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Amori et dolori sacrum: La mort de Venise cover

Amori et dolori sacrum: La mort de Venise

Chapter 7: Byron.
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About This Book

This collection of meditative essays blends reflections on love, pain, and mortality with travel impressions, art criticism, and personal memory. The author pairs sensual description—notably of Venice—and portraits of aging with philosophical observations about desire, loss, and the purification effected by suffering. Some pieces interweave regional attachment and political feeling, articulating an intimate link between aesthetic experience and national sentiment. The voice is solitary and lyrical, oscillating between elegiac mourning and disciplined contemplation, arranging heterogeneous scenes and memories into a unified exploration of how beauty, eros, and death shape human consciousness.

III
LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS DE L’ADRIATIQUE[2].

Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons pas si lâches que d’épeler Venise, ses pierres, ses eaux, ses rivages et de renoncer à lire sa pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous ne recueillons rien de la grande Venise commerçante et dominatrice, qu’est-ce donc que notre augmentation de poids sur ses lagunes? Au risque de laisser en chemin une partie des sentiments dont un séjour à Venise nous charge, essayons de les dénombrer. Révisons avec une volonté systématique ce que nous avons d’abord enregistré à notre insu. Le plaisir d’une longue réflexion méthodique n’est pas inférieur aux abandons de la rêverie.

Il y a, tout au bas, dans Venise, une population débonnaire, naïve, ignorante du mal: de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le mouvement de l’oiseau, son frisson qui monte jusqu’à son cou en soulevant un peu son duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant soudain les coudes pour rouler son châle sur la nuque, pour mieux en disposer les plis. Et puis, son regard si honnête, si doux, content de plaire à l’étranger sans mauvaise pensée, moins d’une femme qui connaît son prix que d’un bon animal qui promène et lustre, comme veut la nature, sa beauté!

Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, très pauvres. Aussi leurs frères, les pigeons de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les chats aussi se méfient. Parfois, me promenant le soir, j’ai vu un homme penché dans l’ombre, et puis une longue plainte; l’homme serrait avec ses deux mains.

Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie subsiste, qui habite toujours ses palais de famille. Désirez-vous y louer un étage, vous l’aurez tout meublé, et, si vous insistez pour acheter le palais même, je pense que pour cent mille francs vous obtiendrez une belle demeure historique (mais il faudra dépenser la même somme pour les réparations urgentes). Ce n’est point que ces descendants des Magnifiques manquent d’argent, mais leurs intérêts sont dans leurs propriétés du Veneto. Ils manquent encore moins d’esprit, mais ils ne sont plus reliés à rien dans Venise où le patriotisme municipal fut toujours leur vertu et le service de l’État leur emploi. Quand cette grande tâche qui les portait leur fut enlevée, ils glissèrent naturellement aux mœurs de leurs compatriotes, c’est-à-dire à l’indolence.

A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, doucement et despotiquement gouvernés par une étroite oligarchie qui fit de l’espionnage son principal moyen intérieur, ont vécu dans une telle méfiance qu’ils se sont désintéressés de la chose publique. Quand la ville perdit son indépendance, elle ne devint pas triste. En 1824, Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus gais des hommes, se vengent de leurs maîtres et de leurs malheurs par d’excellentes épigrammes.» Aujourd’hui cette grande République semble tout bonnement la ville italienne moderne, aimable, cancanière, à peu près pareille aux autres (du moins pour nos yeux mal avertis d’étrangers).

La République de Saint-Marc est morte, aussi morte que l’Égypte des Pharaons. L’une comme l’autre ont laissé des témoignages fastueux, mais leurs efforts et leur grandeur ne se rattachent plus à rien de réel. L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette heure comme si Venise la guerrière, la dominante, n’avait point guerroyé ni dominé. Nul de ceux qui poursuivent les aspects du soleil sur le Grand Canal et qui prennent des glaces sur la Piazza et qui disent: «Combien j’aime Venise!» ne signifie par là qu’il recueille l’héritage de volontés et d’aspirations que symbolise le lion de Saint-Marc. A proprement parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. La population réelle de Venise semble faite de cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu près fixés dans les vieux palais historiques et sur lesquels passent d’incessantes caravanes de touristes.

En avril 1797, le général Bonaparte dit au commissaire de la République: «J’ai 80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, plus de Sénat... Je serai un Attila pour Venise.» Sur ces terribles menaces, dans un conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté, le procurateur François Pezaro prononça une phrase qui, plus sûrement encore que l’épée de Bonaparte, déchire le vieux pacte et désagrège Venise: «C’en est fait, dit-il de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant homme se trouve toujours une patrie.»

Je vous propose de recueillir ces mots pour y voir dorénavant la devise de Venise, la formule de sa moralité nouvelle.

Aussi bien, depuis longtemps, elle était en formation, cette Venise cosmopolite. Il ne serait point malaisé de suivre à travers ses annales un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. Le seigneur Pococurante, noble Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, fait voir une belle satiété de dilettante. Les six rois, de qui le souper parut une mascarade de carnaval, précèdent dignement les singularités et les malheurs de don Carlos.

Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour habituel hors du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence, Rome, Corfou, attirent, chacune, des catégories différentes d’exilés volontaires. Les déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt que des amuseurs mondains, des mélancoliques naturels ou des attristés, des âmes ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils ne cherchaient les voluptés de la tristesse? Quelque composite que la fassent ses origines, la société qui se soumet à l’action d’un si rare climat doit nécessairement prendre des mœurs communes. Ce n’est point impunément qu’on s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre continuellement des sensations si puissantes et si particulières. Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore que les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type sur lequel elle se réglera. Nulle société ne peut se passer de modèle: elle se donne toujours une aristocratie.

Bien des fois, quand la lumière horizontale du soir incendiant Venise magnifie la pointe de la Dogana et la Salute, qui est en somme une fort médiocre église, à l’heure où les magies du soleil descendent sur le canal cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai entendu les airs du carnaval de Venise, ces airs nostalgiques qui retentissent d’une génération à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres qui chargent d’un sens riche ces espaces plats. Elles filaient comme les nuages, mais nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles font ici l’essentiel et le solide, tout le poids dont Venise aggrave les prédispositions de ses dignes visiteurs.

Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des angélus de Venise, tendent à soumettre les âmes.

Gœthe et Chateaubriand.

