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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 cover

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4

Chapter 1: OU
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About This Book

A series of letters recounts how two young travelers are presented at court and placed under the protection of an influential noble while plans are made to recover confiscated assets and secure their future. Alongside these social maneuvers, the narrator analyzes a young woman's moral temperament, describing her loss of religious feeling, rigid principles, and apparent indifference to charity. The text contrasts outward politeness with inner apathy, examines how misfortune and bad company shape belief and conduct, and probes tensions between pride, reasoned principles, and the capacity for sympathy.

The Project Gutenberg eBook of Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4

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Title: Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4

Author: marquis de Sade

Release date: February 14, 2020 [eBook #61408]
Most recently updated: October 17, 2024

Language: French

Credits: Phyllis Eccleston. Based on a transcription made available by Wikisource (Bibliothèque libre of the Wikimedia Foundation) at https://fr.wikisource.org and on a digital photographic reproduction made available by Gallica (Bibliothèque numérique of the Bibliothèque Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR, OU LE ROMAN PHILOSOPHIQUE. TOME 4 ***
ALINE ET VALCOUR,

OU

LE ROMAN
PHILOSOPHIQUE.

________________________________________

TOME IV. ________________________________________

SEPTIÈME PARTIE.

    Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
    Cum dare conantur priùs oras pocula circum
    Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
    Ut puerum aetas improvida ludificetur
    Labrorum tenus; interea perpotet amarum
    Absinthi laticem deceptaque non capiatur,
    Sed potius tali tacta recreata valescat.

Luc. Lib. 4.

[Illustration: Homme vil oublie-tu ches qui tu es?]

ALINE ET VALCOUR,

OU
LE ROMAN
PHILOSOPHIQUE.

Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

________________________________________

À PARIS, Chez la Veuve GIROUARD, Libraire maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.

________________________________________

1795.

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ALINE ET VALCOUR,

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LETTRE TRENTE-NEUVIEME,

Déterville à Valcour.

Vertfeuille, ce 24 octobre.

Nous voilà seuls, mon cher Valcour; plus d'illusions, nos deux illustres voyageurs sont partis, nous pouvons maintenant les juger bien à l'aise. Mais comme ces réflexions troubleraient peut-être un peu le plaisir que tu te fais de savoir ce qu'il y a eu de déterminé pour eux, je vais commencer par te l'apprendre: ils partirent hier avec le comte de Beaulé, chez lequel ils logeront à Paris, jusqu'au moment de leur départ pour la Bretagne; la première chose à laquelle on va travailler, est de lever la lettre obtenue par le père de monsieur de Karmeil; c'est de quoi le comte se charge. Les jeunes gens seront ensuite présentés à la cour, que l'on intéressera en leur faveur et par leur personnel et par la singularité de leurs aventures. Le comte imagine qu'ils doivent avoir une sorte de succès, et qu'ils exciteront de l'intérêt et de la curiosité. Tous les arrangemens d'ailleurs, dont je t'ai donné le détail dans ma lettre du dix-sept, seront tenus irrévocablement; on n'instruira de rien le président sur la naissance de Léonore; on continuera d'ignorer ce qu'il avait exigé sur l'enlèvement de l'une de ces sœurs au lieu de l'autre; atrocité qu'il vaut mieux taire que de révéler. Ensuite les jeunes gens escortés d'un excellent conseil, partiront pour Rennes, où tout le plan dont je t'ai fait part, sera exécuté à la lettre. On ne s'en tiendra point là; M. de Beaulé qui s'intéresse infiniment à eux, va déterminer le ministre à écrire en Espagne, pour obtenir au moins tout ce qu'on pourra des lingots confisqués à l'inquisition; et si l'on y réussit de même qu'à la restitution des biens de mademoiselle de Kerneuil, tu vois de quelle fortune immense ils peuvent se flatter de jouir avant un an. En sont-ils dignes? . . . Lui, je le crois, elle, je ne te cache point qu'elle ne m'a pas autant séduit que son époux. Madame de Blamont à qui d'abord elle a beaucoup plue, parce que l'ame de cette femme charmante est faite pour aimer sans réflexion, tout ce qui lui appartient, et tout ce qui a été malheureux; madame de Blamont, dis-je, s'était fait un peu d'illusion sur cette nouvelle fille; mais sans rien perdre de l'envie qu'elle a de lui être utile, elle commence à la voir infiniment mieux maintenant.

Il s'en faut bien, selon moi, que les revers de Léonore ayent servi à lui former l'esprit et le cœur. Il est certain d'abord qu'elle a perdu tous les sentimens religieux qui devaient lui avoir été suggérés dès l'enfance; elle dit les avoir anéantis avant ses aventures; mais je crois que les gens qu'elle a fréquentés dans ses voyages, lui ont bien plus nui que toutes les lectures qu'elle aurait pu faire avant. Elle est sur cela d'une fermeté très-surprenante à son âge, et comme son mari lui laisse la plus grande liberté de conscience, qu'elle allègue d'ailleurs au soutien de ses principes, des raisons malheureusement très-fortes, qu'elle se rejette sur l'impossibilité où elle est de revenir de ce qu'elle a fait, il a été difficile de l'entamer sur cette matière, malgré les égards qu'elle doit à tout ce qui l'entoure ici; malgré le puissant intérêt qu'elle aurait au moins, ce me semble, à feindre; elle s'est opiniâtrement refusée à des exemples généraux de piété; avant-hier, par exemple, c'était un jour de fête; on vint l'avertir pour la messe; elle dit au laquais avec un petit air sec, qu'elle n'y allait jamais, et que madame la présidente en savait au mieux les raisons. Quand on fut revenu, elle s'excusa avec gentillesse, mais cependant toujours de manière à faire croire que ses principes étoient invariables; et malheureusement, je crois qu'ils vont plus loin que l'inobservance du culte de sa nation: elle en absorbe jusqu'à l'objet. Je la suppose athée dans le fond de l'ame, plusieurs de ces raisonnemens me le persuadent; ses réfutations des sentimens de Clémentine; ses aveux à l'inquisition, tout cela ne sont que des choses de circonstances, et qui ne m'en imposent nullement [1], elle ne croit à rien, mon ami, j'en suis sûr. Cependant elle ne s'explique qu'en riant sur ce dernier article; elle dit que les serviteurs de Dieu lui ont donné de si mauvais exemples, qu'ils lui ont fait naître de grands doutes sur la réalité de l'existence de leur maître, si l'on cherche à lui prouver que ce raisonnement est faible, et que les défauts de l'ouvrage ne prouvent rien contre l'existence de l'ouvrier, elle plaisante, elle dit qu'elle croit tant qu'on veut à cette existence, et qu'elle se la persuadera encore bien mieux quand elle sera riche et qu'elle n'aura plus de malheurs à craindre; mais tout cela n'empêche pas qu'on ne la devine et qu'on ne la juge.

Examinons-nous ses vertus, je ne vois pas qu'elle ait même adoptée toutes celles dont les brigands qu'elle a fréquentés, lui ont donné des exemples; et son ame, ou naturellement peu sensible, ou trop ébranlée par l'infortune, (tant il est vrai, quoiqu'on en dise, que l'école du malheur est la plus dangéreuse de toutes,) son ame, dis- je, se refuse à ce qui l'émeut, et n'admet en aucune manière les délices de la bienfaisance. Sans pitié, sa reconnaissance, sa générosité, ses facultés aimantes, excepté celles qui ont son mari pour objet, tous les sentimens qui naissent de l'ame, en un mot, sont chez elle plus maniérés que sentis, et, peut-être en l'analysant davantage, en dégageant son être de ce vernis du monde, qui voile si bien tous les défauts dans une femme d'esprit, peut-être y démêlerait-on beaucoup de cruauté. L'insensibilité n'est pas naturelle dans une telle ame [2]; Léonore ne peut pas être indifférente, il faut qu'elle ait absolument de grandes vertus ou de grands vices, et comme ses vertus sont en elle l'ouvrage de la nature et ses vices, ceux de ses principes, qu'elle n'en adopte jamais aucun sans raisonnemens, si elle a, avant dix-huit ans un stoïcisme assez réfléchi pour éteindre en elle la pitié; peut-être ira-t-elle plus loin à quarante. La sagesse qui n'est soutenue que par l'orgueil, cède à des passions plus fortes que ce sentiment; et quand les principes n'offrent aucun frein, quand ils tendent à les briser tous, quand les travers de l'esprit n'ont aucune digue dans les qualités du cœur, et qu'au contraire la ferme apathie de celui-ci, laisse échapper hardiment l'autre sur tout ce qui l'irrite ou le délecte, une femme peut arriver à des genres de désordres plus dangéreux que ceux des Théodore et des Messalline; car ceux-ci n'allarment que les mœurs, au lieu que les autres conduisent insensiblement aux forfaits [3].

