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André Cornélis

Chapter 13: X
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About This Book

The narrator frames the narrative as a private confession, tracing lifelong torment that follows the violent, unexplained death of his father. Recalling childhood impressions and school years, he reconstructs events and relationships that disclose a hidden family intrigue and growing suspicion. Through close psychological analysis and episodic storytelling he examines moral responsibility, the desire for vengeance, and the pursuit of truth. The work alternates case-study reflection and conventional plot to show how grief, curiosity, and reason reshape personal identity and culminate in a public reckoning.

IX

a tante était morte vers les neuf heures du soir. Je lui fermai les yeux et je restai longtemps à pleurer. À onze heures, la vieille Julie vint me chercher et me força de descendre pour manger un peu. Je n'avais rien pris de la journée qu'une tasse de café noir à midi. Quel sinistre repas je fis ainsi, dans cette salle aux murs garnis d'assiettes anciennes, où je m'étais assis tant de fois en face d'elle, la pauvre morte! Une lampe posée sur la table éclairait la nappe, devant moi, sans dissiper entièrement les ombres de la pièce, que chauffait un grand poêle de faïence, tout fendillé par le feu. J'écoutais le bruit de ce poêle qui me rappelait les soirées de mon enfance, durant lesquelles je mettais des châtaignes à cuire dans la braise d'un feu tout semblable, après les avoir fendues, par crainte des éclats qui sautent. Je regardais Julie qui avait voulu me servir elle-même, et qui essuyait, du coin de son tablier bleu, de grosses larmes le long de ses joues ridées. J'ai traversé dans ma vie des heures plus cruelles, je n'en ai pas connu d'aussi poignantes. Je peux me rendre la justice que le chagrin commença par abolir en moi toute autre pensée. Je ne songeai pas un instant à ouvrir, durant cette nuit funèbre, le paquet de lettres que je m'étais approprié par un mensonge si honteux. J'avais oublié jusqu'à son existence, quoique j'eusse pris le soin, dans l'après-midi, de le ramasser et de le porter dans ma chambre. Que m'importait maintenant la curiosité de savoir les secrets de ces lettres? Je savais que je venais de perdre pour toujours le seul être qui m'eut aimé complètement, et cette idée me fendait le cœur. Je voulus veiller la morte une partie de la nuit. Je ne pouvais me détacher de ce visage immobile, sur lequel j'avais lu, pendant des années, la tendresse absolue, entière, et, maintenant, rien que des traits rigides, des lèvres serrées, des paupières baissées, et une sorte de tristesse navrée que je n'ai vue sur la face d'aucun autre mort. Toutes les pensées mélancoliques, dont la vivante s'était empoisonné le cœur en silence, remontaient à la surface de cette physionomie rendue à sa vérité. Ah! Cette seule expression d'infinie tristesse aurait dû me pousser dès cette minute à en rechercher la cause mystérieuse dans les lettres, qui avaient préoccupé son esprit jusqu'au bord des éternelles ténèbres, mais comment aurais-je trouvé en moi la force de raisonner devant cette figure douloureuse? Je me disais que cette bouche ne m'avait jamais fait entendre que des paroles si douces et qu'elle, ne me parlerait plus, que ces mains n'avaient eu pour moi que des caresses et qu'elles ne répondraient plus à mon étreinte. Le désespoir s'unissait en moi à une espèce d'étonnement épouvanté. Devant un mort qui nous fut cher, on a tant de peine à croire que cela soit réel, bien réel, qu'il n'y ait plus que le silence, et pour toujours, là où battait un cœur, où un esprit brillait, où une âme aimait. Une sœur, qui veillait ma tante auprès de moi, disait des prières. Je me laissai aller, moi aussi, à répéter les formules auxquelles je ne croyais plus. Je récitai: «Notre père, qui êtes aux cieux...» et «Je vous salue, Marie...» Et je songeais combien de fois elle avait dû, elle, la pauvre vieille fille, prononcer ces prières en demandant à Dieu, pour moi, la paix et le bonheur!...

À trois heures du matin, Julie vint me remplacer au chevet de la morte. Je passai dans ma chambre, qui était sur le même étage que celle de ma tante. Un cabinet de débarras séparait les deux pièces. Je me jetai sur mon lit, recru de fatigue. La nature triompha de ma douleur. Je m'endormis de ce sommeil qui suit les grandes déperditions de force nerveuse, et d'où l'on sort capable de vivre à nouveau et de supporter ce qui semblait insupportable. Quand je me réveillai, il faisait jour. Un triste et sombre ciel d'hiver, voilé comme celui de la veille, mais plus menaçant à cause de la nuance plus noire des nuages, s'appesantissait sur le jardin dépouillé. J'allai à la fenêtre contempler longtemps le sinistre paysage que fermait la ligne de la forêt. Je note ces petits détails afin de mieux retrouver mon impression exacte d'alors. En me retournant et marchant vers la cheminée pour chauffer mes mains au feu que la domestique venait d'allumer, mon regard tomba sur le paquet des lettres volées à ma tante... Oui, volées, c'était bien le mot... Il était là, comme je l'avais posé la veille, en hâte, sur le marbre de la cheminée, entre mon porte-monnaie, le trousseau de mes clefs et mon étui à cigarettes. Je le pris avec un battement de cœur, ce petit paquet, dont les plis témoignaient qu'il avait été souvent rouvert et refermé. Il m'était encore possible de réparer le criminel mensonge que j'avais fait à l'agonisante. Je n'avais qu'à étendre la main, et ces papiers tombaient dans la flamme, et la volonté dernière de la morte se trouvait accomplie. Je me laissai aller sur un fauteuil et je regardai quelques minutes cette flamme qui montait, jaune et souple, autour des bûches. Je soupesai le paquet. Au juger, il devait contenir un grand nombre de lettres. Je me sentis en proie à tout le malaise physique de l'indécision. Je ne cherche pas à justifier cette seconde défaite de ma loyauté, je cherche à la comprendre... Non, ces lettres n'étaient pas à moi. Je n'aurais jamais dû me les approprier. Je devais les détruire sans les avoir ouvertes, d'autant plus que l'entraînement des premières secondes était passé, ce soudain afflux d'idées qui m'avait empêché d'obéir à la supplication angoissée de ma tante. «Pourquoi cette angoisse?» me demandai-je cependant de nouveau, tandis que je relisais l'inscription tracée par ma tante sur l'enveloppe: «Lettres de Justin, 1864.» Comme la chambre où j'étais là, partagé entre un devoir de piété indiscutable et le désir de savoir, m'était une mauvaise conseillère!... Ç'avait été autrefois celle de mon père, et le mobilier n'avait pas changé depuis cette époque. Le temps avait seulement un peu effacé la nuance de l'étoffe claire dont ma tante avait fait tendre la pièce pour que son frère y reposât ses yeux. Il s'était chauffé à cette cheminée par des matins d'hiver pareils à celui-ci, froids et noirs. Il s'était assis pour rêver, sur le fauteuil profond où je me tenais. Il avait écouté le tintement des heures passer dans le timbre à demi faux de la pendule d'albâtre, qui me sonnait à moi maintenant cette heure de trouble. Le petit dogue de bronze, à face bourrue, à bajoues pendantes, qui se tenait sur cette pendule, l'avait vu aller et venir sur ce tapis aux fleurs éteintes. Il avait dormi son sommeil de jeune homme et d'homme fait dans cette alcôve et sur ce lit que je venais de quitter. Il avait travaillé, assis à ce bureau posé près de la fenêtre, en travers, dans le jour qu'il affectionnait. Non, cette chambre ne me laissait plus libre d'agir; elle me rendait mon père trop vivant. C'était comme si le fantôme de l'assassiné fût sorti de son tombeau pour me supplier de tenir la promesse de vengeance jurée tant de fois à sa mémoire. Quand ces lettres n'eussent offert qu'une seule chance, une contre mille, de me donner une indication, une seule, sur les secrets de la vie intime de mon père, je ne pouvais pas hésiter. Que m'importaient ces puériles scrupules de respect pour ce qui n'avait été sans doute que le caprice dernier d'une malade d'esprit? Je dressai contre mes restes de piété ce raisonnement sacrilège, afin de les abattre. Je n'avais pas besoin d'arguments pour céder à l'effréné désir qui grandissait, grandissait en moi. Ces lettres, les dernières que sa main eût écrites; ces lettres qui me montreraient à nu sa vie intime, à la veille du sanglant attentat, je les avais là et je ne les lirais point!... Allons donc!... C'en était assez de ces enfantines lenteurs!... Et je défis brusquement l'enveloppe qui contenait cette correspondance. Les feuillets tremblaient entre mes doigts, maintenant, tout jaunis, avec leurs caractères un peu décolorés. Je reconnaissais l'écriture, tassée, carrée et nette, avec des trous au milieu des mots. Les dates avaient été souvent omises par mon père, et alors ma tante avait réparé l'omission en écrivant le quantième du mois elle-même. Pauvre tante dont ce soin religieux attestait la tendresse, je ne songeais plus, dans mon excitation folle, qu'à deux pas de moi était sa chambre funéraire. À Julie, qui vint me demander des instructions pour tous les détails matériels dont s'accompagne la mort, je répondis que j'étais trop accablé, qu'elle décidât tout à son gré, que je voulais être seul durant cette matinée, et je me plongeai dans ma lecture au point d'en oublier et l'heure qui passait, et les événements autour de moi, et de manger, et de m'habiller, et même d'aller revoir celle que j'avais perdue, tandis que je pouvais encore me repaître de ses traits... Oui, pauvre tante, et envers laquelle j'étais si ingrat, si traître aussi!... Dès les premières pages, je compris trop bien pourquoi elle avait voulu m'empêcher de boire le poison que chaque phrase distillait dans mon cœur, comme elle l'avait distillé dans le sien. Les terribles lettres! C'était maintenant comme si le fantôme eût parlé, de cette parole sourde qui est celle des confessions, et un drame caché se déroulait devant moi, dont je n'avais pas rêvé la tristesse. J'étais tout enfant, lorsque se passaient les mille petites scènes dont cette correspondance me représentait le détail. Je ne savais pas déchiffrer l'énigme d'une situation, et, depuis, la seule personne qui eût pu m'initier à cette lugubre histoire était précisément celle qui avait poussé la discrétion jusqu'à me cacher, toute sa vie, l'existence de ces papiers trop éloquents; celle qui, sur son lit de mort, avait pensé à les détruire plus qu'à son salut éternel, et qui, sans doute, s'accusait, comme d'un crime, d'avoir différé de jour en jour à brûler ces feuilles fatales. Quand elle s'y était décidée, c'était trop tard.