Un jour, errant sur les canaux, je trouvai près d’un pont, Ramo dei fuseri, une inscription allemande: «Gœthe habita ici du 28 septembre au 14 octobre 1786.» C’est l’auberge Victoria. Elle fait un bon et solide palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand de tapis, Faust Carrara. Je me plus tout naturellement à chercher si Gœthe avait promené ici des sentiments qui fussent propres à renouveler ma curiosité.

En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux édifices de Palladio qui s’est formé par l’étude de l’antique romain.

Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand parcourut Venise. Pour un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé. L’auteur du Génie du Christianisme allait quitter, le 28 juillet 1800, le môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines d’Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de Carthage, les émotions et les images qu’attendaient ses Martyrs. Il mentionne dédaigneusement qu’il a vu dans Venise «quelques bons tableaux». Comme c’était son génie d’enrichir la sensibilité catholique, il ne se plut qu’à s’attendrir près des tombes illustres, dans les églises, tandis que sonnaient les cloches des hospices et des lazarets...

Quelle opposition dans les deux domaines classique et romantique où s’enferment ces deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs doctrines que par leur élan que les hommes nous entraînent. Gœthe qui voulait se former une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand qui courait conquérir la gloire pour mériter à Grenade une jeune beauté, nous sortent l’un et l’autre des basses préoccupations. Avec l’Iphigénie en Tauride aussi bien qu’avec les Martyrs, nous prenons en dégoût les asservissements de la vie.

L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou princesse, ne dira pas tout ce que contient son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent de grande race. Ses hautes et fortes pensées sont comprimées, prêtes à éclater. Iphigénie, sur la falaise barbare de Tauride, quand elle entend son frère Oreste, exhale une plainte qui nous émeut, comme fait aux landes bretonnes Lucile caressant René.

Magnifiques annonciateurs! Deux grands poètes, il y a cent ans, passèrent ici, qui cherchaient des formes pour incarner avec le plus de noblesse une même idée d’exil,—exil loin du sol natal et des ancêtres, exil des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide, un peu lourd, assuré envers et contre tout, et le vicomte de Chateaubriand, à la fois artificiel et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides, deux beaux pendants au seuil de la Venise cosmopolite.

Byron.

Sur le sable du Lido, quel est ce rassemblement d’ombres? Mickiewicz, Sand, Musset, Chateaubriand vieilli lui-même viennent chercher les traces des chevaux de Byron. On note ici certaine scène de magie. Au monticule le plus élevé de cette grève, en octobre 1829, par un soir de lune sans brise, tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz appuyé contre un arbre eut une belle vision mystique. Il arrivait de Weimar; l’atmosphère sereine de Gœthe l’avait influencé; elle le détournait des chemins rudes où l’engageait le sentiment de ses devoirs propres et de sa destinée. L’âme de Byron lui apparut; elle le soutint contre cette tentation bien connue de tous les héros. Ce fut sa transfiguration. Il se détermina irrévocablement à conformer sa vie extérieure à sa vie intérieure, et, laissant là toute humaine habileté, à se régler non point sur des calculs personnels, mais, comme il disait, sur la volonté divine.

Que de belles choses nous rencontrerions s’il nous était loisible de suivre ce prophète polonais, ce véritable inspiré, mais il ne fait que traverser Venise où Byron conquiert la place la plus en vue par trois années d’un séjour presque ininterrompu (de la fin de 1816 au début de 1820).

Souhaitez une occasion de remonter la Brenta sur ces barques lentes qui seules cheminent encore de Fusine à Padoue. Par un doux et magnifique automne, tandis qu’aucune lettre de France ne peut ici nous rejoindre, qu’il fait bon sur cette vieille eau désertée! Les deux rives en septembre-octobre ont la belle couleur des fruits mûrs. C’est par cette route que nos aïeux gagnaient Venise, devant une suite continue de maisons de plaisance que le XVIIIe siècle emplit de musique, d’amour et de douceur de vivre. Les guides n’en mentionnent même plus le souvenir. Vainement chercheriez-vous les ruines des villas palladiennes et le dessin des parcs de plaisir. Cependant après un long temps, quand le batelier qu’étonne votre caprice vous nomme Mira, accostez, errez dans cette petite bourgade, car voici l’instant favorable pour évoquer Byron. Ce n’est plus au Lido qui manque de solitude, ce n’est point au fort mauvais palais Mocenigo, dont il n’habita somme toute qu’un étage loué en garni, c’est sur cette rive solitaire, c’est à Mira où il reçut Shelley et sa chère Guiccioli, la comtesse de seize ans, qu’on peut trouver encore l’ombre insolente de l’Anglais.

Mais si, pour évoquer Byron, il n’est pas encore assez de tristesse ni de délaissement sur cette Brenta déchue, allez donc le chercher dans ses pages vénitiennes, dans le quatrième chant de Childe Harold et dans le premier du Don Juan.

Quand la gloire de Byron ne serait plus que la charpente dénudée qui survit au feu d’artifice, j’y porterais encore volontiers mes regards. C’est pour une raison singulière, mais qui ne sait la diversité des motifs sur quoi chacun de nous compose son Panthéon! J’aime Byron parce qu’il ressemble au plus fameux ennemi de mon pays, ennemi qui m’est cher pour ses puissances redoutables elles-mêmes, car nous l’avons glorieusement vaincu. Tous les portraits de Byron font voir cette expression énergique jusqu’à la fureur, impudente, avide de risques et de domination immédiate, magnifique parce qu’elle veut tout briser et qu’elle se brisera elle-même, qu’on voit au Charles le Téméraire peint par Hugues van der Goes (dans le Musée de Bruxelles). Ah! cette belle lèvre inférieure proéminente, chez l’un et l’autre si caractéristique!

