[Illustration: Voila comme l'innocence et la vertu savent triompher de la scéleratesse!]
nous avions passé, nous nous jettons toutes deux dans la cour, sans qu'aucuns de ces hommes lâches et affaiblis par le vice, ait, ou le courage de nous y suivre, ou la force de nous y atteindre. Ouvre cette porte, dit impérieusement Clémentine, au valet qui nous avait amené, cesse de nous retenir, ou c'est fait de ta vie, le coquin effrayé de deux fers à la fois, obéit. . . . Nous échappons, et sans nous arrêter ni regarder derrière nous, malgré l'épaisseur extrême de la nuit, nous sortons du bois et gagnons la plaine en courant.
Eh bien! dit Clémentine, en se jettant d'épuisement et de lassitude, contre une mazure qui se trouvait là, tu le vois ma chère, nous voilà échappées, sans avoir versé une goutte de sang . . . sans avoir perdu cette fleur de sagesse si précieuse, et à laquelle tu attaches tant de prix. . . . Oh! qu'il en coûte pour faire le bien, en vérité le vice ne donne pas autant de peine. Mais si nous avions égorgé quelqu'uns de ces malheureux, crois tu que tes beaux projets de chasteté ne nous auraient pas coûté des remords! Il peut donc en être dans le sein même de la vertu, et la meilleure de toutes les actions peut donc cesser d'être désirable, si le crime l'entoure ou peut en résulter.
Oh! dieu m'écriai-je également essouflée et rendue, d'un côté quelle infâme prostitution! et quelle impudence de l'autre. —Au moins nous ne doutons plus reprit Clémentine, nous savons où sont nos effets. —Juste ciel! il y a donc des pays dans le monde, où l'abus des choses les plus respectables est tel, que le premier infracteur de la loi, est celui qui doit la venger. —Rien de plus simple, c'est l'impunité qui encourage, élevés l'homme, vous lui faites naître l'envie de mal faire, par l'espoir qu'il conçoit aussitôt de le pouvoir sans risque. —Il ne faudrait donc qu'aucun homme n'eût de supériorité sur un autre? —Il faudrait qu'il n'en eût jamais qu'un instant, et que la crainte d'être traité dans l'état faible, comme il traitait les autres quand il dominait, servit de toujours de frein à ses passions [14]; quoi qu'il en soit, qu'allons-nous devenir? notre ruine est plus sûre que jamais, quel asyle s'ouvre à notre misère, et quelles ressources nous reste- t-il? —Si tu m'en crois, nous ne retournerons pas à Lisbonne. —Je le veux dis-je, gagnons Madrid comme nous pourrons, peut-être ne trouverons-nous point par-tout des ames flétries comme en Portugal. . . . Peut-être que . . . ô grand dieu! grand dieu, s'écrie Clémentine, en se levant et fuyant avec effroi, je me suis assise auprès d'un homme mort. . . . Non pas mort, dit en se levant aussi, un grand drôle bien découplé, mon bel ange continua-t-il, en retenant ma compagne par le bras, vous n'étiez pas auprès d'un homme mort, mais d'un homme endormi, et d'un cavalier bien tourné, qui ne prétend vous faire aucun mal; et qui êtes-vous, dit Clémentine, toujours tenue? Qui je suis, reprit notre aventurier, un personnage à coup sûr très-énigmatique pour vous, quand je vous l'aurai dit, vous n'en serez pas plus avancée; mais encore dis-je en m'approchant moi-même, rassurée par l'air et le ton de cet homme. —Mes bonnes amies dit notre inconnu, je suis l'ennemi de Dieu, le serviteur du diable, et l'ami du bien d'autrui. Par Saint-Christophe, je ne vous entends pas dit Clémentine, tout a fait rassurée, expliquez-vous mieux mon fils, si vous voulez que je vous comprenne. . . . Doucement dit l'inconnu, commencez par me dire qui vous êtes vous-mêmes, nous avons pour coutume dans notre métier, de ne jamais nous confier au renard, ainsi parlez avant que je ne réponde. Plus nous examinions ce burlesque personnage, plus il nous étonnait; autant que nous pûmes le distinguer au faible crépuscule d'une lune qui se levait, il nous parut vêtu d'un pourpoint vert, et d'un manteau jaune, la bouche ornée de deux moustaches énormes et le chef couvert d'un chapeau garni de plumes à cinq pieds de hauteur, Clémentine le prenant pour un charlatan, dont il n'y avait absolument rien à craindre, lui raconta notre aventure avec ingénuité, et ne lui cacha point l'embarras dans lequel nous étions. —Ah! ah! pucelles, s'écria notre homme, c'est-à-dire, que vous avez le ventre vuide, à force de vertu. . . . Venez . . . venez, suivez-moi, vous avez trouvé des scélérats chez ceux qui vous devaient l'hospitalité. De l'hypocrisie et de la débauche, du libertinage et de l'infamie, parmi les chefs de la justice, et par-tout des cœurs de rochers. . . . Venez vous dis- je, c'est au milieu d'une troupe de bohémiens que vous allez rencontrer des amis. . . . Et toutes deux confondues, nous suivions notre homme en silence. Il tourne la mazure contre laquelle nous nous étions reposées, frappe à la porte de l'autre côté, on ouvre, nous entrons, et nous voyons une douzaine de personnes autour d'un feu, dont quelques unes causaient bas, pendant que les autres dormaient. Camarades dit notre conducteur, voilà deux pauvres filles égarées qui ne savent où reposer leurs têtes; quand le riche abandonne le pauvre, ou que la justice immole l'innocence, c'est à nous à venger les droits de la société; notre premier devoir est de les rétablir. . . . Allons la nappe. Ici nos larmes coulèrent malgré nous, ô Clémentine m'écriai-je, voilà donc quels sont les hommes! . . . Nous ne trouvons que vice et qu'horreur, au centre de leurs associations policées, et toutes les vertus nous attendent chez ceux que l'opinion flétrit.
Pendant ce temps, ceux qui dormaient s'éveillèrent, et le couvert se mit. Les femmes de ces Bohémiens étaient au nombre de six, parmi lesquelles il y en avait quatre très-jolies, elles nous environnaient, elles nous caressaient, elles nous louaient, elles nous plaignaient, elles nous priaient de nous asseoir près d'elles, et que quoi qu'elles eussent soupées, elles se remettraient une seconde fois à table pour nous engager à gouter de leurs mêts.
On servit un chapon rôti, deux gros pâtés, un jambon et deux débris de poules réchauffées dans du riz, on nous entoura de bouteilles d'excellens vins de Madère, on nous exhorta à chasser toute mélancolie, et les hommes se jurèrent entre eux devant nous, qu'ils périraient plutôt que de nous abandonner. . . . Nos larmes continuaient de couler, l'attendrissement dans lequel nous étions, nous ôtait presque la faculté de profiter des politesses de ces bonnes gens et nous ne cessions de nous écrier l'une et l'autre, opinion, . . . fatale opinion, combien tu nous trompes de fois dans la vie, et combien le monde est injuste!
Quand nous eûmes un peu réparé nos forces, ces douces et charmantes filles nous demandèrent avec instance de vouloir bien leur faire l'amitié de raconter nos histoires, et nous les satisfîmes à l'instant, pendant qu'ils formèrent tous un cercle autour de nous, en nous écoutant avec le plus vif intérêt [15].
Il est temps de vous reposer, dit celui qui nous avait introduit; Dona Cortillia, continua-t-il, en s'adressant à la plus âgée de ces femmes, prenez ces demoiselles avec vous, et mettez-les le plus à l'aise que vous pourrez. Demain il fera jour, elles disposeront de leur sort suivant leur volonté, quand elles nous auront fait l'honneur de boire encore quelques flacons de vin avec nous.
Dona Cortillia nous conduisit dans le coin de la cabane qui lui était destiné, arrangea elle-même des feuilles pour nous faire reposer plus mollement, plaça des hardes sous nos têtes, pour nous préserver de l'humidité, et nous dit en nous embrassant, je voudrais avoir le palais du roi d'Espagne, je vous l'offrirais de bien meilleur cœur.
Nous nous endormîmes profondément, il y avait long-temps que nous n'avions passé une nuit plus calme, nous avions toujours tremblé, tant que le sort nous avait placé parmi ce qu'on appelle les honnêtes gens; nous étions en paix avec des Bohémiens.
Dès qu'il fut jour, notre charmante hôtesse et ses compagnes ayant allumé du feu, elles firent chauffer du vin et des bouillons, nous en présentèrent, en nous demandant si nous avions bien pu reposer tranquillement parmi eux, nous répondîmes à leurs caresses, nous les remerciâmes de leur honnêteté, et le chef qui revenait de patrouilles, s'étant fait donner en rentrant une rotie au sucre, nous demanda ce qu'il pourrait faire maintenant pour notre service; permettez, dit Clémentine, qu'avant de vous répondre, je consulte un instant mon amie, et aussitôt, pour nous laisser plus libres, ils se mirent tous à l'écart.
Doutes-tu un instant, me dit Clémentine, que le ciel, aux inspirations duquel tu ajoutes tant de foi, nous ait fait tomber ici, dans d'autres vues que celle d'y trouver de l'adoucissement à nos maux, et après toutes les honnêtetés de ces bonnes gens, consentirais-tu à les quitter? —Quelque répugnance que j'éprouve à me trouver en telle compagnie, répondis-je, il est certain que s'ils vont à Madrid, le plus court est pour nous de les suivre, mais s'ils s'en détournent, . . . je l'avoue, . . . je ne les accompagnerais qu'avec peine; j'aspire autant que toi, sans doute, à revoir Madrid, reprit Clémentine, je me flatte d'y retrouver ma mère et des connaissances, je jouis de l'idée de t'y être utile. Ainsi nos intentions étant à toutes deux les mêmes, il faut demander à ces gens-ci, ce qu'ils deviennent, et nous régler d'après cela.
Nous les rabordâmes; êtres sensibles et hospitaliers, leur dis-je, vous qui avez daigné accueillir notre misère, vous chez qui, nous avons gracieusement trouvé ce que la société injuste qui vous condamne, nous refusait aussi cruellement, nous pardonnerez-vous de vous demander de quel côté vous allez tourner vos pas?
