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André Cornélis

Chapter 10: VII
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About This Book

The narrator frames the narrative as a private confession, tracing lifelong torment that follows the violent, unexplained death of his father. Recalling childhood impressions and school years, he reconstructs events and relationships that disclose a hidden family intrigue and growing suspicion. Through close psychological analysis and episodic storytelling he examines moral responsibility, the desire for vengeance, and the pursuit of truth. The work alternates case-study reflection and conventional plot to show how grief, curiosity, and reason reshape personal identity and culminate in a public reckoning.

VI

utres images.—Trois années se sont écoulées depuis le soir d'automne où une voiture de place nous a déposés, mon beau-père et moi, dans ce coin d'une des avenues du vieux Versailles qu'attriste la muraille du collège. Je devais passer dans ce collège dix mois seulement, ceux que ma mère passerait, elle, en Italie. Oui, c'était un soir de l'automne de 1866,—nous voici dans l'hiver de 1870, et je suis demeuré interne dans ce lycée «où l'air est si bon, où je travaille si bien»,—ce sont les raisons que ma mère a données pour ne pas me reprendre chez elle; et la naïve femme est de bonne foi en répétant les phrases de M. Termonde. D'ailleurs ne m'a-t-elle pas consulté? N'ai-je pas répondu, moi aussi, que je préférais l'internat? Une expérience de quelques semaines de vacances, au retour de leur voyage, m'a démontré que mon cœur saignerait trop, à la voir aimer son mari comme elle l'aime. Mes yeux aigus d'enfant jaloux, et qui se souvient, surprennent trop de signes de ce sentiment. Elle passe, comme autrefois, ses blanches mains sur ma tête, pour me caresser, mais cette flatterie ne m'est plus douce depuis qu'une seconde alliance brille sur une de ces mains, et un jour arriva où cette seconde alliance y demeura seule! Du vivant de mon père, et lorsqu'il s'approchait d'elle pour l'embrasser, toujours elle avait un premier geste de défense, l'écartant de son bras, ou détournant la tête. Comme elle est soumise aujourd'hui et docile à poser cette même tête sur l'épaule de M. Termonde! Il la prend, sans qu'elle se défende, par cette taille qu'elle a gardée si souple. Il posé un baiser sur ce front qui ne se retire pas et que des boucles encadrent, au lieu des bandeaux qui plaisaient à mon père. Chacune de ces familiarités m'est une torture. Comment le devinerait-elle? Durant ces premières vacances, une après-midi que nous devions sortir et que la femme de chambre n'était pas là, M. Termonde lui a boutonné ses bottines de promenade. Je l'ai vu qui lui prenait le pied, après lui avoir ôté un petit soulier découvert, et qui mettait enfantinement un baiser sur ce pied chaussé d'un bas couleur pensée. J'ai subi un trop fort accès de rage lors de cette petite scène pour ne pas préférer le collège, qui ne me rappelle, du moins, ni le second mariage que je déteste, ni mon père si profondément oublié là où je voudrais tant que sa mémoire survécût. Et j'ai dit: Oui, au désir de mon beau-père; et j'ai gardé la tunique.

Pourquoi cet hiver de 1869-1870 se représente-t-il à mon souvenir? Ce n'est pas qu'il ait été distingué par aucun événement nouveau; mais j'ai là devant les yeux une photographie de moi à cette date, et je retrouve, en la regardant, la trace plus vive de mon âme d'alors. Je m'apparais à moi-même comme une sorte de spectre rétrospectif, avec ma tête tondue, ma maigreur de garçon qui a trop grandi. C'était l'époque des conversations grossièrement libres, des lectures hâtives et désordonnées, de l'irréligion précoce et outrageante. Les visages de mes camarades me reviennent aussi dans le demi-jour de ce passé déjà si distant. Rocquain, plus blême que jamais avec son nez rouge d'acteur comique, chante des chansons de café-concert, fume des cigarettes dans des endroits inavouables, et collectionne des photographies d'actrices... Gervais, toujours brun et frisé, s'est passionné pour les courses; il y joue avec bonheur; il s'est réconcilié avec Leyreloup, «l'hérissé», comme nous l'appelons, et il lui a communiqué sa dangereuse manie. Ils organisent à eux deux des steeple-chases d'insectes, de chenilles et de tortues. Ils ont même imaginé une combinaison de paris à laquelle prennent part une dizaine d'entre nous. Le jeu consiste à placer devant un dictionnaire plusieurs morceaux de papier sur chacun desquels est inscrit un nom de cheval. On ouvre et on ferme le dictionnaire avec rapidité. Celui des morceaux de papier que ce petit coup de vent porte le plus loin a gagné le prix, et ceux qui ont parié sur lui se partagent les enjeux. L'immense Parizelle a grandi encore. À seize ans, il porte déjà la barbe et il a des maîtresses. Des sous-officiers d'artillerie, dont il a fait la connaissance, un jour que son correspondant l'avait laissé vagabonder seul dans le parc, l'ont mené dans un certain café dont il nous montre le chemin quand nous allons en promenade. Il nous décrit ce café par le menu, les vitres dépolies, la salle remplie de femmes habillées comme des bébés, avec des chemisettes toutes courtes, des bas de couleur, de hautes bottines à boutons dorés, et là-dedans un tapage, une gaieté, des chansons, des soldats debout qui boivent, d'autres assis qui ont pendu aux murs leur sabre et leur shako,—et les escaliers qui résonnent sous les grosses bottes de ceux qui descendent. Quant à moi, j'ai un nouvel ami, Joseph Dediot, qui m'a fait connaître quelques vers de Musset. Nous raffolons de ce poète. Dediot se trouve placé en classe à côté de Scelles, le fils du libraire, celui que nous avons surnommé Bel-Œil, parce qu'il est louche. Bel-Œil est paresseux comme un homard, et Dediot a passé avec lui le plus étrange marché. Dediot lui fait tous ses devoirs, et, en retour de chacun, Bel-Œil livre la copie de vingt vers de Rolla. Moyennant je ne sais combien de versions, de thèmes et de vers latins, mon ami s'est procuré tout le poème, et nous récitons avec frénésie:

Ô Christ! je ne suis pas de ceux que la prière...

Et encore, appliquant ces vers à notre lycée dont les mœurs sont celles de tous les internats:

.......Et la corruption
Y baise en plein soleil la prostitution.

Nous sommes devenus sceptiques et misanthropes. Nous jouons à l'athéisme désespéré, comme Parizelle et Rocquain jouent à la débauche, Gervais au sport et au chic, d'autres à la politique et d'autres à l'amour. Le père Sorbelle, renvoyé du lycée, vient de publier un pamphlet où il se peint lui-même sous le pseudonyme de Lebros, et le proviseur sous le nom de M. Bifteck. Ce petit livre nous occupe tout cet hiver et nous décide à une conspiration qui n'aboutit pas. Nous voilà jouant aux révolutionnaires. L'étrange discipline que celle de ces infâmes collèges, où les adolescents gâtent leurs années d'innocence heureuse par la copie puérile et anticipée des passions dont ils souffriront réellement un jour;—tels les enfants qui doivent mourir à la guerre, et font les soldats avec leurs boucles blondes et leurs rires gais! Hélas! le jeu, pour moi, a fini trop vite.

