XI
ontre cet intolérable malaise, je n'avais qu'un remède, celui-là même qui venait de si bien me réussir vis-à-vis de ma mère. Aux envahissements de l'imagination, il fallait opposer le réel, me mettre en présence de l'homme que je soupçonnais, le voir droit en face, tel qu'il était, non point tel que me le présentait mon esprit, de jour en jour plus fiévreux, plus incapable de juger ses visions. Je discernerais alors si j'avais été victime d'un cauchemar; et le plus tôt serait le mieux, car mon angoisse grandissait, grandissait dans ma solitude. Ma tête se troublait. Je finissais par ne plus même douter. Ce qui n'aurait dû être qu'un tout faible indice faisait maintenant preuve accablante dans ma pensée. Il n'était que temps de réagir, dans l'intérêt même de mon enquête, si je devais être amené à pousser plus avant; ou bien je tomberais dans cet état nerveux que je connaissais trop, et qui me rendait toute action de sang-froid impossible... Je me décidai donc à quitter Compiègne. Je voulais revenir à Paris, voir mon beau-père, et, d'après la première impression que je lui produirais en me présentant devant lui à l'improviste, je jugerais du plus ou moins de valeur de mes soupçons. Je fondais cette espérance sur un raisonnement que je m'étais déjà fait à l'occasion de ma mère. Je me disais que M. Termonde, s'il était mêlé à l'assassinat de mon père, avait redouté par-dessus tout la pénétration de ma tante. Leurs relations avaient été cérémonieuses, avec un fond de haine de sa part, à elle, qui n'avait certes pas échappé à cet homme si fin. Coupable, ne devait-il pas craindre qu'à son lit de mort la vieille fille ne m'eût confié ses pensées? L'attitude qu'il aurait avec moi, lors de notre première entrevue, serait donc une épreuve d'autant plus concluante que cette entrevue serait plus subite et qu'il aurait moins de temps pour s'y préparer. Que risquais-je à la tenter, cette épreuve? Tout au plus resterais-je dans le doute, mais il était probable que je serais rassuré du coup.
Je rentrai donc à Paris, sans avoir prévenu personne, pas même mon valet de chambre et mon concierge, et, presque aussitôt, je m'acheminai vers le boulevard de Latour-Maubourg. Je me vois encore, m'arrêtant à la porte du petit hôtel, vers deux heures de l'après-midi. C'était le moment où j'étais presque certain de rencontrer M. Termonde à la maison. D'ordinaire, il restait là jusqu'à trois heures à fumer dans le hall après le déjeuner. Puis ma mère et lui vaquaient, chacun de son côté, aux diverses courses et aux visites, pour se retrouver vers sept heures, avant le dîner. J'étais venu à pied, afin d'user mes nerfs par l'exercice, me traitant d'ailleurs tout le long de la route avec le dernier mépris. À mesure que je me rapprochais de la réalité, les chimères évoquées dans ma solitude me semblaient le produit d'une fantaisie d'enfant malade. Je songeais à ce qu'il y avait eu d'humiliant, de ridicule dans l'arrivée de ma mère à Compiègne. J'étais allé au-devant d'elle comme Oreste au-devant de Clytemnestre, et j'avais trouvé une femme occupée de sa robe de deuil, de son chapeau, de ses sacs de voyage et de ses petits coussins. Le même ironique contraste m'attendait-il dans ce premier entretien avec mon beau-père? C'était vraisemblable, et je me convaincrais, une fois de plus, de ma facilité à me griser de mes propres idées. Cela me peinait toujours profondément de constater cette faiblesse, et ma constante impuissance à y voir juste, précis et net. Je me comparais en pensée aux taureaux que j'avais vus dans le cirque de Saint-Sébastien, lors d'un voyage de vacances aux Pyrénées, à ces stupides bêtes qui s'affolent contre un morceau d'étoffe écarlate au lieu de fondre tout droit sur le gladiateur alerte qui se joue de leur colère. Je tirai la sonnette dans ces dispositions découragées. Durant la demi-minute que j'attendis là, je regardai l'espèce d'édifice de bûches artistement dressé presque à la hauteur de la maison par le marchand qui occupait le terrain d'à côté. Je me rappelai mes matinées du dimanche, autrefois, passées à contempler ces piles symétriques et leurs dessins compliqués. Étais-je beaucoup plus raisonnable qu'alors?... La porte s'ouvrit. Je reconnus la cour étroite, la cage vitrée de la marquise, le tapis rouge de l'escalier. Le concierge, qui me salua, n'était plus celui par lequel je me croyais méprisé dans mon enfance; mais le valet de chambre qui m'ouvrit la porte n'avait pas changé. Son visage rasé m'offrit son impassible physionomie d'autrefois, celle qui me donnait, quand j'arrivais du collège, une telle impression d'insolence et d'outrage,—ô puérilité! À une question que je lui fis, cet homme me répondit que ma mère était là, ainsi que M. Termonde et une dame de leurs amis, Mme Bernard. Ce nom acheva de me remettre au vrai point de la situation. C'était une assez jolie personne, toute mince et très brune, avec des cheveux sur le front, un nez un peu retroussé, des dents très blanches, que découvrait dans un sourire continuel sa lèvre supérieure un peu courte, l'air d'un watteau-gavroche, et tout le bagout d'une femme du monde au fait des moindres potins. Je tombais du haut de mes songes de justicier imaginaire en pleine frivolité parisienne. J'allais entendre parler de la pièce à la mode, de quelques procès en séparation, d'adultères et de chapeaux. C'était bien la peine de m'être mangé le cœur tous ces jours derniers,—amère nourriture.
Le domestique m'introduisit donc dans le hall que je connaissais si bien, avec son divan oriental, avec ses plantes vertes, ses meubles singuliers, ses tapis aux nuances doucement passées, son Meissonier sur un chevalet drapé, à la place où était autrefois le portrait de mon père, son fouillis de bibelots, l'énorme parasol japonais ouvert au milieu du plafond. Sur les murs, de grands morceaux d'étoffe chinoise montraient leurs personnages dont les moustaches, la barbe et les cheveux étaient brodés avec de la soie blanche ou noire. Du premier coup d'œil, je vis ma mère, à demi-couchée sur un fauteuil américain, qui s'abritait du feu avec un écran; Madame Bernard, assise en face, tenait son manchon d'une main et de l'autre faisait un geste; M. Termonde en redingote, écoutait, debout, le dos à la cheminée, la jambe repliée pour chauffer la semelle de sa bottine, en fumant un cigare. À mon entrée, ma mère jeta un petit cri de joyeux étonnement et se leva pour venir à ma rencontre. Madame Bernard prit aussitôt cet air contrit d'une femme distinguée qui se prépare à témoigner une sympathie de commande à une personne de sa connaissance éprouvée par un grand malheur. Oui, j'aperçus ces petits détails tout de suite, et aussi le haut-de-corps de M. Termonde, le battement subit de ses paupières, l'expression, bien vite dissimulée, de désagréable surprise que lui causait ma présence. Mais quoi? N'en était-il pas ainsi de moi-même? J'aurais juré qu'à cette minute-là, son cœur se serrait un peu comme le mien, qu'il subissait une sensation de gêne à la gorge et à la poitrine. Qu'est-ce que cela prouvait? Qu'il existait, de lui à moi, le même courant d'antipathie que de moi à lui. Était-ce une raison pour que cet homme fût un assassin? C'était mon beau-père simplement, et un beau-père qui n'aimait pas son beau-fils. Cela durait depuis des années, et pourtant, après la semaine d'angoisse soupçonneuse dont je sortais, cet involontaire et fugitif passage me frappa d'une impression singulière, tandis que je lui prenais la main après avoir embrassé ma mère et salué Madame Bernard. La main? Non, mais, comme toujours, le bout des doigts, et qui tremblaient un peu entre les miens. Que de fois ma main, à moi, avait frémi de même, à ce contact, par une invincible répulsion!... Je l'écoutai me débiter les phrases de sympathie qu'il me devait dans ma peine et qu'il m'avait déjà écrites à la campagne. J'écoutai Madame Bernard en prononcer d'autres. Puis, la conversation reprit son cours, et, pendant la demi-heure que la jeune femme resta encore, je regardai plutôt que je ne parlai, comparant mentalement la physionomie de mon beau-père à la physionomie de la visiteuse et à celle de ma mère. J'éprouvais devant ces trois visages une impression qui ne s'était jamais ainsi précisée pour ma pensée, celle de leur différence, non pas simplement d'âge, mais d'intensité, mais de profondeur. Que celui de ma mère était peu mystérieux, facile à lire comme une page écrite en caractères bien nets! Que l'âme de Madame Bernard, cette légère, cette innocente et pauvre âme mondaine, se révélait aussi au premier regard, à travers des traits délicats tout ensemble et communs! Qu'il y avait peu de réflexion, de parti-pris volontaires, de quant à soi impénétrable, derrière la grâce poétique de l'une et derrière les gracieuses minauderies de l'autre! Quel masque personnel, au contraire, et violemment expressif que celui de mon beau-père! Avec ses yeux bleus, un peu écartés, et qui semblaient toujours fuir l'observation, avec les touffes de ses cheveux prématurément blanchis, avec les grandes rides amères de sa bouche, avec son teint brouillé de bile, obscur et trouble, comme ce visage semblait révéler, chez l'homme du monde qui causait avec ces deux femmes du monde, une créature d'une autre race! Quelles passions avaient ravagé ce sang, quelles pensées creusé ce front, quelles veilles meurtri ces paupières? Était-ce la figure d'un homme heureux, à qui tous les événements ont réussi; qui, né riche, d'une excellente famille, a épousé la femme qu'il aimait; qui n'a connu ni les âpres soucis de l'ambition, ni les tracas d'une fortune à faire, ni les affronts de l'amour-propre humilié? Sans doute, il souffrait du foie. Mais pourquoi cette réponse dont je m'étais contenté jusqu'alors me parut-elle soudain enfantine et presque niaise? Pourquoi tous ces signes d'usure et de tourment me semblèrent-ils les effets d'une cause secrète et que je m'étonnai de ne pas avoir cherchée plus tôt? Pourquoi me trouvai-je soudain, en sa présence, au rebours de ce que j'avais prévu, au rebours de ce qui m'était arrivé avec ma mère, plongé plus avant dans le gouffre de soupçons, duquel j'avais tant espéré sortir? Pourquoi eus-je peur, nos yeux s'étant rencontrés une seconde, qu'il ne pût lire ma pensée dans les miens et pourquoi les détournai-je avec une sorte de honte et d'épouvante?... Ah! lâche que j'étais, triple lâche! Ou bien j'avais tort de penser ainsi, et il fallait à tout prix le savoir, ou bien j'avais raison, et il fallait le savoir encore! Mais la recherche passionnée de cette certitude était la seule ressource qui me restât pour continuer de m'estimer moi-même.