Elle vit l'autre jour madame de Blamont aider selon son usage, des pauvres qui venaient implorer ses secours; elle badina de ce procédé avec un air de dureté qui ne plut à personne. Elle fut même jusqu'à se refuser d'imiter sa mère. Madame de Blamont lui en demanda le motif avec un peu d'humeur: vous avez été malheureuse vous-même, lui dit cette femme tendre et compatissante; comment à de telles épreuves n'avez-vous pas appris à soulager l'infortune? —Elle répondit qu'elle agissait sur cela par principe, comme dans toutes les actions de sa vie; qu'il n'y avait rien de plus dangéreux que les aumônes; qu'elles ne servaient qu'à entretenir la misère et la fainéantise; qu'à multiplier dans l'état, cette vermine épouvantable connue sous le nom de mendians, qui le souillent et le déshonorent. Que si tous les cœurs étaient fermés comme le sien à cette inutile pitié, ces malheureux sûrs de vivre aux dépens des dupes, n'abandonneraient pas leur métier, leur patrie et leurs parens, dont ils font le malheur, en les privant de leurs secours . . . Que tel homme doué de tout ce qu'il faut pour faire un excellent ouvrier, devenait un fainéant par l'habitude d'être secouru sans rien faire, qu'il lui devenait bien plus facile de jouer des maux, que de se mettre en un état de n'en pas souffrir, d'où il résultait, que ce qu'on croyait une bonne œuvre, en devenait dès-lors une très-mauvaise. C'est parce que j'ai été malheureuse moi-même, continua-t-elle, que j'ai vu qu'on pouvait améliorer son sort sans avoir besoin des autres, et les secours que j'ai trouvés quelquefois, tels que ceux de Gaspard et de Bersac, m'eussent-ils été refusés, je n'en aurais eu que plus d'adresse et plus d'activité à contrarier les coups de la fortune, et à les déterminer en ma faveur. Savez-vous, poursuivit-elle, en s'adressant à sa mère, ce que deviendra l'homme à qui vous faites ainsi l'aumône? si jamais vos charités lui manquent il se fera voleur. Accoutumé à l'oisiveté; fait à voir arriver à lui l'argent sans autres peines que celle de le demander honnêtement, il l'exigera le pistolet à la main, quand vous ne céderez plus à ses instances. —Tout cela sont des sophismes de l'esprit, répondit madame de Blamont, ils peuvent être vrais, mais je ne les aime pas dans votre cœur. Que l'homme qui me demande soit pauvre ou non, que l'aumône que je lui donne soit bien ou mal placée, il m'a vivement ému par sa demande, il m'a fait éprouver une jouissance sensible à le secourir, en voilà assez pour que j'y cède. Si ce malheureux est fainéant, apparemment que le travail lui coûte, ainsi je lui fais bien plus de plaisir encore; or le plaisir que je sens à donner, se règle sur celui que je fais en donnant, donc je n'en suis pas moins heureuse. —Que dis-je? donc je le suis davantage, puisque j'ai fait au fainéant, que j'ai secouru, un plaisir plus grand que je ne l'aurais fait au laborieux. Mais supposons un instant avec vous que ce soit un mal d'entretenir la fainéantise, n'en est ce pas un bien plus grand, de ne pas soulager l'infortune? or, j'aime mieux commettre un petit mal, pour en prévenir un énorme, que de commettre un tort énorme pour en avoir craint un petit. —Il n'y a point de tort énorme à ne point soulager l'infortune, madame, reprit Léonore, il n'y a que l'inconvénient de lui laisser toute son énergie à côté des dangers très-réels que je viens de vous observer. Le tort énorme dont vous parlez, n'est qu'à entretenir la fainéantise, puisque l'effet qui en résulte, conduit chaque jour des malheureux à l'échafaud. Il est donc énorme ce tort, il ne saurait être plus grand; mais quel qu'il soit, vous le commetrez, dites-vous, parce que vous y trouvez des délices. Premièrement, on peut nier ces délices ou au moins ne pas les sentir comme vous, mais en les admettant qu'avez-vous fait de bien dans cette action, puisque vous n'avez travaillé que pour vous? l'égoïsme est-il une vertu? et ne devient-il pas un vice très-dangéreux, quand il peut résulter de ses effets la mort presqu'inévitable de l'infortuné qui vient de servir à vous en donner les jouissances? Poursuivons, vous avez cent louis, je le suppose, à jetter aujourd'hui par la fenêtre, un bijou s'offre d'un côté, un malheureux arrive de l'autre; après avoir balancé un instant, vous renoncez à posséder le bijou, et vous soulagez de cet argent l'homme qui vient vous implorer; croyez-vous avoir fait une belle action? vous n'avez fait, sans vous en douter, que céder au mouvement le plus impérieux, plus flatée du plaisir de sortir cet homme de la misère, de mériter sa reconnoissance que de la satisfaction de vous procurer le bijou, vous avez pris ce qui vous contentait davantage, et n'avez travaillé que pour vous: donc aucune grande action dans l'aumône que vous venez de faire . . . une volupté satisfaite et pas l'apparence d'une vertu; mais que deviendra-t-il ce choix, quand après vous avoir prouvé qu'il n'a rien de bon, on vous fera voir tout ce qu'il peut avoir de funeste. En payant le bijou, vous entreteniez l'industrie, vous encouragiez les arts; en préférant l'aumône, vous n'avez fait qu'un fainéant, un ingrat ou un libertin qui, si, comme je viens de vous le dire, ne trouve plus demain de bourse ouverte comme la vôtre, ira le jour d'après, se les faire ouvrir à coups de poignard. Votre refus, votre résistance, tous les mouvemens vraiment vertueux qu'il vous plait de nommer dureté, rendaient à ce malheureux l'énergie que votre aumône lui enlève; repoussé par-tout comme de vous, il allait chercher du travail, et votre prétendu dureté rendait un homme à l'état tandis que votre bienfaisance mal-entendue l'envoye tôt ou tard à l'échafaud; mais que ce ne soit plus ce bijou que nous mettons en parallèle avec l'aumône supposée; allons plus loin; que ce soit le plaisir fade et imbécile de faire des ricochets de cet argent sur l'eau; eh bien! je l'affirme, vous aurez en vous livrant à cet enfantillage, commis sans doute un moindre mal, que d'entretenir la fainéantise, puisque dans l'une et l'autre supposition l'argent est perdu pour vous, qu'il l'est sans inconvénient dans le premier cas, et qu'il ne l'est dans l'autre, qu'en entraînant une foule, quelque soit votre adresse à couvrir cette seconde action des noms pompeux de bienfaisance et d'humanité; comme si l'esprit de ces vertus ne consistait pas bien plutôt à être dur un moment pour sauver les hommes, que compatissant pour les anéantir. —Tout ce que vous voudrez, dit madame de Blamont, mais vous me contestez la sorte de jouissance qu'on éprouve à soulager l'infortune, et je n'aime pas que vous me la disputiez. —Et pourquoi donc, madame, reprit vivement Léonore, toutes nos ames sont-elles faites de la même manière? toutes doivent-elles sentir les mêmes choses? La pitié n'agit sur elle qu'en raison de leur molesse, plus un individu a de vigueur, moins il est susceptible de cette sorte d'ébranlement, d'où il résulterait, comme vous voyez encore en ma faveur, que l'ame la moins ouverte à la pitié serait incontestablement la mieux organisée; mais analysons ce sentiment décoré de nos jours de si superbes noms et ressenti pourtant moins que jamais; la preuve que ce mouvement pusillanime n'agit sur nous que physiquement, que le choc moral qu'il imprime est absolument subordonné à celui des sens, est que, nous plaindrons beaucoup davantage le mal qui se fait sous nos yeux, que celui qui arrive à cent lieues de nous; et que si vous voyez, monsieur, par exemple, dit-elle en me montrant, se couper le doigt d'un canif, que vous vissiez son sang couler, vous seriez beaucoup plus émue de cet accident, seulement parce que vous en êtes témoin, que vous ne le seriez à la nouvelle que monsieur vient de se casser la jambe à deux cents lieues d'ici. Ce dernier malheur n'agissant que d'une manière éloignée sur votre ame la toucherait insensiblement moins que celui du doigt coupé sous vos regards, quoique l'un de ces maux, . . . celui que vous auriez plaint davantage, ne fût rien, et que l'autre, . . . celui qui vous aurait le moins touché fût bien plus important sans doute. Voilà donc la pitié, une faiblesse, et nullement une vertu, puisqu'elle n'agit sur nous, qu'en raison de l'impression reçue, de la vibration établie sur les fibres de notre ame par le plus ou le moins d'éloignement du malheur arrivé; . . . et pourquoi ne voulez-vous pas qu'on se défende d'une faiblesse qui n'est jamais bonne qu'aux autres, et qui ne nous apporte que du chagrin? —Cette insensibilité est affreuse, dit madame de Blamont. —Oui dans une ame commune, reprit Léonore, mais non pas celles d'une certaine trempe; il est des ames qui ne paraissent dures qu'à force d'être susceptibles d'émotion, et celles-là vont quelquefois bien loin: ce qu'on prend en elles pour de l'insouciance ou de la cruauté, n'est qu'une manière à elles seules connue, de sentir plus vivement que les autres; il y a des sensations qui ne sont pas SUES de tout le monde; or les rafinemens ne viennent que de délicatesse; il est donc possible d'en avoir beaucoup, quoiqu'on soit remué par des choses qui semblent l'exclure [4]; que dis-je? ce genre de choses peut devenir ce qui irrite le plus dans des ames parvenues à ce dernier excès de finesse, ensorte qu'il y aurait alors un désordre prononcé, une contrariété surprenante entre la sensation de l'ame simplement organisée, et celle que je veux peindre; qu'il résulterait peut-être de ce désordre que, ce qui affecterait vivement l'une dans un sens, affecterait l'autre en un sens tout contraire; cette différence marquée dans l'organisation, est l'excuse des systèmes, comme elle est celle des mœurs; la cause des vices, comme le motif des vertus. Une fois admise, il est aussi simple que je sois entièrement insensible à ce qui vous émeut, qu'extraordinairement chatouillée de ce qui vous blesse. Nous n'en sommes pas moins sensibles l'une et l'autre, les chocs violens ébranlent également nos ames, mais ceux qui arrivent à la mienne ne sont pas de l'espèce qui convient à la vôtre. Combien de fois d'ailleurs, ne recevons-nous nos impressions que de l'habitude des préjugés? Comment alors les sensations d'une ame accoutumée à vaincre le préjugé et à secouer les chaines de l'habitude, seront-elles semblables à celles d'une ame livrée à l'empire de ses causes. Il ne s'agirait dans ce cas que d'avoir de la philosophie pour recevoir des impressions très-singulières, et par conséquent, pour étendre étonnamment la sphère de ses jouissances. On ne saurait croire ce qu'on trouverait peut-être au delà des débris de tous ces freins vulgaires; tant que nous soumettons la nature à nos petites vues, tant que nous l'enchaînons à nos vils préjugés, les confondant toujours avec sa voix, nous n'apprendrons jamais à la connaître; qui sait s'il ne faut pas la dépasser beaucoup pour entendre ce qu'elle veut nous dire. Comprendrez-vous les sons de l'être qui vous parle, si vos mains étouffent son organe? étudions la nature; suivons-la jusques dans ses bornes les plus éloignées de nous, travaillons même à les reculer, mais ne lui en prescrivons jamais. Que rien ne la voile à nos regards, que rien ne gêne ses impressions, de quelque sorte qu'elles puissent être, nous devons les respecter toutes; ce n'est pas à nous qu'il appartient de les analiser; nous ne sommes faits que pour les suivre; sachons quelquefois la traiter en coquette, cette nature inintelligible; osons enfin lui faire outrage pour mieux savoir l'art d'en jouir. —Infortunée, dit madame de Blamont, en se jettant dans les bras de Léonore, cesse d'adopter les erreurs de ceux qui t'ont rendue malheureuse; ils étaient imbus de ces systêmes, ceux qui t'ont précipité dans l'abyme en te refusant l'époux que tu chérissais, ces maximes étaient celles des scélérats qui voulurent te vendre au prix de ton honneur, les faibles secours que tu désirais à Lisbonne, elles remplissaient le cœur de ceux qui t'ont traîné dans les cachots de Madrid; si tu déteste ces monstres, si tu as raison de les haïr, pourquoi veux-tu leur ressembler? Oh Léonore! préfère la morale de ceux qui t'aiment, abjure des principes dont les fruits stériles et amers ne nous donnent que d'affreuses jouissances . . . Peut-être un instant soutenues par le délire . . . bientôt troublées par le remords . . . Eh! quel asyle trouverais-tu sur la terre, si toutes les ames étaient comme celle que tu peins? ton triste aveuglement sur nos dogmes religieux n'est que la suite de cette perversité qui s'établit insensiblement dans ton cœur; que le sentiment fasse en toi, ce que n'ose espérer la persuasion. Vois ta malheureuse mère en pleurs, te conjurer d'aimer le bien, parce que ton bonheur en dépend, te supplier de la laisser jouir de l'espérance de voir prolonger ce bonheur, même au-delà du terme de la vie. Lui ravirais-tu cette consolation! accablée de ses maux, à la veille peut-être, d'en déposer le poids au fond de son cercueil, veux-tu lui laisser imaginer que la sensibilité ne sera devenue son partage que pour le désespoir de sa triste existence? qu'une fois dégagée de ses liens, ce sentiment ne lui sera plus permis, ah! ne m'offre pas un si douloureux avenir; laisse-moi me consoler de mes peines par la certitude de les voir finir auprès de ce Dieu que j'adore. «Être divin et consolateur, entrouvre cette ame qui se refuse à ta sublimité; ne la punis pas d'un endurcissement qui n'est dû qu'à son infortune». Puis la pressant contre son sein, viens ma fille, viens saisir l'idée de cet être suprême dans la tendresse d'une mère qui t'adore; vois dans son ame épanouie par ta présence, l'image de ce Dieu qui t'appelle; que ce soit par des sentimens d'amour que ses traits se réalisent à tes yeux, et puisque nous ne sommes pas destinées à vivre ensemble, n'éteins pas du moins l'espoir flatteur de me réunir un jour à toi, au pied du trône de sa gloire.

