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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 cover

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1

Chapter 49: LETTRE XXXI.
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About This Book

The work presents an epistolary narrative in which correspondences and travel reports recount romantic entanglements, journeys, and political crises, weaving sentimental episodes with explicit erotic scenes. It juxtaposes two contrasting regimes—one oppressive and violent, the other enlightened and humane—and uses their differences to stage moral and philosophical debates about virtue, power, and social organization. Characters and observers reflect through letters on human passions, authority, and justice while narrative digressions furnish exotic travel descriptions and satirical portraits of contemporary manners. The tone alternates between comic, sentimental, and polemical registers as the connected letters build toward a sustained argument about the moral effects of institutions and personal conduct.

[6] Cette recommandation s'adresse au lecteur; il lui deviendra impossible d'entendre la suite, s'il ne porte pas à cette lettre l'attention la plus exacte, et s'il ne se la rappelle pas jusqu'au dénouement, et principalement à la cinquante-unième lettre, quand il y sera.


LETTRE XXV.

Valcour à Aline.

Paris, ce 22 septembre.

Je vous ai plaint, Aline, vous m'êtes devenue plus chère encore pendant vos souffrances! Il faut aimer comme je le fais, pour sentir ce que j'ai éprouvé. Juste ciel! celui qui, par état, doit être le gardien de la vertu de sa fille, en devient donc le corrupteur? où ne conduisent pas les désordres d'une tête égarée, et d'un coeur sans principes?... Ils triomphaient, les monstres, pendant que triste, abandonné, en proie aux plus cuisantes inquiétudes, la seule pensée du bonheur qu'ils arrachaient n'eut osé seulement pénétrer mon esprit.... Aline, pardonnez-moi une question.... On ne se peint point les tendres sollicitudes de l'amour malheureux; on n'imagine point où va sa curiosité.... Mais dans ce mouvement qui vous a fait fuir, entrait-il un peu d'amour à côté de la décence? étiez vous aussi fâchée de l'insulte à la pudeur, que de l'outrage fait à l'amant? L'un vous rend bien respectable à mes yeux; mais combien l'autre vous y rendrait plus adorable encore! et peut-être en l'état cruel où je suis, préférerais-je à vous voir une vertu de moins, pour un degré d'amour de plus, mais où se perd mon imagination? Ne sont-ce pas ces vertus que j'aime? et l'idole de mon coeur est-elle autre chose que la réunion de toutes les vertus? Ah! fuyez, Aline, fuyez toujours le crime quand il vous poursuivra; que ce soit amour ou sagesse, ne le laissez jamais approcher de vous; il ne peut vous atteindre, sans doute, mais qu'il n'ose même vous approcher, imposez-lui par vos regards, contraignez-le par vos discours, éloignez-le par vos vertus, et que son existence soit impossible, dans tous les lieux que vous embellissez.

Je vous enlève une soeur, Aline, une soeur déjà votre compagne, pour vous en rendre une à deux cent lieues de vous, que vous ne verrez peut-être de votre vie. Mais si la malheureuse Sophie ne vous appartient plus par les liens de la nature, que ceux de la pitié vous la rendent toujours chère; plus elle retombe dans l'infortune, plus vous lui devez vos soins. La nécessité où vous allez être de vous en séparer, vous fera peut-être venir l'idée de la rendre à sa mère; ne lui désirez point un tel sort; gardez-vous de la lui donner, elle achèverait de se corrompre. C'est par un motif excusable, sans doute, que Claudine a voulu l'éloigner d'elle; elle croyait, au moyen de cette fourberie, faire passer à cette fille la fortune immense que votre père assurait devoir appartenir un jour à la sienne; mais Claudine ne s'en est pas tenue là; elle est visiblement coupable d'une autre supercherie qui dévoile la bassesse de son âme: elle est de plus très-intéressée; voyant ses projets évanouis, peut-être par des voies moins honnêtes, chercherait-elle à faire retrouver à sa fille, la fortune que n'a pu lui procurer sa première fraude. Le village qu'elle habite est un de ces asyles empestés, où la débauche de la capitale vient se couvrir des ombres du mystère, ne l'y envoyez point. Je vous répond qu'elle n'y serait pas long-tems en sûreté. Les engagemens pris avec Isabeau, ont des écueils, Déterville les a senti: ce sera la où le président fera ses premières recherches, s'il persiste, comme il paraît, dans l'extrême envie de l'avoir; voyez donc, avec votre aimable mère, ce qu'il y aura de mieux pour cette infortunée, et donnez-moi vos ordres, si vous croyez que dans tout ceci je puisse vous être utile encore. Cependant vous voilà tranquille jusqu'à la fin du voyage. Je l'imagine au moins; permettez que je vous invite à mettre cet intervalle à profit, pour faire usage de vos jolis talens, quel que soit l'état que le sort vous destine, vous les retrouverez sans cesse; ils épanouiront la fleur de vos beaux jours, si le ciel, comme je l'espère, vous en accorde après tant de malheurs; ils calmeront vos ennuis, si par une affreuse fatalité, les épines doivent éternellement naître sous vos pas, vous devez donc les cultiver dans toutes les circonstances; je n'en vois qu'une où peut-être ils seraient inutiles, celle où destinés l'un à l'autre, il ne pourrait exister d'instant où nous eussions besoin de nous distraire des sentimens que nous éprouverions.

Pardon des légères craintes qui s'aperçoivent encore dans ma lettre; je les relis avec peine, et n'ose les effacer; qu'elles ne vous effrayent pourtant point; ne les attribuez qu'à l'état de mon âme; ne frémit-on pas toujours pour ce qu'on aime?


LETTRE XXVI.

Le président de Blamont à d'Olbourg.

Paris, ce 20 septembre.

Non, ne te mêles pas d'éduquer cette fille, fais-en ce que tu voudras d'ailleurs; mais ne laisse qu'à moi le soin de la conduire.... C'est un trésor que cette charmante Augustine.... Il y a là tout ce qu'il faut pour réussir, ne t'en inquiètes pas, je t'en conjure, tout est perdu si tu t'en charges; tu n'entends rien au grand art d'échauffer une jeune tête. Cette science sublime qui nous rend maître des ressorts de l'âme par l'influence des passions, qui nous enseigne à mouvoir tour-à-tour celle qui doit produire un effet désiré; cette étude savante du coeur humain qui nous en développant les plis les plus secrets, nous montre en même-tems sur quelle touche il est bon d'appuyer, les différens usages qu'on doit faire de la louange et de la flatterie; l'indulgence qu'il faut avoir encore pour de certains préjugés; le genre de ceux qui ne nuisent pas, l'espèce de ceux essentiels à déraciner, les nouvelles lumières qu'il faut jeter sur tous les objets; la philosophie qu'il faut répandre, la sorte de délicatesse bonne à mettre en oeuvre en raison de l'âge; du sexe ou de l'éducation du sujet que l'on veut corrompre, jusqu'à quel point on peut s'aider du physique; la manière de manier l'orgueil, de profiter des faiblesses trouvées, de les étendre ou de les changer de but; la façon d'étouffer les remords, de les remplacer par des sensations douces, d'employer enfin au vice qu'on désire, jusqu'aux vertus que l'on découvre; toutes ces profondes subtilités du grand secret de la séduction, sont en un mot ignorées de toi, ne t'en mêles donc pas, mon ami, laisse-moi faire et je réussirai.

