de punir la coupable, comme le châtiment sans doute n'était pas très-légal, on a cherché à se débarrasser des témoins.... Circonstance malheureuse puisqu'elle nous prive entièrement des suites de cette funeste aventure, et dérobe à nos yeux des atrocités, dont la découverte nous fut devenue bien nécessaire un jour. La Dubois rendit donc ses clefs, emporta ses hardes et partit. Par le plus heureux des hasards elle vint s'établir près la barrière, dans une espèce de petite auberge où précisément arriva notre Saint-Paul, deux ou trois jours après. Il restait donc plus dans la maison que la délinquante et la cuisinière.—Celle-ci interrogée par Saint-Paul, la veille de son départ pour Vertfeuil, a dit que dès que la Dubois fut partie, Rose fut appelée et descendit; qu'elle soupa fort tranquillement avec les deux amis, et qu'elle, son service fait, s'étant retirée, comme à l'ordinaire, n'avait rien vu de particulier; mais que le lendemain matin voulant aller servir le déjeuner, selon son usage, elle avait trouvé tout le monde parti, sans qu'elle eût entendu rien de plus étrange que les autres jours, et sans qu'elle eût trouvé de désordre dans aucun des appartemens. Moyennant quoi voilà le fil rompu, et tu vois qu'il nous devient maintenant impossible de savoir de quelle nature peut être la vengeance qu'ils ont tiré de Rose.
Le lendemain matin un laquais de Mirville est venu demander à la cuisinière, les robes et les effets de la jeune personne; mais sans pouvoir répondre à aucune des questions que la servante lui a fait; ensuite la maison a été fermée par l'homme de Mirville, qui a signifié à sa camarade de se tranquilliser, et qu'un voyage, que ces messieurs allaient faire à la campagne, interromprait leurs soupers au moins pour un mois.... Il ne nous est donc plus resté que des conjectures sur le sort de la malheureuse compagne de Sophie. L'imagination vive de madame de Blamont en a tout de suite forgé de sinistres. Celles de la Dubois, que j'adopte, comme plus naturelles, sont que le président a fait enfermer Rose; ainsi qu'il l'en avait toujours menacée, s'il l'y contraignait par défaut de conduite. Voilà, mon ami, tout ce qu'il a été possible d'apprendre sur cette partie.... Venons au reste.
Plus de doute, mon cher Valcour, sur l'existence de nos deux inconnus; la Dubois, trompée par Saint-Paul, ne sachant à qui elle parlait, a dit, à madame de Blamont: «Celui qui se fait appeler Delcour, madame, est le président de Blamont, qui a une des femmes les plus aimables de Paris; l'autre est un monsieur d'Olbourg, financier riche à million, son ami depuis trente ans, et auquel il va donner sa fille en mariage»: ces messieurs ont d'abord vécu, a continué notre duègne, avec deux courtisanes fameuses, dont madame a pu entendre parler: les Valville?... Oui madame, deux soeurs, l'un avoit l'aînée, l'autre la cadette; ils ont eu presque en même-tems, chacun une fille de leur maîtresse; mais celle de monsieur Blamont mourut au bout de huit jours; le président cacha cette mort à son ami, et lui montra une autre petite fille du même âge que celle qu'il venait de perdre, qu'il conduisit au village de Berceuil, où il l'a fit élever.—Quoi! interrompit madame de Blamont, très-troublée, cet enfant de Berceuil ne serait pas celui de la Valville?—Non madame, reprit la Dubois, l'enfant de la Valville est bien sûrement mort, et celui qui fut mené à Berceuil est un enfant légitime, que monsieur le président avait eu de sa femme, et qu'on nourrissait au Pré-Saint-Gervais; en le retirant de ce village lui-même; il donna cinquante louis à la nourrice, afin de répandre la mort de cette petite fille, qu'il voulait, disait-il, par des raisons secrètes, soustraire aux yeux de sa mère, et on eut l'air d'enterrer un enfant dans la paroisse du Pré-Saint-Gervais.