C'était pourtant mon home, l'endroit où je me sentais vraiment chez moi,—ce maussade collège avec ses cours stériles, ses études renfermées, son réfectoire empoisonné d'odeur de vaisselle, ses classes dont les pupitres étaient tatoués d'inscriptions au canif, ses dortoirs aux lavabos douteux. J'aimais ce bagne qui tenait de la caserne et de l'hôpital, parce que là du moins je ne retrouvais pas la preuve incessante de mon double malheur. Je m'y détendais, après tout, dans la naïveté de mon âge, et je cessais de m'hypnotiser dans l'idée fixe du meurtrier de mon père à découvrir et de mon beau-père à détester. Mes jours de sortie étaient pour moi des jours de supplice qui m'auraient fait appréhender avec terreur la fin de mes années de lycée, si je n'avais su qu'au lendemain de mon baccalauréat j'aurais ma fortune et que je pourrais m'adonner tout entier à la recherche qui devait être le but suprême de ma vie. Je m'étais juré d'atteindre, moi, ce mystérieux assassin que la justice n'avait pas découvert, et je trouvais dans cette résolution, que je gardais au fond de moi sans jamais en parler, une extraordinaire force morale. Cela ne m'empêchait pas de souffrir pour des vétilles, aussitôt que ces vétilles me devenaient des signes que j'étais deux fois orphelin... Qu'ils me sont de nouveau présents les supplices de ces jours de sortie! Quand le domestique qui doit me conduire chez ma mère vient me chercher, ces dimanches-là, vers les huit heures, je reconnais à son sans-gêne que je ne suis plus le fils de la maison, l'enfant-roi auquel la servilité des gens tient à plaire. Celui-ci, cet infâme François Niquet, avec son menton rasé, son œil insolent, ne lève pas son chapeau quand j'arrive au parloir où il m'attend. Quelquefois, et lorsque le temps est mauvais, il se permet de bougonner. Il allume sa pipe dans le compartiment du vagon, sans me demander la permission, et la fumée du tabac m'écœure. Je mourrais plutôt que de lui faire une observation; car il m'est arrivé une fois de me plaindre du valet de chambre de mon beau-père, un méchant drôle à qui l'on a donné raison, et depuis lors j'ai décidé que jamais plus je ne m'exposerais à cet affront. D'ailleurs, j'ai déjà trop souffert, et souffrir, ainsi apprend à mépriser... Le train marche sans que j'échange cinquante mots avec ce manant. Je sais que je passe pour très fier et très difficile; mais par la même disposition d'esprit qui, tout enfant, me rendait boudeur, j'aime à déplaire à qui me déplaît... À travers ce silence et la fumerie du rustre, nous arrivons à la gare Montparnasse. Jamais une voiture qui m'attende, quelque temps qu'il fasse. Nous allons à pied jusqu'au boulevard de Latour-Maubourg, le long des avenues bordées de masures, d'hospices et de boutiques de bric-à-brac. Nous contournons l'église Saint-François-Xavier avec ses deux grêles tours, puis nous traversons la place des Invalides et nous voici devant notre hôtel. Je hais la figure de la maison. Je hais le concierge, une autre créature de M. Termonde, et sa large face, où je lis une hostilité qui n'est sans doute qu'une entière indifférence. Mais tout se transforme pour moi en signe de haine, depuis ces visages des domestiques jusqu'au visage de ma chambre. M. Termonde m'a pris ma chambre d'autrefois, une belle et claire pièce inondée de soleil avec une fenêtre ouverte sur le jardin et une porte sur la chambre de ma mère. J'occupe maintenant une espèce de grand cabinet, au Nord, d'où j'ai pour unique vue un chantier de bois. Quand j'arrive à la maison par ces matins de dimanche, c'est là que je dois monter, en attendant que ma mère soit levée et puisse me recevoir. On ne s'est pas donné la peine d'allumer du feu; j'en demande, et tandis que le domestique accroupi souffle sur les fagots, je m'assieds sur une chaise, je regarde le portrait de mon père, exilé aujourd'hui chez moi, après avoir si longtemps figuré sur un chevalet, drapé d'une étoffe noire, dans le petit salon de maman. L'odeur du bois humide qui s'enflamme, âcre et forte, se mêle à la fade senteur de cette pièce que l'on n'a pas aérée de toute la semaine. J'ai là quelques minutes amères à passer. Ces mesquines douleurs me font sentir l'abandon moral où je suis plongé, plus cruellement. Et ma mère vit, elle respire à quelques pas de moi,—et elle m'aime!

Maintenant que je jette un regard lucide sur cette jeunesse malheureuse, je reconnais que mon caractère entra pour beaucoup dans le malentendu qui n'a pas cessé entre cette pauvre mère et moi. Oui, elle m'aimait et elle aimait en même temps son mari. C'était à moi de lui expliquer la sorte de peine qu'elle me causait, en unissant dans son cœur et en mélangeant ces deux tendresses. Elle m'aurait compris, elle m'aurait épargné cette suite de petits chagrins muets qui ont fini par nous rendre impossible toute explication intime. Ces matins de mes jours de sortie, quand je la retrouvais vers les onze heures, avant le déjeuner, elle attendait de moi un élan, une effusion, comment eût-elle su que la présence de son mari me paralysait, de même que jadis au moment de nos adieux, lors de son départ pour l'Italie? C'était un mystère inintelligible pour elle que cette incapacité absolue de montrer mon âme, cette atonie qui m'accablait aussitôt que nous n'étions plus seuls, elle et moi, moi et elle,—et nous ne l'étions jamais. Il n'est presque pas de visite à Versailles,—elle venait une fois la semaine, le mercredi,—durant laquelle mon beau-père ne l'ait accompagnée. Je ne lui ai pas écrit une lettre qu'elle ne l'ait montrée à son mari, comme elle faisait de toutes ses autres lettres. Je savais si bien son habitude, et qu'elle devait dire: «André m'a écrit», puis tendre à cet homme la feuille de papier où je ne pouvais pas tracer une ligne sincère, émue, confiante,—à cause de cette idée que ses yeux, à lui, s'y poseraient. En ai-je déchiré de ces billets où j'essayais de lui raconter le détail des troubles parmi lesquels je vivais! Oui, j'aurais dû lui parler tout de même, m'expliquer un peu, confesser ma peine, ma folle jalousie, mon ombrageuse tristesse, le besoin d'avoir dans sa pensée un coin à moi seul, ne fût-ce qu'une pitié... et je n'osais pas. Une fatalité de ma nature voulait que je sentisse trop fortement la peine que je lui causerais en parlant, et je me trouvais incapable de la supporter. Les agitations diverses de mon cœur aboutissaient donc à un silence timide, à une gêne devant elle, qui la gagnait. Elle était, comme beaucoup de femmes, impuissante à comprendre un caractère différent du sien, une façon de sentir opposée à la sienne. Elle était heureuse dans son second mariage, elle aimait, elle était aimée. Elle avait rencontré dans M. Termonde un homme à qui elle avait tout donné de sa vie, et elle m'avait donné aussi, naïvement, généreusement. J'étais son fils, il lui semblait si naturel que celui qu'elle aimait aimât aussi son enfant. Et, de fait, M. Termonde n'avait-il pas été pour moi un protecteur vigilant, irréprochable? N'avait-il pas pris garde aux moindres détails de mon éducation? Sans doute il avait insisté pour que je fusse interne; mais j'avais été, moi aussi, de cet avis. Il m'avait choisi des maîtres de toutes choses: j'apprenais l'escrime, l'équitation, la danse, la musique, les langues étrangères. Il s'était occupé et il continuait à s'occuper des plus menus détails, depuis le cadeau du jour de l'an, qu'il me donnait magnifique, jusqu'au chiffre de ma pension de chaque jeudi, de «ma semaine», comme nous disions, qui atteignait le maximum permis par le règlement. Jamais cet homme, si naturellement impérieux, n'élevait la voix en me parlant. Il ne s'était plus une fois, depuis son mariage, départi avec moi d'une politesse parfaite où une femme amoureuse devait trouver la preuve du tact le plus exquis et de l'affection la plus dévouée... Formuler mes griefs contre mon beau-père? Eh bien! non, je ne le pouvais pas. Ils résidaient tous dans des nuances dont je n'aurais pas su articuler avec des mots l'expression juste, et je me taisais. Ce mutisme, mon absence de démonstrations à l'égard de mon beau-père, ma réserve avec elle, comment ma mère se serait-elle expliqué toutes ces singularités d'humeur, sinon par mon égoïsme et ma sécheresse? Elle me croyait, en effet, un enfant égoïste et sec; et moi, par une maladive disposition d'âme, je me sentais, en sa présence, devenir malgré moi celui qu'elle croyait. Je me contractais et me repliais comme un animal effarouché. Mais pourquoi ne m'épargnait-elle pas ces épreuves qui achevaient de nous aliéner l'un à l'autre? Dans ce revoir de chaque dimanche, pourquoi ne me ménageait-elle pas les cinq minutes de tête à tête qui m'eussent permis, non pas de lui parler, je n'en demandais pas tant, mais de l'embrasser, comme je l'aimais, avec tout mon cœur. J'arrivais dans cette espèce de petit atelier qu'elle avait transformé en un salon intime. J'en connaissais si bien les moindres recoins pour y avoir joué, à mon gré, quand j'étais le maître, le fils gâté dont chaque désir était un ordre. M. Termonde était là dans son costume de matin, qui fumait des cigarettes en lisant les journaux. Rien que le bruit du papier qu'il froissait, rien que le son de sa voix quand il me disait bonjour, rien que le contact de sa main dont il ne me donnait que le bout des doigts;—et je me ramassais sur moi-même. Mon antipathie était si forte que je ne me rappelle pas avoir jamais mangé de bon appétit, assis à une table où il se trouvait. Aussi les déjeuners et les dîners de ces dimanches portaient-ils mon malaise à son extrême. Ah! je haïssais tout de lui, et ses yeux bleus presque trop écartés qu'il fixait parfois, et qui d'autres fois roulaient un peu dans leurs orbites, et son front haut, avancé, précocement encadré de cheveux gris, et la finesse de son profil et la distinction de ses manières qui contrastaient avec la lourdeur de ma nature,—jusqu'à la cambrure de son pied dans sa bottine. Il me semble que, même à l'heure présente, je reconnaîtrais entre mille un vêtement porté par lui, tant je l'ai senti vivant, sous l'influence de cette aversion! Avec mon instinct d'enfant je comprenais si bien que cet homme mince, aux gestes félins, à la voix flatteuse, avec son aristocratie native et acquise, était le vrai mari de la créature gracieuse, parée et presque idéale à qui je ressemblais aussi peu, moi son fils, que lui avait ressemblé mon pauvre père.—Dieu! la sensation amère!

