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Âmes d'automne cover

Âmes d'automne

Chapter 24: I
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About This Book

A series of lyrical vignettes and essays dwells on autumnal melancholy and urban decay, pairing sensory depictions of rain-slick streets, misted monuments, and wilting flowers with portraits of emotionally unmoored people. The prose examines boredom, nervous illness, sexual impulse, shame, and social isolation, showing how seasonal gloom sharpens longing, risky encounters, and self-destructive tendencies. Alternating between atmospheric cityscapes and intimate episodes, the pieces blend poetic description with social observation to trace a pervasive mood of deterioration, desire, and resigned fatalism.

Celle qui reste est sans dot. Le père, un brave homme enterré dans une quelconque administration, ignoré de ses chefs et annihilé par sa femme, a beau se vicier le sang dans des heures de veille supplémentaires, il n'arrondira pas le maigre apport d'Hermine. Hermine gardera sa chambre virginale aux blancs rideaux de mousseline, et ses pieds de vieille fille solitaire jauniront dans un lit aux draps froids.

Elle est celle qui reste!

Et cela en dépit des longues promenades entre papa et maman, les dimanches d'hiver, dans les Champs-Élysées, au milieu des frôlées de badauds venus admirer là les cargaisons de vierges, et des autres familles exhibant là leurs filles, fourrées de chinchilla.

Elle est celle qui reste.

Et cela en dépit des bals de société, des bals d'arrondissement et de l'Hôtel de Ville, de ceux du Grand-Hôtel et du Continental, et des soirées intimes dans Clichy-Batignolles, en de vagues cinquièmes au-dessus de l'entresol, où des messieurs mariés vous font mal en dansant, tant ils vous serrent la taille, et où les mères, désireuses d'un placement, permettent aux genoux de flirter sous les tables.

Oh! ces soirées d'hiver, les longues heures d'attente aux stations d'omnibus, en toilette de bal, dans le froid et le noir, et les retours à pied par les places désertes, les pieds dans la boue et le front sous la pluie, faute de trois francs pour prendre un fiacre, et l'on est parfois sans bonne à la maison. Donc le ménage à faire le lendemain dès six heures... oh! ces soirées d'hiver.

Mais c'est le monde, le monde où l'on rencontre de bons partis, des célibataires égrillards et mûrs avec biens au soleil, ou bien des veufs dans les affaires, le monde et ses splendeurs et ses hasards rêvés, qui font loucher les mères!

Celle qui reste, certes, a eu des partis, mais ils étaient chauves, ventrus ou couperosés, et maintenant on la trouve à son tour... trop jaune, trop anguleuse... trop salon des refusés.

«Si tu crois, moi, que j'aimais ton père quand je l'ai épousé!» Voilà pourtant de quelles réflexions cette fille a été bercée par sa mère.

Et à l'heure qu'il est, par cet automne moite et doux, aux ciels brumeux, aux mers de perle, dans ce casino lamentable et vide à la terrasse encombrée de cabines, qu'on vient de monter là en prévision des bourrasques d'hiver, elle est dans son vieux waterproof jeté sur une robe de l'année dernière, elle est la demoiselle épave, elle est celle dont on ne veut plus, celle dont on dit (et le monde atroce et malveillant sait lire entre les lignes): «Elle a de si beaux cheveux et elle aime tant sa mère» et pourtant celle qui reste a des sens, des nerfs, des chairs et peut-être... un cœur... Pauvre fille, pauvre enfant!

2 octobre 1890.

XV

L'AME-SŒUR

Pour Anatole France.

C'est en cette mélancolique et charmante époque de l'année qu'elle est dans toute la plénitude de ses moyens, la délicate apitoyée qui semble avoir pris à tâche la reconstitution des vieux rêves et la guérison des jeunes cœurs.

La chute encore lente des premières feuilles, la langueur attendrie des ciels plus clairs et la morsure des premiers froids, autant d'atouts dans son jeu.

Comme une tristesse d'adieu flotte et plane dans l'air, la nature devient complice; complices, les grands bois dépouillés; complices, les horizons plus vastes; l'automne, la saison par excellence des pauvres cœurs meurtris, des illusions perdues et des sentimentales détresses, voilà le terrain sûr où l'Ame-Sœur opère!