—Juste ciel! s'écria madame de Blamont, qui ne pouvait plus se contenir, j'ai effectivement perdue une fille dans ce tems-là, nourrie au même lieu que vous dites ... se pourrait-il? Sophie!... mon cher Déterville ... quelle multitude de crime!... et quel peut on être l'objet?... Ici la Dubois reconnaissant chez qui elle était, s'est précipitée aux genoux de madame de Blamont, en la conjurant de ne la point perdre.... Rassurez-vous, lui a dit cette malheureuse épouse ... vous êtes en sûreté; mais ne me cachez rien; je ne vous abandonnerai jamais, et alors cette femme poursuivit, et ses réponses nous ont appris que les deux amis, au moment de la naissance des filles, qu'ils avaient eu de leurs maîtresses, s'étaient promis de faire servir ces enfans à remplacer leurs anciennes sultanes, et de se les prostituer réciproquement, dès qu'elles auraient atteint l'âge nubile; mais que le président voyant ses droits perdus sur la petite fille de d'Olbourg, par la mort de la sienne, avait résolu de taire cette mort, et de remplacer la petite bâtarde par une fille légitime; puisqu'il était assez heureux pour en avoir une dans ce moment. Telle était l'histoire de Sophie; telle était ce qui légitimait son étonnante ressemblance avec Aline; ainsi tu vois que le peu délicat d'Olbourg, au moyen des machinations diaboliques du président, aura eu, si tout réussi, l'une des filles de madame de Blamont pour maîtresse, et l'autre pour femme; tu peux reconnaître ici de plus, l'âme tendre et délicate du cher président, qui bien que persuadé que Sophie est sa fille légitime, rit et s'amuse pourtant de sa perte, des mauvais traitemens qu'elle a reçus, et s'offre même, avec une atroce barbarie, à lui en faire éprouver de nouveaux: s'il est des traits dans le monde qui développe mieux un caractère abominable;... si tu en sais, je te prie de me les dire; afin que je les réserve pour en colorer le premier scélérat que je voudrais peindre.... Telle est cependant la conduite de ceux qui nous doivent l'exemple des moeurs, de ceux qui déshonorent, emprisonnent, rouent, torturent des malheureux ... coupables de quelques faiblesses, sans doute, mais dont les vies de dix d'entr'eux n'offriraient pas de telles recherches dans le crime et dans l'infamie!
La Dubois a ajouté que ses deux maîtres ont une autre maison de plaisir, à peu-près pareille à celle des Gobelins, du côté de Montmartre, où ils se réunissent pour trois dîners par semaine, comme à l'autre pour trois soupers; n'ayant pas été introduite dans ce second bercail, elle n'est pas très au fait des orgies qui s'y célèbrent; mais elle sait en gros que fout y est, et plus indécent, et plus multiplié qu'où elle demeurait. Ils ont là, dit-elle, un sérail composé de douze petites filles, dont la plus âgée n'a pas quinze ans, et que l'on renouvelle à raison d'une, tous les mois. Les sommes qu'ils dépensent à cela, dit la vieille, sont énormes, et quelque riches qu'ils puissent être, elle ne conçoit pas que leur fortune n'y soit déjà pas épuisée.
Je te laisse à penser quel est l'état de madame de Blamont, cependant il fallait prendre un parti, relativement à cette femme; elle ne pouvait ni la garder ni la faire voir à Sophie; elle lui a proposé de chercher une maison à Orléans, de la défrayer de tout, jusqu'à ce qu'elle l'eût trouvée, avec une gratification de vingt-cinq louis, payable sur-le champ. La Dubois enchantée a comblé madame de Blamont de remercimens. Saint-Paul est parti dès le même soir pour la conduire à Orléans, où elle a été placée peu après.
Tu conçois aisément, mon cher Valcour, sur quel être se sont aussi-tôt tournés les premiers transports de madame de Blamont? elle pouvait à peine terminer ce qui regardait la Dubois; elle brûlait d'être auprès de Sophie.... O toi! dont la mort m'avait coûté tant de larmes, s'est-elle écriée, en se précipitant dans les bras de cette intéressante créature.... Tu m'es rendue! ma chère fille,... et dans quel état, grand Dieu!—Vous ma mère!... Oh madame! est-il vrai,...—Aline, partage ma joie ... embrasse ta soeur,... le ciel me la rend;... elle me fut enlevée au berceau,... et par qui? rien ne peut exprimer ce que j'éprouve.—Mon ami, je ne le peindrai point sa situation;... elle était du plus vif intérêt, madame de Senneval, Eugénie et moi, nous mêlâmes nos larmes à celle de cette charmante famille, et le reste de la journée fut consacré à jouir d'un événement si peu attendu, et qui présentait tant de charmes à une mère aussi tendre.
