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Âmes d'automne

Chapter 13: IX AME DE BOUE
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About This Book

A series of lyrical vignettes and essays dwells on autumnal melancholy and urban decay, pairing sensory depictions of rain-slick streets, misted monuments, and wilting flowers with portraits of emotionally unmoored people. The prose examines boredom, nervous illness, sexual impulse, shame, and social isolation, showing how seasonal gloom sharpens longing, risky encounters, and self-destructive tendencies. Alternating between atmospheric cityscapes and intimate episodes, the pieces blend poetic description with social observation to trace a pervasive mood of deterioration, desire, and resigned fatalism.

En bas, sur des luisances de dalles, d'épais tapis de Perse, et, mêlés çà et là à d'authentiques et somptueux meubles de l'époque, des fragiles et coûteux bibelots de ce temps.

O la détresse et l'aspect d'abandon de ce quasi royal domaine, dont un Bourbon fut l'hôte et dont les princes du sang étaient les tributaires, au milieu de ces bois trempés de pluie, sous ce ciel lavé et mou; oh la tristesse de ce château d'antan, où la mélancolie de larges fossés pleins d'eau s'aggrave encore de la rouille des feuilles et de l'adieu flottant de la saison!

O splendeurs disparues que les modernes millions essaient en vain de faire renaître, héroïque passé d'une demeure classée et demeurée célèbre dans les fastes de l'Art avec ses toits élevés par Mansart, ses hautes et profondes pièces aux volets décorés par la main d'un Mignard, aux plafonds animés par Poussin et Lebrun, tandis qu'au-dessus du chambranle des portes sourient des nudités, déesses ou favorites, peintes par Largillière.

Et dans le vaste parc dessiné par Le Nôtre, les parterres symétriques, ornés en leur milieu de grands vases de marbre, s'étendent à l'infini entre des rangées d'ifs et de pins bien taillés, cônes de bronze vert: çà et là s'arrondit la cuvette d'un bassin où quelque jet d'eau fuse d'entre les mains verdies d'une nymphe ou d'un triton; et ce sont, dans des lointains de rêve, des charmilles, des terrasses et des lents escaliers, qu'embruine une petite pluie, décor grandiose que délabre l'automne, et pourtant presque neuf, où s'évoquent et s'imposent les pompeux personnages à cuirasses et cothurnes de la Princesse d'Élide ou de l'Ile enchantée de notre Poquelin.

Et devant le morne paysage aulique, paysage de théâtre et de convention, avec ses files d'obligatoires statues le long des boulingrins, paysage comme peint, où le sable humide des allées et le feutre des pelouses sont les seules notes de nature, le frère au front creusé, sérieux, adolescent, trop nourri de Baudelaire, malade des Hartman et des Schopenhauer; la sœur, frêle jeune fille au sourire souffrant, énervée de musique, d'ébranlantes auditions de Schumann et Wagner, passionnée de Berlioz, de Saint-Saëns et de Franck; tous les deux, atteints de l'incurable ennui des enfants nés trop riches, s'attardent, frissonnants et les yeux visionnaires, aux dangereuses et morbides langueurs des accords mariés des musiques charmeuses et des vers savants.

Au loin, très loin, dans la grisaille mouillée du crépuscule, au fin fond du parc, un monumental Louis XIV équestre se silhouette en or, lauré comme un César; et des fagotteurs harassés sous leur charge, passent, rapetissés, presque au ras des gazons.

Mercredi, 2 novembre 1892.

VIII

L'AVEU

Pour Octave Uzanne.

«Les âmes d'automne! les fantaisies coupables, inconscientes, les convoitises maladives, les fleurs d'ennui, en somme! oui, je connais tout cela.» Et la jolie madame B..., qui me fait l'honneur de me suivre assidûment à travers mes écrits, s'arrêtait au beau milieu de l'allée, très occupée en apparence à dessiner je ne sais quel anagramme avec le bout de son en-cas, puis à brûle-pourpoint, avec un brusque sursaut de tout le buste: «Avez-vous lu Hœrès, le livre du fils Daudet?» Et sur mon signe d'assentiment: «Très curieux, n'est-ce pas? poursuivait-elle, ce problème de l'hérédité, et pourtant si cela était! Si nous avions en nous un être double, que dis-je? triple, quadruple, multiplié à l'infini; si nous vivions inconsciemment, indépendamment de notre volonté, la vie successive d'ascendants divers, tour à tour criminels, héroïques, dévoués et lâches, selon qu'aurait sonné à l'horloge de nos nerfs le réveil de tel ou tel ancêtre! Alors, plus de responsabilité!» Et comme je gardais le silence: «Un peu bien effrayante, hein! ne trouvez-vous pas la théorie du jeune Léon Daudet? Mais combien consolante aussi; consolante non, mais rassurante pour les consciences malades, pour vos âmes d'automne, qu'elle absout ou du moins qu'elle excuse, puisque la tare a été déposée en elles par des fautes antérieures, et que leurs faiblesses, en somme, à elles ne sont qu'un résultat d'actes accomplis!»

Je regardais de coin mon interlocutrice.