As-tu souffert? as-tu pleuré?
As-tu langui sans espérance?
As-tu, triste et proscrit, erré?
Alors tu connais ma souffrance!

L'Ame-Sœur connaît, et de longue date, le pouvoir de la romance dans ces journées déjà plus courtes d'octobre où la nuit tombe vite, certes, elle en connaît tout le pouvoir sur les pauvres âmes des célibataires, à l'heure confortable où l'on allume les lampes.

Ah! si vous saviez comme on pleure
De vivre seul et sans foyer
Quelquefois devant ma demeure.
Vous passeriez!

Il y a aussi le Vase brisé, le fameux Vase brisé, où meurt une verveine et qui d'un éventail fut fêlé. Oh! l'Ame-Sœur a de l'étude et du répertoire; elle connaît également et sur le bout du doigt le sonnet de Baudelaire: Sois sage, ô ma douleur, et la Mort des pauvres, c'est la mort qui console, hélas! et qui fait vivre; elle sait aussi les merveilleux cris d'agonie de Verlaine, dans Sagesse:

Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,
Le malheur a percé mon vieux cœur de sa lance!

et en pratique l'application en cataplasmes émollients sur les abcès du cœur. Pour la médication des âmes, à elle le pompon: c'est son métier.

Elle est la consolatrice, l'amie maternelle et sororale aussi, la jeune femme grave aux yeux toujours noyés d'une infinie pitié, au front pur, l'immatérielle penchée avec des attitudes de Piéta sur les blessés d'amour et les vaincus de la vie celle dont un poète ingrat a pu dire:

Vous m'avez pris saignant encore,
Le cœur meurtri d'un autre amour.
Vous avez cru voir une aurore
Dans l'adieu d'un dernier beau jour.
Votre erreur, enfant, m'était chère,
Ce rêve avait tant de douceur!
Vous aviez les soins d'une mère
Et la réserve d'une sœur!

«Laissez venir à moi ceux qui souffrent», telle pourrait être sa devise! Ceux qui souffrent, elle les cherche, les épie, les poursuit avec une passion de charité effrayante; car, dans cet amour de souffrants, dans cette tendresse apitoyée, n'y aurait-il pas un sadisme délicat et pervers d'affinée éprise de tortures et de larmes!

Veuve et libre, d'une fortune indépendante, elle semble s'être consacrée à la cure des amoureux trahis, des veufs inconsolables et des abandonnés de toute sorte, et cela par dilettantisme, pour l'amour de l'art. Car si elle les prend toujours jeunes et d'une tournure charmante, les dettes ou rentes de ses victimes élues, voilà qui importe peu à l'Ame-Sœur.

Les tristesses, les sanglots, les regrets, les détresses de cœur, voilà l'atmosphère où se complaît sa sensualité cruelle et fine, le terrain où fleurit sa bonté de femme apitoyée, bénie par ses victimes.

Ce qu'elle adore, c'est leur faire revivre leurs angoisses d'amour, leurs tortures du passé.

Elle sèche les yeux, mais en buvant des larmes; Cléopâtre buvait bien des perles: elle boit les plaies et le sang du souvenir qu'elle s'ingénie, compatissante et férocement bonne, à faire encore saigner!

Au besoin, dévote et superstitieuse, elle emmène le convalescent, dont elle s'est faite la garde, en de pieux pèlerinages; au Mont-Saint-Michel ou à Notre-Dame-de-Fourvières implorer de l'Archange ou de la Mère de Dieu la guérison et l'oubli de son mal.

Il y a trois jours, je la rencontrais, à Rouen, dans le cimetière de Bon-Secours, câlinement appuyée au bras d'un superbe garçon en grand deuil, les yeux encore brûlés de larmes; un misérable affolé d'amour, que sa maîtresse a trahi il n'y a pas trois mois, et que l'Ame-Sœur s'efforce aujourd'hui d'arracher au suicide. Maternelle et pitoyable, pour guérir son malade elle se serait même départie de sa réserve habituelle; car ils étaient inscrits, à l'hôtel Albion, tous deux sous le même nom, et pour sauver cet endolori de la chair, l'Ame-Sœur aurait, cette fois, consenti, résignée, aux derniers abandons!