Je ne tardai pas à faire observer, à madame de Blamont, toutes les armes qu'un pareil événement nous fournissait contre les prétentions odieuses et illégitimes du président; elle le sentit, mais elle vit en même-tems que nos démarches exigeaient du mistère et les ménagemens les plus délicats.... Qui pouvait empêcher monsieur de Blamont de traiter tout ceci de chimère? Était-il supposable qu'il reconnaîtrait Sophie pour enfant légitime? probable même qu'il eût seulement l'air de la connaître? et quelles preuves, madame de Blamont se trouvaient-elles alors, pour le convaincre? La mort de sa petite fille, baptisée sous le nom de Claire, était constatée. Monsieur de Blamont s'était muni d'une belle et bonne attestation du curé, et il y avait eu un service de fait au prétendu enfant mort; la nourrice qui s'était prêtée à tout, avait placé vraisemblablement une bûche dans la bierre, enterrée au lieu de l'enfant; pendant que Claire, sous le nom de Sophie, était transportée chez Isabeau par le président même,... et d'ailleurs trouveraient-on la nourrice du Pré-Saint-Gervais? à supposer qu'on la retrouva, avouerait-elle son crime? tout cela multipliait les difficultés, faisait chanceler les droits de madame de Blamont; car, si elle n'avait pas dans Claire, (existante sous le nom de Sophie, que nous continuerons de lui donner) une arme puissante contre son époux; celui-ci retournant aussi-tôt les choses, s'en trouvait une très forte contre sa femme; dès ce moment Sophie ne devenait plus qu'une malheureuse bâtarde, dont il avait eu tous les soins qu'il devait avoir, et que madame de Blamont avait séduite, entraînée chez elle, pour se donner un prétexte à chercher des torts à son mari, à lui ôter le droit où il prétendait, avec raison, avoir sur Aline, et dont il voulait user pour la donner à son ami; ce qui n'était plus pour madame de Blamont, devenait donc contre à l'instant. Toutes ces considérations la frappèrent; sa première pensée fut de nous en tenir aux arrangemens pris avec Isabeau, imaginant que cette pauvre petite malheureuse serait moins à plaindre inconnue, que chez elle.
Mais je m'opposai à cette manière d'envisager les choses, et je fis observer, à madame de Blamont, que, si le président avait envie de faire des recherches sur Sophie, il commencerait assurément par le village de Berceuil, et que d'ailleurs l'isolant dans ce bourg obscur, et dans un état si au-dessous d'elle, il lui devenait presqu'impossible de s'en servir alors décemment et utilement pour repousser les insignes prétentions de d'Olbourg. Nous convînmes donc que le meilleur parti était de la garder; de prendre les plus sûres informations sur l'ancienne nourrice de Sophie, et de forcer cette créature à avouer son crime. Cela n'était ni sûr ni aisé, j'en conviens, mais c'était néanmoins le seul expédient qui convint aux circonstances.... D'après cela c'est toi que nous chargeons de cette importante recherche; ne néglige rien de tout ce qui peut te la faire faire avec autant de célérité que d'exactitude.—L'ancienne nourrice de Claire demeurait au Pré-Saint-Gervais, le village n'est pas grand, les recherches y seront aisées; ce fut là où Sophie passa les trois premières semaines de sa vie, chez une paysanne nommée Claudine Dupuis, et c'est dans cette paroisse que le service se fit; c'est de ce village que le président sortit de nuit, le 16 août 1762, ayant la petite fille dans une barcelonnette verte sur le devant, d'un vis-à-vis gris, sans laquais. Voilà tout ce qu'il faut, mon cher Valcour, pour diriger tes informations; agis sur-le-champ, abstraction faite de toute réflexions de ta part. Songe que tu ne travailles point ici contre d'Olbourg ni contre Blamont, mais uniquement en faveur d'une mère désolée qui t'adore, et qui n'a que toi à qui elle puisse confier de tels soins; nulle sorte de délicatesse ne saurait donc t'arrêter ici; si tu trouves la femme, dont il s'agit, notre avis est que tu emploies les voies de la plus grande douceur, pour lui faire avouer ce qu'elle a fait, et que tu tâches de la faire convenir de tout, devant quelques témoins. Si elle refuse d'avouer, il faudra l'assigner alors en justice; car, toute considération doit céder à l'importance de constater la légitimité de Sophie; il n'est aucune voie qu'il ne faille employer pour y réussir, puisque c'est de cette légitimité reconnue que nous attendons tout, et que c'est en prouvant cette légitimité d'une part, et de l'autre le commerce de d'Olbourg avec cette fille, que nous détruisons tous les projets qu'il a de te nuire. Adieu, presse tes opérations, instruis nous, et compte toujours sur l'exactitude de nos soins.