De ces abîmes de silence où je roulais par ces jours tristes de mes sorties, avec quel intérêt passionné je suivais les conversations qui se tenaient devant moi, surtout durant les déjeuners et les dîners que nous prenions à d'autres heures que du vivant de mon père, dans la salle à manger meublée à nouveau comme tout l'hôtel! Et cette nouveauté d'ameublement était bien le symbole de la nouveauté de la vie de ma mère. M. Termonde, fils d'un agent de change et qui avait traversé la diplomatie, se trouvait avoir conservé des relations toutes différentes de celles qui étaient les nôtres autrefois. Ma mère et lui étaient lancés dans cette société cosmopolite et mêlée que dès lors on appelait la société élégante. Qu'étaient devenus les habitués des rares soirées que mon père donnait rue Tronchet? Il y avait bien trois ou quatre personnes à dîner, pas plus, qui venaient, les dames en robe montante et les hommes en redingote. On causait politique et affaires. Un ancien ministre du roi Louis-Philippe, rentré au barreau, était l'oracle de ce cercle. On mangeait à six heures et demie ces jours-là au lieu de sept heures, parce que le vieil homme d'État se retirait à dix heures. Dans ce coin de bourgeoisie riche et simple, aller au théâtre était un événement et un bal faisait époque. Du moins les choses se représentaient ainsi à mon imagination d'enfant. Maintenant le vieil homme d'État ne venait plus, ni Mme Largeyx, la veuve de l'ingénieur que mon père citait toujours comme modèle à maman, et celle-ci appelait plaisamment la vieille dame «ma belle-mère». Maintenant, mon beau-père et ma mère sortaient presque chaque soir. Ils avaient des chevaux et plusieurs voitures, au lieu du coupé loué au mois dont se contentait la femme de l'avocat en renom. Les hommes que je voyais venir après le repas, les femmes que je rencontrais à six heures chez ma mère avaient comme un air si jeune, si fringant. Il n'était question que de divertissements, de comédies nouvelles et de bals costumés, de courses et de toilettes. Mon père, imprégné des idées de la monarchie de Juillet, comme l'ancien ministre son maître, parlait jadis avec sévérité du régime impérial. Maintenant ma mère était invitée aux grandes réceptions des Tuileries. Comment aurais-je osé l'entretenir des pauvretés de ma vie de collège qui me paraissaient si mesquines en regard de sa brillante et opulente existence? Jadis, quand je suivais les cours de Bonaparte, je lui racontais par le menu les moindres faits et gestes de mes camarades. J'aurais presque eu honte aujourd'hui de l'ennuyer avec Rocquain, Gervais, Leyreloup et les autres. Il me semblait qu'elle ne pourrait jamais s'intéresser à l'histoire, pour moi tragique, de Joseph Dediot, lequel venait d'être trahi par sa cousine Cécile. Malgré des boucles de cheveux données, un bouquet de roses accepté, un baiser surpris et rendu, cette infidèle avait épousé un pharmacien d'Avranches. Dediot écrivit même sur son infortune deux poèmes, dont l'un, à moi dédié, commençait par ce vers:

Sèche ton cœur, André, ne sois jamais aimant...

Comment aurais-je parlé de ce petit monde, avec ses petits intérêts, ses petites passions, à une femme qui dînait chez la duchesse d'Arcole, qui avait pour amies intimes une maréchale, deux marquises, et dont les fêtes étaient racontées dans les journaux? Ma mère était à présent la belle Madame Termonde, et son nouveau nom avait si bien remplacé son nom d'autrefois, que je me trouvais presque le seul à me souvenir qu'elle était aussi la veuve de M. Cornélis,—celui dont les mêmes journaux avaient détaillé autrefois la fin sinistre.—Elle-même l'avait-elle oublié? Se le rappelait-elle?...

«L'oubli? Est-ce donc là vraiment la loi du monde?...» me demandais-je avec la révolte d'un cœur tout jeune et qui n'admet pas les compromis inévitables du sentiment.—Et je me répondais que non. Il y avait une personne qui se souvenait, autant que moi,—une personne pour laquelle la mort tragique de mon père continuait d'être un cauchemar,—une personne à qui je pouvais dire toute ma pensée et toute ma douleur,—c'était ma bonne et douce tante. Chez elle du moins, rien n'avait bougé des tendresses d'autrefois. Quand je me rendais à Compiègne, chaque mois d'août, pour y passer une partie de mes vacances, je retrouvais toute chose à sa place, et dans la maison de la vieille fille et dans son cœur. Elle avait consenti à rester en relations suivies avec maman,—parce que cela valait mieux pour moi, je le sentais bien,—et elle dînait boulevard de Latour-Maubourg trois ou quatre fois par an. Chère tante Louise! Qu'elle avait de complaisance à m'écouter me plaindre enfantinement, et toujours elle me renvoyait adouci, presque calmé, plus indulgent pour ma mère et convaincu que j'avais tort de juger M. Termonde comme je le faisais. Pourtant je ne lui disais pas mes représailles contre l'homme que j'accusais de m'avoir volé le cœur de maman. Il m'était arrivé, de très bonne heure, de surprendre, chez mon beau-père, des signes d'antipathie pareils à ceux que je constatais en moi. Lorsque j'entrais au salon un peu brusquement et qu'il soutenait une conversation soit avec ma mère, soit avec un de ses amis, ma présence suffisait pour faire subir à sa voix une légère altération, imperceptible peut-être à un autre; mais elle ne m'échappait guère à moi qui, de mon côté, sentais ma gorge se serrer, mes lèvres trembler, ma poitrine se contracter. Je n'aurais pas été l'adolescent réfléchi et rancunier d'alors, si je n'avais pas songé à utiliser au profit de ma haine cet étrange pouvoir de troubler cet homme exécré. Mon procédé consistait à lui infliger cette sensation aiguë de ma présence en me taisant et en le poursuivant de mes regards. Si maître de lui fût-il, jamais je n'ai fixé ainsi mes yeux sur lui du fond d'une chambre, sans qu'à un moment il ne tournât, lui aussi, les yeux vers moi. Ses prunelles alors fuyaient les miennes; il continuait à causer, puis, comme malgré lui, me regardait encore; nos yeux se croisaient et les siens se dérobaient de nouveau. À un pli qui se formait sur son front, je comprenais qu'il était sur le point de me défendre de le regarder de la sorte. Puis il se domptait, et quelquefois quittait la pièce. Cette sorte de renonciation à toute lutte avec moi était un parti pris chez lui, je le devinais, car je le savais de nature très énergique et surtout incapable de supporter qu'on le bravât. Il aimait à raconter ce trait de sa jeunesse qu'il avait, attaché d'ambassade à Madrid, et sur le défi d'un jeune Espagnol, tué un taureau dans une course d'amateurs. Il devait terriblement en coûter à son orgueil de me permettre la silencieuse insolence de mes yeux, mais il me la permettait, et moi je n'avouais pas ce puéril triomphe à ma tante Louise. Il faut tout dire, j'étais un enfant malheureux; je me savais tel, et j'aimais à ne rien diminuer de mon malheur en le lui racontant, à l'exagérer plutôt, pour avoir cette tendre sympathie qui émanait d'elle et me caressait le cœur. Parfois aussi je lui parlais de mon serment intime, de cette promesse solennelle que je m'étais faite de découvrir l'assassin de mon père et de m'en venger, et elle me mettait la main sur la bouche. Elle était pieuse et me répétait les mots de l'Évangile: «Il faut laisser à Dieu le soin de punir, disait-elle, ses volontés sont impénétrables...» Elle reprenait: «Souviens-toi des phrases sacrées: Pardonnez, on vous pardonnera... ne dites jamais œil pour œil, dent pour dent... Ah! chasse de ton cœur la haine, même celle-là...» Et elle avait dans les yeux des larmes!