Byron le Téméraire! si je parlais pour des hommes libres, je dirais qu’il fut un scélérat, un merveilleux poète et le plus haut philosophe. Oui, Don Juan où Venise secrètement collabore (et je ne dis point seulement par l’influence de l’Arioste, mais encore par une atmosphère de débauches) est la plus haute philosophie. «A Venise, disait Shelley, il s’est ruiné la santé. Sa faiblesse était telle qu’il ne pouvait plus digérer aucune nourriture et il était consumé par la fièvre.» A l’automne de 1819, Moore lui trouva une certaine bouffissure du visage. Avec son incomparable puissance cynique, lui-même écrit dans ses plus belles strophes de Venise: «L’ambition fut mon idole; elle a été brisée sur les autels de la douleur et du plaisir: ces deux déités m’ont laissé plus d’un gage où la réflexion peut s’exercer à plaisir.» Quand il eut trouvé le moyen de pousser sa destinée dans la voie où il suivait les aventuriers normands et les chevaliers errants, en même temps qu’il précédait Garibaldi, quand une mort précoce où l’on voit ses excès interrompit à Missolonghi sa lecture de Quentin Durward, son cerveau, un cerveau formidable, supérieur, dit-on, à celui de Cuvier, était une masse affreuse, mise en bouillie par l’alcool, l’opium, certaine tare et tous les abus destructeurs: un cloaque. Il avait une émotivité formidable: il était perméable à toutes les puissances qu’a la vie pour nous affecter. Il a fait souffrir, torturé tout le monde autour de lui; il a aussi exprimé les plus nobles idées. C’était très naturel qu’il y fût sensible. Dans chacune de nos tourmentes françaises, n’avons-nous pas vu des personnages qui étaient, en même temps que des bandits, les êtres les plus accessibles aux grandes causes généreuses et capables de se faire tuer pour elles? Il a toujours voulu se détruire, ce Byron.

Musset et George Sand.

Auprès de ce lord bruyant et de son immense scandale, quel petit personnage que ce jeune Français de vingt-trois ans, presque un gamin, et qui, pour venir à Venise, dut obtenir la permission de sa maman. Ah! la maigre aventure! Une banale histoire d’étudiants et pas très propre de détails. Mais, prestige des grands écrivains, madame Sand, dans sa trentième année, svelte, brune, si souple et si nerveuse, nous dispose à la volupté, et du jeune Musset le nom sonne et craque comme les bottes vernies d’un dandy fringant et confiant jusqu’à la naïveté dans les luttes de la vie. Les anciens avaient de belles anecdotes, familières au menu peuple, où leurs poètes, tour à tour s’essayaient et que les philosophes eux-mêmes employaient pour donner un corps à des idées très subtiles. La caravane que deux poètes firent à Venise en 1834, et dont ils continuent par-delà la mort mille récriminations, pourrait devenir pour nous quelque chose d’équivalent: leurs fureurs, largement étalées, rappellent la brouille mémorable de Didon et d’Énée.

De Venise,—où Byron venait de vivre comme un Anglais et n’avait rêvé que d’un acte qui lui rouvrît l’Angleterre—que connut exactement Musset? Dans cette saison triste et glacée d’hiver, il errait «à Saint-Blaise, à la Zuecca». Il y a peu, j’ai suivi la Giudecca jusqu’à San Biagio, où les coquelicots flamboyaient sous le soleil couchant, au ras de la lagune; j’ai tourné, puis longé l’ancien cimetière juif par une rivière dont on fauchait les rives. «Comme elle frissonne!» me disait un jeune Italien en me montrant la végétation des tombes courbée par un vent humide; et c’est le mot dont se servait, à Paris, une jeune femme pour me vanter la Duse: «Elle frissonne si bien!» et c’est encore l’accent des jeunes Athéniens qui disent de leurs montagnes: «Elles sont si sereines!» Quel désert et quel ennui pour ceux que leurs nerfs impatientent! Je croyais voir le jeune Musset—fin, moqueur avec d’immenses réserves sentimentales, mais que protège une coquille de sécheresse—vaguer, chercher partout le boulevard de Gand, se distraire en petites débauches.

Elle était fort misérable, vers 1834, la vie de Venise que moi-même j’ai connue bien pauvre, il y a vingt années, et que les badauds de tous rangs sont en train de faire confortable (et allemande), mais inhabitable, car ils en chassent la solitude. «Me trouvant mal à l’auberge, a dit Musset, je cherchais vainement un logement. Je ne rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si, quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais du Grand Canal, j’en voyais un où, au troisième étage, tremblait une faible lueur; c’était la lampe d’un portier qui ne répondait qu’en secouant la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. J’avais essayé de louer le premier étage de l’un des palais Mocenigo, les seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron[3]; le loyer n’en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le soleil n’y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin de modeste apparence qui appartenait à une française nommée, je crois, Adèle; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle et meublé de vieux canapés. C’était pourtant le plus propre que j’eusse vu, et je l’arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après, et je ne pus venir l’habiter.»

Favorable maladie qui sort l’enfant Musset de toute cette médiocrité. Nous ne remercierons jamais assez quelques bulles de gaz malsain qui vinrent crever à la surface de l’eau autour de la gondole de Musset. La malaria de Venise met nécessairement dans l’organisme une certaine excitation qui le force à produire des images exaltées. En février et mars 1834, elle alla chercher, dans le fond de ce jeune homme un peu sec, des puissances qu’il ignorait. Nul doute qu’elle n’y ait aggravé la tare physiologique, je veux dire ce trouble nerveux, cette puissance de voir son double, auxquels nous devons les grandes incantations d’un poète, qui, en dehors de ces délires, est à peu près négligeable.

Les analystes ou, pour parler net, les aliénistes connaissent parfaitement une sorte d’hallucination qui est la vision de sa propre image. On trouve des traces nombreuses de ce phénomène dans la haute littérature. Nulle part on ne le rencontre plus précis, plus authentique que chez Musset. La sublime Nuit de décembre: «Sur ma route est venu s’asseoir—un malheureux vêtu de noir—qui me ressemblait comme un frère...» n’est pas une froide invention. Tout me crie qu’elle est faite de choses vues. Au cours de sa brève carrière, le génie de ce poète ne se témoigna jamais mieux que lorsqu’il subissait des reprises de la malaria vénitienne. Dans ces états fiévreux, les vieilles images de sa catastrophe d’amour, contemporaines de sa première infection, émergeaient nécessairement sur sa conscience. Le paludisme de Venise a collaboré activement à toute cette série d’excitations et de dépressions que nous admirons dans la prose et dans les vers de ce charmant énergumène.

Le soir, avant de s’endormir, quand il entr’ouvre ses fenêtres sur le golfe de Saint-Marc, le voyageur descendu à l’hôtel Danieli doit se dire avec reconnaissance, avec effroi aussi, en un mot avec piété: «Voici donc le décor où cet enfant subit les malaxations du climat vénitien.» Mais vingt fois nous traverserons le quartier de San Fantin et nous ne chercherons pas dans une arrière-cour fort humble, dans la corte Minelli, la casa Mesani où George Sand, auprès de son beau taureau Pagello, écrivait diligemment ses Lettres d’un voyageur. N’allons point déranger cette dame!... On sourit et l’on passe.