Où voulait-elle en venir? Droite et comme cuirassée d'élégance austère dans son pardessus sac, la pâleur de sa petite tête fière bien en valeur entre le pardessus et la rouille de ses cheveux en câble, effleurés d'une minuscule capote de jais bleu, elle évoquait dans toute son allure, jusque dans la façon de laisser traîner le gros drap de sa robe, elle évoquait, elle imposait, dirai-je, l'idée d'une impeccable et hautaine petite personne absolument sûre d'elle-même, et dont aucun essai galant n'a tenté de violer le noli me tangere.

Pendant que je la regardais ainsi, d'équivoques racontars, de douteuses histoires me revenaient en mémoire, jadis chuchotés sur elle, auxquels, par ce temps de calomnie et d'infamies faciles, je n'avais jamais voulu ajouter foi: des boulevardiers montés en partie à Montmartre l'auraient, un soir, rencontrée dans une des tables d'hôte les plus mal famées de la rue des Martyrs; d'autres l'auraient croisée dans des guinches des Halles ou des brasseries de femmes de l'École militaire; mais comment croire cela de cette correcte et fière jeune femme à l'hôtel somptueux, aux dîners cités, à l'entourage choisi de peintres, d'hommes du monde artistes et de raffinés poètes?

«Si cela était pourtant, si nous avions en nous un être double, que dis-je? triple, quadruple, multiplié à l'infini; si nous vivions inconsciemment, indépendamment de notre volonté, la vie successive d'ascendants divers, tour à tour criminels, héroïques, dévoués ou lâches, selon qu'aurait sonné à l'horloge de nos nerfs le réveil de tel ou tel ancêtre!»

L'heure des aveux avait sonné pour elle, il faut le croire, car tout à coup, d'une voix tremblée, un peu rauque et avec, entre ses cils longs et bruns, une inquiétante fièvre du regard: «Ainsi, moi qui vous parle, déclarait-elle, il y a des jours où je ne me reconnais plus, j'ai honte de voir clair en moi-même et j'ai peur des fantaisies qui me passent par la tête. Par ces temps fades et mous comme celui d'aujourd'hui, par exemple; par la moiteur étouffante des rues sales, sous ces ciels bas, en colle de pâte, il me monte, je ne peux pas dire du cœur, des chaleurs et au front des bouffées qui me grisent à la fois de dégoût et de volupté triste. De quel épouvantable ascendant inconnu ai-je hérité du sang qui fermente alors en moi? Mais à ces heures-là j'ai vraiment une âme de pierreuse. Ce qui m'attire et me fait haleter, ce n'est même pas le rêve monstrueux de Pasiphaé qui ne manque pas de grandeur; non, mais c'est le coin de trottoir et luisant sous la pluie, le trottoir humide où la lueur du réverbère se reflète et tremblote en flaque; c'est la rue suspecte où la pierreuse bat son quart, et l'arrière-boutique du marchand de vin où le souteneur fait sa manille en attendant que madame rapplique, car je connais l'argot. Ce qui hante ma pensée et la déprave et la corrompt, c'est la porte treillagée du couloir de garni, où je ne suis pas encore entrée, mais où je sens qu'un jour, où la tentation sera trop forte, je m'engouffrerai à jamais perdue. Oh! les paysages de banlieue, les longues avenues défeuillées avec çà et là les volets peints en rouge d'une guinguette et les trapèzes d'un gymnase, où des hommes à visage de bestiaires font des poids; oh! la station du Point-du-Jour et son public d'habitués mûrs pour la guillotine; oh! la fête de Montmartre et ses baraques à quinquets presque éteints sous l'averse, comme tout cela hante mon souvenir.

Et une preuve que cela est bien dans mon sang et non pas dans mon cerveau, et que mon mal est bien physique, c'est que ces jours-là j'ai les mêmes goûts ignobles et bas en nourriture, j'ai envie de vin bleu au litre dans de gros verres, je guigne goulûment la charcuterie que les blousards promènent dans des petites voitures, et je me suis déjà surprise achetant des écrevisses au panier... Pourquoi cette lie dans mes veines de fille d'honnêtes gens et de femme bien élevée, et de qui puis-je tenir ce goût crapuleux de populace?»

Je la regardai: sa bouche ciselée, d'un rose humide et pâle, avait un douloureux sourire, et ses yeux tristes ardaient étrangement; il y brillait un regard non déjà vu, une lueur courte et bleue comme une flamme de punch.

Samedi, 5 novembre 1892.

IX

AME DE BOUE

Pour Jean de Tinan.

D'automne ou de boue, plutôt de boue, car où n'a-t-elle pas roulé depuis les grandes halles vitrées où l'on vend de la femme à vingt francs, et parfois vingt-cinq louis de la chair à cent sous, Folies-Bergère et Casino de Paris, jusqu'aux coulisses à l'air vicié des grands et petits théâtres, de la loge aux aquarelles signées de noms fameux de la pensionnaire de M. Claretie au box-étouffoir de la diva de beuglant, elle a tout vu, tout hanté et tout approfondi.