Il y a ici quelque chose de bien singulier, c'est que, de la science d'interroger juridiquement, naît celle de séduire criminellement; car, que sont nos interrogatoires captieux? que sont-ils autre chose que des subornations et des séductions épouvantables?

Ainsi voilà donc un de ces cas plaisans, où l'art de la vertu d'éclat qui nous élève et nous fait respecter, conduit à l'art du crime secret qui nous dégrade et qui nous avilit. Sont-ce les extrémités qui se rapprochent?... Non, ce sont les hommes qui se dépravent; ce sont les abus de la civilisation, de cette civilisation si vantée, qui ramène l'homme à l'état de la bête, bien plutôt qu'elle ne l'en tire, qui le courbe, qui l'asservit sous le joug pèsant de l'oppresseur, en faisant adroitement passer à celui-ci toute la somme de félicité dont il prive l'autre, au nom de Farinacius, de Jousse et de Cujas[7].... Qu'importe, profitons-en et taisons-nous; quand le chameau baisse les reins et s'agenouille, le voyageur monte dessus et le gouverne, sans s'aviser de calculer ses forces, il ne s'étonne que de l'ineptie de l'animal qui ne sait pas connaître les siennes. Mais revenons.

A toutes les armes indiquées ci-dessus, je joindrai, comme tu sens bien, le mobile puissant de l'intérêt, véhicule certain sur ces êtres subalternes, qui ne concevant jamais le crime en grand, ne consentent à risquer l'échafaud que dans l'espoir d'une fortune. Pour la demoiselle Sophie, j'avoue qu'elle m'échauffe la tête, aller chercher une retraite chez ma femme; et cette respectable épouse ne pas m'avertir aussi-tôt; s'étayer mystérieusement de tout cela pour me tenir en bride;... eh! non, non, ma charmante; ce n'est pas à vous à jouer au fin avec moi; détendez-vous, et ne combattez pas, une seule de mes ruses ferait échouer si j'en prenais la peine, toutes celles dont vous accoucheriez pendant dix ans. Oh! voilà des délits trop graves pour être pardonnés; le bien-être de la société exige un exemple. J'ai à répondre de ma conduite à tout le corps des maris.... Je serais un homme flétri, rayé du tableau, comme disait Linguet, si je laissais de telles fredaines impunies.... Heureuse faute! Quelle source de délices je vais trouver dans votre punition; chaque branche est une volupté ... tranquillise-toi donc d'Olbourg, je te le répète; bois, mange ... et dors, je réfléchirai sur tes plaisirs, et sur notre tranquillité mutuelle: n'est-tu pas trop heureux d'avoir un second tel que moi, un ami qui ne te laisse d'autres soins que celui de cueillir les fruits de tous les forfaits dont il veut bien se couvrir pour ton bonheur; il est vrai que je risque moins que toi. Je l'avoue, afin de mettre ton coeur à l'aise, et de le dégager d'une partie de la vive reconnaissance qui le captiverait sans cela.

De la considération, mon ami, du crédit, de l'argent, une place, voilà tout ce qu'il faut pour faire ce qu'on veut.... Je dis bien ... une place ... oui, une place à l'abri de laquelle on puisse se mettre, en cas de besoin ... car dans les nôtres, par exemple, ce n'est pas de se bien conduire qu'on exige, il s'agit seulement d'y obliger les autres. Pour peu qu'on ait fait rouer magistralement une mériter de l'être vingt fois soi-même, si l'on veut, sans le plus petit danger, et voilà ce qui fait que j'aime la France à la folie. Cette impunité qu'y promet un peu de considération, cette assurance de pouvoir tout faire avec un harnois noir, et la caricature ampoulé, roide et rigoriste qu'il faut pour en imposer au vulgaire, est une des choses qui me fera toujours préférer notre bonne patrie, à ces maudits royaumes du nord, où notre crédit se perd, où nos prévarications se punissent, où les peuples éclairés par le flambeau de la philosophie, commencent à croire qu'ils peuvent se gouverner sans nous, et où ils s'avisent d'être heureux sans la peine de mort.

[7] Imbéciles cuistres, ou plutôt espèce de démoniaques qui ont passé leur triste et malheureuse vie à prouver à d'autres pédans en combien de manières différentes on pouvait se permettre de se défaire de ses semblables, et qui ont tranquillisé la conscience de ces pédans, sur la foule d'atrocités juridiques qu'ils commettent, par un million de sophismes, plus diffus, plus absurdes les uns que les autres. Le démoniaque Jousse, par exemple, l'un des plus fameux de la bande, a prouvé invinciblement, que moins il y avait de preuves pour condamner un homme à mort, plus il était certain que cet homme la méritait.—Je le demande, quel est le plus coupable envers l'humanité, ou de Cartouche, ou d'un insigne coquin, capable d'écrire des horreurs aussi dangereuses, et qui viennent d'être depuis quelque tems si criminellement exécutées. Note de l'Éditeur.


LETTRE XXVII.

Madame de Blamont à Valcour.

Vertfeuil, ce 28 septembre.