Tout existait dans ce discours; et l'éloquence qui entraîne, et la sensibilité qui séduit, et néanmoins il n'a rien fait. Léonore a froidement embrassé sa mère; elle lui a dit plus sèchement encore, qu'elle se ferait toujours un devoir d'adopter ses vertus, et que si elle regrettait de n'être pas destinée à vivre avec elle, c'est parce qu'elle voyait bien que sa conversion ne pouvait être l'ouvrage que d'une mère si aimable . . . Et madame de Blamont, qui a vu que les étincelles ardentes de son cœur n'avaient rien allumé dans celui de sa fille, a saisi le bras d'Aline en pleurant, et toutes deux se sont éloignées.

Oh, mon ami! quelle distance de l'une de ces filles à l'autre! où trouver dans Léonore l'apparence même de ces vertus qui naissent à tout instant du cœur de ton Aline? Il est assurément impossible d'être sœurs et de se ressembler moins. Tu trouveras, peut-être, que les notions que je te donne ici du caractère de cette Léonore, ne s'accordent pas tout-à-fait à ses discours avec la compagne dont elle s'attachait à réfuter les travers. Il ne s'agissait, répond-elle, quand on lui fait cette objection, que d'établir avec cette imprudente amie, des principes relatifs à la continence. Tels étaient presque toujours les sujets de nos discussions; or je ne varie point sur ces principes, mais ils n'exigent pas les autres: ils n'engagent pas à se soumettre à des erreurs. On peut être, en un mot, sage par caractère, par esprit, par tempérament, sans se trouver contrainte à adopter pour cela mille systêmes absurdes qui ne tiennent en rien à cette vertu.

On l'a menée voir Sophie; Aline était avec elle, on lui a raconté l'histoire de cette créature infortunée et si digne d'un meilleur sort; elle a flegmatiquement écouté les événemens de la vie de cette fille, qui s'enchaînent si singulièrement avec son tort, et qui, par cela seul, devaient l'intéresser; mais elle ne lui a parlé tout le temps qu'elles ont été ensemble, qu'avec le ton de la hauteur et de la supériorité. La fortune immense qui l'attend, pouvait la mettre à même d'offrir des secours; elle en eût dû disputer l'honneur à madame de Blamont: . . . elle n'en a pas même conçu l'idée; Sainville a réparé ce dur oubli; son ame infiniment plus sensible, ou sensible d'une tout autre manière, laisse rarement perdre l'occasion d'une bonne œuvre. Peut-être a-t-il la même façon de penser que sa femme sur beaucoup d'objets, mais il n'a sûrement pas son cœur; madame de Blamont a refusé les offres de Sainville; elle a dit que Sophie était toujours sa chère fille, qu'elle ne voulait jamais l'abandonner; et cette malheureuse, toujours intéressante, a dit à ton Aline, en lui pressant les mains avec des flots de larmes, —Oh mademoiselle! c'est donc là votre sœur? . . . Elle est plus heureuse que moi, puisse-t-elle sentir sa félicité!

Quoiqu'il en soit, malgré le peu de contentement que madame de Blamont a retiré de cette découverte, elle est décidée à ne rien refuser à Léonore de tout ce qui pourra l'aider à rentrer dans les biens de madame de Kerneuil; elle la servira, sans doute, elle et ses amis, de tout son pouvoir. Quoiqu'elle y éprouve toujours une sorte de répugnance, née de ce qu'elle croit d'illégitime à ce procédé. Pour Aline, malgré qu'elle sente l'extrême éloignement du caractère de Léonore au sien, elle ne l'en aime cependant pas avec moins de tendresse. Une ame honnête ne trouve jamais dans les défauts de ce qu'elle doit chérir, des raisons d'éteindre ses sentimens; elle pleure en silence et ne se refroidit point.

J'imagine que quand tu recevras cette lettre, tu auras déjà vu celle qui en fait l'objet, et que tu l'auras jugé vraisemblablement comme nous. Adieu, mon cher Valcour, tu as dû être content de moi cet été; il était, je crois, impossible d'entretenir une correspondance plus suivie et plus détaillée; n'en attends plus rien, nous partons pour Paris, et ce ne sera bientôt plus que de vive voix que nous nous entretiendrons ensemble.

[Footnote 1. Le lecteur doit se souvenir que dans ces deux occasions citées, Léonore affiche le déisme.]

[Footnote 2. Il y a, dit Marmontel, un excès dans la sensibilité qui avoisine l'insensibilité, ne serait-ce pas là l'histoire du caractère de Léonore: une foule de délits naissent de ces excès, et ne sont que les résultats très-singuliers de ce dernier période de la sensibilité, les procédés les plus simples et les plus doux les réprimeraient, au lieu de cela on les punit, et ils se propagent. Ô massacreurs, enfermeurs, imbéciles, enfin de tous les règnes et de tous les gouvernemens, quand préférerez-vous la science de connaître l'homme à celle de le clôturer ou de le faire mourir!]

[Footnote 3. Et à des forfaits d'autant plus dangéreux qu'on les divulgue et qu'on les punit, et qu'il vaudrait cent fois mieux les étouffer que de les faire connaître; la publicité des procès de Lavoisin et de Labrinvilliers ont fait commettre cent crimes de la même espèce; il faudrait pour l'intérêt des mœurs qu'il y eut certains crimes que l'on n'osât même jamais soupçonner.]

[Footnote 4. Voyez la note de la page 7.]

LETTRE XL.

Valcour à madame de Blamont.