La première lettre était datée de janvier 1864. Elle commençait par des remerciements adressés à ma tante pour mon cadeau d'étrennes de cette année-là: un fort avec des soldats de plomb, qui m'avaient charmé, disait la lettre, parce que les cavaliers étaient en deux morceaux, l'homme se détachant de la bête... Et, tout de suite, les phrases banales de ce remerciement se changeaient en une effusion de tendresse souffrante. Rien qu'à l'accent avec lequel le frère parlait à sa sœur, se répandant en regrets pour son enfance passée et leur vie commune, on devinait une âme anxieuse, avide d'affection et mécontente de son sort actuel. Il s'exhalait, de cette première lettre, une plainte contenue qui m'étonna aussitôt, car j'avais toujours cru que mon père et ma mère avaient été parfaitement heureux l'un par l'autre. Hélas! cette plainte ne faisait que grandir, que se préciser aussi. Mon père écrivait à sa sœur, chaque dimanche, même quand il l'avait vue dans la semaine. Comme il arrive dans les correspondances fréquentes et régulières, les moindres événements se trouvaient notés dans leur minutie, et toutes nos habitudes d'alors ressuscitaient devant ma pensée à cette lecture, mais accompagnées d'un commentaire de mélancolie qui trahissait des malentendus irréparables entre ceux que je jugeais alors si unis. Je revoyais mon père, tel qu'il m'accueillait, à sept heures du matin, dans son costume de chambre, qu'il passait pour déjeuner avec moi. Je devais partir pour le collège à huit heures, et mon père me faisait répéter mes leçons brièvement; puis nous nous asseyions dans la salle à manger, devant la table sans nappe, sur laquelle Julie nous servait deux tasses d'un chocolat dont l'odeur sucrée flattait mes gourmandes narines d'enfant. Ma mère, elle, se levait beaucoup plus tard, et, depuis que j'allais au collège, mon père, afin de ne pas la réveiller si tôt, occupait une chambre à part. Que j'étais content de ce repas du matin, durant lequel je bavardais à mon aise, parlant de mes devoirs à faire, de mes lectures, de mes camarades! J'en avais gardé un délicieux souvenir de minutes insouciantes, cordiales, délicieuses. Mon père aussi dans ses lettres parlait de ces déjeuners du matin, mais en homme qui souffrait de découvrir dans nos causeries que ma mère s'occupait trop peu de moi à son gré, que je ne remplissais pas assez sa vie de femme rêveuse et volontiers frivole. Il écrivait des phrases que l'avenir s'était chargé de rendre tristement prophétiques: «Si je lui manquais jamais, que deviendrait-il?...» À dix heures, je revenais de classe; mon père était déjà occupé à ses affaires, j'avais moi-même un devoir à préparer, et je ne le revoyais qu'à onze heures et demie, au second déjeuner. Maman était là, dans une de ces toilettes du matin qui seyaient merveilleusement à sa beauté mince et souple. À distance, et par delà mes froides années d'adolescent, cette table de famille m'était si souvent apparue dans un mirage de chaude intimité. En avais-je assez éprouvé la nostalgie, plus tard, quand je m'asseyais entre ma mère et M. Termonde, à nos déjeuners des jours de sortie? Et maintenant je retrouvais, dans les lettres de mon père, la preuve que le divorce des cœurs existait dès lors à notre table, entre les deux personnes que mon culte de fils réunissait dans une seule tendresse; et le même divorce se retrouvait dans nos dîners pris en commun et dans nos soirées à trois. Mon père aimait passionnément sa femme, et il sentait que sa femme ne l'aimait pas. C'était là le sentiment sans cesse exprimé dans ces lettres, non pas de cette manière brutale et positive; mais comment n'aurais-je pas compris cette signification secrète de toutes les phrases, moi qui avais traversé une adolescence d'une si étrange analogie avec le drame de cette vie d'homme? Comme moi, plus que moi encore, mon père était un silencieux. Il avait laissé des malentendus irréparables s'établir entre ma mère et lui. Comme moi plus tard, passionné, gauche, étouffant de timidité devant cette femme si aristocratique, si fière, si différente de lui, le fils d'un demi-paysan devenu ingénieur civil par la force de son génie personnel, comme moi, ah! pas plus que moi, il avait connu la torture des situations fausses qui ne peuvent pas être éclairées, sinon par des mots que la bouche n'aura jamais l'énergie de prononcer. Quelle pitié que les destinées se recommencent ainsi, et que les mêmes dispositions de l'âme se développent chez le fils, après s'être développées chez le père, afin que le malheur de l'un soit identique au malheur de l'autre!... Père trop semblable à moi, ses lettres étaient pleines de soupirs que ma mère n'avait jamais soupçonnés,—vains soupirs vers une fusion complète de leurs deux cœurs,—tendres soupirs vers l'impossible chimère d'un bonheur partagé,—soupirs désespérés vers le terme d'une séparation morale d'autant plus définitive que la cause en était, non point dans des torts réciproques (tout se pardonne quand on s'aime), mais dans un contraste indestructible, presque animal, de deux natures. Il ne lui plaisait par aucune de ses qualités, il lui déplaisait par tout ce qu'il pouvait avoir de défauts en lui, et il l'adorait... J'avais assez vu de variétés de ménages mal arrangés, depuis que j'allais dans le monde, pour ne pas comprendre quel enfer taciturne avait dû être celui-là, et les deux figures se dessinaient devant moi, si nettes: ma mère avec ses gestes naturellement un peu maniérés, la délicatesse fragile de ses mains, sa pâleur, ses tours de tête, sa voix volontiers basse, le je ne sais quoi de presque immatériel répandu sur toute sa personne, ses yeux dont le regard pouvait se faire si froid, si dédaigneux, et, d'autre part, la carrure robuste de grand travailleur qui était celle de mon père, ses larges rires quand il s'abandonnait à la gaieté, le caractère professionnel, utilitaire, et, à vrai dire, plébéien de tout son être, idées et façons, gestes et discours. Mais ce plébéien était si noble, si haut par sa généreuse sensibilité. Il ne savait pas la montrer, c'était là son crime. Sur quelles misères reposent, quand on y songe, la félicité absolue ou l'irrémédiable infortune!