La justesse d’esprit est une si belle chose que nous l’exigeons des grands écrivains et ne leur pardonnons point de la gâter chez le lecteur. Nous réprouvons dans George Sand un symbole glorifié du désordre. Elle parut telle à Venise, mais, par la suite, nous pouvons saluer la fécondité, la puissance, la maîtrise de la châtelaine de Nohant. Tout ce qu’il y a de mauvais et d’irritant chez George Sand, c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée. Tout ce qu’elle a de santé, c’est le régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé son terrain, sa pente et son cours, elle faisait une force de destruction. Cette protestante qui avait des sens se querellait elle-même et nous obligeait à prendre parti dans son éloquente anarchie intérieure. Enfin, avec beaucoup d’énergie et une rare sûreté d’instinct, elle sut se conquérir un milieu, une tradition. A la prendre au total, ses années d’expérience, loin de nous scandaliser, peuvent nous édifier. J’admire dans la romancière apaisée du Berry une racinée qui, des déracinements même dont elle pâtit, sut faire sortir une démonstration très forte que l’acceptation d’une discipline est moins dure, au demeurant, que l’entière liberté.

Léopold Robert.

A vingt-cinq kilomètres de Venise, la vieille petite ville de Chioggia baigne et s’allonge dans la lagune. Nulle architecture, mais toutes les barques, toutes les variétés d’engins pour la pêche, et vingt mille habitants qui vivent de la silencieuse Adriatique. C’est le bon endroit pour évoquer Léopold Robert qui, pendant ses trois dernières années, de 1832 à 1835, étudia sur cette plage son fameux tableau Le départ des pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique. Il y maria tout naturellement la misère des Chiojotes avec ses dispositions intérieures.

«Il y a une pensée qui me plaît dans ce Départ, écrivait-il; il annonce la fin de tout.» Après les Moissonneurs, chant de confiance dans la vie, les Pêcheurs, c’est le testament qu’un suicidé laisse sur sa table. Son tableau terminé, Léopold Robert se tua dans le palazzo Pizani, à San Paolo, dont il occupait un étage. Année 1835.

Si j’aime ce peintre malheureux et sec, c’est qu’il eut dans les herbages du Jura, au milieu des pâtres et des vaches, l’enfance virgilienne de Claude Gellée qui, sur ma Moselle, s’imprégnait de sentiments simples. L’Italie ne détruisit point l’âme extensible de mon compatriote; comme un beau fruit se nourrit de soleil, harmonieusement il s’augmenta de beauté. La sécheresse lorraine (de Callot, de Grandville) n’est point irrémédiable, elle devient aisément force et souplesse, toscane et romaine. Mais le Suisse Robert écrivait de Venise: «Je me sens malade du mal de ceux qui désirent trop.»

Suis-je le seul aujourd’hui, dans les salles du Louvre, à chercher l’Arrivée des Moissonneurs dans les marais Pontins et le Retour du pèlerinage à la Madone de l’Arc? Il ne faut point souhaiter que nos experts révisent cette gloire pré-romantique. Mais si l’on veut connaître les raisons qui la justifiaient, on les démêlera aisément dans l’apologie que Musset fit des Pêcheurs en 1836: Robert a montré «dans six personnages tout un peuple et tout un pays»; avec puissance, sagesse, patience (c’est ce que nous appelons sa sécheresse, sa difficulté), il s’est révélé capable de «renouveler les arts et de ramener la vérité»; il ne retraçait «de la nature que ce qui est beau, noble, immortel»; il peignait «le peuple»; il cherchait «la route de l’avenir là où elle est, dans l’humanité». Les heureux artistes qui, par la suite et en se divisant la tâche, trouvèrent ce que cherchait Léopold Robert, ne nous laissent plus sentir dans son œuvre que des tâtonnements, des efforts, et que le théâtral d’où il voulait s’évader. Toutefois à Chioggia, son chef-d’œuvre, aujourd’hui rebuté, revit, reprend un sens et, comment dirais-je?... un parfum. C’est l’anneau que nul n’essuie à la montre de l’antiquaire, mais que tous voudront baiser s’il retrouve la jolie main qu’un amoureux jadis bagua. Je rapporte à la sirène des lagunes cette relique tachée de sang.

Léopold Robert fut un jeune homme timide, hanté de mélancolie héréditaire (un frère suicidé), sujet à des découragements et que ce fiévreux climat devait à la fois attirer et détruire. En février 1832, quand il vint travailler à Venise, il souffrait d’un accident de jeunesse: une jeune femme, de qui le nom fait un excitant pour l’imagination, l’avait accueilli à Rome avec une douceur, une simplicité très puissantes sur un jeune Suisse. Cette princesse, Charlotte Bonaparte, fille de Joseph Bonaparte et belle-sœur de celui qui devint Napoléon III, se trouva subitement veuve en 1831, à l’âge de vingt-neuf ans; elle se retira chez sa mère à Florence où le jeune Léopold Robert continua ses assiduités. Il la plaignait; on s’accorde à dire qu’elle n’était pas belle; il l’aimait. Un mariage si disproportionné semblait impossible. L’honnête jeune homme, peu fait pour dompter une Napoléonide, s’enfuit à Venise. Depuis longtemps il projetait d’y peindre un brillant carnaval.

C’est quand Venise met son masque de satin noir qu’elle multiplie ses puissances de tristesse. D’ailleurs, les parties fastueuses de la ville des Doges ne pouvaient plaire à ce plébéien sentimental. On le vit errer dans les régions les plus misérables, à Pellestrina, à Chioggia. «Il faut que je te dise, écrivait-il à un ami, ce qui m’est arrivé à Chioggia; j’ai eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer. J’étais dans une mauvaise petite auberge, fatigué d’avoir couru toute la journée et de n’avoir pas dormi la nuit précédente, enfin je voyais tout en noir; je prends mon petit carton à lettres pour en commencer une; impossible de mettre deux mots, je ne pensais qu’à la mort. Je voyais sous mes yeux les débris d’une jetée battue par les vagues; enfin j’avais la fièvre, car je souffrais assez. Puis, au moment où je me sentais arrivé au dernier point, une sainte colère me prend contre moi de ma faiblesse; je jette tout par terre avec rage, je commence à me dire les injures les plus mortifiantes; mon amour-propre s’en est choqué et mon énergie est revenue. Je me suis dit: nous verrons si je suis une poule mouillée. Je tapais des poings sur la table pour exciter ma force morale par ma force physique; et dès ce moment je suis tout remis et je ris de mon aventure.»