Cette recherche était difficile, je m'en rendis compte aussitôt. Des faits? Je ne pouvais pas en rencontrer. Où et comment m'y prendre? La seule position du problème que j'avais devant moi m'interdisait toute espérance de découvrir quoi que ce fut par une enquête matérielle. De quoi s'agissait-il, en effet? De m'assurer si, oui ou non, M. Termonde était le complice de l'homme qui avait attiré mon père dans un guet-apens. Mais je ne connaissais pas cet homme lui-même. Je n'avais d'autres données, sur lui, que les détails de son déguisement et les vagues hypothèses d'un juge d'instruction. Si seulement j'avais pu le consulter, ce juge, et m'éclairer de son expérience? Que de fois j'ai saisi le paquet des lettres dénonciatrices, décidé à le lui porter, à implorer de lui un conseil, une indication, un appui! J'arrivais devant la porte de sa maison et là je m'arrêtais. L'image de ma mère me barrait l'entrée. S'il allait la soupçonner, comme avait fait ma tante? Je reprenais alors le chemin de mon appartement, où je m'enfermais pendant des heures et des heures, couché sur le canapé de mon fumoir, et m'intoxiquant de tabac. C'était alors que je relisais les fatales lettres, bien que je les susse quasi par cœur, afin de vérifier ma première impression que j'espérais toujours anéantir. Elle augmentait, au contraire, à chacune de ces lectures nouvelles. J'y gagnais du moins de concevoir que cette certitude, dont je m'étais fait un point d'honneur, ne pouvait être que psychologique. En définitive, toutes mes imaginations avaient pour point de départ les données morales du crime, en dehors des données physiques que je ne pouvais pas atteindre. Il fallait donc m'attacher uniquement, passionnément, à ces données morales. Et je recommençais à raisonner comme à Compiègne. «Supposons, me disais-je, que M. Termonde soit coupable, dans quel état d'esprit doit-il être? Cet état d'esprit une fois donné, comment agir de manière à lui arracher, à lui-même, quelque signe de sa culpabilité?...» Sur l'état d'esprit, je n'avais aucun doute. Souffrant et sombre comme je le connaissais, l'âme angoissée jusqu'au tourment, si cette souffrance, cette tristesse, cette angoisse s'accompagnaient du souvenir d'un meurtre commis dans le passé, cet homme était la victime d'un secret remords. La question était donc d'inventer un procédé qui donnât comme une forme à ce remords, de dresser devant lui le spectre de l'action commise, brusquement, brutalement. Coupable, il était impossible qu'il ne frémît pas; innocent, il ne s'apercevrait pas même de l'épreuve. Mais cette soudaine évocation du crime sous les yeux de celui que je soupçonnais, comment la produire? C'est au théâtre et dans les romans qu'on représente une scène d'assassinat devant l'assassin, en épiant sur son visage la seconde où il ne se possède plus. Dans la réalité, on n'a guère à son service, quand on veut donner un coup de sonde à travers la conscience de quelqu'un, que l'outil de la parole, si malaisé à manier. Je ne pouvais pourtant pas aller droit à M. Termonde et lui dire en face: «Vous avez fait tuer mon père...» Innocent ou coupable, il me jetterait à la porte comme un fou!
Après bien des heures de réflexion, je compris qu'un seul plan était raisonnable, un seul utile: c'était d'avoir avec mon beau-père, en tête à tête et au moment où il s'y attendrait le moins, un entretien tout en nuances, tout en sous-entendus, dont chaque mot fût comme un doigt appuyé sur les places les plus douloureuses de sa pensée, au cas où cette pensée serait celle d'un meurtrier. Il fallait que chacune de mes phrases le contraignît à se demander: «Pourquoi me dit-il cela, s'il ne sait rien? Il sait quelque chose?... Que sait-il?...» Je connaissais ses moindres jeux de physionomie, ses gestes les plus simples. Je le possédais si bien physiquement! Aucun signe de trouble, si léger fût-il, ne m'échapperait. Si je ne rencontrais pas le point malade en procédant de la sorte, j'en concluerais à l'inanité des soupçons qui, depuis la mort de ma tante, renaissaient et renaissaient sans cesse. J'admettrais cette simple, cette vraisemblable explication, que rien ne démentait des lettres de mon père, à savoir que M. Termonde avait aimé ma mère sans espérance du vivant de son premier mari, puis bénéficié d'un veuvage auquel il n'aurait pas même osé penser. Si, au contraire, je le voyais, durant notre entretien, comprendre mes soupçons, les deviner, suivre mes paroles avec anxiété, si je surprenais dans son regard cet éclair qui révèle l'épouvante instinctive d'un animal attaqué à l'instant où il se croit le plus en sûreté, si l'épreuve réussissait, alors... alors... Je n'osais pas penser à cet alors. Cette seule possibilité me bouleversait trop profondément. Mais cette conversation, en aurais-je, moi, la force? Ç'allait être un de ces combats, pareils aux duels au sabre, où la victoire est à celui qui prend tout de suite la garde haute; et je me rendais bien compte que ma sensibilité toujours frémissante me rendait ce rôle plus difficile qu'à un autre. Rien qu'à y songer, mon cœur battait plus vite, mes nerfs se crispaient... Quoi? c'était la première occasion offerte d'agir, de me dévouer à la besogne de vengeance, acceptée, convoitée durant toute ma jeunesse, et j'hésiterais... Heureusement, ou malheureusement, j'avais pour me conseiller un compagnon plus fort que mes hésitations: le portrait de mon père, suspendu à présent dans mon fumoir de jeune homme. La nuit, je me réveillais, bourrelé par ces pensées. J'allumais ma bougie et j'allais le regarder, détaché en clair sur la tenture en face de moi. Comme nous nous ressemblions, quoique je fusse un peu moins robuste d'encolure! Que nous étions bien le même être! Que je le sentais voisin de moi! Que je l'aimais! Ce front haut, ces yeux bruns, cette bouche un peu large, ce menton un peu long.—je les contemplais avec une émotion indicible. Cette bouche surtout, que cachait à demi une moustache noire, coupée comme la mienne, elle n'avait pas besoin de s'ouvrir et de me crier: «André, André, souviens-toi de moi!» Non, pauvre mort, je ne pouvais pas te laisser ainsi sans avoir tenté jusqu'à l'impossible pour te venger, et c'était une conversation à soutenir—rien qu'une conversation. Mon malaise nerveux cédait la place à une volonté tout à la fois fiévreuse et froide,—oui, les deux ensemble; et ce fut avec une maîtrise de moi-même presque absolue, qu'après une période assez longue de ces luttes intimes, le plan de mon discours très arrêté, je me rendis à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg par une après-midi du commencement de février. J'étais presque assuré de trouver mon beau-père seul. Ma mère déjeunait chez Madame Bernard ce jour-là; je le savais. Il était à la maison, et seul en effet.—«Allons, André, me dit la voix intérieure qui défend au soldat de reculer, sois un homme.» Une fois de plus, je sentis combien l'action est apaisante, et quel bienfait l'audace emporte avec elle. C'est de trop penser qu'on souffre et de trop regarder son propre cœur. Hélas! on ne peut pas toujours agir.
M. Termonde se tenait dans son cabinet de travail. Lorsque j'entrai, il fumait, assis sur un fauteuil bas, frileusement, au coin du feu. Lui aussi, comme moi dans mes mauvaises heures, se grisait de tabac, ne quittant un cigare que pour en prendre un autre. Cette pièce, où je venais rarement, n'offrait aucun caractère très spécial et qui permît de rien préjuger sur la personne qui s'était choisi ce décor intime. C'était une vaste chambre, luxueuse à la fois et insignifiante. Les voussures de bois du plafond, toutes sombres, le cuir de Cordoue tendu, sur les murs, de couleur feuille-morte avec des rehauts d'or, la nuance du tapis d'un rouge obscur et les teintes effacées des gobelins des portières, s'harmonisaient avec le demi-jour, tamisé par des vitraux mobiles, en ce moment fermés. Et c'était une profusion de meubles de toutes provenances qui rappelaient les voyages du diplomate élégant: deux bargueños d'Espagne aux éclatants reflets de pourpre, des chaises basses aux dossiers sculptés de style florentin, dans la cheminée, de hauts chenets en fer forgé achetés à Nuremberg, avec les monstres chimériques de leur ciselure, et, au-dessus de cette cheminée, une vieille copie du portrait de César Borgia par Raphaël. Une large bibliothèque occupait un des pans de la pièce. Les livres d'histoire et d'économie politique y montraient leur reliure verte ou noire, au-dessus des casiers où s'empilaient d'autres livres brochés, aux couvertures claires, qui étaient les romans à la mode. Un grand bureau plat s'étendait au milieu de la chambre, avec les objets nécessaires pour écrire, soigneusement rangés, et quelques photographies dans leurs cadres de maroquin, celle de ma mère, celles du père et de la mère de M. Termonde. Ce cabinet de travail révélait au moins un trait dominant de celui qui l'emplissait, en ce moment, de la fumée bleuâtre de son cigare: le souci méticuleux de la correction. Mais ce souci, qui lui était commun avec tant de personnes de son monde, peut servir de paravent à la banalité la plus entière, comme à l'hypocrisie la plus raffinée. Ce n'était pas seulement dans la tenue extérieure de sa vie que mon beau-père se montrait ainsi impénétrable, sans qu'on devinât s'il cachait ou non des pensées profondes derrière sa politesse et son élégance. Ces réflexions, je les avais faites souvent, à une époque où je n'avais guère qu'un intérêt de curiosité à comprendre le plus intime repli de ce caractère d'homme. Elles me saisirent avec une extrême intensité, à cette minute où je venais à lui avec une volonté si nette de lire dans son passé. Cependant, nous nous serrions la main, je prenais place à l'autre côté de la cheminée, j'allumais, moi, une cigarette, et je lui disais afin d'expliquer mon insolite présence:
—Maman n'y est pas?
