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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 cover

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1

Chapter 42: LETTRE XXIV.
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About This Book

The work presents an epistolary narrative in which correspondences and travel reports recount romantic entanglements, journeys, and political crises, weaving sentimental episodes with explicit erotic scenes. It juxtaposes two contrasting regimes—one oppressive and violent, the other enlightened and humane—and uses their differences to stage moral and philosophical debates about virtue, power, and social organization. Characters and observers reflect through letters on human passions, authority, and justice while narrative digressions furnish exotic travel descriptions and satirical portraits of contemporary manners. The tone alternates between comic, sentimental, and polemical registers as the connected letters build toward a sustained argument about the moral effects of institutions and personal conduct.

Au dîner, monsieur de Blamont a contraint sa fille à se placer entre d'Olbourg et lui, et il lui a souvent répété: Mademoiselle faites politesse à mon ami, vous êtes tous deux nés pour vous connaître bientôt plus intimément.

Ce n'était pas une petite besogne pour ma belle mère, et moi, de rompre à tout instant la conversation, et de la replacer dans les bornes de l'honnêteté, dont le président, plus que d'Olbourg encore, cherchait toujours à la sortir.

En se retirant, le président déclara à sa fille qu'elle eut à se trouver seule, le lendemain matin dans sa chambre, parce qu'il avait quelque chose à lui communiquer qui ne pouvait être entendu que de d'Olbourg. Les dames à cet ordre se sont réunies pour le combattre: en vérité, monsieur, a dit madame de Senneval, j'ai été mariée seize ans, et jamais mon mari n'a désiré de parler à ma fille sans moi; quelques liens qu'une fille ait avec des hommes, elle ne peut décemment les recevoir seule; dussiez-vous vous en fâcher, vous m'entendrez toujours vous dire, monsieur, que rien n'est plus malhonnête que l'ordre que vous donnez ici à votre fille, et qu'à la place de madame de Blamont je ne le souffrirais sûrement pas.—Depuis vingt ans, madame, a répondu le président avec aigreur, madame de Blamont fait ce que je veux; je prononce, et elle me satisfait; elle se sent aussi bien de cette condescendance, qu'elle se trouverait peut-être mal du procédé contraire. Je ne me suis jamais informé de ce que monsieur de Senneval faisait chez vous; trouvez bon, madame, que je prie sa respectable épouse de ne se mêler en rien de ce qui se passe chez moi. Madame de Senneval, qui, comme tu sais, n'est ni très-douce, ni très-endurante, a voulu répliquer; mais madame de Blamont prévoyant une scène, qu'elle voulait empêcher, a dit, en sonnant les gens pour qu'on vint éclairer: Aline vous entendez les ordres de votre père, attendez-le demain matin, levée dans votre chambre à l'heure où il lui plaira d'y passer.

Dès huit heures du matin, le 16, les deux amis se sont en effet présentés à la porte d'Aline; elle était levée; elle était vêtue: reconnaîtras-tu là, mon ami, la pudeur, la timidité de cette fille charmante?... elle ne s'était pas couchée.... Hommes affreux! à quel point êtes vous devenus méprisables au sein même de votre propre famille; puisque la défiance que vous y inspirez cagage à de telles précautions!

Déjà levée, a dit monsieur de Blamont.—Vos ordres sont des loix pour moi.—Je vous demande pourquoi vous êtes déjà levée.—Ne m'aviez-vous pas dit que monsieur d'Olbourg? D'Olbourg.—Oh pour moi, mademoiselle, ce n'était en vérité pas la peine de vous gêner. M. de Blamont.—Il aurait tout autant aimé vous trouver au lit que debout, ne faudra-t-il pas qu'il vous y voie bientôt. Aline,—j'avais imaginé, mon père, que vous aviez quelque chose à me dire?—Comme elle est faite, a dit monsieur de Blamont, en embrassant de ses deux mains la taille d'Aline, as-tu jamais rien vu de pris comme cela? Comment! vous avez un corps à la campagne?—Je ne le quitte jamais.—Mais pour ce mouchoir, a poursuivi Blamont, en le faisant voler d'une main sur le lit, et captivant sa fille de l'autre, pour ce mouchoir, vous nous en ferez grâce.—Et Aline confuse et désolée, croisant ses mains sur sa poitrine: oh! mon père, est-ce donc là ce que vous avez à me dire?—Mademoiselle permettez, a dit d'Olbourg, en écartant une des mains, dont Aline cherchait à cacher ce que son père venait de découvrir,... permettez, monsieur votre père trouve bon que je regarde tout ceci comme mon bien, et il est assez judicieux pour ne vouloir pas conclure le marché que je n'aie reconnu s'il n'y a point de fraude ... ces bagatelles là se voyent sans difficulté;... bon si c'était ... mais pour cela ... nous en voyons tant.... O vous de qui je tiens la vie! s'est écriée Aline, en s'échappant avec rapidité, n'imaginez pas que mon respect et mon obéissance aillent jusqu'à trahir mon devoir, et puisque vous oubliez le votre à tel point, il m'est permis de ne plus entendre des sentimens que vous ne voulez plus mériter, et l'éclair est moins prompte à dévancer la foudre, que ne l'a été cette tendre et honnête créature à se jeter dans le cabinet de sa mère; elle y est arrivée en larmes; elle s'est précipitée sur les genoux de cette mère adorable; elle l'a conjurée de l'emmener au convent; elle lui a dit que le désespoir l'aveuglait, qu'elle ne répondait pas d'elle, et après quelques mots de consolation, madame de Blamont la laissant à Eugénie et à madame de Senneval, est venue trouver son mari.

Son rôle ici devenait d'autant plus difficile, qu'elle frémissait pour Sophie, elle n'avait point encore pris de parti décidé, quoiqu'elle pressentit bien l'objet du voyage; elle n'osait pourtant pas s'en informer, elle attendait que son époux s'expliqua le premier; sa timidité naturelle, les circonstances, tout l'obligeait à des ménagemens; elle se contint donc, et trouvant les deux amis confondus de la fuite soudaine d'Aline; elle demanda doucement à monsieur de Blamont ce qu'il avait donc fait à sa fille, pour l'avoir réduite aux larmes qu'elle répandait à grands flots? Blamont un peu confus de son côté, et ne croyant pas que ce fût encore là le moment de parler, sourit, plaisanta, et dit que sa fille s'était effrayée d'une très-innocente caresse que d'Olbourg avait voulu lui faire. Tout s'appaissa, Augustine qui vint avertir que le déjeûner était prêt, fit diversion, et le président pria sa femme de rassurer Aline, de lui dire qu'elle pouvait paraître et qu'elle n'éprouverait plus rien qui put la fâcher. Madame de Blamont se retira, et Augustine, qui arrangeait quelque chose, se retrouva par ce moyen tête-à-tête avec nos deux héros. Les détails de cette seconde scène n'ont pu venir à notre connaissance; mais les suites ne nous les ont que trop appris. Augustine éblouie par l'or, fut sans doute moins cruelle que la veille; ce qu'il y a de certain, c'est que ces messieurs ne parurent point au déjeûner, qu'on ne trouva plus Augustine de tout le jour, et qu'elle disparut le lendemain. Il y a des choses très-désagréables qui quelquefois deviennent heureuses dans les circonstances, cet événement-ci est du nombre; il calma du moins nos libertins, et tout le reste du jour fut tranquille.