Déjà, au cours de ces premières lettres, le nom de M. Termonde passait et repassait sous la plume de mon père, et voilà que la onzième ou la douzième de ces lettres, je ne sais plus laquelle, éclatait en un cri de souffrance aiguë qui fit bondir mon cœur, trembler mes mains, se mouiller mes yeux. Soudainement, et dans quelques pages datées de la nuit, dont l'écriture seule trahissait une émotion profonde, le mari, jusque-là maître de lui, avouait à sa sœur, à sa douce et fidèle confidente, qu'il était jaloux... Il était jaloux, et de qui?... De celui-là même qui devait, un jour, le remplacer à son foyer, donner un nom nouveau à celle qui avait été Mme Cornélis; de cet homme aux allures félines, aux prunelles pâles, à qui mon instinct d'enfant avait voué une si précoce, une si fixe haine;—il était jaloux de Jacques Termonde! Il la racontait, cette jalousie, dans cette confession subite, avec l'âpreté d'accent qui soulage le cœur des malaises trop longtemps contenus. Dans cette lettre, le début d'une série que la mort seule devait interrompre, il disait la date lointaine de cette jalousie, et comme elle lui était venue, à surprendre le regard dont Termonde enveloppait ma mère. Il disait qu'il avait cru dès lors à une passion naissante chez cet homme, puis que Termonde était parti pour un grand voyage et que lui, mon père, avait attribué cette absence à une loyauté d'ami sincère, à un noble effort pour combattre dès le commencement une inclination criminelle. Puis, Termonde était revenu. Ses visites à la maison avaient repris, de plus en plus fréquentes. Tout l'y autorisait: mon père l'avait eu comme camarade intime à l'École de Droit, il l'aurait choisi comme témoin de son mariage si l'autre n'eût pas été retenu hors de France, à cette époque, par ses fonctions diplomatiques. Mon père avouait, dans cette lettre, et aussi dans les suivantes, l'avoir tendrement aimé, au point d'avoir considéré sa propre jalousie comme un sentiment indigne et comme une espèce de trahison. Mais on a beau se reprocher une passion, elle n'en est pas moins là, dans notre cœur, qui nous le déchire et nous le ronge. Depuis le retour de Termonde, cette jalousie avait augmenté, avec la certitude que l'amour de celui qui en était le principe augmentait aussi. Le malheureux homme ne s'était pas cru le droit cependant de fermer la porte à son ami. Sa femme n'était-elle pas la plus pure, la plus honnête des femmes? Même le penchant au mysticisme et à la dévotion exaltée, qu'il lui reprochait quelquefois, offrait une garantie qu'elle ne se permettrait jamais rien qui fût une tache sur sa conscience. D'ailleurs, les assiduités de Termonde s'accompagnaient d'un si évident, d'un si absolu respect, qu'elles ne donnaient aucune prise au reproche. Que faire? Avoir une explication avec sa femme, lui qui était pris d'un battement de cœur à la seule idée de discuter contre elle? Exiger qu'elle cessât de recevoir son ami, à lui? Mais si elle cédait, il l'aurait privée d'une distraction réelle, et il ne se le serait point pardonné à lui-même. Si elle ne cédait pas?... Et mon pauvre père avait préféré se débattre dans cette géhenne de la faiblesse et de l'indécision, où roulent, pour n'en plus sortir, les silencieux et les timides. Et il détaillait cette misère à ma tante, et il insistait sur le caractère maladif de son sentiment, implorant un conseil, une pitié, accusant la puérilité de sa jalousie, s'en moquant; et jaloux tout de même, et ne pouvant se retenir de parler, de reparler de cette plaie ouverte dans son âme, et incapable de l'énergie qui eût été sa guérison.

Les lettres se faisaient plus sombres encore. Comme il arrive quand on n'a pas coupé court aussitôt à une situation fausse, mon père souffrait des conséquences de sa faiblesse, et il les voyait se développer devant lui,—sans agir, parce qu'il aurait fallu, pour les arrêter maintenant, subir d'affreuses scènes. Après avoir toléré que son ami multipliât ses visites, ce lui était un martyre de constater que sa femme avait subi à ce degré l'influence envahissante de cette intimité. Il la voyait prendre des conseils de Termonde pour les petites choses de la vie,—sur un point de toilette, pour l'achat d'un cadeau, le choix d'une lecture. Il retrouvait la trace de cet homme dans les changements de goût de ma mère, en musique, par exemple. Il aimait, quand nous étions seuls à la maison, le soir, qu'elle se mît au piano et qu'elle jouât, longuement, au hasard. Elle n'exécutait plus aujourd'hui que des morceaux indiqués par Termonde, qui avait rapporté de ses voyages une connaissance assez approfondie des maîtres allemands, au lieu que mon père, élevé en province et auprès de sa sœur, élève elle-même d'un professeur de province, en était resté au culte des musiciens italiens. Et puis ma mère se rattachait par sa famille à une société toute différente de celle où mon père la faisait vivre. Les triomphes que son extrême beauté lui assurait dans cette dernière, joints à sa native douceur, avaient empêché, d'abord, qu'elle ne regrettât son ancien milieu. Il en fut autrement, lorsque sa familiarité avec Termonde qui appartenait, lui, au monde le plus élégant, lui rendit de nouveau présentes toutes les habitudes de ce monde. Mon père la vit qui s'ennuyait dans son propre salon, dont elle faisait les honneurs avec une pensée absente. Il n'était pas jusqu'aux opinions politiques de son ami qu'il ne retrouvât sur les lèvres de sa femme. Elle le raillait finement de ce qui lui restait d'utopies libérales, et, derrière cette moquerie sans méchanceté, mais qui était une moquerie pourtant, comme derrière ses nouvelles sensations d'art, toujours il retrouvait Termonde, et encore Termonde. Il se taisait pourtant, la timidité dont il avait toujours été victime devant ma mère s'exaspérant avec sa jalousie. Plus il était malheureux, plus il devenait sensible, incapable de montrer sa peine. Il y a des âmes ainsi façonnées, que la souffrance les paralyse et les empêche d'agir. Et puis c'était derechef la même question: Que faire? Par quel biais aborder une explication, quand il n'avait en définitive rien de précis à dire, pas un reproche positif qu'il pût articuler? Est-ce qu'on dresse un acte d'accusation avec des nuances? Il continuait à ne pas douter de l'honnêteté de sa femme. Du moins, il affirmait son entière estime pour elle, à chaque page, suppliant ma tante de ne pas retirer une parcelle de son amitié à sa chère Marie, la conjurant de ne faire jamais devant elle, qui en était l'innocente cause, une allusion à des tourments dont il rougissait lui-même. Et il insistait sur ses propres torts, il s'accusait de ne pas être assez tendre, de ne pas savoir se faire aimer, et c'étaient des tableaux de son triste intérieur, évoqués d'un mot, avec une humilité navrante. Il se décrivait, durant leur tête-à-tête du soir, regardant sa femme, qui, couchée parmi de petits coussins brodés, dans un fauteuil, en toilette claire, appuyait ses pieds chaussés de bas à jour sur un tabouret à bascule et qui lisait à la clarté d'une lampe posée à côté d'elle, sur une table mobile. Que lisait-elle? Un roman prêté par Termonde. Elle lisait, caressant ses cheveux distraitement avec un couteau à papier en or ciselé, donné par Termonde au jour de l'an. Mon père déposait la revue qu'il tenait à la main. Il cherchait une phrase par laquelle il pût atteindre cet être qu'il sentait si lointain, si étranger à lui,—et si aimé. Mais ces phrases-là, on ne les prononce pas ainsi. C'est le cœur contre le cœur, les mains unies, entre deux caresses, qu'un homme tendre et fier peut avouer cette torture déshonorante lorsqu'elle n'est pas touchante,—la jalousie dans l'estime. Les autres, les brutaux, ne connaissent pas ces scrupules. Ils disent: «Je suis jaloux,» sans plus s'inquiéter si c'est là une insulte ou non. Ils ferment leur porte à qui leur déplaît, ils imposent à leur femme un: «Suis-je le maître?» qui ne tient compte que de leur bon plaisir, à eux. Ont-ils raison? En tous cas, cette brutalité n'était pas le fait de mon pauvre père. Il trouvait en lui assez de force pour montrer à Termonde un visage glacé, pour ne lui parler qu'à peine, pour lui tendre la main avec cette politesse insultante qui creuse un abîme entre deux sincères amis. L'autre n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Mon père, qui ne voulait pas d'une scène avec lui, parce que cette scène eût eu pour conséquence immédiate une autre scène avec ma mère, multipliait les petits affronts. Termonde en était quitte pour venir aux heures où l'homme d'affaires était retenu à son bureau. Et mon père racontait les rages qui le poignaient, à l'idée que sa femme et celui dont il était jaloux causaient ensemble, intimement, parmi les fleurs du petit salon, tandis qu'il s'abîmait, lui, le malheureux, dans le plus aride travail, pour assurer toutes les royautés du luxe à cette femme dont il ne serait jamais, jamais aimé, bien qu'elle portât son nom, bien qu'il la crût fidèle. Mais cette fidélité glacée, ah! ce n'était pas de cela qu'il avait soif, l'infortuné qui terminait sa dernière lettre par cette phrase,—me la suis-je assez souvent répétée! «C'est si triste de sentir qu'on est de trop dans sa propre maison, qu'on possède une femme par tous les droits, qu'elle vous donne tout ce que ses devoirs l'obligent à vous donner, tout, excepté son cœur qui est à un autre, sans qu'elle s'en doute peut-être, à moins que... Vois-tu, j'ai d'affreuses heures où je me dis que je suis un niais, un lâche, qu'il est son amant, qu'elle est sa maîtresse, qu'ils se moquent de moi ensemble, de ma stupide confiance, de mon aveuglement.... Ne me gronde pas, ma pauvre Louise. Cette idée est infâme, et je la chasse en me réfugiant auprès de toi, pour qui, du moins, je suis tout au monde...»