—Mais ne t'a-t-elle pas raconté, l'autre jour, qu'elle déjeunait chez Madame Bernard?... me répondit-il. C'est une petite expédition dans l'atelier de Lozano,—c'était le nom d'un peintre espagnol très goûté depuis deux ans,—pour voir le portrait qu'il termine de Madame Bernard... Est-ce que tu as quelque chose à faire dire à ta mère?... ajouta-t-il simplement.
Ce peu de mots suffisaient à me montrer qu'il avait remarqué la singularité de ma visite. Devais-je m'en affliger ou m'en réjouir?... Je le voyais donc prévenu que j'arrivais poussé par un motif particulier, mais cela même donnerait toute leur portée à mes paroles. Je commençai par mettre la conversation sur une matière indifférente, parlant de ce peintre dont je connaissais un bon tableau, une danse de gitanes dans une chambre d'auberge à Grenade. Je lui décrivais les poses hardies, les teints pâles, les œillets rouges dans les cheveux noirs, la face de Maure du guitariste, et je le questionnais sur l'Espagne. Visiblement, il me répondait par simple politesse. Tout en continuant de fumer son cigare, il fouillait le feu avec des pincettes, prenant entre leurs pointes un morceau de braise, puis un autre. Au frémissement de ses doigts, le seul signe de sa sensibilité nerveuse qu'il ne sût pas bien dompter, je constatais que ma présence lui était, comme toujours, désagréable. Il causait cependant avec son habituelle courtoisie, de cette voix douce, presque sans timbre, qui donnait l'impression qu'il s'était dressé à parler ainsi; ses yeux étaient fixés sur la flamme, et son visage, que je voyais de profil, avait cet air d'infinie lassitude que je connaissais bien, un je ne sais quoi d'immobile et de triste, avec de longues rides et comme une contraction de la bouche dans une pensée toujours amère. À un moment, je le fixai, ce profil détesté, avec tout ce que j'avais en moi d'attention, et, passant d'un sujet à un autre, sans transition, je laissai tomber cette phrase.
—J'ai fait, ce matin, une visite bien intéressante.
—C'est ce qui te distingue de moi, répliqua-t-il d'un ton indifférent, qui ai gâché ma matinée à mettre au courant ma correspondance.
—Oui, continuai-je, bien intéressante... J'ai passé deux heures chez M. Massol...
J'avais beaucoup compté sur l'effet de ce nom qui devait lui rappeler tout d'un coup l'enquête sur le mystère de l'hôtel Impérial. Les muscles de son visage ne bougèrent pas. Il posa les pincettes, se pencha en arrière sur son fauteuil, et me demanda d'un air distrait:
—L'ancien juge d'instruction? Que fait-il maintenant?...
Était-il possible qu'il ne sût réellement pas où vivait cet homme, celui dont il devait se défier le plus, s'il était coupable? Comment savoir si cette indifférence était jouée? Le traquenard que j'avais tendu me sembla soudain la conception d'un enfant naïf. En admettant que mon beau-père eût maintenant le cœur serré, que son pouls battît la fièvre, qu'il se demandât avec angoisse: «Où veut-il en venir?»—mais c'était une raison pour lui de mieux cacher son émotion... N'importe. J'avais commencé. Il fallait continuer et frapper fort.
—M. Massol est conseiller à la Cour, répondis-je, et j'ajoutai,—quoique ce ne fût plus vrai:—Je le vois souvent... Nous avons causé, ce matin, des criminels qui échappent au châtiment. Imaginez-vous qu'il est persuadé que Troppmann avait un complice. Il croit cela sur les détails du crime, qui, d'après lui, supposent deux hommes... Si cela est vrai, il faut avouer que Messieurs les assassins ont leur honneur à eux, quelque bizarre que cela paraisse, puisque ce monstrueux tueur d'enfants s'est laissé couper le cou sans dénoncer l'autre... C'est égal, le complice a dû passer de mauvaises heures à partir de la découverte des cadavres et de l'arrestation de son camarade... Je ne m'y fierais pas, à cet honneur-là, et, si la fantaisie me prenait de commettre un crime, j'agirais seul... Et vous? demandai-je, comme en plaisantant.
Ce n'était rien, ces deux petits mots, rien qu'une insignifiante plaisanterie, si celui à qui je posais cette bizarre question était innocent. Dans le cas contraire, ah! c'était de quoi lui geler la moelle dans les os. Il m'avait écouté en s'enveloppant de fumée, les paupières à demi-abaissées sur les yeux. Je ne voyais plus sa main gauche qu'il laissait pendre de l'autre côté du fauteuil, et il avait passé la droite dans la poche de sa jaquette. Il mit un peu de temps à me répondre—bien peu, mais cette minute peut-être qui sépara ma demande et sa réponse, s'écoula pour moi si brûlante. Mais quoi? Les conversations précipitées n'étaient pas dans ses habitudes, puis, ma question n'offrait rien d'intéressant pour lui s'il n'était pas coupable, et, s'il l'était, ne lui fallait-il pas calculer dans un éclair la portée de la phrase qu'il me lancerait? Comment le savoir encore?... Il ferma les yeux tout à fait, ainsi que cela lui arrivait souvent, et il me dit avec l'accent détaché d'un homme qui parle d'idées générales:
—Il est certain que des morceaux de conscience demeurent intacts chez des gens très corrompus. Cela se voit surtout quand on habite des pays où les mœurs sont plus vraies que chez nous, plus voisines de la nature. Tiens, cette Espagne qui t'intéresse tant, lorsque j'y vivais, elle avait encore ses brigands... On passait des traités avec eux pour traverser en sûreté un bout de sierra... Il n'y avait guère d'exemple qu'ils manquassent au contrat... L'histoire des causes célèbres fourmille en scélérats qui ont été des amis excellents, des fils dévoués, des amants accomplis... Mais je suis comme toi, et je pense que le mieux est de n'y pas trop compter...
Il souriait, lui aussi, en prononçant ces derniers mots, et, maintenant, il me regardait avec ses prunelles d'un bleu si clair tout ensemble et si mystérieux, si intraversable. Non, je n'étais pas de taille à lui lire de force dans le cœur. Il fallait un autre talent que le mien, une autre acuité de regard, une autre énergie pour jouer vis-à-vis de ce personnage le rôle du policier qui magnétise un coupable. Pourquoi, néanmoins, mes soupçons augmentaient-ils à sentir cet homme si dissimulé, si masqué, si boutonné? N'y a-t-il pas des natures faites ainsi, qui se ferment sans motifs comme d'autres s'ouvrent, des âmes d'obscurité comme des âmes de jour?... Allons, du courage et frappons encore.
—M. Massol et moi, repris-je, nous nous sommes aussi demandé quelle vie pouvait bien mener ce complice de Troppmann ou encore ce Rochdale, que nous n'avons pas renoncé à retrouver, ni lui ni moi... Car M. Massol a eu bien soin, avant de quitter son cabinet, de faire un acte interruptif de la prescription, et nous avons des années devant nous pour chercher... Ces criminels dorment-ils en paix? Sont-ils punis, même dans leur sécurité momentanée, par l'appréhension du danger, par le remords?... Ce serait une ironie singulière s'ils étaient à présent de bons et tranquilles bourgeois, fumant leur cigare comme vous et moi, amoureux, aimés?... Est-ce que vous croyez au remords, vous?
—Oui, j'y crois, répondit-il.
Était-ce le contraste entre la légèreté affectée de mon discours, et le sérieux avec lequel il avait parlé, qui me fit paraître sa voix grave et profonde? Mais non, je me trompais, car il avait supporté sans un frisson la nouvelle que la prescription du crime avait été interrompue,—nouvelle effrayante pour lui s'il était mêlé au meurtre, et il ajouta d'un ton paisible,—ne retenant de ma question que son côté philosophique.
—Et M. Massol, croit-il au remords?...
—M. Massol, fis-je, est un cynique. Il a vu trop de vilaines histoires. Il dit que c'est là une question d'estomac et d'éducation religieuse. Il prétend qu'un homme qui digèrerait à merveille, et à qui, tout enfant, on n'aurait jamais parlé de l'enfer, pourrait voler et tuer du matin au soir, sans jamais connaître d'autres remords que la crainte des gendarmes... Cette question de l'autre vie, on ne sait pas quel rôle elle joue dans la solitude, prétend ce sceptique, et je crois qu'il a raison, car bien souvent je me mets, sans raison, la nuit, à penser à la mort, moi qui ne crois plus à grand chose, et j'ai peur... Oui, j'ai peur... Et vous, continuai-je, croyez-vous à un autre monde?...
—Oui, dit-il... Et cette fois je crus bien discerner une altération dans sa voix.
—Et à la justice de Dieu? insistai-je.
—À sa justice et sa miséricorde, répondit-il avec un accent singulier.
—Étrange justice, m'écriai-je, qui, pouvant tout, attendrait pour punir! C'est ce que ma pauvre tante me disait toujours, quand je lui parlais de venger mon père: Laisse à Dieu le soin de punir... Eh bien! ajoutai-je, si je tenais l'assassin, si je l'avais là devant moi, si j'étais sûr... Non, je n'attendrais pas l'heure de cette justice de Dieu...