Mais sitôt que le dix-sept au matin, on se fut apperçu du départ d'Augustine, l'inquiétude de madame de Blamont fut très-vive; elle pouvait avoir parlé de Sophie, quoique ce ne fut pas à elle que l'on l'eut confiée, elle savait de l'histoire tout ce qu'on n'en avait pu cacher dans la maison; n'en était-ce pas beaucoup trop, si elle avait été indiscrète? Dans cette affreuse perplexité, la présidente se décida donc à demander à son mari, ce qu'il avait pu faire de cette fille, et quelle était la cause de son évasion? Elle le piqua même un peu, pour découvrir s'il ne savait rien sur Sophie, mais les réponses de l'époux, en rassurant madame de Blamont sur ses craintes, la convainquirent que sa femme de chambre était débauchée, et que cette malheureuse allait attendre à Paris, les effets de la libéralité de ses séducteurs; et les nouvelles preuves de leur fantaisie pour elle.

Il y avait eu la veille, et toute une partie de ce jour, un très-grand embarras entre le père et la fille; celle-ci avait fort désiré de rester dans sa chambre; nous l'avions détourné de ce projet, elle avait paru comme à l'ordinaire, et en avait été quitte pour un peu de rougeur.

Dans cette journée du dix-sept, le président toujours très-empressé de se trouver seul avec Dolbourg et Aline, proposa une promenade dans le bois, que toute la compagnie dérangea, quand on eut vu que, par l'art avec lequel il avait distribué les courses et les voitures, Aline, au fond de la forêt, se trouvait entre ses deux persécuteurs. Voyant ses plans manqués, le président dit qu'il voulait aller courir le bois, seul avec son ami; ce dernier projet s'exécuta, et on ne les vit plus qu'à souper. Nous n'avions pas bougé du château, pendant cette absence, et je venais de réussir enfin, à déterminer madame de Blamont à rompre la glace; ce n'était pas sans peine, mais une explication devenait pourtant nécessaire; le président ne disant mot, pouvait avoir le projet sourd d'enlever sa fille, il ne fallait pas se contenter d'étudier sa conduite, il fallait observer ses desseins, je décidai donc un éclaircissement pour le lendemain sans faute, et je préparai tout, dans la vue de donner à la scène le pathétique que j'y supposais nécessaire, afin d'émouvoir, s'il était possible les ressorts de cette âme flétrie; il est temps de te détailler cet événement, qui se passa dans le second sallon, où existe à gauche un petit cabinet à écrire, dans lequel j'avais fait cacher Sophie prévenue. Le chocolat pris, on vint dans le sallon que je t'indique, et madame de Blamont débuta ainsi: convenez, monsieur, que vous me donneriez, si j'étais méchante, de bien justes sujets de me plaindre de vos procédés? M. de Blamont, en quoi donc? Madame de Blamont, que signifie cet enlèvement? L'asyle de votre famille ne devrait-il pas être respecté? M. de Blamont, eh bien! tu vois d'Olbourg, les semances que tu m'attires, je n'ai travaillé que pour toi, et me voilà grondé comme si j'étais le délinquant. M. Dolbourg, eussé-je osé me rendre coupable d'un tel genre d'offense, si tu ne le partageais pas? Madame de Blamont, oh! je suis fort consolée d'une telle perte; Madame de Senneval, le désordre des moeurs de cette créature doit vous laisser peu de regrets.... Deux hommes mariés! M. de Blamont, le sacrement fait bien peu de chose à cela; je ne dis pas que, pris comme il le faut, il ne puisse embrâser quelquefois la tête, mais, en vérité, il ne la calme jamais; d'ailleurs, Dolbourg n'a plus de biens, c'est le plus heureux des hommes, il en est déjà à son troisième veuvage. Madame de Senneval, je croyais monsieur, marié. M. de Blamont, mais je me flatte que dans quatre jours, ce ne sera plus une présomption. Madame de Blamont, monsieur s'occupe donc de nouveaux noeuds? M. de Blamont, voilà une bonne ignorance, est-ce mystère? est-ce fausseté? Madame de Blamont, ce sera ce que vous voudrez, mais je ne connais rien de si simple que d'ignorer les desseins de gens qu'on voit à peine. M. de Blamont, la connaissance se fera, et quant à l'intérêt que vous y devez prendre, j'arrange difficilement que vous puissiez le déguiser, après ce que vous savez sur cela. Madame de Blamont, il y a des choses qui se disent cent fois, sans qu'on puisse les comprendre une seule. M. de Blamont, soit, mais quand elles se font, au moins on ne les ignore plus. Madame de Blamont, vous embrouillez, au lieu d'éclaircir, je voulais une solution, et vous me proposez une énigme. M. de Blamont, ah! parbleu, je suis prêt à vous donner le mot de celle-ci. Madame de Senneval, nous serons tous charmés de l'entendre. M. de Blamont, eh bien! c'est que je donne ma fille à monsieur, voilà tout le mystère. Aline, mon père, avez-vous résolu de me sacrifier ainsi? M. de Blamont, j'ai résolu de vous rendre heureuse, et je connais assez le caractère de monsieur, pour être sûr qu'il doit avoir tout ce qu'il faut pour y parvenir.

Madame de Blamont, mais dans une pareille cause, qui peut mieux juger qu'elle-même, si elle vous assure que malgré les qualités de monsieur, il lui est impossible de trouver le bonheur avec lui, quelle objection pourrez-vous faire alors? M; de Blamont, que ce qui ne vient pas un jour, arrive l'autre; il ne s'agit pas de savoir si ma fille doit se croire heureuse dans le mariage que je propose, il n'est seulement question que de se convaincre que l'homme que je lui destine a tout ce qu'il faut pour la rendre telle. Madame de Blamont, oh! monsieur, pouvez-vous raisonner ainsi? M. de Blamont, que voulez-vous que j'oppose à vos caprices, quand mon intention n'est pas d'y céder? Madame de Blamont, ne dites donc plus que vous voulez le bonheur de votre fille. M. de Blamont, à partir de l'état actuel de nos moeurs, une fille me fait rire, quand elle dit qu'elle craint de ne pas trouver le bonheur dans les noeuds de l'hymen, et qui la force de le chercher là? Un époux, de l'âge de mon ami, ne demande que quelques égard ... quelques assiduités ... quelques observances de pratique, et ces misères là remplies, si sa femme imagine pouvoir trouver mieux ailleurs ... eh bien! il ferme les yeux; quel serait l'homme assez tyran, pour se scandaliser de voir chercher à sa femme un bien, qu'il est hors d'état de lui faire? Madame de Blamont, mais si les moeurs sont dépravées, croyez-vous que toutes les femmes le soient? M. de Blamont, cette dépravation n'est qu'idéale, le délit n'est relatif qu'au mari, il devient nul, dès que l'époux le tolère ou le nie; du moment qu'il ne s'oppose à rien, sous de certaines clauses purement physiques, quel peut être le crime de la femme? Madame de Senneval, j'estimerais bien peu l'époux qui ferait avec moi de tels arrangemens. M. de Blamont, l'estime ... l'estime, voilà encore un de ces sentimens chimériques qui ne s'arrange pas à ma philosophie, qu'est-ce que l'estime?... L'approbation des sots, accordée aux sectateurs de leurs petits vilains préjugés ... tyranniquement refusée à l'homme de génie qui les fronde; dites-moi, je vous prie, comment vous voulez qu'on soit jaloux de mériter un tel sentiment? pour moi, je ne vous le cache pas, mais l'homme du monde que j'aime le mieux, est celui qu'on estime le moins, et ce sera toujours celui de tous, à qui je supposerai le plus d'esprit.... Eh! non, non, ce n'est point un tel fantôme qui compose la félicité, jamais l'homme sage ne place la sienne dans ce que les autres peuvent lui donner ou lui ravir au plus léger mouvement de leurs caprices; il ne la met que dans lui-même, dans ses opinions, dans ses goûts abstraction faite de toute considération ultérieure. Eh! laissons-là toutes ces jouissances illusoires, croyez-moi, un époux riche, doux, complaisant, qui n'exige jamais que ce qu'on peut lui donner, qui fait grâce entière du métaphysique, voilà l'homme qui peut rendre une femme heureuse, s'il n'y réussit pas, mesdames, en vérité, je ne vois plus ce qu'il vous faut. Madame de Blamont, simplifions, monsieur, car vos analyses sont trop loin de nos principes, pour que nous puissions jamais nous accorder; tenons-nous en donc au fait. Aline, croyez-vous que l'hymen que vous propose votre père, puisse vous rendre heureuse? Aline, je suis si loin de le croire, que je demande pour toute grâce à mon père, de me percer plutôt mille fois le coeur que de me captiver sous de tels noeuds! M. de Blamont, ah! voilà vos leçons, madame, voilà vos préceptes, si j'avais bien fait, vous n'auriez point élevé cet enfant.... Soustraite à vous dès sa naissance, n'ayant jamais connu qu'un cloître, éloignée de vos indignes préjugés, elle n'aurait pas trouvé de réponse, quand il eut été question de m'obéir. Madame de Blamont, un enfant dès le berceau, soustrait à sa mère, n'en arrive pas plus sûrement au bonheur. M. de Blamont, ému et balbutiant, son esprit ne se dérange pas au moins par de mauvais principes. Madame de Blamont, mais ses moeurs se pervertissent au sein de l'infamie, et celui qui devrait être le protecteur de son innocence, est souvent celui qui la corrompt. M. de Blamont, en vérité, voilà des propos.... —Viens, Sophie, a poursuivi avec chaleur madame de Blamont, en ouvrant la porte du cabinet, viens les expliquer toi-même à ton père, viens te précipiter à ses genoux, viens lui demander pardon d'avoir pu mériter sa haine, dès le premier jour de ta naissance,—puis s'adressant rapidement à Dolbourg, et vous, monsieur, oserez-vous enfoncer plus avant le poignard dans le coeur d'une malheureuse mère, oserez-vous désirer pour votre femme, l'une de ses filles, après avoir fait votre maîtresse de l'autre? Puis saisissant l'embarras de son époux, aux pieds duquel était Sophie, laissez parler votre coeur, monsieur, tout est su, ne refusez plus d'ouvrir vos bras à cette malheureuse Claire que vous m'enlevâtes au berceau, la voilà, monsieur, la voilà, victime de vos procédés, trompée sur sa naissance, qu'elle ne voie pas toujours en vous le corrupteur de ses jeunes années, et montrez-lui le coeur d'un père, pour lui faire oublier son bourreau.



