The Project Gutenberg eBook of Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Title: Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 3
Author: marquis de Sade
Release date: December 2, 2019 [eBook #60827]
Most recently updated: October 17, 2024
Language: French
Credits: Phyllis Eccleston Based on a transcription made available by Wikisource (Bibliothèque libre of the Wikimedia Foundation) at https://fr.wikisource.org and on a digital photographic reproduction made available by Gallica (Bibliothèque numérique of the Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
ALINE ET VALCOUR,
OU
LE ROMAN
PHILOSOPHIQUE.
________________________________________
TOME III. ________________________________________
CINQUIÈME PARTIE.
[Illustration: Fuis, lache! dès que tu es assez vil pour nous refuser tes services, fuis et ne nous outrage point.]
ALINE ET VALCOUR,
OU
LE ROMAN
PHILOSOPHIQUE.
Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.
ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.
________________________________________
À PARIS, Chez la Veuve GIROUARD, Libraire maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.
________________________________________
1795.
________________________________________
ALINE ET VALCOUR,
________________________________________
LETTRE TRENTE-SIXIÈME,
Déterville à Valcour.
Verfeuille, le 17 Novembre.
N'est-ce donc point une chose odieuse, mon cher Valcour, qu'un malheureux jeune homme, uniquement coupable du sentiment qui fait naître les vertus. . . . Après avoir parcouru la terre, après avoir bravé tous les périls qui peuvent s'affronter, ne rencontre d'écueils, de tourmens; de malheurs, qu'à la porte de sa patrie: et bientôt au centre de cette même Patrie, qu'il ne peut revoir qu'en la maudissant . . . Oui, j'ose le dire, ces fatalités font naître bien des réflexions, et j'aime mieux les taire que les dévoiler. L'amitié qu'inspire l'infortuné Sainville y répandroit trop d'amertume.
C'était Aline et lui, Valcour, c'était tous deux que ce train avait pour objet . . . Aline et lui, t'entends-je dire? Eh quelle bisarrerie les rassemble? écoute, et tout va s'éclaircir.
Il est inutile de te peindre la frayeur de nos dames quand elles ont vu la maison se remplir d'exempts, d'espions, de gardes, de toute cette dégoûtante canaille, dont le despotisme effraye l'humanité aux dépens de la justice et de la raison, comme s'il fallait au gouvernement d'autres sûretés que des vertus, et à l'homme d'autre lien que l'honneur. . . . Je n'ai pas besoin de te dire ce que toute cette charmante société est devenue, quand on a vu paraître, au milieu du trouble général, un petit homme laid, court et gros, bien hébêté, bien tremblant, l'épée d'une main, le pistolet de l'autre, s'intitulant conseiller du Roi, et de plus, officier supérieur du tribunal de la sûreté de Paris; disant que pour la sûreté de l'État, il fallait qu'il s'assurât d'un officier, sous le nom de Sainville, nom qu'il usurpait, comme on le verrait par l'ordre, dont il était porteur, que ledit sieur de Sainville étant de présent au Château de Verfeuille, près d'Orléans; il lui était enjoint à lui, Nicodême Poussefort, officier supérieur, d'arrêter ledit militaire dans ledit Château, ainsi qu'une demoiselle qu'avait enlevée cet officier, et qu'il faisait passer pour sa femme, le tout à l'effet de les conduire l'un et l'autre au lieu de sûreté que son ordre indiquait [1].
Tu devines, à ce préambule, ce que chacun a pu penser, il ne s'agit que de t'apprendre et ce qui a suivi, et la part singulière qu'a le président à tout ceci.
Le compliment débité, le petit homme suant, palpitant, infectant comme un capucin qui descend de chaire; nos dames revenues à elles à force de soins, le malheureux Sainville et sa femme confondant leurs larmes et leurs gémissemens. Le comte de Beaulé s'est avancé vers l'exempt et lui ordonnant avec cet air de noblesse et de supériorité qu'il avait en menant autrefois les Français aux ennemis, lui ordonnant, dis-je, de remettre ses armes au repos, et de faire sortir ses gens du salon, il lui a demandé; comment il s'avisait de s'introduire avec aussi peu de formalités dans le Château d'une femme honnête. À cette demande, à l'air de maître, dont elle était faite, aux titres, aux décorations qui la soutenaient, Nicodême Poussefort, officier supérieur de la sûreté de Paris, a répondu avec un peu de confusion, qu'il s'était cru autorisé dans ses démarches, et par son ordre, et par les différentes consignes particulières qu'il avait reçues de ceux que cela concernait; mais le comte après lui avoir lavé la tête une seconde fois, et lui avoir dit que les ordres de parens ne s'annonçaient pas comme ceux de Mandrin, mais se signifiaient par l'organe des officiers préposés dans chaque généralité à cet effet, la prépondérance chimérique ou l'autorité illusoire du tribunal de la sûreté de Paris ne s'étendant pas au-delà des barrières, lui a demandé encore s'il savait de qui venait l'ordre, et à la sollicitation de qui il était obtenu. . . . Pour toute réponse, l'exempt lui a remis ses papiers et le comte les ayant reçu, lui a dit avant que d'ouvrir, soyez tranquille monsieur, je me charge de tout. . . . puis s'adressant à monsieur et madame de Sainville, vous voilà l'un et l'autre mes prisonniers, leur a-t-il dit, donnez-moi vos paroles d'honneur de ne point vous écarter de cette maison sans moi. . . . Vous vous trompez monsieur, a dit précipitamment l'officier de police, cette dame dont vous exigez la parole, n'est point la personne que je dois arrêter, celle que mon signalement indique, a-t-il poursuivi, en montrant Aline, est la demoiselle que voilà. Et c'est elle qui doit être madame de Sainville . . . Vous seul commettez l'erreur, a repris le comte, ou votre signalement est faux; la jeune personne que vous désignez, est la fille de madame de Blamont. —Et montrant Léonore. . . . Celle-ci seule est madame de Sainville, . . . Monsieur le comte, a répondu l'exempt, la chose est d'autant moins probable, que ce signalement dont je m'autorise, est l'ouvrage même de monsieur le président de Blamont, m'aurait-il ordonné d'arrêter sa fille? Confrontons monsieur, le voilà.
Assurément, il était difficile de mieux peindre Aline, et comme aucun trait ne la rapproche de Léonore, il était impossible de s'y méprendre. . . . Ah! je démêle tout, a dit impétueusement madame de Blamont, puis, s'adressant à l'exempt: achevez, monsieur, achevez de jetter du jour sur ceci; aviez-vous quelqu'ordre particulier relatif à cette jeune personne. . . . Celui de la laisser au couvent des bénédictines, en passant à Lyon, madame, a répondu l'exempt; de lui dire quelle attendit là sa famille, qui viendrait bientôt en disposer, et de poursuivre ma route avec monsieur de Sainville jusqu'aux isles Sainte-Marguerite, où il devait être enfermé dix ans. —Et quelles personnes vous ont expliqué ces différentes commissions, a repris madame de Blamont? —J'ai d'abord reçu, madame, a répondu l'exempt, un ordre général et vague du magistrat, de me conformer à tout ce qui me serait prescrit par le père de monsieur de Sainville, lequel n'a pas voulu prendre sur lui de faire arrêter son fils chez madame de Blamont, où il le savait, sans se concerter avec monsieur le président; en conséquence de cette délicatesse, rien ne se terminant le même jour, on m'a indiqué un second rendez-vous pour le lendemain au matin; là j'ai trouvé réunis les deux personnes auxquelles j'avais affaire, et j'ai reçu d'elles différents détails, qui m'étaient utiles pour agir.
Voilà, mon cher Valcour, tout ce que nous avons pu savoir sur cette partie, et comme rien n'en est encore éclairci, j'imagine qu'avant d'achever la lecture de ma lettre, tu vas te livrer à mille combinaisons; formons-en donc quelqu'unes avec toi, quelqu'interruption qu'il en doive résulter aux choses intéressantes qu'il me reste encore à t'apprendre.
Il paraît d'abord assez clairement, que monsieur de Blamont s'est confié au père de Sainville, qu'il lui a demandé sans doute avec instance, de laisser profiter sa fille, bien plus coupable que Léonore, de la lettre de cachet destinée à cette Léonore; que celle-ci n'étant actuellement réclamée par personne, il se chargeait d'en répondre, que l'important était de la séparer de Sainville, objet qui se trouvait également rempli, puisque madame de Blamont la retiendrait vraisemblablement chez elle, et que sous peu, il irait la chercher lui-même, pour la placer dans quelque couvent, où elle serait toujours en état d'être représentée aussitôt qu'elle serait requise; que le père de Sainville prenant peu d'intérêt à cette Léonore, et ne désirant que de la séparer de son fils, a tout accordé au président, pourvu que celui-ci permît de faire arrêter le jeune homme dans le Château de Verfeuille. . . . Définitivement qu'Aline, ainsi arrêtée, ainsi conduite à Lyon, y serait bientôt devenue la femme de Dolbourg, avec lequel le président n'aurait pas manqué de l'aller joindre; voilà mes conjectures mon ami, voilà celles de toute la société; revenons maintenant à des détails qui ne peuvent plus souffrir de retard.