LETTRE XXII.
Aline à Valcour.
Vertfeuil, ce 15 septembre.
Je ne vous écris qu'un mot, et Dieu sait dans quelle agitation! hier au soir tout était calme,... nous attendions de vos nouvelles, Sophie allait de mieux en mieux; j'étais entre la meilleure des mères, et cette chère et infortunée soeur que j'aime avec passion; je les carressais toutes deux.—Cette pauvre Sophie, si consolée de tous ses maux, si heureuse de sa nouvelle situation mêlait ses larmes aux nôtres; Eugénie, Déterville et madame de Senneval lisaient à l'autre bout du salon, laissant tomber de tems en tems des regards attendris sur le tableau que nous leur offrions: tout-à-coup madame de Senneval, près d'une croisée donnant sur la cour, quitte son livre et dit effrayée: j'entends une voiture; nous prétons l'oreille, elle ne se trompait pas.... Ma mère vole cacher Sophie dans le cabinet d'une de ses femmes; à peine est-elle redescendue, qu'une chaise en poste entre effectivement; on apporte des flambeaux,... mon ami c'était ... mon père;... c'était le cruel d'Olbourg;... ma main tremble en traçant ces noms:... ils arrivent malgré leur promesse ... quelle en est la cause? savent-ils que nous avons Sophie? que veulent-ils?... qu'exigent-ils? Tout mon sang se trouble.... Je n'ai que la force de vous embrasser, et de donner vîle mon billet à Déterville, qui se charge de vous le faire tenir.
Postcriptum de Déterville.
Je le cachette en diligence parce que les postilions, qui ont amené ces cruels gens, vont se charger de le faire passer de main en main, ce qui te le fera recevoir trois jours plutôt; ne crains rien, agis; je les aime mieux ici qu'à Paris, pendant tes opérations: les visages ne sont point austères, et je n'apperçois jusqu'à présent que de l'honnêteté et de la décence. Madame de Blamont est dans un état affreux;... elle s'excuse sur une migraine. Madame de Senneval, Eugénie et moi parons à tout, et faisons les frais de tout.—Je vais reprendre le journal, tu seras instruis de ce qui va se passer, minute par minute.
Juste ciel! si les hommes, en entrant dans la vie, savaient les peines qui les attendent; qu'il ne dépendit que d'eux de rentrer dans le néant, en serait-il un seul qui voulût remplir la carrière!
LETTRE XXIII.
Déterville à Valcour.
Vertfeuil, ce 20 septembre.
O Valcour! y a-t-il un degré où le vice confondu s'arrête? existe-t-il un moyen de deviner dans les yeux de l'homme corrompu si ce qu'il dit, si ce qu'il fait émane véritablement de son coeur, ou si ses actions, si ses discours ne viennent que de sa fausseté? Quels procédés peuvent, en un mot, nous donner la clef de l'âme d'un scélérat, et comment, avec l'habitude où il est de feindre, peut-on distinguer quand il en impose ou non? T'assurer quelque chose de certain sur les suites de ce que j'ai à t'apprendre, jusqu'à la solution de ce problème, est une chose véritablement impossible; je dirai donc et tu combineras.
