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Amica America

Chapter 7: POUR GROTON ET MIDDLESEX
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About This Book

The narrator recounts a transatlantic voyage and subsequent travels in North America through a series of episodic chapters mixing travelogue, reflective essays, and sketches. Shipboard vignettes capture fellow passengers, small domestic rituals, and shifting moods of sea and sky, while later chapters describe stops in New England, lakeside respite, public addresses, and cinematic impressions. Observations alternate between light, ironic detail and sharper reflections on cultural differences, language, and the public life encountered ashore. The work closes with an epilogue that reframes the journey's impressions and the narrator's attempt to translate experience into ideas.

DÉJA L’ON VOIT...

Puis les femmes...

D’abord les aïeules, les seules que la guerre n’étonne ou n’agite point, car elles l’ont vue. Elles n’ont eu qu’à rendre journalière leur réunion décennale des infirmières de la Sécession, et les voilà prêtes. Elles disent adieu aux écoliers comme s’ils allaient partir aussitôt, car, en 1862, sept cent mille soldats nordistes avaient moins de dix-sept ans, et leur seul tourment est de ne pas connaître la largeur de chaque couleur du drapeau français, dont elles croient les bandes inégales. Je suis donc venu rassurer mes hôtesses de voilà dix ans, les trois misses Potter, les deux maintenant, car la seconde, à soixante-huit ans, est morte, et l’aînée et la cadette, attirées l’une vers l’autre par je ne sais quel vide, se bousculent depuis et se heurtent sans cesse. J’ai retrouvé, comme Ulysse, le petit chien, mais bien portant; ce n’est pas moi qu’il attendait. Elles m’ont conté le détail de tout ce qui leur était arrivé en ces dix années, de tout ce qui arrive aux femmes: la visite de ce Mr. Howe, d’Annapolis, avec lequel jadis j’avais pris chez elles le thé; et elles avaient vu deux fois Miss Robinson, qui m’apprenait en anglais les mots exprimant la patience, et aussi Mr. Klaks, qui m’apprenait l’impatience, les jurons. Pas une minute elles ne songèrent à m’interroger, et d’ailleurs je n’avais fait que ce que font les hommes: le tour du monde, la guerre; je m’étais hissé sur le faîte de la vie; j’avais aimé la femme d’Europe la plus dangereuse, j’avais manqué la tuer; une fois aussi, de l’autobus, sur la place du Théâtre-Français, faisant sous la pluie la queue pour Primerose, j’avais aperçu Mr. Klaks. Puis toutes deux m’accompagnèrent chez Miss Longfellow, toutes blanches, en robe de soie blanche achetée après la victoire de Richmond, avec des yeux bleus, et l’idée s’imposait qu’au cinématographe les faisceaux de leur image seraient blancs de neige, à parts deux fils tout noirs pour leurs iris. Puis je trouvai des prétextes pour faire prononcer le nom de son père et le mot "Poésie" à Miss Longfellow, assise au-dessous de son buste de jeune fille, le buste au-dessous de son portrait d’enfant, et qui venait par cascades à nous du temps victorien, comme dans un poème, par trois métaphores, l’inoffensive idée de la vie d’un Poète.

Ensuite les mères... Soudain, en pleine rue, elles aperçoivent les officiers français qui viennent droit sur elles, elles tressaillent. Nous nous écartons, mais notre première image, partie de nous si brusquement, ne les évite pas, et les traverse. Elles n’osent nous suivre, elles n’osent se retourner, elles s’arrêtent, toutes droites, et chacune, sans pensée, est seulement une seconde sa propre statue. Mais le lendemain, nous rencontrant dans un wagon, elles s’enhardissent; elles viennent s’asseoir près de nous; elles ont pensé depuis la veille à l’étoffe de notre uniforme qu’elles tâtent, pour savoir de quoi s’habillent leurs fils en France, à nos boutons de métal, qu’elles soupèsent, pour être sûres qu’ils peuvent arrêter une balle tirée juste en leur centre. Elles disent:

—Mon fils est infirmier dans les Vosges. Il revient pour s’engager, que j’en suis heureuse!

—Mon fils est votre soldat au régiment de Harvard. Hier il a fait son testament, depuis il vit au hasard. Il est parti ce matin sans dire l’heure du souper.

—Mes deux fils partent demain pour le camp de Plattsburg. Mon mari, M. Cannon, l’ancien chapelain, nous répète:—Je veux donner à la France deux canons, l’un de cinq pieds sept pouces, l’autre de six pieds... Mon mari aime rire.

Mères imprudentes, qui envoyez vos fils à la guerre! Mères avec des cabas ornés de fruits éclatants bourrés de coton exsangue. Mères avec de petits chapeaux roses à raies vertes et des écharpes pourpres. Mères auxquelles on fait remarquer que le médaillon du portrait du fils est ouvert, et qui le ferment avec la précipitation dont elles retiraient voilà dix ans l’enfant penché à la fenêtre. Je vous aide à descendre: je ramasse votre billet tombé; je vous enlève, par cette seule prévenance, tout regret, tout regret de donner la vie de votre vie, l’âme de votre âme. Je vous prends votre valise: vous rayonnez d’espoir en Dieu.

J’ai revu Marie-Louise. Elle venait assister son frère pour le Class Day, jour où les quatre promotions de Harvard passent leur titre aux promotions cadettes. Dix ans depuis nos adieux! Je suis allé sans joie à son hôtel, palace, mais bâti du moins sur le lieu même où s’élevait jadis sa petite pension. Ma journée jusque-là était mauvaise: j’avais déjeuné chez ceux dont le fils venait de mourir, et un accès de fièvre avait, devant moi, saisi leur fille unique; j’avais goûté chez ceux qui s’étaient mariés après divorce, et, à mon sujet, ils avaient eu une brouille; j’avais rencontré un couple condamné par le monde pour ses mensonges, réhabilité, et il m’avait menti. Mauvais jour pour toucher le présent ou le passé. A mesure d’ailleurs que j’approchais, ce que je voyais la veille encore coloré et intact dans mes souvenirs, se desséchait, s’évanouissait; toute ma mémoire doutait d’être assez solide pour résister au moindre heurt vivant, et, fragile, dès qu’il eut frôlé l’hôtel d’aujourd’hui, le petit hôtel d’autrefois pour toujours disparut de mon cœur et de mes yeux.

Nous avons poussé un cri; nous sommes restés confondus: tous deux nous avions rajeuni. Elle prit ma main, m’approcha de la fenêtre, m’en retira, alluma le lustre au-dessus de ma tête comme si la lumière artificielle devait plus sûrement décomposer cette apparence. Mais c’était bien notre jeunesse. Elle était notre récompense de n’avoir jamais prononcé un de ces mots, fait un de ces gestes qui donnent l’âge. Nous étions plus libres, chacun avait trouvé son vrai costume et sa vraie forme, sa fortune; nous étions plus forts; devant elle, devant moi, comme voilà dix ans, chacun des monuments de Boston à la même distance, et la vie entière avec toutes ses cimes. Nous nous parlions, nous nous interrogions hypocritement pour voir duquel le premier jaillirait le goût ou le parfum de la vieillesse. En vain. Toutes les douleurs, toutes les joies que nous avions connues depuis mon départ étaient comprimées entre deux jeunesses égales... Mais c’est du Class Day que je dois vous parler, et non de Marie-Louise.