La crapuleuse et superbe coureuse de garnis et de bouges que fut autrefois Messaline à tous les carrefours de Suburre, elle l'a été dans Paris moderne où son buggy est aussi connu dans les larges avenues solitaires du quartier des Gobelins que dans les ruelles empuanties de la Villette. Son masque appartient à la caricature, ce fin profil aux arêtes sèches, ces yeux vicieux de collégien qui a lu trop tôt Virgile et Théocrite, ces hanches et ce buste plat n'appartiennent pas plus à Forain qu'à Lunel; ils sont du domaine public, publics comme ses faits et gestes et ses mots à l'emporte-pièce d'une insolence ennuyée et féroce, dont s'est pendant dix ans nourrie la chronique du boulevard. Tour à tour entreteneuse et entretenue, elle a dissipé des fortunes, fondu des millions dans le creuset de son ennui, affiché des actrices, des clowns et des princesses et, comme autrefois la Pauline Borghèse dans l'atelier de Canova, elle a posé nue et au naturel dans des romans cruels de Rachilde et de Mendès.

Si ça l'amusait au moins, mais non. C'est par veulerie, par ennui que cette âme éreintée s'est perdue, cet incurable et désespérant ennui qui est la vraie plaie secrète de sa vie et qui lui a fait crier et claironner à travers le monde des vices qu'elle n'a même pas, d'élégantes anomalies qu'il fut convenu d'afficher quelque temps dans le beau monde où l'on s'amuse, vices de pose et de parade qui l'ont faite célèbre aux Acacias comme à Montmartre, sur les plages de sport et dans les villes d'eaux où on joue, et qui de scandale en scandale, de conseil judiciaire en divorce et de maison de santé en police correctionnelle, où elle faillit s'asseoir en pleine neuvième chambre, l'ont conduite où elle en est, aujourd'hui au détraquement, à la morphine, aux lésions cérébrales qui font qu'on mêle de la cruauté à l'amour et du sadisme amoureux au macabre.

Oh! le mauvais vin de l'émotion forte, celui dont la griserie atrophie la volonté et prépare les déprimés et les maniaques, malheur à qui vit des nerfs des autres bien plus que des siens propres et dont les sens ne s'éveillent qu'aux violentes commotions de cerveau.

Et elle en est là.

Après avoir glissé jusqu'au sadisme et tenté de relever la fadeur écœurante des jouissances quotidiennes par la saveur salée d'une goutte de sang, elle en est au macabre; et quand l'amie qu'elle entretient (car elle en est aujourd'hui aux amitiés platoniques) sent la bourse de ce misérable se fermer aux appels d'emprunt, que fait la douce Hippolyte pour attendrir et ramener à elle une affection d'autant plus généreuse qu'elle est plus enflammée?

Vite un mot aux pompes funèbres et une commande de billets de faire-part; et le billet annonçant la mort de l'amie moins aimée est immédiatement porté au logis d'Ame de boue qui le déplie, tressaille, enfile sa veste de loutre et court, se précipite à l'hôtel de la morte, déjà tout tendu de drap lamé d'argent, avec, devant la porte, croquemorts et corbillard.

Ame de boue, éperdue, grimpe les deux étages, force les portes, et, dans la chambre de l'aimée, transformée en chapelle ardente, trouve Hippolyte couchée dans son cercueil, en robe de soie blanche, des cierges tout autour des bouquets funèbres, gerbes de lilas blancs, couronnes de violettes et de mauves orchidées enténébrées de crêpes; tout le décor, en somme, d'une somptueuse mort.

La morte elle-même est savamment maquillée, déjà décomposée sous son blanc de théâtre par d'adroites touches de fard; les mains ont des raideurs de cadavre, et des odeurs de phénol flottent, éparses, dans la chambre; le médecin des morts vient de sortir, et l'on n'attendait plus, pour fermer la bière, que l'arrivée de madame. Alors Ame de boue s'anime, tombe à genoux, sanglote, mouille de baisers, de larmes et de sueur les joues gouachées et les mains de la morte, délaie le maquillage, chiffonne le linceul, et Hippolyte, s'éveillant doucement, s'accoude dans sa bière et sourit au retour d'Ame de boue reconquise: petite scène de théâtre, de théâtre d'outre-tombe, qui se renouvelle trois fois par mois et qui, bien que truquée et machinée d'avance, ravit Ame de boue d'une enfantine joie.

Elle sent alors son cœur.

Mercredi, 9 novembre 1892.

X

CRÉPUSCULE DE FEMME

Pour Maurice Barrès.

Oui, c'était bien lui, mon ami Jacques, que je venais de croiser dans ce décor à la fois grandiose et mélancolique qu'est le parc de Saint-Cloud à l'arrière-saison. C'était dans la partie comprise entre la grille de Sèvres et la cascade, tout en pelouses et en longues allées de marronniers et de platanes tout feuillagés d'or pâle à cette époque.

Et dans l'ombre rose du crépuscule, ce soir-là enflammé de nuées brasillantes, à croire qu'un immense bûcher brûlait invisible derrière le haut escalier de la cascade, toutes ces frondaisons jaunes, atténuées, légères, mettaient comme une lumineuse fumée d'or; et c'était en vérité une délicieuse féerie que le factice ensoleillement de ce parc illuminé par des feuilles mortes, dans l'éphémère embrasement du ciel d'automne à l'agonie, empourpré de flamme et de sang.