Vous pouvez sortir monsieur, a dit le comte à l'exempt, dès que ses éclaircissemens ont été donnés; retournez dire à ceux qui vous ont envoyé, que le comte de Beaulé, commandant dans l'Orléanais et lieutenant-général des armées, se charge de vos prisonniers, vous en dégage, et vous donne sa parole de les conduire sous trois jours, au ministre. Monsieur le comte, a dit l'exempt en se prosternant jusqu'à terre, j'obéis sans réplique assurément, mais vous connaissez nos places, je risque de perdre la mienne, si vous n'avez la bonté de me faire un reçu; le général a demandé un écritoire, et a signé sans difficulté ce que l'exempt désirait. Après quoi, l'alguasil et sa troupe ont déguerpi le Château, non sans escamoter, filouter, voler suivant l'usage de ces coquins-là, tout ce qui a pu tomber sous leurs mains [2].
À peine partis, qu'avant même d'ouvrir l'ordre, on a raisonné prodigieusement sur les manœuvres sourdes et infâmes du président; mais comme tout ce qui a été dit, n'est que ce que je viens de placer en résultat de nos combinaisons tout-à-l'heure, je passe rapidement aux suites essentielles de cette aventure.
Tout étant calme, toutes les réflexions étant faites, le comte a ouvert l'ordre; et après avoir parcouru rapidement quelques lignes. . . . Quoi! monsieur, a-t-il dit avec surprise à Sainville, vous êtes le comte de Karmeil? Je connais beaucoup votre père; le comte de Karmeil, s'est écrié madame de Blamont toute troublée. . . . Avez-vous bien lu, ne vous trompez- vous point?. . . . Ciel . . . Léonore, non je ne résiste point à ces coups multipliés du sort. . . . Malheureux enfant . . . Ouvre tes bras . . . reconnais ta mère, et trop émue de tout ce qui venait de précéder . . . trop attendrie d'une scène si touchante, elle s'est évanouie sur le sein même de Léonore. Grand Dieu, a dit celle-ci, les bontés de cette aimable dame l'abusent assurément, que veut-elle dire? . . . Moi, sa fille! Ah plût au ciel que cela eût été! Vous l'êtes, mademoiselle, ai-je dit alors, secourons madame de Blamont . . . elle est bien loin d'être dans l'erreur; nous avons tout ce qu'il faut pour vous convaincre. . . . Sainville, aidez-nous à rendre à votre femme la plus adorable des mères.
Je te laisse à juger le trouble universel; le comte nullement au fait, ne savait lui-même où il en était. Madame de Senneval plus instruite, assurait Léonore qu'on ne se trompait pas, enfin, madame de Blamont vivement secourue par Aline, qui ne savait à qui voler, a repris l'usage de ses sens, elle s'est rejetée une seconde fois dans les bras de Léonore, tout s'est éclairci, j'ai produit d'un côté la lettre du chevalier de Meilcourt, de l'autre les dépositions du pré Saint-Gervais, et toutes ces pièces s'enchaînant, se prêtant mutuellement des forces, il est devenu impossible à Claire de Blamont, à qui nous conservons le nom de Léonore pour l'intelligence de cette histoire, il lui est devenu impossible, dis-je, de pouvoir plus long-tems s'aveugler sur sa naissance. . . . Et voilà donc pourquoi j'étais haïe de madame de Kerneuil, a dit cette jeune personne, en se jettant aux pieds de sa véritable mère; voilà donc pourquoi on me détestait. Oh! madame, a-t-elle continué, mais avec plus de manière que de véritable sentiment: (c'est un trait de son caractère qu'il ne faut pas perdre de vue)! oh, madame, laissez- moi vous demander à genoux des sentimens que mon malheureux sort ne m'a jamais permis de connaître; mon ame était faite pour les sentir, et la plus barbare des femmes lui en a toujours refusé la jouissance. Sainville, viens te précipiter, comme moi, aux genoux de cette tendre mère; demandes-lui pardon de nos égaremens, et ne songe plus à m'obtenir que de son aveu. Alors, cet intéressant jeune homme, bien plus vraiment affecté que sa femme, a arrosé les pieds de madame de Blamont de ses pleurs; et prosterné devant elle, oh! madame, lui a-t-il dit, daignerez-vous me pardonner mon crime? . . . . des crimes! . . . Ô grand Dieu, a dit promptement cette mère délicate et sensible! vous n'en avez point commis, tout votre tort est de l'avoir aimée; je l'aurais aimée comme vous; levez-vous Sainville. . . . La voilà, je veux que vous la receviez de ma main . . . Je ne t'esquisserai point la situation de cette femme adorable, au milieu de ce couple charmant . . . Aline embrassant tour-à-tour, et sa mère et sa sœur. . . . Non, mon ami, non, c'est avec les couleurs de la nature même qu'il faut essayer de rendre ce tableau, l'art ne réussirait pas à le tracer.
Pendant ce tems, nous expliquions, le plus succinctement qu'il nous était possible, toute l'histoire au comte de Beaulé. —Voilà des aventures bien singulières, a-t-il dit, en s'approchant de madame de Blamont; ma chère et ancienne amie, continuait-il en lui prenant les mains, en vérité, elles m'intéressent aux larmes, . . . Mais vous êtes d'un mystère. . . . Pourquoi donc ne m'avoir pas dit?. . . . Le voilà devenu mon fils, maintenant ce cher Sainville. . . . Et cette malheureuse Aline à qui l'on en voulait aussi. . . . Quelle horreur! Allons, allons, que tout se calme, je les prends tous trois sous mon aîle, et si la moindre infortune les menace encore, j'y expose plutôt ma tête que de les en voir accablés l'un ou l'autre; et tous les bras unanimement, se sont tournés vers ce tendre et honnête militaire; on l'a entouré, on l'a remercié, caressé; madame de Blamont dans l'excès de sa joie, lui a sauté au col, et lui a dit: «Ô mon cher comte, oui, ou vous ne m'avez jamais aimée, ou vous arracherez au malheur ces trois intéressantes créatures.»—J'en donne ma parole, a répondu le comte tout ému, et comment ne l'entreprendrais-je pas, quand je vois autour de moi, l'hymen, l'amour et l'amitié m'en conjurer au nom de tous leurs droits; Karmeil est mon ami depuis trente ans, nous avons guerroyé ensemble en Allemagne, en Corse. . . . Ce sont les cent mille écus qui le désespèrent. . . . Mais vous vous étiez donc fait passer tous deux pour morts, a-t-il continué en s'adressant à monsieur et à madame de Sainville? . . . Il est vrai, monsieur, reprit le jeune amant de Léonore, c'est une des circonstances de notre histoire que j'avais cru devoir taire; Léonore avait écrit à ses parens que ne pouvant résister à l'horreur de sa situation, elle s'était d'abord sauvée de son cloître, pour se réunir à l'objet de ses vœux; qu'ensuite retenue par la décence, elle n'avait osé achever une telle démarche, que se trouvant par sa conduite entre la perte de tout ce qu'elle aimait, et le deshonneur, elle avait pris le parti d'abréger ses jours, pour qu'on doutât moins de ce qu'elle annonçait, elle avait placé ce billet au fond d'une boëte, arrangé dans une de ses robes, et nous avions envoyé jetter le tout dans la rivière. On aura retrouvé le paquet, on aura reconnu l'habit, lu la lettre, soupçonné sans doute le corps dévoré, et il ne doit plus être resté dans la province de doutes sur sa mort. Pour moi, j'écrivis à mon père que je passais en Russie, guidé par le désespoir, et qu'il n'entendrait jamais parler de celui qu'il voulait rendre sa victime; pour mieux constater ma perte totale, dans le dessein d'anéantir les recherches, je priai un ami que j'avais dans ce pays- là, d'apprendre au bout de trois mois ma mort au comte de Karmeil; j'ai su qu'il l'avait fait, et que mon père s'en était beaucoup plutôt consolé que des cent mille écus que je lui ravissais. —Et voilà donc, reprit le comte, ce qui légitime la lettre du chevalier de Meilcourt; courage, courage, mon ami, ajouta le général, avec cet air franc qui lui assure tous les cœurs, . . . courage, nous reviendrons de tout ceci; tenez, je vous le dis encore, il n'y a que les maudits cent mille écus qui désolent votre père; morbleu! si nous pouvions ravoir seulement la moitié des lingots laissés à l'Inquisition. . . . Comme je serais sûr de le faire changer d'avis. . . . Mais je ne renonce pas à ces lingots, en vérité je n'y renonce pas, je parlerai au ministre. . . . Il faut qu'on écrive, . . . c'est une infamie; il faut que le Roi d'Espagne la répare . . . il le doit. Et se retournant vers Aline, ô pour toi, mon enfant, point d'inquiétude, tu es assurément des trois, celle qui doit en prendre le moins; le moyen du président est un subterfuge qui tombe dès que la faute est reconnue, il n'y a aucune lettre de cachet pour toi, la seule qui existe, est contre madame de Sainville, ainsi tu n'as donc rien à redouter, le signalement donné dans les bureaux, est une erreur qui tombe à l'examen; les dangers n'existent donc plus que pour Léonore, . . . et j'en réponds. Les effusions de la reconnaissance recommencèrent à s'épancher ici de nouveau, et l'heure du souper étant venue, on a été se mettre à table, où bientôt l'espérance réveillant dans toutes les ames les sentimens que tant d'évènemens fâcheux venaient d'absorber, a fait renaître la tranquillité et la joie sur tous les visages.