O les belles nuits d'amour, transports désespérés, reconnaissantes étreintes et baisers salés de larmes, qui doivent suivre ces mornes journées de tristesse et de regrets savamment avivés, passées ensemble à rêver du passé, sous de fins ciels d'automne, devant de moroses et calmes horizons!

9 octobre 1890.


Pour Rachilde.

XVI

L'ARAIGNÉE DE CIMETIÈRE

La servante au grand cœur, dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs
Et quand Octobre souffle, émondeur de vieux arbres,
Souvent mélancolique à l'entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats...
Baudelaire.

Oh! elle la connaît dans les coins, celle-là; elle sait par A plus B le cœur humain, ses tristesses d'au delà et ses défaillances stupides; elle a par expérience sondé les reins et les viscères et a, d'un œil expert, d'une main plus experte encore, approfondi les effets de la douleur.

Ce n'est pas pour rien qu'on la rencontre dans les cimetières, le teint reposé, plutôt pâle, mais d'une chair blanche et grasse, ses fins cheveux de blonde enténébrés de crêpe noir,—le noir, cette valeur.

C'est la pensive et souriante jeune femme qu'on croise autour des tombes, l'intéressante jeune veuve ou la plus touchante et combien poétique fiancée, dont la jolie silhouette idéalise les allées funèbres, les désertes allées encombrées de feuilles mortes et bordées de tombeaux des Père-Lachaise et des cimetières Montmartre; élégie du Regret au parfum d'asphodèle, fleur de tristesse éclose sous l'errance à pas lents des distraits visiteurs.

Avec quelle grâce elle s'accoude, à demi affaissée, aux ornements des grillages, et combien harmonieuse! la retombée de son voile sur sa robe de deuil, entre les chrysanthèmes et les roses d'automne qui tremblent au vent du soir! et quel divin sourire..... un sourire irréel d'âme élue, détachée et, sous ses cils humides toujours emperlés d'eau, quel au-delà dans le regard!

C'est elle, dont la main pieuse remplace les lambeaux qui pourrissent aux grilles, renouvelle les couronnes d'immortelles et les myosotis de porcelaine bleue sur la tombe voisine de celle qui vous attire, courbé et les yeux las, pauvre veuf de la veille ou fiancé meurtri d'une perte cruelle, jeune père douloureux de la mort d'un enfant ou fils saignant de ce malheur atroce, irréparable hélas! fils pleurant votre mère.

Sache que la douleur est la noblesse unique.

L'araignée du cimetière, elle, ne l'ignore pas.

Elle sait aussi l'étrange et l'énervant pouvoir de la volupté des larmes, les brusques réveils de rut qu'excite la douleur..., quelle cantharide elle est pour les nerfs exacerbés des mâles, et c'est là qu'elle attend, qu'elle épie et vous guette!

O le danger des chagrins partagés, des mêmes larmes versées sur deux tombes pareilles, ô débuts attendris et trempés de tristesse de la liaison Chambige, ô pitié maternelle de Mme Grille, glissant dans l'adultère devant les choses vagues et blondes qui frissonnaient à l'horizon d'Alger, ô livre périlleux et feuilleté ensemble par Paolo et Francesca.

Et ce jour-là nous ne lûmes pas plus loin.

Au besoin, jardinant près de vous autour de sa chère tombe, elle vous prêtera, complaisante, son sécateur, son éponge, quitte à vous emprunter votre petit arrosoir. Et avec quel effleurement de main douce et frôleuse, quel sourire noyé, quel navrant regard!

O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,
Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue
D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau
D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau...
Rien n'est plus doux au cœur plein de choses funèbres
Et sur qui dès longtemps descendent les frimats.
O blafardes saisons, reines de nos climats,
Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,
Si ce n'est, par un soir de lune, deux à deux,
D'endormir la douleur sur un lit hasardeux!