Je m'étais levé en prononçant ces paroles, en proie à une involontaire exaltation dont je sentis aussitôt l'enfantillage. M. Termonde s'était, lui, penché de nouveau sur le feu; il avait repris les pincettes. Il ne répliqua rien à ma sortie. Avait-il vraiment, comme je l'avais cru pendant une seconde, ressenti un peu de trouble à m'entendre parler de cet inévitable et redoutable lendemain du tombeau, dont j'ai si peur, moi, aujourd'hui que j'ai du sang sur mes mains? Je n'en pus rien savoir. Son profil était, comme tout à l'heure, impassible et triste. L'agitation de ses mains, qui me rappelait tant le geste avec lequel il tournait et retournait sa canne de jonc, tandis que ma mère lui annonçait la disparition de mon père, autrefois, oui, l'agitation de ses mains était extrême, mais tout à l'heure elles tisonnaient avec une fièvre pareille. Le silence s'était abattu entre nous subitement, mais que de silences semblables nous avions traversés, à chaque tête à tête!... Et puis, contre l'explosion de ma douleur et de ma haine d'orphelin, qu'avait-il à dire ou à faire? Innocent ou coupable, il devait également se taire, et il se taisait. Un découragement immense me saisit. Ah! dans cette minute, j'aurais souhaité avoir à mon service les instruments de torture du moyen âge, les chevalets, les fers rouges, le plomb fondu, de quoi arracher leur secret aux bouches les mieux fermées. Stérile et impuissante fureur! Mon beau-père avait regardé la pendule; il s'était levé à son tour, et il me disait: «Veux-tu que je te mette quelque part sur ma route? J'ai demandé la voiture pour trois heures, j'ai rendez-vous au cercle à la demie afin de nous entendre sur une élection qui aura lieu demain...» J'avais devant moi, au lieu du criminel terrassé que j'avais rêvé, un homme du monde en train de penser à ses devoirs de club. Je déclinai son offre presque en balbutiant. Il me reconduisit jusque dans le hall avec un sourire... Pourquoi donc, un quart d'heure plus tard, lorsque nous nous croisâmes sur le quai, par hasard, moi m'en retournant à pied, lui, dans son coupé...—oui, pourquoi son visage me sembla-t-il si bouleversé, si tragique, si sombre? Il ne me vit pas. Il était dans le coin. Sa face se détachait, toute terreuse, sur le fond de cuir vert... Ses yeux regardaient... où et quoi?... C'était une vision de détresse qui passait devant moi, tellement différente de la physionomie souriante de tout à l'heure, qu'elle me fit soudain me redresser avec une émotion extraordinaire et me dire, comme épouvanté de mon succès: «Aurais-je touché juste?»
XII
ette impression d'épouvante me domina durant tout le soir de cette journée et celles qui suivirent. Il y a une distance infinie entre nos imaginations, si précises soient-elles, et le moindre atome de réalité. Certes, les lettres de mon père avaient remué en moi des fibres profondes, évoqué devant mes yeux des tableaux tragiques. Ce simple petit fait: le bouleversement du visage de mon beau-père au sortir de notre entretien me secoua, pourtant, d'une autre secousse. Au fond de moi, après la lecture des lettres même répétée, j'avais gardé la secrète espérance que je me trompais, qu'une épreuve légère dissiperait des soupçons que je jugeais insensés, peut-être parce que j'appréhendais à l'avance le formidable devoir qui surgirait devant moi, au jour de la certitude. J'avais ressemblé à un amant que le hasard instruit d'une infidélité de sa maîtresse. Trop fier pour supporter la trahison, il procède à une enquête minutieuse, avec le désir, inavoué, mais cuisant, mais passionné, que cette femme soit innocente; car, une fois l'enquête finie, et si elle est démontrée coupable, il faudra vouloir. Il sait trop bien ce que lui coûtera cette volonté!... Moi aussi, dès la première heure, j'avais entrevu l'inévitable résultat, si mon beau-père se trouvait coupable. Il me faudrait vouloir... Vouloir?... Je n'osais pas regarder en face cette nécessité. Non, je ne l'avais pas regardée, avant cette rencontre de mon ennemi, terrassé de douleur sur les coussins de son coupé. Maintenant, je m'aventurais à y songer. Qu'aurais-je à vouloir, s'il était coupable?... Une fois rentré chez moi, j'eus l'énergie de me poser ce problème, nettement, et j'aperçus toute l'horreur de la situation. De quelque côté que je me tournasse, je rencontrais une souffrance impossible à soutenir.—Que les choses durassent comme elles étaient, non, je ne le supporterais pas! Je voyais ma mère s'approcher de M. Termonde comme elle faisait souvent, lui toucher le front de la main par un geste amical, mettre un baiser sur ce front... Qu'elle fut ainsi avec l'assassin de mon père, les os me brûlaient rien que d'y penser, et c'était comme une pointe de flèche qui me pénétrait la poitrine. Soit! J'agirais, j'aurais la force d'aller à ma mère et de lui dire: «Cet homme est un assassin...» et de le lui démontrer; et voici que je ressentais déjà l'effrayante douleur qu'elle éprouverait, elle, à ce discours. Il me semblait que je verrais, en lui parlant, ses yeux s'ouvrir, et, à travers ses prunelles, un déchirement de tout son être, jusqu'à son cœur, et que, sur-le-champ, là, devant moi, elle deviendrait folle ou tomberait morte... Non, je ne lui parlerais pas moi-même. Si je tenais en main la preuve convaincante, j'irais à la justice, et une scène nouvelle s'évoquait. J'apercevais ma mère, maintenant, à la minute où l'on arrêtait son mari. Elle serait là, dans la chambre, auprès de lui. «Et de quel crime est-il accusé?...» demanderait-elle, et elle devrait entendre la terrible réponse. Et j'en serais la cause volontaire, moi qui avais, depuis mon enfance et pour lui épargner une tristesse, tout étouffé de mes plaintes, à l'époque où mon cœur contenait tant de soupirs, tant de larmes, tant de douleurs, que me plaindre à elle eût été un soulagement suprême. Je ne l'avais pas fait alors. Je la savais heureuse de sa vie et que ce bonheur seul la rendait aveugle à mes peines. Je l'aimais mieux aveugle et heureuse. Et maintenant?... Je ne pouvais pas te porter ce coup, Être fragile, Être si cher! Cette première vue de la double perspective d'infortune offerte à mon avenir, si mes soupçons se trouvaient justes, fut trop cruelle. Et, tout de suite, je me raidis de toutes mes forces contre une vision qui devait emporter avec elle de pareilles conséquences. Au rebours de mon habitude, je me fis le complice des hypothèses heureuses... Mon beau-père triste dans son coupé, qu'est-ce que prouvait cette apparition? N'avait-il pas dix motifs possibles de soucis, à commencer par sa santé, plus chancelante chaque jour? Un seul fait m'eût été la preuve absolue, indiscutable: s'il avait tressailli d'un sursaut épouvanté tandis que nous causions, si je l'avais vu, comme l'oncle d'Hamlet, de mon frère en agonie, se lever livide, la face convulsée, devant le spectre de son crime évoqué subitement. Pas un muscle de son visage n'avait bougé, pas un éclair n'avait échappé à ses yeux. Pourquoi donc interpréter, et cette froideur comme une hypocrisie prodigieuse, et le bouleversement des traits que j'avais constaté une demi-heure plus tard comme le véritable aveu?.. C'étaient là des raisonnements justes, ou du moins ils me paraissent tels, aujourd'hui que j'écris de sang-froid ces souvenirs. Ils ne prévalaient pas contre l'espèce d'instinct funeste qui me forçait de suivre cette piste. Oui, c'était absurde, c'était fou de supposer presque gratuitement cette chose énorme: que M. Termonde eût fait assassiner mon père par un autre. Cette histoire invraisemblable, je ne pouvais pas m'empêcher de l'admettre, à tous les moments comme possible, et, à quelques minutes, comme certaine. Quand on a laissé place dans son esprit à des idées de cet ordre, on n'est plus maître d'aller, de venir. Ou l'on est un lâche, ou bien on coule à fond sa pensée. Je devais à mon père, je devais à ma mère, je me devais à moi-même de savoir. Je me promenai des heures entières dans mon cabinet de travail, roulant ces sinistres rêves. Il m'arriva plus d'une fois de prendre un pistolet, de l'armer, de me dire: «Une petite pression sur la gâchette, un tout faible mouvement comme celui-ci...—je faisais le geste,—et je suis à jamais guéri de cette mortelle angoisse.» Mais de manier seulement cette arme, de sentir le froid du canon lisse, me rappelait la mystérieuse scène où mon père avait été frappé. Je me représentais le salon de l'hôtel Impérial, l'homme grimé qui attendait, mon père qui entrait, qui s'asseyait à la table, feuilletant des papiers, et un pistolet, comme celui-ci, braqué à quelques centimètres de la nuque, et le foudroiement subit, la tête s'abattant sur la table, l'assassin enveloppant de serviettes ce cou troué d'où jaillissait le sang, et il lavait ses mains comme s'il eût achevé une besogne ordinaire, posément, à loisir. La rage de la vengeance grondait en moi à ces images. J'allais vers le portrait du mort qui me regardait de ses yeux immobiles... Et j'avais des soupçons sur l'instigateur de ce meurtre, et je les laisserais sans les vérifier parce que j'avais peur d'agir ensuite! Ah! je me déterminerais après. Il fallait savoir d'abord, à tout prix.