C'est ici, mon ami, que l'art de la plus profonde scélératesse, est venu disposer les muscles de la physionomie de ces deux indignes mortels, c'est ici que nous avons pu nous convaincre que l'âme d'un libertin n'a pas une seule faculté qui ne soit aux ordres de sa tête, et que tous les mouvemens de la nature cèdent dans de tels coeurs, à la perfide corruption de l'esprit. Oh! ma foi, madame, a dit le président, avec le plus grand flegme, et repoussant Sophie de ses genoux, si ce sont là les armes dont vous voulez me battre, en vérité, vous ne triompherez pas ... et s'éloignant encore plus de Sophie—par quel hazard cette créature est-elle ici?... Te serais-tu douté, Dolbourg, que la maison de madame servit d'asyle à nos catins?—Oh ma chère! n'espère plus rien de cet homme atroce, a dit madame de Senneval furieuse; celui qui repousse la nature avec tant de dureté, n'est plus qu'à craindre pour toi. Vole implorer les lois, leur temple est ouvert à tes plaintes, on n'eut jamais tant de sujets d'en porter, on n'eut jamais tant de droits a des secours.... Moi, plaider contre ma femme, a répondu Blamont, avec l'air de la douceur et de l'aménité ... étourdir le public de dissentions aussi minutieuses que celles-ci ... c'est ce qu'on ne verra jamais ... puis, s'adressant à moi, Déterville, a-t-il ajouté, faites retirer les jeunes personnes, je vous prie, revenez ensuite, j'expliquerai l'énigme, mais je ne le veux que devant ces deux dames et vous. Sophie désolée, Aline et Eugénie ont passées dans l'appartement de madame de Blamont, et sitôt que j'ai reparu, le président nous ayant prié de nous asseoir et de l'entendre, nous a dit que, jamais cette Sophie ne lui avait appartenu par aucuns noeuds, que l'idée de cette alliance était absurde; il est convenu de l'enfant qu'il avait eu de la Valville, convenu du désir qu'il avait formé d'en substituer un autre à celui-là, pour se conserver les droits que leur perfide convention lui donnait sur la fille naturelle de son ami; il a ajouté que la mort très-effective de sa fille Claire, l'ayant attiré au Pré Saint-Gervais, où elle était en nourrice, après avoir rendu les derniers devoirs à cette petite fille, il avait imaginé de s'arranger là, de quelque, joli enfant qu'il put mettre à la place de celui qu'il avait eu de la Valville, et que la petite fille de la nourrice, positivement de l'âge qu'il fallait, lui ayant convenu, il l'avait payée cent louis à la mère, et transporté en conséquence lui-même au village de Berceuil, où elle avait été élevée jusqu'à treize ans, mais qu'il n'avait dans tout cela d'autre tort, que d'avoir voulu tromper son ami, jamais ceux d'avoir corrompu sa propre fille, ou soustrait celle de sa femme; ensuite il nous a demandé par quels moyens cette fille se trouvait à Vertfeuil.

Madame de Blamont, toujours tendre, toujours honnête et sensible, croyant reconnaître quelque sincérité dans ce qu'elle entendait, et préférant de renoncer au plaisir de retrouver sa fille, à la nécessité de voir son mari coupable de tant de crimes, si Sophie lui appartenait effectivement, n'ayant d'ailleurs rien de positif à objecter, puisque tu n'avais encore rien éclairci.... Madame de Blamont, dis-je, a tout avoué de bonne foi.... Le président s'est jetté dans les bras de sa femme et l'embrassant avec la plus extrême tendresse,—non, non, ma chère amie, lui a-t-il dit ... non, nous ne nous brouillerons pas pour une telle chose, je suis coupable de quelques travers, sans doute, ma faiblesse pour les femmes est affreuse, je ne puis m'en cacher, mais une erreur n'est pas un crime, et je serais un monstre si j'avais commis ce dont vous m'accusez. Rien de plus certain que la mort de votre fille, je suis incapable d'avoir pu vous tromper, jusqu'à supposer cette mort, si elle n'eut été réelle, Sophie est fille d'une paysanne, elle est fille de la nourrice de votre Claire, mais elle ne vous appartient nullement, je suis prêt à vous le jurer en face des autels, s'il le faut, la ressemblance est singulière, je l'avoue, il y a long-temps que j'ai observé les traits qui rapprochent Sophie de votre Aline, mais ce n'est qu'un jeu de la nature, qui ne doit pas vous en imposer.... Que le sceau du raccommodement, a-t-il poursuivi, en serrant les mains de sa femme, soit donc ma chère amie, l'accord certain des délais que vous demandez pour Aline. Le mariage que j'exige ferait mon bonheur, cependant vous m'avez demandé du temps pour l'y disposer, je vous donne jusqu'à votre retour à Paris, ainsi que nous en étions convenus d'abord, mais qu'elle accepte après, j'ose vous le demander en grâce, que la crainte d'un crime ne soit pas sur-tout ce qui vous retienne, Dolbourg a pu être l'amant de Sophie, mais je vous proteste qu'il ne l'a jamais été de la soeur d'Aline, il n'y a pas de preuve que je ne puisse vous en donner, pas de serment que je ne puisse vous en faire; jouissez en paix avec vos amis du temps que je vous laisse pour déterminer ma fille, à ce qui fait le but de mes voeux, je les conjure de vous aider à obtenir d'elle ce que j'en attends, et d'être bien certains que c'est son bonheur seul qui m'occupe.