Vers l'Espagne, me répondit le chef, nous n'avons plus de sûreté en Portugal, il nous faut changer de royaume. Eh bien! dis-je alors, serait-ce abuser de vos bontés que de vous prier de nous protéger jusqu'à Madrid, où nous espérons de trouver des secours. Jeune fille, me répondit le chef, comme nous ne voulons contraindre ni vos mœurs, ni vos préjugés, nous devons vous prévenir de nos usages, avant de vous accorder ce que vous désirez de nous. Nous ne faisons ce que vous sollicitez, pour qui que ce soit, si la personne qui le demande n'accepte d'être reçue parmi nous, de faire le même métier que nous, de vivre sous notre religion et nos lois, et de suivre, en un mot, toutes nos coutumes; à ces conditions, nous vous conduirons à Madrid; mais en nous quittant là, si c'est toujours votre intention, nous vous prévenons que si vous agissez contre nous, vous n'y serez pas en sûreté, eussiez-vous toute la ville en votre faveur; si vous nous quittez, au contraire, sans jamais parler de nous, sans jamais chercher à nous nuire, en tel endroit du monde que vous trouviez de nos bandes, vous en recevrez secours et assistance. Dans le cas où le parti que nous vous proposons ne vous convienne pas, nous allons vous composer une portugaise entre nous tous, et vous irez où bon vous semblera. Clémentine prenant aussi tôt la parole, toutes nos réflexions sont faites, dit-elle, nous ne vous quitterons qu'à Madrid, et nous sommes prêtes à entrer dans votre troupe, quand vous voudrez nous y recevoir. . . . Je ne contredis point ma compagne, mes gestes prouvèrent, au contraire, que j'approuvais ce qu'elle disait; je ne sais, mais j'étais rassurée, ces Bohémiens ne m'effrayaient nullement, il y a une sorte de conscience parmi les scélérats, qui vaut quelquefois mieux que celle de l'honnête homme, le premier n'ayant que peu de lois, respecte bien celles qu'il s'impose, l'autre en a trop pour les révérer toutes, et le relâchement qu'il se permet, ébranle à-la-fois tous ses freins. . . . Cher et brave compagnon, dis-je au chef, une seule chose m'inquiète, entre-t-il dans vos principes et dans vos usages de répandre le sang humain? Si cela est, ni elle, ni moi, ne nous associerons jamais avec vous; par Lucifer, dit le chef, un peu courroucé, apprenez, filles de Dieu, que nous ne détruisons jamais l'ouvrage de la nature, nous laissons aux prêtres, aux gens de loi et aux souverains, toute l'atrocité de ce crime; une partie de notre haine pour eux, vient du sang-froid avec lequel ils se livrent journellement à ces horreurs; nous vous permettons de verser notre propre sang, la première fois que vous nous en verrez répandre d'autre que celui des animaux qui nous sustentent. Eh bien! dis-je, touchez-là, brave ami, nous sommes à vous, regardez-nous comme vos sœurs, et recevez-nous quand vous voudrez, nous sommes prêtes à tout, aux deux seules conditions, de conserver notre honneur intacte, et de ne jamais souiller nos mains de sang. —Accordé, s'écria la troupe entière. —Un moment, dit le chef, avez-vous réfléchi qu'il faut faire abjuration? Nous adorons le diable, et nous ne croyons pas en Dieu, nous servons l'un, nous injurions l'autre, il y a des cérémonies très-fortes, dont nous ne vous exempterons pas. —Offensent-elles la pudeur, m'écriai-je. —Elles n'absorbent que le préjugé, dit le chef, elles n'attaquent et n'outragent que des chimères, et laissent en repos toutes les vertus. . . . Nous ferons tout, nous ferons, dit Clémentine. . . . Tu l'entends, je réponds pour toi, Léonore; je cesse d'être ton amie, si tu me fais jurer en vain; ne refusons pas ce que la fortune nous envoie, de crainte de heurter quelques méprisables dogmes qui ne nous ont pas nourries quand nous avons eu la bêtise de les encenser. . . . Vas, dis-je à mon amie, tu me détermines, pourquoi le crime emprunte-t-il les charmes de la bienfaisance pour nous séduire et pour nous captiver. . . . Ô! vous société que je délaisse, pourquoi ne m'avez-vous présenté que des fers quand je vous servais par des vertus. Ce sont les épines que vous avez semées sur mes pas, qui m'ont contrainte à me séparer de vous; votre ingratitude entr'ouvre l'abîme où mon désespoir me précipite; et si j'offense les loix divines ou humaines, c'est l'abandon de Dieu et la méchanceté des hommes qui m'ont entraînée dans mes erreurs.
La troupe partit le lendemain au nombre de huit femmes et de six hommes. Essayons de vous donner, maintenant, une légère idée des personnages les plus remarquables de cette société: dona Cortillia, dont j'ai déjà parlé, était la doyenne des femmes; elle paraissait âgée de quarante ans; elle était belle, fraîche, les yeux extraordinairement vifs et assez bien faite, quoique peu grande; Castellina était la plus jolie des six, elle avait seize ans, la taille leste et bien prise, une peau assez blanche pour résister au hâle perpétuel où l'exposait son métier; de très-beaux yeux, cheveux châtains, les yeux bruns et très-animés, l'air de l'intérêt et de l'innocence dans la phisionomie, emblêmes sûrs de toutes les qualités de son cœur: elle était fille de Brigandos, chef de la compagnie, et avait un frère dans la troupe d'environ vingt ans, taillé comme Hercule, et la figure la plus agréable et la plus animée: on l'appelait Rompa-Testa, c'était un de nos meilleurs et de nos plus braves soldats, le même que nous avions trouvé endormi et qui nous avait introduit dans la masure; une petite fille de treize ans, nommée Florentina, brune, espiègle, spirituelle et vive, était après Castellina ce que l'assemblée de ces dames offrait de plus joli; elle avait été enlevée à quatre ans chez un curé, auprès de Coïmbre, qui ne l'élevait peut-être pas pour un plus saint métier que celui qu'elle faisait, et elle étoit dressée depuis cet âge aux exercices journaliers de la bande, qu'elle remplissait avec autant de légèreté que d'intelligence; il ne lui fallait pas deux secondes pour enlever un bijou de la poche du plus méfiant des hommes: passait-elle dans un village il n'y avait pas de chien barbet qui pût saisir une poule avec autant de vîtesse; la prendre, l'étouffer et l'accrocher, sous ses cotillons, était pour elle l'affaire d'un clin d'œil, et elle jabottait toujours si bien en agissant que le plaisir qu'on avait à l'entendre empêchait qu'on ne vît ses actions: elle était à-la-fois l'élève et la favorite de Cortillia. Le reste des hommes et des femmes, que je ne vous peins point, était de vingt à trente ans, et tous possédaient à-peu-près également de la taille, de la fraîcheur, de l'adresse et de la santé.
Jusqu'au grand jour nous marchâmes en troupe, ce fut alors que le chef s'approchant de Léonore et de moi: nous allons suivre le cours du Tage jusqu'aux portes de Madrid, nous dit-il, la route est un peu plus longue, mais elle est moins fréquentée; on trouve chaque soir, ou de petits bois toufus sur la rive, ou des îles au milieu du fleuve, qui nous fournissent des retraites sûres; nous nous séparerons dès que le soleil va paraître, mais mon fils sera toujours à vingt pas devant nous; vous n'aurez qu'à le suivre, l'appeler quand vous voudrez vous reposer, lui faire signe quand vous voudrez vous remettre en marche; il vous menera tout droit où nous devons coucher ce soir: c'est une caverne, au fond d'un bois, presque baignée par la rivière, et qui n'est connue que des bêtes fauves et de nous. Mes camarades et moi quitterons la route à une lieue d'ici et nous arriverons au même gîte par des chemins plus détournés: tel est l'endroit où nous vous recevrons; il disparaît après ces mots. Tout se passa comme il avait été convenu; nous fîmes environ six lieues, et nous nous retrouvâmes le soir dans la caverne indiquée, où Brigandos ordonna tout pour notre réception; nous étions prévenues d'une partie des cérémonies qui s'observaient en pareil cas. Clémentine ennemie déclarée de tous les dogmes du christianisme, se faisait une fête de l'occasion qui lui était présentée de les accabler du mépris que son cœur nourrissait pour eux; je ne voyais pas tout-à-fait comme elle sur ce qu'on allait exiger de nous; non que ma crédulité fût plus étendue: je vous ai fait sur cela ma profession de foi; mais il me restait un fonds de préjugé que je craignais de n'avoir pas la force de vaincre.
Ils tiennent à la pudeur infiniment plus qu'on ne croit dans notre sexe, ces préjugés insurmontables. Le ridicule usage où sont les hommes de prononcer sur les mœurs d'une femme, en raison de ses opinions religieuses, fait que presque toutes celles qui sont sages, quoique philosophes, n'osent convenir des progrès de leur esprit. Qu'y a-t-il donc de commun entre les mœurs et les opinions? Eh quoi! il faut être taxée de libertine parce qu'on ne peut admettre une infinité de fables qui choquent le bon sens? Ah! qu'on me permette de le dire, la différence est bien plus grande entre le libertinage et l'impiété, qu'entre ce même libertinage et la superstition; on se livre à tout quand on est sûre d'être à l'abri du reproche, sous le manteau sacerdotal; mais celle qui n'aime la vertu que pour la vertu même; qui ne la sert que parce qu'elle enflamme son cœur; celle qui marche toujours à découvert, et dont l'ame se lit sur les traits du visage, ne se précipitera pas dans des erreurs qu'elle serait dans l'impossibilité de cacher.
M'objecterez-vous les flammes de l'enfer? qui sait les pallier comme la dévote? à force de les adoucir, elle les brave, et ce frein est bientôt aussi nul à ses yeux qu'à ceux de son adversaire; l'habitude de pouvoir pécher en paix, entraîne en un mot l'une à tous les égaremens que ses passions lui dictent; l'autre qui s'est accoutumée à ne jamais rien se permettre, uniquement contenue par les lois de son cœur et par les principes de sa raison, n'imagine point de les enfreindre.