Endormir la douleur sur un lit hasardeux; tout est là. Le «Psitt, psitt, viens-tu chez moi, il y a un bon feu» de la pierreuse du boulevard extérieur, l'araignée de cimetière l'a remplacé par le «Nous causerons de nos morts en prenant une tasse de thé sous la lampe...» L'allée des tombes, c'est son trottoir à elle; c'est là qu'elle ébauche et ses opérations de bourse et ses liaisons durables: Telle qu'elle est, elle est la défunte à plusieurs; elle la leur rappelle à chacun, et au besoin entretient discrètement dans leur âme un regret qu'elle console. Comme les maisons de Deuil, elle a sa clientèle, ce sont les rentes de la Douleur. O la minute exquise où l'être douloureux, solitaire et meurtri, trouve une épaule amie où appuyer sa tête, un cœur pour le comprendre, un regard qui plonge dans le sien, s'apitoie, et parfois un sourire qui, penché sur ses larmes, les boive dans un baiser!

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
3 novembre 1890.

XVII

RÉCURRENCE

Pour dire ta langueur et ta grâce fanée
Et ton nom chuchoteur et doux comme un amour
Déjà lointain, automne, oiseaux bleus sans retour
Évanouis, automne, ô couchant de l'année,
J'évoquerai dans l'ombre, à la chute du jour,
Sur un vieux banc verdi d'allée abandonnée,
Une belle un peu lasse, et tout enrubannée
De frais satin jonquille et de nœuds de velours.

Saint-Cloud, sa fête agonisante sous les hautes futaies de son parc: quelle fantaisie l'avait ramené là par cette déjà fraîche soirée d'automne! Quel cruel besoin de revivre le passé et de meurtrir ses plaies aux épines du souvenir!

Machinalement, après avoir erré dolent et grave entre les rangs des boutiques de gaufres et des baraques de tir, maintenant espacées, derniers banquistes attardés sous les ombrages de ce parc d'octobre, il était venu s'échouer, comme naguère, à la terrasse du Pavillon Bleu.

Comme naguère! Il n'était pas déjà si loin, le temps où, le pouls fiévreux et le cœur en joie, il venait l'attendre deux fois par semaine dans cette allée du bord de l'eau, devant le grandiose et mouvant paysage de ce parc impérial, des coteaux du haut Sèvres avec, là-bas, dans les bois de Meudon, les quarante-huit fenêtres de la fondation Galliera.

Oh! les heures passées devant le paysage, les coudes au parapet du pont, à regarder venir les bateaux de Suresnes.

Comme elle en descendait gentiment! Cette façon d'avancer le bout du pied, souple et menu, sous l'ombre de la robe, n'appartenait vraiment qu'à elle. Puis, cette taille, cette allure onduleuse et cependant hautaine, cet abandon de toute elle-même quand elle prenait son bras et qui faisait retourner les gens sur leur passage, comme à la fois surpris et envieux.

Oh! les lentes promenades, prolongées à dessein, à l'entour du château, sur les pelouses, déjà encombrées de feuilles mortes, du parc réservé. Et là, dans le silence des quinconces, l'échange presque pieux de baisers appuyés longuement, baisers qu'ils auraient voulu éternels à cause du voisinage des ruines!

Et dans ces inoubliables minutes, ses yeux à elle, ses grands yeux bleus frangés de noir où il y avait comme une âme!

«Monsieur dîne seul ce soir!»

Machinalement, il s'est assis à la terrasse du restaurant, et le garçon qui les a servis si souvent, lui aussi se rappelle: «Monsieur dîne seul ce soir?» Et voilà qu'avec un triste sourire il se prend à commander le menu qu'elle aimait, des marennes vertes, des œufs brouillés aux truffes, une caille rôtie, des écrevisses et une glace frutti, un de ces menus artificiels et irritants de Parisienne anémiée ayant l'horreur du substantiel et des viandes. Des écrevisses! et voilà qu'il évoque les jolis gestes effarouchés de ses doigts en les décortiquant. Aux tables voisines, sous la lueur adoucie des hautes lampes encapuchonnées de clairs abat-jour, des couples dînent en tête à tête, souriants ou boudeurs, et aux physionomies de chacun, d'intimes soucis de ménage s'imposent ou se devinent. Au pied de la terrasse, dans le noir de l'allée piqué par les lampions de la fête, des figures de badauds se détachent, éclairées follement, vaguement, presque grotesques, attirées là par l'orchestre des tziganes, et dans cette atmosphère de musique, d'éclairage savant, de femmes maquillées, et de dîners nocturnes en plein air, il a l'involontaire hantise d'une fête japonaise; les valses des tziganes aidant et ses nerfs s'aiguisant à la fin, voilà qu'il s'attendrit sur lui-même. «Lâché! il est lâché. Comme il fait déjà tard dans sa vie! Qui va-t-il aimer, maintenant!» Puis, sous l'influence de la digestion d'un filet de madère, dont il a corsé son menu, et d'un clos-vougeot d'année 57 recommandé par le maître d'hôtel, voilà qu'il se ranime, se prend à regarder les femmes et, après un coup d'œil à la glace d'en face, conscient de son torse large et de son teint clair, presque fat, il se met à friser sa moustache et à se chuchoter à lui-même: «Elle ne se serait pas embêtée ce soir.»