Madame de Blamont qui croyait tout avoir en gagnant du temps pour Aline ... qui l'obtenait, qui ne pouvait détruire les assertions de son mari, ou qui n'avait à leur opposer que celles de la Dubois, que rien ne semblait devoir faire préférer à celles du président ... qui, mère ou non de Sophie, se trouvait toujours en situation de lui faire du bien, trouva dans son coeur la réponse que lui dictaient nos yeux; elle convainquit son époux de la foi qu'elle accordait aux discours qu'il venait de lui tenir, et ajouta que, puisque le ciel avait fait tomber cette Sophie dans ses mains, elle demandait en grâce que l'on la lui laissât. Dolbourg, elle ne mérite pas le bien que vous voulez lui faire, j'ai vécu cinq ans avec elle, je dois la connoître et je la connois bien, croyez que je serais indigne de l'honneur où je prétends de devenir un jour votre gendre, si j'avais mal traité cette fille comme elle l'a été, sans qu'elle m'en eut donné les plus graves sujets. Peut-être ai-je trop écouté ma colère, mais soyez sûre qu'elle était coupable. Madame de Blamont, on nous a fort assuré que non. Dolbourg, ah! je le vois, madame, Sophie n'est pas tombée seule en vos mains, et cette créature horrible qui couvrait et servait ses désordres, y est, sans doute, également. Madame de Blamont, il est vrai que j'ai vu la Dubois. Le Président, aucune imposture ne nous étonne à-présent, voilà celle qui vous a induit en erreur sur les objets dont il s'agit; mais ne la croyez en rien si vous voulez connoître la vérité, nulle femme au monde ne la déguise avec tant d'art, nulle n'est capable de porter aussi loin le mensonge et l'atrocité. Madame de Blamont, et qu'est devenue cette autre petite créature que toutes deux conviennent avoir été la maîtresse de mon mari et la fille de monsieur? Le Président, ému, ce qu'elle est devenue? Madame de Senneval, oui. Le président, eh bien! mais rien de plus simple, elle était aussi coupable que Sophie ... coupable du même genre de tort ... Dolbourg a puni l'une de sa main, voulant également punir l'autre ... elle m'est échappée ... je ne vous cache rien moi, vous voyez ma sincérité ... c'est le coeur d'un enfant. Madame de Blamont, oh, mon ami, voilà donc où entraîne le libertinage! que de chagrins, que d'inquiétudes suivent toujours ce vice épouvantable; ah! si le bonheur eut été moins vif dans votre maison, croyez au moins qu'entre votre Aline et moi, il eut été mille fois plus pur. M. de Blamont, laissons mes torts, il me faudrait des siècles pour les réparer, l'impossibilité d'y réussir me porterait au désespoir, qu'il vous suffise d'être bien sûr que je ne les aggraverai plus.... Et des larmes ont échappées des yeux de la crédule madame de Blamont.—Au défaut du bonheur réel, la certitude de ne plus voir augmenter ses maux, est une consolation pour l'infortune; accordez-moi la grâce entière, a dit cette malheureuse épouse en pleurs, ne pensez plus à cet himen disproportionné. Le Président, j'ai des engagemens que je ne puis rompre, vous ignorez leur degré de force, je ne suis plus maître de ma parole, Dolbourg lui-même ne saurait m'en dégager, cependant je puis vous accorder des délais, il ne s'y refusera pas, son âme est trop délicate pour prétendre à la main d'Aline sans la mériter, deux mois, trois mois, s'il les faut, je vous les donne ... mais vous devriez nous rendre cette Sophie, vous devriez nous permettre qu'elle fut traitée comme elle le mérite. Madame de Blamont, son malheur lui assure des droits à ma pitié , elle m'est chère dès qu'elle souffre ... elle ne peut plus vous offenser, laissez-la moi, elle est jeune, elle peut se repentir ... elle se repent déjà, vous la feriez entrer au convent par force, je la déterminerai de bonne grâce au même sacrifice, et vous serez également vengé. Le Président, soit, mais défiez-vous de sa douceur,—craignez des vertus qu'elle n'adopte, que pour voiler l'âme la plus traîtresse. Dolbourg, il n'est aucune espèce de tort qu'elle n'ait eue avec nous. Le Président, elle en a eue qui aurait mérité l'attention même des lois. L'enfant dont elle était grosse n'était sûrement pas de mon ami, elle nous volait pour son amant, elle est capable de tout; cette seconde fille dont vous venez de nous parler, ne nous trompait que par ses instigations, elle séduit, elle impose, elle joue le sentiment et ce n'est que pour en venir à des fins toujours criminelles comme son coeur. Madame de Blamont, mais il n'y a sorte de bien que n'en ait dit la femme qui l'élevât. Dolbourg, cette femme ne l'a connue qu'enfant, et c'est à Paris, c'est avec la Dubois qu'elle s'est pervertie, ne gardez pas ce serpent, croyez-moi, madame, vous en auriez bientôt des regrets.—Voyant madame de Blamont prête à faiblir, je la fixai, elle m'entendit, elle tint ferme, allégua la charité et la religion qui l'obligeait à ne point abandonner cette malheureuse, après lui promis sa protection, et les deux amis n'osèrent plus insister sur l'envie qu'ils avaient de la ravoir; la paix fut donc conclue, aux conditions qu'il ne s'agirait plus d'aucuns reproches de part et d'autre, que Sophie resterait à madame de Blamont et qu'on accorderait à Aline jusqu'à l'hiver, pour se décider au mariage qu'on exigeait d'elle.

J'ose vous demander encore au nom de l'honnêteté et de la décence, a dit madame de Blamont, de ne point abuser de cette malheureuse que vous avez séduite hier chez moi; en vérité, a répondu le président, pour le crime, il n'est plus temps ... il est commis ... tant d'envie de céder ... si peu de résistance ... tout cela ne devrait pas vous donner des regrets;—ne la gardez pas au moins, placez-là ... elle peut redevenir honnête ... qu'elle ne trouve pas dans vous, l'appui certain de ses désordres.—Eh bien! Je vous le jure.... Allons, qu'on appelle Aline ... Eugénie, et puisque nous n'avons plus que vingt-quatre heures à rester ici, que les plaisirs y remplacent les chagrins, et qu'on n'y voye plus que de la joie.

Madame de Blamont a été chercher elle-même sa fille, elle ne s'est point expliquée devant Sophie, qu'eut-elle pu lui dire dans l'état d'incertitude où tout était, elle l'a caressée, consolée, elle l'a remise entre les mains de ses femmes, et la tranquillité s'est rétablie; jusqu'au lendemain au soir, les choses ont toujours été de mieux en mieux, et le vingt au matin, les deux amis, le front calme, bien plus peut-être que leurs coeurs, sent repartis en comblant d'éloges et d'amitiés tous les habitans du château.

Que penses-tu maintenant de ceci, mon cher Valcour, devons-nous croire?... devons-nous douter?... Madame de Blamont lasse de malheurs, saisit avec avidité l'illusion qu'on lui présente, c'est un moment de repos dont elle veut jouir; son âme honnête a tant de plaisir à supposer ses vertus dans les autres; sa chère fille lui ressemble; toutes deux se livrent au plus doux espoir, Eugénie le partage, parce qu'elle est bonne et sensible, comme son amie; il n'y a d'incrédules que madame de Senneval et moi, mais nous le sommes, je l'avoue. Ce retour nous paraît bien prompt; il est rendu si nécessaire par les circonstances que nous croyons qu'il ne dépend absolument que d'elles, c'est au temps à nous détromper ... et d'ailleurs, qu'a promis le président?... quelques mois de délais, en est-ce assez pour se flatter? et quand ces délais seront expirés, quand il aura eu le temps de revenir du petit moment de confusion, dont il a été altéré par tout ceci, ne redeviendra-t-il pas tout aussi pressant?