Le 14, au soir, nos voyageurs fatigués s'en tinrent à quelques politesses vagues, des nouvelles, un excellent souper, et des lits. De notre part, le billet que nous t'écrivîmes, des craintes, et point de sommeil.... La vertu se tourmente et s'agite où le vice repose en sûreté.
Le 15, au matin, le président mena son ami chez Aline, elle s'était levée de très-bonne heure pour venir glisser sous ma porte, ainsi que nous en étions convenu la veille, le billet où j'écrivis un mot; mais elle s'était recouchée. Extrêmement surprise d'une visite si matinale, elle répondit à son père, (qui s'informait s'il était jour) qu'elle était désespérée de ne pouvoir lui ouvrir; qu'elle allait sonner, mais qu'on n'était pas encore entré chez elle. Le président, peu scrupuleux, insista: ... quand il s'agit de recevoir un père et un époux, dit-il à travers la porte, on ne doit pas y regarder de si près: ouvrez Aline, et n'ayez nulle crainte.—En vérité je ne ne puis, je suis au lit,—qu'importe, il faut ouvrir, ma fille, ou je me fâcherai.—Mais la prudente Aline ne put entendre cette dernière phrase; enveloppée d'un manteau de lit, elle s'était lestement évadée par le petit escalier qui communique de sa chambre au cabinet de madame de Blamont; et elle était déjà toute allarmée sur le pied du lit de sa mère, quand le président peu accoutumé à de la résistance, lorsqu'il annonçait des désirs, déclarait que si on ne lui ouvrait pas à l'instant, il allait enfoncer la porte;... il s'y déterminait, quand une femme de chambre, promptement envoyée vers lui, proposa de passer dans l'appartement de Madame, où le déjeûner allait être servi.
J'ai malheureusement deux libertins à représenter; il faut donc que tu t'attendes a des détails obscènes, et que tu me pardonnes de les tracer. J'ignore l'art de peindre sans couleur; quand le vice est sous mon pinceau, je l'esquisse avec toutes ces teintes, tant mieux si elles révoltent; les offrir sous de jolis dessins, est le moyen de le faire aimer, et ce projet est loin de ma tête.
L'ambassadrice était jolie, bien blanche, des yeux très-vifs, nouvelle dans la maison, et envoyée là parce que ce fut la première qui se présenta. Le président la saisit par la main, et comme la porte de la chambre qu'il venait d'occuper se trouvait ouverte et peu éloignée, il y pousse cette fille, suivi de d'Olbourg, et se prépare à s'y enfermer; quand la fringuante soubrette, devinant le motif, se dégage, s'esquive et revient trouver sa maîtresse; elle fut bientôt suivie de ses deux assaillants; ils avaient cru sage de paraître aussi tôt, afin que les sujets de plainte, de celle qui leur échappait, ne passassent plus que pour des plaisanteries.
Les ennemis débusques, Aline était remontée dans sa chambre; moyennant quoi ces messieurs ne trouvèrent que la présidente.—Vos femmes sont des Lucrèces, madame, dit Blamont en entrant, en vérité ce sont des vertus romaines, j'imaginais.... Vous savez que je me gêne peu sur ces fadaises-là; quand, à tous les risques de l'ennui de la campagne, on hasarde de sortir un ami de la ville, il faut bien le dissiper.... Depuis quand avez vous cette fière vestale?... (et elle était là)—Elle est bien ... quel âge avez vous mademoiselle?—Dix-neuf ans monsieur.—Pas mal en vérité; j'aime ses yeux, ils disent toutes sortes de choses,—et madame de Blamont confuse.—Sortez, sortez Augustine, ne voyez-vous pas bien que monsieur se moque de vous.—Mais madame, vous êtes d'une rigueur ... il semblerait que ce fut un crime, que l'hommage rendu à la beauté.—Ce n'est pas être difficile.... Eh bien! vous ne vous asseyez pas?... ma fille vas descendre ... vous l'avez réveillée ... vous lui avez fait une peur!... elle était accourue vers moi.... J'ai ri de ses craintes et l'ai renvoyée s'habiller,—s'habiller?... quelle extravagance; est-ce qu'on s'habille pour un père?... est-ce qu'on se gêne à la campagne?