Les cérémonies commencèrent; c'est ici où j'aurais grand besoin que vous me dispensiez des détails. . . . On nous soumit d'abord à cette pratique en usage au Japon, quand les Hollandais veulent pénétrer dans les villes. . . . On ne s'en tint pas là. Un symbole plus respecté des catholiques, un gage bien plus sacré de leur culte, nous fut également offert; et sur ce dernier objet, dont le respect au fond n'est que local, on exigea bien plus que sur l'autre. Tous deux bientôt nous furent représentés à-la-fois, et il fallut en venir alors aux marques du mépris le plus outrageant et les mieux constatées; à celles enfin, dont l'excès ne laisse plus de possibilité au retour. . . . On n'imagine point avec quel flegme, . . . avec quelle hardiesse, . . . avec quel dédain les femmes de notre troupe nous donnèrent l'exemple; . . . avec quelle sécurité Clémentine l'imita. . . . Je tremblai d'abord, je l'avoue, on se moqua de moi; . . . on me dit que des choses grossières ne pouvaient envelopper l'être immatériel: . . . on me dit qu'un Dieu ne pouvait être ni représenté dans une image, ni contenu dans un oubli, et que rien de ce qui était matériel ne pouvait mériter d'hommage, sans que le culte n'en devînt idolâtre. —Je m'enhardis, . . . j'exécutai, et n'en ai jamais eu de remords; ce qui suivit m'inspira un peu plus d'effroi. Dans le premier cas on ne faisait qu'agir, . . . il fallait parler dans l'autre. Vous comprenez qu'il s'agissait de l'abjuration: les mots en étaient effrayans; le sens des derniers était le vœu de son ame et de son corps à l'être infernal. Dès que nous eûmes fini, on ouvrit une fosse au milieu de la caverne, et nous nous prosternâmes tous autour, en répétant les paroles du chef, qui étaient une formule d'adoration au diable. La prière finie, Brigandos nous demanda, 1°. Si nous jurions d'être fidèles aux points de doctrine que nous venions d'adopter? 2°. Si nous nous engagions à ne point révéler ce que nous ferions ou ce que nous verrions faire? 3°. Si nous ne reviendrions jamais au culte que nous venions d'abjurer? 4°. Si c'était du fond du cœur que nous anéantissions toute idée de l'Être-Suprême, pour ne plus révérer que celle du démon; 5°. Si nous étions bien décidées à nous approprier le bien d'autrui, toutes les fois que nous en trouverions l'occasion? 6°. enfin, . . . et voici, sans doute, ce qui m'étonna le plus:—si nous protestions de secourir toujours le faible envers le fort, et d'adoucir la situation de tous les infortunés que le hasard offrirait à nous; nous promîmes tout.
Un repas splendide suivit notre réception; il y régna une gaieté honnête, . . . et pas le moindre mot, . . . pas le moindre geste qui pût nous donner la plus légère inquiétude sur la décence où l'on s'était engagé envers nous.
Le lendemain nous décampâmes comme à l'ordinaire; la marche de ce jour fut comme celle du précédent. Brigandos nous promit de nous mettre incessamment au fait de la morale, des coutumes des mœurs et du fond de la religion des Bohêmiens. Notre station, ce soir-là, était au milieu du fleuve même, dans une petite isle inabordable, et toute remplie de bois. Là, pendant qu'on préparait le souper, le chef voulant nous tenir parole sur les explications qu'il nous avait promises, nous tint à-peu-près le discours suivant:
Fin de la cinquième Partie.
[Footnote 1. Canal qui conduit de Padoue à Venise, et dont les rives sont couvertes des campagnes superbes de la noblesse vénitienne.]
[Footnote 2. Il n'étouffe pas les sentimens de la nature, mais il entraîne à l'égoïsme, les désirs du libertin, presque toujours en contradiction avec les devoirs sociaux, et se trouvant dans son ame d'après les principes qu'il s'est fait infiniment plus fort que ces devoirs, il les anéantit, mais il n'a point étouffé la nature, il n'a fait que céder à l'égoïsme. Cet axiome général ne va pourtant pas à ce cas-ci, où Fallieri ne fait ou n'écrit qu'une noirceur gratuite.]
[Footnote 3. Ptolémée pensait que c'était de ce lac d'où sortait le Nil; quelque foi que l'on doive ajouter au récit des voyages de Léonore, qui ne paraissent pécher en aucune circonstance, il serait pourtant possible qu'elle se trompe sur les Sources du Nil, dont aucuns détails réels ne nous sont encore parvenus.]
[Footnote 4. On doit se rappeler ici la Mithologie de ces peuples, détaillée par Sarmiento.]
[Footnote 5. La portugaise vaut 40 livres.]
[Footnote 6. La pistole courante est de 21 livres.]
[Footnote 7. Ce sont des gens de la Galice, qui font à Lisbonne le métier de porte-faix, de ramoneurs, etc.]
[Footnote 8. Cette auberge et la précédente étaient, lorsqu'on écrivait, les deux meilleures de Lisbonne.]
[Footnote 9. Le portrait n'est pas chimérique, peut-être d'autres polices que celle de Lisbonne en ont-elles offert l'original. Voyez le mot Sartine, au dictionnaire des grands coquins.]
[Footnote 10. La plus basse monnaie de Portugal, il en faut 6400 pour faire 42 liv. 12 s. 6 d.]
[Footnote 11. La demie portugaise vaut environ 20 liv.]
[Footnote 12. La cruzade vaut à-peu-près 3 liv.]
[Footnote 13. Environ quinze sols de France; c'est le quart de la cruzade d'argent.]
[Footnote 14. Quelques lecteurs vont dire: —voilà une bonne contradiction. On a écrit quelque part avant ceci, qu'il ne fallait pas changer souvent les ministres de place: ici l'on dit tout le contraire. Mais ces vétilleux lecteurs veulent-ils bien nous permettre de leur faire observer que ce recueil épistolaire n'est point un traité de morale dont toutes les parties doivent se correspondre et se lier; formé par différentes personnes, ce recueil offre, dans chaque lettre, la façon de penser de celui qui écrit, ou des personnes que voit cet écrivain, et dont il rend les idées: ainsi, au- lieu de s'attacher à démêler des contradictions ou des redites, choses inévitables dans une pareille collection. Il faut que le lecteur, plus sage, s'amuse ou s'occupe des différens systêmes présentés pour ou contre, et qu'il adopte ceux qui favorisent le mieux, ou ses idées, ou ses penchans.]
[Footnote 15. Autre vertu inconnue des gens du monde: qu'un infortuné raconte ses malheurs, à peine lui accorde-t-on un instant d'attention; à peine un seul cœur s'ouvre-t-il pour recueillir ses plaintes; il semble que l'homme heureux s'irrite à la peinture du malheur des autres; l'assurer, lui prouver qu'il peut devenir tel, est une espèce d'offense qu'on fait à son orgueil, dont il se venge tout de suite par de la froideur ou de la distraction.]
ALINE ET VALCOUR,
OU
LE ROMAN
PHILOSOPHIQUE.
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TOME III. ________________________________________
SIXIÈME PARTIE.
[Illustration: Le ciel est-il juste quand il abandonne la vertu à de si grands tourments? . . . ]
ALINE ET VALCOUR,
OU
LE ROMAN
PHILOSOPHIQUE.
Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.
ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.
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À PARIS, Chez la Veuve GIROUARD, Libraire maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.
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1795.
Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
Cum dare conantur priùs oras pocula circum
Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
Ut puerum ætas improvida ludificetur
Labrorum tenus; interea perpotet amarum
Absinthi laticem deceptaque non capiatur,
Sed potius tali tacta recreata valescat.
Luc. Lib. 4.
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ALINE ET VALCOUR.
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SUITE DE LA LETTRE XXXVIIIe,
Déterville à Valcour.
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SUITE
DE L'HISTOIRE DE LÉONORE.
Quand les Bulgares inondèrent l'Orient, tous ne s'établirent pas dans les différentes provinces qu'ils trouvèrent à leur bienséance ou qu'ils conquirent sur les empereurs de Constantinople; une grande partie préférant la vie vagabonde à toute autre, remontant vers le Nord, se dispersa dans les forêts des Gaules, inonda les rives du Rhin et du Veser, pendant qu'un autre essaim descendant au Midi, peupla les bords du Tage, et s'étendit jusqu'aux colonnes d'Hercule; presque tous étaient imbus des principes du manicheïsme, ou ils les répandirent dans les provinces dans lesquelles ils se fixaient, ou ils les portèrent dans leurs voyages. Tel est le peuple auquel nous devons l'existence; et c'est sa religion épurée que vous nous voyez suivre. Nous croyons qu'il y a un être dans la nature qui dirige tout; mais cet être quelconque que nous admettons pour souverain moteur, comme nous lui voyons faire plus de mal que de bien, nous ne pouvons le regarder que comme un être cruel et méchant; or, vous avez donné le nom de diable à l'être que vous considérez ainsi; nous en faisons autant pour nous accommoder à vos principes. Dans le fond, cet être moteur admis par nous, est le même que le vôtre. —Considéré sous d'autres rapports; vous le croyez bon, nous le croyons méchant; vous avez la faiblesse de croire que tout est l'ouvrage d'un dieu intelligent, plein de grandeur et de vertus, plus sage que vous sur cet article, mais contraint comme vous à reconnaître un être actif pour créateur de ce qui existe. Comme tout ce que nous voyons n'est que vice et qu'imperfection, nous ne pouvons l'attribuer qu'à un être faux, traître et féroce qu'il faut calmer par des prières, et auquel il ne faut jamais rendre aucun acte de grace, parce que le bien qui nous arrive est notre ouvrage, et qu'il n'y a que le mal qui soit le sien; ce n'est donc pas dieu que nous vous avons fait abjurer, ce sont seulement les qualités d'un dieu bon, parfaitement insupposables, et les superstitions catholiques, trop opposées à la raison pour pouvoir être un instant reçues. Tout ce que vous avez fait hier ne porte que sur cela; ainsi vous n'avez point renié dieu comme on nous accuse de le faire à nos catécumènes, vous êtes seulement convenu avec nous, qu'un monde imparfait ne pouvait être l'ouvrage que d'un être imparfait, que l'être parfait était une chimère dont l'érection était impossible au centre de l'imperfection. Venons à nos mœurs.
Nous nous permettons le vol et l'inceste, voilà les seuls délits que nous tolérions parmi nous, quoiqu'on nous soupçonne de beaucoup d'autres, auxquels nous ne pensons seulement pas.