9 octobre 1891.

XVIII

L'EXOTIQUE

Elle a aimé les âniers de la rue du Caire, les cowboys du colonel Cody, les tziganes du restaurant roumain et les turcos de la Nouba; pendant toute la durée de la foire Eiffel on n'a vu qu'elle à travers le Champ-de-Mars et l'Esplanade des Invalides. Depuis les Aïssaouas, mangeurs de scorpions, jusqu'aux Druses, chasseurs de serpents, elle a fait halte dans tous les concerts tunisiens, dans tous les campongs et sous toutes les tentes.

D'ailleurs, elles ont été légion, celles qu'a détraquées le bazar exotique de la tour Eiffel pendant l'Exposition. Buffalo-Bill ne s'est-il pas assis à la table d'authentiques comtesses? Pour un torero La Moulue, cette étoile du chahut, n'a-t-elle pas quitté tout un mois l'Elysée, et dans la loge de la divette à la mode, comme dans la turne avec table et cuvette de la pierreuse de la rue des Abbesses, le portrait de Boumboum, marchand de dattes à l'Esplanade, n'a-t-il pas trôné et triomphé, près de cent jours durant, à la place de celui de ce pauvre général, entre un grelot de la veste brodée de Valentin Martin et un bracelet de bois durci d'un fellah...

L'exotomanie fut leur crise aiguë comme leur maladie chronique. Entre un opéra de Wagner et un roman éthopée de Peladan, toute hystérique eut une attaque de buffalite jusqu'à l'ouverture des fameuses Plazas.

Valentin Martin, Mazantini, Cara Ancha, c'en était trop pour des cœurs d'amoureuses exotiques.

Il nous faut du nouveau,
N'en fût-il plus au monde.
Nous voulons de l'amour,
Il nous faut de l'amour.

La buffalite avait fait son temps; nous entrâmes dans l'ère de tauromachite aiguë.

Ces dames avaient conduit à Lesbos les brunes gitanas de Séville, elles revinrent à Cythère, pieusement converties à l'ancien culte trahi par les arènes de la rue Pergolèse.

Ce fut le triomphe et des banderillas et des quadrillas. En quoi ces messieurs à performances accusées par des collants de satin rose ou bleu mourant, aux glabres faces de garçons de bain coupables ou de vieux séminaristes, purent-ils bien séduire l'esthétique en enfance des habituées des Acacias?

Chi lo sa?

Elles n'en jouèrent pas moins, tout l'été quatre-vingt-neuf, la Carmen de Bizet, qui pour Frascuello, qui pour Cara Ancha. A cette course au clocher de la sensation (au clocher, plutôt à la Tour Eiffel) qui arriva bon premier? Le boléro du picador, le sombrero du cowboy du West-End, ou le turban en corde de poil de chameau de l'ânier fellah.

Les petits âniers de la rue du Caire!... Vous vous rappelez, n'est-ce pas, ces petites figurines qu'on eût cru découpées dans un tableau de Gérôme, les mains, les pieds et la tête en terre cuite, le corps drapé d'une longue robe de toile bleue, sveltes et souples avec des attaches fines et des profils de sphinx, les lèvres écrasées et la face éclairée par des yeux d'émail blanc.