Je passai ainsi trois jours à me torturer parmi ces irrésolutions coupées de projets sans cesse rejetés comme impraticables. Savoir?... C'était bientôt dit, mais je ne pourrais jamais extorquer son secret, s'il en avait un, à cet homme si maître de lui qui était mon beau-père, moi si passionné, si énervé, si peu capable de dominer la frénésie de mes émotions changeantes! Ce sentiment de sa force et de ma faiblesse me faisait redouter sa présence autant que je la désirais. Au vague et douloureux malaise qui m'avait toujours rendu intolérable de respirer, de parler, de manger à côté de lui, allait se joindre l'impression plus pénible encore de la difficulté de mon attitude. J'étais comme un novice qui doit se battre en duel avec un adversaire très adroit;—il veut se défendre et vaincre, il est courageux, résolu, mais il doute de son propre sang-froid. Que faire maintenant que j'avais porté un premier coup, et qui ne s'était pas trouvé décisif? Si cet entretien avait eu réellement une portée sur sa conscience, comment m'y prendre pour redoubler le premier effet, pour achever de bouleverser cette âme? J'en étais là de mes réflexions, formant, reformant des plans toujours détruits, quand un billet de ma mère arriva, se plaignant que je ne fusse pas revenu depuis le jour où je ne l'avais pas rencontrée, et m'annonçant que, l'avant-veille, mon beau-père avait été repris d'une crise de foie très violente... L'avant-veille? C'était donc le lendemain même de notre conversation! Encore ici on eût dit que le sort se complaisait à redoubler l'ambiguité des indices, principe de mes pires désespoirs. Cette crise imminente expliquait-elle la physionomie angoissée de mon beau-père dans sa voiture? Était-elle une cause ou bien simplement l'effet de la foudroyante terreur dont il avait dû être écrasé sous son masque d'indifférence, s'il était coupable, tandis que je lui lançais en face mes phrases menaçantes? Ah! l'abominable incertitude et que ma mère augmenta encore, dès que je me fus rendu auprès d'elle, par ses paroles: «C'est la second crise depuis deux mois, disait-elle; jamais les attaques du mal n'avaient été aussi rapprochées... Ce qui m'effraye le plus, ce sont les doses de morphine qu'il arrive à prendre pour échapper à ses douleurs... Il n'a jamais eu un bon sommeil... Voici des années qu'il ne dort pas, une nuit, sans avoir recours aux narcotiques, mais il était raisonnable, au lieu qu'aujourd'hui...» Elle secouait la tête bien tristement, la pauvre femme, et moi, au lieu de compatir à son chagrin, je me demandais si ce n'était pas encore là un signe, si cette perte de sommeil n'était pas liée à un atroce, à un invincible remords; et cela pouvait être aussi la banale conséquence d'un désordre organique. «Veux-tu le voir?...» continuait ma mère, presque timidement, et, comme j'hésitais, arguant de ma crainte de le fatiguer, en réalité tout surpris de cette offre: «C'est lui-même qui t'a demandé... Il voudrait avoir de toi des nouvelles sur l'élection d'hier au cercle...» Était-ce bien le véritable motif de ce désir de me voir, que je ne pouvais m'empêcher de trouver singulier, ou voulait-il me prouver qu'il était demeuré indifférent à notre entretien? Devais-je apercevoir dans cette commission, dont il avait chargé ma mère, un signe de plus de l'extrême importance qu'il attachait aux détails de sa vie mondaine, ou bien, appréhendant mes défiances, les prévenait-il? Ou encore était-il lui-même torturé par l'idée de savoir, par le besoin de repaître sa curiosité de la vue de mes traits, pour y déchiffrer ma pensée?
Je me retrouvais, en pénétrant dans cette chambre à coucher qui, tout enfant, avait été la mienne, mais où je ne venais plus guère depuis des années, dans la même disposition anxieuse de l'âme que l'autre jour, alors que le valet de chambre m'ouvrait la porte du cabinet de travail de mon beau-père. J'avais pourtant une espérance de moins, celle que M. Termonde fût terrassé par mes allusions directes au crime hideux dont je l'imaginais coupable. Ma première sensation, quand la portière retomba, fut cruelle. J'avais encore dans la mémoire quelques phrases des lettres de mon père, où il indiquait, sans insister, le secret divorce d'existence peu à peu établi entre lui et sa femme, et, tout de suite, le seul aspect de cette chambre à coucher de mon beau-père me fournissait une preuve nouvelle de l'étroite intimité dans laquelle ma mère avait vécu avec son second mari. Avec sa couchette mince, avec son mobilier un peu nu, cette pièce n'avait pas cette physionomie habitée qui atteste une présence continuelle. Mon beau-père n'y dormait que malade. En temps ordinaire, il ne faisait que s'y habiller. La tenture d'un vert sombre, mal éclairée par l'unique lampe, à globe rose, posée sur une petite colonne et assez loin du lit pour ne pas fatiguer le malade, avait pour toute décoration un portrait de ma mère, une des premières études de femme qu'ait exécutées Bonnat. Ce n'était qu'un buste et qu'une tête, mais d'un relief surprenant, et qu'augmentait encore le jour incertain de la chambre. La toile était pendue entre les deux fenêtres, en face du lit, de manière à ce que M. Termonde, quand il dormait là, pût reposer son dernier regard, la nuit, et son premier, le matin, sur ce visage, dont le peintre avait rendu très fortement la beauté de race, et très finement aussi le je ne sais quoi d'à demi théâtral, le pli un peu affecté de la bouche, le regard distant, la coiffure compliquée. Je regardai d'abord ce portrait, qui s'offrit à moi dès que j'eus passé la porte qui ouvrait au pied du lit. Puis, dans ce lit, j'aperçus mon beau-père, et, parmi les oreillers, sa tête aux cheveux blanchis, au masque jauni et creusé. Il avait autour du cou un foulard d'un bleu pâle que je reconnus pour l'avoir vu au cou de ma mère; je reconnus aussi la couverture de laine rouge qu'elle lui avait tricotée, toute pareille à une autre qu'elle avait faite pour moi, un gentil ouvrage de femme auquel je l'avais vue s'occuper pendant des heures, passementé de rubans et doublé de soie. Toujours et toujours les plus minces détails renouvelleraient donc la cruelle impression de partage dont j'avais si longtemps souffert! Aujourd'hui, cette impression m'était rendue plus cruelle encore par mon soupçon. Je sentis que mes yeux devaient trahir le tumulte de ces sentiments, et, tout en m'asseyant au chevet du lit de mon beau-père et lui demandant de ses nouvelles, avec une voix que j'entendais comme si c'eût été celle d'un autre, j'évitai de rencontrer ses yeux à lui. Ma mère était sortie, aussitôt après m'avoir introduit, sans doute pour vaquer durant ma visite à quelques menus soins relatifs à la santé de son cher malade. Ce dernier me questionnait sur cette élection au cercle qu'il avait donnée comme prétexte à son désir de me voir. J'avais le coude appuyé sur le marbre de la table de nuit et le front dans ma main. Quoique je ne visse point son regard, je sentais qu'il étudiait mon visage, et je m'obstinais à fixer dans le tiroir à demi-ouvert de cette table,—à côté d'une montre et d'une bourse de soie brune, autre ouvrage de maman,—un tout petit pistolet de poche, de fabrication anglaise. Quelles préoccupations tragiques révélait la présence de cette arme, placée là ainsi, à la portée de la main et probablement par une habitude constante? Devina-t-il mes pensées à la fixité de mon attention? Ou bien lui-même avait-il rencontré des yeux cette arme, par hasard, et s'abandonnait-il aux idées que lui suggérait cette vue, afin de ne pas laisser tomber la causerie toujours difficile entre nous? Le fait est qu'il me dit comme répondant à la question que je m'adressais mentalement:
—Tu regardes ce pistolet... Il est joli, n'est-ce pas?...—Il le prit, le tourna, le retourna, puis le remit dans le tiroir qu'il repoussa.—J'ai cette bizarre manie... Je ne pourrais pas dormir sans une arme chargée, là, tout près de moi... Après tout, c'est une habitude qui ne fait de mal à personne et qui peut avoir son avantage... Si ton pauvre père avait eu sur lui une arme comme celle-là quand il est allé à l'hôtel Impérial, les choses se seraient passées moins simplement pour l'assassin...
Cette fois je ne pus me retenir de lever mes yeux et de chercher les siens. Comment, s'il était coupable, osait-il rappeler ce souvenir? Pourquoi, s'il ne l'était pas, cette brisure soudaine, cette fuite de son regard sous le mien? En parlant ainsi de la mort de mon père, obéissait-il à une simple association d'idées, ou bien tenait-il à marquer la parfaite liberté de son esprit sur ce qui avait fait la matière de notre dernier entretien? Ou bien encore était-ce un coup de sonde destiné à mesurer la profondeur de ma défiance? Il ajouta, prenant texte de cette allusion au meurtre mystérieux qui m'avait rendu orphelin:
—Et, à ce propos, as-tu revu M. Massol?...
—Non, lui dis-je, pas depuis l'autre jour...
—C'est un homme bien intelligent, continua-t-il. Lors de cette terrible histoire, en ma qualité d'ami intime du cher mort et de ta mère, j'ai causé beaucoup avec lui... Si j'avais su que tu le voyais, ces temps-ci, je t'aurais dit de le saluer de ma part...
—Il ne vous a pas oublié... répondis-je.—Et je mentais; car M. Massol ne m'avait jamais parlé de mon beau-père; mais je me sentais repris de cette rage froide qui m'avait fait, dans la conversation de l'autre soir, redoubler mes attaques presque follement. Cette place endolorie que je cherchais dans cette âme obscure, ne la rencontrerais-je donc jamais? Ses yeux, cette fois, ne faiblirent point. Ce que ma phrase pouvait présenter d'énigmatique ne l'entraîna pas à m'interroger davantage. Tout au contraire, il mit un doigt sur sa bouche. Habitué aux moindres bruits de la maison, il venait d'entendre qu'un pas approchait, celui de ma mère. Me trompais-je? Y avait-il dans ce geste, par lequel il me demandait le silence, une supplication de respecter la sécurité de l'innocente femme? Devais-je traduire ainsi le regard dont ce mouvement s'accompagna: «N'éveille pas de soupçons dans le cœur de ta mère, elle souffrirait trop?...» Était-ce simplement la préoccupation d'un homme qui veut éviter à sa femme un réveil de tristes souvenirs?... Elle entra. Elle nous vit, d'un même regard, réunis sous le même rayon de la lampe, et elle nous envoya un même sourire, qui nous enveloppait d'une même tendresse. Ç'avait été le rêve de toute sa vie, que nous fussions ainsi l'un auprès de l'autre, et tous les deux auprès d'elle. Elle attribuait à mon caractère ombrageux,—elle m'en avait parlé à Compiègne,—les difficultés éprouvées dans la réalisation de ce désir. Et toujours souriante, elle venait à nous, ayant à la main un plateau d'argent avec un verre rempli d'eau de Vichy, qu'elle tendit à mon beau-père. Celui-ci but avidement et rendit le verre vide à sa femme en lui baisant la main. «Laissons-le reposer, dit-elle, sa tête est brûlante...» Et rien qu'à toucher l'extrémité de ses doigts qu'il abandonna dans les miens, je sentis qu'en effet, il avait la fièvre. Mais de quelle manière interpréter ce symptôme, aussi ambigu que tous les autres, et qui pouvait, comme eux, signifier également le malaise physique et le malaise moral? Je m'étais juré de savoir. Mais comment? Comment?...