Avons-nous tort de nous permettre le vol? Les loix de la propriété ne sont- elles pas dans la nature? Dès que cette nature nous a tous créés égaux, nous a donné à tous les mêmes sens et les mêmes besoins, de quel droit divin ou naturel un homme doit-il être plus riche qu'un autre? n'est-il pas clair que la propriété n'est qu'une lésion que le fort s'est permis sur le faible et que doit corriger celui-ci autant qu'il est en son pouvoir? Or, quel crime peut-il commettre en rétablissant les choses dans l'ordre où les a créé la nature. Nos ancêtres en venant des Palus-Méotides, et s'appropriant les provinces voisines qui étaient à leur bienséance, n'étaient comme nous que des voleurs; ils n'étaient guidés comme nous que par l'intention toute simple d'établir l'égalité, et de donner à celui qui avait moins, un peu du trop de l'autre. Reconnoissant pourtant le tort que nous avons eu de nous priver de nos forces en nous dispersant ainsi par petites troupes; l'injustice d'employer la violence pour ravir les possessions d'autrui, et pleinement convaincus du mal qu'il y a à répandre le sang des hommes, nous nous contentons de la filouterie, nous n'employons jamais que l'adresse pour corriger les torts de la fortune [1].
Nous nous permettons l'inceste, cela peut-il être autrement parmi un peuple dispersé, qui ne veut et ne peut s'allier qu'avec lui-même, qui nous donnerait des femmes si nous ne prenions celles de nos familles? Il faudrait donc en enlever, cela nous arrive bien quelque fois, mais le mal n'est pas bien plus grand?
L'inceste est d'institution humaine et divine. Les premiers hommes durent nécessairement s'allier dans leurs familles. Les loix et les constitutions de certains gouvernemens doivent faire défendre l'inceste comme d'autres doivent le tolérer. Par lui-même il est indifférent, il ne peut offenser que les loix politiques, mais il ne blesse en rien le pacte social, il établit plus d'union dans les familles, il en double et resserre les liens, peut-être même accompagne-t-il mieux que tout, les véritables loix de la nature.
N'imaginez pas au reste que le libertinage entre pour rien dans les motifs qui nous font tolérer ces alliances illicites selon vous, et pourtant autorisées par l'ancienne loi; quelqu'étendue que cette loi fût sur cet article, nous la restreignons parmi nous. Nous permettons les alliances où l'égalité d'âge semble être une preuve de la permission qu'en donne la nature. . . . Jamais un père n'épouse sa fille, jamais un fils ne souille le lit de sa mère [2].
Nous faisons encore, j'en conviens, quelqu'autres mauvaises actions, nous employons des simples dangereux; mais c'est notre commerce, c'est notre façon d'attirer à nous des biens qu'on ne nous donnerait sûrement pas sans cette ressource, et avec des êtres méchans, il faut bien être méchant pour vivre, il y a trop de risque d'être seul bon dans un siècle absolument pervers. Les maléfices que nous nous permettons avec nos secrets, consistent d'abord dans quelques maladies vétérinaires: lorsqu'une compagnie de maltotiers nous soudoie, par exemple, pour mettre la cherté sur un genre de bestiaux quelconque. En rendant cette espèce rare, nous faisons la fortune de l'accapareur, et nous vivons; car, remarquez-le bien, nous n'aspirons qu'à vivre, et c'est la première de toutes les loix. —Nous ne desirons plus rien au delà des besoins de la vie, quand nous avons assez, nous nous reposons. —Nous faisons la charité quand nous avons trop. La seconde espèce de mal que nous tolérons parmi nous avec les simples dont nous avons la connaissance, est de composer un puissant soporatif. De la graine du stramonium et de celle du pavot; nous obtenons une poudre dont l'effet somnifère est de mettre en notre disposition le possesseur des effets que nous voulons voler; mais nous n'empoisonnons jamais personne, nous ne procurons jamais d'avortemens, nous ne jetons point de sort, nous ne formons point de conjurations, nous disons la bonne aventure. —Cet art est sans inconvénient. Par la nécromancie, nous évoquons les ames des morts, de toutes les façons de dévoiler l'avenir aux hommes; celle-là fut la plus accréditée. Toutes les nations croyaient qu'on pouvait évoquer les mânes, c'était une suite du système de l'immortalité de l'ame [3]. Le onzième livre d'Homère est appelé la nécromancie parce qu'Ulisse descend aux enfers pour y consulter l'ame des morts. Dans la tragédie des Perses du poëte Eschille, l'ame de Darius, père de Xercès, est évoquée et vient déclarer à la reine Atossa tous les malheurs qui la menacent.. Vous connoissez les évocations de l'Énéide et celles de l'écriture sainte. —La géomancie nous donne l'art de deviner par les signes de la terre; ce secret-ci nous vient des Arabes; l'hidromancie nous apprend à deviner par l'eau; l'acromancie par les signes de l'air; la piromancie par ceux du feu; la lécanomancie, par l'usage d'un bassin; la chiromancie, par l'inspection des mains; la métoposcopie, par celle des signes du front; la cristalomancie, par le secours du verre ou du miroir. Cirile de Jérusalem au traité de l'adoration, dit que de son tems on évoquoit aussi les spectres. La cléromancie n'a recours qu'au sort; la bibliomancie est l'art de deviner par les livres; la céphalomancie par le moyen de la tête d'un âne; la capnomancie par la fumée; la botanomancie par les simples, la lictiomancie par les poissons, la dactylomancie par des anneaux.
Qu'il entre ou non dans tout cela de la superstition, mes amies, toujours est-il que nous rencontrons souvent juste, nous vous convaincrons ou par l'expérience, ou par l'étude de ces arts quand vous le jugerez à propos.
On nous accuse d'enlever des enfans qui deviennent ensuite des victimes de prostitution. —Cela est vrai, mais quels enfans dérobons-nous? Ou de malheureux orphelins délaissés, ou des enfans de pauvres qui ne peuvent que gagner au change; nous les gardons souvent avec nous, et dans ce cas, leur sort devient assurément meilleur qu'il ne l'aurait été dans la maison paternelle. C'est l'histoire de Fiorentina, elle fait ce qu'elle veut avec nous, elle est la favorite de notre doyenne, et elle serait peut-être morte aujourd'hui si elle fût restée chez son père, le plus pauvre des paysans de la Biscaiye, qui hors d'état de la nourrir, n'a pu qu'être content de sa perte. Notre conscience est donc en paix sur cet article, bien sûrs qu'un petit mal est toujours permis lorsqu'il s'agit de procurer un grand bien [4].
Quoi qu'il en soit, notre métier, sans doute, nous oblige à de grands écarts, mais les attraits de la vertu n'en sont pas moins toujours respectés de nos cœurs, ils nous enflamment, et nous nous y livrons autant qu'il nous est possible, nous avons souvent rendu des vols faits à de pauvres gens; nous avons racheté des prisonniers pour dettes; nous avons soulagé la veuve, secouru l'orphelin, adouci le sort de l'infortuné; nous vous avons fait jurer de le faire, et nous vous en donnerons souvent l'exemple.
Dès que Brigandos eut fini de parler, Cortilia lui dit que le souper était prêt. Nous nous mîmes à table, et partîmes dès le lendemain. Nous nous rassemblâmes à l'heure du dîner, dans un assez gros bourg où nos gens vendirent au peuple des ceintures d'herbes, composées d'aconit, pour les maux de cœur; d'orchis, pour remédier à l'impuissance; de palma-christi, pour les maux de jointures; de dentaire, pour les maux de bouche; et de colutée, pour les maux de vessie. Dona Cortilia dit la bonne aventure à tous ceux qui se présentèrent; Clémentine à qui l'on avait prêté une guitare, la pinça agréablement, et nous dansions Castellina et moi, en jouant du tambour de basque; pendant ce tems, nos hommes s'égaraient dans les granges, et gagnaient les devants; ils firent ce jour-là de si bonnes captures, que lorsque nous nous réunîmes le soir, ils nous montrèrent plus de provisions qu'il n'en eût fallu pour quatre troupes comme la nôtre. Fiorentina qui n'avait pas toujours dansé, montra plein ses poches de bagues, de mouchoirs et d'autres effets qu'elle avait adroitement dérobé, et s'attira par ces superbes œuvres les louanges de la brillante assemblée.
Comme il fallait bien, ne volant pas, que nous distribuassions au moins quelque chose Clémentine et moi, on la chargea, elle, de la poudre de simpathie, composée de vitriol, des gommes tragaçantes et arabiques, mêlées aux vulnéraires et aux astringens; et moi, des somnifères dont je vous ai parlé tout-à-l'heure. Le lendemain dans une petite ville où nous nous arrêtâmes, nous vendîmes beaucoup de nos drogues; les malades s'adressaient à mon amie, les amants venaient à moi; je leur donnais de quoi fermer les yeux de leur argus, et nous recevions un argent immense. On demanda Rompa-Testa qui se demenait sur la place, s'il possédait la chandelle de Cardam, composée de chair humaine, et qui sert à découvrir des trésors. —La plus pure, dit- il, en en distribuant de communes qu'il venait de dérober en passant dans la maison voisine, allumez cela, criait-il, et suivez seulement la trace de la lumière, vous serez entraîné comme malgré vous vers les trésors que vous dérobent les entrailles du sol; un de nos gens qui avait de la poudre de mandragore, en vendit énormément, et notre journée fut des meilleures [5].
Nous étions au dixième jour de notre voyage, prêts à quitter les frontières de Portugal, et nous marchions alors tous ensemble sur la grande route, lorsque nous rencontrâmes dans une charrette un homme et une femme, liés dos à dos et conduits par deux alguasils à cheval. —Alte-là, dit au charretier le chef de notre troupe; puis s'adressant aux gardes, où menez-vous ce couple infortuné, camarades, continua Brigandos, d'une voix de tonnère. —Où tu seras bientôt, scélérat, répondit l'alguasil, et où je te menerais toute à l'heure, si j'avais du monde avec moi. —Frère, répondit notre héros, en prenant le cavalier par la jambe, et le renversant à dix pas de son cheval, ce n'est pas ainsi que l'on répond quand on a un peu de civilité dans les manières; va t'en convaincre dans le ruisseau, et souviens-toi de te mieux exprimer à l'avenir. Pendant ce compliment Rompa-Testa, ayant démonté l'autre cavalier, en lui assénant un nerveux coup de poing sur la poitrine, aidait à ses camarades à détacher les liens des deux prisonniers et à les faire évader au plutôt. L'opération faite, nos gens s'emparèrent des deux alguasils à demi fracassés de leur chûte, et les fixèrent sur la charrette dans la même attitude où venaient d'être les deux fugitifs, puis Rompa-Testa et Brigandos s'élançant sur les chevaux des deux gardes; marche, dit notre chef au charretier, destiné à mener deux coquins aujourd'hui, tu vois bien que tu ne te trompes que d'habits. —Et vous, enfants, continua-t-il en s'adressant aux alguasils, comment vous trouvez-vous là? —Pas trop bien, répondit l'un d'eux. —Vous y mettiez pourtant votre prochain, dit Brigandos. Barbe de Belzébut, voilà donc quels sont ces scélérats; ils veulent se mêler de faire la justice, et ils enfreignent la plus sainte des loix de la nature. Nous avançâmes; nous eûmes bientôt attrapé les deux fuyards. Tenez, leur dit notre chef en leur faisant présent des deux chevaux, voilà pour vous sauver plus vite; mes amis, quand vous raconterez votre aventure, vous direz que d'honnêtes gens vous menaient à la mort, et que des coquins vous rendent à la vie. Adieu.