Ho, ho! qu’il a tort de rire! Ces excitations et ces dépressions ne me disent rien qui vaille. La terre étroite de cette extrême lagune, un ciel d’hiver, des eaux mélancoliques, des types graves et nobles se marièrent à ses sentiments. Il décida de peindre le Départ des pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique. «Je n’aurais point fait mon tableau si mon cœur n’eût été plein d’affections. Elles donnent à mon énergie du ressort. Elles sont pour moi, dans la vie, les degrés qui me font monter...» Les degrés qui le font monter! Je pense à ces pontons qu’il y a dans les bains et que l’on gravit pour se jeter à l’eau.

Léopold Robert demandait-il à son travail ce que Le Tasse espéra du VIIIe chant de la Jérusalem? Prétendait-il par la gloire se hausser jusqu’à son idole? La divinité des lagunes l’entraînait. La Sirène ne fut jamais que cette fièvre délicieuse qui nous chante et nous convainc de ne plus vouloir vivre. En vain nos compagnons nous supplient. Leur activité nous fait horreur. «C’est drôle comme Venise m’a rendu, disait Léopold Robert: je ne souhaite que la tranquillité. Pouvoir m’occuper de ma peinture et rendre mes inspirations.» Comme il définit agréablement son mal! «Toute remplie qu’en soit mon âme, je trouve cet état moins pénible que le vide du cœur... La raison, le devoir, le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une tristesse violente de s’emparer de moi; c’est seulement une mélancolie qui ne peut nuire à mes travaux.» Sans doute, il a raison: un certain paludisme est très propre à la sensibilité artistique, mais si son infection réveille des germes héréditaires, c’est la destinée de notre race qu’il nous faut accomplir.

Pendant de longues semaines, Léopold Robert fut malade d’une fièvre cérébrale analogue à celle que, dans la même année et dans la même Venise, à quelque cent mètres, madame Sand et le docteur Pagello penchés sur le lit de Musset observaient avec l’involontaire mépris des gens solides pour les délirants. Toutefois le frère d’un suicidé fait un terrain plus dangereux qu’un simple épileptique.

En 1835, peu avant le dénouement qu’il n’avait pas encore décidé mais qui commençait à se développer en lui, Robert écrivit à son neveu des conseils où manque assurément le point de vue du déterminisme physiologique, mais qui sont admirables de clairvoyance. «J’ai cru remarquer chez toi, lui dit-il en substance, le goût de l’isolement, une pente à philosopher sur les choses et puis à mépriser la société; ne cède pas à ces dispositions pernicieuses.» On voudrait savoir ce qu’il advint de ce jeune averti. En mars 1835, Léopold Robert écrivit à ses sœurs: «Il me semble que je ferais bien d’entreprendre un voyage, et je ne sais ce qui me retient ici. Je suis comme un paralytique, moralement parlant: je ne suis plus capable de prendre par moi-même un parti; il faut donc écouter les autres. Dieu veuille que cette détermination soit avantageuse à tous! Le bonheur de vous revoir, mes bien-aimées, sera toujours senti par moi, mais l’idée que j’en ai maintenant est accompagnée d’un sentiment pénible. Je me figure que je ne puis plus donner de plaisir à ceux mêmes que j’aime le plus, à cause de la mélancolie profonde qui semble me suivre partout.» Le 29 mars 1835, il reçut des nouvelles de la princesse Charlotte qui venait d’accueillir, il n’en fallait pas douter, les tendres hommages d’un brillant Polonais. Il se fit chanter par deux musiciens allemands le Requiem de Mozart. Le lendemain, échappant à la surveillance de son frère, il s’enferma dans son atelier du palais Pizani et se coupa la gorge devant le Départ des Pêcheurs.

Ce printemps de 1835 est magnifique de sentimentalité romantique. C’est le suicide de Léopold Robert qui brûle avant de mourir les lettres de sa princesse; c’est la rupture de Vigny avec madame Dorval; c’est le conflit de Musset avec madame Sand. Et l’on remarque qu’à deux de ces fièvres le paludisme de Venise collabore activement.

Théophile Gautier.

Après un tel chuchotement d’intimités, c’est un délice d’écouter le noble son de violoncelle que met un pur artiste dans cette ville, et d’entendre sur le vieux thème du Carnaval de Venise la variation de Gautier:

A travers la folle risée
Que Saint-Marc renvoie au Lido,
Une gamme monte en fusée
Comme au clair de lune un jet d’eau.
A l’air qui jase d’un ton bouffe
Et secoue au vent ses grelots,
Un regret, ramier qu’on étouffe,
Par instants mêle ses sanglots.
Jovial et mélancolique,
Ah! vieux thème du Carnaval,
Où le rire aux larmes réplique,
Que ton charme m’a fait de mal!

Ce pauvre et bon Théophile Gautier, si honnête! il écrit plutôt lourdement, sans éclairs, sans frissons, mais il se campe avec solidité devant le fait, devant la pensée, devant la sensation qu’il veut exprimer, en sorte qu’il parvient toujours à nous les faire toucher et palper. En 1850, il passa deux mois place Saint-Marc. Il se proposait d’écrire une série de livres sur Florence, Rome, Naples: il nous donna du moins une Venise. Dans le minutieux inventaire qu’il a dressé de cette ville, vous chercheriez vainement une note sur le mal qu’avec son charme elle lui fit. Depuis Fortunio (1838), dernier livre où il exprima sa pensée véritable, l’invasion du cant, comme il disait, et la nécessité de se soumettre aux convenances des journaux l’avaient jeté dans la description purement physique; il n’énonçait plus sa doctrine, il gardait son idée secrète.