Que de variations! que de choses! il semble que le ciel ne m'ait donné un coeur sensible que pour l'éprouver par les plus rudes combats.... Je serais bien plus heureuse si je ne sentais rien. Que je suis loin de croire à présent qu'une âme tendre soit un des plus beaux dons de la nature; elle ne nous l'a donnée que pour notre tourment.... Que dis-je? et quel blasphème osais-je proférer! N'est-ce pas une injustice à moi, que de prétendre à un bonheur sans mélange? En existe-t-il sous le ciel?... La chose du monde la plus simple, est d'être née pour les revers. Ne sommes-nous pas ici-bas, comme des joueurs autour d'une table?... La fortune favorise-t-elle tous ceux qui s'y trouvent? et de quel droit osent l'accuser ceux qui sèment leur or, au-lieu d'en recueillir? Il y a une somme à-peu-près égale de biens ou de maux, suspendue sur nos têtes, par la main même de l'Eternel; mais il est indifférent sur qui elle tombe; je pouvais être heureuse, comme je suis infortunée; c'est l'affaire du hasard, et le plus grand de tous les torts est de se plaindre.... Eh! s'imagine-t-on d'ailleurs qu'il n'y ait pas quelque jouissance ... même dans l'excès du malheur; à force d'aiguiser notre âme, il en augmente la sensibilité; ses impressions sur elle, en développant d'une manière plus énergique toutes les manières de sentir, lui font éprouver des plaisirs inconnus à ces êtres froids, assez malheureux pour n'avoir jamais vécu que dans le calme et dans la prospérité; il y a des larmes si douces dans nos situations, ces momens, mon ami, ces instans délicieux, où l'on fuit l'univers, où l'on s'enfonce dans un autre obscur, ou dans le plus épais d'un bois pour y pleurer tout à son aise ... ou l'on se replie sous tous les sens de son malheur, ou l'on se rappelle tout ce qui l'agrave, ou l'on prévoit tout ce qui va l'accroître, ou l'on s'en abreuve, ou l'on s'en repaît.... Ces tendres souvenirs des jours de notre enfance, où l'on ne les connaissait point encore, ces longues et pénibles réminiscences sur les divers événemens qui nous y ont plongé, ces sombres craintes de le sentir nous accompagner jusqu'à la mort ... de voir ouvrir notre cercueil par les mains livides de l'infortune ... et près de tout cela, cet espoir si doux d'un Dieu consolateur, aux pieds duquel vont se sécher nos larmes, et commencer toutes nos joies ... quoi, mon ami, tout cela ne sont pas des voluptés? Ah! ce sont celles d'une âme douce; ce sont celles d'un coeur délicat; laissez-moi-les goûter un instant avec vous.

Sacrifiée bien jeune[8] à un époux qui n'avait rien pour me plaire, et que je connaissais à peine[9], je n'en formai pas moins, dans le fond de mon âme, le plan des plus rigoureux devoirs.... Dieu sait si je les enfreignis jamais ... Je vis mes égards payés par des duretés, mes attentions par des brusqueries, ma fidélité par des crimes, ma soumission par des horreurs.

Hélas! je me crus seule coupable; je ne m'en pris qu'à moi de n'être pas aimée, malgré les louanges dont j'étais enivrées chaque jour; j'aimais mieux me croire des défauts ou des torts, que de supposer mon époux injuste: et contente d'avoir obtenu dans mon sein des preuves de son estime, si ce n'en était pas de son amour, tous mes sentimens se portèrent dès-lors sur ces gages sacrés.... Eh bien! me disais-je, je serai l'amie de mes enfans, puisque je n'ai pas été assez heureuse pour être celle de mon époux; ils me consoleront de ses duretés, et je trouverai dans leurs bras la félicité qu'on m'enlève. Que de projets ne formé-je pas dès-lors pour la leur! je n'apaisais mes maux que par ces idées; elles seules parvenaient à fermer mes paupières, je ne m'endormais paisiblement qu'avec elles.... Je ne voyais plus de revers dès que je croyais avoir trouvé ce qui devait rendre heureux mes enfans. Le ciel ne voulait pas, mon ami, que ce fût encore là pour moi la source du bonheur; j'eus deux filles, l'une m'est ravie au berceau; je la retrouve quand je ne peux jamais la revoir.... On veut que l'autre soit aussi malheureuse que moi; et qui ... qui m'assaillit de tous ces maux? qui me fait avaler, jusqu'à la lie, la coupe amère de l'infortune? celui que j'ai toujours respecté ... chéri; celui que l'on m'avait donné pour être le soutien de mes jours, et qui n'en a jamais été que le destructeur ... celui qui s'est tout permis envers moi ... envers moi qui aurais mieux aimé perdre la vie que de lui manquer en quoi que ce fût.... Celui que je regardais comme mon père après la perte du mien.... Comme mon ami ... comme mon époux, et qui n'était que mon tyran et mon persécuteur.

Allons, je me tais, Valcour.... Je me tais, vous pleurez en me lisant, je le vois, je veux bien mêler mes larmes aux vôtres, mon ami, mais je ne veux pas vous en faire répandre que ma main ne puisse essuyer.... Oh! comme nous eussions été heureux cependant .... Vous ... Mon Aline.... Et moi, quels jours sereins et purs eussent été filés pour tous trois.... Avec quel calme je serai arrivée près de vous, aux bornes de ma vie! ma vieillesse n'eut été qu'un printemps, les yeux fermés par la tendre main de l'amitié, je me serais plongée dans le cercueil avec la tranquillité du bonheur, au lieu de cela j'y descendrai seule, nul ami ne daignera m'y soutenir, je n'en aurai plus au bord de mon tombeau.... Eh bien! voyez comme je retombe malgré tout dans le sombre que je veux éviter.... Non ... j'arrêterais en vain la source de mes pleurs, elles coulent malgré moi.... Mille nouvelles idées me tourmentent.... Si vous êtes malheureux, c'est ma faute, je ne devais pas laisser naître en vous une passion que je ne pouvais couronner; je ne devais vous laisser connaître ni Aline, ni sa triste mère; aujourd'hui nous aurions tous bien des chagrins de moins, et l'on ne se console jamais de ceux qu'on donne aux autres.... Mais tout n'est pas désespéré; non Valcour, tout ne l'est pas, recevez encore un peu d'espoir de votre bonne et sincère amie, de celle qui désirerait avec tant d'ardeur, mériter ce titre avec vous.... Non Valcour, tout n'est pas perdu.... Ce barbare époux peut réfléchir, ce monstre qui le suit partout, et qui vous persécute avec tant de furie, sentira peut-être qu'aucuns des plaisirs qu'il espère ne peuvent se rencontrer avec celle qui n'a pour lui que de la haine; j'ai besoin de le penser et de le croire; l'illusion est à l'infortune, comme le miel dont en frotte les bords du vase rempli de l'absinthe salutaire présentée à l'enfant, on le trompe, mais l'erreur est douce.