 

Son frère nous attendait dans la pelouse d’honneur où trois bassins de bois avaient été dressés, reliés par des tuyaux à mille fontaines, et, puisque c’était de jour, on obtenait par l’eau tous les dessins que chez nous, la nuit du 14 juillet, le gaz et le feu ont dû tracer. Toute la nuit les étudiants étaient rentrés de leurs banquets, par deux, le plus grand portant dans ses bras un petit; il n’était plus resté au matin que ceux dont la taille est moyenne, et l’aurore s’était levée sur des étudiants semblables. Dans les dormitories interdits aux femmes le reste de l’année, les cousines entraient en riant, et, dans le bureau, sans hésiter, se dirigeaient droit sur leur portrait pris dans la glace, prétendant qu’elles se coiffaient, mais regardant avec tendresse cet autre reflet vieux d’un an. Sur les pelouses, les écureuils qui se laissent tomber sur le passant, des branches, tombaient sur des jeunes filles décolletées, frissonnant, ne comprenant pas ces épaules nues. La procession défilait, chaque Année avec sa musique, devant chaque bâtiment faisant halte et poussant trois vivats en son honneur, criant son nom; et une fenêtre s’ouvrait, et la dactylographe la plus digne de l’habiter, celle qui travaillait les jours même des fêtes, apparaissait et saluait. Les refrains de l’Université étaient des airs empruntés jadis à des hymnes célèbres, à la Marseillaise, au God save the King, à Schumann, au temps où l’on ne pensait pas qu’Harvard dût devenir aussi célèbre et la fraude connue. Premier Class Day de la guerre, où sous leur robe noire les promotions nouvelles avaient leur uniforme et nous saluaient militairement, oubliant qu’il était caché. Les Années des pères, au détour d’une allée, se trouvaient parfois, marchant en sens inverse, à la hauteur des fils eux-mêmes. Les jeunes par exception ouvraient le défilé, car cette année ce n’était plus vers la vieillesse, vers la mort, non certes, c’était vers la guerre qu’on allait. Le poète de la promotion guidait la foule vers le stade; des agents tenaient devant lui la route libre: pour la première fois de sa vie il pouvait marcher dehors sans lorgnon, il voyait le monde tel qu’il est, gris d’argent avec son ourlet d’or, ses becs électriques en diamant, avec des petits tas de rouge, de vert, de bleu, qui étaient les petites filles et il les évitait soigneusement comme si elles étaient les couleurs mêmes.

Nous arrivions au stade. Assis sur le gazon, nous faisions face aux dix mille femmes rangées sur les gradins; dans les travées du centre les plus âgées, les mères, en noir, aux oreilles déjà moins sûres, et qui se tournaient toutes de profil d’un même mouvement aux passages pathétiques pour mieux entendre; de chaque côté, de face, s’écartant à leur guise, les sœurs et les cousines, en robes claires où éclatait une robe rouge; elles se levaient aux noms propres, au nom d’Eliot, au nom de Lowell, hésitant et frémissant—sont-ce des noms propres?—au mot de Guerre, au mot de Mort, et nous voyions alors se tendre, cloué au stade par les robes rouges, un immense oiseau avec ses ailes. Puis un coup de vent releva sur la piste toutes les robes des étudiants; on aperçut les uniformes si bien coupés, si propres, on comprit, palpitant et tout neuf, le symbole. Des jeunes filles aussi furent prises; on vit de fines jambes avec des bas transparents; on ne vit pas de genouillères et de cuissards d’argent, de molletières d’acier; et les femmes, pour la première fois en Amérique, se sentirent faibles et sans défense.

Muriel Patham, la danseuse, habite le même hôtel que Marie-Louise. Vous savez le scandale d’où elle est sortie célèbre. Le professeur Apponyi, qui revenait d’Ecosse et présidait à Saint-Louis la réunion d’enrôlement, n’a pu supporter voir des jeunes femmes à costume léger envahir en intermède l’estrade des conférenciers. Il s’est enfui, refusant de prononcer son discours sur l’effort de la guerre. Une des danseuses parvint à le toucher, et c’est Muriel Patham.

Muriel me présente à sa mère, une des rares Minnésotaises qui sachent que la statue de la Liberté fut donnée par la France, car elle s’est assise dans la tête à Paris même, durant notre Exposition. Puis elle me conte son aventure. Vous aimez, je crois, à savoir comment parlent les Américaines, avec leur petite bouche rouge, comment elles écoutent, avec leurs oreilles roses, avec leurs énormes perles. Muriel, qui a gardé son sourire du jour le plus cruel de sa vie, son regard du jour le plus inoffensif, parle aussi avec sa bouche d’enfant, mais la lèvre d’en haut bouge à peine; et elle dut renoncer, au cinéma, à jouer le rôle de la jeune fille qui épèle, à la fin de chaque épisode, et fait deviner un mot. Le public imbécile ne comprenait pas et poussait, avec le menton, par dérision, des cris confus.

—Je suis parvenue, dit-elle, à trente centimètres au plus du professeur Apponyi. J’étais sans maillot dans un pyjama aux jambes réunies par un ruban et ne pouvais courir. D’ailleurs, dès que j’eus étendu le bras vers lui, un frisson me saisit, et de ce jour, froide que j’étais, j’ai compris l’esprit de la guerre.

—Que comprenez-vous?

Muriel attend, pour vous répondre, que votre parole, arrivée à la conque de son oreille, en suive sans hâte les volutes, pénètre, fasse jouer un petit os qui tape, au bout d’une minute, sur un tympan. Alors, elle entend un bruit épouvantable, elle tressaille:

—Ce que je comprends?

—Ce que vous éprouvez?

—J’éprouve d’abord que je suis lasse, mais inquiète. J’éprouve que la nuit je rêve sans cesse de gens bizarres, qui n’ont qu’un œil, qui brandissent des massues. Je me suis renseignée. On m’a dit que je rêvais de Cyclopes. Depuis l’aventure aussi j’ai perdu cette qualité qui encourageait à me photographier dans les ténèbres. Je sens toute phosphorescence en moi disparaître. On a tiré hier de mon corps un portrait à minuit, on ne voit plus rien.

—Mais la guerre?

Muriel s’arrondit sur son divan, avançant le front, comme si elle voulait aussi tenir dans une tête, mais non sans regarder par les deux orbites vides,—dans une tête moins grande que celle de la Liberté, celle de l’Intelligence sans doute; et l’on voit ses belles jambes, et une fois même ses genoux,—qui ont en anglais un nom différent pour les femmes et pour les hommes, ce qui les rend si bizarres, si précieux.

—La guerre? je la vois, par accès. Ou plutôt j’ai des visions, que je crois la guerre, mais je ne dispose pas toujours près de moi d’un soldat pour me dire ce qui en elles est de la guerre et ce qui n’en est pas. Promettez-moi de parler franchement. Donnez-moi votre main...

Elle baisse, lourdes et plus chères dans ce pays, car elles ont un nom différent pour les femmes et les jeunes filles, ses paupières.

—Je rêve que l’on verse sur moi de petits cartons roses, verts. Ce sont les fiches des soldats américains morts dans les ambulances, remplies avec une écriture hâtive ou une belle ronde, selon qu’ils sont morts de jour, l’ambulance débordant, ou la nuit, quand les secrétaires sont moins pressés... J’entends des cris; je vois un blessé dans une voiture qui s’emballe, et le brancard glisse peu à peu vers l’arrière... Je rêve que j’entends sans relâche, chaque seconde, à l’étage au-dessous du mien, appliquer avec bruit un tampon sur une table, et je me plains au gérant, et l’on me dit que c’est l’employé chargé d’ajouter aux feuilles d’état-civil la mention: "Mort pour l’Amérique." Tout cela est simple, n’est-ce pas, c’est la guerre! Mais écoutez, qui est moins clair.