Oui, c'était bien mon ami Jacques avec sa démarche lasse, ses yeux lointains, sa pâleur mate et toute sa physionomie d'élégant ennui d'homme de trente-cinq ans, déjà guéri des clubs et des boudoirs. Il n'était pas seul, il marchait auprès d'une longue et svelte femme drapée de la nuque aux talons dans un souple et miroitant manteau de velours ras, d'un ton à la fois chaud et sombre. Ce qu'il semblait peser, ce somptueux vêtement tout chargé aux épaules de lourdes passementeries, de dragonnes et de glands, avec, autour des reins, de longues cordelières qui s'accrochaient aux poches, puis retombaient entrelacées et traînaient jusqu'aux pieds, comme des nœuds de serpents: il sentait à la fois, ce manteau, la femme de théâtre et l'aventurière, me rappelait, à m'en faire crier, les prestigieuses pelisses de Sarah Bernhardt dans Fédora et l'Étrangère, et valait au moins trois mille francs. Celle qui le portait, d'ailleurs, avait le plus grand air, et depuis ses cheveux insolemment décolorés jusqu'à son profil presque chevalin et sa façon de porter sous son bras une minuscule bestiole à poils roses, évoquait la ressemblance de la princesse de S...; mais elle en avait aussi l'âge, la cinquantaine sonnée depuis trois ou quatre ans au moins: et ce demi-siècle de jolie femme, tout le proclamait cruellement en elle, et la meurtrissure profonde des paupières bleuies, et les muscles apparents du cou, et le maquillage outrageant de la face aux lèvres carminées, aux minces sourcils peints.

Oh! le portrait valait le cadre et le décor avait été choisi de main de maître: ce parc délabré de novembre, comme fardé de rose par le soleil couchant, le voisinage même de ces ruines apparues couleur de chair sur ce ciel brasillant, étaient bien en harmonie avec cette luxueuse élégance de vieille femme, et je reconnaissais bien là le dilettantisme et l'esthétique délicate de mon ami Jacques de Livran.

Jacques ne m'avait pas vu; je pouvais donc les suivre à distance et les voir monter, à la grille de Saint-Cloud, dans un discret coupé vert myrte, attelé de deux alezans.

A quelque temps de là, ayant rencontré Jacques au cercle, j'eus le mauvais goût de l'intriguer et de le plaisanter sur sa promenade, lui donnant à penser que j'avais reconnu la femme dont il était ce jour-là le cavalier, et, le complimentant ironiquement sur sa dernière conquête, je hasardai même, je crois, le nom de Malvina Brach; à quoi Jacques, avec un grand sérieux: «Malvina Brach! si tu veux, et pourquoi pas? A l'époque de l'année où nous sommes, au lendemain de la Toussaint et de la Fête des Morts, l'âme endeuillée de l'adieu des beaux jours et des récentes visites aux tombes chères, si l'on a quelque propreté morale et qu'on se trouve, comme moi, n'aimer ni les cartes, ni les chevaux, ni les filles, que faire? Oui, dis-le-moi, que faire si ce n'est que de revivre au milieu des paysages cruellement familiers quelque amour mort, dont l'évocation vous redonne parfois l'enivrante et douloureuse griserie d'autrefois, ce qui est d'un subtil égoïsme, ou bien alors embellir d'une illusion d'amour, galvaniser d'un semblant de cour et ranimer au mirage d'un feu de paille la tristesse résignée de quelque pauvre jolie femme, qui a doublé le cap et qui se sent vieillir: cela est de la charité pure, mon cher ami, et de la plus belle, une charité qui n'engage à rien, car, pour peu que tu saches choisir, ta reconnaissante partenaire, qui a de bonnes raisons pour se méfier d'elle-même, ajournera toujours l'heure des défaillances, quelque envie qu'elle ait de défaillir.

Tu goûteras, auprès de l'intellectuelle et de l'affinée qu'est toujours une ex-jolie femme de cinquante ans, les plus pures joies de l'amour platonique, et puis n'en est-ce pas une autre joie, et des plus rares, que de lire dans les yeux d'une femme la perpétuelle crainte qu'elle a de nous perdre, et dans son sourire le ravissement inespéré d'un bonheur auquel elle ne s'attendait plus. Songe à cela: être le dernier amant d'une femme qui ne croyait plus être jamais aimée, s'était presque résignée à son sort et que nous avons réveillée du tombeau! être le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au désert, ou du moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un ragoût de sensations extrêmement délicates, et du quinze octobre au premier décembre, je t'assure que, pour une âme un peu distinguée, les vieilles chéries ont leur raison d'être en amour.»

Samedi, 12 novembre 1892.

XI

ILES DE POISSY

(Coins de Seine.)

Dans le calme et la fraîcheur des berges ombragées de Villènes, dans un coin de nature trempé d'ombre et de soleil, au bord de l'eau, elle vient maintenant, retirée du monde et de la galanterie, passer bourgeoisement ses étés dans cette île aménagée comme un parc; la générosité des cours et des clubs a fait à cette quinquagénaire entr'ouverte cette vieillesse heureuse.