Comme il m'a abusé cet homme.... Je le croyais, on se livre si vite à ce qu'on désire! le malheureux qui fait naufrage saisit avec tant d'empressement le bras qu'on lui tend pour le sauver.... Peut-il imaginer que c'est pour le repousser dans l'abyme!... Hélas! vous avez bien raison, il me trompait autant qu'il était en lui, il devait croire Sophie, sa fille, rien ne pouvait l'en dissuader, et ce n'est pas dans de tels coeurs que la nature fait des miracles.... Il la croyait telle, et il jurait qu'elle ne l'était pas, le crime est donc dans son entier, et ce que j'ai obtenu de sa fausseté, n'est donc plus que le fruit de sa honte.... Ce sentiment mène au dépit, et le dépit a tout dans de telles âmes.... Quoiqu'il en soit j'ai des parens, je n'en suis point abandonnée.... Je me jetterai dans leurs bras, ils me sauveront, je les implorerai pour mon Aline et pour moi, ils ne voudront pas nous perdre toutes deux.... Mais changeons de propos. Valcour, laissez-moi vous rendre compte des projets et de mes démarches, car avec ce langage de la plainte mon coeur s'altère à tout instant.

Vous imaginez bien que je n'ai pu tenir à l'envie de savoir au plutôt des nouvelles d'Elisabeth de Kerneuil. Quelque soit le sort qu'elle éprouve, il m'intéresse trop réellement pour que je n'aye pas désiré de l'éclaircir. Déterville a écrit sur-le-champ à un de ses parens à Rennes, il le supplie de nous donner sur cette jeune personne le plus de lumières qu'il lui sera possible.... Nous attendons; ma situation dans ce cas-ci, est très-embarrassante ... vous l'avez senti; j'ai, sans doute, le plus grand désir de posséder cet enfant, mais quel droit aurais-je à son coeur?

Le seul titre de mère que je pourrais lui alléguer, me méritera-t-il sa tendresse? n'est elle pas due, toute entière aux parens qui l'ont élevée?... Et puis, travaillerai-je pour le bonheur d'Elisabeth en réunissant à la ravoir? Le sort, ou qu'elle a déjà, on qui lui est réservé, ne sera-t-il pas toujours préférable à celui que je pourrais lui faire, comme cadette?... Et les inconvéniens de la rendre à un père qui peut-être, ou ne voudra pas la reconnaître, ou ne verra dans elle qu'une victime de plus à son insigne libertinage; ces dangers effrayans les comptez-vous pour rien Valcour?... Non, j'aime mieux la laisser où elle est; que je sache seulement qu'elle est heureuse; que je puisse faire connaissance avec elle, la voir une fois, l'aimer toujours, et je me croirai trop contente; mais si cette faible jouissance est refusée à mon âme tendre ... oh, Valcour! je serai encore bien infortunée; heureusement je sais l'être, et mon coeur est dans un tel état d'abattement qu'une secousse de plus ou de moins n'est absolument rien pour lui. Il y a l'histoire des biens qui chagrine un peu ma conscience; puis-je laisser ma fille jouir d'une fortune qui ne lui appartient pas? dois-je en priver les héritiers légitimes? Non, sans doute; cette circonstance vous a frappé comme moi; mais mon ami, je dirai aussi comme vous, entre deux maux terribles, choisissons le moindre. A l'égard de Sophie, voici ce que nous avons fait, je ne sais si vous nous approuverez.

Qu'elle appartint ou non au président; Déterville nous opposait toujours le danger certain de la replacer à Berceuil; et l'impossibilité de l'y remettre devenait d'autant plus fâcheuse, que la variation de son sort lui rendait fort doux celui que nous avions arrangé pour elle dans ce village; j'objectais à Déterville qu'il n'avait pas trouvé d'obstacles à l'établissement de cette fille à Berceuil, dans les premiers momens où nous l'avions conçu, ne la croyant pas fille légitime, et que je n'entendais pas pourquoi il en trouvait maintenant qu'elle n'appartenait ni au mari ni à la femme; il me répondit qu'il avait foncièrement désapprouvé ce parti dans toutes les circonstances, mais que plus les recherches du président paraissaient évidentes, plus il croyait Berceuil dangereux. Qu'elle fût sa fille ou non, nous ne devions pas douter à-présent du désir qu'il avait de la ravoir, que dès qu'il la saurait hors de Vertfeuille, il ne manquerait pas d'envoyer chez Isabeau, et qu'alors au lieu de sauver Sophie, il est clair que je la sacrifiais;... je me suis rendue; nous avons donc décidé, un cloître à Orléans, où nous travaillerions à lui faire prendre le goût de la retraite, et à l'enchaîner au bout de quelques années par des voeux, si elle n'y sent aucune répugnance; et ce sort quelque dur qu'il' puisse être, la dérobant à celui bien plus fâcheux sans doute, que lui aurait réservé la vengeance de ses deux persécuteurs, nous parut décidément le plus sage de tous.

Il s'agissait de prévenir cette infortunée des changemens de son sort et de sa naissance, j'y prévoyais trop de chagrin pour vouloir m'en charger moi-même; notre ami a rempli ce soin, après beaucoup de larmes, comme vous l'imaginez aisément, elle a d'abord témoigné quelque désir d'être rendue à sa mère; convaincue enfin du danger qu'il y avait à ce parti, elle a réclamée a chère Isabeau; elle renonçait volontiers à la dot, au mariage, mais elle voulait demeurer avec Isabeau.... Autres dangers, et elle a enfin conçue ceux-là comme les premiers: «Il faut vous dérober au président, lui a dit Déterville, il est certain qu'il vous cherche, nous ne pouvons en douter, il est évident qu'il vous traitera mal s'il vous découvre, une éternelle retraite devient le seul parti qui puisse vous garantir et de ses piéges et de ses fureurs, vous y serez moins comme protégé, que comme parente de madame de Blamont, et vous y jouirez de cent pistoles de pension; ce sort la ne vaut pas celui d'être sa fille, mais dès que de malheureuses circonstances vous enlèvent cette douce satisfaction, vous serez mieux là qu'en nul autre endroit». Eh bien! j'irai! s'est-elle écriée, en larmes; je suis à charge à tout le monde; je ne puis trouver d'abri sur la terre, que l'on me mette où l'on voudra, je serai par-tout pénétrée de reconnaissance des bontés de la dame qui veut bien ne pas m'abandonner;... dès que je l'ai su dans cet état, j'ai couru l'embrasser, elle s'est précipitée dans mes bras, toute en pleurs, et m'a prodiguée les choses les plus tendres et les plus flatteuses; en vérité, mon amie, il y a des instans où mon coeur l'emporte sur les réalités que vous nous avez apprises.... Il est impossible que les vertus de cette âme charmante se trouvent dans la fille d'une paysanne dépravée, telle que vous nous avez peint cette Claudine. Mais il fallait s'en tenir aux preuves et l'arracher; nous l'avons donc, Aline et moi, avant-hier conduite aux Ursulines d'Orléans dont je connais la supérieure, je l'ai recommandée comme une parente, et placée sous le nom d'Isabelle-des-Ganges, avec mille livres de rentes, dont l'acte lui a été passé sur-le-champ, je n'ai point caché mes motifs de mystère à la supérieure, j'y ai intéressé sa religion et sa pitié, elle ne communiquera qu'avec moi pour tout ce qui concerne cette jeune personne, et cachera absolument son existence au reste entier de la terre. Mais je la verrai ... cette chère enfant ... je le lui ai promis, elle me l'a demandée avec instance, elle m'a dit qu'elle renoncerait plutôt à tout le bien que je lui faisais qu'à cet engagement, elle m'a demandé la permission de m'écrire, et sur-tout de pouvoir faire passer quelque chose tous les ans sur sa pension à Isabeau. Ces deux demandes faisaient trop d'honneur à son âme tendre pour être refusées; je les lui ai accordées de tout mon coeur, et nous nous sommes quittées.... Quand elle m'a vue prête à ouvrir la porte du parloir ... son âme a éclatée, elle a jetée ses jolis bras au travers des grilles, elle a demandée avec instance la faveur de baiser encore une fois les mains de ses bienfaitrices: nous sommes revenues sur nos pas, et la douleur l'a suffoquée en nous embrassant encore toutes deux.... Voilà donc l'être que le président accuse de fausseté, d'imposture et de crimes, ah! puisse-t-il pour le bonheur de ce qui lui appartient être aussi pur que celle qu'il ose calomnier ainsi.