Le lendemain, il a été décidé qu'on cacherait soigneusement au président tout ce qui regardait Léonore; que jamais cette jeune personne ne devait passer dans le public, pour autre que pour la fille de madame la comtesse de Kerneuil; qu'elle avait été élevée par elle, qu'elle en portait le nom, qu'elle en devait réclamer les biens; qu'après avoir arrangé à Versailles, l'histoire de la lettre de cachet, ce que le comte supposait être au plus l'histoire de vingt-quatre heures, on chercherait un homme d'affaires, intelligent et sûr, qui partirait avec les jeunes gens, pour aller à Rennes, travailler à la reddition des biens de Léonore; que votre conscience soit en paix, a dit le comte à madame de Blamont, voyant qu'elle répugnait à cet arrangement; je conçois votre délicatesse et je la crois hors de saison; entre deux maux inévitables, l'homme sage doit toujours préférer le moindre; ou il faut que Léonore soit déclarée votre fille, ce qui est impraticable avec un homme comme le président, qui, après avoir déjà comploté dès le berceau contre le bonheur de cette malheureuse, ne la retrouverait que pour la tourmenter de quelque autre manière; ou il faut qu'elle se fasse reconnaître pour ce qu'on a toujours cru qu'elle était, et dans ce cas, il faut qu'elle réclame les biens. Mais si parmi les héritiers de madame de Kerneuil, a dit madame de Blamont, il se trouvait quelques malheureux que ceci aille ruiner. —Ce serait un malheur, a dit le comte, mais un malheur très-aisé à réparer par des sacrifices que Léonore ferait assurément, et dans tous les cas, un beaucoup moindre mal que de rendre Léonore au président. Songez-vous, a-t-il continué, à la multitude d'explications indécentes, qu'il faudrait donner au public si nous prenions ce parti? Le président n'a aucun besoin, d'avoir encore une fille; il s'en croit une dans Sophie, il en a abusé pour des horreurs; n'éveillons rien de plus dans cette ame perverse; que Léonore déjà malheureuse avec une mère chimérique, ne la devienne pas davantage avec un père réel. . . . Et quelle fortune d'ailleurs feriez-vous à cette jeune femme? Savez-vous à quel point elle m'intéresse? Croyez-vous que je souffrirais, que vous endommageassiez la dot de votre Aline, cette dot qui doit faire la fortune de notre cher Valcour, du plus honnête et du meilleur des hommes! . . .
Oh! monsieur, s'est écrié Aline, que cette considération ne vous arrête pas; ce n'est pas mon bien que Valcour desire, et ce bien je n'en veux pas moi- même, si on ne le partage avec ma sœur. . . . Non, a repris le comte, Léonore n'accepterait cette offre obligeante de son aînée, que dans le cas où elle n'aurait pas une autre fortune; mais elle a de quoi vivre sans vous, il faut qu'elle réclame l'héritage de madame de Kerneuil, et qu'elle en jouisse; rapportez vous en à ce que je vous dis, laissons les choses comme on les croit, cela vaut mieux que comme elles sont. . . . Mais ces héritiers que nous dépossédons me tracassent, a repris encore une fois l'honnête présidente . . . Eh bien! morbleu, a dit le comte, eh bien! nous leur donnerons des délégations sur les lingots de Madrid. Cette saillie a fait rire, et tout le monde revenant enfin à cet avis, on est unanimement convenu des trois points suivans: 1°. Qu'il fallait s'occuper d'abord, de la levée de l'ordre, sans avoir aucune sorte d'inquiétude pour Aline, que cet ordre ne regarde que par une supercherie trop grossière, pour ne pas être anéantie au plus petit mouvement de réflexion; que pour l'honneur du président, il était même sage de taire cette ruse damnable, bien assuré qu'il serait le premier à la cacher sans doute avec le plus grand soin, dès qu'il apprendrait son peu de succès; 2°. Qu'il fallait faire approuver au comte de Karmeil le mariage de Sainville et de Léonore, et le revêtir aussitôt des formalités religieuses et civiles, par le défaut desquelles, il ne se trouvait nullement valide. 3°. Qu'il fallait prouver qu'Elisabeth de Kerneuil, crue morte, n'avait été qu'enlevée par celui qui l'épouse, et la faire à l'instant paraître comme héritière légitime des biens du comte et de la comtesse de Kerneuil.
Ces résolutions prises, les lettres préparatoires écrites, quelques réflexions unanimement faites sur la singularité de la fortune de Léonore, proscrite dès sa naissance par son père, et ne revoyant pour-ainsi dire, un nouveau jour, que pour retomber une seconde fois dans les pièges de ce scélérat; toutes les marques d'attachement, de tendresse et de reconnaissance, délicieusement données de part et d'autre; on ne s'est plus occupé que du plaisir d'écouter les aventures de la belle Léonore, lesquelles, si tu le veux bien, vu la quantité de choses qu'on me fait écrire relativement à tout ceci, ne te parviendront que dans ma première lettre.
[Footnote 1. Tout ce qui est barbare a conservé l'idiôme de la barbarie. Il semble que nous ne devions nécessairement parler que la langue de nos cruels ancêtres, chaque fois que nous imitons leurs attroces coutumes. Voyez le style des arrêts, des monitoires, des assignations, des lettres-de-cachet; il est heureusement impossible de tuer ou d'enfermer un homme, en bon français.]
[Footnote 2. Et voilà ce qu'on appelle en France de la civilisation; c'est à ce prix que nous n'allons plus chercher notre nourriture dans les bois; c'est au prix d'une multitude de crimes tolérés, autorisés, récompensés, que le Gouvernement achète la punition de deux ou trois délinquants, qui seraient bien confus d'avoir autant d'horreurs à se reprocher, que les scélérats qui viennent les arracher du sein de leur famille. . . . Oui, voilà ce que dans notre patrie, on appelle le bon ordre, la sûreté, . . . la police. . . . Ô vertu, comme tes autels s'en honorent, et comme les français s'entendent à te servir! (note de l'auteur.).
Il ne faut pas oublier qu'il ne s'agit ici que du gouvernement ancien. (note de l'éditeur.)]
LETTRE TRENTE-SEPTIÈME,
Le président de Blamont à Dolbourg.
Paris, ce 18 novembre.
Eh bien, Dolbourg? malgré tes faux systêmes, malgré tes absurdes raisonnemens, conviendras-tu que le ciel favorise souvent ce que tu appelles le crime, et qu'il abandonne fréquemment ce que tu nommes la vertu? Où diable avais-tu pris le contraire? En honneur, tu as encore de certains préjugés de classe, qui me font rougir pour toi tous les jours. J'ai beau dire que tu es mon élève, on ne le croit pas dès qu'on t'entend. Dernièrement je te mene en bonne compagnie, avec des académiciens, avec des sectatrices du Licée, je te produis au milieu des Socrates et des Aspasies du siècle. . . . Ne te vois-je pas prêt à monter en chaire pour nous prouver l'existence de Dieu. . . . On se mit à rire, on me regarda. . . . Vieux comme Hérode, je ne pus malheureusement pas t'excuser sur ton âge; je pris le parti de te renier. . . . Mais forme-toi, je t'en prie. . . . Guerre ouverte et déclarée à toutes les sottes chimères qui t'offusquent encore, et ne m'expose plus à des avances de cette espèce.
Quoi qu'il en soit, dis-moi si tu vis jamais rien de plus plaisant que l'arrivée de cette jolie aventurière chez ma femme; que la sainte et touchante hospitalité que lui accorde la bonne et chère épouse; que la manière subite dont je suis averti de tout cela; que ce père, que ce bon gentilhomme Breton, qui sollicite mon agrément, pour faire enlever son fils chez ma femme, où la renommée lui apprend qu'il existe, et que cette occasion singulière, enfin, de faire tout naturellement capturer notre charmante Aline, au lieu de la dulcinée du fils de notre gentilhomme en colère. Hein . . . qu'ose-tu dire? . . . Ose tu prétendre à présent, que ce n'est pas une main divine, qui vient mettre à la fois dans nos lacs ces deux touchantes créatures.
Or, comme on est maintenant aux prises, et que je ne doute nullement de la réussite, il est à-propos que je t'indique la marche, et que je t'esquisse le plan de nos projets.
Suivant mon calcul, Aline sera le 21 ou le 23 aux bénédictines de Lyon. Comme j'ai écrit à l'abbesse, qui est de mes amies, pour qu'on la tienne très-à- l'étroit jusqu'à notre arrivée, nous la laisserons une semaine ou deux, pour nous assurer de l'autre; le vieux comte Breton m'a eu l'air de se soucier, on ne sauroit moins, de cette demoiselle de Kerneuil, qu'il a plu à son fils d'enlever. Pourvu que je l'en débarrasse, il est content, et pourvu qu'il n'ait point de pension à payer, il est aux nues. Cette jolie fille est ce qu'on appelle une vraie créature abandonnée; ni père, ni mère. . . . Crue morte dans sa patrie . . . , une mauvaise conduite . . . , aucun appui . . . , tu m'entends . . . , n'est-ce pas là, dans toutes les règles, une jolie petite anguille jettée dans nos filets? . . . N'y aurait-il pas de l'injustice à n'en pas profiter. Quand le ciel nous l'abandonne aussi constamment? . . . et avec cela jolie comme un ange, 18 ans . . . Point de prémices, j'en conviens, mais il y a tant de façons de s'en dédommager, il est une sorte de libertins aux yeux desquels toutes ces misères-là doivent être indifférentes. N'est-on pas toujours sûr de voluptés nouvelles et piquantes, quand on en a soi-même à proposer que de cette espèce?
Afin d'éviter l'air du trop grand empressement, nous ne nous rendrons donc à Verfeuil que dans quatre ou cinq jours, et là, avec toute la décence imaginable, avec toutes les politesses requises, nous enléverons la chère Léonore de Kerneuil, qu'inévitablement ma femme, très-étonnée de la méprise, aura gardée par bienséance, et nous la conduirons sur-le-champ dans la petite maison de Montmartre, où la victime restera en dépôt jusqu'à ce qu'il plaise aux sacrificateurs d'en offrir l'hommage à Vénus.