J’ai retiré ma main à cette liseuse de pensée, j’ai deviné sa ruse, elle sent qu’elle ne pourra plus rien avoir de moi, elle arrache juste de ma mémoire un dernier tableau, puis après se trompe.

—Je vois, près d’une ferme, un chien tué. Il est noir et frisé, il a un collier. Entre deux obus, le fermier sort et reprend le collier pour le chien d’après la guerre... Je vois le jardin public de Boston, avec tous ces ouvriers parsemés à l’ombre et dormant qui se couvrent soudain d’uniformes et de boue. Ainsi est le champ de bataille, n’est-ce-pas, mais naturellement avec des morts aussi au soleil? Puis je vois à l’horizon mille pioches, mille pics sortant de terre, qui creusent, tous levés, tous baissés en cadence sur l’horizon. Ce sont les tranchées, dites? C’est encore la guerre?

—C’est bien elle.

—Comme je suis heureuse! Ma mère prétend que ce tableau c’était la paix, l’agriculture... Que vois-je encore? Je vois la première armée américaine chargeant, chaque compagnie prenant la forme d’une lettre, un nom immense en marche, dont quelques pauvres voyelles sous les obus éclatent, et qui devient un mot avec seulement des consonnes, tel qu’en prononcent les mourants.

—Taisez-vous, Muriel, dit la mère. Je vous en prie, renoncez à vos folies. Depuis l’aventure de Saint-Louis, lieutenant, elle veut être un homme. Je vous dis contre cela, Muriel, qu’il n’est pas une minute, depuis votre naissance, où je puisse vous imaginer en petit garçon. Dois-je tout conter à notre hôte?

Muriel hésite. Sa mère lui prépare le thé avec mille raffinements, et n’oublie rien, muffins, tartines, toasts, de ce qui peut retarder une décision aussi funeste. Elle remplit la tasse. Horreur! c’est du thé de Ceylan! Elle regarde avec angoisse Muriel, attristée, qui heureusement n’a rien vu, dont la gorge ne s’affaisse point, dont les jambes tendrement s’allongent, qui respire sur elle-même des roses. Il suffirait à ce moment d’un rien pour la ramener dans son sexe, d’un nom de femme brusquement appelé,—de même que nous les hommes, on nous ramène au désir d’être homme en criant dans les foires à nos oreilles: Polyclète! Phébus! Phidias!—il suffirait de son nom peut-être. Déjà ses cils s’agitent, ses deux myriades de cils, qui ont là-bas pour les brunes et les blondes...

Mais des fanfares éclatent, nous nous précipitons au balcon.

C’était encore aux premières semaines de la guerre, où l’Amérique ignorante du combat, comme Hercule au Stade faisant du Sandow, chaque jour exécutait dans la rue de grands gestes précis, déroulant des parades où l’on portait un immense drapeau tendu sur des têtes (quelques-unes, les asthmatiques, émergeaient par des trous), où les figurants formaient de gigantesques lettres, comme si la guerre était déclarée aussi à un astre, qu’il devenait loyal d’avertir par des signaux. Aujourd’hui, réclame pour le premier emprunt, voilà justement le cortège des femmes qui voudraient être des hommes. Elles sont divisées en compagnies, chacune sous un étendard que je ne peux lire de si loin, Muriel me l’explique:

—Parce que l’on nous dédaigne!

Celles que l’on dédaigne sont toutes jeunes ou toutes vieilles. Un gros homme sans orgueil, mari d’une dédaignée, porte la bannière. Les spectateurs s’étonnent de voir dans le groupe Emily Battenson, l’actrice qu’un souverain a follement aimée, et apprennent ainsi que l’amour le plus fou des hommes, même des empereurs, est un dédain.

—Parce que nous sommes irritées d’être jolies!

Toutes sont jolies, élégantes; toutes agitées par le doux démon de la transparence et des beautés. Celles qui sont plus belles à cheval ont eu le droit d’amener leurs chevaux. Toutes sérieuses, à part l’une qui sourit, amoureuse d’elle-même, qui voudrait être homme, mais femme aussi, mais être double. La dernière, une grande fille plus irritée que les autres, qui lance des regards acharnés, la plus belle.

Mais soudain d’un seul geste, d’un geste égal, comme si le même mort passait devant chacun d’eux, les cent mille spectateurs se découvrent à la fois.

—Parce que nous voudrions venger le Lusitania.

Les musiques cessent de jouer. Du port, les sirènes crient sans relâche, celles seulement des bateaux qui font le service d’Europe, des bateaux qui peuvent être coulés. Des milliers de femmes avec une petite fille à la main, parmi lesquelles—on frissonnait devant chaque petit visage triste ou énergique—étaient deux fillettes naufragées et orphelines. Vague venue du port, de la mer même, et qui bientôt engloutit tous les autres détachements de la parade. Aux spectateurs innombrables penchés des étages comme du pont d’un navire, les mères dans le défilé tendaient des enfants. Naufragées qui portaient toutes—de quoi donc sauve-t-elle?—une cocarde française. Danseuses de Caliban prises dans le flux, en tunique blanche, en robe de soirée, comme des passagères surprises à minuit par la torpille... Traînards, femmes déjà fatiguées, celles qui auraient sombré avec leurs fillettes les premières... Celles qui depuis dix minutes seraient englouties, invisibles...

Puis, après un vide que trois petits juifs traversent en courant mais avec assurance, comme leur nation traversa la Mer Rouge, par lignes de seize, l’arme sur l’épaule, au pas de parade, des êtres silencieux, deux fois plus larges, deux fois plus hauts, qui agitaient leurs mains en cadence: des hommes... Voilà ce que l’on voit en Amérique.

Déjà l’on voit aussi, sur le perron des villas heureuses, une mère et une femme embrasser en pleurant un jeune homme qui rit. Il part, à la main cette valise plate qui sert pour les visites du dimanche, et qui contient pour la première fois au lieu d’un habit un uniforme; il se retourne, il ne voit plus que l’une, car la seconde, de peine, est rentrée; il a pour celle qui disparut, s’il l’aimait un peu moins que l’autre, un immense amour. Il me rencontre, il me regarde. Il ne sait pas qu’en France nous reconnaissons maintenant le visage de ceux qui doivent mourir; qu’ils ont des yeux francs et timides, au menton cette fossette, qu’ils sont graves et qu’ils sourient, qu’on les force à monter les premiers dans les tramways, ami qui ne reviendra pas...

REPOS AU LAC ASQUAM

Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois; moi j’étais sûr de vous revoir. Le quart d’heure infini qui nous restait je le secouais au hasard, comme on secoue un sablier; dans votre cœur un coup sec abattait les pauvres minutes comme à l’horloge de la gare... parfois vous ressentiez les secondes et vous fermiez les yeux. Pour vous j’étais, réuni à mes bagages, tout ce que j’ai jamais été, un ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n’étais plus; moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres à taille, à âme d’échelle soudain différente, nous ne pouvions trouver de paroles sensées, de pensées communes qu’en ajustant l’un en face de l’autre nos visages... Alors heureusement arrivèrent celles de nos amies qui prétendent n’aller jamais aux gares, qui vous prirent entre elles deux, quand le train fut parti, et, soutenant vos coudes, vous firent marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l’ordonne aux Indes pour ceux qu’a piqués le cobra. Les hommes d’équipe, les contrôleurs, devinant cet argent et cet or qui jaillissent d’eux-mêmes autour des vrais départs, accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi, pour les installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient leur franc dans leur bouche comme s’ils allaient eux aussi partir, mourir. Mais tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je prenais, dans ma méchanceté, un autre moyen de quitter ce monde, un trottoir roulant plus rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais même tes derniers gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si j’allais devenir un autre homme: un ingénieur, et toujours parler, et avoir des moustaches; un saint, et ne plus être libre l’après-midi; un enfant, et boire en amont de toutes tes sources. Aujourd’hui la pensée me vient que j’ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de plaisir.