Nous nous sommes retirées, et je vous réponds qu'Aline n'était pas en meilleur état que moi. Nous ne sommes pourtant parties de la ville que le lendemain après avoir appris que cette pauvre fille était aussi bien qu'elle pouvait être pour sa situation, elle avait devinée elle-même la mort de son enfant, quand elle avait vue qu'on ne lui en parlait pas. Mais Déterville l'avait si bien ramenée à la raison sur cet objet, que sa douleur a été beaucoup moins vive que nous ne l'aurions cru.

Pendant que j'agissais de ce côté, Déterville allait de l'autre rompre nos engagemens de Berceuil; la bonne Isabeau a été désolée, je n'ai pu résister au charme de lui laisser une petite somme sur l'argent que je retirais du curé, ainsi qu'une autre à ce bon pasteur pour les malheureux de sa paroisse. Il est si doux mon ami de faire un peu de bien, et à quoi servirait-il que le sort nous eût favorablement traité, si ce n'était pour satisfaire tous les besoins de l'infortuné? nos richesses sont le patrimoine du pauvre, et celui qui ne sent pas le plaisir de les soulager, a vécu sans connaître et la véritable raison pour laquelle il était né plus à son aise qu'un autre, et les plus doux charmes de la vie.

Toutes nos opérations terminées, nous nous sommes réunis, nous nous sommes regardés, comme le feraient des gens, qui du sein de la tranquillité auraient subitement passés dans celui des angoisses et des tribulations; et, qui voyant enfin le calme renaître.... Je dis le calme,.car j'y crois, et ne vois absolument rien qui puisse le troubler jusqu'à notre retour à Paris. Alors, mon intention est de demander de seconds délais, de contenir du mieux que je pourrai le président, avec le peu de moyens que je retire de tout ceci, et d'armer enfin mes parens s'il le faut; car soyez-en bien sûr, il n'y aura que la force qui pourra me décider à sacrifier ma fille au scélérat qui la désire ... et si je gagne ma cause, en faveur de qui sera-ce?... Connaissez-vous l'homme à qui je la destine?... C'est au plus digne de la posséder.... C'est au meilleur ami de mon coeur.

[8] Elle fut mariée à quinze ans; elle va de trente-cinq à trente-six, lors du moment d'action de ces lettres; elle accoucha d'Aline à seize ans: elle est grande, faite à peindre. Les traits les plus doux, les plus agréables, pétrie de grâces et de talens.

[9] M. de Blamont avait quinze ans plus que sa femme, indépendamment des défauts de caractère assez prononcés dans ses lettres, pour donner une juste horreur de lui, il y a peu de figures plus repoussantes; il a le regard effrayant, la bouche affreuse, le nez très-long, le front chauve et bas, le menton relevé, en perruque depuis son enfance; une taille longue, frêle, voûtée, la poitrine plate, un son de voix rauque et cassé, et malgré tout cela, beaucoup d'esprit et quelques connaissances.


LETTRE XXVIII.

Aline à Valcour.

Vertfeuil, ce 8 octobre.

Oh Valcour! vous avez partagé mes peines ... elles ont pénétrées votre coeur! Combien me sont précieux les témoignages que vous m'en donnez! Je pardonne moins à mon père tout ce qui s'est passé que sa funeste liaison avec ce vilain homme. S'il pouvait perdre ce malheureux ami, je suis sûre qu'il redeviendrait plus honnête, il a plus d'esprit que ce monstre, et pourtant il est entraîné par lui. Perfide effet du vice!... Je le haïssais tant, que je croyais que pour séduire, il lui fallait au moins des charmes, je me trompais, grand Dieu! vous le voyez, il y réussit en n'offrant à nud que sa laideur.

Vous me demandez, mon ami, si l'amour avait autant de part que la décence au mouvement qui m'a fait fuir? ah! comment voulez-vous que je puisse distinguer entre ces deux effets.... Ce que je crois ... ce que je sens, c'est que l'amour les réunit, les confond tous si bien en moi, qu'il n'est pas une seule pensée de mon esprit, pas un seul mouvement de mon coeur qui ne soit dû à ce premier sentiment; il dirigera toujours tous les pas que vous me verrez faire, et quand vous exigerez de moi de vous dévoiler des motifs; je ne vous offrirai jamais que mon amour.

J'ai bien pleuré cette pauvre Sophie, quels revers!... Hélas! elle se croyait ma soeur, aujourd'hui la voilà fille d'une paysanne trop indigne d' elle pour qu'on ose même la lui rendre; elle n'y perdra rien, ma mère m'a promis de la regarder toujours comme sa fille, je lui ai juré de l'appeler toujours ma mère, et de lui conserver à jamais tous le sentimens de ce titre ... et celle à qui je les dois réellement.... Je ne la verrai donc jamais?... Qui sait?... Déterville a écrit; nous attendons. Ah! comme je ferais de bon coeur le voyage de Bretagne pour aller l'embrasser!... Mais je ne voudrais pas qu'elle sut que je lui appartins. Je voudrais faire accidentellement connaissance avec elle, pour voir si nos caractères se conviendraient.... Si elle finirait par m'aimer.... Pour moi, je sens que je l'aime déjà ... ah! chimères que tout ceci! Je parierais bien que je ne la verrai de ma vie.... Quelle fatalité! que de dérangement!... que de désordre dans une famille cause la cupidité d'une malheureuse nourrice; je ne suis pas sévère; mais convenez, mon ami, que de telles fautes ne devraient pas rester sans punition?