De l'eau, du vent et des feuilles... elle a réalisé enfin ce rêve d'une jeunesse laborieuse: figurante d'abord, acteuse ensuite, courtisane toujours; et elle, qui fut pendant trente ans et plus la chair à plaisir la plus haut cotée de Paris, la femme qu'il fallait avoir eue ou tout au moins avoir montrée, exhibée, affichée un jour ou un soir, soit à Longchamp, soit dans l'avant-scène d'un théâtre à flonflons, vit aujourd'hui rangée, respectée dans son île, propriétaire et châtelaine. Propriétaire de ces hautes frondaisons dormantes, de ces peupliers éternellement inquiets sous les ciels clairs des pays d'eaux, maîtresse souveraine de ces vastes pelouses de folle avoine ondulant comme des vagues, avec à l'horizon le frisson argenté des saules et des roseaux.

Après le lit sur rue, elle a l'île sur Seine.

Mais elle a mieux encore... Elle a trop longtemps prêté et sa bouche et sa chair aux caprices et fantaisies d'autrui, elle a trop longtemps joué la répugnante comédie de l'amour dans les payantes alcôves, trop longtemps subi les baisers de nausée, et trop longtemps avalé les corvées érotiques et leur navrant ennui.

Maintenant qu'elle est riche et que de ses écrins, de ses bibelots enfin liquidés, de ses draps de lit tordus et lessivés à l'Hôtel des Ventes, elle a fait le sûr et bon placement chez le notaire, elle veut être aimée et non par qui la désire, mais par qui elle aime et désire à son tour. Trop longtemps humiliée sur le marché par les acheteurs d'amour, c'est sa revanche sur les mâles qui autrefois la ravalèrent au rôle de machine à tout prendre et à tout subir: ancienne fille de joie, elle aura des hommes de joie, des donneurs de sensations qui la serviront à son tour: jeune, elle prostitua à de vieux hommes usés la santé de ses jeunes chairs; vieille, elle entretiendra à l'heure, à la nuit, à l'année, au mois, à la semaine (elle en a les moyens) des muscles et des torses de vigoureux jeunes gens pour la connaître (au sens biblique) et l'assouvir.

Et tous les étés, dès la fin mai, vient s'installer avec elle, dans l'île, quelque frais et beau gars, au torse large, aux cheveux drus, au mufle court; tantôt svelte et découplé, mais plus souvent bâti en force, le cou dans les épaules, la mâchoire lourde et la nuque violente, tous de poil châtain clair et tirant sur le roux, de ceux qu'Héliogabale, grand prêtre du soleil, distinguait dans le Cirque et, après un coup d'œil, attachait à sa suite, hommes de cour.

On en voit parfois deux ou trois différents par été; mais chaque saison en amène un nouveau sûrement, et d'une année à l'autre, ce n'est jamais le même.

Ces messieurs, nus dans des tricots rayés, biceps et durs mollets brunis, gantés de hâle, pêchent le long des jours ou canotent ou se baignent: trop beaux pour travailler, des yoles de bois de tek vernissé et ciré, de luxueux joujoux les emportent en tous sens et, prestes, les ramènent sur l'étain en fusion du fleuve ensoleillé moiré par-ci par-là par l'ombre des grands arbres: leurs jerseys sont de soie aux couleurs de la dame, leurs yoles portent son nom entrelacé de parlantes devises: Petit poisson deviendra grand ou Crescit in piscem; un crédit leur est ouvert dans tous les bouchons, rendez-vous de pêcheurs et cabarets du voisinage: ce sont les rois de l'île, les princes époux des poissonneuses berges, les seigneurs insulaires des amoureux étés de la quinquagénaire, qui leur permet parfois d'inviter des amis.

Et les dimanches de fêtes et de régates, tout le long de la Seine, d'Argenteuil à Bougival, de Triel à Meulan, de Conflans à Andrésy, l'équipe apparaît souvent au grand complet, tous les poitrails à l'air moulés dans d'éclatants maillots chiffrés de soie violette.

Étendue à l'avant du bateau sous la toile écrue d'une ombrelle, la dame, elle, juponnée de serge blanche, en veston bleu d'aspirant de marine et casquette galonnée de yachtman, dirige les rames et commande la manœuvre... encore jolie, ma foi, vue des rives lointaines et sous son voile et sous son fard.

La musculeuse équipe obtient souvent le prix, et le lendemain des noms imprimés dans les feuilles nous apprennent quel est l'heureux mortel qui règne cet été dans l'île de Sainte-Périne!

Couchers de soleil et soirs d'actrices, derniers rayons, suprêmes flammes, baisers d'un demi-siècle et lointains crépuscules, fritures de Seine et amours suburbaines, fantaisies impériales de cocotte vieillie, embourgeoisée, rancie, mais demeurée très femme, poissons d'eau douce, fredons de guinguette, âmes d'automne, soirs de banlieue et boue de Paris.


XII

FLEURS DE BERGE.—BILLANCOURT

(Coins de Seine.)

Pour M. Edmond de Goncourt.