Aujourd’hui... je suis étendu au centre d’un grand cirque de montagnes. Quand je me lève et me tiens debout, j’en deviens le pivot même. Comme on me le recommandait à l’école, j’ai mis le soleil à ma gauche, pour que la lumière soit meilleure, et je vous écris. Le lac au-dessous de moi supporte des îles légères, et les sapins des radeaux détruits par l’hiver vont à la dérive. Des oiseaux-mouches forent trop vite les fleurs des pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour les dindons de la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green passe à la graisse les branches de l’arbre perchoir. Une grive rouge m’effleure, une brise s’élève. Comme un poète qui songe, près de qui se pose un oiseau, qui s’émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée qu’il cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler en moi, soulève cette page, m’évente avec amour. Dans les hangars cachés par les roseaux les fermiers essayent les moteurs des canots qu’on sortira pour les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour moi un couvre-pied rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre et je vois, le matin, sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j’ai froid. Au fond des criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers marchent de l’un à l’autre en sifflant des danses nègres qui feraient chavirer tout autre. J’envie leur équilibre, je me sens tout guindé d’avoir un lac et un soleil à gauche, et rien à droite.

Où je suis? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l’instant même, à ce que les guêpes sont trois fois plus grosses qu’en Europe. Je suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l’uniforme bleu ciel pour la première fois, qui croit que j’en ai choisi la couleur moi-même, qui me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a une semaine d’examens et je me repose. L’auto a quitté Boston lundi, le matin, à l’heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de biais, vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées contre le vent, les dactylographes montent dans les tramways sans toucher les barres d’appui, soucieuses de leurs mains, et les sténographes toutes droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons, des Irlandaises à nattes brunes vous passaient toute douce, par leurs yeux bleus, cette pensée terrible qu’elles ont eue la nuit. Nous suivions la route bordée par les ormes de Washington, bien vieux, réparés, le tronc comblé du ciment qui fait là-bas les statues; et l’immortalité, à défaut de sève, gagnait déjà les hautes branches. Les lacs, de plus en plus purs à mesure que nous montions, détenaient l’eau des quartiers de plus en plus riches de Boston, et venait enfin le lac tout bleu, tout rond, qui alimente Beacon Street. A midi ce fut Portsmouth, où je présidai sur la plage la réunion des enfants qui vendaient leurs animaux favoris pour leurs filleuls de France. Ils étaient une centaine, graves, enthousiastes ou consentants, excepté Grace Henderson, qui se cramponnait à son veau blanc et pleurait. On le lui achetait vite, en le lui laissant par pitié, mais son frère la forçait à le revendre et trois fois elle eut à souffrir, à se débattre contre le devoir. Il y avait des oiseaux de Cuba, qu’on achète avec les cages; des oiseaux du pays, qu’on achète pour les relâcher; des tortues qui se vendaient mal, car elles portent gravées sur le dos les initiales de leur premier maître; des chèvres; et il y avait des animaux pour lesquels aussi c’était un sacrifice, des chiens tristes qui ne résistaient pas, qui se vendaient eux-mêmes, un petit éléphant qui retenait sa maîtresse par sa ceinture,—elle cédait,—par la manche,—elle craquait,—et il n’osa prendre sa natte. Les gouvernantes, pour consoler, achetaient vite à leurs enfants un autre animal, et lisaient à tour de rôle, sur un stand, les lettres des filleuls:—Venez chez moi, j’irai chez vous, écrivait Jean Perrot, et si je meurs je veux vous voir... Des professeurs s’étonnaient que les enfants français eussent tous un langage rythmé... Puis vinrent des forêts vertes coupées de torrents où les petits garçons qui pêchaient la truite à deux mains, n’osant bouger, n’osant crier, nous acclamaient d’un clignement d’œil. Puis vint Tamworth, pays des mulots, où les chouettes sont si grasses qu’elles ne peuvent se percher de face car elles basculeraient. Puis vint Sandwich où un Lithuanien, agitant son drapeau national, protestait tout seul contre la conscription. Alors vint le lac Asquam, et cette terrasse où depuis je suis étendu, au pied d’un bouleau fluet et géant, qui n’a qu’une touffe à son sommet et qui chavirera s’il lui pousse une autre feuille. J’ai pour hôtesse Mrs Green, la fermière, qui porte un grand sarrau rayé, des cheveux gris en nattes sur le dos, un lorgnon, mais qui tire à la dérobée la queue des veaux et se bat avec le coq. Quand un mot s’attarde dans mon stylo, je le secoue de ma chaise longue dans le lac... Mais parfois c’est en moi qu’il hésite, et il faut que je me lève moi-même, que je m’accoude, parfois me penche.

Avec qui je suis? Avec deux amis, un forestier, et un poète australien. Le matin est à Carnegie, le forestier. Dès six heures, d’une nage droite à travers les îles, où chaque propriétaire impose une heure différente selon qu’il veut voir lever ses enfants tôt ou tard, il me conduit à son district. Les bêtes silencieuses s’éveillent dans les bois qui ont encore leur nom indien, le rat musqué se lève, le héron bleu vole d’une presqu’île à une île, de l’île à un îlot, vole vers midi. Nous débarquons à la hâte, évitant le naufrage, car un sapin coupé glisse déjà du haut du toboggan vers le lac; nous allons à la scierie par un chemin jadis couvert de sciure, mais qu’il a fait goudronner depuis qu’il y perdit sa chaîne d’or. Il m’apprend le secret qui fait distinguer le pin rouge, le pin blanc, le pin noir; assemble son équipe de bûcherons qui va partir pour la France, me force à leur dénoncer en français nos plus grands arbres, le chêne, l’orme, et je sauve avec peine les hêtres, vos préférés. Dans les raccourcis nous allons, sous les ronces, dignement, en gens qui ne parlent pas la même langue, et pas un de ces gestes nobles n’est perdu, mon amie, car la forêt est pleine de lynx. Dans les clairières, il me montre les restes des feux de bois qu’il a allumés depuis son enfance, et les tisons de vingt ans noircissent encore les doigts. Attendri, il s’assied, douce amie, il rêve... et soudain quatre petits blaireaux, amie adorable, sortent effarés de terre; de vrais petits blaireaux, mon cœur. Nous les attrapons: ils piquent, ils se débattent; nous les caressons, mon amour.