Le comte de Beaulé est revenu nous voir, je l'aime, il vous estime, oh, mon ami! quel titre pour être chéri de moi! J'étais d'avis que ma mère lui confia nos peines.... Peut-être le fera-t-elle, assurément il nous servirait de tout son pouvoir. Julie me disait hier que c'était un ancien amant de ma mère.... Quelle histoire! j'en ai ri, le comte est bien plus vieux; mais il était jeune encore, quand ma mère entrait dans le monde, et ils se connaissent depuis cette époque.... Ah! si jamais cette femme respectable avait due s'écarter des devoirs pénibles et rigoureux que lui imposoit le ciel, assurément le choix qu'elle aurait fait du comte aurait bien excusé ses erreurs. Oh, mon ami! laissez-moi rire une minute avec vous, la joie est si peu souvent dans mon coeur, que vous devez bien un peu d'indulgence aux courts momens où je m'y livre; mais si elle était vraie cette folie que je viens de dire, si j'étais la fille du comte de Beaulé ... je gage que vous l'aimeriez mieux.... Allons.... Je ne veux plus dire d'extravagances, ma gaieté n'est pas assez bien revenue pour cela ... celles-ci sont tellement chimériques, que j'ai cru pouvoir me les permettre pour vous amuser un instant. S'il est une femme au monde à qui soit dû légitimement les titres de chaste et de vertueuse, on peut bien dire que c'est à celle-là! et quel mérite elle avait à s'en rendre digne.... Vous le savez, mon ami.... Combien de fois lui ai-je vu déplorer dans mes bras le poids du fardeau dont elle était accablée.... Si cet homme cruel se fut contenté de la négliger, elle eût trouvée dans son indifférence pour lui, des raisons de pardonner ces torts-là; mais le pervers.... Changeons de propos, c'est mon père, et je dois respecter dans lui jusqu'à ses écarts.... Hélas! je le ferais sans peine, si ces torts n'outrageaient pas la meilleure des mères: mais ce que je dois à celle-ci, me fait quelquefois oublier ce qu'exige l'autre, et l'obligation de haïr le persécuteur de celle qui m'a porté dans son sein, vient souvent m'affranchir des sentimens dus à celui qui m'y plaça. Adieu, mon ami, ma tête s'attriste; je ne veux pas vous ennuyer. Nos aventures.... La saison qui s'avance, tout cela dérange un peu et notre plan de vie et nos promenades ... oh! combien voilà de tems que je ne vous ai vu!... Près de sept mois, si vous voulez je vous dirais de même en jours, en heures et en minutes; ces affreux intervalles sont mis par moi au rang des instans où je ne vis pas.... Ah! si l'on retranchait ainsi de sa vie tous ceux où nul plaisir ne doit naître pour nous; vivrait-on en tout plus de quatre ans?


LETTRE XXIX.

Le chevalier de Meilcourt à Déterville.[10]

Rennes, ce 12 octobre.

Je désirerai, mon cher Déterville, pouvoir répondre, et plus au long, et d'une manière plus satisfaisante, à la lettre que vous m'avez fait l'amitié de m'écrire, mais enchaîné par des considérations dont je dépends essentiellement, je ne puis vous donner sur l'objet de vos demandes d'autres lumières que celles qui sont contenues dans le peu de lignes que vous allez lire.

Elisabeth de Kerneuil, douée de tous les agrémens de la figure et de l'esprit, mais fille d'une mère qui ne pouvait la souffrir, répondit fort jeune encore aux sentimens du comte de Kerneuil, l'un des premiers gentilshommes de Bretagne. Les obstacles invincibles qu'ils éprouvèrent l'un et l'autre à l'union qu'ils désiraient, furent causes de deux malheurs qui out à jamais perdus ces jeunes gens. Le comte s'est expatrié, il a servi quelque tems en Russie.... On l'y croit mort; avant que la nouvelle ne s'en répandit, mademoiselle de Kerneuil avait déjà fini sa vie d'une manière plus affreuse, elle se tua dès qu'elle vit l'impossibilité d'appartenir jamais à l'objet de ses feux.... Son père était mort depuis long-tems, sa mère a terminée ses jours deux ans après l'événement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de Kerneuil était fille unique, les biens ont passés à des collatéraux ... c'est tout ce que je puis vous dire, qui que ce fut que vous interrogeassiez dans notre province, ne vous répondrai pas avec tant de franchise; il altérerait les faits, avec d'autant plus de vraisemblance qu'on avait fait courir des bruits très-divers sur cette malheureuse aventure ... vous eussiez sans doute désiré plus de détails, mais les liens que j'ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon cher cousin, j'exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais révelé qu'aux personnes qui vous chargent de m'écrire, et que vous voudrez bien engager au secret.

[10] Cette lettre-ci était incluse dans la suivante.


LETTRE XXX.

Madame de Blamont à Valcour.

Vertfeuille, ce 16 octobre.

Lisez et pleurez avec moi ..., ne le savais-je pas, que je ne retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter éternellement.... Elle était malheureuse.... Ah comme je l'aurais aimé!... elle s'est tuée de désespoir.... Elle était haïe.... Funeste erreur!... Tout cela fut-il arrivé sans l'infamie de cette nourrice? sans l'affreux projet de mon époux? J'aurais voulu de plus grands détails, mais à quoi m'eussent-ils servis?... je l'ai perdu!... je ne la verrai jamais!... Il faut étouffer tous les mouvemens de mon coeur, ah! j'apprends depuis tant d'années à leur faire violence, qu'un sacrifice de plus ne devrait pas me coûter.... Valcour, écrivez-moi ...; calmez-moi, vous n'imaginez pas combien j'ai besoin de l'être, mon coeur toujours déçu, veut les secours de l'amitié, il lui faut un sentiment réel pour le consoler de toutes illusions qui l'égarent. En vérité, c'est un grand malheur d'être organisé moins grossièrement qu'un autre, pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de plus.

L'excès des précautions que nous sommes obligée de prendre, nous privera peut-être de vous écrire aussi souvent que nous le faisions; cet homme cruel se fait informer de tout, et il n'y a pas une de ces manoeuvres qui ne me fasse frémir. Cependant, ne vous inquiétez nullement, il ne se passera rien de sérieux que vous n'en soyez instruit aussitôt. Adieu, plaignez-moi et ne cessez jamais de m'aimer.


LETTRE XXXI.

Valcour à Madame de Blamont.

Paris, ce 22 octobre.