Paris, ce 30 Novembre.

Apres avoir reçu tant de nouvelles intéressantes de votre terre, madame, c'est à moi à vous en donner de Paris. Je me rendis hier chez monsieur de Beaulé, où j'eus l'honneur de saluer monsieur et madame la comtesse de Kerneuil. Tous deux m'ont invité de me trouver demain avant le jour, aux formalités religieuses de leur mariage, dont les cérémonies négligées se feront à saint Roch, avec la présence et l'approbation de monsieur de Karmeil, père du jeune homme: et comme le secret a été généralement approuvé, vous n'entrerez pour rien dans tout cela; on ne vous demande votre aveu que tacitement. La levée de la lettre-de-cachet a été l'affaire de vingt-quatre heures. Monsieur le comte de Karmeil s'est rendu avec la plus grande facilité aux opinions et aux conseils de M. de Beaulé; ils ont été trouver le ministre ensemble, et l'expédition s'est faite sur-le-champ. Sainville, vous me permettrez de lui conserver ce nom, a été enchanté d'embrasser, et de retrouver un père qu'il a toujours chéri au fond de son cœur; et celui-ci n'a pas reçu, sans larmes, les sincères effusions de la tendresse de son fils. Il avait pourtant encore les cent mille ecus dans la mémoire; mais monsieur de Beaulé l'a convaincu que les lingots d'Espagne devaient lui faire oublier cette fredaine; et de concert avec le ministre, on a sur-le-champ écrit pour essayer de les ravoir.

Les biens de mademoiselle de Kerneuil sont très-divisés; il y a un grand nombre de collatéraux, et quoique la présence de cette jeune personne dût tout arranger, nous craignons quelques procès.

Bonneval est, d'après votre conseil, l'avocat que nous leur donnons; il les accompagnera en Bretagne, où monsieur de Karmeil allait repasser, quand son fils est arrivé à Paris: il ne s'en retournera plus qu'avec les jeunes époux. Ses anciens procès sont terminés, ce qui détruit plus sûrement que tout encore, les obstacles qu'il apportait au choix de son fils. On ne veut pas absolument que vous fassiez aucuns frais, madame; monsieur de Karmeil fait les avances de tout, et s'arrangera ensuite avec Sainville. La fortune de ces jeunes gens peut être considérable: le ministre a répondu de faire, au moins, rentrer deux millions sur les lingots; voilà cent mille livres de rente; la succession de madame de Kerneuil nous en donne cinquante, celle de monsieur de Karmeil autant, voilà donc au moins deux cent mille livres de rente, et beaucoup plus si tous les lingots reviennent en entiers. Léonore ne nous vit pas faire ce compte l'autre jour devant elle, sans un certain frémissement de joie qui me prouva qu'elle aimait l'argent.

Elle n'a encore parue qu'à l'opéra, où ses aventures racontées de bouche en bouche, ont fait voler tous les yeux sur elle. On l'a trouvée très-jolie; elle a bien vu qu'on le pensait, et elle n'a pas semblé y être insensible: il est certain qu'elle a une figure vive et animée, des graces, une taille délicieuse, et beaucoup d'esprit. Peut-être un peu de prétentions . . . Je crois même de la minauderie, et beaucoup de sophismes dans le raisonnement . . . Mais, pardon, madame, quand je parle de ce qui vous appartient, mon esprit trouva- t-il même des défauts; . . . ma main qui suit mon cœur, ne doit peindre que des qualités.

Ainsi que j'ai été son chevalier à l'opéra, monsieur de Beaulé veut que je le sois de même aux autres spectacles. Elle a désiré le père de famille aux Français, et Lucile aux Italiens; elle en jouira. J'aime le motif qui lui a fait désirer le père de famille; elle chérit tout ce qui lui rappelle l'instant heureux où elle a retrouvé ce qu'elle adore. Voilà pourtant de la sensibilité.

Mais je ne finirais pas, madame, si je voulais détailler toutes les vertus que j'ai trouvées dans monsieur de Sainville; le comte de Beaulé veut que je sois son ami, en vérité l'effort ne sera pas grand: . . . douceur, aménité, graces, talens, esprit, . . . il a tout ce qu'il faut pour être l'ami de tous les hommes, et l'amant de toutes les femmes.

Ah madame! il n'y a plus que moi de malheureux, il n'y a plus que moi qui, continuellement entre la crainte et l'espoir, voit flétrir ses plus beaux jours dans les larmes et dans la douleur! Vous témoignerai-je au moins bientôt mon respect? et me trouvant dans la même ville que vous, me sera-t-il permis de me jeter à vos pieds? Je remets à vous seule les intérêts de mon bonheur, qui sait mieux que vous si mes souffrances méritent quelques dédommagemens? Mais est-ce à moi de me plaindre, quand il me reste vos bontés et le cœur d'Aline? Consolé par de tels dons, je ne devrais plus croire aux malheurs, si le plus grand de tous n'était pas de connaître le prix de ces bienfaits, et de n'en pas jouir.

Adieu, madame, envoyez-moi vos ordres, j'en ferai part, malgré le tourbillon où l'on va se perdre quelques instans, et j'ose vous assurer qu'on se fera toujours un devoir bien doux de suivre vos intentions.

LETTRE XLI.

Madame de Blamont à Valcour.

Vertfeuille, ce 5 Décembre.

Si je ne savais pas que Déterville vous a tout appris, j'attendrais à vous voir, pour épancher mon cœur dans le vôtre . . . Que dites-vous d'abord de cette ruse infâme qui a pensé nous enlever Aline? . . . Le traître, comme il m'abusait! . . . comme il me joue sans cesse! Oh! mon ami, combien nous devons nous observer plus que jamais! . . . Cessons de penser à ces horreurs . . . Il faut que je voie maintenant les choses de près. J'en raisonnerai mieux ensuite avec vous.

Eh bien! cette nouvelle fille . . . elle vous a donc plu? ô mon cher Valcour! elle ne m'a pas rendue aussi heureuse que je l'aurais imaginé. Beaucoup plus d'esprit que de sentiment, beaucoup plus de vanité que de sagesse, un amour excessif pour son mari, j'en conviens, des choses au-delà de la force humaine pour se conserver pure à lui . . . Mais pourquoi faut-il que tout cela soit l'ouvrage de l'orgueil? Pourquoi n'ai-je rien trouvé quand j'ai voulu sonder ce cœur? et pourquoi me faut-il désespérer même de voir jamais naître en elle les qualités que je n'y ai pas trouvées. Ô mon ami! celle qui érige l'insensibilité en systême, l'athéisme en principe, l'indifférence en raisonnement, . . . pourra peut-être ne se livrer à aucun écart, mais il n'en jaillira jamais une vertu . . . et si la raison de cette cruelle fille cède à l'exemple, . . . au feu des passions . . . , quel précipice alors est ouvert sous ses pas! comme on est près de faire le mal, quand on ne sent aucun charme à faire le bien! Les égaremens de l'esprit sont bien moins dangereux que ceux du cœur, l'âge qui calme les uns, agravent presque toujours les autres.

Des que les revers n'ont pu former l'ame de cette jeune personne. Il est à craindre qu'ils ne la rendent méchante; et ces richesses dont elle va jouir, finiront par achever de la corrompre . . . Mais parlons de vous, mon ami . . . Enfin je me rapproche . . . Voici ma dernière lettre de Vertfeuille. En quel état vais-je trouver tout ce qui nous intéresse? . . . Quel parti vais-je prendre vis-à-vis de mon mari? Après cette nouvelle horreur, . . . s'il manœuvre sourdement encore, . . . comment le deviner? comment l'entraver ou le rompre? Quoi qu'il en soit, je vous verrai . . . ici ou là; il faut que je vous embrasse. Dites à Léonore que je serai sans faute à Paris le 10, je veux la voir encore avant qu'elle ne parte; je les recevrai comme des gens qui ont passé par hazard à ma terre, en revenant de leurs aventures. L'histoire de leur arrêt chez moi, a trop fait de bruit pour que je puisse m'empêcher d'en convenir, la seule chose à cacher, est qu'elle est ma fille, et je vous réponds qu'on ne le verra point à son cœur . . . Nous en avons bien pleuré, votre Aline et moi; tout ce qui n'est pas tendre et délicat comme elle, lui paraît si gigantesque . . . Cependant elle aime Léonore, cet héroïsme de fidélité conjugale est un mérite qui l'enchante: elle dit qu'avec cette vertu-là, on peut acquérir toutes les autres . . . Et vous êtes bien aise qu'elle ait dit cela, n'est-ce pas, Valcour? voilà pourquoi je vous le répète . . . Ah! comme je l'adore, et comme elle me dédommage! Tantôt mon cœur se livre à l'orgueil, quand je considère celle-ci: . . . tantôt il s'humilie quand je vois tous les défauts de celle-là . . . Ah! c'est une permission du ciel! je me serais crue trop fière, si j'avais eu deux enfants comme Aline! Il a voulu diminuer mon triomphe de l'une, mais il a redoublé mon amour pour l'autre . . . elle sera pour vous, celle que j'aime, c'est le plus beau présent que je puisse faire à mon ami, c'est le plus doux lien qui puisse m'enchaîner à lui: adieu, méritez-là, aimez-nous et ne m'écrivez plus à la campagne.

LETTRE XLII.

Aline à Valcour.

Ce 15 Décembre.