—L'honnêteté est de mode par tout.—Madame à raison, dit d'Olbourg ... pardon madame; mais si j'en croyais monsieur votre mari, il me ferait souvent faire des choses.—Oh! pour le coup je m'asseois, a dit alors le président, en se laissant tomber dans un fauteuil ... oui, je m'asseois, d'Olbourg va prêcher, et il y a long-tems que je suis curieux du sermon d'un fermier-général ... allons poursuis d'Olbourg,—j'écoute, analyse nous un peu, je t'en prie, les vertus civiles, les vertus morales ... oui, qu'il y ait bien de la vertu dans ton discours; c'est étonnant comme j'aime la vertu!—Préférez vous de déjeuner ici ou de passer dans le salon, a interrompu la présidente?—Mais nous irons où vous voudrez ... où est ma fille?—Elle achève de se vêtir, et se rendra où l'on lui dira que nous sommes.—Dites lui je vous prie que quand je vais la voir le matin, avec mon ami, je ne veux pas qu'elle joue la prude....—Mais il est des choses de décence....—Décence ... voilà toujours votre mot à vous autres femmes! il y a long-tems que je cherche a pénétrer la vraie signification de ce mot barbare, sans y avoir encore réussi; je l'avoue, selon vous madame, les sauvages doivent être bien indécens; car, ils vont tous nuds, et vous pouvez être sûre que chez les Californiens, ou chez les Ostiages, quand un père va voir sa fille, le matin, elle ne lui refuse pas sa porte, sous le ridicule prétexte qu'elle est en chemise.—Monsieur, a répondu madame de Blamont, avec autant d'aménité que de modestie, la décence n'est point idéale; elle peut être arbitraire; elle peut être relative aux différens climats, mais son existence n'en est pas moins réelle; fille du bon sens et de la sagesse, elle doit régler nos actions sur nos usages et sur nos sentimens, et s'il était de mode d'aller en France comme au Paruguai, la décence alors placée à d'autres devoirs plus essentiels, n'en serait pas moins respectée.—Oh! je vous réponds qu'il y a des pays où rien de ce que vous voulez dire ne l'est, où vos devoirs sont des chimères, et vos crimes d'excellentes actions.—Ce raisonnement seul vous condamme; car enfin, quelques soient les vices du peuple dont vous parlez, au moins leur en supposez-vous? et ces vices, quelqu'ils puissent être, il les évitent, ils les punissent: voilà donc des freins reconnus, en raison de la sorte de climat ou de gouvernement; faisant tant que d'être nés dans celui-ci, pourquoi n'en pas également adopter les principes?—Mais c'est qu'il n'y a rien de réel.—Non, lorsque l'on s'aveugle; mais je vous réponds que pour moi, je n'ai besoin, ni d'argumens, ni de dissertation pour me convaincre du véritable caractère d'une chose, pour m'y livrer si elle est bien, pour la détester si elle est mal.—Et quel est donc ce guide infaillible?—Mon coeur.—Il n'est point d'organe plus faux, on en fait ce qu'on veut de son coeur, et je vous réponds qu'à force d'en étouffer la voix on parvient bientôt à l'éteindre.—Cela suppose au moins un instant où on l'entendit malgré soi.—D'accord.—On a donc été vertueux quand cette voix se faisait comprendre, on cesse donc de l'être dès qu'on s'occupe de l'étouffer? le bien et le mal ont donc des différences marquées que vous définissez vous-mêmes, en vous efforçant de les anéantir? D'Olbourg.—Il me semble que madame à raison, il est bien certain que le vice est une chose qui ... et puis d'ailleurs, je dis, il n'y a que la vertu.... Le président éclatant de rire, ah! ah! ah! ah! ma foi, si le logicien d'Olbourg s'en mêle je suis battu; allons, madame, sauvons-nous: je vous crains trop avec un tel champion; allons déjeuner: faites dire à Aline de descendre ... Et tout le monde s'est réuni dans le salon. Aline confuse a paru; le président lui a tenu quelques mauvais propos sur l'histoire du matin, qui ont achevé de la faire rougir, et madame de Senneval par ses soins a rendu la conversation générale.