 

Mais le soir est à Rogers, l’Australien. Tout est obscur, tout invisible, on ne voit qu’un point rouge, le cigare de Carnegie qui pagaye sans bruit sur le lac. Mais, à des milles, l’arbre privilégié qui annonce chaque soir la lune soudain tout entier étincelle. C’est qu’arrive une lune entière. Tout est radieux, tout éclaire. Des rochers affleurent, polis comme des os de seiche. Autour du lac le reflet des forêts, cassé et saccadé, devient une bordure égale. C’est l’heure où les Indiens donnèrent un nom à ce qui nous entoure. Les Montagnes Blanches deviennent blanches, les bouleaux jaunes jaunes, bleus ces hiboux. Chaque plan du lac semble à un niveau différent, et la lune ronge l’eau aux écluses. Nuit divine, ce soir, où les Montagnes Blanches sont d’argent, les bouleaux d’or. Voici l’heure enfin de choisir, ma maison, mon âme, le nom que je veux vous donner. La grenouille taureau gémit; le loon, cygne noir du lac, pousse un cri tour à tour éclatant et voilé, car il plonge sans cesse sa tête et la ressort. La vraie lune s’écarte sans en avoir l’air de la fausse lune... Mais Rogers s’obstine à ne pas se taire. Il veut que je lui parle de Seeger, qui est mort, de Blakely, qui est mort, car tous les poètes américains ont été tués avant qu’ait commencé la guerre américaine. Il s’obstine à parler français sans permettre que je l’aide, et tourne autour des mots qu’il ne sait plus, autour du mot "débonnaire", autour du mot "échelle", du mot "sérénité". Réfugié au cœur même du mot, je l’attends, placide, au cœur d’un nom propre quelquefois, au cœur de Baudelaire, maintenant, opprimante statue. Puis il me lit ses vers, qu’il désire adapter pour l’Europe, car les mois en Australie diffèrent trop des nôtres:

—Juillet a gelé les rivières, dit-il, et les ponts inutiles sont rassemblés dans la grange...

Je lui fais signe, il comprend, il corrige lui-même:

—L’été a gelé les rivières, et les ponts...

Le loon chante. Le lac flamboie, c’est Carnegie qui allume un second cigare. Rogers s’émeut, prend ma main, et tourne autour d’un mot sur les loons à la fois et sur l’amitié, que nous aussi en France, hélas, nous ignorons!

 

Quand la tempête éclate; quand, par millions, les propriétaires des cottages amènent sous l’averse le pavillon à sept raies rouges; quand un éclair vous laisse apercevoir, dans l’auto qui précède, par le mica de la capote, les ombres de deux têtes graves; quand l’oiseau noir aux ailes rouges rentre ses ailes; quand les progermains, baissant leur fenêtre à guillotine, se sentent soudain isolés, vaincus, et pleurent; quand sur les gazons publics la foule se précipite vers les tentes des sergents recruteurs et les aide à pousser à l’abri leurs réclames, torpilles et mortiers; quand la mère à califourchon derrière la motocyclette pourpre essaye en vain d’étendre la main vers le bébé qui sommeille dans le side-car; quand sur les clochetons des granges tournent affolés, mais en mesure, les cerfs d’or, les chimères, les vaches d’or; quand sur l’avenue vide reste un soulier plein d’eau; quand un coup de vent soulève la page du comptable manchot, et qu’il la retient de la pointe de sa plume, appelant à l’aide; quand on n’entend plus sur les trottoirs, sur la mer, sur les bastingages, que la pluie...—puis quand un rayon descend, qu’un nuage tranchant le coupe, qu’il tombe; quand l’arc-en-ciel vacille, sa gauche sur le béton du quai, sa droite sur la mer; quand on retire dans un coin du ciel, comme la dernière allumette qui reste, le soleil, quand il flambe enfin; quand la lumière victorieuse bat d’un centimètre, sur la terrasse, la goutte partie de cent mille fois moins loin qu’elle; quand la demoiselle de magasin se précipite en riant dans le magasin d’en face; quand le progermain remonte sa fenêtre, voit des dieux gras et solides, mouillés jusque sous leurs fourrures, lutter jovialement entre eux, et Erda glisser, Erda tomber, car le ciel est glissant, en ouvrant ses grandes jambes blanches; quand le bébé dans le side-car reçoit sur le nez la dernière goutte et crie...—puis quand les nénuphars se haussent au-dessus de la couche d’étang nouvelle; quand le fermier en bottes va vider de leur eau les pots de résine et de sirop d’érable; quand un enfant, il ne sait par quel bonheur poussé, veut brûler du papier d’Arménie; quand le voyageur, au tournant du cañon, descend de son mulet, le caresse, et soudain remonte vite, car il veut garder sa place sèche, et car l’orage recommence; quand la pluie retombe, s’acharne, la même, dont on reconnaît les gouttes:—alors je pense à lui, Seeger, qui aimait les orages, et je frémis...

—Comment est mort Seeger? demande Rogers.

Dans un mois Rogers part pour la guerre, et il ne perd pas une occasion de savoir comment les poètes, ses collègues y sont tués. Il serait bien étrange que deux poètes fussent tués de la même façon, de la même exacte façon, et chacune de leurs morts est donc la mort qu’il n’aura pas. Il ne divaguera pas, comme Brooke, disant au hasard mille prénoms, et mourant au premier nom de femme. Il n’aura pas le temps, comme Dollero, de m’écrire trois billets, le premier avec une brindille et son sang, me disant adieu, le second avec le crayon de l’infirmier, espérant me voir, le dernier avec le stylo du major, confiant, heureux,... inachevé. Il ne tombera pas mort, comme Hœsslin, le poète allemand, sur le dos d’un sergent son disciple qui se releva lentement avec sa charge et l’apporta sans se retourner à l’ambulance. Il lui faudra une tombe entière, puisqu’il ne mourra pas comme Blakely dont les pauvres vestiges tinrent dans une boîte à palmers. Ce ne sera pas au crépuscule, comme Drouot; à midi, comme Clermont. Si Seeger est mort à l’aube, il ne lui restera plus guère que la nuit... Nuit amère qui se perpétue sous les jours comme un sombre fraisier... Nuit douce, avec son lac, ses loons, nuit sur les paquebots de Sydney, où le monde se tait, où il n’y a plus contre la pensée d’un poète que tout le bruit d’un vaisseau... Nuit près d’une source de France, où l’on souffre à peine de sa jambe fracassée, où l’on mâche du cresson. Nuit obscure, avec soudain, au centre, chaque rayon découpé par le velours noir, le soleil... Heureux qui meurt la nuit!

—Comment est mort Seeger? Le connaissiez-vous?

Rogers est astigmate, il a deux grosses lunettes d’or à verres dissemblables et il vous pose toujours, aussi, deux questions différentes à la fois. Oui, je l’ai vu. Une fois, au Luxembourg, l’été: il entrait dans le jardin irréel, peuplé de Parisiens fantasques et tendres, et ceux qui se sentaient trop lourds pouvaient acheter de petits ballons à la porte. Une autre fois, chez un ami qu’il avait recherché l’avant-veille, sans le trouver, et il avait laissé un distique,—la veille, et il avait laissé un sonnet. Mon ami se laissa surprendre au lit le troisième jour, sinon il aurait eu au moins une ballade.

—A-t-il souffert? Avez-vous lu ses derniers vers?