VII

auvre tante! Elle me croyait l'âme plus forte que je ne l'avais. Il n'était pas besoin de ses conseils pour empêcher que je ne me consumasse tout entier à suivre ce désir de vengeance qui avait été l'étoile fixe de ma première jeunesse, le phare couleur de sang allumé dans ma nuit! Ah! les résolutions de l'adolescence, les serments d'Annibal faits avec nous-mêmes, le rêve de consacrer notre énergie à un unique but et qui ne change pas,—la vie se charge de balayer tout cela, pêle-mêle avec les généreuses illusions, les enthousiasmes naïfs, les nobles espoirs. Entre le garçon de quinze ans, malheureux mais si fier, que j'étais en 1870, et le jeune homme que je me trouvais être en 1878, huit années seulement plus tard, quelle différence, quelle diminution déjà!... Et dire que sans des hasards, si impossibles à prévoir, je le serais encore, ce jeune homme, dont j'ai là, tandis que j'écris, le portrait accroché au-dessus de ma table de travail. Certes, les visiteurs qui regardèrent ce portrait au Salon de cette année-là, parmi tant d'autres, n'ont pas soupçonné qu'il représentait le fils d'un père assassiné si tragiquement. Je la regarde, à mon tour, cette image banale d'un Parisien banal, avec son teint pâli par les veilles imbéciles, avec ses yeux où aucune forte volonté n'allume son éclair, avec ses cheveux coupés à la mode, la correction de toute sa tenue, et je demeure étonné moi-même de songer que j'aie pu vivre comme je vivais à cette époque-là. Mais quoi? Entre les malheurs qui ont frappé mon enfance et les tout derniers qui viennent de me bouleverser pour toujours, mon existence ne s'était-elle pas écoulée, si vulgaire, si terne, si pareille à celle du premier venu? Notons-en les simples étapes.—Dans la seconde moitié de 1870, c'est la guerre. L'invasion me surprend à Compiègne, où je suis en vacances auprès de ma tante. Mon beau-père et ma mère passent le siège à Paris, moi je travaille chez un vieux prêtre de la petite ville, celui qui a fait faire à mon père sa première communion. Dans l'automne de 1871, je rentre à Versailles en rhétorique. En 1873, au mois d'août, je suis bachelier, je fais tout de suite mon volontariat d'un an à Angers et dans des conditions parfaitement douces. Le colonel était le père de mon vieux camarade Rocquain. En 1874, et sur le conseil de mon beau-père, on m'émancipe. C'était le moment où je devais commencer mon œuvre de justicier; et, quatre ans plus tard, en 1878, je n'avais pas accompli cette vengeance qui avait été le tragique roman et comme la religion de mon âme d'enfant; je ne l'avais pas accomplie,—et je m'en occupais plus.

Cette indifférence me faisait honte, quand j'y songeais,—cruellement. Mais je me rends compte aujourd'hui qu'elle ne résultait pas tant de la faiblesse de ma nature, que de causes étrangères à moi qui eussent agi de même sur tout jeune homme placé dans ma situation. Dès l'abord et quand je m'attaquai à ma besogne de fils vengeur, un obstacle se dressa devant moi, infranchissable. Il est aussi aisé que sublime de s'exalter, de se prendre la main, de se dire: je jure de ne pas m'arrêter avant d'avoir puni le coupable. Dans la réalité, on n'agit jamais que par détails, et que pouvais-je? Il me fallait procéder comme la justice, recommencer l'enquête qu'elle avait poussée jusqu'à son extrémité sans rien découvrir. Je m'abouchai avec le juge d'instruction, maintenant conseiller à la Cour, qui avait conduit l'affaire. C'était un homme de cinquante ans, aux mœurs très simples, qui habitait, dans l'île Saint-Louis, le premier étage d'une antique maison d'où la vue s'étendait sur Notre-Dame, le Paris primitif et la Seine, mince à cet endroit comme un canal. M. Massol, c'était son nom, voulut bien se prêter à reprendre avec moi l'analyse des données fournies par l'instruction...—Sur la personnalité de l'assassin, aucun doute, non plus que sur l'heure du crime. Mon père avait été tué entre midi et demi et deux heures, sans lutte, par ce personnage à haute taille, à larges épaules, dont les extraordinaires déguisements annonçaient, d'après le magistrat, un «amateur». L'excès de complication est toujours une imprudence, car elle multiplie les chances d'insuccès. L'assassin s'était-il grimé parce que mon père le connaissait? «Non, répondait M. Massol, car M. Cornélis, très observateur et qui, en outre, était sur ses gardes, ainsi que l'attestent ses dernières paroles quand il vous a quittés, l'aurait reconnu à la voix, au regard et à l'attitude. On ne change ni sa taille ni sa carrure comme son visage...» M. Massol expliquait, lui, ce déguisement par le simple désir de gagner du temps pour sortir de France, au cas où le cadavre eût été découvert le jour même. En admettant qu'on eût télégraphié de tous côtés le signalement d'un homme très brun, à barbe très noire, l'assassin, débarbouillé de son maquillage, débarrassé de sa perruque et de cette barbe, habillé d'autres vêtements, passait la frontière sans être même soupçonné. D'après cette induction et une autre encore, le faux Rochdale habitait l'étranger. Il avait parlé anglais à l'hôtel, et les gens l'avaient pris réellement pour un Américain. Cela supposait ou qu'il appartenait à ce pays, ou qu'il y séjournait d'habitude. En outre, les quelques notes données par lui à mon père témoignaient d'une connaissance très précise des procédés d'affaires pratiqués aux États-Unis. Donc un étranger, Américain ou Anglais, peut-être un Français établi en Amérique, voilà pour le criminel. Quant au mobile d'un crime aussi compliqué, il était difficile d'admettre que ce fût le vol. «Et cependant, faisait observer le juge d'instruction, nous ne savons pas ce que contenait le portefeuille emporté par l'assassin... Mais, ajoutait-il, ce qui me paraît détruire l'hypothèse du vol, c'est le soin que le faux Rochdale a pris de dépouiller le mort de sa montre en lui laissant au doigt un diamant qui valait plus que la montre... J'en conclus que ç'a été là une simple précaution pour dépister la police. Je suppose, moi, que cet homme a tué M. Cornélis par vengeance...» Et l'ancien juge d'instruction me citait quelques exemples singuliers des ressentiments qui poursuivent soit des médecins légistes, soit des procureurs de la république, soit des présidents d'assises. Il concluait que dans sa vie d'avocat, au palais, mon père pouvait avoir excité une de ces persistantes et féroces rancunes. Il avait gagné force procès importants; il devait avoir eu pour ennemis ceux contre lesquels s'était exercé son talent. Qu'un de ceux-là, ruiné par la suite, lui eût attribué sa ruine, et c'était de quoi expliquer tout l'appareil de cette vengeance. M. Massol me faisait observer que l'assassin, étranger ou non, était connu à Paris. Comment rendre compte sans cela du soin que cet homme avait pris de ne pas se montrer dans la rue? On avait retrouvé la trace de son premier séjour, fait à Paris à l'époque de la livraison de la perruque et de la barbe. Cette fois-là, il était descendu rue d'Aboukir, dans un petit hôtel où il s'était inscrit sous le nom de Rochester, et il ne sortait jamais qu'en fiacre. «Remarquez aussi, disait le juge, qu'il a gardé la chambre la veille et le matin du jour où M. Cornélis a été tué. Il a déjeuné dans son appartement, comme il y avait déjeuné et dîné la veille, tandis qu'à Londres et quand il habitait l'hôtel où votre père lui adressait ses premières lettres, il allait et venait sans précautions aucunes...» Et c'était tout. Trois adresses d'hôtel, de quoi suivre une piste psychologique, si l'on peut dire, voilà quels pauvres détails fournissait la sagacité du magistrat, que j'écoutais avec passion. Puis il s'arrêtait. Avec ses yeux futés qui luisaient, tout clairs, dans son visage presque poupin, il avait une expression de finesse extrême. Toujours bien rasé, de langage mesuré, tout ensemble froid, complaisant et doux, on devinait, à le voir, un de ces esprits équilibrés et méthodiques dont la force professionnelle doit être très grande. Il avouait n'avoir rien pu découvrir dans une analyse très minutieuse de toute la situation présente de mon père, non plus que dans son passé. «Ah! c'est une affaire à laquelle j'ai beaucoup songé,» disait-il, et il ajoutait qu'avant de quitter son cabinet de juge d'instruction en 1872 il avait repris le dossier resté entre ses mains. Il avait interrogé de nouveau le concierge de l'hôtel impérial et quelques autres personnes. Depuis qu'il était conseiller à la cour, il avait cru pouvoir indiquer une piste à son successeur, un vol commis par un Anglais soigneusement grimé lui avait fait croire à une identité entre ce voleur et le prétendu Rochdale. Puis rien. «Ces actes ont eu du moins cet avantage, insistait-il, d'interrompre la prescription...» Je le consultais alors sur la durée du temps qui me restait pour chercher de mon côté. Le dernier acte d'instruction était de 1873. J'avais donc jusqu'en 1883 pour découvrir le coupable et le livrer à la vindicte publique... Quelle folie! dix années avaient déjà passé depuis le crime, et tout seul, moi, chétif, sans les ressources énormes dont dispose la police, j'avais la prétention de triompher, là où un fureteur de cette habileté avait échoué! J'essayai néanmoins. C'est à cette date que je me crus très perspicace en nouant des relations avec l'ancienne maîtresse de mon père, cette femme mariée dans les yeux de laquelle je lus tant de pitié pour moi et un tel reflet d'anciennes tendresses. À cette date aussi, je me plongeai dans la lecture de tous les papiers du mort. Ma mère en avait confié la garde à mon beau-père, avec cette tendresse absolue pour lui qui me faisait tant souffrir. Hélas! pourquoi aurait-elle compris sur ce point, plus que sur les autres, les susceptibilités de mon cœur qui répugnait si profondément à ces confusions de sa vie passée avec sa vie présente? M. Termonde avait du moins respecté scrupuleusement ces paquets de feuilles jaunies, où je trouvai de tout, depuis des projets de Société jusqu'à des lettres intimes, et, parmi ces lettres, un certain nombre étaient de M. Termonde lui-même et me prouvaient quelle amitié avait uni autrefois le second mari de ma mère au premier. Est-ce que je ne le savais pas et pourquoi en souffrir? Et rien toujours, aucun indice qui me mît sur la voie même d'un soupçon... J'évoquais l'image de mon père vivant, telle qu'elle m'était apparue pour la dernière fois; je l'entendais répondant à la question de M. Termonde, dans la salle à manger de la rue Tronchet, et parlant de celui qui l'attendait pour le tuer: «un singulier homme et que je ne suis pas fâché de voir de plus près»... Et il était sorti, et il avait marché vers la mort, tandis que je jouais dans le petit salon, que ma mère travaillait en causant avec l'ami qui devait être un jour son maître et le mien. Quel spectacle d'intimité,—tandis que là-bas!... Ne saurais-je donc jamais le mot de cette énigme sanglante? Mais où aller? Que faire? À quelle porte frapper?