Cependant, nous sommes convenus, ma belle-mère et moi, de supprimer nos réflexions à nos amies, elles ne serviraient qu'à troubler leur moment de calme. S'il doit être réel, ce calme où nous ne croyons pas, pourquoi leur montrer nos craintes, si elles ont tort de s'y livrer, c'est un beau songe dont il faut leur laisser la jouissance. Nous ne pouvons parer à rien, aucun événement ne dépend de nous, à quoi nos doutes serviraient-ils? quel besoin de les leur faire voir; je ne les hasarde donc qu'avec toi. Presse tes éclaircissemens sur Sophie, beaucoup de choses tiennent à cela, s'ils nous ont induits en erreur sur cet article, ils nous ont trompé sur-tout le reste, alors ils méditent quelques horreurs, ils n'accordent du temps que pour y réussir, et dans ce cas, nous devons dissiper l'illusion. S'ils ne nous en ont pas imposé sur Sophie, et que les mensonges viennent de la Dubois; s'il est réel, ce que je ne puis croire, que cette jeune Sophie ait tous les torts qu'ils lui prêtent ... en un mot, s'ils ont dit vrai, alors je m'écrierai plein de joie, que telle est l'influence de la vertu, qu'il est des momens où le vice absorbé devant elle, est contraint à s'humilier, se confondre, demander grâce et disparaître ... mais sont-ce des vices chéris qui peuvent fléchir de cette manière ... des vices nourris depuis autant d'années ... non ... peut-être cèderait ainsi la fougue de la jeunesse ou l'erreur du moment, mais jamais le crime vieilli et soutenu par des idées: le plus grand malheur de l'homme est d'étayer ses travers de ses systèmes, une fois qu'il s'en est formé d'assez sûrs pour légitimer sa conduite, tout ce qui la condamnerait dans le coeur d'un autre, la fixe à jamais dans le sien; voilà ce qui rend les torts des jeunes gens de peu d'importance, ils n'ont fait que choquer leurs maximes, ils y reviennent, mais ce n'est que par réflexion que pêche l'homme mur, ses fautes émanent de sa philosophie, elle les fomente, elle les nourrit en lui, et s'étant créé des principes sur les débris de la morale de son enfance, ce sont dans ces principes invariables qu'il trouve les lois de sa dépravation.

Quoiqu'il en soit, tout est tranquille; nous avons au moins jusqu'à l'hiver, a dit madame de Blamont, le lot de l'infortune est de jouir du présent, sans s'inquiéter de l'avenir, et quels momens seraient pour elle, si à côté des tourmens qui l'accablent sans cesse, elle n'avait au moins pour jouissances, celles que lui laisse l'illusion. Ce que nous appelons le bonheur, nous autres malheureux, me disait-elle hier, n'est que l'absence de la douleur, quelque triste que soit cette misérable situation, que nos amis nous la laissent goûter.

Quant à Sophie, elle a toujours ses mêmes droits, jusqu'à l'éclaircissement, fondés ou non, il serait trop dur de les lui ravir, et la cruauté ne peut naître dans une âme comme celle de notre amie. Si quelque chose pourtant trouble un peu cette respectable femme, c'est le silence affecté qu'on a gardé sur toi ... est-il naturel? un des motifs du voyage n'est-il pas au contraire de s'informer si tu n'a point paru? Quelques questions faites dans la maison et qu'on nous a rendues sur-le-champ, prouvent que ces éclaircissemens entraient dans leurs vues.—Pourquoi donc s'est-on tût devant nous? pourquoi même, à l'époque du raccommodement n'en pas être ouvertement convenus? ne voilà-t-il pas du louche dans la conduite du président? nous sommes sûrs d'ailleurs qu'il a tenu jusqu'au dernier instant au désir de ravoir Sophie; on l'a cherché dans le château; on a taché de s'introduire dans la chambre où l'on l'a soupçonnait renfermée: un homme adroit du président a été aux aguets tout le jour qui a précédé celui de leur départ; voilà donc encore du mystère dans les démarches de cet époux, qui paraît repentant. Madame de Blamont sait tout cela; elle dit que le désir de ravoir Sophie, si effectivement elle n'est pas sa fille, est indépendant de ce qui concerne Aline et elle; qu'il est tout simple, si Sophie ne lui est rien, qu'il veuille se venger d'une créature, qui, selon lui, a tant de tort; sans que cela prouve qu'il veuille affliger sa femme et faire le malheur de sa fille.... Je n'ose rien répliquer, mais je n'en réfléchis pas moins; je n'en redoute pas moins que tout ceci ne soit qu'une léthargie, dont le réveil sera peut-être terrible.... Adieu, fais comme moi, écris, console, et ne trouble rien, à moins que les éclaircissemens ne t'y forcent; tout dépend des lumières que nous attendons de toi.... Mais si cet homme perfide a été assez adroit pour allier le mensonge à la vérité! pour donner à l'un toute l'apparence de l'autre.... S'il veut tromper ces deux respectables femmes ... s'il veut les rendre éternellement malheureuses: oh! mon ami, je dirai alors que le ciel est injuste; car, il ne créa jamais des êtres auxquels il dût autant de bonheur; jamais deux créatures qui le méritassent aussi bien, si cette manière d'exister est l'apanage de ceux qui sont vertueux et sensibles, si elle est due, à ceux qui savent si bien l'a répandre sur tout ce qui les environne.


LETTRE XXIV.

Valcour à Déterville

Paris, ce 22 septembre.

Je reçus le quatorze, mon cher Déterville, la lettre où tu me recommandais les démarches du Pré-Saint-Gervais, et quelqu'ayent été mes diligences, ce ne fut pourtant qu'hier qu'il me devint possible de réussir. O! mon ami, quelle intéressante étude nous fournit, chaque jour, le coeur de l'homme, et comment nier l'influence de la divinité sur lui, quand on voit avec quelle fatalité celui qui tend des pièges s'y prend presque toujours le premier, et comme le vice, toujours en opposition avec lui-même, se perce avec les traits dont il veut frapper la vertu. Le président est coupable dans le coeur, et ne l'est pas dans le fait; il en impose odieusement à sa femme; il la trompe avec la plus insigne fausseté, et pourtant il ne lui ment pas. Daigne me lire avec attention, et mon énigme va se développer.[6]