Oui, madame; je l'avoue, trop de sensibilité est un des plus cruels présens que nous ait fait la nature; en ce moment, cet exès fait votre malheur. Votre âme est d'une délicatesse qu'elle semble toujours voler au-devant de toutes les infortunes pour s'en composer des supplices. On dirait qu'elle aime à s'en nourrir, et que cette manière d'exister comme plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette fille que vous n'avez jamais connue? c'est bien assez de pleurer sur des maux réels, sans regretter les plaisirs qu'on n'a pu prendre. Avec cette façon de penser, on se ferait des peines de tout, et l'on s'y rendrait fort malheureux. Sans doute, notre amour pour nos enfans doit être en raison du leur pour nous; il me paraîtrait tout aussi déplacé d'aimer un enfant qui nous haïrait, qu'il est fou, (pardonnez-moi l'expression,) d'en aimer un que nous ne devons jamais voir. L'amour suppose des rapports, et quels sont ceux qui peuvent exister entre nous et un être inconnu? Peut-être trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs; mais il faut impitoyablement enlever à un coeur aussi sensible que le vôtre, la facilité perpétuelle qu'il a de s'affliger; retrouvez dans le sein de votre Aline;... de cette Aline qui vous adore, les jouissances que la mort de Claire vous dérobe; ah! votre santé m'inquiète bien plus que cette perte qui ne doit en vérité vous faire aucune impression! voilà une chose réelle à ménager et qu'il ne faut pas sacrifier à des chimères; songez que vous vous devez à ménager et qu'il ne faut pas sacrifier à des vous-même, à une fille qui ne respire que pour vous, à des amis, au nombre desquels j'ose me mettre, et que désolerait la plus petite altération d'une santé qui leur est si chère; j'apprends avec douleur que vous voulez être quelque tems sans me donner de vos nouvelles; je vous remercie de l'instant que vous avez choisi pour me le dire; mon coeur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux dont cette menace l'accable.... Ne vous occupez que de vous, madame, ne pensez qu'à vous, je vous en conjure; je serai consolé de tout, que dis-je, je serai toujours heureux, quand j'apprendrai que vous souffrez moins. C'est la seule chose que je vous supplie de ne me jamais laisser ignorer.


LETTRE XXXII.

Valcour à Aline.

Paris, ce 5 novembre.

Quel silence! je n'ai osé le troubler, mais en étais-je plus tranquille,... s'il m'était possible de vous voir! je souffrirais bien moins de ces privations de lettres ... mais vivre sans vous entendre et sans vous contempler, Aline!... concevez-vous la violence de ce supplice? et pourquoi ne vous verrais-je? pourquoi ne m'accorderiez-vous pas une minute? je sens toute l'étendue de la demande, je ne me rappelle qu'en tremblant qu'elle m'a déjà été refusée; mais je trouve dans la force de mon amour, le courage de la refaire encore.... Pendant ces longues soirées ... 'arriverais déguisé.... Le plus profond mystère ensevelirait cette démarche.... Je me jetterais un instant ... un seul instant aux pieds de votre respectable mère et aux vôtres, quel calme répandrait cette minute de bonheur sur le reste des jours malheureux que je dois passer encore loin de vous. Pouvez-vous exiger que ces jours,... ces jours infortunés qui vous sont consacrés, s'usent ainsi dans les larmes et la douleur?... Ah! qu'il me soit permis d'acheter au prix de mon sang cette faveur que j'ose implorer!... que je la paye de ma vie s'il le faut, je ne veux exister que ce seul intervalle, et j'abandonne, sans regrets, tous les momens qui doivent le suivre. Que me sont ceux où je suis condamné à vivre sans vous! en vain, Aline,... en vain fais-je tout ce que je peux pour éloigner de moi ce désir violent, il renaît sans cesse dans mon coeur, toutes mes idées me le ramènent, je dois mourir ou le satisfaire ... ce qui me distraisait autrefois, m'est à charge, je parcours les beautés de la nature;... je l'étudie, je cherche à la surprendre dans ses secrets, et elle ne me montre jamais que mon Aline. Ayez pitié de votre ouvrage, ne me punissez pas de mon amour!... ne cherchez pas surtout à me calmer par des raisons; mon coeur n'écoute plus que le sentiment qui l'entraîne, si vous ne le satisfaites pas Aline, vous allez le réduire au désespoir,... et vous n'échapperez pas à vos remords.... Votre excès de rigueur aura fait deux malheureux, sans que quelques bienséances où vous aurez inutilement sacrifié, vous donne une vertu de plus.


LETTRE XXXIII.

Madame de Blamont à Valcour.

Vertfeuille, ce 12 novembre.

Oui, c'est moi qui réponds; votre Aline est trop faible pour s'en charger, vous la faites pleurer;... vous me faites du chagrin, vous vous en faites à vous-même, et voilà ce me semble, tout ce qui résulte de ce petit moment d'effervescence que vous n'avez pu contenir. Ne sentez-vous donc pas l'impossibilité de votre proposition, et dans la circonstance où nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose? vous dites que vous m'aimez, si cela est, ne cherchez donc pas à me rendre plus malheureuse que je ne le suis; doutez-vous que ce ne fut sur moi que retomberait l'orage si la démarche était découverte? Ah mon ami! appelez ici au secours de votre raison cette délicatesse qui caractérise si bien le coeur qui m'a séduit.... Consultez-là, vous verrez si elle vous permet de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put être ignoré, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d'y avoir consenti, malgré la promesse que j'ai faite de m'y opposer. Je sais bien que je n'ai rien à craindre de vous. Votre honnêteté, vos vertus me rassurent et l'amant assez délicat pour n'exiger un rendez-vous de sa maîtresse qu'en présence même de sa mère, ne deviendra jamais le séducteur de celle qu'il aime, ainsi ce n'est pas sur elle que tombent mes craintes ... c'est sur vous seul ... vous éloignerez votre bonheur.... Que dis-je, vous le détruiriez à jamais. Travaillons plutôt à l'obtenir un jour sans mélange, qu'à le goûter ainsi par portion, qu'à hasarder pour un moment heureux qui, peut-être, ne réussirait pas, la certitude de le savourer bientôt tout entier.... Non , je m'oppose à cette fantaisie, je fais plus, j'exige qu'au moins d'ici à quelque temps vous ne m'en parliez plus,... vous qui invitez les autres au courage,... est-ce ainsi que vous en faites paraître?... Je vous pardonnerais si vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous êtes aimé, vous l'êtes uniquement, rien ne peut agiter votre âme, rien ne doit la porter au désespoir; songez que c'est moi,... moi qui vous aime peut-être autant qu'elle, que c'est moi qui vous défends de vous désespérer, et que c'est moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous êtes plus sage. Oh pauvre philosophie! est-ce donc de cette manière que tu captives le coeur de l'homme, est-ce donc ainsi que tu te rends maître de ses passions!... La voilà cette chère Aline, la voilà près de moi, qui pleure comme un enfant,... mais maman, dit-elle, avec ses deux grands yeux tout en larmes,... il me semble qu'un petit quart d'heure,... eh bien! vous le voyez,... ne la grondez donc pas, elle le désire autant que vous, que cette certitude vous calme;... ruais cela ne se peut pas, soyez bien sûr que si je n'y voyais pas moi-même les plus grands dangers, je l'aurais peut-être imaginé la première, croyez-vous que je ne sache pas ce qui peut convenir à l'amour. Je n'ai jamais connu, dieu merci, cet espèce de délire, mais je le conçois, rassurez-vous donc, vous êtes aimé, oui, j'ai voulu que ce mot fut tracé par celle même qui l'écrit d'après son coeur, on vous aime, on s'occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne détruisez pas l'effet de nos soins, et ne cherchez pas à tout perdre pour un instant de satisfaction, qui ne servirait peut-être qu'à nous replonger dans un abyme de tourmens et de maux.... Oh mon ami! pardonnez-moi.... Je sens bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que non,... pour m'assurer que vous avez déjà fait le sacrifice de cette extravagance.... Oui, dites le moi, j'aime mieux que la victoire soit le fruit de votre raison que de mes argumens, à côté du bien que je fais, je n'aurais pas du moins le chagrin d'imaginer que je vous tourmente, ma jouissance sera toute entière, je serai sûre que vous avez été raisonnable par le seul effet de vos réflexions, et je n'ai pas la douleur de déchirer votre âme en vous écrivant les miennes.