Les fellahs et leurs petits ânes couleur de cendre, à la croupe de peluche où la tondeuse avait tracé, gris sur gris, en creux et en relief d'étranges arabesques; les fellahs et leurs lentes mélopées, leurs aha haah monotones et stridents, eux accroupis en rond sur des nattes tressées, leurs mains encrassées de henné rythmant leurs chansons de rêve et d'ensommeillement!

En dépit du succès des vestes espagnoles, elle en est restée au turban des Kabyles, au fez de la Nouba. Reconnaissance de l'estomac!

Il faut le croire car elle ne quitte plus le village nègre du Champ-de-Mars, où les derboukas et les tambourins d'une perpétuelle foire ronflent, pareils à des essaims d'abeilles, dans les clairs crépuscules de cet octobre bleu.

Toute de blanc vêtue dans de souples lainages, mais combien vieille et avachie déjà avec sa face à bajoues et ses gros yeux de brune impétueuse soulignés au crayon, noircis, gouachés de kohl, elle rôde le long des jours à l'entour des barrières des banquistes, halète comme une chienne avec des yeux luisants autour de leurs passe-passe, fantasias, jongleries, et, les joues bleues sous la poudre de riz, des joues de brune habituées au rasoir, elle fait cent fois par jour le tour de leur enceinte, et puis vient tout à coup s'écraser palpitante, contre la palissade, pour offrir à l'un d'eux un cigare, un londrès, un puro.

Réduite aux Soudanais, aux équivoques et grotesques flirts en petit nègre: «cinquante centimes, serai zenti», avec la fripouille des rues du Caire et la vermine cosmopolite du désert..., pauvre insatiable, comme il fait soir d'automne aussi dans cette âme-là!

12 octobre 1891.

XIX

CHAMBRES D'OCTOBRE

I

Il flotte une musique éteinte en de certaines
Chambres, une musique aux tristesses lointaines
Qui s'appareille à la couleur des meubles vieux,
Musique d'ariette en dentelle et fumée,
Ariette d'antan qu'on aurait exhumée,
Informulée encore et qu'on cherche des yeux.
Georges Rodenbach.

Eh bien, j'habite cette chambre, une chambre de l'autre siècle, où flotte comme une tristesse de jadis dans les plis à larges cassures d'un vieux lampas jonquille, ramagé d'argent mat. Mes deux fenêtres à guillotine donnent sur un ancien parc délabré par l'automne, un vieux parc qui s'en va et descend en terrasses vers de hautes futaies déjà tout éclaircies, et, à l'horizon noyé de pluie, des bois, des bois et encore des bois, toujours des bois, étalent à perte de vue leurs ors rouillés et leurs ocres malades sous un ciel gris et balayé de nuées.

Eh bien! cette chambre possède un indicible charme et, tapi le long des journées à l'angle d'une haute cheminée de marbre rose, une de ces monumentales cheminées du temps passé où l'on se rôtit les jambes sans jamais pouvoir se réchauffer le dos, je songe qu'il est doux, à cette époque de l'année, de se retremper, loin de Paris bruyant de sa vie ardente et triste, factice et monotone, dans un coin engourdissant de nature, un peu défeuillé comme soi-même, mais dans le bon refuge des évocations d'autrefois.

Ce que je l'aime et l'apprécie, le château où l'on rêve, au milieu des grands arbres jaunis de son parc!

Combien je savoure son calme et son silence aggravé de mystère, la grâce un peu vieillotte de ses rideaux aux plis raides et droits, le luxe âgé et froid de ses meubles sévères et jusqu'à la poussière, cette neige tombée du sablier des heures, veloutant la corniche de ses cheminées Louis XVI, où bombent en relief une torche et un carquois.

A la tombée du jour, quand, dans les allées du parc encombrées de feuilles mortes, la Nuit, comme une voleuse, descend presque visible avec un bruit équivoque de pas (le vent du soir qui s'élève et chuchote dans les cimes d'arbres bruissantes), combien j'aime, dans le silence de la chambre assoupie et comme gagnée par les ombres, aller m'accouder à la haute fenêtre aux petites vitres claires, qui donne sur les bois!...