Indépendamment des vices dont le chef était convenu vis-à-vis de nous, il en régnait dans notre troupe quelques-uns de secrets, dont le peu d'importance avait sans doute empêché notre instituteur de nous parler; de ce nombre était la manie singulière qui faisant trouver à une femme autant, et souvent bien plus de plaisir dans son propre sexe qu'avec les hommes, la détermine à ne choisir que parmi ses compagnes les agens de son libertinage, goût triste et solitaire sans doute, mais qui n'a nul espèce d'inconvéniens, dépravation légère, qui n'apporte aucun tort à la société, dont l'acte est bien moins dangéreux que le désordre qui naît du mélange des sexes, et qui, s'il ne donne rien à la nature, lui ravit au moins bien peu de chose. Du nombre de ces femmes était Dona Cortilia, et j'étais devenue le malheureux objet de sa passion, elle ne put tenir à me l'a déclarer; elle était prête, disait- elle, à me sacrifier Fiorentina qu'elle aimait avec fureur. . . . Il n'y a rien qu'elle ne fît pour moi. . . . Il était impossible d'exprimer jusqu'où se portait sa délicatesse, jamais la célèbre Sapho n'en mit autant avec Démophile, la fleur que j'avais touche lui devenait chère, elle la baisait mille fois, et la laissait mourir sur sa gorge, si je lui permettais de me rendre des soins; je lui préparais des jouissances; ses pleurs coulaient si je lui ravissais ces innocens plaisirs. —Je ne te demande point de retour, me disait-elle quelquefois avec cette chaleur, avec ce raffinement de sensibilité qui caractérise si bien les femmes de ce goût. . . . —Non, Léonore, je ne t'en demande point, je ne te conjure que de te laisser aimer; ne rejette pas les sentimens de mon cœur, et ne m'humilie pas au moins si tu ne veux pas me rendre heureuse. —Ensuite elle se jettait à mes pieds, elle les baisait, elle inondait de ses larmes la terre qu'ils venaient de fouler; si j'enflammais d'un mot sa coupable espérance, les roses de son teint se ranimaient, le rire s'épanouissait sur ses lèvres. Si, plus livrée au dessein formel où j'étais de ne la point satisfaire, qu'à la politique qui souvent me forçait à feindre, je la suppliais de ne plus me parler de ces choses, le souffle brûlant du midi qui dessèche le sein de l'œuillet ne le flétrit pas plus sensiblement que mes duretés n'altéraient son visage; elle se retirait confuse. —La rappelais-je, elle retombait à mes pieds, et jamais peut-être où la conformité fut entière, le sentiment ne fut plus délicat [6].
Cependant mes résistances invincibles la contraignirent à se venger; elle crut assurer sa victoire en piquant mon orgueil; elle attaqua Clémentine, y trouva plus de facilité, et ne fit naître en moi d'autres sentimens que de la pitié pour toutes deux. Mon ardente compagne, le sang brûlé long-tems sous la zône, sans principes comme sans vertu, et qui ne devoit qu'à mes conseils et à mon amitié d'avoir été préservée de corruption jusqu'alors, ne tint pas aux sollicitations de la bohémienne. Cette liaison qui prit d'abord avec la plus grande violence, me donna pourtant toutes les inquiétudes de l'amitié et quelqu'autres qui n'étaient relatives qu'à moi; j'étais fâchée de voir ma compagne engagée dans ce désordre. Je connaissais assez la chaleur de sa tête, pour craindre qu'une telle intrigue, en amusant à la fois son tempérament et son cœur, ne la fixât pour jamais avec ces bandits. Si cela arrivait, me tiendrait elle les promesses qu'elle m'avait faites . . . Quitterait-elle la troupe avec moi quand nous serions à Madrid, et me procurerait-elle dans cette ville les secours qu'elle m'y avait assurés?
Elle se douta dès le second jour du chagrin que tout cela me donnait; elle me pria d'être tranquille, et me jura qu'un instant d'oubli où la tête seule avait part, n'altérait jamais les sentimens de son cœur. Je me rassurai, mais la société où je me trouvais ne m'en parut que plus affreuse; je ne tenais pas à l'idée de m'y voir entièrement isolée, et mes larmes coulaient souvent en silence.
Clémentine, assez mon amie pour ne pouvoir tenir au tourment qu'elle me donnait, se sépara insensiblement de Cortilia et revint à moi plus tendre et plus fidèle que jamais. Je vous ai raconté de suite le commencement et la fin de cette incartade, pour n'avoir plus à y revenir. Reprenons maintenant le fil de notre route.
Nous venions d'entrer en Espagne, lorsqu'à quatre lieues d'Alcantara, suivant un sentier sur le bord du Tage, qui devait nous conduire à notre solitude du soir; Castellina qui était à notre tête, entendit geindre dans un fossé à gauche du chemin, elle y vole, et nous appelant aussi-tôt; nous voyons un malheureux percé de plusieurs coups de poignards et noyé dans son sang. Je dois cette justice à cette malheureuse fille, elle eut seule l'honneur de la belle action; quelqu'unes de nous se détournèrent avec horreur; d'autres moins susceptibles de sensibilité, poursuivirent indifféremment leur route. La seule Castellina soulève le blessé, l'asseoit contre un arbre, coupe les linges de ses propres vêtemens, les enduit d'un beaume souverain, bande les plaies, ranime les forces du moribond, lui fait reprendre connaissance et le rend à la vie.
Restez-là, mon ami, lui dit-elle dès que cela est fait; ne cherchez nul autre secours, je vais à une demie lieue d'ici trouver des hommes plus forts que nous, qui vous porteront dans notre demeure et qui achèveront de vous soulager. Elle dit, et s'élance pour avertir nos compagnons qui marchaient fort en avant de nous.
Un tel trait, ce me semble, honore bien le cœur de cette fille, et quand la vertu se montre avec tant de puissance dans des ames aussi corrompues, ou il faut plaindre un pareil sort, ou il faut croire que cette corruption qui s'unit à tant de qualités, pourrait bien n'être qu'idéale.
Le conseil se tenait quand nous arrivâmes, on loua fort la fille du chef, de l'action qu'elle venait de faire, et on détacha sur-le-champ deux hommes pour aller chercher le blessé. Pendant ce tems les femmes lui préparait un lit dans notre habitation; mais Brigandos, quoique lui-même eut donné l'ordre de secourir cet infortuné, témoignait pourtant de l'inquiétude. J'écoute plus ma pitié que ma raison, nous dit-il, si cet homme est la victime d'un forfait, on en recherche sans doute les auteurs, et dans cette supposition, que ne risquons-nous pas à le voir peut-être mourir dans nos mains? —Et puis, je ne sais de certains pressentimens qui ne m'ont jamais trompé, me disent que j'ai tort d'accorder tant de faveurs à ce misérable. N'importe, continua Brigandos en le voyant venir, sa seule vue m'intéresse, bannissons ces craintes et n'écoutons plus que le sentiment délicieux qui nous fait trouver tant de plaisirs à soulager nos semblables.
Le malade arriva, il n'y eut sorte de soins que nous n'en prîmes, et le lendemain, quand nous le vîmes un peu restauré, nous l'engageâmes à nous dire le sujet de sa malheureuse aventure.
«L'état de faiblesse où je me trouve, répondit cet homme, ne me permet pas de vous donner de grands détails sur l'origine des malheurs dont vous me voyez accablé; je m'appelle Dom Pedre, je suis homme de justice et chevalier de la Sainte-Hermandad, j'étais envoyé par le tribunal de l'inquisition de Madrid dont j'ai l'honneur d'être membre, pour arrêter secrètement en Portugal, un insigne fripon, accusé du crime capital de judaïser dans l'intérieur de sa maison, et lui et toute sa famille; vous concevez l'infamie d'un tel crime, et qu'un homme qui s'avise de croire encore au dieu de Moïse, ne peut être digne que des flammes. Après des ruses incroyables, je tenais enfin le circoncis; comptant trop sur ma propre force, je l'ammenais en croupe au saint-office. Il a eu l'adresse de fouiller dans ma poche, de se saisir de mon poignard et de m'en frapper sans que je pusse m'en défendre. Je suis tombé du cheval, étourdi du coup; il a sauté à terre, m'a achevé dans le ravin où vos femmes m'ont trouvé, et me croyant mort, il a monté sur mon cheval, et s'est rapidement éloigné.»