Il y aura encore une scène à Verfeuil, tu le comprends, j'espère, et la Senneval qui clabaudera, et le vertueux Déterville qui froncera le sourcil gauche en élevant la lèvre inférieure sur l'autre, et la présidente qui pleurera . . . qui me redemandera sa fille, qui m'appellera son tyran, son . . . Et toutes les jolies épithètes que les dames prodiguent quand nos fantaisies ou nos goûts ne s'arrangent pas à la stupide monotonie des leurs . . .
Et quelle est ton intention ici. . . . Feindre. . . . À quoi bon? . . . Le chasseur tend-il encore des pièges quand le gibier, sous la dent du chien, n'attend plus que sa main pour le saisir? Il fallait que ce mariage se fît, dirai-je très-résolument, vous y mettez sans cesse de nouveaux obstacles, j'ai dû les vaincre. . . . Votre fille n'est pas morte, vous la reverrez . . . Mais ce ne sera plus que sous le nom de madame Dolbourg. . . . Qu'on crie, qu'on pleure, qu'on fasse après tout ce qu'on voudra, très-peu importe, nous tenons, voilà l'important.
Ces soins remplis, la demoiselle de Kerneuil en sûreté, . . . déjà à nous, même si tu veux, nous volons à Lyon, le mariage s'y fait, et l'acte se consomme dans mon impénétrable château de Blamont, où, des bords frais et fleuris du Rhône, nous accourrons tout d'une traite. Eh bien! le projet te plait-il? Le trouve-tu bien raisonné? Par ces nouveaux arrangemens, la demoiselle Augustine, des dispositions de laquelle je commençais à être fort content, nous devient assez inutile comme tu vois; n'importe, c'est un sujet à ménager, il peut survenir tout plein de cas dans la vie où l'on ait besoin d'une fille sûre comme celle-là; une scélérate accomplie n'est jamais un meuble inutile à deux libertins comme nous. Tu n'imagines pas, mon ami, à quel point j'ai la belle Bretonne dans la tête, je ne sais, mais j'éprouve pour elle quelque chose de beaucoup plus vif que pour une autre femme, et sans la connaître, sans l'avoir vue, une voix secrette semble assurer mon cœur que jamais volupté sensuelle n'aura sû le délecter autant. C'est une chose bien plaisante que les inspirations de la nature; un philosophe qui s'attacherait à les scruter toutes, en trouverait de bien extraordinaires, n'est-il pas déjà très-singulier qu'elle nous chatouille intérieurement, d'une manière inexprimable, rien qu'au désir d'un mal projetté; que deviennent donc les loix des hommes si la nature nous délecte au seul projet de les enfraindre.
Eh bien, toujours un peu de morale; il y aurait de la gloire avec un autre, mais avec toi c'est peine perdue; tu as la moitié moins de plaisir à faire le mal, parce que tu ne le raisonnes pas, et qu'il n'est vraiment délicieux que quand on le combine et le savoure; c'est seulement alors qu'il laisse de voluptueux souvenirs dont on jouit mille ans encore après qu'il est commis.
Ne t'imagine pas que tous ces projets me fassent oublier Sophie, jamais de nouveaux désirs n'absorbent en moi les anciens; je flotte indifféremment dans les plus doux; comme l'abeille au milieu des fleurs, je souille et profane tout ce qui se trouve le plus à ma portée, je laisse le reste pour les heures du désœuvrement, et m'arrange toujours de manière à les rendre rares. On cherche, on guette et l'on découvrira, sois en sûr, cette charmante fugitive.
Une fois trouvée, tu t'imagines bien qu'il faut pour l'exemple, qu'elle soit traitée à toute rigueur; je tiens étonnamment à l'exemple, moi . . . je te l'avoue; j'ai donné plus de vingt fois dans ma vie, mon opinion, pour faire périr des malheureux, dans le seul dessein de faire des exemples. Je trouve que rien n'est profitable à la société comme l'exemple; que de corrections depuis qu'on roue et pend tous les jours; il n'y a que sur nous que ce maudit exemple est muet; en sais-tu la raison? . . . C'est qu'on ne nous pend point, c'est qu'on n'ose pas même nous accuser, il naît de là, une impunité bien délicieuse pour des ames comme les nôtres [1].
Il me paraît d'ailleurs essentiel de punir sévèrement la compatissante madame de Blamont, d'accorder ainsi l'hospitalité à tout ce qu'il pleut par an de jeunes filles dans la province, on finirait par en jaser, et tout honnête époux, avec sa propre réputation, a encore celle de sa femme à ménager.
Oh! pour le coup, adieu tout de bon, il est deux heures du matin et je tombe de sommeil.
[Footnote 1. Il est certain que si l'on condamnoit les juges qui se trompent quand il s'agit de mort, au même supplice que celui qu'ils prononcent, on ne verrait plus tant d'infamie, moins de sang s'éleveroit contre ces bourreaux; et pour une ou deux tignasses au gibet, ce qui ne faisait qu'amuser infiniment le peuple, on conserverait la vie à mille innocens.]
LETTRE TRENTE-HUITIÈME,
Déterville à Valcour.
Verfeuille, le 16 Novembre.
________________________________________
Suite de l'Histoire de SAINVILLE et de LEONORE.
HISTOIRE DE LEONORE.
________________________________________
SI quelque chose peut excuser, madame, dit cette belle fille en s'adressant à madame de Blamont, la démarche hazardée que m'a fait faire monsieur de Karmeil, auquel vous permettrez que je continue de donner le nom de Sainville, plus connu dans nos aventures, si, dis-je, quelque chose peut me valoir votre indulgence, j'ose la réclamer en raison des traitemens odieux que j'avais toujours reçus de madame de Kerneuil; c'est une faible excuse sans doute; une fille doit tout endurer de ses parens, je le sais, mais quand rien ne dédommage des duretés, quand la femme qu'on croit sa mère, nous dit à tout instant qu'elle ne nous est rien, qu'elle a été trompée, qu'on a changé son enfant en nourrice, que celle qu'on lui a rendue à la place, n'est que la fille d'une paysanne, et qu'à de tels propos se joignent des menaces et des coups, la patience échappe, vous le concevez; quand à la suite de cela, on se voit enlevée à un homme qu'on adore, pour être sacrifiée à celui qu'on déteste, qu'on a quinze ans et ma tête, on doit faire bien des étourderies.
Votre tête, dit madame de Blamont? —Oui madame, reprit Léonore, je vais vous donner trop de preuves de sa vivacité, pour ne pas vous prévenir avant tout d'en vouloir bien pardonner les écarts.
Je ne vous répéterai point, madame, poursuivit notre héroïne, ce que vous savez du commencement de mon histoire, je vois trop combien vous désirez d'apprendre quel fut l'événement affreux qui me sépara de Sainville à Venise, pour ne pas en venir tout d'un coup au développement de cette catastrophe.
Une prudence mal-entendue, et que je me suis reprochée bien des fois depuis, devint la seule cause de ce malheur. Le noble Fallieri, qui troubla si cruellement notre union, ne m'avait point caché ses projets; je les avais appris dans une lettre signée de lui, qu'il m'avait fait tenir par un de nos gondoliers; et m'étant contentée de dire à cet émissaire, qu'il pouvait assurer celui qui le faisait agir, qu'il perdait et son tems et ses peines; pour éviter des querelles et des éclaircissemens; j'avais déchiré ce billet sans jamais en parler à Sainville, puis sans rien revéler de mes motifs, j'avais engagé mon époux à congédier, comme suspects, tous les gens qui nous entouraient. Il le fit, tout fut inutile; le complot était trop bien formé; Fallieri était trop riche, et avait trop de monde à ses ordres, pour que sa proie pût lui échapper. Et quel était l'homme, grand Dieu! quel était le monstre qui voulait me ravir à mon amant! Je ne saurais vous le peindre sans dégoût, ni me le rappeller sans horreur. Tout ce que la nature peut réunir de traits difformes, elle l'avait à plaisir rassemblé, pour en composer cet homme effrayant; et si quelque chose pouvait l'emporter encore sur ce physique épouvantable, c'étoit et l'esprit et le cœur de ce libertin de profession. Ne vous imaginez point que l'amour eût part aux démarches de ce vilain homme; il avouait hautement qu'il ne l'avait jamais connu. Guidé par son intempérance, n'aspirant qu'à la contenter, tout ce qui avait quelques attraits, devenait égal à ses yeux; le billet que j'avais reçu était un écrit circulaire, dont le style était toujours le même, et après lequel on employait d'autres moyens, si celui-là ne réussissait pas.
Ce fut quatre jours après la mauvaise réponse que lui avait valu son impudent écrit, que Sainville imagina de me laisser seule au jardin des figues de l'isle de Malamoco, de noirs pressentimens m'agitaient sans que je pusse en démêler la cause; vingt fois je fus tentée d'arrêter Sainville, tantôt je voulais lui tout avouer, l'instant d'après je voulais lui inspirer de la jalousie, sans lui dévoiler mes motifs. . . . Je chancelais . . . je balbutiais, mes pleurs l'inondaient malgré moi, sa vertueuse sécurité n'entendait rien, et il partit sans que j'eusse trouvé le courage de lui dévoiler ce perfide secret. Il ne fût pas plutôt éloigné, que je sentis l'horreur de ma position, et qu'un mouvement involontaire m'avertit que j'allais bientôt y succomber.