Le bord de l'eau, entre Billancourt et Boulogne. Un chemin détrempé, défoncé par les pluies, les récentes neiges et la roue pesante des tombereaux; comme un remblai de boue dominant l'eau morte et figée de la Seine, où de temps à autre le passage d'un bateau-mouche, vide de passagers en cette froide saison, met de grandes rides vite effacées, des petites vaguettes vite changées en lents remous.

Sur l'horizon couleur de suie, le viaduc du Point-du-Jour, ses arcades blanchâtres s'étageant au-dessus du fleuve de plomb et, dans l'air gris, la fumée des usines de Javel, et, déjà fumée elle-même, tant elle apparaît irréelle et brumeuse dans cette nature frissonnante, la lointaine ossature de la tour Eiffel.

Devant la berge, de l'autre côté de l'eau, les oseraies et les taillis roussâtres de l'île de Robinson maintenant silencieuse jusqu'au retour d'avril, et, le long du chemin de halage, une débandade, un effondrement consterné de baraquements et de guinguettes, restaurants et bals champêtres aux volets clos, à l'abandon: petits casinos de banlieue mornes et morts jusqu'à la fin de l'hiver et comme enfouis, submergés, engloutis dans ce remblai de boue, devant ce désolé paysage seulement animé par de rares camions.

Oh! ces palissades éventrées autour d'un terre-plain d'ancien bal, ces excavations de carrières apparues derrière un ancien bosquet pour noces! la détresse de ces tables et de ces bancs de jardin entassés pêle-mêle avec des bois de lit et de pauvres commodes dans le noir humide des hangars; ces pépiements de poules et ces brusques fuites de lapins surpris dans l'entre-bâillement d'une porte, celle d'un pauvre petit restaurant où une grosse femme en cheveux vend du petit noir à des charretiers crottés jusqu'à l'échine! Elle demeure là, cette vague cabaretière, peut-être un peu pierreuse le soir sur les fortifs, dans cet étroit chalet de bois et de toile, avec sa basse-cour, à la chaleur étouffante d'un poêle; et les œufs frais qu'elle sert aux maraudeurs sont peut-être pondus dans la tiédeur équivoque de son lit.

Oh! la tristesse de ce paysage phtisique, malingreux, comme à jamais souillé jusque dans son ciel d'ineffaçables boues, ces portants de gymnase, maintenant sans trapèzes, dressant dans l'air muet leurs profils de potence, et le côté assassin et sinistre de ces berges souligné par le voisinage affreux des fortifications.

Comment m'étais-je égaré dans ces parages? Le cœur noyé de spleen, je ne m'en trouvais pas moins assis là, dans ce morne crépuscule d'hiver, au fond de je ne sais quel restaurant moins délabré par hasard que les autres, devant ce qu'ils appellent un champoreau; et, tout en rêvassant, j'essayais malgré moi de surprendre l'entretien de deux êtres attablés dans la salle: un homme trapu au teint de brique et aux yeux clairs, la moustache et les cheveux couleur chanvre, dont j'avais vite fait un marinier, et une femme grelottante dans une mince robe de soie noire: sur les épaules une confection de jais, autour du cou un boa de fourrure, la pâleur exsangue et comme suppliciée de son pauvre visage éclairée par les coquelicots de soie d'un prétentieux chapeau. Elle était gantée de peau de Suède et chaussée de snowboots; j'avais vite reconnu en elle la fille de maison, et avec sa mine poitrinaire, ses petites épaules pointues et la fièvre allumée de ses yeux gris, je la dédiais mentalement à M. de Goncourt cette fille Élisa, mâtinée de Germinie Lacerteux, venue, ce matin de sortie, de quelque lointain couvent de la place du Trône voir le petit homme de son cœur. Pauvre fille, elle s'attardait là avec lui dans ce caboulot isolé de banlieue, désespérée d'amour et déjà condamnée, car elle toussait à fendre l'âme, la malheureuse, et c'est une véritable agonie, une agonie de passion et de misère, qu'elle étalait là devant le sourire matois de cet homme, l'air d'un ruffian d'une toile italienne avec ses cheveux d'or pâle, mais d'un ruffian naïf et bon aux yeux de caresse de chien couchant.

Ils se parlaient accoudés l'un vis-à-vis de l'autre, la tête très rapprochée, très affairés, et les mots de départ et de bateau-lavoir et de santé revenaient à chaque instant dans leur conversation, coupée par de longues doléances de la fille au désespoir de changer de maison. Et, reconstituant tout un petit drame banal et touchant, d'après ce misérable couple, j'en résumais les probables péripéties dans les couplets d'argot de cette triste chanson:

I

J'fis connaissance au mois d'décembre
Auprès d'Billancourt,
D'un marinier rouquin comm' l'ambre,
Un vrai brin d'amour.
C'gars moelleux m'dit: «C'est pas d'la bêche,
T'as rien des nichons.
Vrai, j't'offrirai bien, quoiqu'en dêche,
Une frit' de goujons.»

Et sur l'air lamentablement populaire et naïf de Ma Gigolette:

Y m'appelait sa gosse, sa p'tite môme;
Dans l'jour, en bateau
Y m'prom'nait; la nuit, fou d' ma peau,
Y m'caressait fallait voir comme;
C'était un gars, c'était un homme.