À moins que?...—et cette lettre était du premier dimanche du mois de juin 1864, et le jeudi suivant, quatre jours plus tard, celui qui avait écrit cette lettre et supporté ces douleurs allait au rendez-vous où il devait trouver une mort mystérieuse,—cette mort qui allait permettre à sa veuve d'épouser l'ami félon... Quelle idée aussi affreuse, aussi infâme que celle dont mon père s'accusait dans cette terrible dernière lettre venait de s'éveiller en moi? Je posai sur la cheminée la liasse de ces feuilles révélatrices, je pris ma tête dans mes mains et la tempête des imaginations cruelles passa sur cette tête, où je sentais le sang battre la fièvre. Ah! la hideuse, la sinistre chose, l'innommable!... Mon âme l'entrevoyait et elle se rejetait en arrière... Mais quoi? le monstrueux soupçon, ma tante n'en avait-elle pas subi l'assaut? Et, comme un encouragement à oser penser ce qui me donnait un tel frisson d'horreur, de petits faits ressuscitaient dans ma mémoire, me montrant cette sœur fidèle de mon père en proie à cette idée qui venait de m'envahir si fortement. Que de bizarreries je comprenais tout d'un coup, que je n'avais pas comprises! Le jour où elle m'avait annoncé le second mariage de ma mère, et quand j'avais prononcé de moi-même le nom maudit de Termonde, pourquoi m'avait-elle demandé d'une voix tremblante et comme affolée: «Que sais-tu?» Que craignait-elle donc que je n'eusse deviné? Quel renseignement redoutable attendait-elle de mon innocente observation d'enfant?... Plus tard, et lorsqu'elle me conjurait d'abandonner le soin de venger notre cher mort, lorsqu'elle me répétait la parole sainte: «Je me suis réservé la vengeance, dit le seigneur», quels coupables prévoyait-elle donc que je rencontrerais sur ma route? Quand elle me suppliait de ménager mon beau-père, de me le concilier plutôt, de ne pas m'en faire un ennemi, ses conseils n'avaient-ils pour but que la facilité de ma vie quotidienne, ou bien croyait-elle qu'un autre danger pût me menacer de ce côté-là? Lorsque les craintes se multipliaient dans son cerveau, affaibli par la maladie, et qu'elle en revenait toujours à ce conseil de prendre garde à mes sorties du soir, quelle vision d'épouvante lui revenait à l'esprit, lui montrant dans l'ombre une main capable de me frapper,—la même main qui avait frappé mon père? Lorsque, à ses derniers moments, elle réunissait toutes ses forces afin de détruire cette correspondance, sur quelle piste supposait-elle donc que ces lettres me jetteraient? Tout s'éclairait soudain d'une effrayante lumière... Ce que ma tante avait aperçu par delà ces lettres je l'apercevais aussi. Ah! je n'ai pas craint de penser ainsi, et j'ai honte à présent d'écrire ce que j'ai pensé. Mais, comment aurais-je pu échapper à la logique de la situation? Que ma tante eût livré ces lettres au juge chargé d'instruire l'affaire, est-ce que ce magistrat n'aurait pas supposé aussitôt ce que je ne pouvais pas m'empêcher de supposer? Non, je ne le pouvais pas... Un homme est assassiné auquel on ne connaît pas d'ennemis; il est avéré que le meurtre n'a pas le vol pour mobile, sa femme a un amant, et, presque aussitôt après la mort de son mari, elle épouse cet amant... «Mais c'est eux, c'est eux les coupables; ils ont tué le mari,» dirait le juge, dirait le premier venu. Pourquoi ma tante qui avait ces lettres de mon père entre les mains ne les avait-elles pas données à la justice?—Je le comprenais trop: elle ne voulait pas que j'eusse à penser de ma mère ce que j'en pensais, à cette minute, dans un accès de folle douleur:—qu'elle avait trompé mon père, qu'elle avait été la maîtresse de Jacques Termonde, que là gisait le secret de l'assassinat.—Concevoir cela comme seulement possible, c'était commettre un parricide moral, c'était la grande, l'inexpiable faute envers celle qui m'avait tiré de sa chair et porté dans son sein. J'avais toujours tant aimé ma mère, si tristement, si tendrement. Jamais, non, jamais, je ne l'avais jugée. Que de fois, me trouvant en tête à tête avec elle, et ne sachant pas lui dire ce qui m'oppressait le cœur, que de fois il m'était arrivé de songer que l'obstacle dressé entre nous deux ne nous séparerait pas toujours! Je deviendrais peut-être, un jour, son unique soutien, elle verrait alors combien elle m'était restée chère.—Mes souffrances n'avaient rien entamé de ma tendresse. Malheureux qu'elle me refusât une certaine sorte d'affection, je ne la condamnais pas de ce qu'elle prodiguait cette affection à un autre. Il y a une telle différence à souffrir d'un être qu'on aime, dans le bien ou dans le mal, à le sentir noble ou bas dans les chagrins qu'il nous inflige. En définitive, et avant que ces fatales lettres n'eussent fait sur moi leur œuvre de désenchantement, de quoi était-elle coupable à mes yeux? De s'être remariée? D'avoir voulu, demeurée veuve à moins de trente ans, refaire sa vie? Rien de plus légitime. De n'avoir pas compris les relations de l'enfant qui lui restait avec l'homme qu'elle avait choisi? Rien de plus naturel. Elle était plus épouse que mère, et puis, les êtres un peu chimériques et frêles, comme elle, répugnent aux luttes quotidiennes. Ils préfèrent ne pas voir en face la réalité qui leur imposerait une énergie de tous les instants. J'avais admis, d'instinct d'abord, à la réflexion ensuite, toutes ces explications de l'attitude de ma mère à mon égard. Quelle source d'indulgence jaillit en nous, chaude, profonde, inépuisable, pour ceux qui nous tiennent vraiment à la racine du cœur, et cette source venait de se tarir tout d'un coup, et à sa place je sentais s'épancher en moi le flot empoisonné des plus odieux, des plus abominables soupçons....