La malheureuse propriétaire de ce jardin que nous supposions honnête, avait elle-même donné les plus sûrs renseignemens de nos démarches, elle seule avait persuadé à Fallieri, que l'enlèvement, (mon époux même y fût-il), devenait dans son enclos la chose du monde la plus aisée.
Elle m'aborda dès que Sainville fût loin, et quittant l'air respectueux qu'elle avait toujours eu jusqu'alors, elle m'avertit insolemment ou de partir, ou d'entrer dans sa maison si je ne voulais pas être vue, ainsi que je lui en avais témoigné le désir, parce que d'autres personnes allaient arriver pour se promener dans son jardin.
Ce discours, le ton dont il était prononcé, l'air de celle qui me l'adressait, tout me fît frémir de colère et d'effroi, eh! comment donc madame, dis-je à cette arrogante créature, ne vous rappelez-vous point de nos conventions? C'est l'affaire d'un instant, mon mari va revenir. Oh! parbleu, oui p . . . . Ton mari, répondit-elle, des maris comme cela se trouvent partout, et je vais t'en donner un qui vaudra mieux . . . À ces cruelles paroles une sueur froide me saisit, je me vis perdue sans ressource. . . . Je me laisse tomber à genoux les mains élevées vers elle. . . . Oh madame! m'écriai-je, ô! ma chère dame, voulez-vous m'abandonner. . . . Voulez-vous donc me livrer vous-même, j'ose vous implorer comme ma protectrice. . . . Ne sacrifiez pas l'innocence . . . Mais il n'était plus tems. . . . Elle était déjà loin de moi, six hommes m'entourent aussitôt et me portent presqu'évanouie dans une gondole, qui s'éloignant de l'isle avec rapidité, gagne le canal de la Brenta [1], et aborde après quatre heures de marche, au pied d'un palais solitaire, où m'attendait mon ravisseur.
On m'apporta à ses pieds, plus morte que vive, et quelque fût l'excès de son libertinage, quelque peu de délicatesse qui put rester dans cette ame grossière, il comprit bien pourtant que mon état ne lui permettait point de satisfaire ses desirs; que pour leur intérêt même, il était bon d'attendre quelques heures, afin de pouvoir exciter au moins des sensations quelconques dans l'objet malheureux qu'il immolait aux siennes. Il ordonna qu'on me fît mettre au lit, etc. . . .
Ici Léonore balbutia et rougit extraordinairement. . . . Madame, reprit-elle toute confuse, s'adressant toujours à la présidente, vous m'avez ordonné de ne rien vous cacher, j'ose tout avouer pour vous obéir, j'ai été sage tant que je l'ai pu, mais vous ne me condamnerez pas au moins pour des larcins qui tournent tous à la honte des ennemis de ma pudeur, sans qu'il y ait une seule faiblesse de ma part.
Eh! mais vraiment, qui ne connait pas ces choses là, a dit le vieux général, on sait bien qu'une fille abandonnée ou évanouie, ne peut pas se garantir de l'impudence d'un homme, il n'y a pas dans tout cela pour votre compte le soupçon même d'un péché véniel, une femme n'est jamais coupable que par volonté, tout ce que la force lui enlève, est à la charge du ravisseur et jamais de sa conscience; mais il y a de ces coquins-là, qui ne se soucient point du tout d'un tort de plus ou de moins, et qui, pourvu qu'ils ayent ce qu'ils désirent, ne sont nullement difficiles sur la manière dont ils l'obtiennent.
Hélas! monsieur, reprit Léonore, ce libertin sans doute était du nombre de ceux dont vous parlez. . . . Il obligea une femme entre les mains de qui je venais d'être confiée, de me mettre au lit devant lui, et tout ce que ses yeux purent découvrir, il leur permit de le dévorer. . . . On vous mit nue, dit le comte? . . . Et Léonore rougissant. —Monsieur. —Oh! nous lui faisons grace de ces détails, dit Madame de Senneval, en vérité comte, vous êtes trop curieux, vous voyez bien que ce vénitien est un impudent qui se permet tout, excepté ce qu'il croit devoir attendre pour le plus grand intérêt de son plaisir. . . . C'est cela, n'est-ce pas ma belle? . . . Oui, madame, reprit Léonore, votre adroite honêteté dit tout en m'en épargnant la honte, c'est le comble de l'esprit et de la délicatesse. . . . Il y a pourtant encore quelque chose que je voudrais savoir, dit le comte. . . . Et que vous ne saurez pourtant pas, interrompit madame de Blamont, voyez comme vous faites rougir toutes ces jeunes personnes, poursuivez, poursuivez Léonore, vous avez assez peint le personnage pour que nous devinions ce qu'il peut faire.
La révolution que j'avais éprouvé, reprit notre belle aventurière, le chagrin dévorant qui me consumait, les larmes que je ne cessais de répandre, tout rendit bientôt mon état plus grave que ne l'avait cru Fallieri, et lorsqu'il se présenta le lendemain, pour jouir du succès de sa criminelle entreprise, il me trouva dans une telle agitation, tourmentée d'une fièvre si violente, qu'il lui devint encore impossible de remplir l'objet de ses désirs; cet accident lui inspirant beaucoup plus d'humeur que d'intérêt, il se retira en grumelant, en pestant contre les Françaises qui, plus mignonnes ou plus délicates que les autres, lui faisaient, disait-il, toujours de pareilles scènes. Qu'on ne m'en amène plus, ajoutait-il, je ne puis souffrir ces prudes qui s'évanouissent de douleur, pour une chose qui ferait accourir les autres, et il disparut, laissant des ordres, pour qu'on l'avertit dès que ma santé serait meilleure.
On prétend que c'est dans l'excès de l'infortune, que le génie trouve les plus sûres ressources contre le sort qui nous tourmente, je m'y confiai, et n'eus pas à m'en repentir.
Dolcini, c'était le nom du chirurgien qui me soignait, était un homme d'environ trente ans, d'une belle figure et d'un caractère doux et honnête; sitôt que je crus m'apercevoir que son ame s'ouvrait en ma faveur, que non- seulement il plaignait ma situation, mais qu'il s'attendrissait même sur les maux qui devaient suivre mon rétablissement, je lui peignis ma reconnaissance avec des termes si vifs, que les expressions pénétrant son cœur, finirent bientôt par l'embrâser. . . . Dolcini devint amoureux. —Je m'en aperçus, je lui permis de me parler de sa passion, je fis tout ce que je pus pour lui faire croire que je n'y étais pas insensible; me sortir à quelque prix que ce dût être, du danger éminent où j'étais, me paraissait d'abord la chose la plus essentielle, si la providence me tire de celui-ci, me disais-je, elle ne m'abandonnera pas dans un autre, elle m'inspirera d'autant plus aisément ce qu'il faut, pour sortir du plus faible, qu'elle ne m'aura pas refusé son secours quand il fallait s'affranchir du plus grand, et je trouverai sans doute, toujours bien plutôt à m'échapper des mains de cet homme-ci que de l'autre.
Daignez prendre garde à cette manière de raisonner de ma part, dit Léonore en s'interrompant, toute sophistique qu'elle peut vous paraître, c'est elle qui m'a toujours guidée et je n'ai jamais craint de me précipiter dans un second péril, pour éviter le sort du premier.
Sitôt que Dolcini me vit approuver sa flamme, il ne s'occupa plus que des moyens qui pouvaient l'assurer de m'y voir répondre encore mieux.
L'essentiel serait de vous tirer d'ici, me dit-il, un jour avec empressement. —Hélas! c'est tout ce que je desire. —Cela n'est pas aussi facile que vous l'imaginez . . . pas si aisé que je le voudrais, nous sommes entourés d'espions, cette femme qui vous soigne en est un . . . que nous ne devons même pas penser à pouvoir écarter, quant à moi . . . que le coup réussisse ou non, sur la seule entreprise, je suis perdu sans ressource, moyennant quoi le plus sûr, si réellement vous avez un peu d'amitié pour moi, est de consentir à passer en Sicile, ma patrie, où je vous donne ma parole de vous épouser aussitôt que nous y serons, mais pour y passer, comment faire? —Si vous m'aimez réellement, devez-vous me le demander? Votre tendresse ne doit-elle pas applanir toutes les difficultés qui vous effarouchent? —Ah! croyez qu'il faut qu'elles soient insurmontables, puisqu'elles m'arrêtent un moment. Puis au bout d'un peu de réflexion. —Je ne vois qu'une chose, c'est de profiter de votre maladie même, pour réussir à nous évader. —Et de quel secours prétendez-vous donc qu'un tel accident puisse nous être? —Écoutez-moi, et surtout ne vous effrayez pas du moyen, il est affreux sans doute, mais c'est le seul possible au milieu de tout ce qui nous environne. —Expliquez-vous. —Nous allons changer les nouvelles de votre état, et les simptômes de votre maladie, je vais dire que vous êtes dans le plus grand danger, je vais vous supposer à l'agonie, peu-à-peu vous empirerez . . . Vous aurez enfin l'air de mourir; moi seul recevrai votre dernier soupir. Je suis bien sûr que votre ravisseur ne laissera pénétrer ici, ni d'autres gens de l'art que moi, ni de prêtres pour vous exhorter: nous n'aurons plus que votre garde à éblouir. . . . Nous ne l'éloignerons pas . . . mais nous la tromperons; je réponds presque de cette circonstance. . . . Vous, morte, ou du moins crue telle, je serai seul chargé du soin de vous faire enterrer dans la paroisse voisine de ce Château. Le fossoyeur est un drôle qui m'a des obligations; il vous placera dans un caveau dont je serai maître. La même nuit j'irai vous en retirer, et nous gagnerons promptement la Sicile. . . . Mon projet vous répugne-t-il? —Il est un peu violent. . . . Un malheur imprévu . . . un oubli. . . . —Ô juste ciel! tous ces cas sont-ils présumables avec l'amour que vous m'inspirez. . . . Seroit-ce pour vous laisser là, que j'entreprendrai une telle chose? J'irai vous en arracher, tous les périls possibles dussent-ils se présenter à moi. —Soit, mais il faut tout prévoir en pareille aventure, une fois déposée dans ce caveau, s'il vous arrive un accident à vous même, l'infortune est toujours sur la tête des hommes, elle y peut cheoir à tout moment, possédant seul votre secret, vous voyez bien que je risque tout. —Le fossoyeur ne sera-t-il pas dans la confidence? Est-il possible qu'il n'y soit pas, et s'il m'arrivait quelque chose dans cet intervalle, n'irait-il pas vous délivrer? —Eh bien! je me livre, je m'abandonne, et ma parfaite confiance en vous, détruit absolument toutes mes craintes. —Mais belle Léonore, reprit amoureusement Dolcini en se précipitant à mes pieds, daignerez-vous récompenser au moins tant d'amour et de zèle? À ces mots je lui tendis la main et détournai la tête, de peur que mon visage ne vînt à trahir les sentimens de mon cœur: il accabla cette main des plus tendres caresses, et sortit à l'instant pour tout préparer.