Si j'avais été surpris du désir de me voir, exprimé par mon beau-père durant sa maladie, je le fus bien davantage, quinze jours plus tard, d'entendre mon domestique l'annoncer chez moi en personne, tandis que j'étais dans mon cabinet, en train de classer de nouveaux papiers de mon père rapportés de Compiègne. J'avais passé ces deux semaines dans cette ville, prenant pour prétexte la suite de mes affaires à régler, en réalité pour réfléchir longuement sur la conduite à tenir vis-à-vis de M. Termonde, et ces réflexions avaient encore accru mes doutes. Sur ma demande, ma mère m'avait écrit à trois reprises pour me donner des nouvelles du malade. J'avais su ainsi qu'il allait mieux et qu'il sortait. Revenu de la veille, j'avais choisi, pour me rendre à leur hôtel, un moment où j'étais presque sûr de ne rencontrer personne. Et voici que, tout de suite, mon beau-père accourait chez moi, lui qui n'y était pas venu dix fois depuis que je m'étais installé dans mon appartement.—Ma mère l'avait, me disait-il, chargé pour moi d'une commission. Elle m'avait prêté deux numéros de revue, dont elle avait besoin pour envoyer toutes les livraisons de l'année à la reliure; et, comme il passait devant ma porte, il était monté afin de me les redemander... Je l'examinai, tandis qu'il me donnait cette explication de sa visite, sans deviner si ce prétexte cachait ou non quelque motif secret. Il avait le teint plus brouillé que d'habitude; le regard de ses yeux brillait davantage; sa main maniait son chapeau, nerveusement. «Les revues ne sont pas là, lui répondis-je; peut-être les trouverons-nous dans le fumoir...» C'était faux que les deux volumes fussent là-bas, et je connaissais très exactement leur place sur la table de mon cabinet, mais dans le fumoir se trouvait le portrait de mon père, et l'idée m'avait saisi d'entraîner M. Termonde en face de cette peinture, pour voir de quel front il soutiendrait la rencontre. Il ne l'aperçut pas tout d'abord, mais je me dirigeai du côté du chevalet qui le supportait, ses yeux qui suivaient tous mes mouvements rencontrèrent la toile, ses paupières battirent, une espèce de sombre frisson courut sur son visage, puis il détourna ses regards vers un autre petit tableau accroché au mur. Je ne lui laissai pas le temps de se remettre de la secousse, et, fidèle au système presque brutal qui ne m'avait pourtant réussi qu'à moitié, j'insistai.
—Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que ce portrait de mon père me ressemble d'une manière frappante? Un de mes amis prétendait, l'autre jour, qu'avec la même coiffure, j'aurais exactement la même tête...
Il me regarda, moi d'abord, puis la toile longuement. On eût dit un expert en tableaux examinant une œuvre d'art sans autre motif que d'en apprécier l'authenticité. Si cet homme avait fait tuer celui dont il étudiait ainsi le portrait, son empire sur lui-même était véritablement extraordinaire. Mais l'épreuve n'était-elle pas décisive pour lui? Montrer son trouble, c'était avouer. Que j'aurais voulu mettre la main sur son cœur, à cette minute, et en compter les battements!
—Tu lui ressembles... dit-il enfin, pas à ce degré... le bas du menton surtout, le nez et la bouche; mais ce n'est pas du tout le même regard, ni la même coupe de sourcils, du front et des joues...
—Croyez-vous, repris-je, que cette ressemblance soit assez grande pour que je pusse faire tressaillir l'assassin s'il me rencontrait tout à coup, là, ainsi?...—Et je m'avançai en le regardant jusqu'au fond des prunelles, comme si je mimais une scène dramatique.—Oui, continuai-je, cette analogie des traits serait-elle suffisante pour que je lui fisse l'effet d'un spectre, en lui disant, reconnaissez-vous le fils de celui que vous avez tué?
—Nous retombons dans notre discussion de l'autre soir, répliqua-t-il, sans que son visage se contractât davantage; cela dépendrait des remords de cet homme, s'il en avait, et de son système nerveux.
Nous nous tûmes de nouveau tous les deux. Son masque pâle et tourmenté, mais immobile, m'exaspérait par son absence complète d'expression. Dans ces minutes-là,—et combien de scènes pareilles n'avons-nous pas jouées ensemble depuis cette première époque de mes soupçons,—je me sentais aussi énergique, aussi résolu que je l'étais peu, tout seul, en tête-à-tête avec ma propre pensée. Cette impassibilité m'affolait, et, encore à ce moment, je ne me bornai pas à cette seconde tentative. J'en imaginai aussitôt une troisième qui devait, s'il était coupable, l'angoisser autant que les deux autres. J'étais comme un homme qui frappe son ennemi en tenant à plein poing la lame d'un couteau dont le manche est brisé. Le coup qu'il porte l'ensanglante lui-même; ses doigts se déchirent sur le fil, tandis qu'il fouille la blessure avec la pointe. Mais non, je n'étais pas exactement cet homme... Je ne pouvais pas douter du mal que je me faisais à moi-même par ces cruelles épreuves; et lui, mon adversaire, cachait si bien sa plaie que je ne la voyais pas. N'importe, la folie de savoir était plus forte que ma douleur.
—Que ces ressemblances sont étranges, lui dis-je, nous avons, mon père et moi, exactement la même écriture... Voyez plutôt...
J'ouvris le coffre-fort scellé dans le mur où j'enfermais les papiers auxquels je tenais particulièrement. J'y avais caché la correspondance de mon père avec ma tante. Je pris les lettres qui étaient posées sur le paquet, les premières. Je savais, que c'étaient aussi les dernières en date, et je les lui tendis, telles que je les avais rangées, dans leurs enveloppes. Ces lettres portaient comme suscription le nom et l'adresse de ma tante: «Mademoiselle Louise Cornélis, à Compiègne». Elles avaient sur elles le sceau de la poste, et, bien visiblement, la marque du jour de l'expédition, en avril et en mai 1864. C'était toujours le même procédé. Si M. Termonde était coupable, il devait se dire que ces lettres expliquaient le changement subit de mon attitude à son égard, l'audace de mes allusions, l'énergie de mes attaques, et aussi que j'avais trouvé ces lettres dans les papiers de ma tante morte. Il était impossible qu'il ne se demandât pas, avec une anxiété affreuse, ce que ces lettres contenaient pour avoir éveillé en moi de tels soupçons. Quand il eut les enveloppes entre les mains, je vis son sourcil se froncer. Une seconde, j'eus l'espérance d'avoir brisé ce masque derrière lequel il cachait son vrai visage, celui où se reflètent les intimes sentiments de l'âme. Ce n'était que la contraction des muscles de l'œil, familière à celui qui regarde minutieusement. Son front se rasséréna tout de suite et il me rendit les lettres sans me poser aucune question sur leur contenu.
—Cette fois, dit-il simplement, la ressemblance est réellement surprenante;—puis revenant à l'objet officiel de sa visite:—Et les revues?... demanda-t-il.
J'aurais versé des larmes de rage. De nouveau, je venais d'avoir la sensation que j'étais un enfant nerveux en train de lutter contre un homme absolument calme. J'avais enfermé les lettres dans le coffre-fort. Je bousculai la petite bibliothèque du fumoir, puis la grande, celle du cabinet. Je finis par feindre un grand étonnement à retrouver les deux livraisons sur ma table, parmi d'autres journaux. Puérile comédie! Mon beau-père en avait-il été seulement la dupe? Quand il eut les deux numéros, il se leva du coin du feu où il s'était assis pendant ma recherche, dans le fumoir qu'il n'avait pas quitté, le dos tourné au portrait. Mais que prouvait encore cette attitude? Pourquoi se serait-il complu dans la contemplation d'une image qui ne pouvait lui être que pénible, même innocent.
—Je vais profiter de ce soleil pour faire un tour au Bois, dit-il, j'ai mon coupé; viens-tu avec moi?...