II

C'était trop beau: l'ciel est canaille
Quand on est heureux,
Ça dur' jamais: faut que j'm'en aille
Ma poitrin' sonn' creux.

Mon médecin m'dit que j'm'décolle,
Et qu'à c'beau train-là
Dans deux mois j'déviss' ma boussole
Si j'ne m'arrêt' pas.

(Refrain)

Y m'appelait sa gosse, sa p'tite môme, etc.
Mercredi, 21 décembre 1892.


A Paul Bourget.

XIII

CELLE QUI S'EN VA

Fins de septembre, mélancoliques et douces comme un amour lointain et fané sans retour!

Sur les ciels verdissants d'automne, ces ciels de turquoise malade, striés de jaune et de pourpre, qui sentent déjà le froid, le vent et l'hiver, sa fine silhouette de voyageuse évoque des regrets d'intérieur, de tendres exils à deux dans des climats plus chauds, parmi les orangers de quelque invraisemblable Bordhighere, loin de Paris, de ses boues et de ses rumeurs factices, de ses succès surfaits, de ses scandales d'un jour! Oh! les rêves de sweet home et de sweet heart qu'éveillent dans notre âme ses yeux changeants, comme la mer sous la pluie, ses yeux gris et verts, limpides entre leurs longs cils noirs.

Et, en effet, qu'elle soit brune ou rousse, qu'elle ait la nuque duvetée et savoureuse des blondes, où du soleil semble être pris aux fils ténus d'un réseau d'or, ou qu'elle soit casquée d'ombre et de nuit par de lisses et bleus cheveux noirs, celle qui s'en va a toujours ses inoubliables yeux couleur de vague sous l'orage, des yeux qui semblent avoir pris aux embruns, aux horizons de mer et aux grèves lointaines, leur profondeur et leur grisaille fugitive, cette nuance de perle illusoire, attirante, la nuance même de l'infini.

Celle qui s'en va!

C'est hier qu'elle vous est apparue sur l'estacade de la jetée du Havre, engoncée dans sa pelisse à la vieille femme de drap gris ardoise, son délicat profil ennuagé de tulle gris, déjà lointaine et irréelle dans son costume de voyage, avec, à l'horizon, la mer remueuse et striée d'écume et les côtes estompées et violettes du Calvados, Trouville, Villerville et Honfleur.

Vous l'avez retrouvée sur le grand quai, accoudée au balcon de fer de l'hôtel de l'Amirauté, déjà coiffée pour le départ, son nécessaire de voyage en cuir noir auprès d'elle et guettant dans une jolie pose attentive l'arrivée du bateau de Trouville, de Southampton ou de Rouen-Honfleur, dressée sur les pointes de ses bottines fauves, les talons en l'air, déjà partie, ailleurs, envolée... elle part.

La veille, vous aviez dîné auprès d'elle dans le hall du Continental et là, devant les grandes baies donnant sur le port, tout entier au va-et-vient des bâtiments entrant et sortant au rauque son de trompe des sirènes, sur l'eau trempée de lune et mouillée de feux rouges et bleus, multicolores, des phares à réflecteurs, à peine aviez-vous fait attention à la grave et pensive jeune femme assise non loin de vous et mangeant en silence au milieu des perruchage exaspérés de misses Arabella et des respectables old-men de la table d'hôte... quand voici que deux mots échangés à voix basse avec l'homme déjà âgé qui l'accompagne vous ont appris que cette blanche et discrète inconnue arrivait de Londres, qu'elle avait fait le voyage exprès pour aller admirer, à l'Aynew's-Gallery, dans Old-Bund-Street, les dernières compositions de Burnes Jones: The legend of the Briar Rose.

«Tout autour, une haie pousse et semble—vue de loin, une petite forêt.—Les épines, les lierres, les chèvrefeuilles, les guis,—et les vignes avec leurs grappes rouge sang;—toutes les plantes grimpantes, muraille de verdure,—emmêlées inextricablement, la bardane, la fougère et la ronce,—et, brillant au-dessus d'elles, apparaissant à peine—tout là-haut, le faîte du palais. Par terre, sous l'enchevêtrement des églantines, dorment cinq guerriers dont les armures: celtique, gothique, sarrasine, etc., révèlent les nationalités différentes. Ce sont les braves qui ont essayé, avant le temps fixé par les fées, de percer le rempart magique. Leurs casques gisent sur le sol avec leurs épées et leurs arcs détendus. Les branches ont soulevé, à mesure qu'elles croissaient, les boucliers qui se balancent maintenant dans la verdure comme des nacelles sur les flots. Les fauvettes y font leurs nids. Rien ne semble ici bien redoutable. Le prince Charmant n'est assailli que par des feuilles de roses qui pleuvent sur son armure polie et s'y réfléchissent ainsi que dans un miroir noir.»