Il revint le même soir, j'arrive, me dit-il, de commander dans la ville même, une bierre à jour, rembourrée à trois pouces d'épaisseur de crins et de plumes, doublée de satin blanc, et dans l'un des coins de laquelle, j'ai fait pratiquer deux tiroirs, dont l'un contiendra des sels, des eaux spiritueuses, et l'autre quelques confitures sèches, des biscuits et du vin d'Espagne, vous y respirerez à l'aise, vous aurez sous votre main tout ce qu'il faut pour vous secourir et vous sustenter vingt-quatre heures: et vous y serez aussi mollement que dans une chaise longue. Cette bierre faite par un ouvrier de mes amis, s'enverra chez un de mes parens à Padoue, et c'est là que j'irai la chercher pour la porter ici pendant la nuit, afin que les espions se trouvent déroutés par cette manœuvre, et que rien ne puisse se découvrir jamais. Votre courage est-il toujours le même . . . ne chancelez-vous point? —Non, lui dis-je, vos délicates attentions me convainquent trop bien des sentimens de votre cœur, je me livre entièrement à vos soins, comptez sur ma reconnaissance. Dolcini qu'enflammaient ces paroles, me remercia mille et mille fois, et me protesta qu'il se rendrait toujours digne des sentimens que je lui accordais, je ne suis qu'un pauvre chirurgien, me dit-il, mais je suis honnête homme . . . confus . . . humilié, plein de remords de servir depuis si long-tems les fantaisies grossières du maître où m'a placé mon étoile, et trop heureux de trouver une telle occasion de le quitter à jamais. Ô Léonore, quel changement dans ma fortune! j'étais hier l'esclave et l'agent du vice, je deviens aujourd'hui le vengeur et le soutien de la vertu!
De ce moment: les bulletins que Fallieri envoyait prendre chaque jour, changèrent absolument de style, ma maladie devenait dangereuse, elle pouvait tourner mal, il était impossible de répondre de ma vie, et Dolcini bien sûr d'être refusé, demandait l'assistance d'un médecin. . . . Ne m'en parlez plus, répondit enfin le cruel Fallieri, (tant il est vrai que le libertinage étouffe tous les sentimens de la nature;) [2] quand elle sera morte vous la ferez secrètement enterrer, et vous direz au curé qu'il ait à se taire, à recevoir son argent, et à réciter quelques patenôtres pour l'ame de cette pauvre créature, que je n'ai pas même eu le plaisir d'envoyer en enfer.
Voyez quelle ame, me dit Dolcini, en me faisant voir ce fatal billet, il aurait obtenu vos dernières faveurs, qu'il n'eût pas pensé différemment, enfin, vous avez la permission de mourir, n'est-ce pas beaucoup pour un tel monstre?
Il s'agissait maintenant de tromper ma garde, elle était fine, adroite. . . . c'était une surveillante dangereuse; mais je remplis mon rôle avec tant d'art, j'imitai si bien les syncopes, les frissons, les angoisses, les évanouissemens, que je la rendis totalement ma dupe. Une dernière crise eut l'air de m'enlever tout-à-fait. Dolcini lui déclara que j'étais morte, et qu'il allait en conséquence exécuter les ordres de son maître; il lui recommanda le plus grand silence; la bierre fut apportée, tous deux m'ensevelirent. . . . Allez vous reposer, dit alors Dolcini à la garde; votre devoir est rempli; on viendra la prendre au milieu de la nuit, et nous l'enterrerons . . . un seul homme et moi pour que le secret soit plus exact. . . . Allez.
La bonne femme qui ne demandait pas mieux que d'avoir son congé, se retira, et délivré d'elle, Dolcini put m'arranger plus à l'aise dans le cercueil qu'il avait fait préparer.
Il était impossible d'être mieux, excepté ce que l'esprit pouvait avoir à souffrir dans une telle situation, le corps assurément, s'y trouvait à l'abri de tous maux, on y était commodément couché, on y respirait à merveille, mais je ne sais quoi de lugubre, rendait quoiqu'il en fut la position cruelle.
L'instant du départ arriva, Dolcini qui n'avait pu remplir les derniers soins nécessaires à notre embarquement avant que d'être tout-à-fait sûr de moi, me demanda seize heures pour y vaquer, nos montres se réglèrent l'une sur l'autre, on m'emportait à quatre heures du matin le lundi, je devais donc être délivrée le même jour à 8 heures du soir, on compte les minutes dans une telle situation, le fossoyeur qui s'était bien assuré que j'étais en vie, et à qui j'avais fait promettre de me secourir au bout des 16 heures justes, que Dolcini fut ou non de retour, prit une des clefs de la boîte, mon amant l'autre, et ils m'enlevèrent. Le curé, suivant ses ordres, m'attendait sans cérémonie à la porte de l'église, le caveau préparé s'ouvre, on m'y descend, il se referme, et me voilà vivante dans l'abîme des morts.
On avait eu soin de pratiquer de légères ouvertures dans le caveau, qui, communiquant un peu d'air par les trous faits à mon cercueil, me procurait la facilité de respirer , mais en même-tems ils me donnèrent du froid; et quoique Dolcini m'eût fait prendre un deshabiller, chaud, pas encore rétablie, je me sentis prise d'un frisson violent; la frayeur s'en mêla, mon imagination se noircit; je me crus prête à perdre connoissance; heureusement je pense aux cordiaux, j'entrouvre un des tiroirs que m'avait indiqué Dolcini. . . . Juste ciel! quel est mon étonnement quand au lieu des secours que je crois y trouver, ma froide main ne saisit qu'un poignard.
Si jamais je me suis crue au dernier moment de ma vie, je puis bien assurer que c'est dans cette cruelle circonstance; hélas! me dis-je, je suis trahie, je suis abandonnée, cette arme m'est offerte pour m'en servir, c'est encore un service que me rend la barbarie de ce monstre, il ne veut pas que je meure de désespoir; ne balançons pas, toute autre mort serait affreuse, celle-ci l'est moins. . . . Un instant de réflexions me ramena pourtant, je voyais des soins décidés, était-il présumable qu'ils fussent pris pour un être qu'on sacrifiait? Cette bierre faite avec tant d'art, ces jours si bien ménagés, tout cela pouvait-il s'allier au dessein de me faire périr si misérablement? L'effroi que j'avais ressenti à cette affreuse découverte, m'avait fait revenir de cette défaillance dans laquelle j'étais tombé d'abord, . . . un peu plus de forces me fit faire de nouvelles recherches, je sondai la boîte encore une fois, un tiroir s'ouvrit à l'instant, il était rempli de toutes les provisions que m'avait annoncées Dolcini. . . . Oh! dis-je, je suis rassurée, plus je verrai de preuves d'attentions, plus j'acquerrerai la certitude qu'on n'a pas voulu me perdre; c'est un oubli que ce poignard, quelle apparence qu'il soit placé pour moi. Je pris en même tems un petit flacon de vin d'Espagne, et en ayant avalé quelques gouttes, je me sentis en état d'attendre l'heure indiquée par mon ravisseur. . . . Mais elle sonna cette heure fatale, elle sonna par-tout et rien ne parut. . . . Oh ciel! n'en doutons plus, m'écriai-je, c'est ici ma dernière demeure, je vais recevoir la mort dans toute son horreur, elle va me frapper au milieu de son temple, déjà en proie aux reptiles de cet affreux caveau, peut-être vont-ils me dévorer vive, ah! prévenons cette fin épouvantable, hâtons-en l'instant, périssons. . . . Ressaisissant le poignard, j'en essayais la pointe, je la présentais sur mon cœur, et des larmes amères coulaient de mes yeux en abondance, ô! Sainville, continuai-je au désespoir, à quel âge t'est enlevée celle que tu aimais? Combien d'années eût-elle pu faire encore ta félicité et la voilà perdue pour toi. —Déplorable confiance, nation traîtresse . . . mais mon malheur est ma propre faute, je ne dois m'en prendre qu'à moi.