Je me transportai, le 15, au village indiqué, et ayant descendu dans une auberge, je demandai historiquement, si le curé était un honnête garçon, s'il était aimé de ses paroissiens; si c'était un individu sociable:—c'est un homme intègre, m'assura-t-on, vieux, et depuis vingt-cinq ans en possession de sa cure. Si vous avez affaire à lui, vous en serez content.—Oui vraiment, dis-je, à celui qui me parlait; j'ai quelque chose à communiquer à ce pasteur; et puisque vous êtes assez officieux pour m'instruire, soyez-le encore assez, je vous prie, pour aller lui demander, si un honnête bourgeois de Paris ne l'incommoderait pas, en lui demandant une audience?... Mon homme partit, et la réponse fut une invitation de me rendre au presbytère, où je trouvai un ecclésiastique de plus de soixante ans, d'une figure douce et prévenante, qui me demanda le premier, comment il se trouvait assez heureux pour 'm'être bon à quelque chose? J'expliquai ma commission.... Nous fouillâmes les registres, nous trouvâmes la mort que nous cherchions, aussi-bien constatée qu'elle pouvait l'être, et toutes les preuves d'un service fait dans la paroisse, le 15 août 1762, à Claire de Blamont, fille légitime de monsieur et madame la présidente de Blamont, demeurant rue saint-Louis, au Marais.—Eh bien, monsieur! dis-je au curé en le fixant, pour ne rien perdre des mouvemens de sa physionomie, cette Claire de Blamont que vous avez enterrée le 15 août 1762, aujourd'hui 15 septembre 1778, se porte mieux que vous et moi.... Ici notre homme frémit et recule;... un instant je le crus coupable, mais les suites me convainquirent bientôt de mon erreur.—Ce que vous me dites est bien difficile à croire, monsieur, me répondit le curé, il faut approfondir ... cela en vaut la peine; mais trouvez bon que je m'informe avant, à qui j'ai l'avantage de parler?—A un honnête homme, monsieur, répondis-je avec douceur, ce titre ne suffit-il pas pour éclaircir une trahison?—Mais ceci peut devenir matière à un procès, et je dois savoir ....—point de procès, monsieur, il s'en faut bien que ce soit vous que l'on soupçonne; l'intention est de traiter tout à l'amiable, et vous pouvez recevoir ma parole, que rien de ce qui va se faire, ne nous passera: je suis l'ami de madame de Blamont; c'est de sa part que je viens vous trouver: je puis donc vous répondre, et du mystère où tout ceci restera, et de l'extrême éloignement qu'on a de plaider.—Mais si cette Claire existe, comme vous me l'assurez, où est-elle actuellement?—dans les bras de sa mère. Il ne s'agit que de vérifier une supercherie de nourrice, et d'en approfondir mystérieusement les raisons, pour parer à de tels désordres dans la suite, tout vous y engage;... le ministre de Dieu doit non-seulement écouter l'aveu du crime, mais il doit même en prévenir l'action. Notre homme, en s'asseyant, tomba ici dans quelques réflexions; je l'y laissai deux ou trois minutes, et lui demandai enfin à quoi il paraissait se résoudre?—à ouvrir la tombe, monsieur, me dit-il, en se relevant ... à chercher là les premières preuves de la fraude, avant que de nous décider à rien.—Bien vu, lui dis je, fermez tout, qu'il n'y ait que le fossoyeur et nous a cette expédition, je vous le répète, le secret est essentiel ... le fossoyeur arrive, on ferme l'église, et nous voilà à l'ouvrage. L'endroit était mentionné sur les registres; il y avait d'ailleurs une inscription sur le cercueil; nous ne nous trompâmes point. On enlève un petit coffret de plomb où devait être déposé le corps de Claire: et l'examen des ossemens fait avec la plus extrême exactitude, nous offre les débris d'un chien, dont la tête encore conservée, prouve la fraude évidemment. Le curé tressaillit, se remettant néanmoins tout de suite, et reprenant le flegme d'un honnête homme qu'on a dupé, mais qui est incapable d'avoir, en part à une telle ruse, il me proposa de faire jeter ces restes d'animaux, je m'y opposai, et l'ayant convaincu de la nécessité de tout rétablir, dès que nous agissions en secret, nous y travaillâmes sur le champ; on remit la caisse à sa place; il imposa silence à son homme, et nous rentrâmes au presbytère.—Monsieur, me dit le curé au bout d'un instant, quoique vous en puissiez dire, je pourrais passer pour coupable dans cette aventure-ci; ma justification devient essentielle;—nullement, répondis-je, nous connaissons les malfaiteurs; il s'en faut bien que vous soyez soupçonné, je vous l'ai certifié,.je vous le confirme encore. Et je lui dis alors que la nourrice et le père étaient les seuls auteurs de la supposition; que le second niait, et qu'il s'agissait d'interroger la nourrice.—Son nom?—Claudine Dupuis;—Claudine? elle est pleine de vie; elle loge ici près, nous sauvons tout.—Envoyez-la prendre, Monsieur, que la douceur et l'aménité règnent dans les questions que nous allons lui faire, et que le plus inviolable silence les enveloppe.—Claudine arriva; c'était une grosse paysanne très-fraîche, d'environ quarante ans, et veuve depuis quatre.—Qui y a ti, monseu le curé,—dit-elle gayement? le curé. Asseyez-vous, Claudine, nous avons quelques questions sérieuses à vous faire, et dont les réponses, si elles sont justes—pourront-vous valoir une récompense. Claudine. Eune racompense, tamieu, tamieu, jons bin besoin d'argent; ah! qu'on d'raison eddir q'eune maison où gnia pu d'homme, es zun cor sans âme; jarni, edpui quel miun zé mort, jen fsons pu rïan. Le curé. Vous rappelez-vous, Claudine, d'avoir nourri trois semaines, il y a seize ans, une petite fille nommée Claire, appartenant à monsieur le président de Blamont? Claudine. Oui da, j'men souvian, a mouru dcoliques la pau enfant; al était gentille comme tout pardiu on vous paya un service comm' si c'eut été l'enfant d'un prince, et vous l'enterrâtes là dans vot aglise, tout findret dla chapelle dla Viarge, y m'en souvient comme d'hier. Le curé. Savez-vous ce qu'on dit Claudine? Claudine. è qué qu'on dit monseu l'curé? Le curé. On prétend que cet enfant-là n'est pas mort. Claudine. Pardine y s'peui bin qu'a soit rasucité; not seigneur l'a bin été, n'gnia rien d'impossibe à Dieu. Le curé. Non, ce n'est pas là ce que je veux dire; on vous soupçonne de quelque supercherie. Claudine. Moi? eh queuque j'aurions donc gagné à cela? mais voyais donc un peu c'qu'cest q'les mauvaises langues, n'me serais-je pas fait tort à moi-même, en fsant cqu'vous dit là. Le curé. Mais si vous en aviez été bien payée. Claudine. Eh q'non, eh q'non j'en mangeons pas d'ce pain-là, ah pardine oui et pis, s'fair pande après.—Je te supprime ici le reste du dialogue, quoique très-long encore. Le fait est que jamais Claudine n'avouât rien dans cette première visite; et' que tout ce que nous pûmes obtenir d'elle, ne voulant point encore la convaincre par les faits, fut de se retirer sans colère, et sur-tout avec la promesse de ne rien dire de ce qui venait de se passer. Partez, monsieur, me dit le curé, dès qu'elle fut sortie, je vous réponds de tout approfondir avec cette femme. Il faut que je la voie seule, votre présence la gêne. Laissez-moi une adresse, je vous écrirai dès que j'aurai su quelque chose, et vous vous rendrez ici pour recevoir ses dernières réponses. Reconnaissant dans cet homme, et de la sincérité et de l'envie de m'obliger, je consentis à ses arrangemens, lui laissai l'adresse d'un ami, et m'en revins attendre de ses nouvelles, avec la ferme résolution de pousser vivement l'affaire, s'il ne m'écrivait pas bientôt.

Le cinquième jour je commençais à m'impatienter, lorsque mon ami m'envoya une lettre qu'il venait de recevoir pour moi, par laquelle le curé m'invitait à venir dîner chez lui le lendemain, pour y apprendre, de la bouche même de Claudine, des événemens très-extraordinaires, et que j'étais bien loin de soupçonner.