Devrons-nous donc ignorer à jamais les sentiments qu’il promenait sur les lagunes et ce regret, «ramier qu’on étouffe...»? Un lecteur superficiel considère peut-être la Venise de Gautier comme une suite de photographies prises à toutes les heures d’un voyage, mais d’où naturellement le photographe est absent. Nous ne partageons point cette manière de voir. Cette riche collection de camées, gravés dans l’isolement et loin de nos passions, nous renseigne mieux sur l’histoire morale du XIXe siècle que tant de confessions oratoires et vaniteuses. Dans la Venise de Gautier, vous prétendez chercher vainement l’âme; vous dites que ce sont des coquilles sans l’animal, des pierres dures ciselées en creux. Eh bien! que votre esprit se prête à la pression de ces intailles: comme autant de cachets, elles vous imposeront leur empreinte. Et si, les ayant lues, vous entonnez un hymne esthétique, si vous déclarez: «Je crois à la richesse, à la beauté et au bonheur», ne vous y trompez pas, c’est le cachet qui se décrit lui-même: le Credo de Gautier s’est imprimé sur votre âme.

Avec ses yeux nets, Gautier catalogue tous les détails de Venise. Dans toutes les formes qu’il excelle à saisir, il note avec une obstination inlassable et tranquille les dégradations modernes. Chacune de ses pages lentes et précises a un arrière-plan. Derrière les villes et les paysages qu’il peint et déroule sous nos regards, il se réserve un royaume de nostalgie, un vaste Eldorado où il réfugie ses dégoûts d’exilé.

Si j’étais chargé de rédiger un guide-âne, comme on en distribue dans les concerts pour aider à la compréhension des grandes symphonies, je dirais à peu près ceci à ceux qui veulent suivre Gautier à Venise:

Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il n’est pas. Il s’occupe à feuilleter des albums en attendant de pouvoir jouir des beautés qu’ils représentent.

Il se berce dans quelque inexprimable rêverie orientale toute pleine de reflets d’or, imprégnée de parfums étranges et retentissante de bruits joyeux; il y développe des sentiments d’élégance, de fierté et de sensualité, et, au lieu de se dire que par leur nature même de tels états demeurent intérieurs, il pense qu’il les trouvera réalisés dans d’autres lieux.

Mais peu à peu il se convainc que toute la terre est gâtée, et sans cesser de poursuivre les parties excellentes qu’elle conserve, il éprouve un dégoût fait de saturation et d’exigence, parce qu’il voudrait participer à la civilisation totale dont il croit que ces parties sont des survivances fragmentaires.

Cela produit une satiété particulière: non pas l’ennui que connaissent les gens qui ont abusé de tout, mais cette nostalgie, cette grande fatigue que cause une perpétuelle et vaine tension de l’âme.

Avec quel amer retour sur lui-même Théophile Gautier écrit de son Fortunio: «Jamais un désir inassouvi ne rentra dans son cœur pour le dévorer avec des dents de rat!» Chassez l’image d’un matérialiste lourd, endormi, indifférent. Bien au contraire, c’est un idéaliste dévasté par sa puissance à concevoir nettement des objets qui le fuient. Mais cette activité unique et profonde, où Gautier absorbe toutes ses forces, livre son corps, sa vie, aux circonstances.

Taine.

Dans ma jeunesse, je fis un long séjour à Venise. D’abord je passai mon temps à lire sur les palais l’histoire magnifique de la République,—à contrôler dans les musées et les églises écrasées d’or les catalogues,—à me réjouir, matin et soir, de la mer, du soleil et de l’air pur qui égaient la vie,—et sur les petits ponts imprévus à regarder la tristesse des canaux immobiles entre des murs écussonnés.

Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette délicate cité, je quittai la Piazza trop envahie de touristes choquants pour me confiner dans une Venise plus vénitienne. J’écrivis Un Homme Libre. «Pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait de son isolement! J’échappais à l’étouffement du collège, je me libérais, me délivrais l’âme; je prenais conscience de ma volonté. Ceux qui connaissent la littérature française déclareront que ce livre eut des suites. Je me suis étendu, mais il demeure mon expression centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c’est pourtant du même point de vue que je regarde[4].» J’habitais Fondamenta Bragadin, ce qui me plaisait, car le noble Bragadin fut écorché vif et parfois il me sembla que, toute proportion gardée, j’avais reçu un sort analogue.

Je voudrais ramasser en une dizaine de tableaux très brefs les sensations de mes vagabondages vénitiens. Ces bonheurs légers, c’est sur la minute qu’il eût fallu les fixer.—Je vois un matin où j’étais assis, dans la basilique de Saint-Marc, sur les marbres antiques et frais, tandis que le bon chien muselé de ma propriétaire allongeait sur mes genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l’un et l’autre nous regardions avec une parfaite volupté le cabossement des mosaïques, leurs teintes sombres et fastueuses. Satiété et nostalgie, voilà les deux mots contradictoires qui rendent le mieux ce qu’il y avait de sommaire dans ma contemplation. J’étais saturé d’un rêve asiatique où manquaient toutefois les parfums, les danses et la monotone cithare.—Je vois au quai des Esclavons le vapeur du Lido chargé de misses froides. Une barque sous le plein soleil s’approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y chantait une chanson éclatante comme ces vagues qui nous brûlaient les yeux. Ces palais, cette mer, cet horizon, cette chanteuse et cette voix nerveuse qui frappait un ciel bleu et or me firent cruellement ressentir la morne hébétude de ces curieux sans âme. O mouvements de désespoir qu’il y a dans l’excès du plaisir! Nos mains vides nous déchireront-elles pour trouver dans notre cœur quelque chose qui nous rassasie, ou vont-elles continuer de battre le soleil, le vent et la vague? Une odeur fade s’élève des lagunes.

Dans cette ville de l’inquiétude, je connus toutes les délices sensuelles. Jamais pourtant, oserai-je le dire? je n’oubliai de sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si variée et dans une telle surabondance d’imprévu, toujours j’attendais quelque chose.

Vers le crépuscule, après une journée de travail, quand je débouchais de mes Fondamenta Bragadin en face de la Giudecca, soudain je voyais le soleil comme une bête énorme flamboyer au versant d’un ciel délicat, par-dessus une mer élégante et de tendresse vaporeuse. L’admiration m’envahissait. «Je suis certainement, pensais-je, devant un des beaux paysages du monde.» Puis, avec une vitesse singulière de réaction, mon âme désœuvrée me disait: «Quoi donc! es-tu certain que cela t’intéresse?»