Et, stupide et charmé, vous n'avez pas eu assez d'yeux pour la regarder, pas assez d'oreilles pour l'entendre. Ainsi cette svelte et cette élégante aux mille bibelots fantaisistes et coûteux est une intelligente; cette inconnue a lu Tennyson, et le voyage de Londres que font nos fin-de-siècle pour leur commande annuelle de complets chez Poole, elle le fait, elle, quand il lui plaît, pour le royal plaisir d'aller admirer quatre tableaux de Burne Jones, chez M. Agnew, ce Georges Petit des expositions esthétiques.

Et vous commencez à l'aimer, et d'un fol et profond amour, cette rêveuse et divine inconnue, qui a le cerveau de son hautain profil et l'âme exquise de ses yeux, ces yeux parlants et graves; toute la nuit vous la passez à combiner des plans pour l'aborder, lui parler, la connaître...

Le lendemain elle est partie, partie, envolée sans retour, et le registre de l'hôtel consulté ne donne même pas un nom, auquel un faible espoir puisse, hélas! s'accrocher... Le premier nom banal, et vous avez conscience que la femme d'hier n'est pas la première venue. Ce doit être au contraire... Et des noms de grandes dames artistes se pressent sur vos lèvres... Mais laquelle? Voilà! Où la reverrez-vous jamais, si tant est-il que vous deviez la revoir? Au printemps, à l'Exposition de Moscou ou cet été à Bayreuth, car cette fervente de Burne Jones doit être une fanatique de Wagner. Vous tiendriez le pari qu'elle aime aussi Moreau et Puvis de Chavannes, et que quelque portrait d'elle doit exister à Londres, peint par Crane ou Whistler!

Mais en attendant le printemps et Moscou, où la retrouver?... La dame aux yeux gris perle a pris le bateau de Rouen le matin... La seule ressource qui vous reste est de l'évoquer en rêve, debout à l'avant du steamer, le vent du large dans le voile de gaze argentée, des goélands voletant autour d'elle, tandis que du bout de sa lorgnette elle découvre les bois de Villerville et le phare d'Honfleur.

Elle a pris le bateau de Rouen, elle rentre donc à Paris, la charmeuse et divine!

Celle qui s'en va... si elle était restée, l'aimeriez-vous de même?

Va-t'en, si tu veux que je t'aime;
Que le lointain soit ton baptême,

a dit un poète moderne, amoureux inconscient de celle qui s'en va.

27 septembre 1890.

XIV

CELLE QUI RESTE

Jusqu'au 30 septembre jeu des petits chevaux.

Bains de mer, froids et chauds.

Tous les soirs, soirée dansante. Mme Paul tiendra le piano.

Elle a inauguré le Casino, ouvert le premier bal, valsé la première contredanse; elle clôturera la saison, présidera à la fermeture, bostonnera, découragée et lasse, mais le sourire aux lèvres, la dernière et suprême valse; elle est celle qui reste.

«L'automne est si beau; après les pluies d'août, c'est plaisir de ne pas rentrer étouffer dans Paris; aussi nous prolongeons jusqu'à la fin octobre!»

Celle qui reste connaît, et de longue date, hélas! l'antienne et la musique, depuis bientôt dix ans, qu'à chaque fin de saison sa mère les sert à leurs connaissances de plage. Elle sait aussi, mieux que personne, hélas! lire entre chaque note! «Nous prolongeons jusqu'en octobre!» traduction; «petit logement de pêcheurs dans une rue noire et puante de l'ancien port, location débattue, laissée à trois cents francs pour quatre mois entiers, fin juin à fin octobre, et dont, stricte et rapace, sa famille gênée ne perdra pas un jour; la vie est de moitié moins chère dans ce trou de côte, les étrangers partis; économie, ladrerie et regrattage.»

Dès le dernier baigneur embarqué et dûment reconduit dans son wagon, vite, adieu aux pauvres petites toilettes ridicules et voyantes dont ces trois mois d'été elle erra et vira, par sa mère affublée; vite dans les malles, entre deux lits de camphre, les jerseys de soie et coton rebrodés d'ancres et les bas de fil d'Écosse bigarrés; vite au fond des serviettes le complet de serge à col marin, la robe de satinette rouge à fleurs noires et la toilette en toile de Jouy, à dessins mauves sur fond écru, et si Louis XVI!... Gardons tout cela pour l'année prochaine, pour la nouvelle plage, où celle qui reste ira, lasse et désemparée, repêcher au mari...

La pêche au mari! Voilà dix ans, hélas! qu'on la promène et qu'on l'exhibe sur toute la côte normande, tous les étés avec un nouveau stock d'extravagants costumes laborieusement confectionnés par elle, chapeaux anglais et dessous Jesurum; trousseau de dix mille francs et des grandes espérances, l'héritage d'une tante pour le moins millionnaire, un peu lente à mourir! et, depuis dix ans, celle qui reste, il y a cinq ans encore jolie d'une joliesse émoustillante et parisienne de grisette affinée aujourd'hui fanée, surmenée et sûrie, est déjà la demoiselle implacable et montée en graine, refuge unique des collégiens et des bacheliers encore un peu timides, celle qu'on ne désire plus, celle qu'on n'épouse pas, la valseuse enragée et presque automatique des sauteries enfantines et des mourantes soirées d'arrière-saison.