Car Rogers recueille aussi le dernier poème de tous les poètes tués. Il recueille même leurs dernières lettres en prose, où parfois, comme les armes d’un guerrier qui s’habille dans son appartement, deux mots par hasard se heurtent, riment, et l’on tressaille. Dernière lettre écrite à une tante entre les deux derniers poèmes, où malgré eux ils emploient le nom poétique, l’autre ne venant plus, où ils disent "les coursiers", les "pleurs", le "glaive", et se voient contraints d’être un peu ironiques. Derniers poèmes où presque tous voient la mort; et comme elle devait les surprendre, exactement: Seeger comme une amie envieuse à un rendez-vous. Dollero comme un orage avec trois oiseaux, Blakely comme un monstre sans tête—et où Brooke seul prévit tout à contresens. Pauvre Brooke en effet qui nous disait à tous:—Si je meurs, songez que dans une terre étrangère, toujours il y aura un coin de notre terre, qu’une poussière plus riche que la terre y sera contenue, un corps d’Angleterre lavé par les rivières anglaises, brûlé par le soleil anglais, un corps horizontal, tendu sur la ligne de tous les ancêtres anglais...—et qui est mort sur un bateau, et qui fut jeté dans la mer, avec le boulet qui maintient vertical son suaire. Et, plein de pitié, mais mis en méfiance de sa divination, feuilletant ses autres poèmes, on ne croit plus exactement ce qu’ils affirment, on ne croit plus que l’amour est une rue ouverte où se précipite ce qui jamais ne revient, un traître qui livre au destin la citadelle du cœur, un enfant étendu. On se butte un peu, on vous contredit,—pauvre cher Brooke—on s’entête à croire que l’amour est une rue, si vous le voulez, mais fermée, où un traître, mais alors un traître qu’on trahit, et parfois l’on voit ce doux enfant vertical, flottant tristement dans l’air.

Comment Seeger est mort?

C’est l’été. Tout ce qui empêche de respirer l’été, son képi, son masque, il l’enlève. Il tient son cigare derrière lui, à cause de la fumée; le voleur de la compagnie le lui vole, et Dieu merci, car ses mains après sa mort ne se brûleront pas sur lui. Puis il s’étire, mais sans lever les bras, à cause des balles, les bras en croix. Il a juste une minute à vivre. Votre montre est devant vous, avec son cadran à secondes. Une minute et il va mourir. Il a dans sa poche le flacon d’héliotrope, qu’il va écraser en tombant. Avant qu’il soit mort, vous n’avez même plus le temps, maintenant, de tracer cette courte phrase qui lui servait de devise, qu’il écrivait avant chaque poème—au sujet des peupliers. Si c’est un obus, on charge le canon. Si c’est une balle, le soldat allemand tapote son chargeur, le glisse. Seeger lève la tête. Le ciel est tout bleu. Un peuplier, oui, un peuplier se dresse à l’horizon. Seeger gravit la marche de tir. Un oiseau, oui, un...

Ainsi ont passé mes trois jours de repos, et aujourd’hui il est midi. Je pense à vous qui d’Europe m’écrivez chaque semaine une lettre d’humeur inconstante, dont le papier même est de couleur différente, et chacune est lancée par un phare qui tourne... L’amour est un cheval qui se cabre, une antilope qu’on attelle, un traître fidèle... Le soleil est juste au-dessus de moi maintenant. J’écrivais, pour épargner mes yeux, dans l’ombre de ma tête; la voilà comble; adieu amie. J’écris un dernier mot, j’écris ton nom en plein soleil.

POUR GROTON ET MIDDLESEX

Le mois finissait. Il était facile de s’en apercevoir: aux librairies des tramways souterrains, derrière les vitres des pharmacies, dans les salons des clubs, sur chaque table le soir près du lit ou le matin au déjeuner sur chaque nappe rose près du pamplemousse, les trente têtes de femmes qui ornaient les couvertures des trente grands magazines et illustraient les bars les plus perdus de l’Amérique, avaient cédé peu à peu leur place à trente images nouvelles, moins caressantes, moins fraîches peut-être ce mois-ci, mais entières, nues ou en maillot, car juillet venait. Les commissions, les visites, la vie menée, pendant un mois, entre trente visages éclatants et doux (car les femmes en juin sont d’humeur soumise), allait se continuer un mois entre le même nombre de corps dédaigneux; et certaines tournaient même le dos, ajustant leurs bas ruisselants; et les flèches familières de trente affectueux regards étaient retirées de votre cœur,—de trente moins une—car le magazine d’une ville lointaine n’était pas encore renouvelé et une tête du mois écoulé survivait. C’était aussi samedi, et toute l’Amérique, avant de s’enfoncer dans la saison des vacances—comme elle se douche avant de se jeter dans la piscine—énergiquement se purifiait du travail par un week-end. On éteignait les cheminées des usines à midi juste; il ne restait sur le sol du four qu’un petit cercle d’or, tout rond, car le soleil était au zénith et tout plat. Au moment où le rideau de fer allait atteindre le tapis des devantures, décidés enfin, les directeurs à quatre pattes s’évadaient. Dans les hauts bazars transparents on voyait de la rue chaque étage se vider de ses ombres, en commençant par le plus élevé, et les façades peuplées de reflets innombrables devenaient pour deux jours insensibles. Les vrais soldats commençaient à s’habiller pour ces deux jours en civil, et tous les autres Américains en uniforme. Les vétérans de la Sécession, esclaves des horaires, se hâtaient vers les trains; les omnibus combles de fillettes en kaki brûlaient les stations, où attendaient avec honneur les garçons en Peaux-Rouges. Pensant que Nelson meurt et renaît chaque semaine, les marins nouaient à leur cou la cravate noire de sortie qu’on prescrivit jadis le jour de la mort de Nelson. Les sociétés secrètes arboraient des gilets lilas brodés de cornes en argent, des parapluies jonquille à raies roses, et tous les insignes du secret. Les musiques s’acheminaient vers les stades, chaque musicien à deux mètres de son voisin, confondant sans doute l’intervalle du son et celui de la pensée. C’était le week-end, on mobilisait pour le week-end, il n’y avait plus une minute à perdre.

Comme tous les samedis, on nous enlevait pour les parades, et les deux petits capitaines de l’école Lowell me conduisaient inspecter leur bataillon. Tout acte, aux Etats-Unis, toute pensée—comme un mot entre ses deux tirets, comme un oiseau entre deux flèches—s’encadre entre deux courses en auto sur une route toute droite. Mes guides avaient seize ans et chacun me présentait l’autre. Aux arrêts le capitaine Mills me disait les qualités du capitaine Size, assis derrière nous, qui s’accoudait pendant la marche pour louer Mills; ils semblaient parfois faire leur propre éloge, mais si dignement que cela même n’eût point choqué, et l’on ne pouvait avoir pour soi-même une plus raisonnable estime. Nous traversions Lexington, Arlington, tous les cercles de passé dont s’entoure Boston, les seules villes en Amérique où la première génération des choses d’Europe, les maisons semblables au Parthénon, les pommiers, les gazons, ait atteint la vieillesse. A gauche, au-dessus de mille étangs et d’églises en bois jaune, aidée par la brume, l’Histoire prenait son repos, satisfaite d’elle-même, et, à droite, les nuages nés de l’Océan appuyaient sans haine contre les nuages nés du ciel. Route pour moi inconnue et j’éprouvais—c’était bien cela, ce n’était pas la nostalgie et je commence, à mon âge, à ne plus confondre les sentiments les plus subtils, ce n’était pas l’amour des hêtres, l’espoir d’une lettre d’Océanie,—j’éprouvais la volupté de l’homme qui revient, sa jeunesse finie, vers le pays où il est né! Jamais je n’avais vu pourtant trois nègres avec un Chinois, sur un balcon, s’entraîner dans un appareil à rames; jamais cette prison d’où un vieillard à foulard rouge, qui sortait, nous salua; jamais une quarteronne, entre deux colonnes doriques, tourner la tête de son fils, qui étreignait un cheval de bois violet et jaune, vers un cheval vivant noir et blanc, et lui apprendre pour la vie l’art des comparaisons; jamais, dans un bar, avec ses bottines de chevreau blanc, l’amour lui-même, roux, avec un nœud grenat, vêtu en fille; mais toute âme ce jour-là gonflait exactement chaque être, tout était jeune et verni, tout me ramenait à la source de la couleur, de la jeunesse, et je croyais revenir à mon village.