Un jour je m’étendis sur un banc de marbre, quai des Esclavons, au ras de la mer; c’était le banc de M. Taine, le banc où il se plut dans son voyage à Venise, du 20 avril au 2 mai 1864. «Là, dans l’ombre qui est fraîche, on contemple les merveilleux épanchements du soleil, la mer encore plus éclatante que le ciel, les longues vagues qui se suivent apportant sur leur dos des éclairs innombrables et pacifiques, les petits flots, les remous frétillants sous leurs écailles d’or; plus loin les églises, les maisons rougeâtres qui s’élèvent comme du milieu d’une glace polie, et cet éternel ruissellement de splendeur qui semble un beau sourire... Le seul moyen efficace de supporter la vie, c’est d’oublier la vie.» Une telle phrase joint M. Taine à la foule des ombres qui vaguent sur Venise; il n’y vécut aucune aventure; seulement quelques heures il rêva sur un banc.

Encore qu’elles fassent un bon abécédaire pour débrouiller le jeune voyageur, on peut négliger les rédactions de Taine sur Venise, mais ses rêveries qui flottent sur cette ville n’en sont pas les moins riches nuages. Il se plut à se disperser l’âme sur la lagune, comme il la dispersait dans la nature.

Ce fils des puissantes Ardennes fut l’amant du Tintoret, de la même manière que l’amant des forêts. Certes, il ne permettait point à ces désordres de la rêverie qu’ils commandassent son activité. Contre la vie réelle, si pleine de dégoûts et de souffrances, il s’abritait dans une tâche, dans ses massives constructions. Il se contraignait à un travail systématique: analyser, classer. Mais sa détente était de courir la campagne, de s’abîmer dans la contemplation. Ainsi fit-il sur ce banc de marbre, en face de San Giorgio Maggiore.

Taine eût donné toute son œuvre pour la Chartreuse de Parme; sa peur de la vie ne lui permit jamais les expériences préalables, la cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires pour cet âcre breuvage. Il aima comme des frères Byron et ce Musset dont il avait la ressemblance[5]; mais la perfection qu’ils poursuivirent, il savait qu’elle n’existe pas. «Si quelque chose approche de la perfection, ce n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte que mon idéal serait bien plutôt une amitié qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé. Cette tristesse calme, ce découragement raisonné qui m’a pris à l’endroit de la pensée me prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère pas. Nul homme réfléchi ne peut espérer.»

Acceptation de l’échec, connaissance que toute vie, nécessairement, implique un échec: voilà qui enrichit le sens de cette Venise considérée comme le refuge des vaincus. Dans la formule du découragement raisonné, elle leur offre un nouvel abri.

Encore une nuance, et, dans ce beau ciel des orages vénitiens, nous aurons tout l’arc complet.

Wagner.

En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait à Liszt que, s’il n’obtenait pas de rentrer à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui serait pas possible de trouver encore quelque plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu voudrais vaguer à travers le vaste monde dans l’espoir d’y trouver vie, jouissances et délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu donc pas que l’aiguillon de la blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le porteras avec toi et que rien ne peut t’en guérir? C’est ta grandeur qui fait ta misère. L’une et l’autre sont inséparables et doivent te martyriser, jusqu’à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves ta délivrance... C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance résignée en Dieu qu’est seulement le salut.»

Wagner croyait encore qu’il est quelque part sur la terre un Eldorado et qu’on y atteint par l’amour. Optimisme à peine digne d’un berger de romance! Mais qui de nous n’a point, quelque jour, rêvé que la force d’attraction organiserait naturellement le bonheur, dès l’instant qu’on abolirait les lois?

En 1854,—fallait-il donc qu’il eût doublé la quarantaine pour qu’un sang trop chaud cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses illusions?—sa philosophie s’épura. Il en vint à s’assurer que le salut résidait dans le renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant qui m’aide à trouver le sommeil: c’est le désir ardent et profond de la mort. Pleine inconscience, évanouissement de tous les rêves, non-être absolu: telle est la libération finale.»

Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, les suaves harmonies où Tristan et Isolde aspirent à se perdre. En 1857, malheureux de son impuissance à développer publiquement ses véritables destinées artistiques, malheureux d’un amour impossible, il se rendit à Venise pour composer le deuxième acte de Tristan.

Je ne souhaite à personne de se soumettre aux influences de cette sublime tragédie, car ce qu’elle met dans notre sang, c’est une irritation mortelle, le besoin d’aller au delà, plus outre que l’humanité. Si les ivresses de la possession ne nous apaisent pas, si dans une folie d’amour nous continuons à nous déchirer contre la vie, notre aspiration normale à nous confondre dans l’objet de notre amour se mue en une sorte de désespoir au bout de quoi il n’est plus rien, qu’un anéantissement volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la cime des vagues où nous mène Tristan, reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent des lagunes.

Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, aujourd’hui hôtel de l’Europe, et que Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai vu flotter sur la Venise nocturne les fascinations qui le déterminèrent et qui furent les moyens mystérieux de son génie. Quand la pire obscurité pèse sur les canaux, qu’il n’est plus de couleur ni d’architecture, et que la puissante et claire Salute semble elle-même un fantôme, quand c’est à peine si le passage d’une barque silencieuse force l’eau à miroiter, et si les nuages, en glissant dans le ciel, découvrent çà et là une très faible étoile, la ville enchanteresse trouve moyen tout de même de percer cette nuit accumulée, et de ce secret solennel elle s’exhale comme un hymne écrasant d’aridité et de nostalgie... Voilà les heures, j’en suis assuré, qui de la profonde conscience de ce Germain surent extraire les déchirantes incantations de Tristan et d’Isolde.

Au reste nous tenons de Wagner lui-même, un texte où l’on voit la génération du deuxième acte.

Venise, qui s’en étonnera? avait donné à son hôte les insomnies habituelles, le subtil, le délicieux malaise qu’elle insinue toujours dans nos veines: «Une nuit, ne pouvant pas dormir, je m’accoudai sur mon balcon, et comme je contemplais la vieille ville romanesque des lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée d’ombre, soudain du silence profond un chant s’éleva[6]...» Chacune de ces touches, vieille, romanesque, gisante, enveloppée d’ombre, silencieuse, que Wagner emploie spontanément ici pour qualifier Venise, est très caractéristique des forces de rêverie qu’il accepte de cette ville. De ce silence profond, un chant s’élève. Comment le poète va-t-il le comprendre?