Était-il sincère en me proposant cette promenade en tête à tête si contraire à nos habitudes? À quel mobile obéissait-il: désir de me démontrer qu'il n'avait seulement pas compris mes attaques, ou bien attendrissement de malade qui redoute l'isolement?... J'acceptai à tout hasard, pour continuer mes observations, et, un quart d'heure plus tard, nous roulions tous les deux vers l'Arc de Triomphe, dans cette même voiture où je l'avais vu passer, vaincu, brisé, comme tué, à la suite de notre premier entretien. Cette fois-ci, on eût dit un autre homme. Enveloppé dans son pardessus fourré de loutre, fumant un cigare, saluant de la main celui-ci ou celui-là par la fenêtre ouverte, il parlait, parlait, me racontant, sur les personnes dont la voiture croisait la nôtre, des anecdotes de toutes sortes, que j'ignorais ou que je connaissais. Il semblait causer devant moi, et non pas avec moi, tant il se préoccupait peu de me répéter ce que je pouvais savoir ou de m'apprendre ce que je ne savais pas. J'en concluais,—car, dans certaines dispositions d'esprit, toute nuance devient un signe,—qu'il parlait ainsi pour se dérober à quelque nouvel assaut de ma part. Mais je n'avais pas l'énergie de recommencer aussitôt mes vains et douloureux efforts pour faire saigner la blessure de son cœur. Je l'écoutais donc, et, une fois de plus, je remarquai l'étrange contraste de ses pensées intimes avec les rigides doctrines qu'il affichait d'ordinaire. On eût dit qu'à ses yeux cette haute société dont il défendait habituellement les principes n'était qu'une caverne. C'était l'heure où les femmes du monde sortent pour leurs courses et leurs visites, et il me dénombrait leurs scandales, ou vrais ou faux. L'une était, d'après lui, la maîtresse du frère de son mari; une autre était notoirement entretenue par un vieux diplomate, enrichi lui-même par un mariage déshonorant; une troisième avait épousé un veuf imbécile, et, pour hériter de toute la fortune, précipité le fils de cet homme dans des débauches qui l'avaient tué à dix-neuf ans... Il me débitait ces médisances et ces calomnies avec une horrible gaieté, comme s'il se fût réjoui de trouver l'humanité abominable. Fallait-il y voir la facile misanthropie d'un ancien viveur, habitué à ces conversations de club ou de retour de chasse, durant lesquelles chacun montre à nu la férocité de son égoïsme, et outre volontiers la noirceur de son désenchantement pour mieux prouver son expérience? Était-ce le cynisme d'un scélérat, chargé du forfait le plus hideux et content de se démontrer que les autres valent moins que lui? À l'entendre ainsi rire et parler, je tombai dans une tristesse singulière. Les derniers hôtels de l'avenue du Bois étaient dépassés. Nous suivions une allée à droite dans laquelle les coupés se faisaient rares. C'était, sur les taillis dépouillés, une jolie et fine lumière, ce ciel léger, d'un bleu tout pâle, qui ne se voit qu'à Paris. Il continuait de ricaner, et je songeais qu'il avait peut-être raison, que c'était là l'envers infâme du monde... Pourquoi pas?... J'étais bien là, dans la même voiture que cet homme, et je le soupçonnais d'avoir fait assassiner mon père! Tout le fiel de la vie me crevait à la fois sur le cœur... Mon beau-père comprit-il, à mon silence et à mon visage, que sa gaieté me mettait au supplice? Se trouva-t-il lui-même lassé de son effort? Brusquement, il cessa de causer. Nous étions arrivés à un coin désert du bois. Nous descendîmes de voiture pour marcher un peu. Comme cette image est présente à ma mémoire: le sentier écarté, tout gris entre les gazons pauvres et les arbres nus, le ciel froid d'hiver, la route à quelques pas de nous, sur laquelle le coupé vide avançait lentement, traîné par le cheval bai, qui remuait sa tête, et conduit par le cocher au visage immobile;—puis, devant moi, lui qui marchait, avec sa haute taille prise dans un long pardessus! Le sombre collet de fourrure faisait mieux ressortir la blancheur prématurée de ses cheveux. Il tenait de sa main gantée une canne avec laquelle il chassait les cailloux, comme impatiemment. Pourquoi cette silhouette me revient-elle à cette heure avec une précision insoutenable? C'est qu'à le voir cheminer ainsi, la tête un peu penchée, dans ce paysage d'hiver, je fus saisi, comme je ne l'avais jamais été, du sentiment de son absolue, de son irrémissible misère. Était-ce l'influence de notre conversation de cette après-midi, de la tristesse où m'avait jeté son ricanement, de la mort de la nature autour de nous? Pour la première fois depuis que je le connaissais, une surprise de pitié se mélangea en moi à la haine, tandis qu'il marchait, essayant de se réchauffer à ce pâle soleil et si contracté, si évidemment lassé, si lamentable. Combien de temps allâmes-nous ainsi?... Tout d'un coup, il se retourna et me dit, avec un visage altéré de douleur.
—Je ne me sens pas bien. Rentrons...
Quand nous fûmes en voiture, il reprit, mettant son malaise soudain sur le compte de sa santé:
—Je n'ai pas longtemps à vivre, je suis touché... Je souffre tant que j'en aurais depuis bien des années fini avec cette vie, sans ta mère...—Et il commença de me parler d'elle avec cet aveuglement que j'avais déjà remarqué en lui. Jamais, dans mes heures les plus hostiles, je n'avais douté que son culte pour sa femme ne fût sincère, et, cette fois encore, je l'écoutais, dans ce commencement de crépuscule, et tandis que nous redescendions sur Paris au grand trot, me dire des phrases qui me prouvaient combien il l'avait aimée. Hélas! sa passion en pensait plus de bien que ma tendresse. Il me vantait le tact exquis avec lequel ma mère comprenait les choses du cœur; j'avais, moi, tant connu ses insensibilités! Il exaltait la finesse de son intelligence; elle m'avait si peu compris! Et il ajoutait, lui qui avait tant contribué à nous séparer:
—Aime-la bien, tu seras bientôt seul à l'aimer...
S'il était le criminel que j'avais osé penser, certes il savait qu'en dressant ainsi ma mère, entre lui et moi, il m'opposait la seule barrière, que je ne pourrais jamais, jamais franchir, et je comprenais de mon côté, lucidement, amèrement, que cet obstacle serait plus fort même que les pires certitudes. À quoi bon tant chercher alors? Pourquoi ne pas renoncer tout de suite à mon inutile enquête? Mais c'était déjà trop tard.
XIII
i-je été un lâche? Quand je songe à ce que j'ai pu accomplir, de cette même main qui tient la plume, il faut bien que je me réponde: «Non.» Comment expliquer, alors, que ces toutes premières scènes, celle où j'avais essayé de torturer mon beau-père dans son cabinet de travail en lui parlant des crimes commis à plusieurs et du danger des complicités;—celle au chevet de son lit, où je lui avais dit en le regardant: «non, M. Massol ne vous a pas oublié»;—celle dans mon propre appartement où je lui avais mis en main les lettres accusatrices:—oui, comment expliquer que ces trois scènes aient été suivies de tant de journées d'inaction? Je me suis reproché cruellement de n'avoir rien su trouver pendant des mois, qui me donnât enfin la sensation de la vérité. Ah! la preuve qu'on étreint, qu'on regarde en face, qu'on a auprès de soi, comme une personne, c'est le hasard qui me l'a fournie. Ce n'est pas moi qui l'ai arrachée des ténèbres où elle gisait. Mais était-ce ma faute? Du moment que mon beau-père avait trouvé en lui assez d'énergie pour ne pas succomber au premier assaut, le plus soudain, le moins attendu, que me restait-il, qu'à veiller, épiant les moindres indices, et aussi à creuser le fond et le tréfonds de son caractère? J'en revenais à mon raisonnement primitif: puisque les données matérielles m'échappaient, ramasser du moins toutes les raisons morales de croire plus ou de croire moins à la probabilité du crime compliqué dont j'accusais cet homme dans ma pensée. Cela supposait qu'au rebours de mes habitudes anciennes je vécusse beaucoup dans la maison de ma mère. Cette intimité aurait dû nous être, à M. Termonde et à moi, un intolérable supplice. Comment me supportait-il, se sentant soupçonné de la sorte? Et moi, comment supportais-je sa présence, le soupçonnant ainsi que je le faisais? Eh bien! non... J'avais certes la morsure d'une vipère au cœur lorsque je le voyais auprès de ma mère, installé dans la sécurité de ce luxe et de cette tendresse, aimant sa femme, aimé d'elle, respecté de tous et que je me disais:
—Si cet homme pourtant est un assassin, un lâche, un ignoble assassin?...
Et je le voyais tel qu'il aurait dû être, livide, les cheveux coupés, les mains liées, marchant vers l'échafaud dans le froid de l'aube, avec l'agonie de l'expiation dans les prunelles, et, devant lui, le couteau de la guillotine, noir sur le ciel pâle... Au lieu de cela: «Souffres-tu, ami?...—Mon Jacques, pour quelle heure as-tu demandé la voiture?...—Couvre-toi bien...—Qui aurons-nous à dîner mercredi?...» C'était le jour où ils recevaient leurs amis, pendant l'hiver et jusqu'à la fin du printemps. La voix douce de ma mère parlait ainsi, et la constatation de leur vie à deux me crucifiait, mais l'attrait de savoir était plus fort que cette douleur. Mes soupçons s'exaltaient jusqu'au délire, et ils aboutissaient à un irrésistible besoin de le tenir, lui, sous mes yeux, de lui infliger le tourment de ma présence. Il s'y prêtait avec une facilité complaisante qui m'étonnait toujours. Subissait-il des sensations analogues aux miennes? Aujourd'hui que tous les mystères sont dévoilés et que je sais la part qu'il avait prise à l'horrible complot, je comprends que j'exerçais sur lui une attraction torturante. L'idée fixe du meurtre accompli le suppliciait, et je faisais partie vivante de cette idée fixe, comme il faisait partie vivante de ma continuelle, de ma sinistre rêverie. Il ne pouvait plus penser qu'à moi, comme je ne pouvais plus penser qu'à lui. Notre haine nous attirait l'un vers l'autre, comme un amour. Séparés, la tempête des imaginations folles se déchaînait, trop furieuse. Du moins il en était ainsi pour moi, et sa présence, qui m'était si douloureuse, calmait en même temps les espèces d'ouragans intérieurs qui, loin de lui, m'emportaient d'une extrémité à l'autre du possible. À peine étais-je seul que les projets insensés tourbillonnaient en moi. Je me voyais lui sautant à la gorge, lui criant: «Assassin...» et le contraignant d'avouer, par la violence. Je me voyais déterminant M. Massol à reprendre, pour mon compte, l'instruction jadis abandonnée, et ce dernier arrivant au boulevard de Latour-Maubourg avec les données nouvelles que je lui aurais fournies. Je me voyais soudoyant deux ou trois coquins, enlevant mon beau-père et l'internant dans quelque maison isolée de la banlieue, jusqu'à ce qu'il eût confessé le crime. Ma raison s'en allait dans ces divagations auxquelles m'entraînait l'excès de mon désir, avivé encore par le sentiment de mon impuissance. Et lui aussi, quand je n'étais pas là, devait traverser des heures pareilles, former mille plans divers et y renoncer. Il se demandait: «Que sait-il?...» se répondant selon les heures: «Il sait tout, il ne sait rien...—Que fera-t-il?...» et, tour à tour, concluant que je ferais tout, que je ne ferais rien. Lorsque nous étions ensemble, au contraire, en face l'un de l'autre, la réalité s'imposait à nous et détruisait tant de chimères. Nous restions là tous les deux, à nous étudier, comme deux bêtes qui vont s'affronter, mais aussi chacun de nous deux comprenait exactement où l'autre en était. Nous ne pouvions montrer pleinement, ni lui sa défiance, ni moi mes soupçons. Nous constations que nous n'avions pas avancé d'une ligne depuis notre première causerie à mon retour de Compiègne. Et pour ma part, cette évidence, tout en me désespérant, m'apaisait un peu, elle soulageait ma conscience du reproche que je me faisais trop souvent, de demeurer là, inefficace. Que pouvais-je?