Les autos sifflaient, les trains sonnaient. C’était le jour où les voleurs d’enfants, dans une automobile Ford volée qui leur appartient désormais, car la police, pas plus que Ford, ne peut reconnaître une Ford d’une autre, s’efforcent de ravir le bébé à la fois le plus riche et le moins singulier, reculant devant les yeux violets, les fossettes. Des mères détournaient avec crainte de nous leur fils adoré, semblable à tous. Une à une nous dépassions les voitures qui, de tous les Etats,—on reconnaît l’Etat au nom inscrit sur la plaque—viennent chaque samedi visiter Concord, patrie de tous les poètes et philosophes d’Amérique;—les banquiers de l’Ohio, de l’Oklahoma, qui n’ont lu Emerson que tout haut et en famille, par autos combles, avec une petite fille sur le capot comme épigraphe;—solitaire, dans une voiture immense, le Californien, l’Alaskien, qui verra les tombes illustres sans sœur, sans ami, qui lisait seul, le soir, dans sa cabane perdue, les chapitres sur la modestie, la franchise, qui appelait son chien, le caressait, lui disait la vérité;—de jeunes époux de New-York, qui croient que tout les regarde encore, et ferment par pudeur leurs yeux sous les regards trop vifs, regardés par les ruisseaux, les oiseaux;—une famille égoïste, j’ai pris son numéro, qui, sous ses masques de mica, se croyait dispensée de rire, de sourire. Puis soudain la route fut libre, toutes les autos s’engouffrant dans le domaine où naquit Thoreau, moins l’Alaskien qui commença la visite par la maison où il mourut, prenant au plus court pour l’atteindre encore. Puis une rivière fut franchie, coulant au ras des pelouses, et le canot rouge empli de fillettes qui entrait sous le pont, en sortit, malgré ses efforts, trop tard pour nous bien admirer. Pour la première fois gardiens d’une vie française, comme si elle eût pu plus facilement qu’une autre prendre feu, se casser, se tordre, Mills et Size ne fumaient pas, m’évitaient tout heurt. Discrets, et comme si l’uniforme bleu n’eût rendu invisible que mon visage, ils me remerciaient, à chacune de mes questions, de le reprendre pour eux et ne répondaient qu’à lui. Pudeur soudaine,—ils se rappelaient ce qu’on dit de nos épouses sans liberté, généreuses et folles, de nos regrets le soir sur la montagne Montmartre, sur la montagne Montparnasse, de la différence si nette entre nos hommes et nos femmes,—au lieu de le frôler, ils contournaient presque un passant jeune fille. Résignés à ne pas me demander si j’avais tué avec mon revolver—encore moins avec ma baïonnette—si, épuisé, j’abandonnai, après l’avoir sauvé d’abord sur mes épaules, mon meilleur ami blessé, pour me prouver leur confiance ils m’avouaient leur seule querelle: Mills aimer le désert, Size les villes. Mills préférait la liberté, Size la justice. Aux beautés du pays que me signalait Size, Mills, qui était de l’Ouest, opposait les beautés de l’Orégon, toujours d’ailleurs froides et dures; à la forêt frissonnante son énorme forêt pétrifiée; au ruisseau son Grand Cañon de marbre d’or et de plâtre bleu; et devant la maison de Longfellow seulement dut se taire, car ils n’ont pas encore eu, dans l’Ouest, des poètes en cristal ou en onyx.

C’est la coutume que les bâtiments de l’école lui soient offerts deux à la fois et par deux amis, et l’on relie par une pergola ou un cloître les présents jumeaux: le théâtre l’était au Club de la Sagesse, l’église au Musée des oiseaux, le Château des professeurs à la piscine—pour que leurs femmes de la fenêtre surveillent le bain—et il venait donc à l’esprit que l’amitié unit toujours un enfant sérieux et un enfant frivole. Nous arrivions un jour heureux; les cloches sonnaient, qu’on tire chaque fois qu’un ancien élève se marie, et le marié était justement le donateur de l’église; on devinait l’ami des oiseaux, son garçon d’honneur, le félicitant, lui glissant dans la main, à la sacristie, un rouge-gorge. Les clairons jouaient à notre droite, d’un clairon neuf pour les ordres donnés par Mills, d’un clairon de la guerre de l’Indépendance pour mes remarques. Devant la tribune des invités, debout, je n’osais grimper sur l’estrade solitaire apportée pour moi de la bibliothèque, un escabeau masqué de lilas, dont la bibliothécaire changeait les fleurs, sans doute, selon le livre qu’on voulait atteindre. Je ne remarquais pas que parents, cousines et sœurs étaient au garde à vous; seul je remuais, avançant, reculant; on ne m’en voulut pas; le journal de l’école écrivit le lendemain que je bougeais comme un drapeau.

La manœuvre commençait. La compagnie des signaleurs nous prévint qu’une guerre était déclarée. Aussitôt les quatre lignes de la compagnie Mills, ouvertes à larges espaces, s’emboîtèrent dans les quatre lignes Size et tournèrent en sens inverse. La T.S.F. nous indiqua l’arrivée des uhlans. Aussitôt, entre deux sections au repos, les six autres formèrent chacune une lettre du mot France. Puis elles défilèrent, le drapeau les précédant. Ce jour-là encore il avait une étoile de plus qu’il n’était mort d’Américains pour la France, étoile masquée de soie bleue que le porte-étendard, chaque matin, en ouvrant le journal, tremblait non sans espoir d’avoir à délivrer; et pour la première fois le drapeau américain me fit un salut personnel, il s’inclina, et surpris, confus, au lieu de saluer, je m’inclinai; et désormais nous nous connaissons, nous sommes amis. Puis, pour que la revue semblât sans fin et que les spectateurs dans leur esprit la vissent toujours continuer, les soldats disparurent noblement derrière un mamelon. Une fillette crut à un vrai départ et pleurait, appelant son frère.

Déjà ceux qui étaient trop jeunes pour parader s’approchaient. Les fils de ce M. Norton, le botaniste, qui tint à composer à Paris sa thèse sur les lichens, refusant les invitations du grand spécialiste autrichien, et bien qu’il eût reçu de lui un tracé Paris-Vienne si fertile en lichens qu’il eût pu le rejoindre en traîneau tiré par des rennes; les petits-fils du sénateur Lodge, qui avaient habité rue de Monceau, et désiraient m’en dire un mot, ainsi que de l’avenue Jules-Janin, et le plus jeune fut autorisé à me serrer la main. L’aîné, qui avait la rougeole et devait se tenir à trente mètres de tout camarade, eût le droit de me crier bonjour.

—J’ai de l’irritation sur la peau, cria-t-il.

—Ce n’est rien. Approchez!

—Vive la France! cria-t-il en fuyant, car je marchais sur lui.