[7] Brave chevalier, dit Brigandos à notre hôte après cette narration, un peu plus de philosophie vous eût évité ces malheurs; que diable vous faisait que cet homme fût juif ou turc, et que ne le laissiez-vous en paix? —Comment un drôle qui refuse de manger du cochon? —Imbécile, ne faut-il pas avoir perdu l'esprit pour imaginer que Dieu punisse ou récompense un homme en raison des viandes qu'il aura mangées; ce sont des vertus que l'éternel exige, et non de ridicules simagrées qui font frémir le bon sens. Ami, apprend de moi que l'homme qui fait le bien est sûr d'être sauvé, quelque soit sa religion, et qu'il seroit infiniment moins dangereux de n'admettre point de dieu, que d'en supposer un qui damnerait l'homme pour avoir été plutôt d'une religion que d'une autre, parce qu'encore une fois, toutes les religions sont égales aux yeux de Dieu; il n'y a que le crime et la vertu qu'il lui soit impossible de voir du même œil. —Mais enfin il faut bien faire son métier? —Ou il faut tacher de n'en prendre qu'un honnête, ou il faut s'attacher à rendre honnête celui qui ne l'est pas. —Il est désagréable d'être chargé d'une besogne fâcheuse, mais il faut s'en tirer quand on l'a. —Ce qu'il faut, c'est être honnête, te dis-je, ce qu'il faut, c'est de laisser vivre chacun en paix, et surtout de n'arrêter personne pour lui ravir ou la liberté ou la vie, parce que de tous les métiers possibles, après le métier du bourreau, celui-là est le plus infâme et le plus digne de l'exécration publique. Patron, je fais comme toi un vilain métier, mais si je l'exerçais aussi malhonnêtement, je t'aurais enterré au lieu de te secourir, puisque tu es par état un des plus grands ennemis que nous ayons. Si donc tu eusses su allier un peu de vertu au vice de ta profession, tu aurais laissé le juif en paix, et n'aurais pas aujourd'hui la mort sur les lèvres. —Vous avez bien raison, mes amis, achevez de me soulager, je vous conjure, et de ce moment-ci, je vous proteste de quitter l'infâme métier que je fais.
Brigandos ému des remords vrais ou faux de ce coquin, étouffa ses pressentimens, n'écouta plus que la nature, et malgré tous les risques que nous courrions à demeurer dans ce lieu, et à n'y rester que pour une histoire qui par elle-même pouvait seule nous perdre, nous n'en bougeâmes pas de quatre jours. —Adieu, frère, dit Brigandos à l'homme de justice au commencement du cinquième, en prenant chacun notre route, lui à petits pas par le grand chemin, et nous par les sentiers du Tage. Adieu, rappelle-toi le service que nous t'avons rendu, et si jamais tu es pris les armes à la main contre nous, souviens-toi que tu es un homme mort. Dom-Pèdre s'éloigna, les larmes aux yeux, nous assurant ou qu'il quitterait le métier, ou que s'il lui arrivait de le continuer, nous ne trouverions jamais dans lui qu'un protecteur et qu'un ami.
Nous nous séparâmes, et étant entrés le soir de ce jour-là dans une vaste grotte, nous nous y établîmes à dessein d'y passer la nuit. Ce fut là où notre chef ayant encore quelques leçons à nous donner sur l'art de la dévination, nous tint à Clémentine et à moi à peu près le discours que je vais essayer de vous rendre.
«Ce n'est pas d'aujourd'hui, nous dit-il, que la crédulité de l'homme lui fait desirer de connaître son destin dans l'avenir, ou de deviner les choses cachées. Josué jetta le sort pour connaître le prévaricateur de l'ordre de Dieu. Cette science découvrit qui avait volé un manteau, une règle d'or et deux cents sicles. Saul consulta l'ombre de Samuël, par le moyen de la pithonisse; les histoires saintes et profanes sont remplies de ces traits; les Sibilles, les augures, les prophètes, tout cela n'était que des Bohémiens comme nous, et leur seule étude consistait comme la nôtre à prendre du présent et du passé les meilleures notions, afin d'en tirer des conséquences pour l'avenir. Voilà quelle est la base de notre art. Quand un homme veut savoir sa destinée, mettez tout en usage pour découvrir ses goûts, ses habitudes, son caractère, ses préjugés, ce dont il s'occupe pour le moment, et ce qu'il a fait autrefois. Les plus sûres inductions se tirent de ces connaissances, ce qu'un homme fait et a fait . . . il le faira, l'homme est une espèce de machine presque toujours déterminée par l'habitude. Attachez-vous principalement à multiplier vos prophéties, et ne les présentez jamais qu'à double sens; de cette manière, ou de toutes, une réussira, ou il vous sera facile d'appliquer à un des sens, ce qui aura réussi sous l'autre; en voilà assez pour vous donner de la réputation. Je ne dis pas que les sciences dont je vous ai parlé l'autre jour soient entièrement chimériques, mais ne pouvant vous en instruire à fond dans ce moment-ci, je vous mets succinctement au fait de la pratique superficielle, la seule chose qui dans le fond vous soit reellement utile, lorsque vous instruisez quelqu'un de son sort, songez surtout à éviter tous ce qui est fâcheux, par-là, vous charmerez au moins si vous ne réussissez pas. Il n'y a pas d'homme, dût-il mourir demain, qui ne soit flatté de vous voir lui donner vingt ans de vie; il n'y pas de cocus qui ne soit enchanté de vous entendre louer la vertu de sa femme; point d'avare qui n'ait l'oreille chatouillée de vous voir vanter sa bienfaisance; si vous joignez à cela l'annonce d'un trésor, vous allez le porter aux nues. Il y a une sorte d'art à mentir aux hommes, et c'est cela qu'il faut saisir, que votre imposture les flatte, ils ne vous la reprocheront jamais.
Je ne vous dirai qu'un mot des talismans, vous savez que ce sont des figures de l'invention des philosophes arabes, faites sur des pierres ou des métaux de simpathie, qui répondent à de certaines constellations [8]; le palladium des Grecs, la statue de Memnon, celle de la fortune de Séjan, les cigognes d'Apollonius, les mouches d'airain, les sang-sues d'or de Virgile, la verge de Moïse; les différentes figures de serpens consacrées dans certaines villes, tout cela n'était que des talismans; nous devons savoir ce que c'est, en raisonner, en vendre, et n'y pas croire, parce qu'il n'y a rien de surnaturel dans le monde, aucun effet qui n'ait sa cause; les contradictions qui nous embarrassent, ne sont que les caprices de l'être méchant qui ne sait jamais qu'inventer pour tourmenter les hommes, pour abuser de leur crédulité, et les conduire ainsi insensiblement à leur perte, raisons qui doivent nous faire craindre cet être, l'implorer, l'attendrir, si nous pouvons, mais le détester souverainement au fond de nos cœurs.»
Ce discours fait, nous soupâmes et partîmes suivant l'usage, de très-bonne heure le lendemain.
Il y avait environ deux heures que nous marchions; le soleil commençait à luire, et nous le voyons avec plaisir dorer de ses premiers rayons les épis ondoyans d'une magnifique pièce de bled, dont nous suivions les bords, quand nous aperçûmes tout-à-coup au coin de ce champ, deux femmes en pleurs, élevant leurs bras vers le ciel; ô! mes amis, volons, dit Brigandos, peut- être voilà-t-il une occasion de faire le bien, nous nous livrons si souvent à celles de faire le mal; il dit: et dans l'instant nous courrons à ces femmes, en leur criant de ne pas avoir peur et de nous apprendre le sujet de leur chagrin; trop agitées pour répondre, elles nous montrent du doigt, en continuant de pleurer, trois hommes à cheval, galoppant à bride abbattue, au travers de cette riche moisson, brisant les tiges, faisant voler les épies, et détruisant dans une minute une partie de l'espoir et du travail d'une famille entière. . . . Seigneur cavalier, dit enfin, une de ces femmes à notre chef, en entremêlant ses paroles de sanglots; ce champ est à mon père, nous sommes quinze à vivre de son produit pendant toute l'année. . . . Cette saison-ci le ciel nous ayant favorisé, ce bon vieillard voulait mettre une légère somme de côté pour marier ma petite sœur que voilà, mais le pauvre cher père n'aura pas cette satisfaction. . . . Ces hommes que vous voyez galopper ainsi dans notre bien, voilà trois jours qu'ils font la même chose. C'est le curé de la paroisse, seigneur cavalier, avec son vicaire et son sacristain; ils nous ont fait plus de tort que quatre orages n'en eussent produit pendant un été. Mais quel motif, dit Brigandos? . . . Un de ses paroissiens, reprit la femme, dont vous voyez la maison là-bas, est très-mal depuis quelques jours; il a envoyé chercher le pasteur, lequel pour accourir plutôt au secours du moribond, dont il attend un legs considérable, traverse, comme vous voyez, notre champ, au lieu de venir par la grande route. Il ne veut pas que son pénitent meurt sans ses services, et le chemin à vol d'oiseau lui fait, prétend-il, gagner trois quarts d'heure. Avant-hier, il y allait pour l'exhorter, hier pour les saintes-huilles, aujourd'hui j'ignore pourquoi, mais il nous ruine, seigneur, il nous ruine; et les deux malheureuses se remirent à verser des larmes. Pendant ce temps, le curé fendait l'air, et comme il avançait de notre côté, il ne se trouvait guères plus qu'à trente pas, lorsque Brigandos furieux, lui cria d'une voix de tonnère d'arrêter sur-le-champ, ou qu'il était mort; mais le saint homme galoppant toujours, exhibe promptement, du gousset de sa culotte, une petite boëte de fer-blanc, le vicaire découvre son chef, récite quelques patenôtres; le sacristain fait retentir l'air du bruit d'une clochette, et tous les trois, sans s'arrêter, continuent de moissonner le champ [9].