En même temps que ce sentiment de l'impossible décourageait mon effort, les facilités soudaines de ma nouvelle existence contribuaient à détendre en moi le ressort de la volonté. Durant mes années de collège, les souffrances de la jalousie conçue à l'égard de mon beau-père, les déceptions de mes tendresses comprimées, la médiocrité, la pauvreté des choses autour de moi, dix influences de chagrin avaient entretenu l'ardeur inquiète de mon cœur. Cela aussi avait changé. Certes, je continuais à aimer profondément, douloureusement ma mère, mais sans plus lui demander ce que je savais qu'elle ne me donnerait pas, ma place unique, mon asile à part dans sa tendresse. J'acceptais son caractère au lieu de me révolter là contre. Je n'avais pas cessé non plus de tenir mon beau-père en une sombre antipathie, mais je ne le haïssais plus avec la même violence. Ses procédés avec moi depuis ma sortie du collège avaient été irréprochables. De même qu'il s'était fait, durant mon enfance, un point d'honneur de ne jamais élever la voix en me parlant, il semblait qu'il se piquât de n'intervenir en rien dans la direction de ma vie d'homme fait. Lorsque, mon baccalauréat passé, je déclarai que je ne voulais suivre aucune carrière, sans en donner de raison,—en réalité pour me dévouer tout entier à l'idée fixe de mon œuvre de justice,—il ne trouva pas un mot de critique pour cette étrange résolution. Ce fut lui qui la fit admettre par ma mère, lui encore qui voulut qu'on m'émancipât. Quand on me remit en mains ma fortune, il se trouva que ma mère, qui m'avait servi de tutrice, et mon beau-père, son co-tuteur, s'étaient entendus pour ne pas toucher à mes revenus durant toute mon éducation; ces revenus s'étaient capitalisés et j'héritai, non pas de sept cent cinquante mille francs, mais de plus d'un million. Si pénible que me fût l'obligation de la reconnaissance envers celui que je considérais depuis des années comme mon ennemi, je dus m'avouer qu'il agissait envers moi en très galant homme. Il n'existait aucune contradiction, je le sentais trop, entre cette délicatesse de procédés et la dureté avec laquelle il m'avait interné au collège et comme relégué en exil. Pourvu que je renonçasse à me mettre en tiers entre lui et sa femme, il n'aurait avec moi que des rapports de parfaite courtoisie. Mais il fallait que je fusse hors de la maison maternelle. Il voulait régner tout entier sur le cœur et sur la vie de celle qui portait son nom. Comment aurais-je lutté contre lui? Comment aussi l'aurais-je blâmé, puisque je comprenais si bien qu'à sa place et jaloux comme j'étais, ma conduite eût été pareille?... Je cédai donc par impuissance à combattre une tendresse qui rendait ma mère heureuse, par dégoût de soutenir la froideur quotidienne de mes relations avec elle et lui, par espoir, d'ailleurs, de me trouver plus apte à ma tâche de justicier, une fois libre. Moi-même je demandai qu'on me laissât quitter la maison, de sorte qu'à dix-neuf ans j'avais mon indépendance absolue, un appartement à moi, que je choisis avenue Montaigne, tout près du rond-point des Champs-Élysées, plus de cinquante mille francs de rente, une porte ouverte dans chacun des salons que fréquentait ma mère, et une porte ouverte aussi dans tous les endroits où l'on s'amuse. Comment aurais-je résisté aux entraînements qu'une pareille situation comporte?

Oui, j'avais rêvé d'être le Vengeur, le Justicier, et je me laissai rouler presque aussitôt par le tourbillon de cette vie de plaisir dont ceux qui la voient du dehors ne peuvent mesurer le pouvoir destructeur. C'est une existence futile et dévorante qui vous déchiquette vos heures comme elle vous déchiquette l'âme, qui met en charpie fil par fil l'étoffe irréparable du temps et l'étoffe plus précieuse encore de notre énergie. Je me trouvais, par rapport à ma besogne de vengeur, incapable d'agir immédiatement—à quoi et à qui m'attaquer?—Je m'abandonnai donc à toutes les occasions qui s'offraient de tromper mon inaction par du mouvement, et bientôt les journées se précipitèrent, les unes après les autres, parmi ces mille distractions qui deviennent, pour les élégants de métier, comme un code de devoirs à remplir. Avec la promenade au Bois le matin, les visites dans l'après-midi, les dîners en ville, les parties de théâtre, et, après minuit, les séances de jeu au cercle ou de débauche, ailleurs,—comment trouver le loisir de suivre un projet? J'eus des chevaux, quelques intrigues, un duel ridicule où du moins le fond d'idées tragiques sur lequel je vivais, malgré tout, me servit à bien me tenir. Une femme de quarante ans me persuada que je l'avais séduite, je fus son amant; puis je me persuadai, moi, que j'étais amoureux d'une autre femme, une grande dame russe, établie à Paris. Celle-là était, elle est encore une de ces illustres comédiennes du monde, qui emploient à s'entourer d'une cour d'adorateurs, plus ou moins récompensés, toutes les séductions du luxe, de l'esprit et de la beauté, sans une rêverie dans la tête, sans une émotion dans le cœur, avec les plus adorables dehors des plus délicates rêveries et des plus fines émotions. Je menai cette existence d'esclave attaché aux caprices d'une coquette sans âme pendant six mois environ. Je me consolai des faussetés de cette cabotine exotique en m'acoquinant avec une fille entretenue. Cette nouvelle aventure me prouva que la galanterie demi-mondaine ne vaut pas beaucoup mieux que l'autre. Les femmes du monde sont intolérables de mensonge, de prétention et de vanité; les autres de vulgarité, de sottise, et de sordide amour du lucre. J'oubliai ces liaisons absurdes aux tables de jeu, tout en me rendant bien compte de la misère de ce divertissement, qui ne cesse de devenir insipide que pour devenir hideux, comme un bon calcul d'argent à gagner sans travail. Il y avait en moi quelque chose d'effréné à la fois et de dégoûté qui me poussait à outrer tout ensemble et à flétrir mes sensations. Il est vrai de dire que je ne pouvais me donner entièrement à aucune. Je retrouvais toujours, dans les plus intimes replis de mon être, le souvenir de mon père, qui m'empoisonnait toutes mes pensées, comme à leur source. Lorsque, vers les trois heures du matin, je traversais la ville en voiture pour regagner mon appartement d'où j'étais sorti à sept heures, habillé comme à Londres, en cravate blanche, en petits souliers, un bouquet à la boutonnière de mon frac, mon portefeuille bourré de billets de banque, je regardais le ciel de la nuit, les nuages qui couraient sur les étoiles, la froide et pâle lune, les vastes rues noires avec la guirlande de leurs becs de gaz, et une émotion inexprimable s'éveillait en moi qui me faisait sentir que toute existence est un rêve. Une impression d'obscur fatalisme envahissait mon esprit malade. C'était si étrange que je vécusse, moi, comme je vivais, et je vivais ainsi pourtant, et le moi visible ressemblait si peu au moi intime! Une destinée pesait-elle donc sur moi, pauvre être, comme sur l'univers entier? «Qu'elle me pousse,» me disais-je, et je me livrais à elle. Je me couchais sur des idées de philosophie noire, et je me réveillais pour continuer une existence sans dignité, dans laquelle je perdais, avec ma force d'exécuter mon programme de réparation envers le fantôme qui hantait mes songes, toute estime propre et toute conscience. Qui m'aurait aidé à remonter le courant?... Ma mère? Elle ne voyait de cette vie que son décor mondain, et elle se félicitait que je me fusse, comme elle disait, désauvagé.... Mon beau-père? Mais il avait, volontairement ou non, favorisé tout ce désordre. Ne m'avait-il pas rendu maître de ma fortune à l'âge le plus dangereux? N'avait-il pas aidé, aussitôt l'âge venu, à mon admission dans les cercles dont il était membre? N'avait-il pas facilité de toutes manières mon entrée dans le monde?... Ma tante? Oui, ma tante souffrait de mon genre de vie. Et cependant n'aimait-elle pas mieux que j'oubliasse du moins les sinistres résolutions de haine qui l'avaient toujours épouvantée? Et puis je ne la voyais guère. Mes voyages à Compiègne se faisaient rares. J'étais à l'âge où l'on trouve toujours du temps pour ses plaisirs, où l'on n'en trouve pas pour les devoirs qui vous tiennent le plus au cœur... S'il y avait quelqu'un dont la voix s'élevât sans cesse contre la dissipation de mon énergie dans de vulgaires plaisirs, c'était celle du mort qui gisait sous terre, sans vengeance; cette voix montait, montait sans cesse des profondeurs de toutes mes rêveries, mais je m'habituais à ne plus lui répondre. Était-ce ma faute si tout conspirait à paralyser ma volonté, depuis les plus importantes des circonstances jusqu'aux plus petites?—Et je m'alanguissais dans une torpeur douloureuse que ne distrayait même pas le remue-ménage de mes fausses passions et de mes faux-plaisirs.