Je m'anéantissais dans ces cruelles réflexions . . . quand tout à coup, j'entends lever la pierre. . . . non, rien ne peut rendre la multiplicité des mouvemens qui vinrent m'assaillir alors, espoir . . . inquiétude . . . joie . . . frayeur, tous ces sentimens contraires vinrent bouleverser mon cœur à la fois, sans qu'il me fût possible de démêler, lequel m'affectait avec le plus d'empire. . . . On enlève la bierre, et Dolcini paraît. . . . pressons-nous, me dit-il, votre garde s'est aperçue de quelque chose, elle a donné avis au noble, nous sommes perdus si nous ne nous hâtons. . . . tout est prêt, la felouque nous attend à cent pas d'ici, le fossoyeur et moi nous allons vous transporter dans cette même bierre, il faudra vous y tenir pendant notre route, cette toile que j'apporte va donner à notre caisse l'air d'un ballot de marchandise, et notre projet ainsi déguisé, ne peut manquer de réussir. —Non, non, cruel, je ne pars point que vous ne m'ayez expliqué ce poignard. . . . quel était donc votre projet, à quel dessein était-il là? —Oh! Ciel, il vous a effrayé. . . . fatale étourderie, que ne vous prévenai- je. . . . dans mon premier projet, vous deviez sortir d'ici en homme, cette arme vous devenait nécessaire, je l'avais préparé à cet effet! . . . Ô! coupable imprudence . . . que d'excuses. —Mais partons, Léonore, éloignons- nous, chaque instant perdu peut nous coûter la vie, je réponds de vos jours. . . . j'ai fait serment de les garantir, ne me faites point, par d'inutiles retards, enfreindre une promesse dont mon cœur est garant.
On m'emporte de nouveau, je suis placée dans un coin de la felouque, et l'on met sur-le-champ à la voile.
Trois fois le jour, sous le prétexte de prendre quelque chose dans une de ces caisses, Dolcini ouvrait le cercueil, me donnait de l'air, renouvellait mes provisions, et me consolait par quelques paroles tendres, de tout ce que la crainte qu'il avait d'être poursuivi, l'obligeait à me faire souffrir.
Un orage épouvantable s'éleva sur la fin du quatrième jour, c'était le même qui jetta Sainville sur la côte de Malthe, et qui nous y précipita également; mais le roulis de la felouque, entièrement sur le côté, et qui fit plus de 80 lieues dans cette situation, m'avait tellement harassée, que j'avais perdu connoissance; et voilà qui vous explique la scène que Sainville vous a peint. Voilà qui vous éclaircit l'histoire de la bierre emportée dans une chambre, les regrets de l'homme qui l'ouvrit, n'y croyant plus trouver qu'un cadavre. Sa joie quand il s'aperçut que je n'étais qu'évanouie, et les secours qu'il allait me donner, quand Sainville partit, et s'éloigna de moi pour me chercher.
Dolcini me saigna, je repris promptement l'usage de mes sens, le même vent qui fit partir Sainville, nous fit également remettre à la voile, et mon amant certain de n'avoir plus rien à redouter, me fit enfin, quitter ma fatale demeure.
Nous avions été plus loin que nous ne voulions; il s'agissait de regagner Catane; mais malheureusement le tems favorable ne fut qu'apparent pour nous, comme pour Sainville, bientôt un vent d'Est s'élevant avec fureur, nous rejetta dans la mer d'Afrique; en cet instant fatal, un corsaire de Tripoli, voyant notre détresse, fond sur nous avec impétuosité, infiniment trop foible pour penser à la moindre résistance, il ne faut songer qu'à nous voir enchaîner ou périr. Dolcini, que l'amour enflamme, ose un instant disputer sa conquête: il perd la vie en me défendant; on lui abbat la tête à mes côtés, et nous passons sur le bord africain.
Le vent qui s'opposait à notre retour en Sicile, devenant favorable pour toucher l'Afrique, nous y fumes bientôt. Le Corsaire à qui j'appartenais, espérant de me bien vendre, me donnait le moins de chagrin qu'il lui était possible; et je reçus de ce bon turc, par intérêt ou par pitié, bien plus de consolation que je n'en devais attendre.
Nous arrivâmes le lendemain de bonne heure à Tripoli; le Consul de France, qui se trouvait sur le port quand nous débarquâmes, me reconnut sur le champ pour être de sa nation; il s'informa de mes aventures, me témoigna le désir de m'être utile, et pour m'en convaincre, conclud le marché de ma vente à l'instant avec le corsaire. Vous voilà dégagée, belle Léonore, me dit-il, en venant sur le champ m'offrir la main pour me conduire chez lui: puisse le nouveau sort que je vous offre, vous devenir plus agréable que celui que vous quittez. Hélas! monsieur, répondis-je, bien humiliée, il ne pouvait en être de plus cruel pour moi que celui auquel votre générosité m'arrache: croyez que ma reconnaissance en doit être éternelle; il ne tiendra qu'à vous de me le prouver, dit Duval, quand on vous ressemble, et qu'on a une dette de cette nature à acquitter, il n'est pas difficile d'imaginer de quelle manière on doit satisfaire au payement.
Je reconnus bientôt au ton leste de Duval, que si je changeais de maître, que si du sérail d'un turc où j'étais à la veille d'entrer, je passais dans la maison d'un français, ce ne serait pas sur un pied très-différent, et qu'en général dans quelques mains qu'une femme de mon âge vînt à tomber, il y avait toujours à-peu-près les mêmes risques.
Cette réflexion . . . bien cruelle pour une femme délicate, qui n'aspire qu'à se conserver pure à l'unique objet qu'elle adore, me fit répandre des larmes que Duval surprit bientôt; il me demanda mon secret, je ne le lui cachai pas. Consolez-vous belle Léonore, me dit-il, quoique sur les côtes d'Afrique vous n'êtes pas tombée chez un barbare, j'ai pour vous tous les sentimens que votre figure inspire, mais je ne ferai point violence aux vôtres, les mériter sera ma seule étude, vous ne me verrez travailler qu'à cela. . . . Hélas! monsieur, répondis-je, émue de l'apparence d'un procédé qui me trompa, qu'espéreriez-vous du tems, puisque ma main ni mon cœur ne sont plus à moi, soyez généreux jusqu'à la fin, daignez vous faire informer du sort de l'époux, dont j'ai été si cruellement séparée à Venise; faites lui dire que je suis dans vos mains, il vous remettra sur-le-champ, soyez en bien sûr, la somme que vous venez de débourser pour moi, et vous aurez fait trois heureux. —Trois? —Oui trois, monsieur, je le répète, et je crois votre ame trop belle, pour que je ne vous place pas au nombre de ceux, dont une telle action doit faire le bonheur. Duval, plus animé de cette saillie, me répondit que j'entendais mal mes intérêts, et que quand on voulait dégoûter un homme de soi, il ne fallait pas lui montrer tant d'esprit. N'imaginez pas, continua-t- il, que les sentimens que vous avez fait naître en moi puissent me permettre ce désintéressement que vous semblez vouloir m'inspirer, je ne ferai point valoir les droits que j'ai sur vous, mais je n'y renoncerai pourtant point jusqu'à vous céder à mon rival; je n'ai plus que vingt-quatre heures à rester dans cette ville, je suis nommé au consulat d'Alexandrie, mille fois plus avantageux et plus agréable pour moi que celui-ci, j'espère que vous voudrez bien m'y suivre, je vous laisse à vos réflexions jusques-là; mais à mon arrivée dans cette ville d'Égypte, quelque soit le parti que vous ayiez pris, je vous préviens qu'il y faudra soutenir la qualité de femme que mon intention est de vous donner. . . . Oh! monsieur, dis-je, confondue, et vous venez de me promettre de ne point abuser de vos droits. —Sans doute, reprit impérieusement Duval, en abuser, serait vous traiter en esclave . . . ; en profiter est vous prier de me donner la main. —Quel subterfuge! . . . Cruel! —N'imaginez pas que je change; je vous laisse y penser. —Et vous jugez si ce dernier propos prononcé du ton d'un homme qui n'avait pas envie d'entendre de nouveaux refus . . . ; vous jugez, dis-je, et de l'effet qu'il fit sur moi, et de l'affreuse manière dont il me replongea dans toute ma tristesse. . . . Hélas! me disai-je, douloureusement, peut-être ai-je perdu au change; peut-être eussai-je obtenu plus de pitié du barbare qui m'avait enlevée. Ô! malheureuse Léonore, quel sort affreux le ciel te réserve-t-il donc?
Je déguisai mon trouble, il le fallait; et toujours d'après mes premiers principes, je me déterminai à me livrer aveuglément à ce danger, pleine d'espoir, d'en trouver bientôt un autre qui m'affranchirait de celui-là.