Par la barbe de lucifer, s'écrie Brigandos, à qui la colère commence d'échauffer le crâne, arrêtez vieillaques, arrêtez, ou je vous enterre à l'instant tous les trois sous les épies que vous brisez. —Impie, lui crie le curé, ne vois-tu pas bien que je porte Dieu? —Portas-tu le diable, reprit notre chef, tu n'iras pas plus loin, ou je t'écalventre, et tous nos gens s'avançant à la fois vers ces trois cavaliers, il fallut bien qu'ils s'arrêtassent. Cependant les deux femmes étaient toujours là, ignorant ce qu'allait faire Brigandos, patron, dit le bohémien en démontant lestement le curé, où as-tu pris que pour porter Dieu à un malade, il fallut détruire l'héritage d'un homme en santé, n'y a-t-il pas de chemins dans le canton? Que ne t'en sers-tu? —Laisserai-je aller un homme en enfer par considération pour quelques grains de bled? —Apprends, stupide coquin, s'écrie Brigandos, en serrant vivement le col du pasteur, que le plus chétif des épies de bled qu'accorde la nature au soutien de ces malheureux, a cent fois plus de mérite et de valeur que toutes les idoles de pâtes que contient ta dégoûtante culotte; songe d'ailleurs que c'est avec ce bled que sont faits les dieux que tu prises, et que si tu en détruis la matière, leur espèce divine ne pourra plus se reproduire. —Insigne blasphémateur —Point de compliment, ce n'est pas pour m'entendre louer par toi, que j'arrête ici tes fonctions, c'est pour que tu répares à l'instant le tort que tu fais depuis trois jours à ces bonnes gens, regarde-les pleurer de tes crimes, et ose dire que tu sers Dieu après cela—Que je répare, moi? —Oui, de par tous les diables il faut que tu répares. —Et comment? En escomptant ici, à vous trois, la somme de cent piastres où j'évalue à-peu-près le dommage que vous avez fait à ces paysans. —Cent piastres! elles ne se trouveraient pas dans toute la paroisse. —Vérifions, dit notre capitaine, en faisant signe à ses gens de l'imiter; en conséquence, il saute sur les culottes pontificales, trouve d'abord la sainte-boëte, oh! pour ce bijoux, dit-il, en le faisant sauter à quarante pieds au-dessus de sa tête, je n'en donnerais pas un maravédis. . . . Et déculottant tout-à-fait le pasteur, il découvre à la fin une vieille bourse de cuir. Se tournant alors vers ses camarades, pendant que le curé remet à l'ombre les parties dévoilées de sa pudeur, enfans, dit- il, voyons si votre chasse est aussi bonne que la mienne. . . . Additionnons; les trois bourses se vuident, se mêlent et donnent un total de dix piastres de plus que l'évaluation de notre chef. —Approchez, braves femmes, poursuis notre capitaine en appellant les deux complaignantes. . . . Tenez, voilà ce que le tribunal bohémien vous adjuge en dédommagement de ce qui vous a été fait. —Ô monsieur! monsieur! s'écrièrent ces bonnes filles en arrosant de larmes les mains de leur Salomon. . . . Hélas! nous sommes trop contentes, mais il est bien méchant cet homme de Dieu que vous venez de condamner ainsi; vous ne serez pas plutôt loin, qu'il viendra nous reprendre ce que vous nous faites donner avec tant de justice. —Le reprendre! . . . de quinze jours ma troupe ne quitte les environs de cette ferme, dit Brigandos au curé, et si tu t'avisais d'une pareille infamie, scélérat, je te ferais manger tes c . . . . . . en brochette. . . . Tiens, reprends le reste de ta somme, je n'agis pas comme les officiers de justice. Moi, mon ami, je ne me paye pas par mes mains, reprends ton surplus, te dis-je. . . . Ramasse ton Dieu . . . monte sur ta bête, cesse de croire que ce que tu faisais fût un bien qui pouvait s'acheter au prix du mal que ta bêtise osait se permettre; le bien n'était qu'imaginaire, le désordre est incontestable. Souviens-toi, mon ami, que ce qu'on appelle le bien, n'est que l'utile, et que jamais l'utile n'est rempli, tant qu'il en coûte une larme à l'indigence.
Le curé tout confus, et qui n'avait peut-être de sa vie rien dit de plus philosophique en chaire, courut aussi-tôt rechercher sa boëte; mais il était arrivé pendant le jugement du procès, une aventure assez particulière; une de nos femmes pressée par un besoin de conséquence, s'était cachée dans le bled à dessein d'y procéder avec autant de satisfaction que de pudeur, soit hasard, soit taquinerie, la malheureuse boëte qui se trouvait là et qui s'était ouverte en tombant, avait reçu dans ses entrailles le superflu de celles de notre compagne, et c'était en ce piteux état d'augmentation que le reliquaire s'offrait au pasteur. Trop battu pour oser se plaindre, il se contente de se signer trois fois, met en poche ses dieux et ce qui les assaisonne, puis renfourchant sa jument poulinière, il prend congé de notre chef, qui lui jure que s'il se conduit bien, il n'en sera pas moins son ami.
On se sépara de part et d'autre. Les jeunes paysannes étaient si enchantées de leur juge; qu'elles le conjurèrent de venir dans leur maison passer au moins deux jours avec sa bande. Non vraiment, répondit Brigandos, je ne vous perdrai pas de vue, je suis à vous si ce bélitre vous cherche encore chicane, mais si j'acceptais votre offre obligeante, que serait alors l'action que je viens de faire? Ce n'est jamais que dans son cœur que l'honnête homme doit trouver la récompense de la vertu; en jouit-il si on la lui paye? . . . Adieu . . . et nous partîmes.
Nous ne nous avisâmes pourtant pas de rester aux environs de cette maison, trop de gens n'auraient pas vu du même œil que nous, la louable action de notre chef, il y a des esprits si mal faits dans le monde. . . . Nous nous éloignâmes donc avec rapidité, et fûmes passer la nuit à sept lieues de-là, dans une retraite impénétrable, d'où nous décampâmes sans accident le lendemain au point du jour.
Nous avions un grand bois à traverser avant d'arriver à Coria où notre chef voulait passer deux jours, lorsqu'environ vers les huit heures du matin, marchant tous ensemble, nous rencontrâmes dans le milieu de ce bois un chevalier de l'ordre d'Alcantara, suivi d'un domestique pour le moins aussi bien monté que son maître. Commandeur, dit Brigandos, dès qu'il l'aperçut; votre excellence vient sans doute de loin aujourd'hui? —De fort loin, répond le chevalier, ému de la rencontre. —Cornes de Satan, s'écria notre chef, c'est assez marcher sans boire un coup, faites-nous l'honneur d'être des nôtres, commandeur, vous boirez de bon vin, servi par de jolies filles. . . . Je n'ai ni faim ni soif, dit le chevalier, je vous prie de me laisser finir ma route. —Perle des deux Espagnes, dit Brigandos en fronçant le sourcil, ignorez-vous que les prières de gens comme nous, ressemblent beaucoup à des ordres? . . . Ayez la bonté de descendre, et ne nous contraignez pas à vous manquer d'égards. —En vérité ce procédé . . . —est plus honnête que vous ne pensez, chevalier vous ne verrez jamais que délicatesse et honnêteté parmi nous.
Ici le chevalier voyant que la résistance était peu de saison, qu'on avait déjà arrêté son valet et qu'on le désarmait lui-même, mit pied à terre et demanda ce qu'on voulait. —Je vous l'ai dit, chevalier, reprit notre chef, déjeûner avec vous, jouir un instant de l'honneur de votre conversation, et nous quitter le mieux qu'il sera possible; après quelques cérémonies préalables, où nous mettrons tant de politesses que nous espérons qu'elles ne vous déplairont pas; et pendant ce tems, par ordre du chef, nous étendions une nappe sur le gazon, et nous servions le déjeûner. Le chevalier voyant alors que le plus court est de faire contre fortune bon cœur, s'asseoit, coupe une tranche de jambon et se met à manger et à boire comme s'il se fût trouvé chez lui. —Que dit-on de nouveau, commandeur? demanda Brigandos, enchanté de la bonne contenance de son hôte; passant notre vie dans les bois comme les ours, nous sommes trop heureux quand avec d'aimables voyageurs comme vous, nous pouvons nous remettre au courant. —Nous venons de prendre Mahon, répondit le chevalier [10], les anglais sont perdus, abandonnés de leurs Colonies, bientôt peut-être de l'Irlande et de l'Écosse, ruinés par la dette nationale, écrasés par leurs dissensions intestines; je vois ce royaume à deux doigts de sa perte. —Doucement, doucement, seigneur chevalier, dit Brigandos en avalant deux verres de vin, un de chaque main, suivant son usage, doucement, je ne vois pas tout-à-fait comme vous dans cette affaire là. Les anglais ont plus de ressources que vous ne pensez, et la différence qu'il y a d'eux à vous, c'est que la faiblesse de votre constitution vous aurait déjà culbuté vingt fois si vous eussiez éprouvé la moitié de leurs revers, au lieu que la force de la leur les soutiendra sans ébranlement. —Mais leurs Colonies? —Les anglais peuvent se passer de leurs Colonies, et vous ne vivriez pas sans les vôtres, vous qui fournissiez autrefois de l'or à toute la terre [11]. Les colons anglais ne sont que les enfans de leur métropole, et les vôtres sont nos pères; ce n'est pas à Madrid qu'est la capitale de l'Espagne, c'est à Lima, c'est à Mexique, au lieu que Londres sera toujours la capitale de l'Angleterre, y eut-il trente Boston et autant de Philadelphie. Mais vous, peuple misérablement affaibli, que deviendriez-vous si vos colons vous abandonnaient? Accoutumés à ne vivre que d'or, n'en recueillant plus dans votre sein, où en seriez-vous sans l'Amérique? Je ne sais si vous avez bien fait de vous en tenir au pacte de famille, dans cette occasion peut-être eût-il été plus sage à vous de ménager les anglais. Chevalier, je suis prophète tel que vous me voyez, voulez-vous que je vous dise ce qui va arriver; la France éprouvera une révolution terrible, elle secouera le joug du despotisme; les anglais l'imiteront, et toutes deux d'accord, finiront par tomber sur vous, il faut juger les hommes par leur génie, c'est la meilleure règle pour les deviner; observez l'habitant de Londres et celui de Paris, vous leur verrez la même fierté, les mêmes goûts pour la liberté, les arts et les sciences, le même ton de philosophie, tout ce qu'il faut enfin pour se battre un moment et devenir bons amis après. Or, si cette liaison arrive, soyez bien sûr qu'elle se tournera contre vous, et vous n'êtes pas en état de la soutenir. Ils ne sont plus ces tems glorieux où le plan de la monarchie universelle se dressait dans le cabinet de Madrid, et rien ne vous les ramenera. Plus avilis, plus écrasés que jamais par votre inquisition et vos prêtres, on ne trouve en Espagne que des alguasils, des chevaliers de la cruciata et de la sainte-Hermandad; mais que Belzébut m'étouffe si on y rencontre un soldat, encore moins un général. —Que