Enfin me voilà près de vous . . . mais sans qu'il me soit permis de vous voir; c'est néanmoins une consolation, je l'éprouve; quoique l'amour réunisse les ames, quel que soit leur éloignement, et que toutes les distances dussent d'après cela être égales: il est pourtant bien doux de respirer le même air que l'objet qu'on adore. Je vois avec douleur, mon ami, que nous allons encore en être réduits là, peut-être tout l'hiver; je vous afflige en vous l'annonçant; mais imaginez-vous que je sois plus tranquille; croyez-vous que ce cruel chagrin ne soit pas le mien comme le vôtre? Ah! que mes sentimens seraient mal connus de vous si vous alliez le supposer!

Quand j'ai revu cette maison où vous veniez si librement autrefois . . . Quand je me suis rappelé les charmes de vos anciennes visites, je ressentais encore cette émotion délicieuse qui m'agitait en vous attendant . . . J'éprouvais ce trouble divin du choc des rayons de nos yeux . . . J'errais de fauteuils en fauteuils; j'aimais à reconnaître ceux qui nous avaient servi . . . Placée dans l'un, vous supposant dans l'autre, je vous adressais quelquefois la parole, comme si vous aviez pu m'entendre, et trompée par de si douces illusions, je me croyais encore un instant heureuse; mais venons à quelques détails, vous en exigez, il est juste que je vous en donne.

Le président, prévenu, attendait ma mère; il l'a reçue à merveille; il y a mis jusqu'à de l'intérêt et des caresses . . . Vis-à-vis de moi d'abord un peu d'embarras, mais il s'est remis bientôt, et m'a donné les noms les plus tendres, en m'assurant qu'il ne me voyait jamais assez; Sainville et Léonore ont été le sujet de nos premiers discours, comme ils font aujourd'hui celui de toutes les conversations de Paris. Mais il ne s'est pas avisé de dire un mot de la fourberie qu'il avait voulu faire, il s'est bien gardé de convenir que, par une atrocité sans exemple, il avait eu dessein de s'emparer d'un seul coup, de Léonore et de moi, et ma mère qui a bien vu qu'il nierait, . . . qu'il battrait la campagne si on lui en parlait, s'est résolue à ne lui en pas ouvrir la bouche. Il nous a fait tout plein d'éloges de Léonore; elle lui plaît beaucoup, ce me semble . . . Quand je songe que sans la fraude de la nourrice, du Pré-Saint- Gervais, ce serait pourtant celle-là qu'il aurait prostitué à Dolbourg. Juste ciel! comment la fierté de Léonore se serait-elle arrangée d'un tel traitement!

Ô Valcour! . . . il existe quelque chose de plus singulier que tout cela. —Le croirez-vous? . . . Cette première nuit . . . eh bien! il l'a passée presqu'entière auprès de sa femme . . . C'est un renouvellement de tendresse, . . . ou de fausseté, bien étonnant et bien inconcevable; ma mère en était le lendemain toute embarrassée vis-à-vis de moi; elle mourait d'envie de me l'annoncer et d'en rire: elle ne savait comment s'y prendre . . . Il y avait plus de cinq ans . . . elle a voulu s'y soustraire; . . . ces scènes-là ont si peu d'attraits pour elle; un homme qui n'a jamais été que tyran et libertin, doit être époux avec si peu de délicatesse . . . Il a pourtant fallu se soumettre . . . . . . se soumettre, n'est-ce pas, mon ami, c'est le mot; vous auriez effacé celui de partager, si je m'étais avisée de m'en servir. Ma mère a profité de ces instans pour lui reprocher ses débauches, pour l'engager à une conduite plus convenable à sa santé et à sa réputation. Elle lui a rappelé l'histoire d'Augustine; elle lui a fait sentir qu'il était affreux à lui de n'avoir, pour ainsi dire, paru à Vertfeuille que pour séduire une de ses femmes. —En vérité, a dit le président, j'en ai d'autant plus de regrets, que c'est une fille vraiment estimable; il l'avait, prétend-il, trompée pour la déterminer à quitter Vertfeuille: il lui avait promis une fortune brillante, sans qu'elle eût de risques à courir. Mais dès qu'elle avait vu dequoi il s'agissait, elle avoit fait une défense de romaine. Et son Dolbourg, ainsi que lui, tous deux édifiés des procédés de cette fille, l'avaient fait mettre, dans un couvent jusqu'au retour de ma mère, qu'ils devaient instamment prier de la reprendre; il n'y a eu effectivement sorte d'instance qu'il n'ait fait à sa femme à ce sujet, et elle . . . Toujours bonne, . . . toujours crédule, émerveillée d'une aussi belle action, non-seulement a consenti, . . . mais même a vivement désiré qu'on lui rendît cette fille.

Si réellement Augustine s'est conduite de la sorte, elle mérite des bontés et de l'indulgence, et ma mère doit assurément lui r'ouvrir sa maison . . . Mais je ne sais pourquoi je mets l'air du doute à cette dernière idée . . . Quelle apparence que mon père voulût faire rentrer cette fille, si réellement elle se fût rendue à lui . . . Il aimerait mieux la garder dehors, . . . Serait-ce pour plus de facilité? . . . Enfin nous verrons ce qu'elle dira, . . . il faudra qu'elle soit bien fine, si nous ne la démêlons pas.

Le lendemain le président n'a pas manqué de nous amener Dolbourg; il n'a pas caché à ma mère, qu'il tenait toujours plus que jamais à ses anciens desseins, et qu'il serait même fort aise qu'il y eût sur tout cela quelque chose de fait avant l'été. Mais ses propositions n'ont plus au moins l'air de la menace: —il désire et n'ordonne pas. En vérité, Valcour, je crois du changement dans sa conduite; je ne sais ce qui l'occasionne, mais il existe, il est impossible de s'y méprendre; quelques rayons d'espoir semblent naître pour nous de cette variation . . . Ah, devons-nous nous y livrer? Il est si doux d'appercevoir l'aurore du bonheur! . . . Ce vilain homme, cet épais Dolbourg s'est approché mystérieusement de moi, il m'a demandé si je m'étais bien amusée à la campagne; il m'a trouvée engraissée, . . . ce qui est faux . . . Il a voulu me baiser la main, et n'en a jamais pu venir à bout.

Mais malgré cette apparence de bons procédés, il faut être sur nos gardes, mon ami, ma mère vous le recommande; il faut éviter sur-tout, avec le plus grand soin, de paraître au logis. Ma mère, vous verra chez le comte de Beaulé, qui, comme vous savez, donne deux ou trois dîners par semaine, mais je n'y serai jamais, c'est convenu; voici donc comme nous ferons pour nous voir à la dérobée, et pour nous remettre nos lettres. Vous vous trouverez sans faute, tous les dimanches aux capucines, à la messe de midi; je me placerai toujours à droite, où vous m'aperceviez quelquefois l'an passé . . . Là, . . . quelque mal que cela soit, mon ami, quelqu'éloignement que j'éprouve à me permettre cette petite indécence, nous déroberons quelques minutes à ce que nous devons à l'être suprême . . . Nous nous dirons quelques mots, . . . nous nous remettrons nos lettres, et nous n'en sortirons jamais sans nous jurer de nous aimer, et sans demander pardon à Dieu d'oser nous le dire là . . . Mais ce Dieu bon voit le fond de nos cœurs . . . Il voit que si nous désirons d'être réunis, c'est pour l'aimer, le servir, le glorifier de concert . . . Savez- vous, mon ami, que de rendre ensemble des graces à l'éternel, est une des choses que je mets au rang de nos plus délicates occupations; il me semble que le culte émané de deux cœurs enflammés d'amour, doit nécessairement devenir et plus tendre et plus pur. Ce n'est point par des ames indifferentes que le plus saint des êtres veut être servi; un amour honnête et légitime, ne doit rendre les cœurs que plus dignes de lui être offerts.

Mais à propos, si j'étais jalouse, de quel œil verrais-je toutes ces parties de spectacles avec ma sœur? Vous savez, sans doute, qu'ils sont tous partis pour la Bretagne; ma mère leur a donné à souper deux fois avant leur départ; à chaque fois Dolbourg et mon père s'y sont trouvés, et je faisais de singulières réflexions pendant ce tems. La première fois que Léonore a vu monsieur de Blamont, elle s'est approchée de moi, et m'a dit avec son ton leste, voilà donc le président mon père? Oui, lui ai-je dit. —Eh bien! a-t-elle continué, voilà encore la nature en défaut chez moi, car elle ne me dit pas la moindre chose pour cet homme-là. Mais comme elle ne lui parle guères plus pour sa mère, cette petite indifférence ne m'a point surprise dans elle. En général, Léonore, orgueilleuse et fière, ne serait pas, je crois, très-flattée de l'obligation de renoncer à être fille d'une comtesse, pour la devenir d'une présidente; et je crois qu'elle aurait tout autant aimé se retrouver, en revenant en France, Elisabeth de Kerneuil, que Claire de Blamont . . . Cette chère sœur; . . . je l'aime, mais en vérité elle a bien des défauts, et malheureusement ils sont tous dans le cœur; elle dément d'une manière bien authentique, ce qu'elle a osé dire: . . . que les plus grandes vertus se trouvaient toujours alliées à l'impiété, si ces vertus se manifestent en elle sur de certains objets, il en est d'autres où l'éclat qu'elles jettent est obscurci par de bien grands travers.

Quoique privée de voir mon ami, chez ma mère, je n'en suis pas moins enchantée d'être revenue . . . Mais, je ne sais, cette joie est sombre; elle a un certain caractère de tristesse qui m'alarme; une voix tumultueuse et intérieure semble me dire, que je fais comme les matelots qui se réjouissent pendant que l'orage se forme au-dessus de leur tête . . . Adieu, soutenons nos revers s'ils s'en présentent; réunissons nos forces, et pour souffrir et pour nous aimer.