Un coup de foudre me réveilla de ce lâche sommeil de ma volonté. Ma tante Louise fut frappée d'une attaque de paralysie. C'était vers la fin de cette morne année de 1878, au mois de décembre. J'étais rentré le soir, ou plutôt le matin, après avoir gagné au jeu quelques milliers de francs. Des lettres m'attendaient et une dépêche. Je déchirai l'enveloppe bleue en chantonnant un air à la mode, une cigarette aux lèvres, et sans me douter que j'allais apprendre un événement qui deviendrait, après la mort de mon père et le second mariage de ma mère, la troisième grande date de ma vie. Le télégramme, signé du nom de Julie, mon ancienne bonne, m'annonçait la maladie soudaine de ma tante et me demandait de venir aussitôt, bien qu'on espérât la sauver. Un détail me rendit cette subite nouvelle plus affreuse encore. J'avais reçu de ma tante une lettre, il y avait juste huit jours, dans laquelle la pauvre se plaignait, à son ordinaire, de ne pas me voir, et ma lettre de réponse, à moi, était là, sur ma table de travail, à demi-écrite. Je ne l'avais pas achevée. Dieu sait pour quelle futile raison? Il ne faut rien moins que l'arrivée de la sinistre visiteuse, la mort, pour nous faire comprendre que nous devons nous hâter de bien aimer ceux que nous aimons, si nous ne voulons pas qu'ils s'en aillent à jamais, avant que nous ne les ayons assez aimés. À l'anxiété que me causa le danger où se trouvait la chère vieille fille se mélangea le remords de ne pas lui avoir témoigné assez combien elle m'était chère. Il était deux heures du matin, le premier train pour Compiègne partait à six heures, elle pouvait mourir dans l'intervalle... Qu'elles furent longues ces minutes d'attente que je tuai en repassant dans mon esprit, avec une amertume extrême, tous mes torts envers cette sœur unique de mon père, ma seule vraie parente! La possibilité d'une irréparable séparation me faisait me juger si ingrat! Mon malaise moral augmenta encore dans le vagon, tandis que je traversais, à la triste clarté d'une aube d'hiver, le paysage parcouru si souvent jadis. Je redevenais, en reconnaissant chaque détail, le collégien qui allait là-bas, le cœur débordant de tendresses inépanchées, le cerveau chargé du poids d'une redoutable mission. Je devançais en pensée le train si lent à mon gré. J'évoquais ce visage aimé, si simple et si loyal, cette bouche aux lèvres un peu fortes, ces yeux doublés de tant de bonté, que cernaient des paupières plissées, machurées, comme rongées par les larmes, ces bandeaux grisonnants. Dans quel état la reverrais-je? Peut-être si cette nuit de repentir, cette angoisse, tout ce trouble intérieur n'avaient pas tendu mes nerfs comme des cordes trop sensibles, oui, peut-être n'aurais-je pas subi devant ce lit d'agonie les folles intuitions qui m'assaillirent, qui me rendirent capable de désobéir à la mourante... Mais comment regretter cette désobéissance, qui seule m'a mis sur la voie de la vérité?—Non, je ne regrette rien, j'aime mieux avoir fait ce que j'ai fait.

VIII

a vieille Julie m'attendait à la gare; elle n'y voyait presque plus clair à présent, elle était bien cassée, bien usée, avec sa face plus plate et plus ridée encore, ses lèvres plus rentrées; mais elle était toujours la bonne, la fidèle Julie, qui continuait à me dire: tu, comme au temps où elle venait border la couverture de mon petit lit, chaque soir, dans ma chambre de la rue Tronchet. Malgré ses mauvais yeux de soixante-dix ans, elle me reconnut aussitôt que je descendis de vagon, et elle commença de me parler, comme elle faisait d'habitude, interminablement, aussitôt que nous fûmes montés dans le coupé de louage que ma tante envoyait au devant de moi depuis ma plus lointaine enfance. Je connaissais si bien la caisse antique de la lourde voiture, les coussins de cuir jaunâtre et le cocher que j'avais toujours vu au service du loueur, un petit homme à figure guillerette avec des yeux clignotants de malice, mais dont le bonjour essaya de se faire triste ce matin-là.

—C'est hier que ça l'a prise, me racontait Julie, tandis que le véhicule dévalait par les rues, lourdement; mais, vois-tu, ça devait arriver... La pauvre demoiselle changeait, changeait depuis des semaines.... Elle si confiante, si douce, si juste, elle grondait, elle furetait, elle soupçonnait. Elle avait les idées tournées, quoi?.... Elle ne parlait que de voleurs, que d'assassins... Elle croyait que tous lui voulaient du mal, les fournisseurs, Jean, Mariette, moi-même... Oui, moi aussi... Elle descendait à la cave, tous les jours, compter les bouteilles de vin, elle en inscrivait le nombre sur un papier. Le lendemain, elle retrouvait le même compte et elle soutenait que ce n'était pas le même papier, elle reniait sa propre écriture... Je voulais te dire cela quand tu es venu la dernière fois, je n'ai pas osé, j'avais peur de te tourmenter, et puis je croyais que c'était des gyries, qu'elle était lunée, que ça passerait... Enfin, hier, je descends à l'heure du dîner pour lui tenir compagnie, comme elle voulait bien, car, tu sais, elle m'aimait au fond, même malade... Je ne la trouve pas. Nous la cherchons partout avec Mariette et Jean, jusqu'à ce que ce dernier a eu l'idée de lâcher le chien, qui nous a conduits droit au bûcher. Nous la voyons là, tombée de son long à terre... Elle était allée sans doute vérifier le bois. Nous la relevons, la pauvre chère demoiselle. Sa bouche était toute tirée de travers, elle avait un côté qui ne pouvait pas bouger... Elle se mit à parler... Alors nous l'avons crue folle. C'étaient des mots sans suite que nous ne comprenions pas. Mais le docteur prétend qu'elle a toute sa tête, seulement qu'elle dit une parole pour une autre... Et elle s'impatiente qu'on ne lui obéisse pas... Cette nuit, je la veillais, elle me demande des épingles; je lui en apporte, elle se fâche. Croirais-tu que c'était l'heure qu'elle voulait savoir? Enfin à force de la questionner, et par ses oui et par ses non, qu'elle exprime avec sa main restée bonne, comme cela, je la devine... Si tu savais comme elle était agitée cette nuit à cause de toi? Je l'ai bien vu. Je lui ai prononcé ton nom, ses yeux ont brillé. Elle répète des mots, des mots... Tu penserais qu'elle divague, elle t'appelle... Vois-tu, ce qui l'a rendue malade, c'est les idées qu'elle se forgeait par rapport à ton pauvre père. Les dernières semaines, elle ne parlait pas d'autre chose. Elle disait:—Pourvu qu'on ne tue pas aussi André, moi je suis vieille, mais lui, si jeune, si bon, si doux...—et elle pleurait, elle pleurait sans cesse. Moi, je la contrepointais:—Qui voulez-vous qui cherche du mal à Monsieur André, lui demandais-je?—Alors elle s'écartait de moi avec une défiance qui me faisait gros cœur; pourtant je comprenais qu'elle n'avait pas sa tête... Le docteur a dit qu'elle se croyait persécutée, que c'était une manie; il dit aussi qu'elle ne retrouvera plus la parole, mais qu'elle peut guérir...