Cette première, cette soudaine invasion d'une si affreuse idée ne dura pas. Je n'y aurais point résisté; j'aurais pris un pistolet pour me tuer et détruire du coup l'excessive douleur, si cette idée s'était implantée en moi, comme cela, précise, accablante d'évidence, impossible à repousser. Elle fut ainsi durant les instants qui suivirent la lecture des lettres. Puis la crise diminua, je réfléchis, et tout de suite ma tendresse pour ma mère entra en lutte contre le cauchemar. À l'attaque de ces exécrables imaginations, j'opposai des faits, dans leur certitude et leur netteté. Je me rappelai par le menu les moments où j'avais vu ma mère et mon père, en présence l'un de l'autre, pour la dernière fois. C'était à la table du déjeuner d'où il s'était levé pour aller là-bas, vers l'assassin. Mais est-ce que ma mère n'était pas rieuse, à son ordinaire, ce matin-là? Est-ce que Jacques Termonde n'avait pas déjeuné avec nous? N'était-il pas demeuré ensuite, après le départ de mon père, à causer, tandis que je jouais? C'était à ce moment même, entre une heure et deux, que le mystérieux Rochdale commettait le crime. Termonde ne pouvait pas être à la fois dans notre salon et à l'hôtel Impérial, pas plus que ma mère n'aurait pu, impressionnable comme je la connaissais, parler ainsi paisiblement, heureusement, si elle avait su qu'à cette heure-là son mari tombait pour ne plus se relever... J'étais un fou d'avoir laissé une pareille hypothèse dessiner son image monstrueuse devant mes yeux, une seule minute. J'étais un infâme d'avoir aussitôt dépassé les plus insultantes défiances de mon père. Déjà et sans preuve aucune que l'expression d'une jalousie qui s'avouait elle-même déraisonnable, j'en étais arrivé où cet homme, malheureux mais aimant, n'avait pas osé aller: à cette extrémité d'outrage envers ma mère de croire qu'elle avait été la maîtresse de Termonde. Et, quand bien même elle eût inspiré, du vivant de son premier mari, un sentiment trop vif à celui qu'elle devait épouser un jour, est-ce que cela prouvait qu'elle eût partagé ce sentiment? L'eût-elle partagé, cela prouvait-il qu'elle y eût cédé jusqu'au don entier de sa personne? Précisément, les femmes délicates comme elle était, ces créatures très fines, et qui vivent à côté du réel, caressent si volontiers la chimère de romanesques affections qu'elles croient innocentes, puisque toute action coupable en est bannie. Pourquoi n'aurait-elle pas aimé Termonde d'une de ces affections-là, fidèle, en fait, à ses devoirs, et livrée en pensée à une intimité dont il était trop naturel qu'un époux fût jaloux, mais qui, au demeurant, n'entachait en rien l'honneur de l'épouse? Je la justifiais ainsi, non seulement de toute participation au crime, mais encore de toute faute contre ses devoirs. Cela l'aurait flétrie si profondément pour mon cœur qu'elle eût eu un amant... Et puis mes idées changeaient de nouveau; je me souvenais du cri qu'elle avait jeté devant le cadavre de mon père: «Dieu me punit...» Je ne lui faisais pas la charité d'admettre que ce cri eût trahi simplement les scrupules d'une âme exaltée, qui se reprochait maintenant jusqu'à ses pensées. Je me souvenais aussi des yeux étincelants de Termonde et de ses mains frémissantes, lorsqu'il parlait avec ma mère de la disparition mystérieuse de mon père. S'ils étaient complices, ils jouaient la comédie devant moi, innocent témoin, pour qu'ils pussent, à l'occasion, invoquer ma parole d'enfant... Ces souvenirs me rejetaient sur la voie funeste. L'idée d'une liaison coupable entre elle et lui me saisissait de nouveau, et, presque tout de suite, la pensée qu'ils avaient profité de l'assassinat, qu'ils y avaient eu un intérêt puissant et unique... L'assaut du soupçon recommençait, si violent, qu'il triomphait de toutes les barrières que je dressais là contre. J'accumulais toutes les objections tirées d'un alibi physique et d'une invraisemblance morale. J'en arrivais à me dire: il est strictement impossible qu'ils soient pour rien dans le meurtre; impossible, impossible, impossible,—je me répétais ce mot avec frénésie, puis l'hallucination me revenait, terrassante. Il y a des moments où l'âme désemparée se trouve inhabile à dompter des visions qu'elle sait fausses, où l'imaginaire et le réel se confondent en un cauchemar, pareil à ceux de la panique, et sans que le jugement sache distinguer l'un de l'autre. Cette paralysie du jugement, qui a été jaloux sans la connaître? Que j'en ai souffert, durant la journée qui suivit la lecture de ces lettres! J'allais, je venais à travers la maison, incapable de vaquer au moindre devoir, comme foudroyé par des émotions que les gens qui m'entouraient attribuèrent au chagrin de la perte que je venais de faire. À plusieurs reprises, je voulus m'asseoir au chevet de la morte. La vue de son visage, aux narines déjà pincées, avec son expression de tristesse encore accrue, m'était intolérable. Elle renouvelait trop mes misérables doutes... Vers quatre heures, un télégramme vint. Il était signé de ma mère et m'annonçait son arrivée par le train du soir... Lorsque je tins cette feuille de papier bleu dans ma main, ce fut une détente momentanée à mon angoisse... Elle venait... Elle avait pensé à ma peine... Elle venait... Cette seule assurance dissipait mes soupçons. J'allais la revoir... Pourvu qu'elle ne les devinât pas, ces soupçons criminels, sur mon visage? Et puis les hypothèses absurdes et infâmes me reprenaient... Elle pense peut-être que la correspondance entre mon père et ma tante n'a pas été détruite, elle vient pour essayer d'avoir ces lettres avant moi, pour savoir ce que ma tante m'a dit en mourant. S'ils sont coupables, elle et Termonde, ils doivent s'être défiés toute leur vie de la clairvoyance de la vieille fille.... Certes, j'avais été très malheureux dans mon enfance, mais que j'aurais voulu retourner en arrière, être le collégien qui méditait sur la froideur de son beau-père, à l'étude triste et interminable du soir,—et non pas le jeune homme qui, cette nuit-là, se promenait dans la gare de Compiègne, attendant une mère soupçonnée ainsi!... Dieu juste! N'ai-je pas tout expié d'avance par cette heure-là?

X

e train de Paris approchait. J'en entendais la sourde rumeur. Je vis les feux aveuglants de la locomotive s'avancer dans la nuit rapidement, puis me dépasser. Le train stoppa. L'homme de garde cria le nom de Compiègne et le chiffre des minutes de l'arrêt, tout en ouvrant les portières les unes après les autres. Chacun de ces détails me parut durer un temps bien long... J'allais de voiture en voiture, cherchant ma mère sans la trouver. Au dernier moment n'avait-elle pu se décider à venir? Quelle épreuve pour moi s'il en était ainsi! Quelle nuit je passerais, en proie à cette tourmente des soupçons que sa présence seule dissiperait,—je le comprenais trop. Une voix m'appela. C'était la sienne. Je l'aperçus, toute en noir. Non, jamais je ne m'étais jeté dans ses bras comme je fis à cette minute, oubliant tout,—et que nous étions dans un lieu public, et pourquoi elle venait,—tout, dans la joie de sentir mes horribles imaginations s'en aller, se fondre au simple contact de cet être que j'aimais si profondément, le seul qui me fût cher, malgré les malentendus, jusqu'au plus profond de mon cœur, maintenant que je venais de perdre la sœur de mon père. Après ce premier mouvement presque animal, presque semblable à l'étreinte par laquelle un noyé saisit le nageur qui plonge vers lui, je regardai ma mère sans parler, en lui tenant les mains. Elle avait levé son voile, et, dans le jour incertain de cette gare, je vis qu'elle était très pâle, et qu'elle avait pleuré. Rien qu'à rencontrer ses yeux où roulaient encore des larmes, je compris que j'avais été fou. Je le compris aux premières phrases qu'elle prononça, me disant sa peine si tendrement, et qu'elle avait voulu venir tout de suite, quoique mon beau-père fût souffrant.—M. Termonde était sujet depuis deux ans à de violentes crises de foie.—Mais ni le chagrin éprouvé à cause de moi, ni le souci de la santé de son mari, n'avaient empêché cette pauvre mère de songer, pour ce déplacement de quelques jours, à ses petites préoccupations habituelles de confort et d'élégance. Sa femme de chambre était là, auprès de nous, accompagnée d'un porteur; et tous les deux chargés de trois ou quatre sacs de différentes grandeurs, en cuir anglais, soigneusement boutonnés dans leur housse d'étoffe: un nécessaire, une petite cassette contenant le papier et les instruments à écrire, une sacoche où placer le porte-monnaie, le mouchoir, le livre, le voile de rechange; et puis une boule où mettre l'eau chaude pour les pieds, deux coussins pour reposer la tête, et une pendule légère suspendue dans sa gaine ouverte.

—«Tu me reconnais...», me dit-elle, tandis que j'indiquais la voiture à la femme de chambre pour s'y débarrasser de ses paquets; et, me montrant sa robe, qui était de drap marron soutaché de noir: «Tu vois, je n'aurai mes vêtements de deuil que demain... Ils ne pouvaient pas être prêts, mais on les enverra dès la première heure...» Et comme je l'installais dans la voiture, elle ajouta: «Il y a encore une boîte à chapeau et une malle...» Elle souriait à demi en me disant cela, pour me faire sourire à mon tour. C'était une vieille matière à gentilles querelles entre nous que l'encombrement des menus et inutiles colis parmi lesquels elle voyageait. En tout autre état d'esprit, j'aurais souffert de retrouver chez elle, à côté de la marque d'affection qu'elle me donnait en venant, la trace constante de cette frivolité mondaine. N'était-ce pas là une des petites causes de mes grands malheurs? Mais cette frivolité m'était, au contraire, si douce à remarquer dans cette minute... C'était donc là cette femme que je m'imaginais tout à l'heure, arrivant vers moi avec le projet ténébreux de fouiller les papiers de ma tante morte, de voler ou de détruire les pages accusatrices qui s'y pourraient rencontrer!... C'était là cette femme que je me représentais, le matin, comme une criminelle chargée du poids du plus lâche assassinat!... Oui, j'avais été fou, j'avais ressemblé au cheval emporté qui galope après son ombre. Mais quel apaisement de constater cette folie, quelle détente! J'en oubliais presque la douce et chère morte. J'étais bien triste au fond de l'âme, et cependant heureux, tandis que le vieux coupé nous emportait à travers la ville, dont les fenêtres éclairées brillaient dans la nuit. Je tenais la main de ma mère, j'avais envie de lui demander pardon, de baiser le bas de sa robe, de lui répéter que je l'aimais, que je la vénérais. Elle voyait bien mon émotion, qu'elle attribuait au malheur dont je venais d'être frappé. Elle me plaignait. À plusieurs reprises, elle me dit: «Mon André...» C'était si rare que je la sentisse ainsi, toute à moi, et juste dans la nuance de cœur que réclamait ma sensibilité malade!