Les vingt-quatre heures expirées, Duval ayant fini ses affaires à Tripoli; nous nous embarquâmes pour l'Égypte, mon nouvel amant joua l'indifférence pendant la route, il crut peut-être affliger mon amour propre par cette conduite; il ne se doutait pas que la tranquillité de mon cœur, y gagnait bien plus que ne pouvait y perdre ma vanité, et que je préférais l'humiliation à l'amour, dans le triste état où le ciel me plaçait, cherchant enfin, toutes les manières de piquer mon orgueil; nous arriverons demain, me dit-il, dans une ville où je suis attendu, et dans laquelle je vais jouer un certain rôle, voilà ce me semble assez long-tems que vous me faites attendre votre réponse, je ne veux plus d'incertitude; daignez prendre à l'instant un titre dans ma maison, celui d'aventurière ne convient ni à l'un, ni à l'autre, et n'acceptant point celui de mon épouse, il ne vous reste plus que celui de domestique. —De domestique, m'écriai-je? —J'ai bien senti que ce mot allait vous affecter; vous n'avez pourtant plus que le choix, où vous êtes ma femme en arrivant à Alexandrie, ou vous n'êtes plus que mon esclave. —Homme sans délicatesse, est-ce ainsi que vous savez aimer? Vous vouliez, disiez-vous, mériter mes sentimens; sont-ce donc par de telles propositions que vous croyez les obtenir? Ah! rendez-moi les fers que vous avez cru briser; renvoyez-moi au milieu de ces pirates, dont votre pitié ne m'a sortie que pour les intérêts de votre coupable passion, j'y trouverai des cœurs moins durs; j'y serai moins malheureuse . . . , et mon désespoir m'aveuglant, je m'élançai de la barque avec le dessein de m'abîmer dans les flots. Arrêtez, me dit Duval en me saisissant presque en l'air . . .; arrêtez, que voulez-vous faire? —me jetter dans les bras de la mort, moins affreuse pour moi que l'état que vous me destinez. —Ô Léonore! vous me haïssez donc bien? —Je ne vous hais point, mais vous m'y réduirez si vous continuez de faire violence à un cœur qui ne peut vous appartenir. —Eh bien! je ne vous contrains plus, je vous laisse libre. . . . je ne demande plus qu'une grace, et je l'implore à vos genoux, acceptez seulement le titre de ma femme, je n'en exigerai les droits que quand j'aurai triomphé de votre éloignement, . . . Ayant trop peu d'expérience, encore pour sentir où m'entraînait ce qu'exigeait de moi le consul, je promis tout ce qu'il voulut, sous le serment sacré qu'il me fit de n'en jamais exiger davantage, que mes répugnances ne fussent vaincues, je sentais bien que je lui laissais de l'espoir; mais j'achetais la tranquillité, et me dégageais du titre odieux où sa cruauté me soumettait sans cela.
Nous arrivâmes; Duval fut descendre chez un nommé Duprat, négociant Français, auquel, suivant nos conventions, il me présenta comme sa femme, et le lendemain nous fûmes nous établir dans le logis qui nous était destiné.
À Alexandrie, comme dans toutes les villes étrangères, les Européens se réunissent autant qu'ils peuvent, pour jouir dans leurs assemblées d'un peu plus d'agrémens que ne leur en offriraient celles du pays. Au bout d'un mois le cercle de Duval fut principalement formé de ce Duprat dont je viens de vous parler, du consul d'Espagne, de celui d'Angleterre, d'Hollande, de Portugal, et de quelqu'autres fameux négocians; ils avaient tous leurs femmes, dont je faisais également ma société; et qui, toutes me regardaient comme l'épouse, en titre du consul de France.
Cependant Duval m'aimait de plus en plus, et remplaçant les propos par des procédés, il n'y avait plus rien qu'il n'entreprit pour réussir; ses attentions se portaient même si loin, qu'on le raillait dans la société sur ce qu'il venait donner en Égypte le spectacle plaisant, d'un époux amoureux de sa femme.
Un jeune Portugais des colonies du Zanguébar, neveu du consul de sa nation et envoyé en Égypte pour des affaires relatives au commerce, fut celui qui s'apperçut le premier de cette plaisante intrigue et qui l'en persista le plus agréablement. «Ne vous étonnez pas de cette passion, lui disait quelquefois Duval, elle est en moi poussée à l'extrême, je l'avoue et suis bien loin de m'en cacher; eh! n'imaginez pas que la jouissance puisse éteindre la flamme quand elle est l'ouvrage de l'amour, plus une épouse alors nous abandonne ses charmes, plus elle irrite notre ardeur; ce lien qu'on badine quand on n'aime point sa femme, devient si doux quand on l'adore, il est si délicieux d'accorder les mouvemens de son cœur aux vœux du ciel, des loix et de la nature. . . . Non, non, il n'est aucune femme dans le monde qui puisse valoir celle qui nous appartient, s'abandonnant avec liberté aux transports ardents de son ame; on lui prodigue avec tant de délices, tous les titres qui peuvent resserrer celui qu'elle a déjà; elle est à la fois notre épouse, notre maîtresse, notre amie, notre confidente, notre sœur, notre dieu; elle est tout ce qui peut contribuer à la félicité la plus piquante de nos jours, toutes les passions s'échauffent, s'embrasent, se réunissent dans elle et pour elle seule, on n'existe plus que par elle, on ne desire plus qu'elle; ah! mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que d'être epoux, il n'est point de liens plus flatteurs, il n'est point de plaisirs qui vaillent ceux de l'hymen, il n'en est pas un seul sur la terre dont les détails soient aussi sensuels, malheur à qui ne les a pas connus, malheur à qui peut en préférer d'une différente espèce; il aura tout effleuré dans la vie, sans jamais avoir trouvé le bonheur.
Tels étaient les sentimens que Duval exprimait à Dom Gaspard, ce jeune Portugais dont je viens de parler, et qui va bientôt jouer un rôle dans mes aventures; c'est ainsi qu'en louant l'hymen, Duval s'excusait d'y mêler l'amour; mais il n'en était encore qu'à l'amour, eût-il pensé de même s'il eut réellement connu les plaisirs qu'il peignait, qui ne connaît pas l'inconstance des hommes!
Quoiqu'il en soit, Duval, jeune, impétueux, aimable, irritant chaque jour sa passion par ces riens d'une délicatesse infinie. —Par ces recherches inconnues aux ames vulgaires et pésamment organisées, qui, peu faites pour la subtilité des détails, ne connaissent comme les bêtes, que le matériel de la jouissance . . . par ces larcins, en un mot, que la plus honnête des femmes, ne saurait refuser à quelqu'un dans la maison duquel elle est obligée d'habiter, parce que ces choses là se volent, se dévorent et ne se demandent jamais; Duval, dis-je, chaque jour plus pressant, ne perdait aucune des occasions qu'il croyait devoir lui assurer son triomphe.
Un jour, qu'épuisée des chaleurs du nouveau climat où je vivais, je m'étais endormie dans un cabinet de jasmin; quel fut mon étonnement de me sentir réveillée par Duval, et de me trouver presque nue dans ses bras. . . . Ciel! m'écriai-je, en cherchant à fuir; est-ce donc ainsi que vous abusez. . . . Ô! divinité de mon cœur, dit Duval, transporté d'amour et de désirs, en me captivant d'une de ses mains, pendant que de l'autre . . . . maîtresse idolâtrée, ne m'envie pas au moins ce que le hazard et mes yeux m'offrent ici de jouissance; laisse . . . laisse-moi m'enyvrer de ces charmes dont tu me refuses la possession. . . . laisse moi respirer à la fois dans chacun d'eux, et l'amour et la volupté. . . . ne les soustraits pas au culte que je leur rends. . . . je jouirai seul puisqu'il le faut, je t'abandonne, cruelle, tout ce que je ne peux obtenir de toi; mais ne m'enlève pas ce que la fortune me donne . . . que de graces, . . . que de fraîcheur, . . . quels contours savans et délicieux. —Ah! comme tout est beau, comme tout est délicat en toi. —Ô! Léonore, es-tu l'ouvrage d'un dieu, . . . es-tu donc un dieu toi- même —Ah! juste ciel, n'arrête pas ces effets brûlants d'un amour aveuglé, tu les vois, tu les sens, perfide, le sacrifice est offert, et je n'en suis que plus malheureux!
Quelque résistance que j'eusse pu opposer, il m'était devenu impossible de me soustraire entièrement à cet hommage, mais je m'étais si bien débattue dans les mains de cet amant forcené, qu'il n'eut même pas l'idée de la victoire, et que si l'encens brûla, ce fut si loin des autels, qu'à peine le dieu pût- il y croire, et fuyant aussi-tôt avec rapidité; traître, lui dis-je furieuse, puisque tu es assez lâche pour abuser ainsi de ma situation, pour tromper jusqu'à mon sommeil, je brise tous les liens chimériques qui m'unissent à toi, je vais dire la vérité à tout le monde, et quitter à jamais ta maison. Duval éperdu, vole sur mes pas, j'échappe et vais m'enfermer dans mon appartement où je refuse de le voir de tout le jour.
De ce moment je fis les plus sérieuses réflexions sur les dangers que je courais. —Hélas! me disais-je, je suis au bord du précipice. . . . Comment me flatter de la victoire, le moyen de se dégager d'un homme si violent! je le trouve par-tout sur mes pas; il ne me perd pas de vue, serais-je toujours aussi heureuse qu'aujourd'hui? je n'ai d'autre parti que la fuite, hâtons nous de nous y décider.
Remplie de ce projet, je jettai les yeux sur Dom Gaspard, ne voyant dans la société que lui seul qui pût accomplir mes desseins; je commençai par lui demander sans affectation, quelles étaient ses vues, il m'apprit qu'il devait incessamment retourner au Monomotapa, mais que n'y tenant en rien, uniquement obligé d'y aller pour rendre compte de la commission actuelle dont il était chargé, il comptait redescendre au Cap et repasser tout de suite après en Portugal, le plan me convint assez; le chemin du retour en Europe était un peu long; mais quand on n'est pas libre, il importe peu quelle route on prenne, pourvu que l'on arrive au but; résolue à me confier à ce jeune homme. Je crus que le meilleur moyen de m'en faire entendre, était l'organe de ce dieu puissant dont la voix unit tous les cœurs; rappellez-vous toujours de mes principes et ne me blâmez pas de mes imprudences.