En bas, sur la terrasse, une statue d'Eros, toute blanche dans le crépuscule, a l'air de grelotter sur son socle de briques, et tout autour tourbillonne un essaim de feuilles sèches, feuilles aux étranges froissements d'étoffe qu'on déchire et auxquelles parfois même on croirait une voix: alors, dans la chambre obscure et comme tendue de toiles d'araignées, j'aime à aller regarder longtemps dans un vieux miroir accroché vis-à-vis la fenêtre, miroir dans l'eau duquel s'attarde toute la lumière du jour, une vieille glace de Venise, la seule pâleur et la seule clarté de la pièce, où sont entrés maintenant tout le noir et tout l'inconnu de la Nuit; et devant ce silence et ce gris crépuscule, dans cette antique demeure, je songe à la tristesse de vieillir, de n'avoir plus vingt ans, d'en avoir passé trente.

Chagrin d'être un sans gloire qui chemine,
Dans le grand parc d'octobre délabré,
Chagrin encor de s'être remembré,
Le printemps vert que le vent dissémine.

Et bien qu'en la jeunesse encore, on voit
Que son printemps a presque un air d'automne,
Avec l'ennui d'un jet d'eau monotone,
Dont la chanson, comme un amour, décroît.
Et, triste à voir le vent froid qui balance
Des fils de la Vierge, fins et frileux,
On s'imagine en ce parc de silence,
Que ces fils blancs entrent dans vos cheveux.

Et comme ces vers de Georges Rodenbach, ce moment-là est aussi triste que délicieux, car c'est celui où notre cœur se tait pour mieux écouter le Regret qui chante!

24 octobre 1891.

XX

CHAMBRE D'OCTOBRE

II

Comme le tomber du jour est triste
A travers la fenêtre fermée...
Gabriel Mourey.

La fin d'octobre, la tristesse des ciels jaunes au-dessus des roues boueuses tout à coup assombries... et par les avenues désertes du quartier Wagram, la descente molle, lente et désolée des feuilles mortes piquant d'or pâle le gris cendreux de l'horizon.

Dans le grand atelier tendu de toiles de Gênes, ce qu'elle grelotte, ce qu'elle regrette et se sent esseulée!... au milieu de ce frêle mobilier estival de joncs et de japonaiseries, encore tout ensoleillé, il n'y a pas un mois, par les derniers beaux jours d'automne.

Emmitouflée dans un léger peignoir qui fut charmant en août, elle songe aux notes de fin d'année, au terme de janvier, à l'amant endetté, moins tendre et plus avare, dont les visites s'espacent... et, le cœur gros, la bouche contractée, elle frissonne, inquiète de l'avenir, et sent monter des larmes...

Que le tomber de la vie est morne
Décevant aux âmes orphelines,
Aux cœurs sans amour...
Sans amour!

L'aima-t-elle, en effet, ce boursier brutal et trapu qui depuis un an entretenait son luxe de mondaine divorcée... fausse femme artiste, peintresse déclassée dont les aquarelles à la Madeleine Lemaire encombrent les garçonnières obscures et pelucheuses des chroniqueurs mondains et des clubmen tarés. A-t-elle seulement jamais aimé? Et le volume des Flammes mortes qu'elle feuillette indolemment du doigt se ferme de lui-même tandis qu'elle répète:

Les feuilles ainsi que les années
Tombent, tournent dans le ciel rouillé.
Las, adieu, les tendresses fanées
Se lamentent dans le cœur souillé.
Las, plus de rêves, plus rien, la tombe
Seule en nous demeure; la nuit tombe.
Vendredi, 30 octobre 1891.


Aux Rosny.