LETTRE XLIII.

La même au même [1].

Paris, ce 17 Décembre.

Votre résignation, toujours entière, me plaît, me touche et m'intéresse: . . . c'est ainsi que l'on aime Valcour. Des amans moins délicats et moins accoutumés que nous aux sacrifices, auront de la peine à se le persuader, mais que nous importe l'opinion des gens froids, pourvu que nos ames, plus ardentes et plus élevées que la leur, sachent jouir de ce qu'ils n'entendent pas. C'est une des choses qui pourtant m'impatientent le plus que de voir combien il y a peu d'êtres dans le monde, qui, si j'ose me servir de l'expression, parlent la même langue que nous, et pourquoi donc la nature, dès qu'elle nous destinait à vivre ensemble, ne nous a-t-elle pas donné à tous, à-peu-près la même ame? Pourquoi n'avons-nous pas tous la même manière de sentir? Dans les mouvemens d'humeur que certaines gens m'inspirent, je ne sais si je n'aimerais pas autant ceux qui, comme ma chère sœur, vont beaucoup au-delà des bornes, par trop de délicatesse dans les organes, que ceux qui n'éprouvent rien. Les premiers réparent au moins, par un esprit piquant et extraordinaire, toutes les inconséquences de leur cœur, au-lieu que les autres n'ont rien qui puisse dédommager de leur lourde apathie. Ce sont des espèces d'automates qui, ce me semble, font sur nous ce même effet, que ces temps assommans de certains jours d'été, où toutes nos facultés engourdies par le volume d'air qui les absorbe, ne se désignent même plus dans l'organisation . . . Ma comparaison n'est- elle pas juste? Un sot ne vous a-t-il jamais fait éprouver une douleur physique? N'avez-vous pas senti à son approche, ou à ses discours, une commotion pareille à celle dont je vous parle?

Oh, mon ami! je vous aurai vu quand vous lirez celle-ci; la main qui vous la rendra, aura senti le plaisir de serrer la vôtre; nos yeux se seront parlés, nos ames se seront entendues. Puisse ne pas être interrompue cette innocente façon de nous entretenir cet hiver.

Le président est toujours le même; ma mère ne sait à quoi attribuer cet extraordinaire empressement; il y passe une partie des nuits, et je vous réponds que sa chère femme n'en est pas plus contente; elle aimerait bien mieux la plus profonde indifférence, que ces émotions presque toujours désordonnées, fruit du dérèglement de la tête, bien plus que des sentimens du cœur, et qui la replaçant toujours dans une sorte d'infériorité et d'humiliation, ne lui laisse plus que le triste rôle de la colombe, sous la serre aigue du vautour. Mais elle a besoin d'art et de politique, si elle pouvait l'enchaîner et le vaincre à force de complaisance, pour le bonheur de sa chère Aline, il n'y aurait rien, dit-elle, qu'elle n'entreprît avec délices.

Augustine est réconciliée, elle s'est jettée aux pieds de la présidente: elle lui a demandé pardon de son inconduite; elle l'a supplié de n'y plus penser; et vous jugez si l'ame tendre et douce de ma mère a pu résister à cette scène? elle a embrassé cette fille avec tendresse, elle l'a relevée, et lui a rendu toute sa confiance et sa protection . . . Le président était presque attendri il est d'ailleurs d'une retenue singulière vis-à-vis de cette fille; il ne paraît assurément pas qu'il ait jamais pu se rien passer entr'eux.

Mais pour Sophie, ma mère est très-embarrassée: elle ne sait absolument sur quel ton en parler au président: la dernière fois qu'il a été question d'elle entr'eux à Vertfeuille, vous savez que mon père soutint qu'elle n'était pas sa fille; dans ce temps-là ma mère était loin d'imaginer, que sans le vouloir, il dit aussi-bien la vérité. Maintenant qu'elle est sûre que cette Sophie ne lui appartient point, ne vaut-il pas autant ne rien dire, et laisser soupçonner qu'elle a cru ce que son mari lui disait. L'intérêt qu'elle prend d'ailleurs à cette infortunée, ne peut plus être le même que quand elle la croyait à elle, et elle a celui de deux véritables enfans à ménager, qu'elle ne sacrifiera pas, dit-elle, à celui d'un être qui ne lui tient plus que par les sentimens de la pitié: elle aime donc mieux ne rien dire, et laisser sur le tout son mari dans l'erreur: elle lui cachera toujours le sort de cette fille: elle en prendra le même soin; n'aura-t-elle pas rempli tous ses devoirs?

[Footnote 1. Il y avait une réponse de Valcour à la lettre précédente, mais que nous avons supprimée, par l'envie de ne rien offrir au public qui ne fasse qu'allonger le fil sans le démêler, et qu'à retarder le dénouement, sans y ajouter plus d'intérêt. (Note de l'éditeur).]

LETTRE XLIV.

Le président de Blamont à Dolbourg.

Paris, ce 10 janvier 1779 [1].

Sophie est à nous, . . . l'affaire s'est faite le plus lestement possible; l'abesse a eu beau réclamer madame de Blamont, il y avait une lettre de cachet, il a fallu céder . . . C'est pourtant, lorsque j'y réfléchis, une chose bien commode que ces ordres-là; que de passions différentes ils servent! l'amour, la haine, la vengeance, l'ambition, la cruauté, la jalousie, l'avarice, la tyrannie, l'adultère, le libertinage, l'inceste . . . On flatte tout avec ces lettres charmantes; avec elles on se débarrasse d'un mari qui gêne, d'un rival qu'on redoute, d'une maîtresse dont on ne veut plus, d'un parent incommode . . . Oh! je ne finirai pas si je te détaillais tous les différens services qu'on retire de cette charmante institution. Je suis encore à comprendre comment il est possible que mes confrères s'en plaignent. Je suis confondu qu'ils osent dire qu'elle est contre les loix de l'état, comme si l'état devait avoir rien de plus sacré que le bonheur de ses chefs, et comme s'il pouvait exister rien de plus doux pour eux, que cette manière aziatique d'envoyer le cordon. Je sais bien que ceux qui blâment ce délicieux usage; ceux qui le traitent d'abus tyranniques, prétendent, pour étayer leur opinion, que la puissance du souverain s'affaiblit en se divisant, se resserre en croyant s'étendre par le despotisme, et se dégrade en protégeant des crimes . . . Que cette arme dangéreuse pour une fois ou deux par siècle qu'elle frappe à propos, cinq cent fois dans le même siècle, ébranle le tronc en écharpant les branches? Mais tout cela sont les sophismes de ceux qui en souffrent ou qui en ont souffert. De tous les temps le faible s'est plaint . . . C'est son lot —comme le notre est de ne pas l'entendre . . . Je le demande, . . . que serait une autorité dont les rayons bienfaisant ne s'étendraient pas un peu sur les soutiens du trône; il n'y a que les tyrans qui portent seuls leur glaive, les rois justes et bons en partagent le poids; et serait-ce bien la peine de le soutenir sans en frapper de temps en temps.

N'était-il pas indécent que ta maîtresse . . . que ma fille [2], parce qu'il lui a plu d'échapper de nos mains, ou de se mettre dans le cas de s'en faire chasser, allât se mettre aux frais de ma femme? Est-ce donc à elle à payer ces sortes de choses? Moi, j'aime les convenances; il est inoui comme j'y tiens. Oui, je veux que l'honnêteté règne jusqu'au sein même du désordre. Quand on va savoir cela, . . . je vais être boudé . . . Dieu sait; . . . mes empressemens surprendront . . . N'est-il pas affreux, dira-t-on, de chercher des plaisirs avec celle qu'on accable de chagrins? Elle ne conçoit pas la liaison de tout cela, la chère dame; elle n'entend pas d'abord, que l'ébranlement causé par le chagrin sur la masse des nerfs, détermine sur-le-champ à la volupté dans les femmes, les atômes du fluide électrique, et qu'un individu de ce sexe n'est jamais plus voluptueux que quand il est saisi dans les pleurs. N'y eût-il d'abord que cela, un vieux mari comme moi serait très- excusable, d'employer auprès de sa tendre épouse, tous les ressorts qui peuvent lui rendre ce qu'il ne doit plus attendre de sa vigueur . . . Voilà donc déjà pour le physique; mais la petite méchanceté de donner du chagrin, a bien une autre jouissance morale . . . qui, je le sens, n'est pas entendu de ton lourd esprit, . . . dis, . . . avoue-le, . . . comprends-tu, que de dire à une femme intérieurement tout, en la soumettant à ses feux. «Si tu savais que le plaisir que je cherche avec toi, n'est nourri que du charme piquant de te tromper; . . . que ton erreur; . . . que ta bonhomie; . . . que la manière enfin dont je te rends ma dupe; compose tout le sel que je trouve aux voluptés dont je m'enivre, . . . et que ces voluptés seraient nulles pour moi, sans l'aiguillon de la perfidie.» —Hein, Dolbourg, tu n'entends pas plus cela que du grec? Semblable à l'âne, qui broute l'herbe fine d'une prairie verte, sans distinguer le simple précieux, du jonc sauvage, tu dévores indifféremment tout ce que ta bouche rencontre sans examen et sans analyse; sans te faire de principes sur rien, et sans jamais jouir de tes principes, ne suis-je donc pas plus heureux que toi, en rafinant tout comme je fais, en ne me composant jamais de jouissances physiques, qu'elles ne soient accompagnées d'un petit désordre moral. Quelque variété que je puisse mettre dans mes amours avec la présidente, quelque jolie qu'elle soit, sans doute encore; quelque bizarres que puissent être mes plaisirs, . . . que deviendraient-ils pourtant, je te le demande, si je n'avais, pour les enflammer, les idées nées des perfides desseins que tu me connais —(car il faut bien revenir à ces maudits desseins, dès que le projet de Lyon n'a pas eu de succès); aussi, depuis que ces desseins sont pris, . . . depuis qu'ils sont sûrs, . . . ce sont des sensations d'une violence! . . . Ce qui me divertit, c'est que la bonne dame met tout cela sur le compte de ses attraits . . . elle devait pourtant bien sentir qu'ils ne peuvent plus entrer pour rien dans les motifs de mon ivresse . . . Il est impossible qu'elle ne voie pas que j'ai quelqu'autre chose dans la tête; quelquefois même je ne suis pas maître de mes propos . . . Dans ces instans où l'on déraisonne, et où celui qui déraisonne le plus, est presque toujours celui qui a le plus d'esprit . . . il m'en échappe de très-expressifs, et qu'elle devrait entendre . . . Quand il y avait jadis un peu plus de bonne foi de ma part . . . il y avait bien moins d'enthousiasme; elle devrait s'en ressouvenir; d'où peut donc naître ce nouveau délire? . . . de l'indécence de l'acte? Il y a long-temps que j'emploie les singularités; elle doit le savoir: et voyant que ce n'est pas tout cela qui m'embrâse, elle devrait se demander ce que c'est, . . . s'étonner, . . . frémir même: . . . c'est une drôle de chose que la sécurité des femmes. —Toi qui es un peu naturaliste, . . . dis-moi, n'y a-t-il pas une sorte d'animal féroce qui ne rugit jamais, autant près de sa fémelle, que quand il est prêt à la dévorer? Tout-à-l'heure la sécurité des femmes m'étonnait: c'est leur orgueil maintenant que je n'entends pas. Trop heureuse d'avoir, . . . trop contente de resaisir, ce qui leur échapait, c'est toujours, selon elles, à leur art, à leur magie, que se doit l'effet du miracle; et les innocentes, trompées au culte du sacrificateur, se placent sur l'autel en déesses, quand elles ne doivent être que victimes.