J'avais fait préparer pour elle la chambre du rez-de-chaussée, à côté du salon. Je me rappelais que cette chambre était la sienne, lorsqu'elle était venue à Compiègne avec mon père, quelques jours après son mariage, et je m'étais dit que l'impression produite sur elle par la vue de la maison d'abord, puis par celle de cette chambre, m'aiderait à dissiper mes affreux soupçons. Je m'étais juré de noter minutieusement les plus légers troubles qui passeraient en elle, à la rencontre d'un passé rendu de nouveau vivant par cette physionomie des choses, qui ne change pas aussi vite que le cœur d'une femme. Je rougissais à présent de cette idée de policier. Je sentais combien il est honteux de juger sa mère, de ne pas faire un acte de foi en elle qui prévale même contre l'évidence. Je le sentais, hélas! d'autant mieux que l'innocente femme se surveillait moins. Elle était entrée dans sa chambre avec un visage recueilli, elle s'était assise devant le feu, étendant ses pieds fins du côté de la flamme qui rosait ses joues pâles; et, avec ses cheveux restés tout noirs, avec sa taille restée toute jeune, elle avait encore, dans le demi-jour de cette pièce, le charme de délicatesse et d'aristocratie dont parlait mon père dans ses lettres. Elle regarda longuement autour d'elle, reconnaissant la plupart des objets que la piété de ma tante avait laissés à leur place. D'une voix triste, elle dit: «Que de souvenirs!...» Mais l'émotion qui détendait ses traits n'était pas amère. Ah! elle n'a pas ces yeux, cette bouche, ce front, une femme qui revient dans une chambre où elle a vécu, vingt ans auparavant, auprès d'un mari qu'elle a fait assassiner après l'avoir trahi!... Il n'y eut pas un détail durant toute cette soirée qui ne vînt ainsi me démontrer combien ma puérile et déshonorante imagination avait calomnié complaisamment celle qui eût dû m'être sacrée. Julie nous avait dressé une espèce de souper qu'elle voulut nous servir comme elle m'avait servi le jour précédent. Je les regardais toutes les deux, l'une en face de l'autre, la vieille domestique et son ancienne maîtresse. Je savais que leurs caractères ne s'étaient pas convenus autrefois, et pourtant elles éprouvaient une grande douceur à se revoir. Cette pauvre Julie surtout, simple fille, incapable de dissimuler, était si contente, qu'elle me prit à part quelques minutes avant ce frugal repas, pour me dire la consolation qu'elle éprouvait dans son chagrin à retrouver ma mère si bonne pour moi, et à nous servir tous les deux assis à la même table, comme aux temps lointains. Si, dans ces temps-là, il y eût eu dans la vie de ma mère un de ces coupables secrets que les domestiques fidèles devinent mieux que personne, non, l'honnête servante qui nous avait élevés, mon père et moi, ne l'eût pas ignoré, ni pardonné. J'en aurais surpris la trace sur cette face aux lèvres rentrées, dont chaque ride avait pour moi son éloquence. Ma mère, de son côté, ne se fût pas complue dans la présence de ce témoin d'une ancienne faute. Ses gestes eussent traduit une gêne cachée, quand ce n'eût été que cette hauteur par laquelle nous ripostons, comme à l'avance, au blâme deviné chez un inférieur. La figure de Julie rentrait pour ma mère dans la série des choses qui lui représentaient son premier mariage, et soit que la mort presque subite de ma tante l'eût beaucoup remuée, soit que ce sentiment du passé flattât son goût pour le romanesque, bien loin de repousser ces souvenirs, elle s'y abandonnait, et, moi, je la bénissais intérieurement de détruire par son attitude seule les derniers vestiges de ma muette calomnie. Quel merci je lui murmurai encore dans ma pensée lorsque plus tard, dans la nuit, elle me demanda de voir la morte, afin de lui dire un dernier adieu! Nous entrâmes ensemble dans la pièce où l'agonisante s'était débattue contre la préoccupation suprême d'où j'avais tiré de si abominables conséquences. Ma mère s'approcha du lit... La mort, qui a de ces singularités tragiques, avait exagéré la ressemblance qui existait du vivant de ma tante entre son visage et celui de mon père. Ce profil, immobile et livide, surtout à cause de la mentonnière qui maintenait la bouche fermée, rappelait invinciblement l'autre profil que j'avais gardé dans ma mémoire, et devant lequel ma mère m'avait embrassé d'une si chaude étreinte. Nous nous trouvions de nouveau tous les deux en présence d'une vision funèbre. Mais je n'étais plus un enfant, elle n'était plus une jeune femme. Que d'années avaient passé entre ces deux morts, et quelles années! Cette comparaison s'imposait à ma mère aussi bien qu'à moi. Elle demeura d'abord silencieuse, enfin elle me dit: «Comme elle lui ressemble...» Elle s'approcha de ma tante, appuya un baiser sur ce front glacé, puis elle s'agenouilla au pied du lit et se mit en prière. Cette épreuve, que j'avais à peine osé rêver, elle-même était allée au-devant d'une façon si naturelle, si vraie... J'ai eu depuis bien d'autres signes de la pureté absolue du cœur de ma mère, j'ai entendu sortir de la bouche de celui qui avait conduit tout le crime des paroles qui purifiaient pleinement la noble femme. Il n'en était plus besoin. La voir à genoux devant la sœur morte de mon père mort avait suffi pour exorciser le fantôme.

Quand elle eut achevé de prier, elle voulait rester à veiller auprès de ce triste chevet. Je l'en empêchai parce que je redoutais pour elle l'émotion d'une nuit ainsi passée et je la forçai de descendre. Mais elle était trop troublée, et elle me demanda de lui tenir compagnie encore un peu de temps. J'acceptai avec joie, tant j'avais peur de retrouver loin d'elle les hallucinations que sa manière d'être avait si complètement dissipées. Je me sentais si bien son enfant durant cette soirée passée en tête à tête, que je m'extasiai comme jadis, dans ma véritable enfance, devant ses moindres gestes. J'admirai avec quel art elle transforma, tout de suite, le coin de la cheminée du salon, où nous nous tenions, comme en un petit asile de causerie, bien retiré, bien à nous. Elle me fit apporter le paravent auprès de la chaise longue. Elle posa sur une petite table mobile sa pendule de voyage, son flacon de sels, la boîte de mes cigarettes. Elle-même avait passé une robe de chambre blanche, enroulé autour de sa tête et de ses épaules une mantille noire; sur ses jambes elle mit une couverture de laine rose tricotée à la main avec des rubans. Elle appuyait sa joue sur un des deux petits coussins revêtus de soie rouge dont elle se servait dans le chemin de fer. Quelques violettes des bois, dont Julie avait paré un petit vase, mêlaient leur arôme au frais parfum qu'elle secouait autour d'elle, et je l'aimais d'être ainsi, de me rappeler par les minuties de sa fine élégance les impressions les plus lointaines que j'avais eues d'elle. Je l'aimais surtout de me parler comme elle faisait, m'ouvrant son âme, et en laissant échapper tant de souvenirs. Elle avait commencé par me questionner sur la maladie de ma tante. Elle continua en m'entretenant de mon père, ce qui lui arrivait bien rarement. Il était si rare aussi que nous nous vissions dans une intimité pareille! Dans ce salon tout peuplé des reliques du mort, avec le souvenir, si présent à mon esprit, des lettres lues ce jour même, ce me fut une sensation bien étrange de l'entendre me raconter à son tour l'histoire de son mariage. Elle me dit, ce que je savais déjà, comment s'était fait ce mariage, qu'elle avait rencontré mon père à un bal chez un grand avocat qui connaissait les dames de Slane par des relations de monde. Elle me décrivait sa propre toilette à ce bal, puis elle me peignait mon père un peu engoncé dans son habit noir, avec une cravate blanche mal nouée et des gants trop longs... «Quand on est jeune fille, ajoutait-elle, on est si sotte... Il s'est fait présenter chez nous, il m'a demandé une première fois, puis une seconde... Et les deux fois j'ai refusé parce que j'avais dans le souvenir cette puérilité de ces gants trop longs... La troisième fois, il a voulu me parler en tête-à-tête... Maman avait une grande envie de ce mariage, malgré certaines différences de milieu et d'éducation... Ton père était un si honnête homme, si travailleur, si capable, et puis, il admirait maman avec tant de naïveté, comme une idole... Enfin elle consentit à cette entrevue... Je reçus ton père avec le ferme propos de lui répondre non, et il me parla si gentiment, avec un tact si exquis, tant d'éloquence... Je vis si bien qu'il m'aimait... Et je dis oui...» Quel commentaire pour moi de toute la correspondance de mon père que cette entrée dans le mariage, symbole anticipé de toutes les années qui allaient suivre! Oui, jusqu'à leur dernier déjeuner pris en commun avant l'assassinat, ils avaient vécu ainsi, elle, se laissant aimer avec l'indulgente fierté d'une femme qui se sait plus fine, plus distinguée,—et lui, le laborieux homme d'affaires, tout voisin du peuple, aimant cette femme délicate et d'un charme rare, avec un sentiment idolâtre de sa supériorité à elle, avec une méconnaissance naïve de ses supériorités à lui. Le grand poison du cœur, c'est le silence. Je l'avais déjà trop senti pour moi-même, et je le sentais pour le compte de celui dont j'étais le fils, dont j'avais hérité l'âme ombrageuse et concentrée. Et ma mère continuait,—navrante ironie,—insistant sur les qualités de mon père, sur sa droiture, son énergie et aussi sur les portions de ce caractère qui lui étaient demeurées fermées. «Depuis qu'il est mort si tristement, reprenait-elle, je me suis demandé si je l'avais rendu aussi heureux qu'il aurait pu l'être... J'étais bien jeune alors et nous n'avions guère de goûts communs... J'ai toujours aimé le monde, c'est de naissance; et lui, il ne l'aimait pas, il ne s'y sentait pas à l'aise... J'étais très pieuse, et il était très voltairien... Il croyait les autres hommes aussi bons que lui-même, et il pensait que l'on peut se passer de religion... Nous avons vu, depuis, où cela mène... Il n'était pas jaloux, jamais il ne m'a fait une observation sur les quelques amitiés d'hommes que j'avais formées; mais il avait en lui un principe inquiet... Lorsqu'il était obligé de quitter Paris pour quelques jours, si je mettais un peu trop tard à la poste ma lettre quotidienne, c'était tout de suite un télégramme qui me demandait anxieusement des nouvelles de ma santé. Le soir, si je rentrais un peu après mon heure habituelle, je le trouvais tout soucieux, persuadé qu'il m'était arrivé un malheur... Et puis, il avait des tristesses sans causes, de grands silences... Je n'osais pas le questionner... Tu tiens cela de lui, mon pauvre André...»