Un autre enfant nous escortait de plus loin encore, de l’autre côté de la route. Je demandai ce qu’il avait, il n’avait rien. Sur mon signe, il s’approcha, repartit bienheureux. Il avait sans doute qu’il était pauvre, orphelin: on m’avoua le soir qu’il n’était pas de l’école. Mais déjà le bataillon débandé revenait vers moi, chacun traînant son cadet, sa sœur cadette, car on ne croit en Amérique qu’à ce qu’un enfant peut voir en même temps que vous. Déjà les actrices qui jouaient Caliban au Stade, la répétition finie, poussaient, clavier tout jeune, leurs petites autos blanches entre les autos noires des mères, et je devais leur expliquer le combat, et qu’on a le droit de tirer sur la seconde ligne des tirailleurs ennemis, même si la première est intacte.

Le directeur venait vers nous, au travers des pelouses, escorté d’élèves qui devaient suivre les allées et décrivaient en courant des losanges, des huit, des S, autour de cet axe inflexible. Le thé fut pris dans son bureau où il recueille, accrochés au mur, les portraits des élèves les plus intelligents, des élèves morts, des plus beaux, et il me montrait ceux qui étaient à la fois dans les trois panneaux. Cloués face à la fenêtre, pour qu’on les vît mieux, les morts étaient déjà jaunis par le soleil. Sa fille Ruth nous servait, l’actrice, si maniérée quand elle joue, si naturelle dans la vie, avec Helen Doster, son amie de théâtre, qui a les qualités inverses, et toutes deux ce jour-là, l’une jouant, l’autre vivant, étaient également heureuses, simples. Elles me conduisirent au Hall.

Dans le Hall, il y avait les huit plaques des anciens élèves tués en France et les cendres même du neuvième, qui, suivant dans la guerre mon tracé exact, aux mêmes jours que moi s’était trouvé dans les hôpitaux en Occident, sur les navires en Orient. C’était de tous les Américains celui dont la jeunesse ressemblait le plus à la mienne, car Ruth me conta sa vie, et ce que je fus dans mon lycée sous un autre nom je l’avais été dans cette école. On me montra son dialogue, inachevé, sur Clytemnestre à Boston; on me le donna, je le finirais; on me montra ses dernières lettres, où je disais vouloir mourir pour un autre pays que le mien, où je demandais au directeur des boîtes de crackers, depuis revenues et que l’on mit, pour mon régiment, dans mon auto; ses photographies, et je vis ce qui aurait été à Beverley mon cheval, ma maison, ma sœur. Une maison calme et fleurie sur une île, dans un estuaire, et l’eau était salée à l’est, douce à l’ouest et dorée; une sœur déguisée en pierrot noir, impassible sous le magnésium, une sœur qui regarde le soleil en face. Nos destins même un jour s’étaient croisés, puisque je reconnus de Dorothée Simpson la même photo que j’ai, la même dédicace, et certains de ses goûts ont peut-être passé depuis et grandissent en moi, celui des yeux trop grands, des cheveux trop longs, des bouches trop petites, pour moi jusqu’à Dorothée si détestables.

Mais déjà le soleil s’abaissait et faisait scintiller tout le long de la colline, comme si le ciel avait les trois bordures qu’a la mer dans les atlas, les trois fils de cuivre du télégraphe. Nous avions à gravir les pentes sur lesquelles Longfellow et Emerson allaient rêver, et sur deux bancs différents, car ils rêvaient parfois le même jour. Deux élèves étaient nos guides; Bobby, le poète officiel de l’Ecole, qui rédigeait les discours en poèmes, les compliments en sonnets, et Harry, poète aussi, mais qui l’ignorait, et aucun maître n’osait le lui révéler, car il était le meilleur élève de la classe, et que peut-il advenir des thèmes ou des versions d’un somnambule qu’on éveille? D’une humeur infaillible, comme nos sourciers de France s’arrêtent juste au-dessus du bloc d’eau enterré, parfois il s’arrêtait, ne bougeant plus, et Bobby se hâtait vers lui, et le professeur aussi courait, car au point qu’il avait choisi il y avait toujours un vers à trouver pour Bobby, et pour le professeur un précepte moral.

Ainsi nous allions, Bobby sur nos talons, que des joies soudaines atteignaient, mesurées cependant et équilibrées aussitôt, selon leur poids, par un distique ou par un quatrain, qui croyait chercher des rimes en s’attardant devant deux fleurs ou deux nuages qui se ressemblent, et loin devant nous Harry vagabond, âme de découverte, que le directeur aujourd’hui surveillait sans émoi dans ce paysage connu, comme le chasseur son chien dans son propre clos. Du banc d’Emerson, je contemplais cette contrée où j’étais venu insensible, où j’avais repris peu à peu les biens que nous prend la guerre, le goût du ciel, le goût des forêts et des eaux. Triste départ de Paris, où mes amies me soignaient comme on soigne un musicien sourd, un peintre aveugle; où j’étais leur poète insensible. Tristes mois où rien ne m’atteignait, où j’apercevais tout à travers un voile, où je n’arrivais à soulever jusqu’à moi un être, un objet qu’en leur trouvant une ressemblance, et encore c’était une ressemblance avec un être et un objet d’un monde qui me restait inconnu. Mais aujourd’hui, je voyais, j’entendais. Un brin d’herbe crissait sous une dent de cigale, un brin d’herbe s’était plié, un autre noué, et il n’y avait point à craindre l’oubli, ce jour-là, de la part du dieu des gazons. Deux ormes hirsutes restaient courbés à l’angle droit devant deux ifs, dans la pose où nous les avions surpris, confus, désespérés d’avoir appris aux hommes que certains arbres sont esclaves et d’autres Génies. Nous ne parlions pas; le roulement des autos reliait des villages dentelés qui tournaient lentement. Nous songions chacun à ce qui est sa pensée seule, mais toutes ces pensées parfois se rejoignaient sur un oiseau, qui volait entre nous, qui, d’une aile à reflet, renvoyait à celui-là la pensée et le regard que celui-ci avait jetés. De sorte que soudain je pensais, et sans en voir la raison, à un chien fidèle, à la France, et, pensée du Directeur sans doute, à Dieu lui-même. Tout ce qui peut faire comprendre la vie de la terre, un ruisseau avec des méandres, une carrière, un étang, voilà quel était le paysage du philosophe qui ne voulut expliquer que les hommes. On voyait de biais encore le cimetière, et les lourdes pierres des tombes en raccourci comme les morts eux-mêmes dans Rembrandt. On voyait les élèves courir sur une piste, et, à l’arrivée, séparés par des intervalles immenses, ceux que d’en bas le juge terrestre ne voyait distants que de quelques pouces. On voyait sur une écluse le canot rouge aller, moi seul savais par quelle faiblesse de ses avirons, saccadé et sans but, et dans les grands domaines, pour la fureur des propriétaires, les fermiers user avec leur Ford les chemins neufs. On voyait, au milieu d’un fourré, de granuleux pommiers sauvages en fleurs et c’était la trace d’une des premières fermes d’émigrants, et les quakers qui n’ont jamais souri laissent ces squelettes parfumés... On croyait tout voir... Mais le directeur soudain nous montra Harry, étendu au-dessus de nous, qui avait trouvé, dédaignant celui d’Emerson, le vrai trône de la vallée, qui, bientôt, orienté dans sa vraie ligne, ne bougea plus, qu’il fallut rejoindre... Pauvre Emerson qui ne vit jamais, au ras du ciel, autour d’un clocher pointu, ce bosquet vers lequel volait un oiseau, puis allait un bicycliste, puis s’enfuyait un chien, puis courait un piéton, et qui ignora peut-être toujours qu’en Nouvelle-Angleterre, le soir, humains et animaux, s’unissent sous un bois d’érables et s’étendent, mais alternés, pour le sommeil.