XXI

CONFIDENCE

A l'heure confortable où se ferment les persiennes et s'allument les lampes, à l'heure où dans les intérieurs douillets et bourgeois Madame va rentrer, un peu grelottante de ses courses dans Paris, auprès du feu qui flambe, dans le clair-obscur du petit salon; à l'heure littéraire où, dans les cafés du boulevard, les éreintements féroces s'entament et entament, barbelés de perfidies noires et d'indiscrétions meurtrières, autour de vagues vermouts et de troubles absinthes; à l'heure enfin où le monsieur amer, qui pendant toute la semaine pioche des mots cruels sur les confrères, vient les distiller, avec un rire heureux, dans l'inattentive oreille de quel indifférent auditoire!... à l'heure élégante entre toutes, enfin, où la mondaine, tout le jour attardée chez la modiste ou le grand couturier, compare avec effroi les ressources de son budget au prix des ruineuses commandes où elle vient de se laisser entraîner..., qui d'entre tous ceux-là, a jamais songé, devant l'apéritif de la brasserie grouillante ou dans la tiédeur embaumée du coupé, qui d'entre tous ces hommes et toutes ces femmes a jamais reposé sa pensée sur les humbles et les malheureux qui, la pénible journée terminée, rentrent lourds de fatigue, les mains gourdes de froid, la boue de Paris collée à leurs grosses chaussures, vers les cinquièmes empuantis des misérables faubourgs?

Oh! le dos du travailleur, les épaules voûtées de l'ouvrier, rompues, brisées par des siècles de labeur qu'ils se lèguent de père en fils, les misérables, et que rien ne pourra redresser désormais!

Ouvriers puisatiers, ouvriers terrassiers, limousins et manœuvres aux larges cottes de velours empâtées d'argile, aux rugueuses mains gercées, crevassées et sans ongles, aux regards d'animal abruti, plus même farouche, et qui ne s'éveillent que devant un verre d'alcool. Sous la bise de novembre déjà mordante ils peinent tout le jour, suant et puant dans de minces tricots rayés.

Ce sont les mêmes qui, durant les accablants midis de juillet et d'août, font la sieste, bestialement étalés à travers la chaussée, leurs vestes de toile jetées sur leur tête, la tête posée à même le rebord brûlant des trottoirs. Ce sont les mêmes que viennent attendre, les soirs de paie, de pitoyables êtres aux cheveux rares, à la jupe effrangée, misérables femelles auxquelles on ne pourrait assigner un sexe, sans la douloureuse obésité du ventre talé par les grossesses.

Dernièrement, il m'était donné de rencontrer une de ces femmes. C'était sur le boulevard Suchet, entre Passy et Auteuil, où la ville de Paris bouleverse en ce moment tout le sol de la ligne de ceinture en vue de travaux de la Compagnie du Gaz. Le soir tombait, moite et morne, enveloppé de la mélancolie particulière aux derniers jours d'octobre; on eût dit que des chrysanthèmes neigeaient dans l'air, tant la tombée du jour était obscure et jaune; toute une équipe de terrassiers peinait avec des ahans de geindre au milieu de la route ouverte en tranchée; c'était comme une bataille de pioches, de pics à fleur du sol, un sol bossué d'éboulements et d'ornières, où avec de grossiers jurons ébrouait tout un peuple en blouse de charretier.

Le soir tombait; dans le jour défaillant un groupe de femmes d'ouvriers causait, échouées plutôt qu'assises sur un tas de grosses pierres au bord du chemin, et j'aurais voulu que les heureux de cette vie, chroniqueurs à mots de la fin bien rentés par le boulevard, bourgeoises grassouillettes et coquettes fourrées de peluche et d'astrakan, mondaines à dessous ruineux de valenciennes enrubannées de moire, génies méconnus de brasserie traitant de Turc à More critiques et éditeurs, j'aurais voulu que tous ceux-là entendissent ce que disaient ces femmes, une d'entre elles surtout, pas la plus laide certes, mais la plus jeune, avec un air de résignation répandu sur toute sa pauvre face endolorie.

Nu-tête, avec un grand bandeau qui lui barrait le front et lui cachait un œil, un œil qu'on devinait noir de coups sous la compresse, elle tenait à la main un enfant, un mioche de trois ans au plus, pas mal vêtu du reste, et donnait le sein à un paquet de langes suspendu à son bras: «C'est pas qu'y soit méchant, murmurait la mère, mais quand il a un verre de trop, c'est des coups de botte, des coups de bouteille, tout ce qui lui tombe sous la main. L'autre jour, c'était la paye, il m'a presque assassinée, on a dû me retirer de ses pattes; ah! si y avait pas les enfants!...»

Le soir tombait: dans le jour défaillant d'automne un groupe de femmes causait, plutôt échouées qu'assises sur un tas de grosses pierres, près des fortifications.

Vendredi 6 novembre 1891