Puis elle me parlait de cette mort mystérieuse:—«J'en ai tant pleuré, disait-elle, et, depuis, j'y ai tant pensé. Ton père n'avait pas d'ennemi. Il avait fait sa carrière trop loyalement... Ma conviction est que l'assassin comptait qu'il apportait avec lui une grosse somme d'argent. Remarque bien que nous ne savons pas ce que ton père avait en portefeuille... Ah! mon André, si tu savais quels jours j'ai passés? C'est dans ces moments-là que j'ai pu connaître mes vrais amis...» Et elle se prit à nommer M. Termonde et à me détailler les preuves de son dévouement. Mais je ne lui en voulais pas de ne pas comprendre, à l'heure où nous étions, qu'elle ne pouvait prononcer ce nom sans me faire de mal. Une fois lancée dans la voie des réminiscences, pourquoi se serait-elle arrêtée? Quel scrupule l'eût empêchée de m'entretenir du second mariage et des consolations qu'elle y avait trouvées? Avait-elle jamais deviné ma véritable situation envers mon beau-père, pas plus qu'autrefois les sentiments de mon père à l'égard du même personnage? Certes il y avait pour moi une mélancolie affreuse dans ces confidences qui formaient la contre-partie cruelle des autres, de celles que mon père faisait à ma tante dans ses lettres. Mais quelque grande que fût ma tristesse à constater les profondeurs du malentendu qui avait séparé ces deux êtres, qu'était cela auprès du cauchemar tragique dont j'avais subi l'assaut? Et j'écoutai, toute cette longue soirée d'hiver, ma mère me parler ainsi, avec la douce, l'enivrante certitude que jamais, plus jamais, les soupçons monstrueux ne me reprendraient. Tout s'expliquait des lettres de mon père. Il avait été profondément jaloux de sa femme, et il n'avait jamais osé dire cette jalousie dont le principe était une influence morale, ignorée peut-être de celle-là même qui la subissait. Non, la créature qui me racontait tout ce passé avec cette clarté dans les yeux, avec cette douceur dans la voix, avec cette ingénuité dans l'aveu de ses inintelligences, avec cette évidente sincérité de toute sa personne, non, cette créature ne pouvait être qu'innocente, même des douleurs qu'elle avait infligées,—ou bien elle eût été un monstre d'hypocrisie. Du moins je n'ai pas pensé cela de toi, femme si faible mais si bonne, si capable de méconnaître une souffrance, mais si incapable de la provoquer en la comprenant; et depuis cette soirée ma foi en toi n'a plus subi d'atteintes. J'étais sauvé de mes doutes impies.

Oui, je peux me rendre cette justice qu'à partir de ce moment je n'ai plus traversé une seule crise de ces doutes à l'égard de ma mère. Ni pendant le reste de nuit qui suivit cet entretien, ni pendant le jour d'après, qui fut celui de l'enterrement, ni pendant les jours qui succédèrent, et quand elle m'eut quitté, je n'entendis de nouveau la voix honteuse, celle qui m'avait parlé si fort contre celle que j'aurais dû être le dernier, que j'avais été le premier à juger coupable. Il n'en fut pas de même à l'endroit de mon beau-père. Lorsque la défiance est éveillée sur un point, et qu'il s'agit d'un intérêt aussi tragique, aussi poignant que l'assassinat d'un père, cette défiance ne s'endort pas avant d'avoir touché, d'avoir palpé, d'avoir étreint une certitude. Je l'avais tenue, cette certitude, à la minute où j'avais embrassé ma mère, où je l'avais entendue parler. Mais quoi? Est-ce que l'innocence de ma mère prouvait l'innocence de mon beau-père? Dès que je fus seul, et que j'eus étudié, par le menu cette fois, les fatales lettres, cette nouvelle position du problème s'imposa aussitôt à mon esprit. Sauf les mauvais quarts d'heure d'injustice par excès de souffrance, mon père avait toujours distingué, lui aussi, la responsabilité de sa femme et celle de son ami dans la relation dont il était jaloux. Toujours il avait innocenté ma mère dans sa pensée, et jamais, au contraire, il n'avait révoqué en doute la passion de Termonde pour elle. C'était là le fait positif, indéniable et que j'ignorais, avant la lecture des lettres: à savoir que cet homme avait eu un intérêt prodigieux à la suppression de mon père. Je pouvais, avant cette lecture, croire que sa tendresse pour ma mère était née en lui, seulement lorsqu'elle avait été libre de l'épouser. Malgré mes jalousies, j'avais trouvé cela si naturel qu'une femme, jeune, belle et malheureuse, inspirât un passionné désir de la consoler, bien vite transformé en amour, même au plus intime ami de son mari mort. Les choses m'apparaissaient à présent sous un angle tout autre. Je relisais les lettres dans la solitude de la maison de Compiègne où je m'attardais au lieu de rentrer à Paris, en apparence pour régler quelques affaires, en réalité parce que j'étais comme les animaux blessés qui se terrent pour souffrir. Une relique, entre toutes celles dont était peuplée cette maison, réveillait, plus que toutes les autres, le désir de vengeance et de justice qui avait dominé mon enfance. C'était, posé sur un petit secrétaire et à côté du buvard ayant appartenu à mon père, qui renfermait encore les enveloppes et le papier à lettres à son chiffre, un de ces calendriers à éphémérides dont on arrache une feuille chaque jour. Il était, ce calendrier, de l'année 1864; ma tante l'avait conservé, sans plus y toucher, à la date du jour où elle avait appris la terrible nouvelle de l'assassinat. Samedi, onze juin, marquait la petite feuille posée sur l'épaisseur des autres, et ces autres comptaient les jours de cette année-là, que mon père n'avait pas vécus! Le onze juin 1864!... C'était donc le jeudi, neuf, qu'il avait été tué. J'avais neuf ans alors, j'en avais vingt-quatre aujourd'hui, et le mort n'était pas vengé... Pourquoi? Parce que le hasard ne m'avait fourni aucune indication. Je n'avais pu former aucune hypothèse qui reposât sur un fait observé, vérifié, certain. Aujourd'hui que je tenais une de ces indications, si douteuse fût-elle, une de ces hypothèses, quelle que fut son invraisemblance, non, je n'avais pas le droit de reculer. Il fallait pousser mes soupçons jusqu'à leur extrémité. «Si j'allais chez M. Massol, me disais-je, lui remettre cette correspondance et le consulter, est-ce qu'il considérerait cette nouvelle révélation sur notre intérieur, sur les sentiments de la victime, sur ceux du second mari de ma mère—comme un document à négliger?...» Non, mille fois non, si bien que je n'aurais pas osé lui porter ces lettres. J'aurais tremblé de lancer les limiers de justice sur cette piste. Nous avions tant cherché, tant étudié, lui et moi, qui pouvait avoir eu intérêt à ce crime? S'il avait pensé à mon beau-père, il ne m'en avait du moins jamais parlé. Quel indice possédait-il, qui l'autorisât, une seconde, à jeter ce trouble dans mon esprit? Cet indice, je pouvais le lui fournir, moi, et je le sentais, d'instinct, si grave, d'une signification si redoutable! Comment me serais-je empêché de m'y attacher ainsi, de le tourner et de le retourner, m'abandonnant à cette espèce de dévidement d'idées qui s'accomplit en nous, presque à notre insu, quand le rouet de notre rêverie a été une fois mis en branle?