J'écoutais le bavardage de Julie et je ne répondais pas. Que ma tante Louise eût un commencement de maladie mentale, cela ne me surprenait guère, après les chagrins qu'elle avait traversés, et je m'expliquais ainsi bien des singularités que j'avais observées dans son attitude envers moi, lors de mes dernières visites. Elle m'avait stupéfié en me réclamant un des livres de mon père que je n'avais jamais songé à emporter. «Rends-le-moi...» m'avait-elle dit, avec une telle insistance que je m'étais mis à la recherche du livre. J'avais fini par le découvrir sous une pile d'autres, comme caché à dessein dans le bas d'une armoire. Les phrases prolixes de Julie ne faisaient que m'éclairer sur la triste cause de ce qui m'avait semblé une bizarrerie de vieille fille minutieuse et solitaire. En revanche, ce que je ne pouvais prendre avec autant de philosophie que faisait mon ancienne bonne, c'étaient les idées de ma tante sur la mort de mon père. Quelles idées? Il m'était arrivé plusieurs fois, au cours de conversations avec elle, de sentir vaguement qu'elle ne m'ouvrait pas tout son cœur. L'obstination qu'elle avait mise à combattre mes projets d'enquête personnelle pouvait provenir de sa piété, qui répugnait à toute volonté de vengeance. Mais cette piété entrait-elle seule en cause? L'inquiétude qu'elle m'avait si souvent montrée à l'endroit de ma sécurité, allant jusqu'à me supplier de m'armer le soir, de ne pas monter en chemin de fer dans les compartiments vides, et autres conseils semblables, cette pusillanimité dans le souci de ma personne avait sans doute pour principe une exaltation morbide; mais aussi ces terreurs pouvaient reposer sur un fondement moins vague que je ne l'imaginais. Aussi remarquai-je avec une certaine appréhension que ces craintes étranges avaient reparu plus fortes encore aussitôt qu'elle avait cessé de dominer entièrement son esprit.—«Allons! me dis-je, lui ressemblerais-je? Est-ce que ces idées fixes ne sont pas naturelles chez une personne dont le cerveau est travaillé par la manie des persécutions et qui a perdu un frère adoré dans des circonstances aussi mystérieuses que tragiques?» En écoutant Julie et raisonnant ainsi presque malgré moi, nous arrivâmes devant la maison de ma tante,—vraie maison de drame et de malheur, par ce matin de décembre, avec la ligne sinistre de la forêt dépouillée sur l'horizon, avec les nuages qui voûtaient de gris le ciel tout bas, avec la solitude de ce coin de petite ville qu'enveloppait le plus triste des silences, celui de la campagne en hiver. Le chien bondit au devant de moi quand je descendis de voiture, un grand terre-neuve, noir et blanc, que j'avais par plaisanterie, et au scandale de ma tante Louise, surnommé Don Juan. Je le repoussai presque avec dureté, tant j'avais le cœur serré à l'idée de l'état où j'allais retrouver la malheureuse femme, et je gravis trois par trois les marches de l'escalier qui conduisait à sa chambre.

Lorsque j'entrai, la domestique, assise au chevet du lit, m'arrêta d'un geste sur le pas de la porte et me fit signe que ma tante reposait. Je vins donc, en assurant mon pied sur le tapis, m'asseoir dans une bergère au coin du feu, et je regardai la malade dormir, la face tournée du côté du mur, au fond du vieux lit à colonnes droites qui avait été celui de ma grand'mère, dans la ville de Provence d'où notre famille est sortie. Les rideaux d'étoffe rouge brodée de velours noir que ma tante avait fait suspendre aux tringles de ce lit, à la place des rideaux de mousseline destinés à écarter les moustiques, la dérobaient à demi à ma vue. J'écoutais son souffle court, et je regardais cette chambre qui m'était aussi familière que le salon d'en bas, où j'avais écrit ma lettre de compliment à mon beau-père lors de son mariage. Ces rideaux rouges étaient aujourd'hui d'une nuance passée qui s'harmonisait aux formes antiques des meubles, au papier fané du paravent plié devant la fenêtre, à la couleur blanche du tapis, au reps décoloré des fauteuils, à tout ce qu'il y avait, de ci de là, de vieilleries, épaves de notre vie de famille, pieusement ramassées par la vieille fille; et elle était si méticuleuse, ses mains à mitaines noires savaient si bien poursuivre le grain de poussière oublié par Jean, le jardinier valet de chambre, que ces objets usés, grâce à la teinte brunie du bois de lit, des chaises et de la commode à poignées de bronze, donnaient à la pièce la physionomie intime que les peintres primitifs recherchent dans leurs tableaux de nativité. Le contraste était saisissant entre mon appartement de jeune homme à la mode et cette paisible retraite. J'avais trop brusquement passé de l'un à l'autre pour ne pas sentir, et ce contraste, et le muet reproche qui se dégageait pour moi de cette chambre de malade, dont l'atmosphère était maintenant affadie par l'odeur de la tisane, au lieu d'être vivifiée par le frais arôme de lavande cher à ma tante. Durant la demi-heure que je passai ainsi à écouter son sommeil et à songer à sa vie solitaire, au coin du feu qui brûlait à petit bruit, de quels reproches ne m'accablai-je pas! Quelles résolutions je formai de venir ici de longues semaines, auprès d'elle, quand elle serait mieux, car je ne pouvais, je ne voulais pas admettre qu'elle fût en danger de mort, et j'attendais la minute où elle se réveillerait pour lui demander pardon, pour lui dire combien je l'aimais. Tout d'un coup, elle poussa un soupir plus fort que les autres, je la vis qui soulevait son bras demeuré libre, et qui le remuait plusieurs fois de bas en haut, par un geste qui avait quelque chose de désespéré.

—Elle est réveillée, me dit Julie, qui avait remplacé au chevet du lit la jeune domestique.

Je m'approchai de ma tante et je l'appelai par son nom; je vis son pauvre visage déformé par la paralysie. Elle me reconnut, et comme je me penchais sur elle pour l'embrasser, de sa main valide elle toucha ma joue. Elle me fit cette caresse qui lui était accoutumée, plusieurs fois, lentement. Je la mis sur le dos, aidé de Julie, car elle avait une peine infinie à se retourner elle-même, de manière qu'elle pût bien me voir; elle me regarda longtemps, et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux, dans lesquels je lisais une tendresse folle, une angoisse suprême et une pitié inexprimable. J'y répondis par des larmes, moi aussi, qu'elle essuya du revers de sa main; et elle voulut me parler, mais elle ne put prononcer qu'une phrase incohérente qui acheva de me fendre le cœur. Elle vit, à l'expression de mes traits, que je ne l'avais pas comprise; elle fit un effort pour trouver les mots qui traduiraient une pensée, qu'elle avait là précise et lucide. Elle dit encore une phrase inintelligible, et c'est alors qu'elle recommença de faire ce geste d'impuissance navrée qui m'avait tant frappé à son réveil. Cependant elle parut, à une question que je lui posai: «Que voulez-vous de moi, chère tante?» reprendre courage. Elle fit signe qu'elle désirait que Julie sortît, et à peine fûmes-nous seuls que son visage changea. Elle put, aidée par moi, glisser sa main sous son oreiller, d'où elle retira le trousseau de ses clefs, et, en isolant une des autres, elle fit le geste d'ouvrir une serrure. Je pensai aussitôt à ces craintes chimériques d'être volée, dont je la savais victime, et je lui demandai si elle voulait la cassette qu'ouvrait cette clef. C'était une toute petite clef avec des dentelures au bout, et un cran un peu bas, comme on en fabrique pour les serrures de sûreté, dites à pompe. Je vis que je ne m'étais pas trompé. Elle put dire: oui, et, en même temps, ses yeux s'éclairaient.

—Mais, où est cette cassette?... lui demandai-je encore.