Ce n'est pas sans peine, me dit cet honnête homme, dés qu'il m'aperçut, ce n'est pas sans promesse, et même sans un peu de rigueur, que je suis parvenu à tout découvrir; mais, enfin, nous tenons le secret, et vous allez en être instruit.—Monsieur, répondis-je, vos engagemens seront remplis; toutes les récompenses que vous avez pu promettre seront acquittées; mais quelques mystérieuse, que doivent être nos opérations, quelque certitude que je puisse vous donner qu'une telle cause ne sera jamais jugée, il faut pourtant qu'à tout événement les plus sages précautions soient prises; ainsi, jetez les yeux sur deux de vos paroissiens, gens notables, discrets et bien famés, que nous placerons, si vous le voulez bien, près du lieu où nous allons entendre Claudine, afin qu'ils puissent certifier ses aveux au besoin.—Je n'y vois point d'inconvéniens, me dit le curé, et dans l'instant il envoya prendre deux fermiers, dont il étoit sûr, leur fit jurer le secret et les cacha derrière un rideau de l'autre côté duquel fut placé la chaise destinée à Claudine; elle arriva, et le pasteur l'ayant engagée à répéter les mêmes choses qu'elle lui avait dites; elle convint devant moi des trois faits suivans:

1°. Que, monsieur de Blamont s'était transporté chez elle le 13 août, surveille de la prétendue mort de Claire, et lui avait dit qu'il destinait à cette fille un sort des plus avantageux; mais qu'il avait à faire à une femme pi grièche, qui se déclarait contre l'établissement qu'il projetait pour cet enfant, parce qu'il s'agissait d'aller aux indes; que ne voulant, ni faire perdre à sa fille le riche mariage qu'il lui destinait, ni heurter de front les volontés de sa femme, il avait imaginé de faire passer cette petite fille pour morte, de l'élever secrètement loin de Paris, et de ne déclarer la fraude à sa femme que quand la jeune personne serait mariée; mais que le consentement de la nourrice était nécessaire à la réussite de son projet; qu'il lui demandait donc avec instance de ne pas s'opposer à une légère ruse, dont il ne devait résulter qu'un bien; que, elle, ne voyant rien à cela contre sa conscience, avait consenti à répandre le faux bruit de la mort de cette Claire, moyennant que le président la dédommagerait, ce qu'il avait fait sur-le-champ, par un présent de cinquante louis, et que dès le lendemain elle avait tout préparé pour le succès de la feinte.

2°. Qu'ayant mûrement réfléchi toute la journée du quatorze, au sort heureux dont le président lui avait dit que devait jouir la petite Claire, et sa fille à elle Claudine, se trouvant d'une ressemblance très-singulière avec celle du président, elle avait imaginée de mettre l'une a la place de l'autre, afin de faire le bonheur de sa fille; qu'en conséquence de cette résolution, elle avait préparée les deux ruses à-la-fois; qu'elle avait mis sa petite fille dans le berceau de Claire; qu'elle avait envoyée Claire comme son enfant chez une de ses voisines, en prétextant que le mauvais air était dans sa maison, et qu'elle n'y voulait pas exposer sa fille; que cette première scène arrangée, elle s'était occupée de l'autre; qu'elle avait publié la maladie de la fille de monsieur de Blamont, et peu-après sa mort; qu'elle avait mis le cadavre d'un chien dans une boîte de plomb devant le président même, accouru de Paris sur la nouvelle de la maladie de sa fille; que le service s'était fait, en conséquence, à la paroisse, et que monsieur de Blamont trompé comme il avait voulu tromper les autres, avait emmené dès le soir même la fille de Claudine au lieu de la sienne.

3°. Que, se trouvant encore tout son lait, elle avait sollicité des nourritures, et que huit jours après l'événement, dont il vient d'être question, madame la comtesse de Kerneuil, venue de Bretagne à Paris, pour recueillir une succession essentielle où sa présence était plus nécessaire que celle de son mari, était accouchée d'une fille presqu'en arrivant; que cette fille, confiée aux soins de l'accoucheur, qui protégeait Claudine, avait été conduite dès le lendemain chez cette Claudine, pour y être nourrie avec le plus grand soin; cet enfant établi au Pré-Saint-Gervais y avait reçu une seule fois la visite de sa mère; laquelle obligée de repartir fort vite pour Rennes, avait vivement recommandé sa fille à Claudine, assurant qu'elle enverrait sans faute, une voiture et une femme à elle, reprendre cette petite dans deux ans, avec une forte récompense à la nourrice. Mais qu'au bout de trois mois cette .petite fille, nommée Elisabeth, était morte, et qu'elle, Claudine, pour ne pas manquer la récompense promise; très-peu attachée à la petite Claire qui lui restait du président de Blamont, elle avait fait une nouvelle fourberie, quand la femme de madame la comtesse de Kerneuil était venue; qu'alors elle avait mis Claire à la place d'Elisabeth, et avait publié que c'était sa fille qu'elle avait perdue; qu'elle avait soutenue cette fraude essentielle au maintien des autres, envers le curé même, à qui elle avait fait enterrer Elisabeth de Kerneuil, sous le nom de sa fille.

Ces expositions, comme tu le vois mon cher Déterville, établissent donc l'existence, présente ou passée, de trois enfans. 1°. Claire de Blamont, crue morte, et réellement mise à la place d'Elisabeth de Kerneuil, devant exister à Rennes aujourd'hui sous ce nom. Voilà où est la fille de madame de Blamont.

2°. Jeanne Dupuis, fille de Claudine, enlevée par le président, élevée à Berceuil, sous le nom de Sophie, existante maintenant à Vertfeuille.

3°. Et, enfin, Elisabeth de Kerneuil, très-effectivement morte à trois mois chez Claudine, et enterrée dans la paroisse du Pré-Saint-Gervais, sous le nom de la fille de Claudine.... De cette fille déjà cédée par elle au président, et n'existant plus que fictivement chez elle dans Claire de Blamont, donnée ensuite à madame de Kerneuil.

Telles sont les fraudes et les suppositions de cette malhonnête créature; mais comme nous devions user de finesse, nous avons eu l'air de rire de ses atrocités, et nous l'avons congédiée avec dix-louis, après lui avoir fait signer ses aveux et le serment sur l'évangile qu'elle n'en imposait en rien; les témoins ont signé de même: je t'envoie les originaux de ces actes, et tout étant fini nous nous sommes juré mutuellement le mystère, ne nous réservant d'établir juridiquement nos preuves, que si le cas le requérait.

Le curé voulait que j'écrivisse à madame de Kerneuil, c'est l'affaire de madame de Blamont, ai-je dit; je vais l'instruire, elle agira comme elle le jugera à propos: notre rôle a nous, est de soutenir au besoin tout ce que nous savons, et de ne rien réveiller; il s'est rendu à mes raisons, et nous nous sommes quittés.

L'impossibilité où je suis maintenant de donner des conseils à madame de Blamont, dans ce flux et reflux d'événemens prodigieux, m'engage à taire mes réflexions; mais j'oserai pourtant lui dire qu'elle doit continuer d'écouter sa pitié et son coeur dans ce qui regarde la malheureuse Sophie, avec les précautions très-essentielles de ne la rendre ni au président ni à sa mère: deux êtres qui ne feraient assurément pas son bonheur. A l'égard de Claire, la réclamer, l'enlever à madame de Kerneuil, auprès de laquelle elle est sans doute fort heureuse, et cela pour la rendre à un père qui dès le berceau avait conspiré contr'elle; serait-ce travailler à sa félicité? Madame de Blamont doit, ce me semble, s'informer seulement du sort de cette fille, et si ce sort est tel qu'il doit l'être, cette jeune personne, appartenant à une femme titrée, établie dans la capitale d'une grande province, il faut l'en laisser jouir. Quelque sacrifice qu'il en coûte au coeur de notre amie, parce qu'en plaidant elle gagnerait sans doute; mais toute riche qu'elle est, donnerait elle à cette cadette le sort qu'elle lui fairait perdre en qualité d'héritière unique de la maison de Kerneuil, titre certifié par Claudine.... Non, en vérité, elle ne l'a dédommagerait point. Qu'elle combine donc et agisse d'après cela, ayant toujours devant les yeux le danger extrême de remettre cette fille entre les mains de son mari: pese ces raisons, Déterville. Je sens bien qu'il y a une espèce de fraude malhonnête à laisser subsister celle de la nourrice, que c'est frustrer les véritables héritiers de madame de Kerneuil, et prendre par conséquent un parti blâmable. Mais en adoptant l'autre, que de nouveaux crimes à redouter; est-il donc contre la conscience de l'honnête homme de prendre entre deux maux certains, celui qui lui paraît le moins dangereux. Pour quant au président tu vois, mon ami, que le crime n'en est pas moins dans son âme, et que s'il ne l'a pas commis, c'est qu'il a trouvé des entraves par le crime opposé de la Claudine, comme si c'était une des loix du sort, que de petits forfaits dussent toujours arrêter l'effet des plus grands ... vérité terrible qui nous fait voir l'affreuse nécessité du mal sur la terre, qui nous démontre que ce ne sont que par de légers maux que les plus grands se suspendent; ainsi que de certains insectes qui nous gênent et dont néanmoins l'utile existence nous empêche d'être incommodés par de plus venimeux.