Tristes souvenirs que ceux de cette époque, de ces longs mois qui se passèrent ainsi; de ce février, de ce mars, de cet avril! Oui, jusqu'au mois de mai de cette année 1879, je vécus cette vie étrange, voyant mon beau-père quasi chaque jour, en proie, lorsqu'il n'était pas là, aux pires orages de l'imagination, et, quand il était là, m'ensanglantant le cœur à cette cruelle présence. Mon champ d'action était circonscrit à l'étude minutieuse de son caractère, et, cette action-là, j'en usais du moins, et j'en abusais, me livrant à l'anatomie de son être moral, avec une ardeur de curiosité, tantôt déçue et tantôt satisfaite, suivant que j'étreignais ou non quelques détails significatifs. Je m'attachais aux plus petits de préférence, comme plus involontaires, par suite comme moins susceptibles de tromper, comme plus capables de me renseigner sur les arrière-replis de cette nature.... Nous montions à cheval, au Bois, le matin, plusieurs fois par semaine et, ensemble, contrairement à nos habitudes d'autrefois. Il venait me prendre, ou bien nous nous rencontrions, sans nous être donné rendez-vous, attirés l'un vers l'autre par l'instinct de notre passion commune. Tandis que nous allions, causant de choses indifférentes, je le regardais manœuvrer son cheval d'une façon si dure, qu'à chaque promenade, et quoique excellent écuyer, il courait le risque d'être jeté à terre. Il avait le goût des bêtes difficiles, et, avec cela, des passages de férocité froide, où il brutalisait l'animal presque cruellement. Ce qu'il faisait ainsi avec les chevaux, despotique, injuste, implacable, je songeais en moi-même qu'il l'avait fait avec la vie, pliant toutes les choses et tous les êtres, autour de lui, à sa volonté. Rancunier à l'excès, au point d'avouer qu'il ne pouvait pas attacher de sens au mot «pardon», il s'était taillé dans le monde une situation à part, peu aimé, très redouté, reçu dans les salons du plus difficile accès. Sous les apparences d'une correction parfaite, il cachait une énergie extrême et qui s'était montrée pendant la guerre. Il s'était battu sous Paris, admirablement. À propos de sa tenue à cheval, j'arrivais ainsi aux inductions les plus éloignées de ce point de départ. Sa violence innée me le faisait juger capable de tout pour satisfaire ses passions. J'apercevais, dans le courage déployé par lui en 1870, une espèce de contrat passé avec lui-même, comme une réhabilitation de sa personne à ses propres yeux, au cas où il aurait réellement commis le crime. D'autres fois je me demandais si ce courage n'avait pas été tout simplement la mise en œuvre de cet instinct de férocité que je constatais en lui, ou bien un débouché offert au fond de désespoir sur lequel je le sentais vivre, dans son décor de bonheur. Mais d'où venait ce désespoir? Était-ce uniquement d'une santé détruite?... J'examinais alors sa physiologie, pendant que je galopais à son côté, cherchant une correspondance entre la construction de son corps et les équivoques indices fournis par les livres spéciaux sur l'aspect extérieur des criminels: il avait le buste trop fort pour ses jambes, les bras trop développés, une expression facilement dure de la mâchoire inférieure, et le pouce un peu trop long. Ce dernier détail occupait une place d'autant plus importante dans ma pensée, que mon beau-père avait l'habitude de fermer la main, ce pouce en dedans, comme pour le cacher. Je me rendais bien compte que je ne pouvais rien tirer de positif de pareilles remarques, je les rejetais comme puériles, et aussitôt je les reprenais, afin de les compléter par d'autres qui donnassent une valeur aux premières. C'est ainsi que, toujours galopant le long des allées du bois, je creusais l'hérédité de M. Termonde. Son aïeul maternel s'était tiré un coup de pistolet; son frère, à lui, s'était noyé, après avoir mangé sa fortune, pris du service, et déserté dans des circonstances honteuses. Il y avait du tragique dans cette famille. Que de fois, tandis que nous chevauchions botte à botte, tous deux silencieux, ai-je roulé ces mornes et folles pensées dans ma tête, et de pires encore!...
Nous revenions. Quelquefois j'allais déjeuner chez ma mère, ou j'y passais aussitôt après mon rapide repas, pris solitairement dans ma petite salle à manger de l'avenue Montaigne, qui donnait sur le tir de Gastine-Rainette, et le claquement des balles sur les tôles qui m'arrivait même à travers les fenêtres fermées ne s'associait que trop bien à ma sombre humeur.—Il était très rare que M. Termonde et moi fussions en tête-à-tête durant mes visites au boulevard de Latour-Maubourg. Que m'importait maintenant? S'il était le criminel que je m'obstinais à poursuivre, il était prévenu, et je n'avais plus la chance de lui arracher son secret par surprise. J'aimais beaucoup mieux l'étudier pendant qu'il causait, et, au cours de ces causeries soutenues devant moi avec l'un ou l'autre, je constatais combien sa maîtrise de lui-même était entière. Dans mon enfance et ma première jeunesse, j'avais haï ce pouvoir de se dominer si complètement que je sentais être le sien, tandis que moi j'étais si fou, si naturellement victime de ma sensibilité nerveuse, si incapable du sang-froid qui masque de calme les violentes émotions. À présent, ce m'était une sorte de joie d'observer la profondeur de son hypocrisie. Il avait une telle habitude, presque une telle manie de la dissimulation, qu'il se taisait des moindres événements de sa vie, même à sa femme. Jamais il ne disait ni ses visites, ni les gens qu'il avait rencontrés, ni ses lectures, ni ses projets. Manifestement, il s'était dressé à prévoir les conséquences les plus éloignées de chaque phrase qu'il prononçait. Une surveillance de soi aussi continue, dans une vie d'apparence si aisée, si unie, avait quelque chose de trop étrange pour que cet homme ne donnât pas, même aux indifférents, une impression de personnage énigmatique. En ajustant ensemble les diverses pièces de ce caractère, et rapprochant cette dissimulation de la frénésie passionnée que j'avais observée en lui, il m'apparaissait, à moi, comme un être infiniment dangereux. Il questionnait beaucoup et parlait très posément, très sobrement, à moins qu'il ne fût dans un certain état singulier comme l'après-midi de notre promenade en voiture, où il semblait s'étourdir du flot de ses paroles. Alors il ricanait nerveusement, et découvrait des théories presque cyniques ou des particularités d'esprit qui me faisaient, moi, frissonner. Il avait par exemple une connaissance extraordinaire de toutes les questions relatives à la médecine légale. À l'occasion d'un procès retentissant qui se jugeait cet hiver-là, et au cours d'une discussion très animée à laquelle prenaient part plusieurs personnes, il lui échappa de citer la date du jour où fut arrêté le célèbre docteur La Pommeraie. Je vérifiai le chiffre, il était exact. Quelle étrange préoccupation des choses du crime et qui concordait trop bien avec certaines données que je devais à mes entretiens avec M. Massol! N'était-ce pas l'obsédante, l'unique pensée que le vieux juge prétendait avoir observée chez la plupart des meurtriers, qui les amène à retourner sur les lieux où ils ont tué, à revenir auprès du cadavre de leur victime pour le regarder lorsque le cadavre est exposé dans un lieu public, à rechercher ceux qui les soupçonnent, à lire minutieusement les journaux où il est parlé de leurs forfaits, à suivre les affaires où l'on poursuit des actes pareils au leur?... À d'autres heures, mon beau-père tombait dans ces silences terribles dont rien ne le tirait, fumant, fumant... Un cigare alors succédait à un autre, malgré toutes les défenses du médecin, sans interruption aucune. Le tabac le jour, la morphine la nuit,—quelle souffrance essayait-il donc de tromper avec cet abus de stupéfiants? Étaient-ce les tortures de sa maladie, ou les autres, celles que j'imaginais quand je me livrais à mes tragiques hypothèses? Il avait aussi des instants d'une lassitude telle que même ma présence le laissait indifférent,—les lassitudes d'un homme arrivé à l'extrémité de ce qu'il peut supporter de douleur, et dont l'âme se refuse à sentir, pour avoir trop senti. Je le surpris ainsi deux ou trois fois, seul, dans la demi-obscurité de la nuit commençante, si profondément abîmé dans sa fatigue, qu'il ne prenait pas garde à moi qui m'asseyais en face de lui, et le regardais sans rien dire moi-même. J'étais tenté de lui crier: «Avoue, avoue, mais avoue donc enfin!...» Et je n'aurais pas été surpris qu'il se rendît, qu'il laissât s'échapper son secret, qu'il me répondît: «C'est vrai...» C'est alors aussi que je sentais l'inanité des petits faits que j'avais ramassés si soigneusement. Et s'il n'était pas coupable?... Je me taisais, en proie à cette fièvre de doute qui me rongeait depuis des semaines, et il finissait, lui, par sortir de son silence pour me parler de ma mère. Il évoquait de nouveau cette image entre nous. Pourquoi?... Y pensait-il avec tant d'émotion parce qu'il se croyait très malade et sur le point de la quitter à jamais? Voulait-il se défendre contre moi avec ce bouclier devant lequel je reculerais toujours, il le savait bien? Était-ce une supplication de lui éviter, à elle, une suprême douleur? Oui, c'était cela plutôt que tout le reste. Avec sa bravoure native et sa violence, il n'aurait pas supporté l'outrage de mes yeux fixés sur lui, les allusions atroces de certaines de mes phrases, la menace continue de ma présence, s'il n'avait point voulu à tout prix épargner à ma mère une scène entre nous, quoiqu'il fut bien sûr que de cette scène ne jaillirait aucune preuve certaine... Mais qu'il fut seulement accusé de cela devant elle, non, il préférait souffrir comme il souffrait. Car il l'aimait. Si intolérable que ce sentiment pût me paraître, il fallait bien que je l'admisse, même dans l'hypothèse du crime,—surtout dans cette hypothèse. Et alors je comprenais que, malgré notre haine, nous nous trouvions devoir agir en commun pour ne pas toucher au bonheur de cette créature qui nous était si chère à tous les deux. La différence était pourtant grande entre nous. Que je fusse attaché à ma mère, il pouvait en éprouver une impression d'ombrage et de jalousie, mais non pas ce frisson d'horreur qui me saisissait quand je songeais qu'il l'aimait autant que moi, et qu'il en était aimé... peut-être avec le sang de mon père sur la conscience!