LETTRE XXXIV.

Déterville à Valcour.

Vertfeuille, ce 15 novembre.

Depuis assez long-temps, tu dois t'être aperçu, mon cher Valcour, que quand les lettres sont de moi, il s'agit toujours de quelques nouvelles catastrophes.... Eh bien! voilà déjà la tête en l'air.... La philosophie hors de ses gonds, comme disait l'autre jour une certaine dame de ta connaissance, à propos de ton ridicule projet ... plus de tranquillité,... plus de principes,... plus de bon sens!.... Qu'il faut peu de choses pourtant pour faire un fou d'un homme raisonnable, et souvent un être très-sensé de la plus extravagante des créatures. Il me prend envie de t'impatienter,... voyons, calculons d'un côté tous les événemens que tu dois regarder comme heureux. Secondement, tous ceux qui peuvent t'être contraintes; troisièmement, enfin, tous ceux qui ne te sont qu'indifférens. Il est bien certain que ce que j'ai à t'apprendre est dans l'une de ces trois classes, formons-les; il serait possible d'abord que le président fut revenu; qu'Aline fut enlevée,... possible qu'il se fut mis à la raison, qu'on t'attendit pour un mariage ... extrêmement simple, que des inconnus fussent fortuitement arrivés à Vertfeuille, et nous eussent appris des choses très-extraordinaires; n'est-il pas vrai, mon cher, que tous ces incidens sont dans la classe des choses possibles? eh bien! calme tes craintes sur le premier; ne te livre pas tout-à-fait au doux espoir du second, et écoute pacifiquement le troisième.

Le soir que madame de Blamont t'écrivit, nous étions, elle, Aline, Eugénie et moi, à raisonner sur ta folie; M. de Beaulé jouait aux échecs avec madame de Senneval, il était environ huit heures du soir, le ciel très-obscur se remettait à peine d'un ouragan épouvantable, lorsque tout-à-coup nous entendîmes un homme à cheval, faire retenir la cour de son fouet ... de ses cris, et appeler à lui de toutes ses forces.... On ouvre les portes, les valets courent.—On éclaire, madame de Blamont frémit, Aline et elle s'imaginent revoir encore le terrible objet de leurs craintes, le comte lui-même tout échec et mât qu'il est, vole avec moi à la suite des valets, et nous amenons enfin dans le premier anti-chambre, un malheureux domestique mouillé jusqu'aux os, crotté par-dessus la tête, qui nous demande s'il est dans la route d'Orléans? et s'il lui reste bien du chemin à faire pour arriver dans cette ville?—Beaucoup, et d'où venez-vous?—de Lyon, nous allons à petite journée à Paris, mon maître qui me suit avec sa femme a voulu passer par la route d'Orléans, et ce maudit caprice est cause que nous voilà perdus. Je connais l'autre chemin, point du tout celui-ci.... La nuit est venue.... Un temps du diable, marchant en tête de la voiture, j'ai égaré le postillon qui me suivait, parce que je m'égarais moi-même, et nous voilà à présent je ne sais où;—chez d'honnêtes gens.—Je le vois bien, mais nous aimerions mieux être à l'auberge; parce que mon maître qui voyage incognito, entendez-vous, ne veut gêner personne, et il n'acceptera sûrement jamais l'asyle que vous allez avoir la politesse de lui offrir.—Et où est-il votre maître?—A deux cents pas d'ici, au coin de l'avenue, s'il y avait eu seulement une chaumière, il s'y serait arrêté; mais il n'y a que des arbres, il m'a envoyé devant pour tacher d'obtenir quelqu'éclaircissemens sur la route qu'il nous faut prendre.—Allez le chercher, lui a dit le comte, et dites-lui que madame la présidente de Blamont, dans la terre de laquelle il est, serait très-fâchée qu'il ne lui fit pas l'honneur de venir souper chez elle.—Ma foi, monsieur, vous nous rendez la vie, vive les honnêtes gens morbleu, si j'étais tombé dans une caverne de voleurs, on ne m'aurait pas tant fait de politesse, et l'écuyer fidèle revole vers son maître, pendant que le comte s'empresse d'apprendre à madame de Blamont la liberté qu'il vient de se permettre, en offrant sa maison à ces voyageurs égarés. Cette femme charmante que l'on sert quand on lui prépare le plaisir de faire une bonne oeuvre, a comme tu crois, sonné bien vite pour donner des ordres, on a allumé des flambeaux, et on a couru au-devant de la voiture pour la conduire plus sûrement à la maison; un quart-d'heure après, les portes du salon se sont ouvertes, et nous avons vus paraître un jeune homme d'environ 27 ans, nous présentant comme lui appartenant une femme de 17 à 18 ans, et nous offrant l'un et l'autre à côté des traits les plus doux et les plus réguliers, le ton le meilleur et le plus honnête.