Quoi qu'il en soit, Sophie arrachée par ordre du roi, au couvent des Ursulines d'Orléans, est exilée au château de Blamont, où mon concierge l'a reçue au fond d'un appartement sûr et bien clos, dans lequel il me répond d'elle sur sa vie. On dit que la chère petite personne a prodigieusement pleurée; qu'elle n'aille pourtant pas perdre toutes ses larmes; le tour qu'elle nous a jouée mérite que nous lui en fassions encore verser quelqu'unes; mais comme elle est bien là, et que nous avons beaucoup de choses à soigner ici, je me contenterai d'y aller faire un tour, pour la disposer à nous recevoir ce printems. Jusques-là trop d'objets nous occupent pour quitter Paris tous les deux.

Au reste, rien n'a pris comme la réhabilitation de la demoiselle Augustine j'étais-là, je laissais de temps-en-temps mes paupières se mouiller, afin de me faire supposer un cœur . . . et on avait la simplicité d'y croire. Encore une fois, mon ami, comme elles sont bonnes les femmes! Voilà donc cette fille souverainement instalée, quelque sûrs que nous devions en être, tu comprends bien pourtant que dès que la voilà, l'ame du projet, il ne faut pas trop la perdre de vue. M'avoueras-tu que je suis bon phisionomiste? à peine l'eus-je envisagée de tout sens à Vertfeuille, que je te dis: —c'est là ce qu'il nous faut; voilà le sujet que le sort met en nos mains pour exécuter ses caprices, et tu vois comme après avoir rempli nos premières vues avec docilité, elle coopère avec intelligence à l'accomplissement des secondes. Il nous fallait, en vérité, un peu de tout cela, pour nous dédommager de la perte réelle que nous avons fait de Léonore . . . ah, que cette charmante petite femme était digne de nous, mon ami; ce comte de Beaulé, qui m'entrave dans tout depuis quelque temps, commence à m'impatienter. Si cet homme-là n'était pas en crédit, quelques-uns de mes amis et moi, nous lui aurions bientôt fait un bon procès-criminel; je sais qu'il soupe quelquefois avec des filles, le cher comte . . . En voilà plus qu'il n'est nécessaire dans ce siècle-ci, pour le mener tout droit à l'échafaud. Il n'est question que d'inventer, . . . de supposer, . . . de soudoyer quelques complaignantes, quelqu'espions, quelqu'exempts de police, et voilà un homme roué. Depuis trente ans nous avons vu plus d'une de ces scènes; j'aimerais presque mieux être accusé aujourd'hui [3] d'une conspiration contre le gouvernement, que d'irrégularités envers des Catins; et en vérité cette manière de mener les choses est respectable; . . . elle honore bien la patrie. Si quand on a envie de perdre un homme il fallait attendre qu'il devint criminel d'état, on n'aurait jamais fini, plutôt qu'il y a très-peu de mortels qui ne soupe avec des prostituées. On a donc fort bien fait d'arranger-là les pièges. Cette espèce d'inquisition établie, sur les procédés du citoyen qui s'enferme avec une fille; cette obligation où l'on met ces créatures de rendre un compte exact de l'acte luxurieux de cet homme, est assurément une de nos plus belles institutions françaises. Elle immortalise à jamais l'illustre Archonte [4] qui la mit en usage à Paris. Et voilà de ces loix douces, et néanmoins prudentes, qu'il ne faut jamais laisser tomber en désuétude; on ne saurait trop encourager les délations des prêtresses de Vénus, il est extrêmement utile au gouvernement et à la société, de savoir comment un homme se conduit dans de tels cas; il y a mille inductions, toutes plus sûres les unes que les autres, à tirer de-là sur son caractère, il résulte, j'en conviens, une collection d'impuretés qui peut devenir chatouilleuse aux oreilles du juge; ce n'est pas servir les mœurs, disent les ennemis de ce systême, que d'espioner et de recueillir les actions libertines de Pierre, pour aiguillonner l'intempérance de Jacques; mais ce sont des chaînes au citoyen? ce sont des moyens de l'asservir, de le perdre, quand on en a envie, et voilà l'essentiel.

Adieu; la présidente m'épuise; on ne servit jamais sa femme avec tant d'assiduité. Je te charge du soin de mes plaisirs pendant que je me sacrifie pour les tiens. Songes, sur-tout, que j'ai besoin d'être servi à mêts piquants dans les repas que tu me prépares; avertis les enfans de l'amour qu'ils ont à réveiller des sensations éteintes dans les saints désordres de l'hymen.

[Footnote 1. Il y avait encore ici deux lettres de Valcour, mais aucune variation dans les événemens, nous avons donc passé tout de suite à celle qui en développe; et quelqu'affreuse que soit cette lettre, sans doute, elle nous a paru trop essentielle à la catastrophe, trop utile aux teintes du caractère pour pouvoir être supprimée. Il y a beaucoup de lecteurs qui feront bien de ne la point lire, et les femmes sur-tout. (Note de l'éditeur.)]

[Footnote 2. Il ne faut pas oublier qu'il croit toujours être père de cette Sophie.]

[Footnote 3. Non —pas aujourd'hui, heureusement pour l'humanité. Des loix plus sages vont régir la France; et les atrocités décrites par ce scélérat, n'existent plus.]

[Footnote 4. Magistrat grec; et c'est du sieur Sartine dont il est question, qui n'était pourtant point grec. Voyez la note de la page 7: elle est relative à ceci.]

LETTRE XLV.

Madame de Blamont à Valcour.

Paris, ce 12 janvier.

Je me flattais du plaisir de dîner aujourd'hui chez notre cher comte, et de vous y voir, ainsi que Déterville, mais je ne sortirai pas de chez moi . . . Ce que j'apprends m'anéantit; je n'ai pas une faculté de mon ame qui ne soit brisée, pas un sentiment qui ne soit compromis . . . Le fourbe, . . . j'étais la dupe de ses caresses! . . . j'espérais le ramener à force d'art, l'attendrir à force de soins; et quand je le croyais enchaîné, quand je le supposais à moi, je ne m'assouplissais que davantage sous le joug impérieux du perfide . . . Il n'y a donc plus rien de sacré; il n'y a donc plus ni loix, ni vertus; tout peut donc aujourd'hui s'enfreindre impunément, . . . quel siècle, je rougis d'avoir eu le malheur d'y naître.

Le 6 janvier, à neuf heures du matin, on est venu signifier un ordre à madame l'abesse des Ursulines d'Orléans, qui lui enjoignait de remettre aussi-tôt entre les mains de celui qui présentait cet ordre, une fille nommée Sophie, qu'elle tenait de madame de Blamont . . . Prévenue par moi, soupçonnant quelques horreurs, elle a d'abord dit qu'elle ne connaissait pas cette fille, . . . qui réellement n'était pas sous ce nom chez elle . . . Ce subterfuge n'en a pas imposé: on lui a dit qu'on allait entrer dans le cloître, si elle tergiversait plus long-temps: saisie de frayeur, la bonne dame n'a pas osé refuser celle qu'on demandait; et cette malheureuse enfant est partie pour être relivrée au sein du libertinage, . . . par ordre de ceux qui affichent la décence . . . Prouvez-moi donc une dépravation plus complette, . . . plus dangereuse, et je cesse à l'instant de me plaindre [1].