«C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier veillant sur sa barque, auquel les échos du canal répondirent jusque dans le plus grand éloignement; et j’y reconnus la primitive mélopée sur laquelle, au temps du Tasse, ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui est certainement aussi ancienne que les canaux de Venise et leur population...» Merveilleuse décision du génie! Voilà donc que cette chanson de gondolier devient par la volonté instinctive du poète un chant puissant et rude de population primitive, mais chargé dans la suite de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que symbolise ce nom, le plus grand du Midi, le Tasse. Toute puissance et toute rudesse enrichies de toute volupté et venant du fond des siècles!

«Après une pause solennelle, le dialogue retentissant dans le lointain s’anima, au point de se fondre en une seule harmonie, puis au loin, comme auprès, le son s’éteignit dans un nouveau sommeil...» Le chant de Venise se tait, c’est Wagner qui se charge de le continuer. Toutes les puissances de ce grand Allemand sont déchaînées par cet appel; il se raccorde à cette barbarie primitive, à cette volupté déchirante, et du silence qui leur succède il fait son domaine.

«Après cela, que pouvait bien la Venise ondoyante et bariolée m’apprendre d’elle-même sous les rayons du soleil, que ce rêve sonore de la nuit ne m’eût pas révélé d’une façon plus profonde et plus directe?»

Il n’a fallu que deux temps pour que cet Allemand substituât à cette ville latine sa Germanie intérieure. Dès la première pause, cette Venise magnifique par son manque de symétrie, par sa diversité même, il la réduit à l’unité. Sur la seconde reprise, il la renie, la dit inutile. Elle est la barque qu’il repousse après qu’il a touché la rive. Efface-toi, Venise ondoyante et bariolée. Par toi, nous avons atteint le point de vue indéfiniment fécond. Nous savons que les mouvements de l’âme façonnent le monde extérieur, font éclater les actes et les faits comme la tulipe s’exhale du magnolier et comme de la tulipe son parfum. Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile; tu n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, le principe. Tu nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et qu’il faut dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les grandes ondes de l’océan musical s’épandent, que les vagues sonores noient et anéantissent tous les accidents! Plus de lumière: la nuit. La nuit fait pour Tristan le domaine de l’amour, pour le Germain Wagner, le domaine de la vie intérieure, et, pour Venise, le domaine de la fièvre. Le jour est dispersion, contrariété, amoindrissement. Sur la route immémoriale qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne entendit Juliette à sa fenêtre de Vérone se désoler du jour que les cris de l’alouette annoncent et qui la sépare de son tendre jeune homme. Un tel chant ne saurait s’oublier. La nuit plus belle que le jour! Ce thème empoisonne notre sang, s’il se développe indéfiniment, avec une ampleur grandissante, de la passion contenue à la volupté débordante, jusqu’à la transfiguration dans la mort. Après l’alouette matinale, après Juliette et Roméo, voici, dans le brouillard, les chants de Tristan et d’Isolde: «Haine au jour implacable et hostile! O jour perfide, anathème! Mais toi, nuit, vie sainte d’amour, auguste création de volupté, désir délicieux de l’éternel sommeil, sans apparence et sans réveil, recueille-nous dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!... Le monde pâlit, le monde, spectre décevant que le jour place devant moi, et c’est moi-même qui suis le monde.»

Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre et qui flottent autour du Saint-Graal, Wagner, en 1883, revint les solliciter des bercements et des fièvres de la lagune. Il travaillait à son opéra des Pénitents sur la légende de Bouddha... Apothéose de Venise, dernier terme de la série dont nous vîmes les numéros successifs... Avec ses moyens brutaux, il eût fixé dans ce suprême opéra les sensations que nous effleurâmes un soir de Venise que nous nous livrions au silence de ses lagunes et au vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions touché les points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel et que notre imagination, à poursuivre le but sans cesse reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. La musique seule—car nous sommes convaincu qu’il n’y a point discontinuité entre les arts divers—peut intervenir à cet instant où la littérature et la peinture depuis longtemps confessent leur échec.

Wagner est mort dans l’entresol du palais Vendramin Calergi, le 13 février 1883, d’une maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme romantique. L’intendant qui conduit le visiteur de salle en salle dit: «Oh non! ce n’est pas ici (dans les beaux appartements) qu’il est mort; ici habite la propriétaire (Madame la duchesse della Grazia); Wagner logeait au-dessous, dans un appartement plus bas de plafond.» Ce serviteur sincère, par son accent légèrement dédaigneux, force le passant à se remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs des vérités, sur la position subalterne d’un aristocrate sans pouvoir réel auprès d’une puissance de fait comme le grand Allemand.

Que sont les «grandeurs d’établissement», c’est-à-dire les grands que la coutume installe, auprès de ces magiciens que nous venons de surprendre dans leur activité obscure quand ils relèvent la domination de cette Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses odeurs de mort ils font tout simplement de l’âme! Le Don Juan, la Confession d’un Enfant du Siècle, les Pêcheurs, l’Italia, Tristan demeurent en suspens sur la ville des lagunes et s’ajoutent, quand nous la visitons, à nos âmes inertes. Venise au XIXe siècle fait encore des conquêtes. Le politique l’abandonne à sa décadence, mais Wagner, Taine, Gautier, Léopold Robert, Sand, Musset, Byron, Chateaubriand et Gœthe forment son «Conseil des Dix».

—Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur.

—Qu’on réserve le dixième siège. Je connais telle candidature.

L’Europe, qui se complut toute dans les images romantiques où les fièvres de Venise avaient collaboré, cherche aujourd’hui la raison, l’équilibre, et se vante d’échapper à de tels désordres... Mais aux canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l’ornière d’un char, maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on ne peut sentir que selon les poètes. Qu’ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette ville privée de son sens historique, et qui n’agit plus que par sa régression, nous enveloppe d’une atmosphère d’irrémédiable échec. Ville vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant abandonné, au lit de sa maîtresse, glisse toujours vers le centre où leurs corps réunis d’un poids plus lourd ont pesé, le véritable voluptueux dans Venise revient toujours à quelques psaumes monotones... Tel un sultan dépossédé, dans les veilles bleuâtres d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus secret, ne reçoit que des confidences sur l’insolence de ses ennemis triomphants.