Je sentais mieux mon impuissance à dominer ma pensée, grâce au contraste qui existait entre cette tempête intime et la profonde tranquillité de la maison de la morte. Ma vie y coulait, si monotone en apparence, et réellement si ardente, si effrénée. Je me levais tard, je classais des papiers, je les lisais jusqu'à l'heure de mon déjeuner que je prenais seul, toujours servi par Julie qui continuait à ne pas vouloir qu'une autre personne s'occupât de moi. Dans cette salle à manger silencieuse, j'avais comme compagnons le chien de garde don Juan et deux chats, que j'avais donnés moi-même à ma tante autrefois, deux demi-angoras, surnommés, l'un Boule-de-Poil, à cause de sa longue fourrure, l'autre Pierrot, pour sa figure spirituelle et sa malice. J'étais là, donnant la pâture à toutes ces bêtes. Je me souvenais de ce Robinson que j'aimais tant durant mon enfance, et des scènes où le solitaire s'assied à sa table, entouré de sa ménagerie privée. Hélas! j'étais, moi, le Robinson qui a vu sur le sable l'empreinte d'un pied inconnu, et qui, retiré dans l'asile paisible, y transporte avec lui son anxiété. Julie allait et venait, dans ses vêtements de deuil. Les chats soufflaient lorsque don Juan s'approchait d'eux. Si je les négligeais, ils étendaient la patte et griffaient la nappe, en allongeant leur museau futé. J'écoutais le bruit de l'horloge comtoise posée à terre dans sa gaine, et dont le balancier de cuivre passait et repassait par la lucarne ronde découpée au milieu du bois. Et dans ce décor si doucement bourgeois, j'étais en train de raisonner les chances de culpabilité de mon beau-père. Je me disais: «La grande objection préalable à toute enquête, c'est l'alibi constaté; l'alibi se rapporte aux données physiques du crime, et dans toute analyse de cet ordre, à côté de la série de ces données physiques, il y a la série des données morales. Tant qu'elles ne coïncident pas, il y a doute, et la grande affaire d'un assassin habile est justement de créer ce doute. Si l'on s'en tenait à l'apparence d'impossibilité matérielle, combien d'instructions on ne pousserait pas?...» Je me levais parmi ces pensées, et le plus souvent je marchais vers la forêt. Autour de moi s'étendait l'immense silence des après-midi d'hiver. Les feuilles sèches vêtissaient la futaie d'admirables teintes fauves sur lesquelles se mouvait par intervalle une tache de la même nuance, le pelage de quelque chevreuil bondissant. Ces mêmes feuilles sèches criaient sous mes pieds, et moi je poursuivais mon raisonnement. Je déduisais les conditions de l'une et de l'autre hypothèse... «Soit, M. Termonde est coupable. Il était, il est encore passionné jusqu'à la violence: c'est un premier fait. Il aimait ma mère éperdûment: c'en est un autre. Mon père en était jaloux jusqu'à la douleur: c'est un troisième fait. Voici où commence l'incertitude: M. Termonde s'est-il aperçu de cette jalousie? A-t-il eu avec mon père quelques-unes de ces scènes muettes, à la suite desquelles un homme du monde comprend que la maison de l'ami dont il courtise la femme va lui être fermée? Cette supposition-là peut être admise sans difficulté. De là au furieux désir de se débarrasser d'un obstacle qu'on sent à jamais invincible, le passage est déjà plus malaisé à comprendre, mais la chose est encore possible...» À ce moment de mon analyse, je me heurtais contre ce que j'appelais les données physiques du crime. Le faux Rochdale existait, c'était de nouveau un fait, des gens l'avaient vu, l'avaient entendu, lui avaient parlé. Il attendait dans la chambre de l'hôtel Impérial, tandis que M. Termonde était à notre table, causant avec nous. Pour que M. Termonde fût coupable du crime, il fallait donc admettre entre ces deux hommes une complicité, que l'un, le faux Rochdale, fût un instrument, une espèce de bravo chargé de tuer pour le compte de l'autre!

Le caractère d'exception de cette nouvelle hypothèse était trop évident pour que je m'y abandonnasse. La première fois que je conçus cette idée, je me moquai de moi cruellement. Je me rappelai mes paniques d'enfant et les preuves étranges que j'avais eues alors de ma facilité à confondre l'imaginaire avec le réel. Il m'était arrivé, à plusieurs reprises, entre ma septième et ma dixième année, de me réveiller la nuit, et là, seul au milieu des ténèbres, je me disais que peut-être il faisait jour, et que j'étais devenu aveugle. C'était une folie. J'écarquillais mes yeux pour percer l'ombre. Le noir s'épaississait autour de moi; l'angoisse de ma cécité possible devenait si forte alors, que je devais, pour me rassurer, chercher une allumette à tâtons, la frotter contre le phosphore de sa boîte; et la vue de la flamme dissipait mon cauchemar. Que j'étais resté pareil à moi-même, combien incapable de dominer les chimères subitement apparues devant mon esprit! Je venais d'en avoir la preuve, à l'occasion de maman, et tout de suite je recommençais d'être la proie docile d'une chimère semblable!... J'avais beau me répéter cela, et insister sur l'invraisemblance d'une telle aventure: le faux Rochdale soudoyé par M. Termonde pour assassiner mon père,—en définitive ce n'était là qu'une invraisemblance et non pas une impossibilité absolue. En matière de crime, la moindre réflexion démontre que tout arrive. Je me complaisais alors à me souvenir des histoires extraordinaires de Cour d'assises que me représentait ma mémoire. Mon imagination devenait couleur de sang, comme l'horizon où le soleil se couchait derrière les taillis rouillés... Je rentrais. Je dînais, comme j'avais déjeuné, tout seul, puis je passais la soirée dans le salon, assis à la place où s'était assise ma mère. J'avais si peur des furies de pensée, auxquelles je me laissais trop aisément entraîner, que je demandais à Julie de me rejoindre, aussitôt son repas fini. La vieille femme s'installait sur une petite chaise bretonne, toute basse, dans le coin de l'âtre, comme une personne accoutumée à s'accagnarder sur le banc du coin de la grande cheminée, à la cuisine. Elle tricotait un bas, faisait aller et venir les aiguilles d'acier dans les mailles de laine brune, et, pour cette besogne, elle assurait sur son nez une paire de besicles qui donnaient à sa face ridée et tirée un aspect de caricature. Il lui arrivait de travailler ainsi toute la soirée, sans dire un mot, avec Boule-de-Poil, son favori, ronronnant à ses pieds, tandis que Pierrot, jaloux, frottait sa tête contre elle, mendiant une caresse et dressé sur ses pattes. D'autres fois, elle parlait, répondant aux questions que je lui posais sur ma tante. Elle me répétait ce que je savais déjà si bien: les angoisses de la pauvre créature à mon endroit, ses idées sur les dangers que je pouvais courir, son anxiété à son lit d'agonie. Elle insistait sur l'inconsolable chagrin que cette sœur fidèle avait eu du mariage de la veuve de son frère, et sur la haine vouée par elle à M. Termonde. «Chaque fois qu'elle se décidait à venir chez ta mère, continuait Julie, à cause de toi, André... d'avance elle était malade d'agitation; et huit jours de tristesse au retour à se ronger l'âme...» Ces petits détails ne m'étaient pas nouveaux. Je les connaissais depuis bien longtemps; mais avec ma disposition actuelle, ils me rejetaient sur le chemin des hypothèses cruelles. Je recommençais par un autre côté l'analyse de mes pensées sur M. Termonde. «Admettons qu'il soit coupable, reprenais-je, y a-t-il un seul fait, depuis l'événement, qui ne soit éclairci par cette culpabilité? L'horreur de ma tante est cependant un indice que je ne suis pas un insensé, car elle a nourri des soupçons pareils aux miens... Mais elle soupçonnait aussi ma mère, sans quoi elle eût mis son veto à ce mariage, qu'elle devait considérer comme le plus épouvantable sacrilège. Eh bien! elle pouvait s'être trompée sur ma mère et avoir raison sur mon beau-père...» Est-ce que l'antipathie de ce dernier pour moi n'était pas un signe aussi? Je la mesurais à la mienne. N'y avait-il pas là quelque chose de plus que l'antagonisme d'un beau-père et d'un beau-fils? Mais comme il a dû me détester si je lui représentais mon père vivant, ce père à qui je ressemblais d'une manière saisissante, et qu'il aurait tué! Et puis, ces étranges inégalités de son humeur, ces besoins alternatifs d'étourdissement et de solitude, les noires mélancolies où je savais, par ma mère, qu'il tombait si souvent... j'avais expliqué jusqu'ici ces bizarreries de caractère par la maladie de foie qui, depuis quelques années, plombait ses joues, bistrait ses paupières, et, de temps à autre, le couchait au lit, en proie à des souffrances si aiguës que cet homme si ferme en criait. Mais ces bizarreries, et cette maladie elle-même, ne pouvaient-elles pas être aussi l'effet de ce phénomène obscur, indéniable pourtant et qui revêt des formes étranges, le remords? Est-ce que je ne savais point par expérience l'étroit rapport du moral et du physique, les ravages de l'idée fixe sur la santé, la puissance meurtrière et irrésistible de la pensée, moi qui ne traversais pas une émotion un peu violente sans être terrassé ensuite par la névralgie? Et je me sentais de nouveau emporté par le soupçon. Combien celui qui doute ainsi est malheureux! C'est comme un roulis et comme un tangage auquel son esprit ballotté se trouve en proie. Le bateau s'élève, puis il retombe, et, de droite à gauche, de bas en haut, le passager malade est balancé, couvert de sueur, toute son énergie vaincue, et, à chaque fois, il croit qu'il va mourir...