dites-vous, ami? est-ce l'instant de nous déprimer comme vous le faites? L'espagne renait aujourd'hui, jamais ses campagnes ne furent plus riches, jamais ses atteliers mieux fournis. Voyez le commerce de la Catalogne, l'immensité des choses qui s'y fabriquent à présent; jettez les yeux sur nos grandes routes, avant un demi siècle elles seront aussi belles que celles de France; des académies s'élèvent, de grands hommes sortent de leur sein; les arts fleurissent, les sciences se cultivent, tous les ressorts de l'administration prennent de la vigueur et de l'élasticité. . . . Eh! non, non, la révolution que vous craignez ne s'opèrera pas, y pensa-t-on même, toute l'Europe s'y opposerait. —L'Europe? elle serait ravie de vous voir écrasée; elle ne mettrait pas plus d'obstacle à votre invasion qu'elle n'en a mis au partage de la Pologne, et malgré le faible crépuscule que vous croyez entrevoir, vous êtes et serez encore long- tems la fable de toutes les nations du continent; vos processions, votre fourberie, votre molesse vous en feront toujours détester. Il n'y a pas une de ces nations qui ne prêtât les mains à votre démembrement. . . . Mais parbleu, commandeur, puisque nous voilà en train de politiquer, je veux vous faire part d'un projet; faites-moi la grace de l'entendre. . . . Je veux refondre l'Europe, je veux la réduire à quatre seules républiques désignées sous les noms d'Occident, du Nord, d'Orient et du Midi. —Pourquoi ce choix de gouvernement, il est vicieux. —Le gouvernement républicain est le meilleur de tous. —Voilà précisément pourquoi vous n'y ferez jamais passer des peuples assoupis depuis tant de siècles sous le joug monarchique. Il est possible de passer du bien au mal, c'est la marche d'une nature qui tend sans cesse à la dégradation; mais le contraire est impraticable. —Rome commença par avoir des rois, elle ne se forma en république qu'après avoir senti tous les dangers de ce régime. —Oui, mais Rome république ne tarda pas à être subjuguée, et les chaînes imposées par les Césars, furent plus lourdes que celles des _Tarquins-; je vous le dis, capitaine, vous ne verrez pas dans l'histoire des peuples du monde une seule république se soutenir sans que l'aristocratie ne la gangrène. Or, si le gouvernement aristocratique est le pis de tous, ne desirez donc pas à l'Europe une telle manière d'être régie. Capitaine, je vous le répète, le despotisme sera toujours plus près du gouvernement républicain qu'il ne le sera du monarchique. —Oui, lorsque ce seront les nobles qui, comme à Venise, seront à la tête du gouvernement; il est bien certain qu'alors l'oppression totale du peuple deviendrait la suite nécessaire de ce mauvais ordre de choses, mais un gouvernement qui romprait ses fers, qui, culbutant la monarchie, n'établierait ses bases que sur les droits et sur les devoirs imprescriptibles de l'homme, un tel gouvernement serait le modèle de tous, et voilà celui que je veux; ne dérangez donc point mes projets. Commandeur, le gouvernement républicain que je vous trace ici, est celui que je veux donner à l'Europe; laissez-moi, d'après cela, poursuivre mes divisions, car cette multitude de petits états me désespèrent; je divise donc notre continent en quatre républiques, et sous la dénomination que je viens d'indiquer; voici l'étendue que je leur donne. Pour former la république d'Occident, je joins aux états de la France l'Espagne, le Portugal, Maïorque, Minorque, Gibraltar, la Corse et la Sardaigne; sous les conditions qu'elle se débarrassera de vos moines, de vos inquisiteurs, de vos abbés, et qu'elle enverra tous ces gosiers de pains bénits chanter la messe au fond de l'Affrique. —La république du Nord sera composée de la Suède; je lui donne indépendamment de ses états, l'Angleterre et ses attenances, les Pays-Bas, les Provinces-Unies, la Westphalie, la Poméranie, le Dannemark, l'Irlande, et la Laponie. La Russie formera la république d'Orient; je veux qu'elle cède aux Turcs que je renvoie d'Europe, toutes les possessions que Pétersbourg a dans l'Asie, qui ne pouvaient lui être bonnes que dans la vue d'un commerce par terre avec la Chine, qu'elle ne fait point et qu'elle ne fera jamais; en récompense, je lui joins la Pologne, la Tartarie et tout ce que le turc laisse en Europe. —La république du Midi sera composée de l'Allemagne entière, de la Hongrie, de l'Italie dont j'exile le pape, n'y ayant rien de plus inutile, dans le plan que je trace, qu'un abbé sodomite, à douze millions de revenus, qui n'a d'autre emploi que de distribuer des indulgences dont on n'a que faire, ou des agnus qu'on foule aux pieds. La même république aura la Sicile et toutes les isles qui se trouvent entr'elle et la côte d'Affrique. Voilà ma division, chevalier, mais je veux une paix éternelle entre ces quatre gouvernemens; je veux qu'ils abandonnent entièrement l'Amérique qui ne sert qu'à les ruiner, qu'ils bornent leur commerce entr'eux, et sur-tout qu'ils n'aient qu'une religion, un culte pur, simple, dégagé d'idolâtrie et de dogmes monstrueux. . . . Une religion enfin que le peuple puisse suivre sans avoir besoin de cette vermine insolente qu'il érige en médiateur entre le ciel et sa faiblesse, et qui ne sert qu'à le tromper sans le rendre meilleur. Dantzik sera, d'après mon plan, la ville libre où chaque république aura un sénat. Là, toutes les discussions se termineront à l'amiable, les jugemens des arbitres deviendront les loix des états, et si les temporisations proposées ne leur plaisent pas, dix députés par république viendront se battre en personne, sans exposer des millions d'hommes à s'égorger pour des intérêts qui sont rarement les leurs. —Ce projet fut rêvé jadis par un certain abbé de Saint-Pierre; un français, qui l'écrivit au commencement de ce siècle, point du tout, chevalier. Je connais le livre dont vous parlez. Cet abbé ne partageait pas ainsi l'Europe, il y laissait tous les petits souverains qui l'agitent en la divisant, il ne réunissait pas comme moi, toutes les puissances, en attaquant ce qui leur nuit; l'abbé de Saint-Pierre, en un mot, renonçait aux systêmes de l'équilibre, pour établir celui de l'union: moi je n'érige celui de l'union, qu'en consolidant celui de l'équilibre, et mon projet vaut beaucoup mieux. —Il n'assurerait pas la paix perpétuelle. —Toutes les fois qu'il égalise, il diminue les raisons de guerre. —L'ambition sera toujours la même, c'est le venin du cœur de l'homme, il ne s'anéantit qu'avec lui. —Cette passion n'a plus de motif. Ce qui détermine une nation à déclarer la guerre à une autre, c'est parce qu'elle veut recouvrer ou envahir, et dans tous les cas, parce qu'elle veut avoir autant ou plus que celle qu'elle attaque; mais si elle est aussi forte, ses motifs deviennent injustes, et dès-lors en admettant mon systême, voilà trois états contre un, l'agresseur qui le sait se tient en paix. Il est très-difficile d'établir l'équilibre dans une multitude de poids inégaux, rien de plus simple que l'opération quand il ne s'agit plus que de quatre poids de même mesure. —Mais il faudrait un patriarche au moins, si vous chassez le pape; il faut bien que la religion ait un chef. —Chevalier, la bonne religion n'a besoin que d'un Dieu; commencez par vous accorder unanimement sur l'essence, sur les attributs de celui que vous admettez, par convenir qu'il n'a besoin que de nos cœurs, que tout le reste est aussi dangereux que superflu. N'étant plus nécessaire alors de vous égorger pour la manière de servir ce Dieu, un chef vous deviendra parfaitement inutile; c'est presque toujours en raison de ce chef que vous vous êtes battus pour vos dieux; sans les désordres et les débauches de ce chef, jamais Luther ne se fût séparé; or, voyez que de flots de sang a fait verser cette désunion. Non, monsieur, point de pape, un Dieu, c'est encore beaucoup; il faut que je vous suppose très-sage pour vouloir bien vous en permettre un, chevalier: le systême de cette existence est le plus dangereux présent qu'on puisse faire à des fous. —Ami, je vous crois athée. —Vous ne buvez pas, commandeur, est-ce que vous ne trouvez pas le vin bon? —Excellent, seigneur bachelier. —Tu dieu, brave homme, me donnez-vous ce titre en badinant? —Non sur ma croix. —Sachez donc, commandeur, que j'ai pris mes licences pour l'être; tel que vous voyez, j'ai étudié cinq ans à Salamanque, et sans quelques petites fredaines de jeunesse qui me brouillèrent avec la justice, dit Brigandos, en relevant ses moustaches, je serais peut-être aujourd'hui recteur en l'université de Compostel. —Vous êtes donc de la Galice? —En vérité, commandeur, je serais bien en peine de vous dire de quel pays je suis, tout ce que je sais, c'est que ma mère est arrière-petite-fille du bâtard de la maîtresse d'un enfant trouvé de Barcelone, d'où vous voyez que j'ai quelques traits à me qualifier de Catalan. Si jamais je finis mal ma carrière, au moins aurai-je la satisfaction d'être traité par le bourreau comme un grand de la première classe, et cela ne laisse pas que d'être consolant [12]. —Mais enfin vous êtes né quelque part? —Sur le haut d'un mât de perroquet, commandeur, où ma mère, qui revenait de Lima, s'était réfugiée pour donner un peu moins de scandale, en mettant au monde un fruit si sûr de son incontinence, avec un matelot de l'équipage. N'importe, mon père m'avoua, il épousa ma mère; on me fit étudier, et je vous dis que je serais aujourd'hui chanoine au moins, si je n'avais pas eu d'exécrables inclinations. —Ah, scélérat! dit le chevalier en se levant, me voilà obligé d'aller à confesse pour avoir bu avec un homme tel que toi. Alte-là, commandeur, dit notre capitaine en se levant aussi, je vous ai dit que le dernier moment serait le plus dur, c'est le quart d'heure de Rabelais. Où allez-vous, excellence, sans trop de curiosité? —À Lisbonne. —Je connais ce pays-là, et dites-moi, votre grandeur trouvera-t-elle des connaissances dans cette métropole du Portugal. —J'y suis au sein de ma famille. —Ah, ah! eh bien, commandeur, vingt-cinq cruzades [13] vous suffisent pour vous y rendre gaillardement vous, votre valet et vos deux chevaux, les voilà dans cette bourse, permettez que nous changions s'il vous plait. —Et de quel droit? . . . —De celui de la nature, commandeur, dont la loi proscrit l'inégalité des richesses, il n'est pas juste que l'un ait tout, pendant que l'autre n'a rien. Vous venez de voir que je suis partisan du système de l'équilibre, établissons-le, je vous prie, il ne tiendra qu'à vous d'y joindre celui de l'union, car, en vérité, ce troc fait, vous n'aurez pas dans les deux Espagnes un serviteur plus fidèle que moi.