Sophie a donc été conduite au château de Blamont; elle y est détenue sous la garde du concierge, dans une chambre où elle ne peut ni voir, ni parler à personne . . . Et telles sont maintenant les raisons que le président a données pour surprendre cet ordre odieux.

Il a dit que je m'opposais depuis long-temps à un mariage très- avantageux pour sa fille; que par mes perfides conseils, j'empêchais cette fille de lui obéir, et que, joignant la ruse aux manœuvres ouvertes, j'ai été déterrer une petite créature avec laquelle l'ami qu'il destine à sa fille, a vécu, à la vérité quelques mois: que j'ai fait venir cette dulcinée dans ma terre, et qu'après l'avoir bien instruite, je la fais passer pour une fille à moi, enlevée par lui au berceau, dans l'abominable dessein de la prostituer à son ami; que par ce moyen, cet ami étant le même que celui dont il veut faire son gendre, ne peut plus maintenant le devenir, puisqu'il se trouveroit alors avoir eu commerce avec les deux sœurs; fable exécrable, ajoute- t-il, qui ne peut avoir été suggérée à sa femme, que par un esprit diabolique, qui veut le perdre, et lui et sa famille. Or, cet esprit infernal, c'est vous, mon cher Valcour. Voilà les favorables impressions qu'il commence à donner de vous, pour en venir sans doute à quelque chose de plus sérieux ensuite. Prenons-y garde . . . Je crains tout. Maintenant pour autoriser ce qu'il dit, pour convaincre de toutes mes impostures, il a produit le certificat que vous lui connaissez de la prétendue mort de Claire de Blamont. Ainsi, ajoute-t-il, «si ma fille Claire est véritablement morte, comme le prouve cet extrait des registres de paroisse, elle ne doit donc plus se retrouver dans la nommée Sophie, que je réclame; et cette Sophie qui se dit Claire de Blamont, qu'on ose m'offrir pour telle, n'est donc plus qu'une aventurière instruite par ma femme qui la dirige contre moi, procédé qui mériteroit l'attention des juges, si je voulais faire du bruit; et si j'avais dessein de me brouiller avec une femme que j'aime et que je respecte encore, malgré sa faiblesse pour l'homme à qui elle s'obstine à donner sa fille, en dépit de ma volonté.

En conséquence, il a demandé Sophie, et pour que je ne puisse la retrouver jamais, il a obtenu le droit de la faire secrètement placer où bon lui sembleroit, sur la simple clause de lui payer une pension suffisante à l'entretenir. Cette fille n'est qu'en dépôt chez lui, et quand il aura eu le temps de me dérouter, il la fera, dit-il mettre dans quelque couvent, à l'extrêmité de la France.

Tels sont les mensonges dont le fourbe s'est servi, pour se venger de cette pauvre fille, pour la punir de ce que sa malheureuse étoile l'avoit conduite chez moi, . . . pour la soumettre sans-doute de nouveau à son odieuse intempérance; et quand il fait tout cela, . . . examinez bien l'affreux caractère de cet homme. Quand il agit ainsi, il est persuadé, quoique cela ne soit heureusement pas, convaincu dis-je, que Sophie est sa fille; et il m'accable de caresses; et il passe des nuits entières avec moi, à me dire que ces sentimens se raniment, et qu'il retrouve encore dans son cœur, tous ceux des premiers jours de notre hymen.

Tel est l'homme à qui j'ai affaire; tel est le dangereux mortel dont mon sort dépend aujourd'hui. Ô mon père! quand vous tissâtes ces nœuds, vous osâtes me promettre le bonheur, voilà pourtant ce qu'ils sont pour moi.

Cependant, des soins plus chers m'obligent à feindre encore; je me suis résolue à ne point changer de conduite vis-à-vis de lui; il faut lui laisser son erreur: il ne faut pas même qu'il puisse penser à l'éclaircir, et cela, pour l'intérêt d'Aline et d'Eléonore, qui me sont maintenant plus précieuses que Sophie; au fait, il n'a dans ses mains, que la fille d'une païsanne, et si je l'en enlève, il y fera tomber la mienne.

Ce que ma probité m'impose à-présent, ne consiste plus qu'à faire savoir au ministre l'exacte vérité de tout. Le comte de Beaulé s'en charge. Cette vérité s'accordera dans beaucoup de points avec ce qu'a dit le président. C'est une aventurière qui ne lui appartient point; je le dirai de même; je ne me défendrai que de l'avoir voulu faire passer pour sa fille. Si je l'ai cru, si je l'ai dit un moment, je prouverai par-tout ce qui m'a jettée dans cette méprise; que je devais être dans la bonne foi, mais qu'aussitôt que Claire de Blamont est morte, comme il le prouve, je n'ai plus rien à réclamer, et je lui laisserai son illusion complette, pour qu'il ne découvre rien sur la naissance de Léonore, pour qu'il ne sache jamais que cette Claire de Blamont qu'il croit dans Sophie, est maintenant dans la demoiselle de Kerneuil, parce qu'avec le caractère qu'il a reçu du ciel, il ne pouvoit assurément que nuire à tout ce que nous faisons, pour faire rentrer Léonore dans les biens de celle qu'elle doit supposer sa mère, avec tout le public.

Ma répugnance n'en est pourtant pas moins la même, d'avoir accepté cet arrangement du comte de Beaulé; car enfin, nous dépossédons par cette manœuvre, les collatéraux de madame de Kerneuil, vous n'imaginez pas, Valcour, combien ce procédé offense ma délicatesse; il est illégal, et j'en suis révoltée; mais si je ne passe point par- dessus ces considérations, si je découvre la naissance de Léonore, de quels nouveaux malheurs, de quels plus terribles inconvéniens ne me trouverai-je point entourée, et quoique femme du marquis de Kerneuil, de quelles persécutions le président ne trouvera-t-il pas encore le secret d'accabler cette malheureuse Léonore; ce qu'il ne pourra pas sur celle-ci, sa vengeance l'entreprendra sur Aline, et je me retrouve dans un abyme d'infortunes. En me conduisant comme je le fais, je préfère donc un petit mal à un grand; mais c'est toujours un mal, et je suis bien vivement contrariée de ce qui allarme ma conscience. Une autre chose afflige encore bien fortement ma délicatesse, et me fait verser en secret des larmes bien amères; j'abandonne dans cette Sophie, une honnête et douce créature, une fille pleine de vertu et de religion pour une qui est loin des mêmes qualités; mais l'une est ma fille, l'autre ne m'est rien. Sauver encore Sophie des mains de cet homme, comment l'imaginer! À quel titre l'entreprendre! Eh mais, dès que je consens à donner à la maison de Kerneuil une héritière qui, dans le fait, ne l'est point, ne puis-je donc pas donner de même au président, une fille qui ne lui a jamais appartenu? Quand il s'agit d'enlever l'infortune aux mains de l'injustice et de la cruauté, ne peut-on pas se permettre des détours. D'ailleurs, si je continuois d'assurer que Sophie est ma fille, je me retrouverais une arme qui m'est d'un grand secours à l'opposition des projets du farouche ami de mon époux. Je n'ôte rien à Léonore, que je n'avouerai jamais, qui n'a nul besoin de mon aveu, je rends la liberté à Sophie, et j'assure le bonheur d'Aline. Ah! je l'essayerais en vain, il mettra toujours en avant l'extrait paroissial, et je n'en détruirai l'authenticité, qu'en nuisant à ma Léonore. Quel embarras! moi qui me réjouissois des jours où j'ai donné la vie à mes enfans, faut-il maintenant que je classe ces jours malheureux, au rang des plus funestes de ma vie.

Non, je céderai, j'abandonnerai Sophie; j'ai beau penser, je ne puis faire autrement; je ne puis secourir cette infortunée, sans nuire au bonheur de mes deux filles; il faut que j'y renonce . . . . . . Il le faut; est-il donc possible qu'il y ait de fatales circonstances où le ciel favorise assez peu la vertu, pour qu'il devienne impossible de pouvoir l'arracher au malheur; puissent s'ignorer à jamais ces fatales vérités; trop de jeunes filles en concluroient que cette route épineuse où l'éducation les place, est donc inutile à suivre, puisqu'on n'y tombe qu'un peu plutôt dans les pièges de l'intempérance et du vice.

D'ailleurs, en ne me fâchant point de ce qui vient d'arriver, en cédant tout à l'homme qui me trompe; en continuant de garder avec lui la même conduite, peut-être viendrai-je à bout de l'attendrir; peut- être cet entier dévouement de ma part le fera-t-il désister de ses indignes prétentions sur Aline! Mais d'un autre côté, pourra-t-il croire que j'abandonne légèrement les intérêts de celle que j'ai crue si long-temps ma fille. Eh bien! je mettrai ma parfaite résignation sur le compte de ma douceur; je lui dirai: Elle est intéressante; vous en êtes maintenant le maître; je vous la recommande, et vous supplie de la rendre heureuse.

Je suis presque fâchée à présent de n'avoir point rendu Sophie à sa bonne nourrice de Berceuil . . . , elle seroit mariée; que dis-je, vis-à-vis les manœuvres d'un homme comme le président, vis-à-vis les intrigues d'un traître, qui ne ménage, ni pas, ni crédit, ni argent, dès qu'il s'agit de servir ses passions; tout cela ne seroit-il pas égal aujourd'hui? Il n'y auroit qu'un crime de plus . . . On m'interrompt . . . Je finirai ma lettre demain.

Ce 13