Quoiqu'il en soit, quelle horreur de noircir cette malheureuse Sophie, par des accusations graves, pour lui enlever jusqu'aux généreux soins de sa protectrice; on cherche toujours à rendre odieux ceux qu'on maltraite mal à propos, afin d'apaiser ses remords, et de légitimer ses injustices.... Mais ces deux fourbes ne se contentent pas d'un mensonge, ils y joignent la plus insigne calomnie; quelle apparence que cette fille honnête, sensible et douce, quelque puisse être sa naissance, soit coupable de ce dont on l'accuse.... La Dubois, dont les aveux paraissent si vrais, et qui ne s'est rûe que sur ce qu'il était impossible qu'elle eût appris, n'a rien dit qui ressemblât à cela; vois comme la méchanceté s'alimente par ses propres effets; plus on lui donne, plus elle exige, et chaque frein qu'on lui laisse briser n'accroît que d'avantage l'ardent désir qu'elle a d'en rompre de nouveaux.

Je suis persuadé, mon ami, que le vice peut conduire l'homme à un tel point de dépravation, qu'il doit devenir comme impossible à celui qui le nourrit en soi de concevoir même l'idée de la vertu; dès-lors, ou sa vie lui paraît fastidieuse, ou il faut qu'il en empoisonne chaque minute par ce venin qui le gangrène; arrivé là, il ne se contente plus de faire simplement le mal, il veut même ne jamais faire le bien, et son coeur abreuvé d'une perversité d'habitude, éprouve aux impressions de la vertu la même sorte de douleur, que ressent l'âme du juste à la seule idée du forfait; et quel est le premier vice qui nous entraîne à tous ceux-la?... Le libertinage ... n'en doutons point il est inouï ce qu'il éteint, ce qu'il détériore, ce qu'il envenime; inexprimable à quel degré il relâche les ressorts de l'âme.... Blase la conscience en la contraignant à métamorphoser en plaisirs les retours fâcheux de ses erreurs, et voilà sans doute ce que cette passion a de plus dangereux, qu'aucune de celles qui dévorent l'homme, puisque le souvenir des actions où les autres le portent sont des remords cuisans, d'affreuses jouissances dans celles-ci.

Le président est donc aussi coupable qu'il peut l'être, je le dis à regret, j'arrache avec douleur le bandeau des yeux de notre amie, mais son époux la trompe indignement; il dit que Sophie n'est pas sa fille, et assurément il doit être persuadé qu'elle l'est, tout convaincu qu'il en doit être, il la désire, il veut la r'avoir, et pourquoi? si ce n'est pour se venger de ce que le hasard a donné pour asyle, à cette malheureuse, la maison de sa femme; que madame de Blamont ne doute pas qu'il ne tente tout pour la sortir de chez elle, et qu'elle écoute son coeur dans les moyens nécessaires à prendre pour s'opposer à ce nouveau forfait.

Quel tableau, mon ami, que celui de la douce et vertueuse Aline, entre les mains de ces deux débauchés; j'ai cru voir Suzanne surprise au bain par les vieillards.... Le voile de la pudeur arraché par un père.... Conçois-tu cette atrocité? t'imagines-tu que ses infâmes désirs ne s'allumaient pas à cette immodestie? Ah! pardonne mes craintes; mais quelque motif qui l'ait pu retenir avec Sophie, maîtresse de son ami et crue sa fille, crois qu'aucun ne l'arrêterait ici, et que l'épouse de d'Olbourg serait bientôt la victime de la flamme incestueuse de Blamont.

Oh mon cher Déterville! empêchons ces horreurs; il me semble que depuis ce trait odieux, ma délicatesse est moins grande sur ce qui concerne cet homme; je le poursuivrai partout s'il le faut; je démêlerai jusqu'au plus secret replis de sa conscience; l'enlèvement de cette Augustine me paraît encore une de leurs infernales machinations. Crois-tu que ce soit le simple plaisir de corrompre une fille qui leur ait fait commettre cette horreur? eux qui savourent trois cents fois l'an les indignes plaisirs de ces séductions, eux qui.... Je gage que ceci tient à autre chose, ne perdons pas cette fille de vue.

Quelques remords qu'ait affiché le président, sois bien certain que ses promesses ne sont que les fruits de sa confusion, ce mouvement sort l'âme de ses tons ordinaires, il l'a tient long-tems énervée; cependant je crois aux délais, mais c'est l'hiver que je crains, c'est l'instant de la réunion que j'appréhende!

Tout ceci ne fortifie pas les droits de madame de Blamont; si on est obligé de plaider, le président a voulu faire une mauvaise action, sans doute, en projetant d'enlever sa fille, mais l'action n'a pas eu lieu, et Sophie se trouvant réellement fille de Claudine, il soutiendra qu'il le savait, qu'il ne l'aurait pas enlevée sans cela, et Claudine, que décide un peu d'or, se remettra facilement de son parti; il est certain que nous avons une preuve des mauvaises intentions de cet homme, il en a imposé à sa femme, il a voulu faire passer Claire pour morte; tout cela est bien prouvé, et peut l'être juridiquement, lorsque nous le voudrons; mais ce ne sont pas là des armes triomphantes, ce ne sont pas là des choses dont il ne puisse se défendre au besoin, qu'il ne puisse nier, même dès qu'il le voudra. Peut-être eut-il mieux valu que Sophie se fut trouvée sa fille, les droits de madame de Blamont, contre ce perfide époux, devenaient d'une bien autre force; mais qu'a-t-il fait ici? un crime conçu, je l'avoue, mais rendu nul par les événemens; il n'a livré a son ami qu'une paysanne, et comment madame de Blamont se défendra-t-elle, quand il l'accusera d'avoir séduit cette créature et de l'avoir recueillie chez elle pour se procurer un moyen malhonnête de le priver de l'autorité qu'il a sur sa fille aînée? Tout le reste du roman ne fait rien à notre affaire; si Claire est aujourd'hui réputée fille de madame de Kerneuil ce n'est plus sa faute c'est celle de Claudine, il a donné par ses démarches le premier mouvement d'action a cette faute, j'en conviens, mais il ne l'a pas commis, et cela ne l'empêchera pas d'obtenir de marier sa fille à son gré.

Tu vois comme moi, sur tout ceci, et tous les deux peut-être voyons-nous trop en noir, ah! tu le sais, mon cher, l'amour et l'amitié s'alarment aisément, ce dernier sentiment est la source de la crainte; l'autre fomente les miennes; n'abandonne point, je t'en conjure, cette malheureuse mère; je craindrais la solitude pour elle, son âme encouragée par les conseils, fortifiée par le charme de la société de ta belle-mère et de ta femme succombera moins à ses tourmens, que si elle était livrée a elle-même. Adieu, je ne puis résister au plaisir d'écrire un mot à ma chère Aline, et je vais le placer dans ta lettre.