Elle répliqua par une phrase dont il me fut impossible de saisir le sens, et, comme je la voyais retomber dans son agitation douloureuse, je la suppliai de me laisser l'interroger et qu'elle me répondît par des gestes. Après quelques minutes, j'étais parvenu, de tâtonnements en tâtonnements, à savoir qu'il s'agissait d'un coffret enfermé dans une des deux grandes armoires d'en bas, laquelle s'ouvrait par une clef attachée aussi au trousseau. Je descendis, la laissant seule, comme elle me fit signe qu'elle le désirait. Je n'eus pas de peine à trouver le coffret auquel la petite clef s'adaptait, quoiqu'il fût placé soigneusement derrière un carton à chapeaux et des étuis d'argenterie. Il était de bois odorant, avec les initiales J. C. incrustées en lettres de platine et d'or... J. C.—Justin Cornélis...—Il avait donc appartenu à mon père. J'ai supposé, depuis, que ce petit meuble d'un travail délicat et d'une capacité moyenne, lui avait été donné en échange de quelque coffret semblable avec d'autres initiales, par une amie qui lui avait demandé d'enfermer là tous les menus objets qui sont les reliques d'une affection cachée: les billets parfumés, les voiles portés pendant une promenade heureuse, les bouquets séchés, les portraits tirés à un seul exemplaire. Peut-être, cette amie était-elle la femme que j'avais si indignement soupçonnée de complicité dans le crime de l'hôtel Impérial? Puis, mon père s'était marié. Il n'avait voulu ni conserver, ni détruire ce souvenir d'un passé avec lequel il rompait pour toujours, et il l'avait confié en garde à ma tante... Sur le moment, je ne m'en demandai pas si long, j'essayai la clef à la serrure pour bien m'assurer que je ne me trompais pas. Je soulevai le couvercle et je regardai presque machinalement, convaincu que j'allais trouver des liasses d'obligations, quelques écrins à bijoux, des rouleaux de napoléons, tout un petit trésor, enfin, craintivement enseveli. Au lieu de cela, je vis plusieurs paquets enveloppés minutieusement de papier. J'en pris un et je pus lire: «Lettres de Justin...» et le chiffre de l'année; même inscription sur le deuxième, sur le troisième, sur le quatrième. C'était toute la correspondance de mon père que ma tante conservait ainsi, avec la religion qu'elle mettait à ne laisser ni se perdre, ni se détériorer un seul des objets ayant appartenu à celui qui avait été la plus profonde tendresse de sa vie. Mais pourquoi ne m'avait-elle jamais parlé de ce trésor-ci, plus précieux pour moi que tous les autres? Je me posai cette question en refermant le coffret. Puis, je me dis qu'elle avait sans doute voulu ne se séparer de ces lettres qu'à la dernière minute. Je remontai dans ces pensées. Dès la porte je rencontrai ses yeux. Ils exprimaient une impatience et une anxiété dévorantes. À peine eut-elle la petite cassette sur son lit qu'elle l'ouvrit, saisit un paquet de lettres, puis un autre, finit par en garder un seul, remit ceux qu'elle avait retirés, donna un tour de clef et me fit signe de porter le coffret sur la commode. Tandis que j'exécutais cet ordre et que j'écartais les petits bibelots dont cette commode était encombrée, je vis la malade, dans la glace posée devant moi. Elle s'était, par un effort suprême, retournée aux trois quarts, et, de sa main libre, elle essayait de lancer le paquet de lettres, qu'elle avait mis à part des autres, dans la cheminée placée à la droite de son lit, du côté du chevet, à un mètre seulement. Mais elle put à peine se soulever, son élan fut trop faible et le petit paquet de lettres roula par terre. J'accourus vers elle, afin de lui remettre la tête sur les oreillers et le corps au milieu du lit, et alors, avec son bras impuissant, elle recommença de faire son grand geste triste, crispant sur le drap ses doigts amaigris, et de nouvelles larmes coulèrent de ses pauvres yeux.—Ah! comme j'ai honte de ce que je vais écrire ici!... Je l'écrirai pourtant, car je me suis juré d'être vrai jusqu'à cette faute, jusqu'à une pire encore!—Je n'avais pas eu de peine à comprendre ce qui s'était passé dans l'esprit de la malade. Évidemment, le petit paquet, tombé sur le tapis, entre le garde-feu et la table de nuit, contenait des lettres qu'elle désirait détruire pour toujours, afin que je ne les lusse pas. Elle aurait pu brûler depuis longtemps ces feuilles dont elle redoutait pour moi la fatale influence. Je comprenais qu'elle eût reculé d'année en année, de jour en jour peut-être, moi qui savais de quel culte idolâtre elle entourait les moindres objets ayant appartenu à mon père. Ne l'avais-je pas vu conserver le buvard dont il se servait quand il venait à Compiègne, avec les enveloppes et le papier qui s'y trouvaient lors de sa dernière visite? Oui, elle avait dû attendre, attendre encore, avant de se séparer à jamais de ces chères et dangereuses lettres. Puis la maladie l'avait surprise et, tout de suite, elle avait ressenti l'angoisse que ce paquet demeurât en ma possession. Je me rendais compte qu'une défiance déraisonnable, celle de ses derniers moments, l'avait empêchée de demander le coffret à Jean ou à Julie. C'était là, je le compris à cette minute même, le secret de l'impatience avec laquelle la pauvre femme avait désiré mon arrivée, le secret aussi du trouble où je l'avais vue. Et maintenant ses forces l'avaient trahie. Elle avait tenté vainement de jeter les lettres dans le feu, ce feu dont elle entendait le crépitement sans pouvoir se soulever ni même regarder la flamme tant désirée. Toutes ces inductions qui se présentèrent d'un coup à ma pensée ont pris forme plus tard. Sur le moment, elles se fondirent en un immense mouvement de pitié devant l'excès de la souffrance de la malheureuse femme.

—Ne vous tourmentez pas, chère tante, lui dis-je, en ramenant la couverture jusqu'à ses épaules; je vais brûler ces lettres.

Elle leva des yeux remplis d'une supplication anxieuse. Je lui fermai les paupières avec mes lèvres, et je me baissai pour prendre le petit paquet. Sur le papier qui lui servait d'enveloppe, je lus distinctement cette date: «1864.—Lettres de Justin.» 1864! c'était la dernière année de la vie de mon père!—Je le sens, ce que je fis à ce moment-là fut infâme; les suprêmes volontés des mourants sont chose sacrée. Je ne devais pas, non, je ne devais pas tromper celle qui était là, sur le point de me quitter pour toujours, et dont j'entendais le souffle devenir plus rapide à cette seconde.—Ce fut un passage tourbillonnant d'idées plus fortes que moi.... Si ma tante Louise tenait passionnément, follement, à ce que ces lettres fussent brûlées, c'est qu'elles pouvaient me mettre sur la voie de la vengeance... Des lettres de la dernière année de mon père, et dont elle ne m'avait jamais parlé, à moi!... Je ne raisonnai pas, je n'hésitai pas, j'aperçus dans un éclair cette possibilité d'apprendre... Quoi? Je ne savais pas, mais d'apprendre... Au lieu de jeter le paquet de ces lettres dans le feu, je le lançai à côté sous un fauteuil, je revins me pencher sur la malade, et, d'une voix que je tentai de faire assurée et calme, je lui dis que son désir était accompli, et que les lettres brûlaient. Elle me prit la main et la baisa. Comme cette caresse me fit mal! Je m'assis à côté de son lit en cachant ma tête dans les draps pour que ses yeux ne rencontrassent pas les miens. Hélas! je n'eus pas longtemps à craindre son regard. Vers les dix heures, elle s'assoupit. À midi, son agitation recommença. Le prêtre vint, à deux heures, lui donner les sacrements. Elle eut une nouvelle attaque vers le soir qui lui enleva toute connaissance et elle mourut dans la nuit...

Chère morte, ce mensonge que je t'ai fait ainsi, à ta dernière heure, me le pardonneras-tu? En voulant que je ne lusse jamais ces lettres fatales, qui ont commencé d'éclairer le passé d'une si terrible lumière, tu espérais m'épargner des soupçons qui t'avaient torturée toi-même. Sur ton lit de mort, tu ne pensais qu'à mon bonheur. Me pardonneras-tu d'avoir rendu vaine cette prévoyance de ton agonie? Il faut que je te parle, quoique je ne sache pas si tu peux me voir aujourd'hui, ou m'entendre, ou seulement sentir l'émotion qui va du plus intime de moi vers ta mémoire, douce morte. Vois: j'ai tant de honte de t'avoir menti, quand tu ne songeais, toi, qu'à m'être bonne, si bonne, si bonne qu'aucune créature humaine n'a jamais été meilleure pour une autre. Il faut que je te dise cela, tendre femme, qu'ils ont ensevelie parmi des draperies blanches, comme il convenait à ton être si pur. De toi, du moins, je n'ai jamais douté. En pensant à toi, je n'ai pas une amertume, sinon de ne t'avoir pas assez chérie quand tu vivais, sinon d'avoir trahi le dernier vœu qu'ait formé ton âme. Je crois te voir avec tes yeux qui disaient que dans ton cœur il n'y avait pas une tache; mais que de blessures!... Tu viens à moi, et tu me pardonnes, et de ta main tu caresses ma joue, triste, si triste caresse que tu m'as donnée, avant de t'en aller dans ces ténèbres où les mains ne peuvent plus s'étreindre, ni les larmes se mêler. Si la mort n'était pas venue sur toi trop vite, si j'avais obéi à ton suprême désir, tu aurais emporté sous la terre le secret de tes doutes les plus douloureux. Pauvre fantôme, tu ne me blâmes plus maintenant, n'est-ce pas, d'avoir voulu savoir? Tu ne me blâmes plus d'avoir souffert? Il existe, pesant sur nous, une destinée qui veut que la clarté se fasse sur la nuit du crime, que la justice reprenne son droit et que le vengeur arrive. Par quels chemins? Cette puissance le sait, et elle emploie à son œuvre de réparation des armes bien étranges. Il était dit, sœur pieuse de mon père, que ton culte fidèle de cette chère mémoire aboutirait à réveiller en moi la volonté qui s'endormait. Ame dévouée, âme inquiète, ne me reproche pas les tourments que je me suis donnés, le dévouement tragique dans lequel j'ai abîmé ma jeunesse. Et repose, repose; que la paix descende sur le tombeau où vous dormez votre sommeil ensemble, mon père et toi, dans ce cimetière de Compiègne qui me recevra un jour moi aussi. Dire que ce jour pourrait être demain!...